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L'opposition communiste en URSS - Matière et Révolution
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L’opposition communiste en URSS

jeudi 23 février 2012, par Robert Paris

Lire ici les courriers avec les oppositionnels

Textes de Trotsky

Appel des déportés à l’Internationale communiste

13 janvier 1928

Nous soussignés, exclus des rangs du parti communiste de l’Union soviétique avant le XV° congrès de ce parti ou par décision de ce congrès, avons estimé nécessaire de faire appel en temps utile de cette exclusion auprès de l’organe suprême du mouvement communiste international, à savoir le VI° congrès du l’Internationale communiste . Cependant, sur ordre du G.P.U. (ou en partie sur résolution du comité central du parti), nous, vieux‑bolcheviks, sommes exilés dans les régions les plus éloignées d’Union soviétique sans qu’aucune accusation soit portée contre nous, dans le but unique d’empêcher notre liaison avec Moscou et les autres centres ouvriers, et, par conséquent, avec le VI° congrès mondial. Nous estimons donc nécessaire, à la veille de notre départ forcé vers des régions lointaines de l’Union, d’adresser la déclaration présente au présidium du comité exécutif de l’Internationale communiste, en le priant de le porter à la connaissance des comités centraux de tous les partis communistes.

Le G.P.U. nous exile sur la base de l’article 58 du Code criminel, c’est‑à­-dire pour « propagande ou agitation en faveur du renversement, de la sape ou de l’affaiblissement du pouvoir soviétique ou pour commettre des actes individuels contre-révolutionnaires ». Avec un calme dédain, nous rejetons la tentative d’appliquer cet article à des dizaines de bolcheviks‑léninistes qui ont beaucoup fait pour établir, défendre et consolider le pouvoir soviétique dans le passé et, qui, à l’avenir aussi, consacreront toutes leurs forces à défendre la dictature du prolétariat. La déportation administrative de vieux militants, sur ordre administratif du G.P.U., est tout simplement un nouveau maillon de la chaîne des événements qui ébranlent le P.C. soviétique. Ces événements auront une importance historique immense pour une série d’années. Les divergences de vues actuelles sont parmi les plus importantes de celles que connut l’histoire du mouvement révolutionnaire international. Il s’agit en substance de savoir comment ne pas mener à sa perte la dictature du prolétariat qui fut conquise en octobre 1917. La lutte dans le P.C. de l’U.R.S.S. se déroule dans le dos de l’I.C. ; celle­-ci n’y participe pas, elle l’ignore même. Les documents principaux de l’Opposition consacrés aux grandes questions de notre époque continuent à être inconnus de l’Internationale communiste. Les partis communistes sont toujours placés devant le fait accompli et ne font qu’apposer leur estampille sur des décisions adoptées d’avance. Nous estimons qu’une telle situation est issue du régime absolument faux en vigueur dans le P.C. de l’U.R.S.S. et dans l’I.C. tout entière. L’âpreté exceptionnelle de la lutte au sein du parti, qui a amené notre exclusion de celui‑ci (et actuellement notre exil, sans qu’aucun fait nouveau puisse être invoqué pour le motiver), trouve précisément sa cause dans notre aspiration à faire connaître notre point de vue au parti et à l’I.C. Tant que Lénine était là, une telle activité était considérée comme normale et logique Les discussions se développaient à cette époque sur la base de la publication et de l’examen intégral de tous les documents concernant les questions litigieuses. Faute d’un tel régime l’I.C. ne peut devenir ce qu’elle doit être. La lutte pour le pouvoir du prolétariat international contre la bourgeoisie, extrêmement puissante, est encore entièrement devant lui. Cette lutte présuppose, du côté des partis communistes, une direction forte, jouissant d’une autorité morale, et capable d’agir par elle-même. Une telle direction ne peut être créée qu’au cours de nombreuses années, en sélectionnant les représentants les plus fermes, les plus aptes à déterminer leur action d’une façon autonome, les plus conséquents, les plus vaillants de l’avant‑garde du prolétariat. Dans l’exécution de leur tâche, des fonctionnaires, même les plus consciencieux, ne peuvent remplacer les guides de la Révolution. La victoire de la révolution prolétarienne en Europe et dans le monde entier dépend, dans une très large mesure, de la solution du problème de la direction révolutionnaire. Le régime intérieur de l’I.C. empêche de choisir et d’éduquer une pareille direction. Cela se manifeste surtout de façon éclatante par l’attitude des partis communistes étrangers en présence des procédures internes du P.C. de l’U.R.S.S. dont le sort est intimement lié au destin de l’I.C. Nous, Oppositionnels, nous avons brisé les normes de la vie du parti. Pourquoi ? Parce que nous avons été dépouillés illégalement de la possibilité d’exercer nos droits normaux de membres du parti. Pour porter notre point de vue à la connaissance du congrès, nous avons été contraints de prendre sur nous d’utiliser une imprimerie d’État. Pour réfuter devant la classe ouvrière la falsification de notre point de vue, et, en particulier, la vile calomnie relative à notre prétendue liaison avec un officier de Wrangel [1] et la contre‑révolution en général, nous avons arboré, à la manifestation du X° anniversaire, des pancartes portant les inscriptions suivantes :

« Feu à droite, contre les Koulaks, les Nepmen et les Bureaucrates ! »

« Réalisons les dernières volontés de Lénine ! »

« Pour une véritable démocratie dans le Parti ! »

