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Documents historiques de la révolution nationale algérienne - Matière et Révolution
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Documents historiques de la révolution nationale algérienne

dimanche 28 septembre 2014, par Robert Paris

Ahmed Mesli dit Messali Hadj Une démonstration de masse de l’E.N.A. en Algérie Un grand mouvement de masse et, au final, une dictature militaire soi-disant socialiste


1- Messali Hadj et l’Etoile Nord-Africaine

Fondée à la suite de la demande de l’Internationale Communiste de Lénine et Trotsky à sa section française SFIC (qui s’appellera ensuite PCF) de développer son action parmi les travailleurs nord-africains en France. Messali Hadj en devient rapidement le principal dirigeant. L’ENA revendique notamment la fin du code de l’indigénat et l’indépendance de l’Algérie. L’ENA rompt en 1928 avec le PCF, est dissoute plusieurs fois, la dernière fois en 1937 par le gouvernement de Front Populaire. Messali Hadj fonde alors le Parti du Peuple Algérien. Les militants en vue de l’Etoile nord-africaine furent notamment : Salah Bouchafa, Ahmed Mesli dit Messali Hadj , Amar Imache, Hadj Ali Abdelkader, Mohammed Djefel, Si Djilani Mohammed, Belkacem Radjef, Ahmed Belghoul, Amar Khider, Akli Bennoune, Mohamed Marouf, Kaddour Far, Sadoun, Abdelkader Sebti, Ait-Outouder, Mohamed Ifour, Salah Ghandi, Rezki, Boutouil, Bedek Mohamed, Ahmed Mezerna, Mohamed Khider, Moufdi Zakaria, Mohammed Mestoul, Khelifa Ben Amar, Chabila Djilali, Ifour Mohamed, Megrourech, Saadoun, Banoun Akli, Si Djilani Mohamed Saïd, Sebti Abderrahim, Toudert, Fudil Si Larabi, Djillali ben Thami, Amar Naroun, etc…

C’est l’E.N.A. qui devait, après la démonstration que le gouvernement de « front populaire » de 1936 restait aux côtés de la bourgeoisie colonialiste et que le PCF la soutenait, donner naissance au nationalisme algérien avec le PPA, le MTLD, l’OS, puis, avec la scission, la formation du FLN et du MNA.

La révolution d’Algérie n’a pas débuté en 1954, contrairement à ce qu’affirme le FLN, mais en 1945-1947. Elle a été noyée dans le sang par l’armée française et les colons mais elle a d’abord été lâchée, « décommandée » par le PPA-MTLD. Ce n’est pas cette trahison là que dénoncera le FLN car il l’a lui aussi assumée. Non, il dénonce les tendances à vouloir participer aux élections coloniales L’histoire vue par les nationalistes gomme les élans spontanés des masses, comme en 1945. Comme elle gomme les mouvements prolétariens. L’histoire prolétarienne de l’Algérie est absente car tout le monde, impérialisme, bourgeoisies, nationalistes, gauche réformiste et stalinienne, syndicalistes réformistes ont toujours tout fait pour effacer cette histoire et présenter le cours des événements comme allant inévitablement vers ce qui s’est finalement passé : l’impasse militariste du FLN, menant à une dictature militaire, tout fait pour faire croire qu’il y avait fatalité à ce que le FLN.

Au final, il y aura deux grands absents : le PPA-MTLD et le PCA (parti communiste algérien) et ce n’est pas rien ! C’est le FLN qui au départ de la situation était presque rien !!! Ils auront été éliminés par des massacres. Le MNA (issu du MTLD) disposait d’une véritable centrale syndicale notamment alors que l’UGTA mise en place par le FLN n’était alors qu’une coquille vide. Le syndicat du MNA n’est pas cité… Or le PPA et le PCA étaient tout autre chose que le FLN…C’était des groupes prolétariens, très militants, très implantés et ayant une forte notoriété, malgré leur politique…

Durant les dix années qui suivirent la révolution d’octobre, les communistes apportèrent un soutien actif aux peuples colonisés qui luttaient pour leur indépendance [1]. Au II ème congrès de l’internationale en 1920, ou furent précisées les conditions d’admission des partis à l’Internationale Communiste, Lénine définit la politique communiste vis-à-vis de la question coloniale. Le leader communiste affirmait la nécessité, dans les « Etats et Nations arriérés », d’un soutenir aux mouvements « nationaux révolutionnaire ». Cependant, ces différents mouvements devaient être soutenus uniquement dans la mesure ou ils seraient considérés comme réellement révolutionnaires et qu’ils ne s’opposeraient pas à la formation d’organisations paysannes et ouvrières communistes.

Ces considérations idéologiques poussèrent les communistes et leurs alliés du « Sud » à organiser, en février 1927, le premier congrès anti-impérialiste à Bruxelles. Ce congrès réunissait des représentants des différents peuples vivant sous le joug du colonialisme européen. Le Congrès fut organisé côté français par la Ligue contre l’oppression coloniale qui avait été créée pour soutenir la politique anti-colonialiste de l’Internationale Communiste. Cependant ce furent surtout des organisations allemandes, comme « l’Arbeitsanschub für die unterdruchen Volker » et la « Liga gegen koloniale unterdruchen » fondée par le Komintern qui fournirent la plus importante contribution à l’organisation de ce congrès.

Si ce congrès se voulait celui des peuples colonisés, de nombreuses organisations et personnalités européennes y participèrent. Les partis communistes de France, de Belgique et d’Allemagne y étaient représentés ainsi que des organisations telles que la CGTU, la Ligue des Droits de l’Homme et du Citoyen, la fraction minoritaire des Trade-Unions, l’internationale de l’enseignement et la Ligue internationale des femmes luttant pour la paix. De nombreuses personnalités du monde politique et intellectuel étaient aussi présentes. Parmi elles nous pouvons citer entre autre Albert Eisten, Felicien Challaye, Henri Barbusse, Romain Roland mais aussi le communiste anglais Lansbury et le dirigeant de l’internationale des transports Pimmen.

Du coté des peuples colonisés et dépendants différents mouvements et personnalités politiques avaient effectué le déplacement de Bruxelles. Parmi les personnalités qui devinrent les plus célèbre, il y avait pour représenter l’Inde le Pandit Nehru, pour l’Indonésie Mohammed Hatta. Pour le Machrek arabe, El Bakri représentait la résistance syrienne à coté de délégué Egyptiens et Palestiniens. L’Afrique subsaharienne n’était en reste, avec Lamine Senghor pour le Sénégal qui se trouvait au côté du Comité de Défense de la Race Nègre et de Colraine délégué au congrès par les Syndicats d’ouvrier noirs d’Afrique du Sud.

Les délégations les plus en vu furent les chinoises et les indochinoises. La première regroupait la veuve de Sun Yat Sen, les représentants de l’Armée Rouge revenant des champs de bataille de Manchourie, ceux du Kuomintang et ceux du gouvernement cantonais. L’Indochine quant à elle était représenté par le Parti Constitutionnaliste Indochinois et son rival le Parti Révolutionnaire d’Indochine après la scission intervenue au sein de l’Association Mutuelle Indochinoise ainsi que le Parti Annamite de l’indépendance.

Le Maghreb était représenté par les trois délégués de l’Etoile Nord Africaine : les algériens Abdelkader Hadj Ali, Messali Hadj et le tunisien Chadly Khairallah.

Selon ce dernier, le congrès de Bruxelles « eut une portée incalculable, sa signification est claire. Pour la première fois dans l’histoire, plus de 150 délégués, représentant un milliard d’opprimés courbés sous le joug de l’impérialisme, se sont rencontrés avec les représentants de toutes les organisations d’avant-garde, d’Europe et d’Amérique, et avec tout ce qui reste encore d’hommes de pensée libérale pour les instruire de l’oppression qu’ils subissent, sous divers formes et suivant les pays, par l’odieux régime colonial des pays oppresseurs. Ils ont clamé à la face du monde entier leur douleur, ils ont expliqué leur martyre et affirmé leur volonté de lutte énergique, jusqu’à leur libération totale. Ils ont reçu l’assurance de leurs frères exploités d’Europe que, dans cette lutte, ils peuvent compter sur leur aide morale et matérielle sans aucune réserve » [2].

En effet, les représentants de huit millions de syndiqués européens s’engagèrent a aider par tous les moyens les peuples colonisés dans leur lutte libératrice avec la certitude que « la lutte pour l’indépendance nationale est, au premier chef, un épisode de l’action direct pour l’émancipation des masses ouvrières et paysannes » [3].

Chadly Khairallah poursuivait la description du congrès en mettant l’accent sur la volonté commune des représentants des peuples colonisés de conquérir l’indépendance de leur pays. « Toute les délégations coloniales ont présenté des résolutions claires et précises quant au but commun qui est l’indépendance de leurs pays respectifs. A cet égard, toutes les résolutions sont absolument concordantes. Ils ont ajouté à ce but général des revendications immédiates, propres à chaque pays, et suivant les différentes situations particulières de chacun d’eux. Ils ont ajouté à ce but général des revendications immédiates, propres à chaque pays, et suivant les différentes situations particulières de chacun d’eux. Ils se sont groupés avec leurs alliés d’Europe au sein de la Ligue contre l’oppression coloniale et l’impérialisme, et ont pris l’engagement mutuel de livrer la bataille décisive qui libérera les uns et les autres de oppression capitaliste et impérialiste » [4].

