Strict Standards: Only variables should be passed by reference in /homepages/36/d206324349/htdocs/site_org1G/config/ecran_securite.php on line 180
Perspectives aux Antilles : l’indépendance politique… des exploités ! - Matière et Révolution
English German Espagnol Portugese Chinese Japanese Arab Rusian Italian Norvegian Dutch Hebrew Polish Turkish Hindi
Accueil du site > 14 - TRAVAILLEURS SANS FRONTIERES - WORKERS HAVE NO FRONTIERS AND A WORLD (...) > Perspectives aux Antilles : l’indépendance politique… des exploités (...)

Perspectives aux Antilles : l’indépendance politique… des exploités !

mardi 15 mai 2012, par Robert Paris, Tiekoura Levi Hamed

Perspectives aux Antilles : l’indépendance politique… des exploités !

Le premier point qui doit caractériser la position de révolutionnaires prolétariens aux Antilles est de caractériser clairement la situation comme une situation coloniale ou le colonisateur est l’ancien esclavagiste s’appuyant encore sur d’anciennes familles d’esclavagistes. Cela signifie que, au sein même de toutes les questions économiques, sociales et politiques, interfère sans que l’on soit nationaliste, la question nationale. Elle se pose même là où elle n’est pas directement posée par ceux qui luttent ou par ceux qui les dirigent.

La question nationale pose un problème aux révolutionnaires socialistes mais pas du tout par rapport aux aspirations nationales des masses opprimées. Seulement vis-à-vis des classes bourgeoises locales et des couches intermédiaires ou des dirigeants à visées purement nationalistes.

Le nationalisme est un drapeau bourgeois qui mène à une nouvelle dictature comme toutes les indépendances d’Afrique, des Amériques, d’Asie d’Océanie ou des Antilles l’ont clairement montré. Cela ne signifie nullement que les révolutionnaires des pays encore colonisés doivent se détourner des sentiments nationaux des masses. Au contraire, il y est impossible de défendre des perspectives prolétariennes sous une dictature coloniale sans mettre en avant la fin du colonialisme !!!

Ce qui distingue les révolutionnaires prolétariens des nationalistes bourgeois, c’est qu’ils ne cachent pas la question de la lutte des classes et de la dictature de classe derrière la prétendue unité nationale. Cela ne nie en rien la validité des sentiments nationaux mais cela leur donne une tout autre perspective.

La question des classes signifie que les travailleurs doivent s’organiser indépendamment de deux manières qui ne sont pas seulement syndicales :

- premièrement : en masse dans des comités de travailleurs, de chômeurs, de jeunes et de femmes des milieux populaires, en somme en soviets.

- deuxièmement : en partis politiques qui reconnaissent le rôle des soviets et ne reconnaissent aucune autre institution même dite démocratique de la bourgeoisie.

Voilà le point par lequel passe d’abord et avant tout la démarcation des révolutionnaire prolétariens : la question de l’Etat. Il faut détruire l’Etat bourgeois, tous ses organes de répression, de gestion, de domination comme de représentation et il faut bâtir par des conseils sur la base des entreprises, des quartiers, des écoles la structure future de l’Etat des prolétaires et exploités.

C’est le seul contenu réel de l’aspiration des masses des Antilles exprimée par le slogan « Non à la pwofytasion ! » même si nombre des dirigeants du mouvement du même nom de 2009 ne sont nullement sur des bases de classe.

Le LKP a uni tous ceux qui voulaient imposer des modifications de la situation sociale catastrophique de la Guadeloupe mais sans distinguer des perspectives politiques claires. Le bilan de ce mouvement est encore loin d’être tiré. La direction de celui-ci avait choisi d’arrêter la lutte en signant un accord que l’Etat et la bourgeoisie n’ont pas respecté…

Le LKP était un front à la fois politique et syndical dans lequel il n’y avait aucune indépendance de classe des travailleurs et qui ne reconnaissait pas de centre de décision fondé sur des comités organisant la population mais sur un cartel de groupes politiques, associations et syndicats, ce qui est très différent. L’extrême gauche aurait pu participer au mouvement sans adhérer au front. Elle aurait dû présenter la perspective de comités de travailleurs, de jeunes, de femmes et d’habitants des quartiers populaires...

Il est indispaensable de tirer les leçons des limites sociales et politiques des directions syndicales et politiques des directions qui ont participé au LKP y compris l’extrême gauche...

On peut lire sur le net le texte suivant :

« LKP 2012 lance donc une grève illimitée le 10 mai. La CGTG, bien que n’étant plus partie intégrante du LKP 2012, , appelle aussi à la grève. D’un point de vue strictement syndical, cette grève est compréhensible, puisque tout le monde vous le dira : en Guadeloupe, les prix flambent , la situation sociale est dégradée, et de plus, les accords de mars 2009 (Accords Bino) ne sont toujours pas respectés. Les collectivités « majeures » mobilisées pour les élections françaises, ont la tête ailleurs . Pour toutes ces raisons, les syndicats ont le droit d’être mécontents et de vouloir le dire dans la rue.

Trois ans après le grand mouvement de masse de 2009, dont on n’a pas fini de tirer toutes les leçons et même le sens profond , dans un société telle que la nôtre, où la pwofitasyon n’a fait qu’empirer, l’envie de faire un nouveau grand « coup » social est une tentation.

Trois ans après, les conditions objectives de 2012 ne sont plus celles de 2009. L’histoire peut bégayer, mais n’aime pas se répéter. Le peuple guadeloupéen, qui a suivi le mouvement, qui a marché avec LKP, est un peu amer, parfois même déçu, car il s’est aperçu que LKP, en dépit de ses efforts, des dizaines de meetings, n’a pas été capable d’ arracher la signature des accords, ni d’empêcher la hausse infernale des prix.

Cela ne signifie pas que le mouvement de 2009 ait été inutile. Non, car pendant ces 44 jours, les Guadeloupéens ont eu un bref aperçu de ce que pourrait être une « prise du pouvoir populaire », car il faut l’admettre, pendant ce mouvement, LKP s’est montré comme une sorte d’alternative au pouvoir vacant.

On se souvient encore d’un Préfet, quittant presque en courant la table des négociations du WTC, d’un Ministre des colonies tentant de fuir à l’anglaise, mais rattrapé par la presse à l’aéroport. Ce même ministre qui avait pourtant accepté de rencontrer en douce une délégation du LKP.

On se souvient que le pouvoir colonial, affolé par la puissance du mouvement social ne savait plus où donner de la tête.

A ce moment précis, on a pu un bref instant croire, la Guadeloupe à un tournant de son histoire. Mais la classe politique, largement dépassée, n’a pas su prendre la mesure de l’évènement, et sans doute LKP, un peu grisé par sa popularité, n’a pu gérer politiquement ce « moment » historique. C’était en 2009. Et c’est déjà de l’histoire.

La grève du 10 mai est elle injuste ? Non, car les acteurs sociaux ont raison de se révolter. – Cette grève sera t-elle aussi illimitée qu’on veut le croire ? A quelques semaines des examens de fin d’année, il est sûr que les syndicats enseignants et les organisations de parents d’élèves , auront bien du mal à suivre ce mouvement.

LKP n’a sans doute pas choisi le meilleur moment pour lancer cette guérilla sociale. Le climat tendu entre les ouvriers industriels et les planteurs de canne, privés de récolte, est -il propice à un mouvement unifié ? Pas sur. Les divergences d’appréciation sur l’opportunité de la grève dans l’industrie sucrière ont sérieusement lézardé le bloc LKP.

L’ Union des Producteurs Guadeloupéens (UPG), c’est quasiment sur, ne fera pas cause commune . Mais attention, la grève du 10 mai, ne doit pas contribuer à diviser les guadeloupéens, car la cause réelle, c’est en premier lieu, le refus obstiné des autorités françaises à respecter les accords Bino. Ce n’est pas un hasard, les colonialistes ont tout intérêt à casser, par tous les moyens l’unité populaire existante.

LKP 2012, il faut le (re)dire avec Domota, n’est pas LKP de 2009. Donc la grève du 10 mai ne sera jamais celle d’il y a 3 ans. LKP qui s’et beaucoup investi dans ce mouvement joue aussi sa crédibilité. Le caractère illimité ou non, de ce mouvement permettra de jauger de l’influence réelle du LKP 2012.

Car, chacun sait aujourd’hui que les questions essentielles de notre pays ne sont pas seulement syndicales et ne relèvent pas du seul coût de la vie, sauf à vouloir restreindre notre combat à de simples questions salariales... LKP disait déjà en 2011, qu’il fallait déchouker la pwofitasyon, mais les organisations syndicales et les salariés qui seront dans la rue le 10 mai, savent que le changement profond et réel de la société coloniale, son éradication, est une question essentiellement politique. Après le 10 mai on en reparle… »

A LIRE

La situation sociale est explosive en Guadeloupe…

Quelle perspective pour les suites de la grève aux Antilles

La crise sociale aux Antilles françaises

Autres textes sur les Antilles

ANNEXES

Nous relevons ici, par quelques citations, que le courant trotskyste diffusait autrefois l’idée qu’il y avait une question nationale et pas seulement une question revendicative et syndicale aux Antilles, tout en ne cédant pas au nationalisme petit-bourgeois ou bourgeois.