Ces mots d’ordre, incontestablement bolcheviques, furent déclarés non seulement hostiles au parti, mais contre‑révolutionnaires. De nombreux signes montrent qu’il faut s’attendre également, dans l’avenir, à des tentatives de créer de toutes pièces de prétendus liens entre l’Opposition et les organisations de gardes-blancs et de mencheviks dont nous sommes plus éloignés que quiconque. Pour forger un tel amalgame, point n’est besoin de donner de motifs, pas plus d’ailleurs que pour nous déporter. Dans la déclaration que nous avons adressée au XV° congrès, signée des camarades Smilga , Mouralov , Rakovsky et Radek , nous avons annoncé notre soumission aux décisions du XV° congrès et notre détermination à cesser le travail fractionnel. Néanmoins, on nous a exclus et l’on nous déporte à cause de nos opinions. Mais, par‑dessus tout, nous avons déclaré, et nous répétons ici, que nous ne pouvons pas renoncer aux opinions exprimées dans nos thèses et dans notre plate‑forme, car le cours des événements confirme leur justesse. La théorie de la construction du socialisme dans un seul pays conduit inéluctablement à séparer le sort de l’U.R.S.S. de celui de la révolution prolétarienne internationale dans son ensemble. Poser ainsi la question, c’est saper, dans le domaine théorique et politique, les fondements même de l’internationalisme prolétarien. La lutte contre cette nouvelle théorie foncièrement anti‑marxiste, inventée en 1925 ‑ c’est‑à‑dire notre lutte pour les intérêts fondamentaux de l’I.C.‑ c’est ce qui a amené notre exclusion du parti et notre déportation administrative. La révision du marxisme et du léninisme, dans la question fondamentale du caractère international de la révolution prolétarienne, provient du fait que la période de 1923 à aujourd’hui a été marquée par de dures défaites de la révolution prolétarienne internationale (1923 en Bulgarie et en Allemagne, 1925 en Estonie, 1926 en Angleterre, 1927 en Chine et en Autriche [2] ). Ces défaites ont créé à elles seules la possibilité de ce qu’on a nommé la stabilisation du capitalisme, car elles ont consolidé provisoirement la situation de la bourgeoisie mondiale ; par la pression renforcée de celle‑ci sur l’U.R.S.S., ces défaites ont ralenti l’allure de l’édification socialiste ; elles ont renforcé les positions de notre bourgeoisie à l’intérieur ; elles ont donné à celle‑ci la possibilité de se lier plus fortement à beaucoup d’éléments de l’appareil d’État soviétique ; elles ont accru la pression de cet appareil sur celui du parti, et elles ont conduit à l’affaiblissement de l’aile gauche de notre parti. Au cours de ces mêmes années, il s’est produit en Europe une renaissance provisoire de la social-démocratie, un affaiblissement provisoire des partis communistes, et un renforcement de l’aile droite à l’intérieur de ces derniers. L’Opposition dans le P.C.R., en tant qu’aile gauche ouvrière, a subi des défaites en même temps que s’affaiblissaient les positions de la révolution prolétarienne mondiale. Si les partis de l’I.C. n’ont eu aucune possibilité d’apprécier exactement la signification historique de l’Opposition, la bourgeoisie mondiale, en revanche, a déjà émis son jugement sans ambiguïté. Tous les journaux bourgeois plus ou moins sérieux, dans tous les pays, considèrent l’Opposition du P.C.R. comme leur mortelle ennemie et envisagent au contraire la politique de la majorité actuellement dirigeante comme une transition nécessaire à l’U.R.S.S. vers le monde « civilisé », c’est‑à‑dire capitaliste. Le présidium de l’I.C. devrait, selon nous, rassembler les opinions exprimées par les chefs politiques et par les organes principaux de la bourgeoisie, en ce qui concerne la lutte intérieure du P.C.R., afin de permettre au VI° congrès la possibilité de tirer les conclusions politiques nécessaires sur cette question primordiale. L’issue et les leçons de la révolution chinoise, révolution qui constitue un des plus grands événements de l’histoire mondiale, ont été tenus dans l’obscurité, écartés de la discussion, et n’ont pas été assimilés par l’opinion publique de l’avant‑garde prolétarienne. En réalité, le comité central du P.C.R. a interdit la discussion des questions relatives à la révolution chinoise. Mais, sans l’étude des fautes commises, fautes classiques de l’opportunisme, il est impossible de ­concevoir dans l’avenir la préparation révolutionnaire des partis prolétariens d’Europe et d’Asie ! Indépendamment de la question de savoir sur qui retombe la responsabilité immédiate de la direction des événements de décembre à Canton [3] , ces événements fournissent un exemple frappant de putschisme lors du reflux de la vague révolutionnaire. Dans une période révolutionnaire, une déviation vers l’opportunisme est souvent le résultat de défaites dont la cause immédiate réside dans une direction opportuniste. L’Internationale communiste ne peut faire aucun nouveau pas en avant sans avoir tiré préalablement les leçons de l’expérience de l’insurrection de Canton, en corrélation avec la marche d’ensemble de la révolution chinoise. C’est là une des tâches essentielles du VI° congrès mondial. Les mesures de répression prises contre l’aile gauche, non seulement ne répareront pas les fautes déjà commises, mais, ce qui est plus grave, n’apprendront rien à personne. La contradiction la plus flagrante et la plus menaçante de la politique du P.C.U.S. et de l’I.C. tout entière est constituée par le fait suivant : après quatre années de processus de stabilisation équivalant à un renforcement des tendances de droite dans le mouvement ouvrier, le feu continue à être, comme auparavant, surtout dirigé contre la Gauche. Dans la période qui vient de s’écouler, nous avons été témoins de fautes et de déviations opportunistes monstrueuses dans les partis communistes d’Allemagne, d’Angleterre, de France, de Pologne, de Chine, etc. Entre‑temps, l’aile gauche de l’I.C. a été l’objet d’un travail d’anéantissement qui se poursuit encore. Il est incontestable qu’actuellement les masses ouvrières d’Europe s’orientent politiquement vers la gauche, en raison des contradictions inhérentes au processus de stabilisation. Il est difficile de prédire à quelle allure se déroulera ce développement vers la gauche et quelle forme il prendra dans le proche avenir. Mais la campagne permanente contre les éléments de gauche prépare, pour le moment où s’aggravera la situation révolutionnaire, une nouvelle crise de direction semblable à celle que nous avons connue ces dernières années en Bulgarie, en Allemagne, en Angleterre, en Pologne, en Chine, etc., etc. ! Peut‑on exiger que des révolutionnaires, des léninistes, des bolcheviks, se taisent devant de telles perspectives ? Nous n’estimons pas nécessaire de réfuter à nouveau l’affirmation absolument fausse que nous nierions le caractère prolétarien de notre Etat, la possibilité de l’édification socialiste, ou même la nécessité de la défense inconditionnelle de la dictature prolétarienne contre ses ennemis de classe de l’intérieur et de l’extérieur. Ce n’est pas là‑dessus que porte la discussion ; elle porte sur l’appréciation des dangers qui menacent la dictature du prolétariat, sur les méthodes pour combattre ces dangers, et comment distinguer entre les véritables et faux amis, les véritables et faux ennemis. Nous affirmons qu’au cours des dernières années, sous l’influence de causes intérieures et internationales, le rapport des forces s’est modifié d’une manière