Messali Hadj au nom de l’Etoile Nord Africaine prononça un discours qui reprenait le programme de l’organisation nationaliste. Le jeune leader nationaliste qui entamait son ascension politique, affirma, devant tous les responsables des pays colonisés, que les Algériens étaient « réduits à l’état de bagnards » car ils ne possédaient « ni liberté d’association, ni liberté de la presse, ni liberté de réunion, sans lois sociales, sans école ». Il critiqua l’objection qui était souvent formulé à l’encontre des nationalistes algériens selon laquelle on ne pouvait donner « l’indépendance au peuple algérien car selon l’expression de Violette, ce peuple à encore la mentalité du XIe siècle »[5].

Puis Messali lut la résolution de l’Etoile. Cette résolution eut une grande importance dans l’histoire du nationalisme algérien car elle marquait les premiers jalons idéologiques dans lesquels il devait se mouvoir. Messali toute au long de sa vie militante, nous dit Mohammed Harbi, « a gardé un grand attachement pour les principes d’organisation léniniste, un sens aigu de la solidarité des victimes du colonialisme. Il ne modifiera pas le programme de l’E.N.A. qu’il a lui-même exposé » [6].

Ce programme combinait les revendications à caractères purement politique (indépendance, constitution d’une armée nationale), économique (confiscation des grandes propriétés accaparées par des féodaux alliés des conquérants, les colons et les sociétés financières, et la restitution aux paysans des terres confisquées) sociales (reconnaissance par l’Etat algérien du droit syndical, de coalition et de grève, élaboration de loi sociale) et culturel (enseignement de la langue arabe).

Au-delà de ces différentes revendications, la résolution de l’Etoile Nord Africaine nous permet de mettre en avant deux points qui furent les pierres angulaire de l’idéologie nationaliste algériennes. Mohammed Harbi note que si les revendications économiques, sociales ou politiques évoluèrent en fonction des différentes conjonctures politiques et sociales, les deux piliers de l’idéologie nationaliste algérienne ne varièrent pas[7].

- Le populisme. Le mot de populisme est devenu trop souvent dans le sens commun synonyme d’extrémisme droitier ou de démagogie. Cela n’est qu’une déviation d’un terme qui à l’origine désignait « un mouvement politique et culturel russe par lequel une partie de « l’élite » se propose de prendre en charge les valeurs et les problème de la paysannerie et de moderniser le pays sur la base de son fond propre » [8]. Le mot d’ordre de ses premiers populiste était « aller au peuple », se fondre avec lui pour comprendre ses problèmes et ses aspirations. Le populisme repose sur une relation inégale entre deux acteurs l’un actif, « l’élite », et l’autre passif, le peuple. Dans la perspective populiste les oppositions politiques reposent moins sur une opposition de classe que sur une opposition de monde ; le monde des colonialistes et le monde des colonisés dans le cas du nationalisme algérien. Selon Mohammed Harbi, « la révolution ne s’appuie pas sur la lutte des classes, mais sur le peuple au sens plébéien, la classe ouvrière se confondant avec les pauvres en général, sans identité particulière ni intérêts spécifiques »[9].

La contradiction entre les deux modes qui se faisaient face, devait être levée par la médiation d’une partie du corps social détaché de la structure de domination : l’intelligentsia. Dans l’histoire du nationalisme algérien ce fut bien l’intelligentsia des diplômés du certificat d’études, des lettrés en arabe ou des diplômes supérieurs qui prit la tête du mouvement national. Deux idéaux étaient à la base même de l’engagement politique de cette intelligentsia et qui sont les deux ressorts essentiels du populisme. Premièrement, elle était animée d’un idéal missionnaire qui était à la base de ses relations avec le « peuple ». Deuxièmement, elle avait la volonté de concilier la marche vers le progrès technique et le développement économique avec les valeurs « authentiques » de la culture du pays.

- L’arabo-islamisme. L’importance accordée à ce point découle directement du populisme puisque l’identité arabo-islamique était considérée comme l’identité profonde et structurelle du peuple algérien. Les nationalistes algériens mettaient l’accent sur la particularité linguistique et culturelle de l’Algérie. Pour eux, l’islam était considéré comme le fondement de la personnalité et un facteur d’intégration et d’unité des Algériens.

Cependant cette quête « d’authenticité » n’était pas un phénomène propre au nationalisme algérien mais il était consubstantiel du processus de décolonisation. Celle-ci, d’après Anouar Abdel-Malek, était « un processus de lutte - contre autrui, mais aussi contre soi - de conquête, plus exactement de re-conquête de cet être profond, de cette identité déformée et dénaturée sous l’impact colonial, afin de pouvoir être soi, et, partant, de contribuer au fonds commun de la civilisation contemporaine »[10]. De fait, la défense de la langue arabe et de l’islam furent toujours au centre des procurations du mouvement nationaliste algérien.

Selon Ahmed Mahsas, « une société qui a été l’objet, comme la société algérienne, d’une politique de dépersonnalisation, éprouvait un besoin vital de réintégrer ses valeurs, afin de se restructurer et de mieux rebâtir son avenir ». D’après lui, les nationalistes « ont exalté le patrimoine de la civilisation afin de rendre à l’homme algérien sa fierté, sa dignité, la confiance dans ses valeurs et le courage indispensable au combat libérateur » [11]. Pour Mahsas, les notions d’identités et de spécificités était au centre du mouvement nationaliste algérien et de devais permettre non d’isoler Algérie du monde global mais au contraire lui permettre de rentrer dedans sur un pied d’égalité avec l’ensemble des peuples : « La notion de spécificité recoupe celle de personnalité et d’identité en tant que dynamique sociale de l’action autonome, irréductible (compte tenu de lois universelles) aux concepts hégémoniques de généralisation. Ceux-ci, en effet, appliqués dans toute sa logique, auraient pour résultat la perte de l’initiative des groupes humains ou des sociétés. Cette forme d’intégration à l’universel est à maints égards aliénante. Mais le véritable « universel » est bien celui qui englobe des composantes humaines spécifiques et qui en permet la manifestation distincte et autonome. C’est à partir de là que peuvent s’établir les rapports d’égalité au niveau de l’humain, c’est-à-dire au lieu où se rejoignent, dans leurs diversités, toutes les sociétés humaines. [12]

Après avoir lu le texte, Messali Hadj demanda au congrès de faire siennes les revendications inscrites dans le programme de l’Etoile.

Les militants de l’Etoile étaient satisfaits de leur participation au congrès. Ils avaient pu affirmer leur volonté d’obtenir l’indépendance des trois pays Maghreb sur la scène internationale. De plus, ils partageaient l’idée du congrès de donner la primauté à la question nationale dans les pays colonisés. Sur le plan international l’Etoile s’était faite connaître en s’affirmant comme une organisation anti-impérialiste.

Cependant congrès anti-impérialiste de Bruxelles marquait aussi le point de départ des premières épreuves que les militants étoilistes allaient affronter pour préserver leur indépendance. En effet, pour l’Internationale Communiste, le congrès de Bruxelles sonnait la fin de sa politique de soutient aux mouvements « nationaux-révolutionnaires » dans les pays colonisés et dépendants. Cela était du principalement à l’échec de la révolution chinoise en 1926-1927. L’Internationale Communiste s’orientait, par la volonté de Staline, dans ligne politique dite de « classe contre classe » qui impliquait la dénonciation des nationalistes des pays colonisés. Pour l’Etoile cela signifiait qu’elle ne pourrait plus compter sur l’aide des communistes français.

Ceux-ci ne se contentèrent pas de désapprouver la ligne politique de l’Etoile mais ils s’efforcèrent de lui imposer la leur. La majorité des militants étoilistes refusèrent de se plier aux nouvelles orientations des communistes. Dès le printemps 1927, le PCF suspendit son aide matérielle à l’Etoile en lui retirant notamment les locaux que les communistes mettaient à sa disposition. La séparation entre les nationalistes algériens et les communistes qui devait aboutir à la rupture presque totale après la dissolution de l’Etoile le 26 janvier 1937, commençait dès la fin du congrès Bruxelles.

Au lendemain du congrès anti-impérialiste de Bruxelles, Chadly Khairallah écrivait dans l’Ikdam Nord Africain que l’Etoile devait se placer sur le terrain du « nationalisme révolutionnaire ». Pour lui il n’était pas « besoin de s’accrocher à une théorie politique ni de se mettre à la remorque d’un parti quel qu’il soit, pour considérer comme précaire l’occupation étrangère, source de servage, de misère et travailler à l’avènement d’un avenir national et de liberté reconquise » [13].

Dans l’histoire du nationalisme algérien, le 2 août 1936 marqua les réels débuts de la pénétration de l’Etoile Nord-Africaine (ENA) sur le sol algérien. Jusqu’alors les idées nationalistes révolutionnaires qui alliaient références arabo-islamiques et conceptions révolutionnaires de l’action politique, étaient restées cantonnées dans les milieux des travailleurs immigrés maghrébins en France.

Avant cette date, les thèses étoilistes étaient déjà connues dans la capitale algérienne par un petit groupe de militants pionniers du nationalisme révolutionnaire en Algérie. Ce groupe avait fondé le premier parti politique nationaliste révolutionnaire algérien sur le territoire algérien, le Parti National Révolutionnaire (PNR) (1). Le PNR fut créé au début des années 1930 à l’initiative d’un militant venu du Parti Communiste, Sid Ahmed Belarbi dit Boualem. De retour de l’Ecole des cadres de Moscou, il s’était opposé à la non-arabisation de la « Région algérienne » du Parti Communiste Français et à la mise à l’écart des cadres algériens formés, initialement, pour prendre la relève de leurs « camarades » européens. Même si le Parti National Révolutionnaire vit le passage dans ses rangs de militants aussi importants dans l’histoire de la lutte de libération nationale algérienne que Mohammed Mestoul (2), Ahmed Mezerna (3), Khelifa Ben Amar (4) ou Mohammed Khider (5), son influence resta limitée à de petits cercles d’initiés.