Lutte Ouvrière écrivait en juillet 1972 dans sa revue Lutte de classe : « Aujourd’hui, l’impérialisme français opprime encore des colonies, même s’il les a baptisées « départements français ». Depuis plusieurs années, il existe, en France, parmi les Antillais qui y sont des immigrés économiques, à la Guadeloupe et à la Martinique, une, organisation trotskyste se battant peur l’indépendance des Antilles dites françaises en même temps que pour le socialisme et organisant les prolétaires antillais sur des bases de classe. Mais cette organisation est née en dehors de la IVe Internationale et, qui plus est, ce n’est qu’en dehors qu’elle a pu naître. Si nous en sommes à cette situation, c’est non seulement que la petite secte qui se proclame IVe Internationale n’est pas une Internationale, car elle n’en joue pas le rôle mais c’est surtout parce qu’elle a abandonné, depuis longtemps le programme du trotskysme. Et les conditions de la naissance, de l’existence et du développement actuelle à la Guadeloupe et à la Martinique, de l’organisation des camarades antillais de COMBAT OUVRIER apportent une preuve flagrante de l’inexistence d’une Internationale révolutionnaire même faible, digne de ce nom. (…) Pour les camarades antillais de COMBAT OUVRIER, les tâches des révolutionnaires marxistes consistent à lutter en tant qu’organisation socialiste, pour la révolution socialiste, c’est-à-dire, avant tout, pour la prise du pouvoir par le prolétariat. Aux Antilles, encore réduites à une situation coloniale, la question nationale garde une grande importance, décisive pour les luttes à venir. COMBAT OUVRIER tout en se démarquant de manière stricte des autres courants politiques (et en particulier du nationalisme petit-bourgeois) lutte pour la revendication d’indépendance nationale et pour toutes les revendications démocratiques bourgeoises qui lui sont liées : libertés démocratiques, réforme agraire. La lutte à mener se situe donc sur deux plans. Il s’agit de lutter résolument contre le colonialisme, contre toute forme d’oppression nationale et donc pour l’indépendance, mais aussi de s’opposer tout aussi fermement à ceux qui veulent fondre la classe ouvrière dans l’« unité nationale ». au nom de la lutte contre l’oppresseur colonial. A l’anti-impérialisme limité de la petite bourgeoisie nationaliste, visant uniquement la création d’un État national, les militants de COMBAT OUVRIER opposent le seul anti-impérialisme qui soit conséquent, celui qui vise à la destruction totale de la société bourgeoise à l’échelle mondiale, Ils aident à l’éducation du prolétariat dans un esprit internationaliste ; ils lui apprennent au travers de son avant-garde à considérer ses luttes comme partie intégrante de la lutte menée à l’échelle mondiale par le prolétariat contre la bourgeoisie. Ils luttent contre les illusions nationalistes tendant à faire croire à un possible développement économique des Antilles dans le cadre d’une nation indépendante. Ils font du socialisme, non pas l’affaire d’une nation - et à plus forte raison d’une nation économiquement retardataire - mais celle de toute la planète. Ils font ressortir l’importance primordiale de la lutte prolétarienne dans les pays développés où les richesses extorquées aux pays pauvres et au prolétariat mondial se trouvent amassées et concentrées par des siècles d’exploitation coloniale. Cela ne signifie pas pour autant que les travailleurs des pays sous-développés et les travailleurs antillais doivent attendre que la révolution s’accomplisse dans las pays industrialisés. Les conditions d’instabilité permanente dans lesquelles se trouvent les pays sous-développés font que les possibilités révolutionnaires y sont plus qu’ailleurs extrêmement riches. Les militants de COMBAT OUVRIER pensent donc qu’il s’agit avant tout de hisser l’organisation révolutionnaire au niveau de l’engagement des nasses populaires, de manière que le prolétariat se saisisse du pouvoir dès que l’occasion s’en présente. Attendre la révolution dans les pays industrialisés serait pure et simple trahison, non seulement du prolétariat des pays sous-développés, mais aussi du prolétariat mondial. Il faut agir et vaincre là où c’est possible, dans les conditions qui y règnent. C’est la meilleure impulsion qui saurait être donnée à la lutte générale du prolétariat dans son ensemble. Il est indéniable que les révolutionnaires socialistes rencontrent des difficultés à défendre une telle politique. En particulier la difficulté majeure tient à l’inexistence d’une Internationale révolutionnaire. L’absence de cet instrument de lutte n’est pas fait pour faciliter la pénétration des idées socialistes dans la classe ouvrière des pays dominés par l’impérialisme Car si les prolétaires de ces pays luttent de manière courageuse et parfois farouche contre leurs oppresseurs directs et contre l’oppression coloniale, ils ne lient pas spontanément leurs luttes à celles de leurs camarades des pays impérialistes, car une barrière de méfiance considérable s’est élevée entre ces travailleurs et leurs frères de classe qui sont dans les pays oppresseurs, exploités eux aussi mais perçus par les colonisés comme des colonisateurs au même titre que les capitalistes. C’est précisément l’absence d’Internationale révolutionnaire qui freine le combat contre de tels préjugés et permet aux nationalistes d’exploiter cette méfiance pour les besoins de leur politique. La démagogie fondée sur les appels à l’unité du peuple tout entier contre l’oppresseur s’alimente à l’incapacité dont ont fait preuve ceux qui se réclament des idées marxistes révolutionnaires à s’implanter dans la classe ouvrière des pays impérialistes. Les nationalistes ont beau jeu de montrer que la classe ouvrière des pays impérialistes est dirigée par des partis qui visent non à la dictature du prolétariat mais à l’entente avec leur propre bourgeoisie. C’est ainsi que l’attitude du PCF pendant la guerre d’Algérie ne pouvait que renforcer les positions nationalistes et permettre au FLN. de justifier ses positions vis-à-vis des travailleurs algériens. Seule une Internationale révolutionnaire - au lieu de soutenir sans condition la politique anti-ouvrière du FLN - aurait pu se permettre de combattre la politique du FLN, sans être taxée d’« allié du colonialisme », Cela aurait favorisé la pénétration des idées socialistes parmi les travailleurs algériens les plus conscients qui se seraient faits les véhicules de ces idées dans l’ensemble de la classe ouvrière algérienne, donnant alors au combat une autre dimension. (…)Telles sont les perspectives que les révolutionnaires doivent avoir dans les pays où se pose encore la question nationale. Il ne s’agit pas d’ignorer l’importance des sentiments nationaux qui poussent les masses et y compris les ouvriers à agir, à lutter contre la colonialiste. Mais c’est précisément sur la base du problème national que les révolutionnaires ont le plus de possibilités d’intervenir, de faire connaître les idées socialistes, de se lier par mille liens à la classe ouvrière. il s’agit à la fois de combattre le nationalisme et d’être à la fois sur le terrain des luttes purement politiques mais aussi sur celui des luttes qui se mènent dans les entreprises, sur les chantiers, dans les champs. Car dans des pays où les travailleurs sont surexploités, le problème politique et le problème social sont intimement liés. Il ne peut y avoir résolution, au plutôt amorce de résolution, de la question sociale, sans lutte pour l’émancipation nationale. Inversement la question nationale ne peut être résolue valablement que par la mise en mouvement des grandes nasses d’hommes qui constituent la classe ouvrière et la paysannerie pauvre. Ce sont ceux-là qui se battent le plus farouchement contre l’impérialisme, c’est leur courage, leur héroïsme, qui donné son caractère radical à la lutte. A tout le moins, le devoir des révolutionnaires est de leur donner conscience de leur importance, de leur valeur et du rôle qu’ils doivent jouer dans la direction la pays et sa transformation. Ce rôle est celui d’un parti ouvrier révolutionnaire. »

L’organisation Combat Ouvrier écrivait en 1972 : « Au travers de la crise sociale et politique que vivent les Antilles dites françaises, nous voulons par nos prises de position, par nos analyses, aider le prolétariat à retrouver le chemin des traditions révolutionnaires prolétariennes. Nous voulons l’aider à prendre conscience, au cours de la lutte pour l’émancipation nationale, de son propre intérêt de classe. Dans cette lutte, nous savons que les travailleurs auront à affronter les vieux partis qui continuent à se réclamer du socialisme et du communisme. Nous aurons à charge de montrer en quoi ces partis staliniens (…) ceux-ci continuent à avoir la confiance de nombreux ouvriers. C’est au travers de leurs actions ou leur inaction que nous ferons ressortir la fausseté de leur politique.

Nous nous opposerons également à l’utilisation des forces du prolétariat comme appoint à une lutte nationale.

Si la lutte pour renverser le joug de l’impérialisme français et pour émanciper la Guadeloupe et la Martinique de la domination coloniale est primordiale, il est non moins primordial qu’elle soit menée sous la direction du prolétariat conscient de ses intérêts propres et de sa tâche historique propre, tâche qui ne se limite pas à l’émancipation nationale, mais à l’émancipation des masses ouvrières et paysannes pauvres de toute espèce d’exploitation et d’oppression.

Tout en étant solidaires, face à la répression coloniale, de tous les groupes qui luttent pour l’indépendance ou l’autonomie, nous nous opposerons à la politique de tous ceux qui cherchent à dissoudre le prolétariat conscient dans des "blocs" ou "fronts" substituant la lutte nationale à la lutte des classes et identifiant sous quelque forme que ce soit les intérêts des exploités antillais à ceux des exploiteurs antillais. Nous chercherons au contraire à développer les sentiments de classe indépendante dans les masses ouvrières.

Et seule la garantie pour que l’émancipation nationale profite aux couches les plus pauvres de la population et pour que les masses ouvrières et paysannes ne jouent pas le rôle de masse de manoeuvre pour les forces bourgeoises nationales, réside dans la prise de pouvoir par la prolétariat. Cette tâche, le prolétariat ne pourra l’accomplir que s’il construit son propre parti révolutionnaire et conserve son indépendance politique vis-à-vis de toutes les autres couches sociales, quelles que soient les alliances qu’il pourra être amené à contracter.

Ce journal ne pourra vivre que si les travailleurs, les jeunes, les intellectuels l’entourent de leur chaude sympathie.

Qu’ils le fassent connaître, qu’ils le diffusent autour d’eux, qu’ils organisent autour de lui des séances de lecture et de discussions, qu’ils envoient à l’adresse de la publication leurs soutiens financiers, et Combat Ouvrier vivra le temps nécessaire pour la pénétration des idées socialistes révolutionnaires dans la classe ouvrière. »

Les notables nationalistes vers un consensus pour un changement de statut (article de la revue Lutte de Classe avril-mai 1993)

Guadeloupe - Les notables nationalistes vers un consensus pour un changement de statut

La Martinique et la Guadeloupe sont, depuis plus de trois siècles, deux possessions françaises en Caraïbe. En 1946, elles devenaient juridiquement « départements français ». Un certain nombre de partis et de notables brandissent périodiquement une revendication, déjà ancienne : celle du « changement de statut », en l’occurrence une autonomie administrative et économique plus ou moins large dans le cadre de la « République française ».

Aujourd’hui, cette revendication est de nouveau mise en avant par une grande partie du personnel politique aussi bien en Martinique qu’en Guadeloupe. Dans le présent article, nous nous limiterons à la Guadeloupe car c’est surtout en Guadeloupe que les partis et notables ont paru s’affairer autour de ce problème.

Un certain nombre d’organisations regroupées au sein du « CRI » (Collectif de résistance à l’intégration forcée de la Guadeloupe à l’Europe) : le Parti communiste guadeloupéen (PCG),le MPGI (Mouvement pour la Guadeloupe indépendante), l’UPLG (l’Union populaire pour la libération de la Guadeloupe - principale organisation nationaliste de l’île), le groupe « Union et résistance », ont mis au point un projet de statut commun adressé au gouvernement français. Immédiatement après, le président du conseil général, notable socialiste proche de Mitterrand, faisait une déclaration favorable à un changement des institutions locales. Auparavant, un représentant au sénat français du PPDG (Parti progressiste démocratique guadeloupéen, autre parti de notables, issu d’une scission récente du PCG) avait fait une déclaration allant aussi dans ce sens.

Quant aux représentants des partis de droite, traditionnellement conservateurs et assimilationnistes, ils ne sont plus aujourd’hui opposés au changement de statut. C’est donc toute la classe politique traditionnelle et nationaliste, avec des variantes, qui tend à se mettre d’accord sur un projet de plus large autonomie de l’île ou de modifications juridico-administratives.

La revendication statutaire : de « l’épouvantail révolutionnaire » au consensus mou

La revendication du changement de statut date de la fin des années cinquante, époque au cours de laquelle, dans le sillage de la décolonisation mondiale, des guerres d’indépendance dans les colonies françaises en Indochine et en Algérie et de la révolution cubaine, le PCG réclamait « l’autonomie en liaison avec la France ».

Quelques années plus tard, une frange de la jeunesse ouvrière, lycéenne et étudiante, pro-castriste ou maoïste, jugeant le PCG trop modéré, parlait, elle, de la « lutte de libération nationale » puis de l’« indépendance », avec le langage radical à la mode chez les nationalistes d’alors.