défavorable pour le prolétariat ; que la place tenue par lui dans l’économie, dans la vie politique, économique et culturelle du pays, s’est amoindrie au lieu de grandir ; nous affirmons que, dans le pays, les forces de réaction thermidorienne se sont consolidées, et qu’en sous-estimant les dangers qui en découlent, ces dangers s’aggravent dans une proportion extraordinaire. En chassant l’Opposition du parti, l’appareil, inconsciemment, mais avec d’autant plus d’efficacité, rend service aux classes non prolétariennes qui ont tendance à se renforcer et à se consolider aux dépens de la classe ouvrière. C’est de ce point de vue que nous nous plaçons pour juger notre déportation, et nous ne doutons pas que dans un avenir prochain, l’avant‑garde du prolétariat mondial portera sur cette question le même jugement que nous. Les représailles contre les Oppositionnels coïncident avec une nouvelle aggravation des difficultés économiques sans précédent dans les dernières années. La pénurie de produits industriels, la perturbation de la collecte des grains après trois bonnes récoltes, la menace grandissante contre le système monétaire ‑ tout cela ralentit le développement des force productives, affaiblit évidemment les éléments socialistes de l’économie et empêche d’améliorer les conditions de vie du prolétariat et des paysans pauvres. Dans les conditions d’une aggravation de la situation en ce qui concerne les biens de consommation sur le marché, les ouvriers repoussent inévitablement les tentatives de réviser les conventions collectives dans le sens d’une baisse des salaires. Le G.P.U. assure que ces échecs colossaux du cours qui prévaut actuellement relèvent de la responsabilité criminelle des Oppositionnels exilés, dont le véritable crime a été de prédire à plusieurs reprises, au cours des dernières années, que toutes les difficultés actuelles seraient l’inévitable conséquence d’un cours économique erroné, et d’avoir réclamé à temps un changement de ce cours. La préparation du XV° congrès du parti ‑ convoqué après un intervalle d’un an et demi, en violation des statuts du parti ‑ a été elle-même une manifestation éclatante et grave de la violence croissante de l’appareil, s’appuyant de plus en plus sur des mesures de répression gouvernementale. De son côté, sans délibération et en brusquant les débats, le XV° congrès a adopté une résolution selon laquelle les congrès se réuniront dorénavant tous les deux ans. Dans un pays de dictature prolétarienne, dont le parti communiste est l’expression, il est apparu nécessaire, dix ans après la révolution d’Octobre, d’arracher au parti son droit élémentaire de contrôler, au moins une fois par an, l’activité de ses organes et avant tout de son comité central. Même dans les conditions les plus défavorables créées par la guerre civile et par la famine, les congrès se réunissaient parfois deux fois par an, mais jamais moins d’une fois. Alors le parti délibérait et décidait réellement, sur toutes les questions, ne cessant jamais d’être maître de son propre sort. Quelles forces contraignent donc maintenant à considérer les congrès comme un mal nécessaire qu’on cherche à réduire au minimum ? Ces forces ne sont pas celles du prolétariat. Elles sont la résultante d’une pression étrangère à celui‑ci, exercée par son avant‑garde. Cette pression a conduit à l’exclusion de l’Opposition et à la déportation des Vieux­-bolcheviks en Sibérie et dans d’autres pays perdus. Nous repoussons l’accusation d’aspirer à créer un nouveau parti. Nous disons par avance que les éléments d’un dit deuxième parti se rassemblent en réalité à l’insu des masses du pli parti et avant tout de leur noyau prolétarien, au point de rencontre des éléments dégénérés de l’appareil du parti et de l’Etat et des nouveaux propriétaires. Les pires représentants de la bureaucratie, munis ou non de la carte du parti, n’ayant absolument rien de commun avec la révolution prolétarienne internationale, se groupent toujours davantage, créant ainsi des points d’appui pour un deuxième parti qui commence à se dessiner et qui, au cours de son développement, peut devenir l’aile gauche des forces thermidoriennes. L’accusation selon laquelle, nous, les défenseurs de la ligne historique du bolchevisme, aspirerions à créer un deuxième parti, sert en réalité inconsciemment à couvrir le profond travail souterrain des forces historiques hostiles au prolétariat. En face de ces processus, nous mettons l’I.C. en garde ; tôt ou tard, un jour viendra où ces processus seront évidents pour tous, mais chaque jour perdu compromet incontestablement le succès de la résistance. Il faut préparer le VI° congrès de l’I.C. selon les voies et moyens selon lesquels les congrès étaient préparés du temps de Lénine : publier tous les documents principaux se rapportant aux questions litigieuses, en finir avec la persécution des communistes coupables seulement d’avoir exercé leur droit de membres du parti ; dans la discussion d’avant congrès, poser dans toute son ampleur la question du rapport des forces à l’intérieur du P.C. R., ainsi que la question de la ligne politique suivie par ce dernier. Les questions litigieuses ne seront pas réglées par de nouvelles méthodes de répression. De telles mesures peuvent jouer un grand rôle positif lorsqu’elles servent à soutenir une ligne politique juste et à liquider plus facilement les groupements réactionnaires. En tant que bolcheviks, nous connaissons la valeur des mesures de répression révolutionnaires, et nous les avons appliquées à plusieurs reprises contre la bourgeoisie et ses agents, les s.r. et les mencheviks. Aussi ne pensons‑nous pas un seul instant à renoncer à ces mesures contre les ennemis du prolétariat. Mais nous nous souvenons avec fermeté que la répression dirigée par les partis ennemis contre les bolcheviks est demeurée impuissante. En fin de compte, c’est la politique juste qui est décisive. Pour nous, soldats de la révolution, compagnons d’armes de Lénine, notre déportation est l’expression la plus claire des changements dans le rapport des forces de classes dans ce pays et de la dérive opportuniste de la direction. En dépit de tout cela, nous demeurons fermement convaincus que la base du pouvoir soviétique est encore le prolétariat. Il est encore possible, au moyen d’un changement décisif dans la ligne de la direction, en corrigeant les erreurs déjà commises, par de profondes réformes, sans un nouveau soulèvement révolutionnaire, de renforcer et de consolider le système de la dictature prolétarienne. Cette possibilité peut devenir réalité si l’Internationale communiste intervient de façon décisive. Nous en appelons à tous les partis communistes et au VI° congrès de l’Internationale, demandant avec instance l’examen de toutes ces questions, ouvertement, et avec la participation de tous les membres du parti. Le Testament de Lénine n’a jamais paru plus prophétique qu’en ce moment. Personne ne sait combien de temps le cours des événements historiques va nous laisser pour corriger les erreurs qui ont été commises. Nous soumettant à la force, nous quittons nos postes dans le parti et les soviets pour un exil absurde et futile. Ce faisant, nous ne doutons cependant pas une minute que chacun d’entre nous et nous tous serons encore nécessaires au parti et qu’il aura besoin de nous, mais encore qu’à l’heure des grandes batailles qui sont devant nous, nous retrouverons tous nos places dans les rangs combattants du parti.