L’activité du PNR se limitait à des discussions dans de petits cénacles, à des distributions de tracts ou encore aux collages de papillons, la nuit, sur les murs des villes. Finalement, les militants du Parti National Révolutionnaire rejoignirent les rangs de l’Etoile Nord-Africaine à l’automne 1934 suite à l’exclusion de Sid Ahmed Belarbi du PC. Après des contacts avec la direction de l’Etoile Nord Africaine, le PNR intégra l’ENA de manière collective. Durant ces années d’existence, l’influence du PNR fut circonscrite aux villes d’Alger, Blida, Tlemcen et au lycée de Philippeville (Skikda). Il était relativement bien implanté dans le milieu des traminots algérois, mais, en dehors d’eux, il n’avait pratiquement aucune influence. Le PNR rassembla moins de 100 militants, à Alger et alentours. Toutefois, ce petit groupe de pionniers du nationalisme révolutionnaire participa au lancement de l’Etoile Nord Africaine sur le sol algérien.

Il fallut attendre le 2 août 1936, et le discours prononcé par Messali Hadj au stade municipal d’Alger, pour permettre de faire connaître les idées étoilistes aux masses algériennes qui devaient leur donner un écho considérable. Le discours de Messali Hadj fut, selon Mohammed Harbi, l’un des trois grands événements qui permit de structurer le mouvement nationaliste révolutionnaire algérien avant l’insurrection du 1ier novembre 1954 (6). Avant de comprendre l’enthousiasme populaire entourant l’entrée en scène du leader nationaliste sur la scène politique algérienne, l’allocution de Messali Hadj doit être restituée dans son cadre historique c’est-à-dire dans la lutte qui opposait l’Etoile Nord Africaine au Front Populaire d’une part et dans celle qui l’opposait au Congrès Musulman d’autre part.

Les rapports ambigus avec la gauche française

Les militants immigrés maghrébins qui, dans leur grande majorité, étaient des prolétaires ou des sous-prolétaires, se sentaient plus portés vers la gauche de l’échiquier politique français que vers la droite. Hors de leur pays natal, ces immigrés avaient trouvé un climat politique différent car, en France, les libertés publiques étaient mieux respectées qu’en Algérie malgré la constitution de la Section des Affaires Indigènes Nord-Africains (SAINA), surnommée la « commune mixte » ou le « bureau arabe » de la rue Lecomte, en décembre 1923, qui était spécialement chargée de surveiller l’immigration maghrébine (7). « La séduction, écrivait Abdelmalek Sayad, pour ne pas dire la nécessité de l’émigration apparaît d’autant plus grande qu’on découvre, rétrospectivement, que le séjour en France est susceptible de faire bénéficier de conditions infiniment plus libérales pour un engagement politique (c’est-à-dire nationaliste) que celles qu’on connaît dans la colonie. » (8)

Les plus politisés et les plus engagés parmi les premiers immigrés maghrébins avaient côtoyé le mouvement ouvrier français au lendemain de la guerre 1914-1918. Ils étaient aussi attirés par la politique anti-colonialiste du Parti Communiste Français qui traversait sa « période léniniste » (9) durant la première moitié des années vingt. Cette politique suivait en cela les théories léninistes de solidarité du mouvement communiste avec les mouvements nationaux révolutionnaires des pays colonisés.

Parmi les 21 conditions posées pour pouvoir adhérer à la IIIème Internationale, la huitième était consacrée au problème colonial : « Dans la question des colonies et des nationalités opprimées, les partis des pays, dont la bourgeoisie possède des colonies et opprime d’autres nations, doivent avoir une ligne de conduite claire et nette. Tout parti désireux d’appartenir à la IIIème Internationale est tenu de démasquer impitoyablement les entreprises de ses impérialistes dans les colonies, de soutenir, non en paroles mais en faits, tout mouvement d’émancipation dans les colonies, d’exiger qu’en soient expulsés les impérialistes nationaux, de cultiver dans le cœur des ouvriers de son pays une attitude vraiment fraternelle à l’égard de la population laborieuse des colonies et des nationalités opprimées et poursuivre une agitation systématique parmi les troupes de son pays contre toute oppression des peuples coloniaux. » (10)

Même si cette condition d’adhésion à la IIIème Internationale fut combattue par les trois fédérations de la SFIO d’Algérie qui dénoncèrent au Congrès de Tours « les dangers des révoltes indigènes et des mouvements nationalistes, » (11) les communistes français s’engagèrent résolument dans la lutte anti-colonialiste et anti-impérialiste. Cet engagement se manifesta notamment par un soutien à la révolte menée par l’Emir Abdelkrim el-Khattabi dans le Rif (12) et par une aide apportée au premier mouvement politique nationaliste dans les pays occupés par la France. Dans l’hexagone, les communistes créèrent « l’Union Inter-Coloniale » qui avait pour but de rassembler l’ensemble des travailleurs immigrés et des étudiants venus des territoires colonisés par la France afin de les former politiquement à la lutte anti-impérialiste conformément aux directives de la IIIème Internationale.

Attirés par les idées sociales et anti-colonialistes professées par les communistes, un certain nombre d’immigrés maghrébins militèrent au sein du Parti Communiste Français ou des syndicats CGT et CGTU (13).

L’Etoile Nord-Africaine dans ses premières années d’existence fut très proche du PCF puisqu’elle était membre de « l’Union Inter Coloniale » et que nombre de ses cadres étaient passés dans les rangs du Parti communiste ou de la CGTU. Rapidement des dissensions apparurent entre le PCF et l’ENA qui entraînèrent une volonté d’autonomisation toujours plus grande de l’organisation nationaliste révolutionnaire. La volonté d’autonomie des militants maghrébins s’affirma sur deux questions fondamentales : premièrement, ils refusaient d’être uniquement considérés comme des instruments d’un appareil qu’ils ne contrôlaient pas ; deuxièmement, ils n’acceptaient pas le mépris exprimé par les communistes français vis-à-vis du Maghreb, de la culture arabo-islamique et de l’islam (14).

Cette volonté d’autonomie provoqua, à partir de la fin des années vingt, une rupture de plus en plus profonde entre communistes français et nationalistes révolutionnaires maghrébins. « Nous parlions d’Islam, ce qui déplaisait aux communistes. Plus que jamais, il fallait que nous comptions sur nous-mêmes et sur nos propres moyens, » (15) témoignait Belkacem Radjef. Cette rupture entraîna un fort ressentiment anti-communiste qui marqua profondément l’histoire du nationalisme algérien. Pour Belkacem Radjef, « être ou ne pas être français ; c’est la ligne de démarcation entre nous et les autres personnalités et formations algériennes. Nous concevions ainsi le nationalisme. Nous venions de créer un embryon d’organisation, mais nous ne pouvions pas nous permettre d’avoir les communistes sur le dos. Nous n’avions d’ailleurs aucun intérêt à le faire. » (16)

Néanmoins, les militants nationalistes révolutionnaires algériens avaient gardé de leurs contacts prolongés avec les organisations ouvrières françaises une certaine forme d’organisation de l’action militante : l’importance donnée aux structures organisationnelles du mouvement, le rôle de la presse du parti, les techniques d’organisations collectives (meetings, manifestations de rue…), l’utilisation de symboles politiques permettant d’identifier un groupe dans l’espace public (drapeaux, affiches…). Selon Belkacem Radjef, « les adhérents avaient tendance à décliner les responsabilités, soit faute de confiance en eux-mêmes, soit par peur des tracasseries administratives ou policières. Comment dès lors organiser, diriger, s’imposer auprès des émigrés ? Seuls les communistes, faut-il le préciser, étaient armés dans ce domaine, et possédaient la technique de l’encadrement. » (17)

Messali Hadj qui fut formé dans les écoles du PCF, avait lu « Que faire » de Lénine et avait fait siennes les techniques d’organisation théorisées par le leader révolutionnaire russe. Même s’il affirmait l’avoir rapidement abandonné comme référence, l’ouvrage influença clairement les modes d’organisation de l’Etoile Nord-Africaine puis du PPA-MTLD. Les talents d’organisateur que tous reconnaissaient à Messali Hadj découlaient en grande partie de cette incorporation des idées développées par Lénine. Mais au-delà de cette influence léniniste, un certain nombre d’idées et de techniques furent puisées « dans l’arsenal des confréries religieuses : l’initiation, le serment, l’épreuve probatoire (imithan), la manière de désigner les adversaires algériens « El Mounafiqun » (les douteurs) et « El Munharifun » (les déviationnistes). » (18) Messali Hadj était lui-même issu d’une famille active au sein de la confrérie soufie Derqaoua à Tlemcen.

Les militants nationalistes avaient aussi gardé, de leurs contacts avec la gauche française, certaines idées qui leur permettaient de décrire leur réalité sociale et celle de leur pays. Cela leur permit de créer le terrain permettant, à l’ensemble des militants nationalistes, d’absorber et de vivifier une véritable doctrine originale correspondant à leurs propres conditions de vie. Les idées de « révolution », de « lutte contre l’impérialisme » ou de « lutte contre l’exploitation » restèrent au cœur du discours du mouvement nationaliste révolutionnaire algérien. La réappropriation de certaines idées et de certaines formes d’action, empruntées au mouvement ouvrier européen, puis leur incorporation dans la culture populaire algérienne marquée du sceau de l’islam formèrent l’ossature idéologique du nationalisme algérien. L’Etoile Nord-Africaine puisa « sa source idéologique dans les deux courants, prolétaire et spirituel. Les travailleurs émigrés formés au dur combat de la réalité ouvrière, restaient sensibles au message qui venait de ce qui représentait leur passé et leur attachement à la civilisation arabo-islamique. Ce qui évoquait Damas, Bagdad et le Caire restait pour eux sacré. » (19)

Les espoirs déçus du Front Populaire

Ce processus de socialisation politique au contact du mouvement ouvrier européen, fut sûrement l’un des facteurs déterminant qui amena les nationalistes algériens à s’engager dans la lutte contre l’extrême-droite au début des années trente. Depuis la grande manifestation des ligues d’extrême-droite, le 6 février 1934, l’Etoile Nord-Africaine manifestait régulièrement contre la réaction française, les ligues et le fascisme aux côtés des organisations rassemblées au sein du Front Populaire.