Mais, depuis 1946, le chômage, la pauvreté, les discriminations sociales et raciales entre la « métropole » et la Guadeloupe, entre deux catégories de « Français », noirs et hindous dans l’île, blancs en France, avaient suscité d’importants mouvements sociaux pour l’augmentation des salaires et « l’égalité des droits entre les travailleurs français et antillais ». Ces luttes avaient été menées principalement sous l’impulsion des militants du Parti communiste guadeloupéen. Elles obligèrent l’État français à concéder un certain nombre d’avantages sociaux. C’est ainsi qu’il fut contraint de mettre en place la Sécurité sociale, d’améliorer l’habitat, l’hygiène et la santé publiques, bref de gommer peu à peu les aspects les plus criants de la situation coloniale et de la misère. Les transferts sociaux devinrent donc plus importants sous forme d’aides sociales de toutes sortes : allocations familiales, allocations chômage, revenu minimum, etc. L’État français cherchait ainsi à éviter l’agitation permanente et gagner une relative paix sociale.

Par ailleurs, l’État français a limité les aspects les plus visibles de la discrimination, en octroyant par exemple des postes à plus de membres de la population de couleur ou en levant l’interdit sur l’utilisation du créole (langue locale parlée par la population noire et hindoue) dans les écoles ou les médias.

Tout cela a contribué à couper l’herbe sous le pied des nationalistes, en particulier dans la petite bourgeoisie et l’intelligentsia. Mais les dernières années soixante-dix furent aussi celles d’un recul de l’activisme dans la jeunesse et d’une retombée des luttes ouvrières. Une fraction du courant nationaliste répliqua dans les années quatre-vingts par une sorte de fuite en avant, en tentant de précipiter les choses en posant des bombes (ce fut un échec). Mais la majorité s’orienta peu à peu vers une politique visant à obtenir, non plus l’indépendance immédiate, mais des modifications statutaires administratives par le dialogue avec l’État français.

Les partis de droite assimilationnistes ont parcouru le chemin inverse.

Pendant des années, ils avaient fait de l’indépendance un épouvantail. Ils suscitaient ou entretenaient la peur de tout changement dans la population. Même la revendication pourtant très modérée du PCG « d’autonomie en liaison avec la France » était présentée comme la voie de la « révolution » et du chaos derrière laquelle se seraient cachées les entreprises machiavéliques et occultes de Moscou ou de Fidel Castro.

En réalité, ce que craignaient ces partis n’était pas tant le changement de statut que la remise en cause de l’ordre social établi.

Peu à peu, encore avec le recul des mouvements sociaux, de la contestation de la jeunesse, le débat sur les institutions a fini par se cantonner dans les classes privilégiées, voire uniquement dans la caste politique.

Ainsi en arrive-t-on maintenant par deux mouvements inverses à un point de conjonction où se retrouvent partis de gauche, de droite, assimilationnistes, nationalistes. Tous se retrouvent, plus ou moins, autour d’un plus petit dénominateur commun qui est ce qu’ils appellent une « Nouvelle collectivité » remplaçant le vieux statut de « département » français.

Pour tenter de se poser d’ores et déjà en négociateurs du changement de statut, les partis et les notables nationalistes dramatisent le problème. Et surtout ils essayent de le coller sur chaque mouvement social et de le brandir à chaque difficulté économique réelle ou pas, comme solution miracle.

Sous cet angle-là, le mouvement des bananiers de novembre dernier les intéressait d’autant plus qu’il s’agissait d’un mouvement d’une part très médiatisé et d’autre part entièrement dirigé par une fraction de la bourgeoisie locale à laquelle s’adresse depuis longtemps leur message politique avec plus de bonheur.

Le mouvement des gros propriétaires de banane

Ce sont les « békés » (riches blancs, descendants d’anciens propriétaires d’esclaves) qui dominent la banane, comme d’ailleurs en grande partie la société et les affaires locales. Les plus riches d’entre eux ont des intérêts dans les deux îles : Martinique et Guadeloupe. Qu’est-ce qui poussait ces honorables et riches propriétaires terriens à se couvrir subitement le chef de la casquette d’agitateur social ?

Simplement qu’ils ont exigé de profiter des avantages que leur donne le marché européen et en même temps d’être protégés de la concurrence qu’ils y rencontrent.

En effet, la banane des producteurs antillais est fortement concurrencée par celles de trois multinationales américaines qui exportent de la banane africaine et d’Amérique centrale en Europe : il s’agit de la Chiquita Brands, la Castle and Cook et Del Monte. Évidemment avec les salaires bien plus bas qui sont payés aux ouvriers de ces pays, le prix de revient de la « banane dollar » est moins élevé que celui de la banane des Antilles sur le marché européen. Ces trusts américains ont en effet la possibilité de s’imposer sur le marché européen, en particulier en Allemagne qui est le plus gros consommateur de banane européen. Les gros planteurs antillais lors de leur mouvement réclamaient donc la « préférence communautaire européenne » c’est-à-dire une garantie du marché pour leurs quotas d’exportation dans ce pays. Ils réclamaient aussi que la règle dite des 1/3—2/3 soit respectée par le gouvernement français, c’est-à-dire que seul 1/3 du marché français soit réservé à la banane africaine contre 2/3 à la banane antillaise. En même temps, ils réclamaient 150 millions de francs d’aides, subventions et prêts bonifiés pour faire face aux problèmes causés par la chute des cours de leur banane sur le marché européen.

Alors, on a vu ce qu’on n’avait jamais encore vu en Guadeloupe : ces gros « békés » à la tête de cortèges de petits planteurs dans lesquels ils avaient entraîné une partie de leurs ouvriers agricoles, plus ou moins contraints et forcés. On les a vus, micro en main, s’en prendre au gouvernement français qui « les conduirait à la ruine ». On les a entendu dire qu’ils ne céderaient pas et ne débloqueraient pas les accès de l’aéroport international tant qu’ils n’auraient pas satisfaction.

Le gouvernement français a cédé. Et les instances européennes ont promis de prendre des mesures sous la pression du gouvernement français.

Au cours de leur mouvement, les gros planteurs ont reçu le soutien appuyé de la présidente du conseil régional de la Guadeloupe, dirigeante de la branche locale du RPR (Rassemblement pour la République, parti de droite, le parti de Chirac) qui les a incités à bloquer les routes « le mieux possible ». Mais ils ont eu aussi le soutien des partis de gauche et des nationalistes. Ces derniers avaient même un de leurs dirigeants à la tête du « Comité de coordination des planteurs ».

Et ce fut tout bénéfice évidemment pour les gros planteurs.

Les petits planteurs, eux, n’ont pratiquement rien perçu. Et leurs cris de protestation ont vite été étouffés lorsque les dirigeants du Comité de coordination ont décidé la reprise normale de l’activité après les décisions gouvernementales en leur faveur.

Quant aux ouvriers agricoles, sous prétexte des problèmes que connaissent les gros propriétaires avec la chute des cours, ce sont eux qui risquent le plus de faire les frais de la situation. Menaces de licenciement, augmentation des tâches, pression au rendement sont leur lot quotidien. Mais ce ne sont pas eux que soutiennent les partis et hommes politiques, tout prêts à écouter avec déférence les protestations des gros planteurs.

Le changement de statut et les intérêts des possédants

Les lobbies békés et possédants locaux sont « européens » et « français », favorables au marché unique européen tant que la France et l’Europe garantissent l’écoulement de leur production à des conditions avantageuses. Mais, en même temps, ils réclament toujours moins de contraintes et de règlements pour eux-mêmes. Ils sont, en somme, comme tous leurs congénères de France ou d’ailleurs. Mais, du fait que leurs intérêts se situent dans les Antilles - ou plus exactement dans les domaines où leurs intérêts s’y trouvent, car ils en ont souvent ailleurs - ils savent invoquer, quand cela les arrange, la « spécificité antillaise », voire brandir le drapeau de la liberté économique des départements d’outre-mer. C’est-à-dire qu’ils ne sont pas opposés à l’évolution d’un nouveau statut local leur garantissant des mesures spécifiques plus importantes en particulier protectionnistes.

Ainsi, au-delà des aspects contradictoires de leur position, ils ont un axe : celui que les changements, quels qu’ils soient, ne se fassent pas à leur détriment.

Il y a un jeu politique entre ces milieux et le gouvernement français qui consiste en fait pour les premiers à obtenir le maximum d’avantages et pour les seconds à accorder ces avantages, certes en se faisant toujours plus prier, mais à les accorder tout de même. C’est ainsi par exemple que non seulement le gouvernement français a donné rapidement satisfaction aux planteurs - vu la pression qu’ils exerçaient dans la rue - mais encore c’est lui qui a payé les journées de travail perdues aux ouvriers agricoles. Et dans ce jeu-là, les gros bananiers ont toujours un « joker » en poche pour être gagnants quel que soit le cas de figure qui se présenterait. Par exemple, il ne serait pas étonnant que, à l’instar d’un des plus gros propriétaires de la Martinique, Fabre, qui a vendu une partie de ses terres à la Chiquita Brands, après avoir perçu les subventions du gouvernement français pour « sauver sa production », certains bananiers fassent de même en Guadeloupe. Et certaines rumeurs font état par ailleurs que ces mêmes bananiers qui poussent de hauts cris contre la concurrence de la « banane africaine » auraient eux-mêmes des intérêts dans les plantations du Cameroun, notamment.

Ce jeu politique a aussi son correspondant local. C’est celui qui se joue entre les assemblées dirigées par les hommes politiques du pays et les possédants.

Les élus locaux, par leurs interventions à Bruxelles, Strasbourg ou Paris sont parvenus à obtenir un certain nombre d’avantages au profit des capitalistes locaux. C’est ainsi qu’ils ont obtenu le maintien de la taxe protectionniste dite de « l’octroi de mer » qui frappe tous les produits importés en Guadeloupe.

Pour qu’elle soit conforme aux règlements de la communauté européenne, cette taxe frappe aussi maintenant un certain nombre de produits locaux. Mais le conseil régional de Guadeloupe a pu obtenir sa levée sur 45 % des produits fabriqués sur place.

Les privilégiés de la Guadeloupe parviennent donc très bien à se faire entendre du pouvoir en métropole. Et les liens avec la France, pour l’instant, ça rapporte. Directement, lorsque les capitalistes de la banane, de la production sucrière ou du commerce obtiennent des avantages pour eux-mêmes. Indirectement dans la mesure où l’argent versé par l’État français, en payant les fonctionnaires et même en guise d’allocations sociales, enrichit nécessairement en premier lieu ceux qui possèdent les grands magasins et dominent l’import-export. La couche privilégiée n’a donc actuellement pas d’intérêt à la rupture des liens. Mais cela ne préjuge pas de la nature de ces liens (intégration ou autonomie). Sur ce point, la couche privilégiée n’est certainement pas hostile à l’idée de garder plusieurs fers au feu.

C’est cela qui laisse une certaine marge de manoeuvre aux partis politiques et aux notables qui, eux, ont d’autres intérêts à vouloir un changement de statut.

Les bonnes raisons des milieux politiques

Ce que veulent notables et partis politiques, c’est surtout plus de pouvoir local, en matière d’utilisation des fonds publics.