C’est sur la base de tout ce qui vient d’être dit que nous demandons instamment au VI° congrès de l’Internationale communiste de nous réintégrer dans le parti.

Signatures : M . Alsky ‑ A. Beloborodov ‑ A. Ichtchenko - L. Trotsky ‑ K. Radek ‑ Kh. Rakovsky ‑ E. A. Préobrajensky ‑ I. N. Smirnov ‑ L. Sérébriakov ‑ I. Smilga - L Sosnovsky ‑ N. I. Mouralov ‑ G. Valentinov - Nevelson-Man ‑ V. Eltsine ‑ V. Vaganian ‑ V. Maliouta ‑ V. Kasparova ‑S. Kavtaradzé ‑ Vilenskij (Sibiriakov).

Notes

[1] Piotr N. Wrangel (1878‑1928), général du tsar, avait été le dernier chef de l’armée blanche avec le soutien du gouvernement français en 1920. L’épisode de « l’officier de Wrangel » s’était produit l’année précédente. Un individu prétendant se nommer Stroilov s’était présenté aux dirigeants de l’Opposition qui cherchaient les moyens d’imprimer la plate‑forme de cette dernière. Le G.P.U. « révéla » que Stroilov ‑ qui ne fut pas officiellement « retrouvé » ‑ était un ancien officier de l’armée Wrangel. Mais l’Opposition démontre sans réplique que cet ancien officier de Wrangel était aussi agent du G.P.U. en service. Selon les services secrets polonais, Stroilov aurait été en réalité le célèbre Oupeninch, dit Opperput, l’homme qui noyauta puis décapita les organisations d’émigrés blancs et construisit le Trust. (cf. P. Broué, « La Main-d’œuvre blanche de Staline », Cahiers Léon Trotsky n° 24).

[2] Trotsky fait allusion ici à différentes défaites de l’I.C. ou du mouvement ouvrier, dans lesquelles la responsabilité des dirigeants de Moscou était engagée différemment. En Allemagne, après s’être décidé très tard à admettre l’existence d’une situation révolutionnaire, après avoir contribué à freiner les masses par une politique de « grand soir », l’I.C. avait sous‑estimé l’ampleur du recul d’Octobre et de la renonciation à l’insurrection. En Bulgarie, elle avait fait préparer un putsch qui fut réprimé dans le sang ; la Lettonie fut aussi le théâtre d’une insurrection manquée en 1925 ; en 1926, la grève générale britannique fut écrasée sans que le P.C. de l’U.R.S.S. ait jugé bon de rompre les relations au sein d’un comité syndical anglo‑russe avec les dirigeants réformistes qui cautionnaient et avaient la responsabilité de cet écrasement ; en Chine, Tchiang Kaï‑chek avait massacré les communistes à partir du « coup de Shanghai » et les forces du gouvernement chrétien social de Vienne avaient mitraillé en pleine capitale des manifestants ouvriers, faisant plus de trente morts.

[3] Après avoir porté pendant des mois la responsabilité de la politique de soutien au Guomindang et d’alliance avec Tchiang Kaï‑chek, et, après le début de la répression de celui-ci, après avoir continué cette politique avec ce qu’elle appelait « le Guomindang de gauche », la direction Staline‑Boukharine avait fait un brutal virage à gauche, sans doute dans la perspective du XV° congrès et pour étouffer les critiques de l’Opposition. Une fois de plus, son « gauchisme » avait revêtu la forme du putschisme, les militants communistes, seuls, se soulevant le 11 décembre 1927 au nom d’un « soviet de Canton » désigné par l’appareil. L’insurrection, privée du soutien populaire par sa conception même, ne dura que trois jours mais fut suivie d’une répression féroce. Trotsky nuancera plus tard son appréciation, comme on le verra dans ce volume, notamment dans sa correspondance avec Préobrajensky.

Sur la psychologie de la capitulation

septembre 1929

La capitulation de Radek, Smilga et Préobrajenski est à sa façon un fait politique majeur. Elle montre avant tout combien est totalement consummée une grande et héroïque génération de révolutionnaires dont la destinée était de traverser l’expérience de la guerre et de la révolution d’Octobre. En dépit de la forme grotesque de la capitulation il y a sans aucun doute des éléments de tragédie en elle :

Trois vieux révolutionnaires valeureux ont rayé leur nom de la liste des vivants. Pour un grand nombre de centristes, la route de la résurrection est ouverte. Pour les capitulards elle est fermée. Ils se sont privés du plus important, le droit d’inspirer confiance. Ils ne le peuvent plus.

Si cependant Radek, Préobrajenski et Smilga ne peuvent plus être des enseignants de la révolution cela ne veut pas dire qu’il n’y ait rien à apprendre de leur expérience. Non, l’histoire de leur capitulation est pleine d’enseignements. Nous disposons heureusement de toute la correspondance des exilés bolcheviks-léninistes en 1928. Ces lettres n’étaient nullement privées au sens strict du terme. Des articles, des thèses même parfois, étaient diffusés en de multiples exemplaires et reproduits de toutes les façons. La forme de lettres qu’elles revêtaient n’était qu’une forme d’exception due aux conditions de l’exil.