En 1935, à Paris plus de sept mille Maghrébins participèrent au défilé annuel du 14 juillet. Après cette démonstration de force, le Comité du Rassemblement Populaire demanda à l’Etoile Nord Africaine de préciser son programme politique. En réponse, l’ENA réaffirma sa volonté d’obtenir l’indépendance des trois pays du Maghreb. L’organe de l’ENA, El-Ouma, rappela aux organisations de gauche rassemblées dans le Front Populaire que celles d’entre elles « qui soutiennent l’Ethiopie [face à l’invasion de l’Italie fasciste] ne peuvent refuser au Nord-africains l’espoir de s’émanciper un jour et de mettre fin au régime odieux de la colonisation. » (20)

La déception fut grande, du coté des militants nationalistes algériens, lorsqu’en janvier 1936 le Front Populaire se contenta de prévoir « la constitution d’une commission d’enquête parlementaire sur la situation en Afrique du Nord. » (21) Une fois de plus les nationalistes algériens se sentaient « trahis » par leurs « camarades » de la gauche française.

Un mois plus tard, l’Etoile Nord-Africaine, le Comité de Défense des Libertés en Tunisie et le Comité de Défense des Intérêts Marocains présentèrent un plan de revendications immédiates pour l’ensemble du Maghreb. Afin de ne pas se heurter à un refus définitif de la part du Front Populaire, la question nationale n’y était pas clairement posée même si on pouvait la deviner à travers la revendication d’une assemblée représentative élue au suffrage universel qui pouvait être considérée comme un premier pas vers l’indépendance. Malgré les déceptions, le ton général restait celui de la confiance accordée aux forces de gauche. L’Etoile Nord-Africaine ne voulait pas créer de difficultés au Front Populaire qui portait l’espoir d’une réforme du système colonial, même si elle maintenait ses exigences politiques. De son coté, la gauche française n’était pas prête à répondre aux attentes des nationalistes des trois pays du Maghreb.

Face à l’indifférence des dirigeants du Front Populaire concernant la question coloniale, les dirigeants nationalistes algériens posèrent plus nettement le problème de la libération nationale. Constatant que leurs revendications n’étaient pas prises en compte, ils étaient obligés d’affirmer leurs idées et leurs revendications de manières plus directes. Dès lors, la question était moins de ménager le Front Populaire que de s’opposer à toute politique d’assimilation. Au printemps 1936, à la gare de Lyon, devant plus de cinquante mille personnes rassemblées à l’occasion des obsèques d’Achechour, « un ouvrier algérien victime du fascisme, » Messali Hadj déclarait : « la politique d’assimilation ne peut se faire, elle est condamnée par la raison, par la justice et par l’histoire. La seule solution du problème est l’émancipation totale de l’Afrique du Nord et nous disons franchement que nous désirons et nous souhaitons voir se réaliser cette émancipation par l’aide effective de la France, en considération des intérêts communs. » (22)

Malgré la montée en puissance des idées nationalistes révolutionnaires au sein de l’immigration maghrébine, le Front Populaire restait sourd face aux revendications étoilistes et ce même si les militants de l’ENA continuaient à manifester aux côtés des organisations de gauche. Afin de faire entendre leurs revendications spécifiques, les militants étoilistes constituaient des cortèges distincts au cours de ces manifestations. Pour se distinguer des militants de gauche, les nationalistes algériens, copiant la gestuelle islamique de l’attestation de l’unicité divine, levaient l’index lorsque les premiers levaient le poing. Il n’était plus question pour les nationalistes algériens de manifester derrière une gauche coloniale au nom de mots d’ordre sans rapport avec leur combat spécifique.

Le 24 mai 1936, devant le mur des fédérés, dix mille maghrébins vinrent commémorer la Commune de Paris, en même temps que l’insurrection algérienne de 1871 menée par Mohammed el-Mokrani et le Cheikh el-Haddad de la confrérie soufie Rahmaniya. Par ce geste, les militants nationalistes montraient que pour eux la question sociale et la question nationale étaient intimement liées dans leur combat pour la libération du Maghreb.

Malgré l’empathie originelle des militants nationalistes à l’égard de la gauche, le ton de l’Etoile Nord Africaine se faisait plus offensif à l’égard du Front Populaire. Ce dernier ne souhaitait pas répondre aux revendications des nationalistes algériens qui n’étaient pas au centre des préoccupations de son électorat. En juin 1936, El-Ouma affirmait que « le gouvernement des camarades d’hier répond aux cris d’angoisse du peuple nord-africain en lui envoyant des Commissions. ». Pour l’ENA, les exigences à l’égard de la gauche ne devaient pas être moins grandes qu’à l’égard de la droite : « Assez de commission à gauche, assez de démagogie à droite. Nous sommes chez nous, exigeons le droit à la vie. » (23)

Malgré ces critiques, l’Etoile Nord-Africaine ne désirait pas encore rompre définitivement avec les forces de gauche. Ne souhaitant entrer dans un conflit ouvert, l’ENA continuait à manifester aux côtés des organisations de gauche. Le 14 juillet 1936, à l’occasion du défilé parisien six mille Maghrébins qui avaient constitué leur propre cortège, défilèrent derrière des mots d’ordre spécifiques exprimant leur nationalisme : « Libérez l’Afrique du Nord, Libérez la Syrie, Libérez le monde arabe ! » (24).

Face à l’indifférence du Front Populaire, les nationalistes algériens ne pouvaient qu’enterrer les espoirs qu’ils avaient placés dans l’avènement d’un gouvernement de gauche. Cette gauche n’était pas prête à renoncer à la domination française sur le Maghreb et n’entendait pas satisfaire les revendications des organisations nationalistes maghrébines. L’été 1936 marqua la fin des dernières illusions que les nationalistes algériens pouvaient avoir vis-à-vis d’une gauche tout aussi attachée que la droite à maintenir « l’ordre colonial ». De « l’autre côté de la rivière » (25) qui coupait le monde colonial en deux entités distinctes, le monde des colonisateurs et celui des colonisés, l’Etoile Nord Africaine devait faire face aux forces qui s’étaient rassemblées au sein du Congrès Musulman.

L’Etoile Nord Africaine contre l’assimilationnisme

Le Congrès Musulman avait pour but de rassembler tous les mouvements politiques et socio-culturels algériens. L’idée avait été lancée par le président de l’association des Ouléma, le Cheikh Abdelhamid Ben Badis, puis elle fut reprise et diffusée par Lamine Lamoudi, le rédacteur en chef du journal La Défense, proche des Ouléma. Le Congrès Musulman rassemblait des mouvements aux stratégies politiques et aux idéologies différentes, voire opposées.

Le Congrès Musulman était composé de mouvements assimilationnistes qui niaient l’existence d’une identité et d’une nation algérienne, comme les Elus et les communistes, et d’un mouvement authentiquement national, comme l’association des Ouléma, dont l’un des buts central était de préserver l’identité algérienne notamment à travers la défense de la langue arabe, de l’histoire algérienne et de l’islam.

En raison des différences importantes existant entre ces mouvements, les jugements que portait sur eux l’Etoile Nord Africaine, étaient extrêmement variables. Avant même la constitution du Congrès Musulman, les Elus, et notamment le Docteur Bendjelloul, furent violemment condamnés en tant que partisans de l’assimilation. Pour les nationalistes révolutionnaires algériens, les partisans de l’assimilation étaient des « traîtres » qui avaient renoncé à leur identité spécifique au profit de la France et de la francisation. Les assimilationnistes étaient considérés comme des « bourgeois » enclins au compromis avec l’occupant et ayant renoncé aux traditions nationales.

Pour les nationalistes, les assimilationnistes étaient regardés comme des étrangers à la nation algérienne car trop occidentalisés. L’organe de l’ENA, El-Ouma, affirmait à leur propos : « Le Docteur Bendjelloul, le khalife Djelloul et leurs compagnons n’ont pas le droit de parler de nous et de l’islam. Ils sont indignes de l’islam et de la société arabe. Partez hommes sans cœur, sans courage, sans dignité. Que ceux qui sont animés du même esprit s’en aillent de l’autre côté : qu’ils se fassent naturaliser et qu’ils nous laissent travailler pour la construction de notre patrie. » (26)

En revanche, l’Etoile Nord-Africaine soutenait l’action culturelle et religieuse de l’association des Ouléma, même si elle n’en partageait pas les choix politiques. Si, dans leur grande majorité, ils n’avaient pas l’érudition des Ouléma, les militants nationalistes révolutionnaires partageaient avec eux la référence culturelle et religieuse à l’islam comme socle de l’identité nationale algérienne. De même, les militants de l’Etoile partageaient avec les réformateurs la condamnation de l’assimilationnisme.