Une enveloppe financière globale qui serait allouée par l’État français dans le cadre d’une plus grande autonomie aurait certes des inconvénients pour les notables qui, aujourd’hui, peuvent marchander des subsides ou des aménagements financiers en frappant aux portes de cabinets ministériels différents. Mais elle aurait pour avantage que les notables auraient les mains libres pour la gérer à leur guise. L’autonomie impliquant de surcroît une certaine liberté de lever plus de taxes et d’impôts, le pouvoir des notables s’en trouverait évidemment accru. Ils pourraient ainsi développer la mainmise qu’ils ont déjà sur la population pauvre qui vit d’aides sociales et d’assistance par le biais des municipalités et des assemblées locales.

Car il faut souligner qu’en Guadeloupe on compte officiellement 53 000 chômeurs sur une population active de 172 000 personnes, qu’une personne sur cinq vit du RMI (Revenu Minimum d’Insertion), aide garantie par l’État français aux plus démunis. Beaucoup de ces pauvres dépendent des municipalités (l’un des plus gros employeurs du reste) soit pour un emploi, même précaire, ou pour l’assistance médicale gratuite ou encore pour un secours, des repas, etc. La situation des pauvres dépend donc de ces notables qui gèrent une partie des crédits. Et plus ils en auront à gérer, plus ils pourront contrôler la population. C’est un énorme moyen de pression, de chantage et de corruption qu’utilisent en particulier les maires. Et on comprend d’autant mieux pourquoi ils ont défendu avec tant d’acharnement la taxe protectionniste de l’octroi de mer, quand on sait que près de 50 % du produit de cette taxe sert à alimenter les caisses communales. C’est une véritable manne pour la politique clientéliste des notables.

Par ailleurs, les municipalités disposent de moyens financiers qui leur permettent, tout comme en France, de passer des commandes et d’établir des contrats avec des entreprises capitalistes. Ce qui crée, là encore comme partout, des liens étroits entre les notables qui dirigent ces municipalités et qui disposent de ces finances et les capitalistes locaux. Et ainsi règnent dans les municipalités de véritables petits caciques locaux. $$Où se situent les intérêts des travailleurs et des pauvres ?

Ils ne se situent jamais derrière les possédants locaux, même lorsque ceux-ci croient utile pour la défense de leurs intérêts de brandir le drapeau de l’autonomie, voire de l’indépendance. La question de l’évolution du statut est une revendication à géométrie variable, selon les circonstances. Mais que la couche privilégiée soit unanime derrière une politique de dépendance à l’égard de la métropole ou qu’elle flirte avec l’idée de l’indépendance, dans tous les cas, elle entend défendre ses intérêts de classe.

La politique des partis et notables qui défendent le changement de statut et la politique des gros bananiers ont ceci en commun que les uns et les autres présentent comme « l’intérêt de la Guadeloupe », ce qui est l’intérêt des couches privilégiées.

La pire des choses pour les travailleurs serait de rester prisonniers de ces choix-là. Car ils ne sont que des options politiques éventuelles pour la bourgeoisie. Pour les travailleurs ce serait un piège de s’enchaîner derrière n’importe laquelle de ces politiques.

La ligne de démarcation fondamentale ne passe pas entre les départementalistes et les partisans d’une autonomie plus ou moins grande, jusqu’à et y compris les indépendantistes. La facilité avec laquelle les uns et les autres ont évolué, en passant d’une attitude à une autre, au gré des circonstances, en témoigne à sa façon. Sous la direction de forces bourgeoises - et les indépendantistes de l’UPLG le sont tout autant que les partis de droite - l’indépendance elle-même n’aboutirait qu’à un État cherchant à préserver les privilèges et le niveau de vie des possédants et éventuellement de la petite bourgeoisie, au détriment des classes pauvres. Et ce serait une piètre consolation pour ces dernières que de voir démolir leur niveau de vie en évoquant les « nécessaires sacrifices pour assurer notre dignité nationale ». Quant aux multiples formes possibles de l’autonomie, elles seraient négociées - si elles devaient l’être un jour - entre l’impérialisme français et la classe privilégiée des Antilles, en dehors de la population et nécessairement contre les classes pauvres. La question n’est pas plus ou moins de pouvoir local mais à qui doit appartenir ce pouvoir local ? A la couche des possédants ou aux pauvres ? A la bourgeoisie ou aux travailleurs ? Aux notables politiciens ou aux délégués des travailleurs ?

Ces deux perspectives s’opposent comme s’opposent, au jour le jour, les intérêts des travailleurs et les intérêts des exploiteurs, qu’ils soient métropolitains ou autochtones. Pour le moment, les classes exploitées ne manifestent pas la volonté de remettre en cause la dépendance à l’égard de l’impérialisme français. Mais, aujourd’hui comme demain, la classe ouvrière de la Guadeloupe a intérêt à se battre sous son propre drapeau.

Aujourd’hui, tout simplement pour défendre ses intérêts. Car la bourgeoisie locale, même lorsqu’elle prétend agir au nom de l’ensemble de la Guadeloupe, ne se bat que pour ses propres intérêts. Et si ses intérêts peuvent être sur telle ou telle question en opposition avec ceux de la bourgeoisie métropolitaine - mais il ne faut jamais perdre de vue les profonds liens d’interdépendance entre les deux - l’opposition d’intérêts est d’un tout autre ordre à l’égard de la classe exploitée antillaise.

Et si, demain, les exploités de la Guadeloupe sont mobilisés au point de se poser la question du pouvoir local, la seule et véritable perspective pour eux est la conquête du pouvoir pour eux-mêmes. Ce qui veut dire démolir le pouvoir de l’État colonial bien sûr, mais également en écarter radicalement les représentants de la bourgeoisie locale. Il appartiendra ensuite aux travailleurs, aux pauvres, organisés en pouvoir d’État, de décider comment ils se serviront de ce pouvoir. Pour l’exercer dans le cadre limité de la seule Guadeloupe indépendante ? Ce ne serait sûrement pas leur intérêt. S’ils ont le choix de faire autrement, ce serait de se servir du pouvoir conquis pour propager la révolution ouvrière ailleurs ; dans l’ancienne métropole coloniale peut-être ; dans les autres îles de la mer des Caraïbes sûrement et si possible, au-delà, vers les exploités noirs des États-Unis.

Alors, se placer dans la perspective étriquée d’un État guadeloupéen indépendant, dominé par la bourgeoisie autochtone, grande ou petite, réplique en plus petit de Haïti, ne représente en rien l’intérêt des travailleurs. Les travailleurs sont pour le moment loin d’avoir la volonté politique de partir à la conquête du pouvoir ? Sûrement. Il leur manque, aux Antilles dites françaises, comme ailleurs, un parti ouvrier révolutionnaire pour incarner cette volonté. Mais c’est néanmoins en fonction de cette perspective que doit se déterminer la politique et l’activité de tous ceux qui se situent sur le terrain du communisme révolutionnaire. Voilà pourquoi ils doivent intervenir, dans tous les combats partiels indispensables des travailleurs, dans le sens de l’indépendance politique de la classe ouvrière par rapport à la bourgeoisie.

Voilà pourquoi, dans le domaine politique, le rôle des communistes révolutionnaires n’est pas de supputer laquelle des propositions avancées par les différentes forces bourgeoises pourrait être acceptée voire choisie pour la classe ouvrière. Leur rôle est, au contraire, de mettre le doigt chaque fois sur le caractère bourgeois de ces propositions ; de montrer, même et surtout lorsqu’elles sont présentées soit avec un verbiage consensuel - « l’intérêt de tous les Guadeloupéens », etc. - soit avec un verbiage radical, en quoi ces propositions vont dans le sens des intérêts de la classe privilégiée. En particulier, dans le débat actuel sur les statuts, les travailleurs n’ont aucune raison de se positionner pour « le changement de statut » vu sous l’angle où le placent les partis politiques traditionnels ou nationalistes.

La prise de conscience d’une fraction des travailleurs de l’opposition entre les intérêts de la classe ouvrière et ceux de la bourgeoisie - impérialiste comme autochtone si tant est qu’ils sont discernables - serait déjà l’un des premiers éléments du rapport de force à créer avant que surgissent de nouveau des luttes ouvrières d’envergure. Le moment et l’ampleur de la remontée ouvrière ne dépendent pas des communistes révolutionnaires. Il peut en revanche dépendre d’eux que cette remontée ne soit pas canalisée par des forces politiques nationalistes, détournée vers des objectifs politiques bourgeois, mais qu’au contraire elle renforce les positions de la classe ouvrière.

Lutte de Classe avril-mai 1993.

A propos d’ Aimé Césaire (article de Combat ouvrier de juin 2003).

Aimé Césaire, une traversée "non paradoxale" du siècle

Un colloque international consacré à Aimé Césaire se déroule ces jours-ci à l’atrium à Fort de France. Plusieurs manifestations consacrées à Césaire auront lieu cette année. C’est que l’homme a eu 90 ans le 25 juin et c’est l’occasion pour ses amis, ses partisans politiques, comme pour les universitaires, les chercheurs de retracer l’œuvre et la pensée de Césaire. Césaire est un grand poète. Mais il joua aussi un rôle politique non négligeable en Martinique. Il s’est engagé, il a pris parti. Et à ce titre il a joué un certain rôle auprès des masses populaires de la Martinique. Pour des militants de la classe ouvrière, il n’est donc pas indifférent de déterminer quel fut ce rôle en fonction des intérêts des travailleurs.

Césaire comme bon nombre d’intellectuels adhéra très tôt au Parti Communiste martiniquais. C’est en tant que membre du Parti communiste martiniquais qu’il fut élu maire de Fort de France et député dès 1945. En 1956, il se sépara du PCM et aussi du PCF. Il créa le PPM (parti progressiste martiniquais)en mars 1958. C’est sous l’étiquette PPM qu’il fut alors pendant prés de 35 ans élu député et maire de la ville de Fort de France. Il fut proche des socialistes français. Et même avec quelques variantes c’est toujours la politique du Parti socialiste français qu’il soutint tout au long de sa carrière politique. Césaire était donc du côté d’un des grands pôles politiques de la bourgeoisie française. Et à ce titre il aura contribué à enchaîner une bonne partie de la population aux illusions semées par cette gauche. Faire croire aux travailleurs que leur sort allait changer en votant à gauche, c’est là tout le travail des politiciens du PS pour parvenir au pouvoir et aux postes quitte ensuite à décevoir la population. Césaire fut de ceux là.

Fort de son charisme, fort de son image de défenseur de la dignité noire, lui et son appareil politique du PPM enchaînèrent une bonne fraction de travailleurs et de la population aux illusions de la gauche en un avenir meilleur. Ils servirent de soupape de sûreté, de garants de la paix sociale aux différents gouvernements de gauche de 81 à 2002 (en dehors des périodes de cohabitation) qui pourtant menaient une politique de soutien au grand patronat et d’austérité pour les travailleurs. Pour ne pas mécontenter cette gauche Césaire mit en place le « moratoire » sur la question du statut.