Il est saisissant de lire aujourd’hui sous la plume de Radek des arguments qui discréditent sans recours son reniement. Quand nous étions tous ensemble, même les faibles et les demi-faillis tenaient bon. Mais quand chacun fut livré à ses propres ressources, les faibles et les demi-faillis ont commencé à se chercher et à se trouver les uns les autres. C’est de cette façon que se créa un petit groupe de candidats à la capitulation. Ils ne sont pas d’un rang très élevé. Mais même à ce niveau, Radek et les autres, pris dans leurs contradictions, ont, par la force de l’habitude, formulé des arguments accablants, pour leur propre avenir y compris. On sait qu’en 1927, Radek était à l’aile extrême de l’Opposition sur la question de Thermidor et des deux partis. Combattant l’état d’esprit conciliateur de Zinovlev à l’époque, Radek écrivait :

"La crise que traverse notre parti signifie une crise sévère de la révolution pour plusieurs années. Dans cette crise l’unique orientation réaliste est une orientation vers nos camarades d’idées, ceux qui ont pensé ces problèmes jusqu’au bout et sont prêts à recevoir tous les coups pour cela. Seul un noyau cristallisé de ceux qui savent ce qu’ils veulent et combattent de tout leur coeur pour leurs propres objectifs peut changer quelque chose". Ce sont des paroles excellentes et qui sont aujourd’hui à la base des activités de l’Opposition communiste révolutionnaire.

Radek n’a pas tenu longtemps. Il a commencé à hésiter en février de l’année suivante. Il repoussait cependant encore résolument à cette époque la route de la capitulation. De la même façon, il traitait avec mépris les déserteurs. Le 10 mai, Radek écrivait avec indignation à Préobrajenski, au sujet de Zinoviev et Piatakov :

"Faisant violence à leurs convictions, ils abjurent. Il est impossible d’aider la classe ouvrière en mentant". Ainsi Radek ne trouvait pas concevable que les capitulards puissent sincèrement et honnêtement renoncer à leurs idées. A l’épreuve des faits, comment aurait-on pu le penser ? Le 24 juin Radek écrivait au camarade Trotsky : "Un tel abandon serait d’autant plus ridicule que l’épreuve de l’histoire a démontré brillamment leur justesse".

Les idées de l’Opposition se formèrent au début de 1923. Au milieu de 1928, c’est-à-dire dans la sixième année d’épreuve politique, Radek affirmait qu’elles étaient pleinement correctes. Mais, un an plus tard, ayant passé une année en exil, Radek et une paire d’autres déserteurs sortent une déclaration qui se résume dans ces mots : "Le parti a le droit de condamner notre plate-forme".

Telle est la catastrophe idéologique et morale de révolutionnaires spirituellement faillis.

Pour le monde extérieur, la capitulation des trois a fait sensation. Pour les cadres de l’Opposition, elle n’avait rien d’inattendu. A travers sa propre correspondance, il est clair que Radek devait ici ou là se défendre contre le soupçon de paver la voie à la capitulation. Les jeunes camarades protestaient avec beaucoup de franchise. Les vieux révolutionnaires s’exprîmaient avec plus de prudence mais en substance n’avaient pas d’illusions. Le 9 septembre 1928, le camarade Trotsky écrivait à l’un de ses camarades à Moscou :

"Je ne sais pas si les résultats du congrès aggravent ou atténuent les divergences avec Préobrajenski. Aussi amer qu’il soit de le dire, j’ai fait un bilan des derniers mois pour moi-même et conclu que c’était irréparable. Nos chemins diffèrent trop. Il est impossible de supporter ces explosions émotionnelles longtemps encore". La correspondance en elle-même est tout à fait claire et frappante et si instructive que nous ne voyons pas la nécessité de donner de longues citations dans ces lignes préliminaires. Nous donnons des extraits des lettres dans tous les cas oÙ nous possédons les originaux. Nous les reproduisons littéralement, remplaçant seulement quand c’est nécessaire les initiales par des noms réels.

Le 10 mai 1928, Radek écrivait à Préobrajenski, de Tobolsk :

"Nous rejetons zinoviévîstes et piatakoviens comme des dostoievskiens. Faisant violence à leurs convictions, ils abjurent. Il est impossible d’aider la classe ouvrière en mentant. Ceux qui restent devront dire la vérité".

Le 24 juin Radek écrivait au camarade Trotsky :

"Personne ne peut songer à renoncer à nos idées. Un tel abandon serait d’autant plus ridicule que l’épreuve de l’histoire a brillamment démontré leur justesse. Smilga va d’un extrême à l’autre, pas dans la fidélité aux idées, mais dans le ton. Nous ne devons jamais parler du centre comme l’ont fait les wrangéliens autrefois (c’est-à-dire quand Staline essayait de miner l’Opposition avec l’aide d’un officier de Wrangel)".

Une autre victime de Staline

Le camarade Koté Tsintsadzé près de la mort

décembre 1930

Nous avons reçu la communication suivante :

Depuis maintenant un mois, le camarade Koté Tsintsadzé est aux portes de la mort. Il a eu deux sérieuses hémoptysies, le sang coulait comme une fontaine et il a perdu environ cinq tasses de ce sang précieux. Les hémorragies sont accompagnées de crises cardiaques ; le malade étouffait. Les docteurs ont désespéré de le sauver. Selon eux, l’unique espoir serait le transférer à Soukhoum, car le climat de la Crimée est fatal dans son cas. Les camarades ont essayé d’obtenir un transfert. Ordjonikidzé a promis de régler ce transfert il y a deux mois, mais jusqu’à présent il n’y a rien eu... Le moment va venir où le camarade Koté Tsintsadzé va mourir.

Koté Tsintsadzé est un vieux membre du parti bolchevique, qu’il a rejoint en 1903 et dans les rangs duquel il a combattu depuis. Aujourd’hui, comme partisans du stalinisme, règne ce type de vieux-bolcheviks qui de la défaite de la révolution de 1905 à celle de 1917 sont restés en dehors du mouvement révolutionnaire, qui ont combattu Octobre, qui ne l’ont rejoint qu’après la victoire. Ces "vieux-bolcheviks", Lenine, à son époque proposait de les envoyer "aux archives". Contrairement à ces messieurs, le camarade Koté est un authentique révolutionnaire bolchevique. Dans sa jeunesse, c’était un militant du parti qui opérait, quand les circonstances l’exigeaient, avec la même confiance et le même courage avec la bombe et le revolver que dans d’autres circonstances avec les tracts et les discours de propagande. Koté a connu prisons et exil sous le tsar. A l’époque de la révolution, il a combattu I’ennemi de classe dans sa Caucasie natale où, à l’époque héroïque, il était président de la Tcheka du Caucase.