Le principal reproche formulé par l’Etoile Nord-Africaine contre les islahistes algériens était leur alliance avec des mouvements assimilationnistes qui niaient l’existence de la nation algérienne. En juillet 1936, El-Ouma s’étonnait de voir « les meilleurs musulmans » accepter de s’allier avec « ceux qui nient l’existence de la nation algérienne » et aux « partisans de l’assimilation qui rêvent en français et qui aspirent ardemment à la francisation de l’Algérie. » (27) Le secrétaire général de l’ENA, Amar Imache, précisait la position de son mouvement à l’égard de l’association des Ouléma en janvier 1937 : « Nous n’avons rien contre les Oulémas, nous sommes au contraire heureux du travail qu’ils ont fait du point de vue de la langue arabe et de la religion mais nous, nous sommes en droit de les critiquer dans le domaine politique. Libre à eux de demander le rattachement de l’Algérie à la France, libre à nous de critiquer cette conception. » (28)

Malgré les différences existant entre les Elus, les Ouléma et les communistes, l’idée d’un Congrès Musulman prit réellement forme le 17 mai 1936, au Cercle du Progrès d’Alger, au cours d’une réunion présidée par le Docteur Bendjelloul, le Cheikh Ben Badis et Lamine Lamoudi. L’élection du Front Populaire en France avait créé des espoirs de réforme en Algérie. Pour les différents mouvements intéressés par la construction d’un Congrès Musulman, c’était l’occasion de faire valoir leur point de vue. Ils espéraient que l’arrivée de la gauche française au pouvoir allait permettre de rompre avec la politique coloniale afin d’introduire de réelles réformes.

Au cours de cette réunion du 17 mai, il fut décidé de la création d’un comité « chargé de faire auprès des masses populaires une utile propagande pour la réunion d’un Congrès Musulman algérien, qui se tiendra dans le courant de juin et aura pour mission d’arrêter un programme de réforme. » (29) A la suite de la réunion, des comités se formèrent dans toutes les grandes villes d’Algérie afin de faire entendre les revendications de ce qui devait devenir le Congrès Musulman, aux organisations membres du Front Populaire. Les futurs membres du Congrès Musulman voulaient accorder leur confiance au Front Populaire qui venait d’arriver au pouvoir, pour faire aboutir ses propositions.

Le Congrès Musulman se réunit le 7 juin 1936 à Alger au cinéma Majestic. Pour l’évènement, « des délégués étaient venus de tous les coins d’Algérie, désignés par des comités locaux créés un peu partout dans le pays. Ces derniers avaient désigné des élus, des notables, des oulamas et des communistes pour les représenter ; on avait pris soin de ne pas faire figurer officiellement des militants nationalistes de l’Etoile, jugés extrémistes et susceptibles de demander l’impossible au Front Populaire. C’était du moins la thèse défendue par les dirigeants communistes et approuvée par les mouvements réformistes des Elus et des Oulamas. » (30)

A la fin de la réunion, le Congrès Musulman adopta une charte qui posait deux revendications principales : l’égalité c’est-à-dire la fin de l’exception, le droit commun et le rattachement de l’Algérie à la France avec la suppression de tous les rouages spéciaux ; la représentation parlementaire des musulmans algériens. Par ces revendications, le Congrès Musulman refusait de poser le problème algérien en termes national, donc en termes de décolonisation et de libération, et optait résolument pour une politique assimilationniste dans la lignée des revendications des Elus et des communistes. Le Congrès entérinait la colonisation comme un fait acquis et les revendications posées avaient uniquement pour but de faire des colonisés algériens des citoyens français à part entière. Selon Benyoucef Ben Khedda, « c’était en d’autres termes, réclamer l’intégration pleine et entière à la France, et reconnaître « les liens indéfectibles » de l’Algérie avec la France dont faisaient état les assimilationnistes. » (31)

L’Etoile Nord-Africaine affirma son hostilité au principe d’intégration de l’Algérie à la France, ce qui lui valut d’être définitivement écartée du Congrès Musulman. Pour celui-ci, l’union devait se faire sur des revendications minimales susceptibles d’être acceptées par le gouvernement du Front Populaire. Le Congrès ne pouvait accepter une organisation, jugée trop radicale, qui luttait pour l’indépendance de l’Algérie alors qu’il demandait son rattachement à la France. Au final, « les communistes avaient atteint leur objectif : un « Front populaire musulman » sans nationalistes de l’Etoile, un programme assimilationniste acceptable par le Front Populaire, la souveraineté française n’étant pas mise en cause. […] Les élus et les notables étaient satisfaits […]. Leur rêve de devenir des Français à part entière tout en restant musulmans, pouvait être satisfait par le Front Populaire. […] Les Oulamas s’étaient engagés dans la voie politique, et leur option restait encore marquée par des ambiguïtés et des contradictions. » (32)

Après cette réunion, en juillet 1936, une délégation du Congrès Musulman se rendit à Paris pour présenter la Charte revendicative, adoptée au mois de juin, aux responsables politiques français. Cette délégation fut reçue le 23 juillet par Léon Blum qui dit sa joie de voir des « Français recevoir d’autres Français, des démocrates d’autres démocrates » (33) et leur promit de s’occuper personnellement des revendications « indigènes ». Par ces formules, Blum signifiait toute l’ambiguïté de la politique de la gauche française vis-à-vis des Algériens : en les qualifiants de « Français », il niait aux Algériens leur identité spécifique ce qui empêchait de poser la question algérienne en termes de libération nationale ; et en parlant de revendications « indigènes », ils refusaient aux Algériens - même à ceux qui se réclamaient de la France – l’égalité des droits que certains revendiquaient. L’indépendance était déniée au nom d’une francité imposée aux Algériens et l’égalité était refusée en raison du statut d’ « indigènes » dans lequel les officiels français les enfermaient. L’assimilation et la spécificité étaient utilisées simultanément pour rationaliser la domination coloniale.

Après cette rencontre avec Léon Blum, la délégation du Congrès Musulman fut reçue par les principaux représentants des partis de gauche français : les groupes parlementaires SFIO et radical-socialiste ; les ministres Paul Faure, Daladier, Rivière et Suzanne Lacorre. Une délégation comprenant Ferhat Abbas et le Cheikh Ben Badis se rendit au Comité Central du PCF où elle fut reçue par Maurice Torez. Après ces entretiens, le Cheikh Abdelhamid Ben Badis, quelque peu désabusé, écrivait dans son journal : « Nous sommes revenus les mains vides et elles demeurent encore vides. » (34)

En plus de ces entretiens avec les organisations françaises de gauche, une délégation du Congrès Musulman, composée de Ferhat Abbas, du Cheikh Ben Badis et de Tahrat, eut une conversation avec Amar Imache, Messali Hadj, Akli Banoune et Mohammed Si Djilali, de l’Etoile Nord Africaine. Le président de l’ENA leur fit part de son opposition à la politique assimilationniste de rattachement de l’Algérie à la France promue par le Congrès. Il reprocha aux Ouléma, seul mouvement objectivement national du Congrès Musulman, de s’être alliés aux Elus, dont la politique assimilationniste et pro-française était revendiquée. Ebranlé par ces critiques, le Cheikh Abdelhamid Ben Badis fit remarquer à Messali Hadj qu’il était facile de tenir à Paris, loin des réalités algériennes et de la répression coloniale, un langage révolutionnaire mais qu’il était plus difficile de montrer la même radicalité en Algérie. Messali Hadj lui promit alors de venir présenter les thèses étoilistes en Algérie le plus rapidement possible. Dans ces conditions, Messali Hadj décida de faire le voyage d’Alger.

Messali Hadj : « Cette terre est à nous, nous ne la vendrons à personne ! »

De retour en Algérie, les membres de la délégation du Congrès Musulman tinrent à faire un compte rendu de leur séjour à Paris le jour même de leur arrivée à Alger, le 2 août 1936, au cours d’un grand meeting.

Un appel avait été « lancé dans les journaux et par des invitations au peuple algérien pour assister à un grand rassemblement » qui devait se tenir « au stade municipal » car la plus grande salle d’Alger ne pouvait pas contenir tous ceux qui désiraient se rendre au meeting. Le Congrès Musulman avait fait naître des espoirs de réformes dans la population algérienne qui attendait avec un grand intérêt les résultats du voyage de la délégation. « Dès les premiers rayons du soleil, des groupes importants de la population ont afflué sur le lieu de la réunion. A 7 heures du matin, le spectacle qu’offrait cette foule qui ne cessait de grossir était impressionnant et étonnant. A chaque arrivée d’un membre de la délégation une grande ovation et des applaudissements ininterrompus l’accueillaient. C’était le cas à l’arrivée des cheikhs Ben Badis, El Ibrahimi et El Okbi. Il en était de même à l’arrivée des élus : les docteurs Bachir et Lakhdari, Mrs Boukherdenna, Amara Ferchoukh et Abderrahmane Bouchama. » (35)

Accueilli par Mohammed Mestoul, Messali Hadj qui avait prit le même bateau que les membres de la délégation, se rendit au stade municipal d’Alger avec quelques militants nationalistes révolutionnaires actifs sur le territoire algérien afin d’intervenir au cours du meeting pour présenter les thèses de l’Etoile Nord-Africaine à la population de la capitale. En cette matinée d’août, près de vingt mille personnes s’étaient rassemblées dans l’enceinte sportive. Selon le journal el-Bassaïr, le président de l’Etoile Nord-Africaine « fit son entrée au stade entouré de ses partisans et des membres de son association. Il salua l’assistance qui l’applaudissait particulièrement au moment où il fit le tour du stade, porté sur les épaules de ses partisans. » (36)

Le meeting qui devait débuter à 7h 30, ne commença qu’à 8h45 du fait du retard de la délégation dirigée par le Dr Bendjelloul, le président de la fédération des Elus. Très attendu, celui-ci « fut ovationné à son arrivée. Accompagné de collègues, il fit le tour du stade, applaudi chaleureusement, de tous les côtés. » (37) Après ce tour d’honneur, la délégation qui venait de faire le déplacement de Paris, fut présentée au public. Une fois la présentation effectuée, la parole fut donnée dans l’ordre à Amar Ouzegane pour le PCA, au Dr Bendjelloul, au Dr Bachir, Boukerdenna pour les Elus, puis aux chouyoukh Abdelhamid Ben Badis et Bachir el-Ibrahimi pour l’association des Oulémas.