LA NÉGRITUDE AU SERVICE DU STATU QUO SOCIAL

Certes l’un des grands mérites d’Aimé Césaire est d’avoir dénoncé le colonialisme et ses méfaits dans de nombreux écrits, articles, discours. Et il le fit à travers une œuvre poétique et un theâtre d’une immense qualité reconnue mondialement. Mais dénoncer le colonialisme et revendiquer la dignité de la race noire n’étaient que dénonciations de certains aspects du système capitaliste mais pas la remise en cause de ce système. Toute une génération d’intellectuels noirs colonisés a surfé sur ces thèmes anti colonialistes au moment même où les sentiments d’oppression raciale et coloniale s’exprimaient dans les colonies. Des années 30 aux années 60, portée par plusieurs vagues successives de contestation de l’ordre colonial, une élite intellectuelle noire surgit et fut propulsée peu à peu aux postes de direction en Afrique, aux Antilles. Soit elle fut mise en place par l’administration française elle-même, soit elle se fit elle-même une place à la faveur des indépendances et des mouvements de décolonisation. C’est dans ce contexte mondial là que des hommes comme Aimé Césaire furent portés à la députation. Césaire bénéficia en plus de l’influence du Parti Communiste Martiniquais très ancré à l’époque dans la classe ouvrière. Le PPM devait hériter pendant longtemps d’une partie de cette implantation au sein des masses pauvres. Et c’est tout naturellement que le fondateur du mouvement de « la négritude » bénéficia politiquement du désir d’émancipation coloniale et sociale de la masse des travailleurs noirs, ayant souffert depuis des décennies non seulement de l’esclavage mais de la discrimination coloniale et raciale. Mais Césaire ne représente qu’une partie des aspirations des masses noires pauvres. Noir et chantre de la négritude il représente les Noirs, mais il ne représente pas forcément les intérêts de classe des travailleurs noirs et des noirs pauvres. Ces derniers aspiraient au changement social profond. Ils n’eurent que des miettes, des succédanés. Tout comme les socialistes français, ou même beaucoup d’hommes politiques de droite, Césaire s’attaqua certes à gommer certaines inégalités les plus criantes, à sortir les gens du trop criant manque d’hygiène, du manque d’eau, d’électricité, d’habitat insalubre. Mais il ne devait jamais remettre en cause fondamentalement l’ordre des gros possédants békés et autres capitalistes sur l’exploitation des travailleurs et des pauvres. C’est en ce sens que l’action politique de Césaire s’est cantonnée aux limites de la politique bourgeoise. C’est aussi ce raisonnement qui permet de comprendre l’apparente contradiction entre la violence, la révolte de Césaire dans son œuvre littéraire et l’extrême modération de ses propos et actes politiques. Certains comme Raphaël Confiant y ont vu une « traversée paradoxale du siècle ». Mais, de paradoxe il n’y en eut pas. Au contraire tout fut lié.

Combat ouvrier Juin 2003.

Cinquante ans de départementalisation dans les DOM : une fiction juridique qui masque mal la mainmise de l’État colonial et des riches sur ces petits territoires

Les quatre départements d’outre-mer (DOM) viennent de passer le cap des cinquante ans de départementalisation. Le 19 mars 1946, fut en effet votée à l’Assemblée nationale française, la loi de « départementalisation » qui transformait juridiquement lesdites « vieilles colonies » en départements.

Ces territoires - les îles de Martinique, Guadeloupe et La Réunion et, sur le continent latino-américain, la Guyane, beaucoup plus grande mais beaucoup moins peuplée - constituaient les plus vieilles colonies de l’empire colonial français. Elles étaient le résultat des luttes et conquêtes menées par les grands États européens après la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb.

Elles sont passées par différentes péripéties guerrières entre Anglais et Français pour finalement rester « françaises » depuis le début du 17e siècle, mises à part de courtes périodes d’occupation anglaise avant et pendant la Révolution française de 1789.

Lorsque fut votée la loi de départementalisation qu’on a aussi appelée la loi d’assimilation, il y avait déjà longtemps que la vie politique et sociale des vieilles colonies avait été rattachée à celle de la métropole.

Pour mieux comprendre l’évolution qui s’est opérée du statut de « colonie » à celui de « département » et évaluer la portée des changements qui s’y sont produits, nous faisons un retour sur l’histoire de deux de ces « départements », appelés couramment aujourd’hui des « départements d’outre-mer » (DOM) : la Martinique et la Guadeloupe.

La vie sociale et économique des « vieilles colonies » a été façonnée par les premiers colons et par les planteurs esclavagistes, puis par les industriels du sucre, au cours des 18e et 19e et au début du 20e siècle. Ces colonies ont connu l’esclavage et la traite qui les approvisionna en main-d’oeuvre servile, pendant près de trois siècles. Les plantations étant grandes dévoreuses d’hommes, le repeuplement était permanent face à une mortalité servile importante. Après un court épisode de liberté en Guadeloupe, lors de l’exercice du pouvoir en France par les Conventionnels, de 1794 à 1802, l’esclavage dura jusqu’en 1848 où il fut officiellement aboli par le gouvernement provisoire né à Paris de la révolution de 1848. Mais il fallut alors des manifestations et des émeutes pour imposer aux gouverneurs de Martinique et Guadeloupe d’appliquer cette décision et proclamer l’abolition immédiate de l’esclavage. Le nouveau régime républicain établit aussi le suffrage universel et pendant une courte période (1848-1851) il y eut des élections qui mirent aux prises républicains et conservateurs, ce qui recoupait d’une part les partisans de l’abolition et d’autre part ceux qui estimaient que les Noirs avaient trop de droits et que cela nuisait au travail dans les plantations.

Les anciens propriétaires n’acceptaient pas les nouvelles libertés accordées à leurs anciens esclaves. Ils se faisaient représenter par des hommes de paille recrutés parmi les plus anciens affranchis tandis que les « républicains » ou « schoelcheristes » - du nom de l’abolitionniste de 1848 - avaient en général le soutien des Mulâtres ou des Noirs. Schoelcher lui-même fut à plusieurs reprises élu député en Martinique et Guadeloupe.

Mais l’on ne vit pas apparaître les Noirs sur la scène politique dès ce moment-là, et ce sont des hommes venus de l’extérieur comme Schoelcher ou des Mulâtres qui se présentèrent comme les représentants de leurs intérêts.

Pour voir apparaître un parti des Noirs, il fallut attendre la création, en 1891, d’un premier parti socialiste en Guadeloupe dirigé par un Noir, H. Légitimus. Celui-ci revendiquait cette qualité de parti des Noirs. Puis quelques années plus tard, en 1901, les socialistes martiniquais avec à leur tête Lagrosillière adhérèrent au Parti socialiste français. Les deux partis socialistes, celui de Légitimus et celui de Lagrosillière en Martinique, connurent une évolution similaire. Ayant gagné des élections municipales, législatives et cantonales, très rapidement en Guadeloupe et plus difficilement en Martinique, les socialistes prirent les places d’élus dans les assemblées locales et envoyèrent des députés socialistes en France sous la Troisième république.

Mais les dirigeants de ces partis étaient surtout liés à la politique de l’aile opportuniste ou ministérialiste du parti socialiste. Légitimus proclama dès 1902, la nécessité de l’entente capital-travail qu’il appliqua fidèlement jusqu’en 1910, suivi en cela par Lagrosillière en 1919. Pendant la période de 1902 à 1910, les socialistes se préoccupèrent surtout de réussir sur le plan électoral. Ils firent différentes alliances avec les représentants des capitalistes ou avec des « républicains » ou des radicaux. Leur politique aboutit surtout à démoraliser et désorganiser les travailleurs. En Martinique la grève du François, en 1900, et la grève générale des ouvriers agricoles de Guadeloupe - 1910 - furent les grèves les plus marquantes jusqu’en 1910. La grève générale de Guadeloupe se déroula contre la volonté de Légitimus. Pendant les années qui suivirent, jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, il y eut sans cesse des grèves d’ouvriers agricoles et d’ouvriers des sucreries, souvent durement réprimées par les troupes coloniales.

Pendant toutes ces années, les anciens esclaves devenus des travailleurs libres vécurent sous une exploitation féroce. Bien que libres, beaucoup restaient attachés aux plantations (dites « habitations »), car le plus souvent ils ne recevaient guère d’argent, étant constamment endettés envers les patrons qui les payaient en bons ou jetons permettant d’acheter des vivres dans des magasins ou boutiques leur appartenant ou dépendant d’eux.

Certains travailleurs étaient tout simplement dits « casés » sur les « habitations », car ils vivaient dans des « cases à nègres » appartenant au patron. Ce sont les « commandeurs », devenus « géreurs » ou économes, qui dirigeaient tout de la vie de ces travailleurs. On imagine sans peine les pressions sociales et politiques lors des grèves ou des élections.

Ces cases étaient tristes, petites, pauvres, parfois faites de gaulettes tressées et de toits de paille de canne puis, plus tard, de planches et de tôles ondulées.

Les mauvaises conditions d’hygiène, les maladies intestinales, faisaient des ravages parmi les enfants. Les maladies dites tropicales (paludisme, pian, filariose) étaient courantes. L’alcoolisme faisait des ravages, car le rhum était la marchandise la plus accessible à tous les pauvres.

L’instruction ne s’installa que très difficilement et était le fait d’institutions privées, plus réservées aux riches et aux Mulâtres aisés qu’aux enfants des pauvres. L’instruction commença à devenir publique en même temps qu’en France, sous la Troisième république, mais beaucoup plus lentement. Les premiers socialistes antillais avaient fait de l’instruction un de leurs axes de lutte politique et en même temps cela fonctionnait comme un dérivatif aux luttes. L’intégrationnisme se manifesta d’abord dans la croyance, très fortement ancrée chez tous les Noirs pauvres, que leur avenir dépendait d’abord de l’instruction. Les gens pauvres, faisaient des sacrifices importants pour pousser leurs enfants hors des champs de canne et des usines, hors des « habitations ». Il fallait étudier pour devenir au moins un employé ou un travailleur des villes.

Cette attitude découlait d’une forte illusion, car les salariés des villes n’avaient pas un sort tellement plus enviable, à part le fait qu’ils échappaient à la dureté de la récolte de canne. En ville, la plupart des travailleurs vivaient dans des logements infâmes, situés dans les « cours » des gens riches ou aisés. De petites cases s’entassaient par dizaines dans ces cours, dans une promiscuité qui favorisait toutes sortes de maladies et de conflits personnels. Là, il n’y avait ni le grand air ni l’espace de la campagne. L’entassement s’accroissait sans cesse car, après chaque crise ou concentration de l’industrie sucrière, le chômage grandissait et poussait des campagnards vers les villes. Les incendies étaient fréquents et causaient des trouées importantes puisque toutes ces cases étaient construites en bois.

Ces quartiers ne commencèrent à être rénovés que dans les années 1960 !

Les députés antillais du PCF défendent la loi de départementalisation C’est sur ce fonds d’exploitation féroce, de répression, de misère que, pendant et après la Deuxième Guerre mondiale, les socialistes et communistes antillais (organisés dans des fédérations locales de la SFIO et du Parti communiste français) accrurent leur influence. Et en particulier, les militants du PCF, au sortir de la dure période vichyste, faite de répression et de privations de toutes sortes, apparaissaient comme les plus combatifs, les plus honnêtes et plus proches des travailleurs. Ce sont eux qui ont créé et dirigé la plupart des syndicats d’ouvriers et de fonctionnaires. En tant que tels ils furent sans cesse réprimés, condamnés, licenciés. Ce qui fit grandir d’autant plus leur prestige auprès des masses pauvres.