Le camarade Koté a été dans l’Opposition, et l’un de ses dirigeants en Caucasie. En 1928, il a été exilé, cette fois dans l’exil stalinien. La santé du camarade Koté, minée par la prison, l’exil et le travail militant pour le parti, s’est encore détériorée. Le camarade Koté a une forme aiguë de tuberculose pulmonaire. Les conditions de l’exil stalinien ont beaucoup aggravé son état. Au printemps, son état était sérieux : hémoptysies continuelles, perte de poids de plus de sept kilos et il a été confiné au lit pendant de longs mois. Les amis et la famille du camarade Koté Tsintsadzé, pendant de longs mois, ont vainement soulevé la question de son transfert à Soukhoum. Finalement la communication ci-dessus parle de son état critique. Malgré cela, il n’a pas été autorisé à aller à Soukhoum.

La clique Staline-Ordjonikidzé cherche la mort du camarade Koté. Sous sa protection, des coquins et des carriéristes jouent avec la vie d’un vieux révolutionnaire irréprochable. Ils savent que le camarade Koté est un bolchevik dévoué, que le camarade Koté n’a pas cédé. Ils savent que, même gravement malade, dans son lit, il continue dans des lettres et par la parole à lutter pour les idées léninistes contre les staliniens et contre la capitulation. C’est pour cela qu’ils le haïssent, que Staline le condamne à une mort certaine.

Aux Bolcheviks-Leninistes de l’U.R.S.S.

17 août 1934

Chers Camarades !

Les staliniens ont de longue date préparé la capitulation de Rakovsky [1] comme un coup décisif. Et maintenant, à quelques mois de distance, il s’avère que ce coup est raté : en U.R.S.S., sur des milliers d’hommes qu’on a emprisonnés, déportés, exclus du parti et privés de pain, seuls deux ou trois vétérans fatigués ont suivi Rakovsky [2] ; dans le reste du monde, pas un seul homme. Et cela, en dépit de la situation extrêmement difficile des bolcheviks-léninistes, alors que les staliniens s’allient à l’ensemble de la réaction mondiale pour les chasser et les persécuter.

Le principal argument en faveur de la capitulation est en même temps la meilleure preuve de l’inconsistance politique des capitulards. L’offensive victorieuse du fascisme exige, selon Rakovsky, l’union de "toutes les forces" pour la défense du pouvoir soviétique. Mais toute la question est de savoir comment contenir l’offensive victorieuse de la réaction, et comment préserver le pouvoir soviétique. Staline a affirmé que la social-démocratie et le fascisme étaient des jumeaux inséparables. La politique du front unique a été une fois pour toutes condamnée sur cette base. Deux jours avant la victoire de Hitler, le Comintern affirmait que la révolution prolétarienne avançait en Allemagne à toute vapeur vers la victoire. Il a présenté l’installation, réalisée sans difficultés, de la dictature du fascisme dans le pays le plus industrialisé d’Europe, comme une "accélération de la révolution prolétarienne". La politique du parti communiste allemand avant, pendant et après le coup d’Etat fasciste, a été proclamée irréprochable. Ainsi a été perdue en Allemagne, de façon préméditée et criminelle, une situation extraordinaire par ses possibilités révolutionnaires. Au cours des années 1929-1933, le Comintern a préparé et porté au pouvoir soviétique et à la révolution mondiale un coup tel que, en comparaison, les succès économiques de l’U.R.S.S. restent loin en arrière, au deuxième et troisième plan. Rakovsky n’a même pas essayé de répondre à la question : la politique de Staline-Thälmann dans les grands conflits de classe a-t-elle été juste ou néfaste [3] ? Celui qui remplace la défense des intérêts historiques de la révolution par des complaisances à l’égard de la bureaucratie soviétique et par le camouflage de ses fautes et de ses crimes, celui-là ne peut s’attendre qu’à un mépris bien mérité de la part des bolcheviks-léninistes.

Lorsque les eaux du fascisme, en France, l’atteignirent à la gorge, le Comintern, effrayé, a effectué en quelques jours, sinon en quelques heures, un tournant sans précédent dans l’histoire politique : rejetée, comme un torchon sale, la théorie du social-fascisme ; reconnue — et sous quelle forme vulgairement menchevique — la démocratie ; le front unique avec la social-démocratie proclamé précepte non seulement supérieur, mais unique, auquel on sacrifie tacitement et les tâches révolutionnaires et la critique du réformisme. Avec un cynisme monstrueux, ces gens nous reprochent comme un crime idéologique non plus la propagande "contre-révolutionnaire" en faveur du front unique au sommet, mais "notre attitude déloyale" vis-à-vis des dirigeants et notre tendance à utiliser le front unique pour affermir l’aile révolutionnaire aux dépens de la social-démocratie [4] . Que signifie ce salto mortale [5] ?

Moscou a, semble-t-il, compris que le seul accroissement du nombre des tracteurs non seulement ne résout pas les problèmes du socialisme, mais n’assure même pas l’existence de l’Etat soviétique. Même s’il était possible de croire un instant qu’une société socialiste parfaite pouvait être édifiée en U.R.S.S. dans les quatre ou cinq années à venir, il est cependant impossible de fermer les yeux sur le fait que le fascisme remporte ses victoires de cannibale dans des délais plus brefs encore. Il est inutile d’expliquer les conséquences que la fascisation de l’Europe entière, pendant les douze à vingt-quatre mois qui viennent, aurait sur le "socialisme dans un seul pays" ! D’où un accès aigu de panique chez les chefs de la bureaucratie. D’où leur ordre télégraphique : faire un virage à 180° et l’envelopper dans le brouillard de nouvelles calomnies contre les "trotskystes".

Au moyen de tels procédés, la bureaucratie maintient sur le Comintern une domination absolue ; mais, en même temps, le Comintern perd le respect et la confiance des masses ouvrières. Le tournant s’est accompli en France sans un semblant de critique ou de discussion. En se réveillant, les membres du parti français ont simplement appris qu’aujourd’hui il fallait appeler vérité ce qu’hier encore on appelait mensonge. Que les Rakovsky et les Sosnovsky déclarent que ce régime est le "mérite" de Staline. Nous pensons, nous, que ce régime est le malheur de la révolution. En tout cas, les capitulards devraient dire devant quoi ils ont capitulé : devant la politique d’hier de Staline-Thälmann, qui a donné en Allemagne d’aussi heureux résultats, ou devant la politique actuelle, strictement inverse, des Staline-Cachin en France ? Mais les capitulards n’osent pas faire de choix. Ce n’est pas devant une politique qu’ils ont capitulé, mais devant la bureaucratie.