Après ces interventions, Messali Hadj demanda la parole. Elle lui fut donnée car « le rassemblement s’est fait au nom du peuple musulman algérien tout entier avec toutes ses organisations et ses partis, il n’était pas possible aux membres de la délégation d’interdire la participation de qui que ce soit et de lui refuser la parole s’il la demande sous réserve qu’il est responsable de ses principes et de ses idées. » (38)

Le leader nationaliste dénonça la politique assimilationniste de rattachement de l’Algérie à la France du Congrès Musulman. Pour Messali, l’Algérie n’était pas la France, elle avait été liée de force par la conquête, et ne pouvait trouver son salut que par l’accession à l’indépendance totale : « nous disons franchement, catégoriquement, que nous désapprouvons la Charte revendicative, quant au rattachement de notre pays à la France et la représentation parlementaire. En effet, notre pays se trouve, aujourd’hui, administrativement rattaché à la France et dépend de son autorité centrale. Mais ce rattachement a été la conséquence d’une conquête brutale, suivie d’une occupation militaire qui repose présentement sur le 19ème Corps d’Armée, et auquel le peuple n’avait jamais donné son adhésion. » (39)

Contre les choix politiques du Congrès Musulman, le leader de l’Etoile Nord Africaine affirmait sa légitimité à parler au nom du peuple algérien : « nous sommes, nous aussi, les enfants du peuple algérien et nous n’accepterons jamais que notre pays soit rattaché à un autre pays contre sa volonté ; nous ne voulons sous aucun prétexte hypothéquer l’avenir, l’espoir de la liberté nationale du peuple algérien. » (40) Par opposition à la politique de rattachement à la France, Messali exposa la revendication principale de l’Etoile Nord-Africaine c’est-à-dire « la création d’un Parlement algérien, élu au suffrage universel, sans distinction de race ni de religion. Ce parlement national algérien, étant sur place, travaillera sous le contrôle direct du peuple et pour le peuple. Nous pensons, quant à nous, que c’est là le seul moyen pour permettre au peuple algérien de s’exprimer librement et franchement, à l’abri de toute oppression et intrigue administrative. » (41) Il conclut son discours en se baissant et en ramassant une poignée de terre algérienne puis s’exclama : « Cette terre est à nous, nous ne la vendrons à personne ! » (42)

Le discours de Messali Hadj fut salué frénétiquement par le stade municipal d’Alger. L’Etoile Nord-Africaine venait de faire une entrée fracassante sur la scène politique algérienne. Le succès des idées étoilistes découlait du fait qu’elles exprimaient les réalités sociales vécues par des milliers d’algériens. Selon Ahmed Mahsas, « l’intervention de Messali Hadj apportait un souffle nouveau […]. Elle mettait à nu les atermoiements, les tactiques, les contradictions des autres courants politiques. » (43)

Les thèses nationalistes révolutionnaires agissaient comme un révélateur des contradictions inhérentes à un système social intrinsèquement inégalitaire. La contradiction principale du système colonial, à savoir l’opposition, ontologique et consubstantielle de l’action de coloniser, entre colonisateur et colonisé était clairement posée. Ce déchirement du voile mystifiant, construit par les appareils hégémoniques coloniaux pour masquer la réalité sociale, permettait la désignation de « l’ennemi politique » prélude à toute action politique collective.

L’ennemi, pour les nationalistes révolutionnaires, était le système colonial qui avait soumis les hommes, conquis le pays et accaparé les terres de la majorité, violé les consciences et aliéné les esprits de quelques uns. Pour eux, les problèmes de l’Algérie ne pouvaient pas se poser en termes uniquement sociaux mais devait l’être en termes nationaux, c’est-à-dire en termes d’indépendance et de libération, seule façon de détruire l’ennemi qu’était le système colonial. En cela, le discours du 2 août 1936 fut un réel tournant dans l’histoire de l’Algérie contemporaine.

Les dirigeants du Congrès Musulman ne surent pas comment réagir devant le soutien populaire dont bénéficia le discours du président de l’Etoile Nord Africaine. Seul le Cheikh Tayeb el-Okbi osa critiquer le discours de Messali. Selon le journal el-Bassaïr, alors dirigé par le Cheikh el-Okbi, le dirigeant réformateur expliqua « qu’il n’était pas d’accord avec Messali et ses compagnons sur l’idée de revendiquer l’indépendance qui n’est pas à la portée du peuple algérien. Celui-ci n’est pas à même d’assurer cette revendication tant qu’il est dépendant dans ses pensées, ses connaissances et les principes de sa vie, et tant qu’il n’a pas pu se libérer du joug de certains marabouts qui l’ont asservi au nom de la religion, alors qu’ils sont étrangers aux enseignements de la véritable religion. Comment peut voler celui qui n’a ni ailes, ni plumes. Mais nous demandons la liberté et l’égalité dans la vie et les droits comme tous les autres fils de la France. Nous avons vu et constaté les effets de la véritable liberté et la démocratie réelle en France. Nous aspirons à bénéficier de la même en Algérie. » (44) Puis, « il exprima la confiance de la délégation dans les hommes du gouvernement, particulièrement M. Violet le père indulgent de l’Algérie et M. Blum qui nous a captivé par son accueil agréable. » (45) Le Cheikh el-Okbi conclut son allocution en exhortant le public du stade municipal d’Alger au calme et « à se conformer au civisme musulman dans les rues et les réunions privées et publiques et à s’éloigner des causes qui provoquent la violence jusqu’à ce que le gouvernement actuel prenne ses décisions. » (46)

Le discours de Messali Hadj, d’une radicalité peu commune aux dirigeants politiques algériens de l’époque, fut qualifié de « plus grand discours anti-français » jamais tenu en Algérie par Rozis le maire d’Alger, car le président de l’Etoile Nord-Africaine avait « réclamé, devant plus de huit mille personnes, le constitution d’une nation algérienne musulmane. » (47) Le 4 août, dans La dépêche d’Alger, le Docteur Bendjelloul écrivit à propos « d’un certain Messali el Hadj, porte-parole de l’Etoile » : « En attendant après le discours de Messali, je crie : « Assez ! Assez de propagande sacrilège, de promesses inconsidérées et de folles excitations ! Assez de bobards communo-nationalistes : l’Algérie est française et le restera. » (48)

Après ce discours, l’action de l’Etoile Nord Africaine commença à se déployer au grand jour en Algérie. L’implantation de l’Etoile Nord Africaine bénéficia du travail déjà effectué par le PNR et par les premiers militants étoilistes. Messali Hadj décida de rester dans son pays natal afin d’organiser le mouvement nationaliste révolutionnaire. Un comité central, présidé par Messali Hadj qui était assisté de Moufdi Zakaria et de Mohamed Mestoul, fut mis en place. Accompagné d’Hocine Lahouel (49) qui fut désigné comme l’un des premiers permanents du parti, Messali Hadj entama une tournée de trois mois à travers toute l’Algérie afin de faire connaître les idées de l’Etoile Nord Africaine sur l’ensemble du territoire algérien et de structurer le parti afin de lui donner une réelle efficacité dans la lutte contre le système colonial. De nombreuses sections furent créées au cours de la tournée. La popularité des idées nationalistes révolutionnaires était nette puisque au moment de sa dissolution par le gouvernement du Front Populaire, le 26 janvier 1937, soit moins d’un an après l’entrée de Messali Hadj à Alger, l’Etoile Nord Africaine comptait déjà 30 sections et 31 projets de section sur l’ensemble du territoire algérien.

Discours de Messali Hadj au Stade d’Alger (2 août 1936)

Messieurs, mes frères,

Au nom de l’Etoile Nord Africaine je vous apporte le salut fraternel, la solidarité des 200.000 Nord-africains qui résident en France. Par respect à notre langue nationale, la langue arabe que nous chérissons tous et que nous admirons, et aussi pour la noblesse du peuple algérien, brave, généreux j’ai tenu à m’exprimer, après un exil de douze ans, en ma langue maternelle, devant vous : je suis heureux et profondément satisfait de pouvoir, aujourd’hui, prendre contact officiellement avec vous et profiter de l’occasion qui m’est offerte pour vous dire combien je suis à la fois heureux et ému de poser mon pied sur le sol de nos ancêtres et de vous dire combien j’ai souffert dans mon âme d’avoir été longtemps éloigné de ma patrie.

[Après avoir salué l’assistance en langue arabe, Messali présenta en français l’historique de l’Etoile Nord-Africaine et précisa la politique de son organisation.]

Certes, nous approuvons les revendications immédiates, qui sont modestes, légitimes qui se trouvent dans la Charte revendicative qui a été présentée au Gouvernement du Front populaire, et que nous appuierons de toutes nos forces pour les voir se réaliser, malgré leurs faiblesses, car la revendication la plus petite, la plus infime nous intéresse au plus haut point parce qu’elle contribuera à soulager la misère de cette malheureuse population.

Ici, je prends l’engagement, au nom de mon organisation, devant le vénérable Cheikh Ben Badis, de faire tout ce qu’il est humainement possible pour appuyer ces revendications et pour servir la noble cause que nous défendons tous. Mais nous disons franchement, catégoriquement, que nous désapprouvons la Charte revendicative, quant au rattachement de notre pays à la France et la représentation parlementaire.