Quand ces partis et ces hommes présentèrent l’assimilation comme la voie pour sortir de l’oppression sauvage et bénéficier de quelques lois sociales en vigueur ou censées l’être en France, les travailleurs leur firent confiance.

Mais ce qu’ils en attendaient se révéla par la suite être une illusion : l’assimilation ne porta pas les fruits importants et rapides qu’ils en espéraient. La déception allait par la suite se traduire par un changement de position chez beaucoup de militants et de travailleurs. Après avoir cru devenir des « Français à part entière », ils constataient amèrement qu’ils n’étaient que des « Français entièrement à part » selon le mot de Césaire.

Mais, c’est ce même Césaire qui, en tant que député du Parti communiste français (PCF), fut le rapporteur et le défenseur de la loi de départementalisation. Et c’est donc lui qui, avec ses camarades des deux îles, entretint cette nouvelle illusion de la même eau que l’entente capital-travail de Lagrosillière et Légitimus. Cette fois, ce n’était pas aux patrons de Martinique ou Guadeloupe que les Antillais membres du PCF faisaient confiance mais à l’État français et à ses lois, c’est-à-dire à l’État des patrons de France et des colonies françaises. La démarche des communistes de l’époque n’était pas innocente, elle se situait dans le droit fil de leur alignement patriotique derrière de Gaulle durant la guerre. L’une des motivations des fédérations du PCF fut en effet le danger, réel ou supposé, de voir s’établir la mainmise américaine sur les îles de la Caraïbe dont les îles françaises.

On pouvait lire dans la presse communiste antillaise de l’époque (« L’Étincelle » en Guadeloupe et « Justice » en Martinique) : "27 avril 1848 : Victor Schoelcher, grâce à l’appui d’un groupe de vrais républicains, conduit les prolétaires antillais à la première libération : l’esclave brise ses chaînes et devient libre !

18 mars 1946 : Léopold Bissol et Aimé Césaire, puissamment soutenus par le grand Parti communiste français, ouvrent la voie aux travailleurs antillais : la deuxième étape est franchie.

La loi d’assimilation votée et toutes les conquêtes du prolétariat deviennent nôtres ! Devant le péril actuel que certains États étrangers font peser sur la souveraineté française aux Antilles, l’action de notre Parti pour une assimilation effective et immédiate, prend une signification hautement patriotique.« (27 mars 1947) Cité par H. Bangou (La Guadeloupe de 1939 à nos jours). Mythe ou réalité, »ce péril« des »États étrangers« (!) n’en était pas moins présent à l’esprit des politiciens de l’époque ! Mais la principale motivation pour faire voter la loi de 1946, clairement exprimée par Césaire dans ses discours ou textes de l’époque, était la nécessité de désamorcer l’explosion sociale qui couvait en imposant quelques concessions de »justice sociale« aux patrons de Martinique en particulier. Ce patronat féroce et raciste, constitué essentiellement de capitalistes »békés", c’est-à-dire de Blancs créoles, ex-esclavagistes, possédait les usines et plantations, tout le négoce de Martinique et une partie de tout cela en Guadeloupe.

Césaire écrivait à l’époque : « Si les Antilles et la Réunion ont besoin de l’assimilation pour sortir du chaos politique et administratif dans lequel elles se trouvent plongées, elles en ont surtout besoin pour sortir du chaos social qui les guette. Tous les observateurs sont d’accord pour affirmer que les problèmes se posent à la Martinique, à la Guadeloupe, à la Réunion avec une telle acuité que la paix sociale est gravement menacée... ».

On ne pouvait faire une profession de foi plus claire en faveur de l’ordre social.

Mais les communistes antillais, membres du PCF, ont mené en Martinique et Guadeloupe la politique que ce parti menait en France au sortir de la Deuxième Guerre mondiale : faire en sorte que la transition du régime vichyste au régime de la « Libération » se déroule sans troubles et que l’État ne souffre pas de solution de continuité, et aider la bourgeoisie à se remettre en selle en remettant les travailleurs au travail.

Les députés antillais du PCF devaient par la suite justifier leur vote de cette loi d’assimilation en expliquant que c’était l’aspiration des masses et que cela constituait un progrès. Mais ils avaient fait le contraire de ce qu’il fallait faire, en menant cette politique et en tenant ce langage purement réformistes. Revendiquer l’application des lois sociales en vigueur en France n’avait rien que de très normal. Et cela pouvait s’imposer par la lutte, sans pour autant verser dans le nationalisme français et sans pousser la population à placer ses espoirs dans un État bourgeois et colonial dont les représentants et les gendarmes fusillaient les travailleurs à chaque grève depuis des décennies.

Agir véritablement en communistes aurait dû conduire, non seulement à montrer les limites et l’hypocrisie de la départementalisation, mais surtout à s’appuyer ouvertement sur le mécontentement des prolétaires pour justement menacer « gravement » non pas la « paix publique » mais l’ordre social établi par les grands planteurs békés et les sociétés anonymes françaises possédant les sucreries, les distilleries et grandes plantations. Un ordre social qui se maintenait grâce à la protection armée des forces de répression coloniales, des gendarmes de l’impérialisme français, mais aussi grâce à la modération ou au réformisme des dirigeants politiques reconnus du mouvement ouvrier depuis le début de ce siècle.

Il aurait fallu dénoncer vigoureusement devant les masses pauvres toute l’hypocrisie de cette nouvelle politique d’assimilation et appeler les travailleurs à créer, par leurs luttes, un rapport des forces favorable qui seul aurait pu imposer rapidement les changements souhaités. Au lieu de les voir s’étaler longuement sur cinquante ans ! D’autant plus que cette hypocrisie se manifestait clairement dans le texte même de la loi de 1946. En effet, celle-ci disait : "Article 2 : Les lois et décrets actuellement en vigueur dans la France métropolitaine et qui ne sont pas encore appliqués à ces colonies, feront, avant le 1er janvier 1947, l’objet de décrets d’application à ces nouveaux départements.

Article 3 : Dès la promulgation de la présente loi, les lois nouvelles applicables à la métropole le seront dans ces départements sur mention expresse insérée aux textes".

La suite allait montrer que ces « décrets d’application » et « mentions expresses » serviraient à retarder l’application des lois favorables aux travailleurs ! Il fallut se battre sur tout et jusqu’à aujourd’hui, cinquante ans après. Pratiquement toutes les lois sociales, tous les textes, surtout quand ils étaient favorables aux travailleurs et même quand ils étaient décrétés applicables, ont nécessité (et nécessitent encore) des luttes de leur part. Et cela, même pour les lois les plus élémentaires concernant les libertés syndicales, le suffrage universel, la liberté de presse ou d’opinion.

L’une des principales raisons invoquées par les dirigeants des fédérations antillaises du PCF pour se comporter en auxiliaires de l’État bourgeois était évidemment que les békés, eux et tous les réactionnaires, étaient contre l’application des lois sociales en vigueur en France. Mais cela n’avait rien de nouveau, on l’a vu aussi lors des périodes historiques précédentes. En revanche, l’idée introduite dans l’esprit des travailleurs et des pauvres qu’ils pouvaient se placer sous la protection de l’État central, lui confier la défense de leurs intérêts, allait laisser des traces profondes et créer des réflexes qui, encore aujourd’hui, ont des conséquences néfastes pour leurs luttes. C’est toujours en suivant cette même ligne de conduite qu’aujourd’hui les syndicats incitent bien souvent les travailleurs en grève à appeler les préfets comme « arbitres » entre eux et le patronat !

Et on peut affirmer que, sans l’introduction de cet esprit d’attente et sans l’espoir mal fondé en une prétendue volonté réformatrice et un mythique esprit de « justice sociale » républicain supposés présents à la tête de l’État français, les travailleurs auraient été mieux armés moralement pour imposer l’application réelle et plus rapide de leurs aspirations. Non seulement en 1946, mais aussi dans les luttes qui ont marqué les années suivantes.

En réalité, la politique menée par les partis de gauche de l’époque fut en grande partie responsable de l’affaiblissement qui a suivi dans le mouvement ouvrier antillais, constamment placé sur la défensive pendant ces cinquante années de luttes et d’opposition à diverses formes de répression de l’impérialisme français dans ces nouveaux départements d’outre-mer (DOM). Les fédérations communistes, transformées à partir de 1956 en partis communistes autonomes par rapport au PCF, ont subi les conséquences de cette politique. Les résultats électoraux des partis communistes antillais n’ont cessé de baisser depuis cette époque jusqu’à aujourd’hui. De 1946 jusqu’aux années cinquante, les résultats électoraux des PC ont tourné autour des 40 % de suffrages exprimés aux élections. Ils détinrent à certains moments, avec les socialistes, la majorité des assemblées locales, et un grand nombre de municipalités des nouveaux DOM. Puis les résultats s’érodèrent.

A partir des années 1960 et 1970, ces partis communistes guadeloupéen et martiniquais (PCG et PCM) furent affaiblis par des scissions et des abandons.

La grande scission qui affaiblit la fédération martiniquaise fut celle qui accompagna le départ d’Aimé Césaire du PCF en 1956. Il prit comme prétexte pour son départ les événements de Hongrie, mais l’essentiel de sa « Lettre à Maurice Thorez » consiste en une justification d’un tournant vers le nationalisme modéré, débarrassé de toute référence au communisme, qui s’est concrétisé dans la création du Parti progressiste martiniquais. Ce qui ouvrait aussi à Césaire d’autres possibilités de jouer un « rôle national » qu’avec l’étiquette communiste. Cela pouvait avoir son importance dans une période où le problème des libérations nationales des colonies françaises était posé de façon brûlante.

En Guadeloupe, il y eut deux grandes périodes de scission. Celle de 1967 fut provoquée par la naissance, au sein du PCG, d’un courant contestataire qui reprochait au PCG de ne pas se battre réellement pour mobiliser les masses sur le mot d’ordre d’autonomie. Puis il y eut, bien plus tard, au moment de l’éclatement de l’URSS, une scission avec le départ de presque tous les élus, qui dénoncèrent le « communisme » et constituèrent un nouveau parti dit « démocratique et progressiste ».

Le PCG et le PCM furent aussi contestés sur le terrain de l’anti-colonialisme par de nouvelles organisations, en apparence et verbalement plus décidées à s’opposer à la domination coloniale française. Sur le plan politique, les PCG et PCM prônaient « l’autonomie dans le cadre d’une union avec la France ». Sur le plan social, les militants communistes de la CGTG et de la CGTM étaient placés sous l’influence d’une préoccupation électoraliste prépondérante et permanente de leur direction politique. Cela eut des conséquences sur l’action des militants communistes dans ces syndicats. Aux manquements et faiblesses organisationnels, s’ajouta donc le manque de perspectives claires, conséquence du manque de préoccupation de leur parti pour les luttes des travailleurs dans les entreprises. Les travailleurs étaient, pour les dirigeants du PCM et du PCG, plus des électeurs que des membres d’une classe qui doit s’affranchir par la lutte de classe de l’exploitation capitaliste.