Au cours des dix dernières années, la politique du Comintern a permis à la IIe Internationale de reprendre dans la classe ouvrière une position dominante. Bien entendu, la crise, la misère, le banditisme réactionnaire, l’approche d’une nouvelle guerre, poussent vigoureusement vers le Comintern divers groupes ouvriers. Mais ces "succès" superficiels et éphémères, provoqués par la situation, ne correspondent nullement à la situation politique et aux tâches gigantesques qu’elle implique. Le parti communiste allemand a enregistré des "succès" incomparablement plus importants jusqu’aux derniers jours de son existence légale, et cela ne l’a pas sauvé d’un effondrement ignominieux.

A l’intérieur des partis de la IIe Internationale, dont les chefs sont les images même d’un désarroi pitoyable et honteux, est en train de s’accomplir en ce moment un processus de radicalisation des masses. Le régime de caserne du Comintern, les bonds désordonnés de la bureaucratie stalinienne, le cynisme de ses procédés et de ses méthodes constituent actuellement le principal obstacle sur la voie de l’éducation révolutionnaire et du rassemblement de l’avant-garde prolétarienne. Cependant, sans mobilisation révolutionnaire des masses ouvrières, non pas pour des parades ou de solennelles assemblées, mais pour des luttes à mort, sans direction juste qui unisse l’intransigeance révolutionnaire au réalisme léniniste, la victoire du fascisme en France sera tout aussi inéluctable qu’elle le fut en Allemagne. Que restera-t-il alors de la théorie du "socialisme dans un seul pays" ? Rien de plus que ce qui reste aujourd’hui de celle du social-fascisme.

Les bolcheviks-léninistes se préparent non à capituler, mais au contraire à décupler leurs efforts. Ce sont les ouvriers socialistes qui doivent devenir le champ principal de leur activité. Il faut leur montrer l’issue, ou, plus exactement, il faut trouver avec eux, la main dans la main, une issue vers la révolution. C’est seulement en agissant ainsi qu’on pourra arracher les ouvriers communistes à l’étau de la bureaucratie et assurer non seulement l’unité d’action dans la lutte contre le fascisme, mais aussi la création d’un véritable parti révolutionnaire de masse, section de la IVe Internationale, qui mènera le prolétariat à la conquête du pouvoir.

Chers amis ! Vos compagnons dans tous les pays du monde connaissent les conditions inhumaines dans lesquelles la bureaucratie stalinienne vous a placés. Ils ont d’autant plus de respect pour la fermeté dont la majorité d’entre vous a fait preuve devant de nouvelles répressions, de nouvelles calomnies et de nouvelles trahisons. Non, vous n’avez à capituler devant rien. Au contraire, vous avez devant vous une grande mission révolutionnaire à accomplir. Vous avez le devoir de poser, par tous les moyens possibles, devant l’avant-garde ouvrière de l’U.R.S.S., les problèmes de la révolution internationale qui sont aujourd’hui le monopole des Manouilsky, des Kuusinen, des Piatnitsky, des Lozovsky et autres fonctionnaires irresponsables de troisième et de cinquième catégories.

Bolcheviks-léninistes ! Le développement de l’Europe et du monde entier est maintenant entré dans une phase critique où le sort de l’U.R.S.S. et de la révolution internationale doit être tranché pour toute une période historique. Les leçons révolutionnaires qui nous ont été enseignées par l’expérience de dix années de lutte contre le centrisme bureaucratique ou stalinisme, nous les apportons maintenant aux masses. Nous nous frayerons la voie jusqu’à elles, coûte que coûte.

Pour la défense de l’U. R. S.S. !

Pour la révolution prolétarienne mondiale !

Pour la IVe Internationale !

Notes

[1] Cet article est écrit immédiatement après l’annonce de la capitulation de Rakovsky.

[2] La défection de Rakovsky n’avait entraîné aucune autre capitulation dans les rangs des B.L. russes déportés. Le vieillard était considéré avec respect par ses camarades, mais ces derniers ne connaissaient que trop bien les conditions et causes matérielles et psychologiques de son effondrement. Un vétéran de l’Opposition de gauche russe, l’ouvrier tanneur Yakov Byk, ancien combattant de la guerre civile, qui se trouvait à Orenburg lors de la publication du texte de Rakovsky, avait annoncé son intention de l’imiter. Il avait été transféré immédiatement à Moscou par avion, mais, devant les exigences qui lui avaient été présentées, avait obstinément refusé de signer quoi que ce soit et avait été aussitôt ramené en déportation.

[3]En d’autres termes, la déclaration de Rakovsky n’avait pas abordé la question de la politique de Staline face à la montée de Hitler.

[4] Trotsky se montre ici préoccupé d’expliquer à ses camarades d’U.R.S.S. la signification du "tournant français", lequel ne semble pas d’ailleurs les avoir particulièrement émus. Les plus grandes discussions dans les rangs des déportés s’étaient déroulées au tournant des années trente sur la nécessité de fonder ou non un nouveau parti et une nouvelle Internationale. Mais le tournant de 1933 en ce sens avait permis le rassemblement des forces de l’Opposition dont les militants avaient besoin de toutes leurs forces pour "tenir" et, conscients de leur manque d’information, approuvaient de confiance ce que faisait Trotsky.

[5]En italien : saut de la mort.


25 mars 1936

Le plan d’extermination physique des bolcheviks-léninistes

Le numéro de la Pravda du 15 mars reproduit une directive officieuse émanant d’une source haut placée, de toute évidence Staline, au sujet de la façon de traiter les exclus du parti. Ce n’est pas une question simple : il suffit de rappeler que, depuis le milieu de l’année dernière, jusqu’à présent, plus de 300 000 personnes ont été exclues, et peut‑être même un demi-million. Le pourcentage d’exclus le plus faible est de 7 %, mais dans plusieurs cas, plus du tiers des membres du parti ont été exclus. Aujourd’hui, cette purge continue sous le couvert de l’ « échange des cartes » au cours duquel, comme l’indique la directive de Staline, le parti se débarrasse des « trotskystes, zinoviévistes, Gardes‑blancs et autres ordures ». Cette liste, ainsi que l’ordre d’énumération des catégories d’exclus sont désormais rigoureusement établis, et, de plus, dans toutes les listes, locales et générales, ce sont « les trotskystes » qui occupent toujours la première place. Cela veut dire que c’est contre eux que sont dirigés les coups les plus rudes.