En effet, notre pays se trouve, aujourd’hui, administrativement rattaché à la France et dépend de son autorité centrale. Mais ce rattachement a été la conséquence d’une conquête brutale, suivie d’une occupation militaire qui repose présentement sur le 19ème Corps d’Armée, et auquel le peuple n’avait jamais donné son adhésion.

Or, le rattachement dont il est question dans la Charte revendicative est demandé volontairement, au nom d’un Congrès qui, soi-disant, représente l’unanimité du peuple algérien.

Il y a par conséquent une différence fondamentale entre le rattachement de notre pays, acquis contre notre volonté, et le rattachement volontaire accepté de plein gré au Congrès qui s’est tenu le 7 juin, à Alger (Congrès bâclé en trois heures de temps). Nous sommes, nous aussi, les enfants du peuple algérien et nous n’accepterons jamais que notre pays soit rattaché à un autre pays contre sa volonté ; nous ne voulons sous aucun prétexte hypothéquer l’avenir, l’espoir de la liberté nationale du peuple algérien.

Cet avenir appartient à la génération qui vient et c’est à elle seule qu’appartiendra le droit de décider comment elle entend diriger son sort et sa destinée. Nous sommes aussi contre la représentation parlementaire pour de multiples raisons. Et nous sommes pour la suppression des Délégations financières, du gouvernement général et pour la création d’un Parlement algérien, élu au suffrage universel, sans distinction de race ni de religion.

Ce parlement national algérien, étant sur place, travaillera sous le contrôle direct du peuple et pour le peuple. Nous pensons, quant à nous, que c’est là le seul moyen pour permettre au peuple algérien de s’exprimer librement et franchement, à l’abri de toute oppression et intrigue administrative.

Il ne m’est pas possible, en si peu de temps, de dire à ce peuple généreux d’Algérie tout ce que je voudrais lui dire, j’ai déjà dépassé le temps qui m’a été limité par l’honorable délégation, cependant je voudrais attirer votre attention en vous demandant, mes frères, de comprendre, de réfléchir et de bien examiner, sans emportement, le problème de notre pays qui se joue devant vous. Quoique très fatigué et déprimé par une traversée pénible, je viens à l’instant de descendre du bateau, je ne voudrais pas quitter cette tribune avant de vous exprimer toute ma joie, toute mon émotion de me retrouver parmi vous, sur le sol de notre patrie.

Enfin, avant de conclure mon intervention, je remercie l’honorable délégation qui a bien voulu me permettre de parler à cette tribune.

J’ai entendu, tout à l’heure, les orateurs qui m’ont précédé, dire avec combien d’égards et de bienveillance ils ont été reçus en France par le gouvernement du Front populaire, je ne veux pas discuter ou amoindrir l’atmosphère dans laquelle cette réception s’est déroulée, mais je dis que le peuple algérien se doit d’être vigilant. Il ne suffit pas d’envoyer une délégation présenter un cahier de revendications, ni trop se leurrer sur les réceptions et attendre que les choses se réalisent toutes seules.

Mes frères, il ne faut pas dormir sur vos deux oreilles maintenant et croire que toute l’action est terminée, car elle ne fait que commencer.

Il faut bien vous organiser, vous unir au sein de vos organisations pour être forts, pour être respectés, et pour que votre voix puissante puisse se faire entendre de l’autre côté de la Méditerranée.

Pour la liberté et la renaissance de l’Algérie, groupez-vous en masse autour de votre organisation nationale, l’Etoile nord-africaine, qui saura vous défendre et vous conduira dans le chemin de l’émancipation.

Je termine en criant : A bas le Code de l’indigénat, à bas la loi d’exception et de haines des races ; vive le peuple algérien, et vive l’Etoile nord-africaine !

El-Ouma, 26 août 1936

Notes de lecture :

(1) Sur le Parti National Révolutionnaire cf. Planche Jean-Louis, « Aux origines de l’Etoile Nord Africaine à Alger. Le Parti National Révolutionnaire », in. Actes de colloque, L’Etoile Nord Africaine et le mouvement national algérien, 27 février au 1 mars 1987, Ed. Centre culturel algérien, Paris, 1988, pages 147-164.

(2) Mestoul Mohammed né en 1907 à Alger, responsable du PNR en 1931, de l’ENA en 1933 et du PPA en 1937 à Alger.

(3) Mezerna Ahmed (1907-1982) responsable du PNR en 1932, de l’ENA en 1933 et du PPA en 1937 à Alger ; membre du Comité Central du MTLD en 1946 ; responsable du MNA en 1954.

(4) Khelifa Ben Amar responsable du PNR, membre de la direction de l’ENA et du PPA en Algérie entre 1934 et 1939 ; dirigeant des AML en 1944 ; membre de la direction du MNA entre 1955 et 1961.

(5) Khider Mohammed (1912-1967) adhérant du PNR puis de l’ENA ; membre de la direction du PPA d’Alger en 1938 ; député MTLD en 1946 ; membre du Comité Central du MTLD en 1946 ; inculpé dans l’affaire de OS se réfugie au Caire où il est représentant du MTLD ; ministre du GPRA en 1958 ; fait alliance avec Ahmed Ben Bella en 1962 et devient secrétaire général et trésorier du FLN ; participe à la fondation de l’association islamique Al-Qiyam ; passe dans l’opposition en exil à partir de 1964 ; assassiné le 4 janvier 1967.

(6) Harbi Mohammed, 1954, La guerre commence en Algérie, Ed. Complexe, Bruxelles, 1998, page 135. Selon Harbi les deux autres évènements sont : premièrement, la décision d’interdire la double appartenance prise par l’ENA en mai 1933 qui permettait à l’Etoile de s’émanciper définitivement du PCF ; deuxièmement, le regroupement au sein des AML entre mars 1944 et mai 1945 des proches de Ferhat Abbas, des Ouléma et du PPA afin de promouvoir l’idée de nation algérienne qui marquait le ralliement des assimilationnistes aux conceptions nationalistes.

(7) Cf. Bouguessa Kamel, Aux sources du nationalisme algérien, Les pionniers du populisme révolutionnaire en marche, Casbah Editions, Alger, 2000, pages 165-168. A propos de cette institution de surveillance, Malek Bennabi écrivit dans ses mémoires que « l’indigénat avait traversé plus aisément la Méditerranée que les « indigènes » ». Cf. Bennabi Malek, Mémoires d’un témoin du siècle, Ed. Samar, Alger, 2006, page 102.

(8) Sayad Abdelmalek, La double absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, Ed. Seuil, Paris, page 147.

(9) Moneta Jacob, Le PCF et la question coloniale (1920-1965), Ed. Maspéro, Paris, 1971, page 39

(10) Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, tome 1, 1919-1939, Ed. Paris-Méditerranée, Paris, 2003, page 121. Notons, cependant, que cet anti-colonialisme communiste ne s’appliqua pas aux colonies russes d’Asie Centrale et du Caucase. Lénine entérinera cette domination coloniale en disant que « le droit au divorce ne signifie pas forcément l’obligation de divorcer » in Lénine, « Bilan d’une discussion sur le droit des nations à disposer d’elles-mêmes », 1916 ; in Œuvres, Moscou-Paris, Ed. du Progrès, Vol. XXII. Cette formule sera reprise par Maurice Thorez lorsque le PCF abandonnera sa politique anti-colonialiste pour justifier la domination française. Ce fut notamment le cas en décembre 1937 lors du IXème Congrès du Parti Communiste Français à Arles.

(11) Ibid. - Au cours du Congrès de Tours, la minorité Blum-Bracke qui garda la « vieille maison » de la SFIO, avait déclaré se refuser à « confondre le mouvement de révolte des peuples opprimés avec le travail de libération prolétarienne, » cette confusion « tendant à fausser la lutte des classes et à déclencher la guerre des races contraire à ces principes de fraternité et à sa volonté de paix. » Cf. Girardet Raoul, L’idée coloniale en France de 1871-1962, Ed. Hachette, Paris, 2005, page 214.

(12) Dans un télégramme adressé à Abdelkrim, Jacques Doriot et Pierre Semard affirmaient : « Groupe parlementaire, Comité directeur du PC, Comité national des jeunesses communistes saluent la brillante victoire du peuple marocain sur les impérialistes espagnols. Ils félicitent son vaillant chef Abdel-Krim. Espère qu’après la victoire définitive sur l’impérialisme espagnol il continuera, avec le prolétariat français et européen, la lutte contre tous les impérialismes, français y compris, jusqu’à la libération complète du sol marocain. Vive l’Indépendance du Maroc ! Vive la lutte internationale des peuples colonisés et du prolétariat mondial ! » L’Humanité, 11 décembre 1924.

(13) Cet engagement au sein de la CGTU se manifesta notamment lors du premier Congrès des travailleurs Nord-Africains tenu le 7 décembre 1924 à Paris. Cf. « Le premier Congrès des Travailleurs Nord-Africains ».

(14) Cf. Harbi Mohammed, Le FLN mirage et réalité, Des origines à la prise du pouvoir (1945-1962), Ed. Jeune Afrique, Paris, 1980, page 18.

(15) Ben Khedda Benyoucef, Les origines du premier novembre 1954, Ed. CNERMR, Alger, 2004, page 41.

(16) Ibid.

(17) Ibid., page 40.

(18) Harbi Mohammed, 1954, La guerre commence en Algérie, op. cit., page 124.

(19) Kaddache Mahfoud,, Histoire du nationalisme algérien, Tome I, 1919-1939, op. cit., page 317.

(20) Ibid., page 437.

(21) Ibid.

(22) Ibid., page 438.

(23) Ibid., page 437.

(24) Stora Benjamin, Messali Hadj, 1898-1974, Ed. Hachette, Paris, 2004, page 145.

(25) Abdel-Malek Anouar, La dialectique sociale, Ed. Seuil, Paris, 1972.