Aussi lorsque apparurent des organisations nationalistes, elles réussirent, dans une certaine mesure, à déborder les PC sur le terrain du nationalisme. Elles parvinrent aussi à se donner un début d’implantation dans les masses en exploitant les faiblesses et les petites et grandes trahisons des luttes revendicatives des travailleurs par des dirigeants communistes de la CGTG ou de la CGTM, embourbés dans la modération politique et l’électoralisme de leurs partis. C’est l’exploitation de situations explosives, délaissées par les CGTM et CGTG, dans les plantations notamment, qui permit à ces militants nationalistes de faire leurs premières armes et de s’implanter ensuite dans une fraction notable de la population pauvre à partir des années 1960 et 1970.

Deux organisations ont plus particulièrement réussi sur ce terrain, ayant créé à la fois des partis politiques et des syndicats. Ce sont le Mouvement indépendantiste martiniquais (MIM) et l’Union populaire pour la libération de la Guadeloupe (UPLG). Elles contrôlent aujourd’hui deux syndicats, la Confédération syndicale des travailleurs martiniquais (CSTM) et l’Union générale des travailleurs guadeloupéens (UGTG).

Ces organisations, très actives dans les entreprises, ont dirigé de nombreuses grèves, des années 1960 à 1980, qui semblèrent par bien des côtés plus dures, plus déterminées que les mouvements dirigés par les deux CGT. Mais, de par leur nature même de mouvements nationalistes, expression des intérêts de la petite bourgeoisie et de certaines couches de notables locaux, et défenseurs du développement d’une future bourgeoisie antillaise, les organisations nationalistes ne voulaient ni ne pouvaient fournir, pas plus que les PCM et PCG, de perspectives sociales et politiques propres aux luttes des travailleurs et des pauvres. Aujourd’hui ces organisations, après des succès relatifs aux diverses élections locales, sont surtout préoccupées de jouer leur rôle de notables dans les assemblées locales.

Malgré le vote de la loi de départementalisation, les anciennes colonies allaient continuer à vivre sous un régime particulier qui se traduisit par des méfaits de toutes sortes : arrestations, voire assassinats de travailleurs lors de grèves, répression et fraude lors des élections, répression d’émeutes provoquées par des incidents raciaux (1961,1974 en Martinique - 1952 et 1967 en Guadeloupe), déplacement d’office de fonctionnaires jugés trop anti-colonialistes, interdiction de journaux antillais ou français qui dénonçaient, même de façon modérée, la réalité coloniale persistant dans ces DOM, procès coloniaux des jeunes Martiniquais de l’OJAM (organisation de jeunesse anti-colonialiste martiniquaise en 1964), des Guadeloupéens du GONG (1968).

La citoyenneté française a donc apporté aux travailleurs de ces colonies, en plus de l’identité juridique, le droit d’avoir les mêmes gendarmes, CRS et tribunaux que les travailleurs de France, avec ce supplément colonial qui fait d’un préfet un véritable vice-roi dans chacun des DOM.

Les défenseurs de la départementalisation et les chantres de la « présence française » mettent bien sûr en avant les progrès sociaux, économiques accomplis dans les DOM, bien plus importants que ceux qui se sont réalisés dans les îles voisines devenues entre temps indépendantes. Le niveau de vie de la population a certes augmenté durant les cinquante ans - encore heureux ! Dans des îles où une forte proportion des salariés est constituée de fonctionnaires de l’État ou des collectivités locales, il a suffi que ceux-ci réussissent à obtenir les 40 à 50 % de prime de vie chère (en 1953) appliqués autrefois uniquement aux fonctionnaires métropolitains, pour que cela ait un effet bénéfique sur le niveau de vie de la population (mais pas pour tout le monde).

Cependant, l’extension aux nouveaux départements des « avantages sociaux » fut surtout caractérisée par la lenteur et la parcimonie de leur application. C’est ainsi que la Sécurité sociale et les Allocations familiales qui étaient regroupées dans une seule caisse commencèrent seulement à fonctionner, selon les lois en vigueur, à partir de 1950. Puis cela prit des années avant de parvenir à une sorte de parité avec la métropole qui fut votée en 1986. Il était prévu d’aller vers le rapprochement partiel des allocations et des autres prestations sociales entre 1988 et 1992. Il fallut bien des protestations, grèves et manifestations pour cela. Et ce fut le cas pour toutes les formes d’allocations. Les Allocations familiales furent amputées de la moitié de leur valeur, seuls 50 % étaient versés aux familles sous prétexte que les assemblées locales et les préfets allaient mieux gérer l’autre moitié placée dans une caisse spéciale (FASSO - fonds d’action sanitaire et sociale) ! Encore aujourd’hui, il reste une part des prestations qui n’est pas versée au même niveau qu’en France.

Il en fut ainsi du salaire minimum qui, pendant des années, resta officiellement inférieur à celui appliqué en France. Il ne remonta que progressivement pour arriver à égalité avec la France en 1996 ! Ce fut aussi le cas du RMI appliqué dans les DOM mais qui est amputé d’une partie, là aussi gérée par les assemblées locales.

D’importants programmes de construction de logements (1960), de routes, d’écoles, de lycées, d’hôpitaux, etc., furent lancés. Le secteur des travaux publics et du bâtiment se développa ; cela entraîna l’embauche de milliers d’ouvriers dans cette corporation, puis l’électrification a suivi.

Mais à qui fut, en fin de compte, redistribué l’essentiel des salaires, des allocations ajoutées aux subventions d’État ? Qui s’enrichit à cette source miraculeuse ? Les capitalistes des grandes sociétés de construction, Dumez, Colas, Ciments Lafarge, etc., mais aussi les Cail, Schneider et autres actionnaires des anciennes sucreries ainsi que les capitalistes locaux importateurs d’aliments, d’équipement ménager et surtout de voitures.

C’est ainsi que, par exemple, les importateurs de voitures particulières qui sont de riches commerçants appartenant pour la plupart au milieu béké ou liés à ce milieu (mais on trouve aussi quelques non-békés) profitent du fait que les transports publics n’ont jamais été organisés de façon satisfaisante dans les DOM, à part des initiatives limitées de certaines municipalités.

Y a-t-il eu développement économique ? Au sens réel du terme on ne peut pas le dire, car les économies des îles sont restées des comptoirs pour la métropole et des fournisseuses de matières agricoles : sucre, rhum, banane principalement. Ce qui a monopolisé l’essentiel des terres agricoles et en a chassé les cultures vivrières. En conséquence, l’essentiel de la nourriture est importé encore aujourd’hui de France. La caste locale des importateurs, lié aux grandes chaînes de distribution métropolitaines ou européennes, s’oppose à tout développement d’initiatives réelles et larges dans le domaine de la diversification agricole, grâce à son contrôle de certaines banques ou au poids qu’elle occupe. En revanche, les super ou hypermarchés poussent largement sur les îles.

Les capitalistes du béton, du goudron, de l’équipement en général (grosses sociétés françaises pour la plupart : La Générale des eaux, Jardin Billard, Norfrance, Satom, Moter, Colas, Bouygues, Ciments Lafarge, etc.) trouvèrent dans les DOM un beau marché protégé qui leur était réservé et ils en profitèrent pendant les 35 années d’après-guerre. En 1990, le montant des travaux publics pour les DOM et TOM représentaient encore 7,3 % des travaux réalisés hors métropole, plus que pour toute l’Afrique du Nord (4,3 %).

C’est un marché intéressant car il apporte des commandes régulières et l’assurance de recevoir des subventions d’État sous différentes formes : primes aux investissements, dégrèvements de charges sociales, dégrèvements d’impôts, primes à l’exportation, etc. C’est ainsi que les grands planteurs békés de Martinique, et les actionnaires français ou européens des sucreries de Guadeloupe (les Schneider, les Rothschild, la Banque de Paris et des Pays-Bas, le baron Empain, etc.) ont largement bénéficié du fait que le prix du sucre et de la banane payé en France était (et est encore) très supérieur à celui du marché mondial. Et cela depuis des décennies, bien avant la départementalisation. Ces productions sont encore subventionnées à l’exportation en France et en Europe. Les producteurs bénéficient d’un quota qui leur est attribué pour l’écoulement assuré de leurs marchandises agricoles. Cela profite aux planteurs locaux, mais évidemment plus aux plus gros qu’aux petits.

Mais il y a aussi toute une chaîne d’intermédiaires qui profitent du travail des ouvriers agricoles et des sucreries. Ce sont des transporteurs maritimes, les importateurs et vendeurs de produits de conditionnement et de produits phytosanitaires, d’engrais, etc.

Les DOM ont fonctionné et fonctionnent encore comme un circuit financier État-Dom-capitalistes extérieurs ou locaux, français ou autres. L’argent qui rentre par un bout ressort par un autre et seule une bien faible partie est réinvestie sur place. Il y a transit de fonds des caisses de l’État à celles des capitalistes. Les consommateurs antillais ou réunionnais ne sont que les intermédiaires obligés du trafic. En réalité, ils n’en ont tiré qu’un avantage très faible comparé à ce que rafle au passage la bourgeoisie locale, tandis que les grosses sociétés françaises ou internationales se taillent, elles, la meilleure part. Les masses financières reviennent, après un détour dans les DOM, se déposer dans les comptes des grosses sociétés ou d’actionnaires divers, mais aussi sur ceux de la petite poignée de riches Martiniquais ou Guadeloupéens, békés ou pas. Pourtant, en cinquante ans, il y aurait eu le temps pour mettre en place les moyens de développer au moins certaines productions locales viables et utiles à la population ! Au lieu de cela, l’État colonial a perpétué les grandes plantations fournissant l’exportation de sucre et de bananes, entretenant et confortant par là même une flagrante injustice dans la répartition des terres et donc des revenus agricoles. Cette répartition est inégalitaire : en Martinique, base et fief des békés, deux tiers des exploitations agricoles vivent sur moins de 9 % des terres agricoles et, à l’opposé, 1,4 % des exploitations cultivent 43 % des terres. La répartition est moins inégale en Guadeloupe, mais l’on y voit tout de même un bloc de 150 exploitations (1 %) disposer de 26 % des terres agricoles. Ces propriétaires étant d’ailleurs en partie les mêmes qu’en Martinique !

Le tableau des améliorations du niveau de vie réalisées n’est qu’une parure qui masque une situation bien moins satisfaisante que ne l’affirment les défenseurs acharnés de la départementalisation. Sous ces climats tropicaux, sous ces cieux ensoleillés, règnent un chômage, un sous-équipement en logements, chroniques. Si le gouvernement a réussi à stabiliser le chômage pendant les années 1960-1970, c’est à cause des départs massifs des jeunes vers la métropole pour y trouver des emplois. Départs qui se sont ensuite progressivement taris avec la montée du chômage en France. Aujourd’hui un actif sur trois est au chômage dans ces territoires (taux de 30 à 40 % selon les îles).

Si les difficultés de vie en métropole s’aggravaient du fait de la dégradation économique et sociale (crise, chômage, racisme) et qu’un grand nombre d’Antillais et de Réunionnais revenaient dans leurs îles, la situation y deviendrait vite intenable, même avec ce qu’il est convenu d’appeler l’aide de l’État. Car la production et les emplois fournis sur place ne permettraient pas d’employer ces surplus de main-d’oeuvre.