La directive de Staline ne laisse là‑dessus aucun doute. En apparence, elle semble destinée à contrer le zèle excessif des organisations locales qui privent de travail tous les exclus. Staline, avec un jésuitisme bureaucratique sans exemple, intervient en faveur de certaines catégories d’exclus. Ainsi, cette directive relève que certains communistes ont été exclus en tant qu’éléments passifs, ou pour des infractions à la discipline ou à la morale du parti. Elle ne recommande pas la sévérité à leur égard. S’ils sont trop compromis pour conserver leur ancien travail, il faut leur en donner un nouveau. Il ne faut pas sans nécessité se faire des ennemis : « Malheureusement, cette simple vérité n’est pas partout comprise. » Un homme qui a commis « quelque infraction grave à l’éthique du parti » peut néanmoins rester « utile à notre pays socialiste ». A une seule condition : qu’il ne soit pas un « ennemi », c’est‑à‑dire un ennemi de la bureaucratie. Un homme qui a volé, qui a corrompu ou qui s’est laissé corrompre, qui a frappé un subordonné, violé une fille, bref, « commis une infraction grave à l’éthique du parti », mais, dans l’intervalle, est resté fidèle aux autorités, est un « homme utile » à qui l’on peut donner un autre travail. La qualité principale que la directive exige des dirigeants du parti, c’est leur « capacité à distinguer entre l’ennemi et celui qui ne l’est pas ». On ne recommande la rigueur que contre les opposants politiques. Un fonctionnaire véreux, mais docile, n’est pas un ennemi. L’ennemi mortel, c’est l’oppositionnel honnête qu’il faut priver de tout travail.

La bureaucratie est en U.R.S.S. l’unique employeur. Cette directive de Staline signifie pratiquement la condamnation des dizaines de milliers d’oppositionnels aux tourments du chômage et du manque d’abri, même sur les lieux de déportation. Cela se faisait assurément avant, mais pas dans tous les cas. Maintenant, on l’érige en système. Cette directive de Staline, intitulée « De la vigilance bolchevique », doit être portée à l’attention des ouvriers du monde entier. Il ne faut laisser passer aucune occasion propice pour poser cette question dans les réunions ouvrières. Partout où c’est possible, il faut pénétrer dans la presse syndicale. Il faut tout faire pour empêcher Staline d’exterminer physiquement des centaines de milliers de jeunes combattants irréprochables [1].

Note

[1] En fait cette extermination était déjà largement commencée. Depuis cinq ans, plusieurs militants fort connus de l’Opposition de gauche étaient morts tuberculeux, parmi lesquels Koté M. Tsintsadzé, Aleksandr Rosanov, Helena Tsulukidzé, Boris Zelnitchenko. On savait que Vasso Donadzé, Moussia Magid, Iossif Eltsine, souffraient également de tuberculose. On savait que Boris M. Eltsine, E.B. Solntsev, L. Doumbadzé, étaient également gravement malades. Pourtant l’extermination par les conditions de vie procédait trop lenteme

1 Message

  • L’opposition communiste en URSS 2 décembre 04:58, par F.

    Ce qu’avançait Trotsky pour l’URSS dans son « Programme de transition » :

    La nouvelle montée de la révolution en URSS commencera, sans aucun doute, sous le drapeau de la LUTTE CONTRE L’INÉGALITÉ SOCIALE ET L’OPPRESSION POLITIQUE.

    A bas les privilèges de la bureaucratie !

    A bas le stakhanovisme !

    A bas l’aristocratie soviétique avec ses grades et ses décorations !

    Plus d’égalité dans le salaire de toutes les formes de travail !

    La lutte pour la liberté des syndicats et des comités d’usine, pour la liberté de réunion et de la presse, se développera en lutte pour la renaissance et l’épanouissement de la DEMOCRATIE SOVIÉTIQUE.

    La bureaucratie a remplacé les soviets, en tant qu’organes de classe, par la fiction du suffrage universel, dans le style de Hitler-Goebbels. Il faut rendre aux soviets, non seulement leur libre forme démocratique, mais aussi leur contenu de classe. De même qu’auparavant la bourgeoisie et les Koulaks n’étaient pas admis dans les soviets, de même maintenant LA BUREAUCRATIE ET LA NOUVELLE ARISTOCRATIE DOIVENT ÊTRE CHASSÉES DES SOVIETS. Dans les soviets, il n’y a place que pour les représentants des ouvriers, des travailleurs des kolkhozes, des paysans et des soldats rouges.

    La démocratisation des soviets est inconcevable sans la LÉGALISATION DES PARTIS SOVIETIQUES. Les ouvriers et les paysans eux-mêmes, par leurs libres suffrages, montreront quels partis sont soviétiques.

    - RÉVISION DE L’ÉCONOMIE PLANIFIÉE du haut en bas, dans l’intérêt des producteurs et des consommateurs ! Les comités d’usine doivent reprendre le droit de contrôle sur la production. Les coopératives de consommation, démocratiquement organisées, doivent contrôler la qualité des produits et leurs prix.

    - RÉORGANISATION DES KOLKHOZES en accord avec la volonté des kolkhoziens et selon leurs intérêts !

    La politique internationale conservatrice de la bureaucratie doit faire place à la politique de l’internationalisme prolétarien. Toute la correspondance diplomatique du Kremlin doit être publiée. A BAS LA DIPLOMATIE SECRÈTE !

    Tous les procès politiques montés par la bureaucratie thermidorienne doivent être révisés, dans les conditions d’une publicité complète et d’un libre examen. Les organisateurs des falsifications doivent en supporter le châtiment mérité.

    Il est impossible de réaliser ce programme sans le RENVERSEMENT de la bureaucratie, qui se maintient par la violence et la falsification. Seul, le soulèvement révolutionnaire victorieux des masses opprimées peut régénérer le régime soviétique et assurer sa marche en avant vers le socialisme. Seul, le parti de la IV° Internationale est capable de mener les masses soviétiques à l’insurrection.

    A bas la clique bonapartiste de Caïn-Staline !

    Vive la démocratie soviétique !

    Vive la révolution socialiste internationale !

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