Cela juge la prétendue assimilation et ses prétendus succès. Il n’y a pas d’avenir sous le capitalisme, pour ces îles. Si les difficultés économiques s’accroissaient en France, on le voit déjà, l’État se désengagerait de plus en plus des secteurs publics et d’une certaine façon les DOM font partie de ce « secteur public ». C’est dire donc que leur avenir ne leur appartient pas dans le régime actuel. Le jour où cet État décidera de réduire sa participation à différentes dépenses et notamment aux salaires de la fonction publique (en supprimant la prime des 40 ou 50 %), ces îles se retrouveront devant un important problème économique à résoudre.

Comment permettre à l’économie de satisfaire ne serait-ce qu’une partie des besoins élémentaires d’une population qui pourrait avoisiner, dans l’ensemble constitué par la Martinique et la Guadeloupe, un million d’individus dans un avenir pas lointain, répartis sur des territoires relativement exigus, où l’on a déjà fait pousser du béton sur une très grande partie des terres agricoles ? Quelles orientations politiques et économiques, quelles perspectives correspondant aux intérêts des travailleurs et des pauvres de ces pays ?

Les représentants de l’État et les défenseurs locaux de la bourgeoisie coloniale ne cessent de vanter l’importance des sommes consenties par le budget de l’État pour « aider » les DOM. A ces sommes s’ajoutent aujourd’hui celles que verse l’Union européenne. Le plan Perben - du nom de l’avant-dernier ministre des DOM - a prévu, paraît-il, 14 milliards de Francs en plus des sommes budgétaires à investir dans les départements et territoires d’outre-mer. Selon les chiffres officiels, le montant total des dotations financières, tous budgets confondus, chaque année dépasse les 45 milliards de francs pour ces DOM et TOM.

Les notables locaux nationalistes - et nombre de ceux qui appartiennent à des partis traditionnels le sont sur ce terrain - aspirent à une autonomie plus grande des îles, de façon à pouvoir gérer ces sommes eux-mêmes.

Ces sommes sont importantes et pourraient effectivement contribuer à l’amélioration des conditions de vie et au développement d’économies locales ou régionales viables. Mais cela exige de contrôler ce qui est fait de cet argent, dépensé nous dit-on au « nom du peuple français », en « solidarité nationale » avec les peuples des DOM ! Pour l’instant, on voit que ce sont surtout les capitalistes extérieurs ou locaux, une certaine couche de petits-bourgeois antillais aisés et affairistes et quelques hauts cadres de l’État français qui profitent de ces milliards.

Savoir où va l’argent, qui profite de quoi, est une nécessité pour les travailleurs et les peuples des DOM. Où, quand, comment sont effectuées les dépenses ? Que construit-on ? Qu’est-ce qui est utile ou non ? Quelles sont les priorités ? Toute une politique économique pourrait être ainsi défendue par les travailleurs desdits DOM. Cette politique leur permettrait d’apprendre à contrôler l’état des fortunes et des comptes des capitalistes grands ou moins grands, békés ou non, des Antilles, de la Réunion et de Guyane.

L’avenir passe par les luttes des travailleurs. Il passe par la lutte pour le contrôle des travailleurs sur ce qui se fait lors des marchés publics passés dans les assemblées locales, par la surveillance des démarches économiques des élus locaux, par le contrôle des comptes des immenses domaines agricoles encore consacrés à la canne, la banane ou à l’ananas (Martinique). Il passe par le contrôle des travailleurs sur tout ce qui se fait dans cette économie. Les travailleurs des Antilles, en imposant le contrôle des comptes des entreprises, de toutes les entreprises - y compris publiques -, pourraient peser pour qu’une partie plus grande des sommes affectées sur le budget de l’État au développement de ces territoires serve effectivement à cela.

Dans les cercles dirigeants français, il est périodiquement à la mode de soulever la question du coût de ce qu’un politicien a appelé « les danseuses de la France ».

Mais ceux qui clament que « les DOM coûtent cher à l’État français », c’est-à-dire aux contribuables, sans plus de précision, sont d’aussi fieffés menteurs que ceux qui affirment que, en France même, « les mesures de lutte pour l’emploi » coûtent très cher à l’État. Le mensonge n’est pas dans le fait que cela coûte cher. Il est dans l’identité de celui qui en profite. Un contrôle strict montrerait que ce n’est pas l’ensemble des Guadeloupéens ou des Martiniquais qui est subventionné par l’État français, mais une petite couche de privilégiés, dont une bonne partie n’a d’autre rapport avec les Antilles que celui de s’y enrichir.

Ceux-là ont toutes les raisons de tirer un bilan positif de la départementalisation, même si, aujourd’hui, certains d’entre eux souhaitent un changement de statut donnant plus d’autonomie aux notables locaux dans l’utilisation et la répartition de l’argent. Mais, que les statuts demeurent ou soient modifiés, de toute façon, il s’agit de répartir à l’intérieur de la couche privilégiée.

La classe ouvrière, la population pauvre n’a pas à entrer dans ce débat interne à la bourgeoisie, mais à imposer une autre politique, qui ait pour point de départ les intérêts vitaux des travailleurs, des chômeurs et des pauvres.

C’est évidemment une question de rapport de forces, mais c’est aussi une question de perspective politique.

6 Messages de forum

  • Le nationalisme est un drapeau bourgeois qui mène à une nouvelle dictature comme toutes les indépendances d’Afrique, des Amériques, d’Asie d’Océanie ou des Antilles l’ont clairement montré. Cela ne signifie nullement que les révolutionnaires des pays encore colonisés doivent se détourner des sentiments nationaux des masses. Au contraire, il y est impossible de défendre des perspectives prolétariennes sous une dictature coloniale sans mettre en avant la fin du colonialisme !!!

    Répondre à ce message

  • La France n’en a pas fini avec les scandales de sécurité sanitaire. Pendant vingt ans, de 1973 à 1993, un insecticide, le chlordécone, a été utilisé en Martinique et en Guadeloupe pour lutter contre le charançon de la banane, entraînant durablement une pollution des sols et une exposition d’une partie de la population. Une étude, publiée lundi 21 juin en Guadeloupe et dans le Journal of Clinical Oncology, confirme que le chlordécone, un perturbateur endocrinien, est responsable d’un accroissement significatif du risque de cancer de la prostate, lequel représente 50% de l’ensemble des cancers dépistés en Guadeloupe et à la Martinique. L’étude valide donc les signaux d’alerte que les autorités ont longtemps ignorés

    Répondre à ce message

  • "Ce qui distingue les révolutionnaires prolétariens des nationalistes bourgeois, c’est qu’ils ne cachent pas la question de la lutte des classes et de la dictature de classe derrière la prétendue unité nationale. Cela ne nie en rien la validité des sentiments nationaux mais cela leur donne une tout autre perspective."

    La France proposa il y a 16 mois ses services en matière de répression à la dictature de Ben ali.

    Le temps des colonies n’est pas terminé car qui peut penser à l’inverse l’Algérie proposer à son assemblée d’envoyer sa police pour aider la France dans ses basses besognes.
    En tout cas, si cela se faisait ce serait sous le commandement de M.Valls, de la même façon que tout l’Etat major de l’armée fasciste au Rwanda était piloté par des généraux français, eux même sous les ordres de l’Elysée de Mittérand.

    La France de Jule Ferry n’y trouve rien à y redire sur le fond.

    La gauche antillaise est maintenant représenté au gouvernement et le pouvoir des Békés n’a rien à craindre. La patrie des esclavagistes les défendra comme Lurel a su défendre les intérêts des profiteurs pendant la grève générale de 2009.

    Le journal Le Monde du 21 décembre 2011 écrivait : "Le président (PS) du conseil régional, Victorin Lurel, a fait de la violence et de l’insécurité le thème d’un congrès qui réunissait conseillers régionaux et généraux, le 7 novembre. On peut y voir un coup politique de la part du patron de la région. M.Lurel est pris, sur le plan local, dans une rivalité fratricide avec le président du conseil général, Jacques Gillot (divers gauche), et engagé, au plan national, dans la campagne de M. Hollande. (...) "Il est frappant d’observer que la majorité des crimes et des délits est commise par des Guadeloupéens d’origine africaine." "

    En somme, Lurel, le représentant du candidat "socialiste" Hollande en Guadeloupe, et peut-être futur ministre, s’est fait l’écho des propos racistes de certains colons Blancs selon lesquels les jeunes guadeloupéens sont tous des délinquants sans que cela gène la presse continentale...

    Extrait de l’article de M&R : La situation sociale est explosive en Guadeloupe ;

    Répondre à ce message

  • la plupart des antillais ne veulent pas l’indépendance ils prefèrent rester sous dictature coloniale avec le fouet de la france qui fait ce qu’il veut des populations et térritoires des antilles francaises et qui dit pour faire peur "si vous prenez votre indépendance vous serez comme haiti et ne vont jamais prendre exemple sur les indépendances plus ou moins réussi de petites iles dans les antilles comme la barbade ou autres iles des antilles qui s’en sortent bien mieux qu’haiti qui rappelons le a été piégé et endetté par la france pour avoir gagné leur liberté en sortant de l’esclavage fesant de grosses pertes financières a la france et une autre raison de leur déchéance, haiti qui est miné par ses pratiques diaboliques du vaudou comment s’en sortir avec sa ?
    on ne peut pas suplier Dieu et en meme temps vénérer le diable, Dieu réprimande et detourne sa face de celuis qui demande sa gloire au diable

    aux antilles francaises martinique guadeloupe l’heure actuelle est au génocide par substitution comme disait aimé césaire c’est a dire un remplacement de population par des européens majoritairement francais, comme ce qui s’est passé a l’ile de st martin, vol de terres et récupération par ruses de toutes les plus belles choses sur ces iles, y compris et surtout humaines....

    Répondre à ce message

    • Aimé Césaire est premier qui se soit servi de la confiance des masses révoltées à la fin de la deuxième guerre mondiale pour leur conseiller d’accepter les conditions qu’imposait l’impérialisme français et c’est pour cela que la France capitaliste lui en est restée reconnaissante ! C’est à ce moment là que les masses étaient prêtes à aller très loin, même si on ne saura jamais jusqu’où puisque nos réformistes ex-staliniens et nationalistes petits bourgeois ont détourné le coup...

      Ce n’est pas les masses qui sont à incriminer en la matière mais leurs dirigeants.

      Quant au reste, ce n’est pas une simple question d’indépendance nationale mais d’indépendance de classe, d’indépendance vis-à-vis de tout le système capitaliste.

      Les masses des Antilles ne s’en sortent pas mieux quand elles sont sous la coupe des USA, de l’Angleterre ou même si elles étaient sous la coupe de la Chine.

      Le problème, c’est de sortir du capitalisme !

      Répondre à ce message

  • Des habitants du quartier Pointe Lynch, au Robert (972), s’élèvent contre un projet immobilier en train de sortir de terre, rapporte la chaîne Martinique 1ère.

    Les riverains de ce projet immobilier de luxe de quatre étages et sept logements haut-de-gamme estiment que celui-ci est illégal, empiétant sur la mangrove et le domaine maritime, rapporte la chaîne.

    Le hic : le permis de construire a pourtant été validé par la mairie du Robert et la sous-préfecture de Trinité. Mercredi 1er avril, les habitants ont reçu le renfort des écologistes de l’Assaupamar, précise la chaîne.

    Répondre à ce message

Répondre à cet article

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0