(26) Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, tome 1, 1919-1939, op.cit., page 436.

(27) Ibid., page 440 - Mohammed Harbi évoqua une solidarité de classe, puisque les Elus et les dirigeants Ouléma se recrutaient massivement au sein de la « bourgeoisie » algérienne, ce qui aurait incité les Ouléma à faire alliance avec des assimilationnistes éloignés d’eux sur le plan idéologique. Malek Bennabi parla, pour expliquer ce fait, d’un « complexe d’infériorité » des Ouléma face aux intellectuels de culture occidentale, les « intellectomanes », qu’ils jugeaient comme « leurs protecteurs ».

(28) Ibid., page 444.

(29) Ibid., page 393.

(30) Ibid., page 398.

(31) Ben Khedda Benyoucef, Les origines du premier novembre 1954, op. cit., 2004, page 49.

(32) Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, tome 1, 1919-1939, op. cit., page 401.

(33) Ibid., page 404.

(34) Ibid., page 405.

(35) Article d’El-Bassaïr, cité par Ben Khedda Benyoucef in. Les origines du premier novembre 1954, op. cit., page 279.

(36) Ibid., page 280.

(37) Ibid.

(38) Ibid.

(39) Cf. annexe.

(40) Ibid.

(41) Ibid.

(42) Stora Benjamin, Dictionnaire biographique de militants nationalistes algériens, L’Harmattan, Paris, 1985, page 62.

(43) Mahsas Ahmed, Le mouvement révolutionnaire en Algérie, De la 1ère guerre mondiale à 1954, el Maarifa, Alger, 2007, page 108.

(44) Cité par Benyoucef Ben Khedda in. Les origines du premier novembre 1954, op. cit., page 281.

(45) Ibid.

(46) Ibid.

(47) Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, tome 1, 1919-1939, op.cit., page 442.

(48) Stora Benjamin, Messali Hadj, 1898-1974, op. cit, pages 148-149.

(49) Lahouel Hocine né en 1917 ; dirigeant de la section ENA et PPA d’Alger (1936-1939) ; membre du comité central du MTLD en 1946 ; secrétaire générale du MTLD en 1951 ; membre du FLN.

Youssef Girard

Résolution de l’Etoile Nord-Africaine lu par Messali Hadj.[14]

L’impérialisme français s’est installé en Algérie, par la force armée, la menace, les promesses hypocrites. Il s’est emparé des richesses naturelles et de la terre, en expropriant des dizaines de mille de familles qui vivaient sur leur sol du produit de leur travail.

Les terres expropriées ont été cédées aux colons européens, à des indigènes agents de l’impérialisme et aux sociétés capitalistes. Les expropriés ont été obligés de vendre leurs bras aux nouveaux propriétaires du sol s’ils voulaient continuer de vivre ; des populations qui vivaient dans un état de prospérité qu’elles n’ont pas aujourd’hui, l’impérialisme en a fait des affamés, des esclaves. Et cette expropriation s’est faite comme partout sous le signe de la civilisation.

C’est au nom des cette soi-disant civilisation que toutes les traditions, les coutumes, toutes les aspirations des populations indigènes sont foulées aux pieds. Bien loin d’apporter à ce pays l’aide qu’il aurait pu utiliser pour se développer, l’impérialisme français a joint à l’expropriation et à l’exploitation, la domination politique la plus réactionnaire, privant les indigènes de toute liberté de coalition, d’organisation, de tous droits politiques et législatifs, ou bien n’accordant des droits qu’à une toute petite minorité d’indigènes corrompus.

A cela s’ajoute l’abêtissement systématique obtenu par l’alcool, l’introduction de nouvelles religions, la fermeture des écoles de langue arabe existant avant la colonisation. Et enfin, pour couronner son œuvre, l’impérialisme enrégimente les indigènes dans son armée en vue de poursuivre la colonisation, pour servir dans les guerres impérialistes et pour réprimer les mouvements révolutionnaires dans les colonies et dans la métropole.

C’est contre cette politique coloniale, contre cette oppression que les populations laborieuses d’Afrique du Nord ont menée et mènent encore une action permanente par tous les moyens dont elles disposent, pour atteindre l’objectif qui renferme leurs aspirations de l’heure présente, l’Indépendance nationale.

Cent années de colonisation

Depuis 1830, l’expropriation et l’oppression systématique et brutale ont conduit la population algérienne, non pas dans la voie du progrès social, mais à l’esclavage. Aujourd’hui, deux millions huit cent milles hectares des meilleures terres sont soit en surface, soit en sous-sol, la propriété des Européens capitalistes. Des familles indigènes expropriées ont dû vendre leurs bras aux nouveaux propriétaires du sol, émigrer vers les centres urbains.

En même temps, il a institué un système de domination politique détruisant les anciennes formes de la démocratie musulmane qui existaient avant la colonisation (douars, tribus, provinces), conservant seulement la caricature de ces formes, écartant les indigènes de la gestion des affaires du pays.

Cet état de fait a été codifié avec ce qu’on appel le Code de l’indigénat qui fait des indigènes des sujets privés de tous droits politiques, et soumis aux lois d’exception (tribunaux répressifs, cours criminelles, haute surveillance, responsabilité collective, amendes et punitions corporelles).

Le droit d’être citoyen est seulement réservé à une petite minorité d’indigènes qui ont été « assimilés » par l’impérialisme français. Seuls, les Européens et les privilégiés indigènes peuvent élire leurs représentants dans les assemblés de la colonie. C’est-à-dire que 800 000 Européens et quelques dizaines de mille de « bons » indigènes élisent leurs représentants, et 5 millions, c’est-à-dire l’immense majorité de la population, n’ont aucun droit. Par contre, ils doivent payer les impôts et faire le service militaire.

Dans le domaine culturel, la colonisation fait aussi son œuvre. 516 écoles avec 35 000 élèves indigènes, donnant l’enseignement en langue française, doivent suffire à une population de cinq millions d’indigènes. Par contre, pour huit cent mille européens, il y a 1 200 écoles ; les écoles libres en langue arabe ont toutes été détruites. L’accession des indigènes à l’instruction supérieure est quasi impossible.

Si l’on ajoute à tout cela, le recrutement militaire obligatoire des indigènes d’Algérie dans l’armée de l’impérialisme français pour une durée de service de 6 mois supérieure aux français, contingent dont on veut porter l’effectif d’après les nouveaux projets militaires du gouvernement français de 45 000 à 180 000 pour mieux servir les buts de l’impérialisme français, alors on aura un tableau objectif de ce que représentent cent années de civilisation française en Algérie.

La population d’Algérie exploitée et opprimée est en lutte permanente contre l’impérialisme français pour se libérer de son joug et conquérir l’indépendance.

Les revendications des Algériens

L’Etoile nord-africaine, qui représente les intérêts des populations laborieuses de l’Afrique du Nord, réclame pour les Algériens l’application des revendications suivantes et demande au Congrès de les faire siennes :

L’indépendance de l’Algérie ;

Le retrait des troupes françaises d’occupation ;

La constitution d’une armée nationale ;

La confiscation des grandes propriétés agricoles accaparées par les féodaux, agents de l’impérialisme, les colons et les sociétés capitalistes privées, et la remise de la terre confisquée aux paysans qui en ont été frustrés ;

Respect de la petite et moyenne propriété ;

Retour à l’Etat algérien des terres et forêts accaparées par l’Etat français.

Ces revendications essentielles pour lesquelles nous combattons n’excluent pas l’action énergique immédiate pour arracher à l’impérialisme français :

L’abolition immédiate du Code de l’indigénat et des mesures d’exception ;

L’amnistie pour ceux qui sont emprisonnés, en surveillance spéciale, ou exilés pour infraction à l’indigénat ;

Liberté de presse, d’association, de réunion ;

Droits politiques et syndicaux égaux à ceux des Français qui sont en Algérie ;

Le remplacement des Délégations financières élues au suffrage restreint par une Assemblée nationale élue au suffrage universel.

Assemblées municipale élues aux suffrages universels ;

Accession à l’enseignement à tous les degrés ;

Création d’école en langue arabe ;

Application des lois sociales ;

Elargissement du crédit agricole au petit fellah, etc.

Ces revendications n’ont de chances d’aboutir que si les Algériens prennent conscience de leurs droits et de leur force, s’unissent et se groupent dans leurs organisations pour les imposer au gouvernement.

L’Etoile nord-africaine.

[1]Notons néanmoins que ce soutient à la lutte des peuples colonisés ne s’appliquait pas aux colonies soviétiques d’Asie centrale et du Caucase.

[2]Kaddahce Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, tome I, 1919-1939, Ed. Paris-Méditerranée, page 187.

[3]Kaddahce Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, tome I, 1919-1939, Ed. Paris-Méditerranée, page 177.

[4]Kaddahce Mahfoud, s-Méditerranée, page 187.

[5]Kaddahce Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, tome I, 1919-1939, Ed. Paris-Méditerranée, page 177.

[6]Harbi Mohammed, Le FLN mirage et réalité, Jeune Afrique, Paris, 1980, page 15.

[7]Harbi Mohammed, Le FLN mirage et réalité, Jeune Afrique, Paris, 1980, page 17. Harbi signale un troisième point constitutif de l’idéologie nationaliste algérienne qui serait le « spontanéisme » ; désignant par là le refus des nationalistes de s’appuyer sur une classe déterminé pour mener la lutte contre la puissance occupante. Nous pensons que cela est plus une facette du populisme qu’un point spécifique de l’idéologie du nationalisme révolutionnaire algérien.

[8]Carlier Omar, Entre nation et djihad : histoire sociale des radicalismes algériens, PFNSP, Paris, 1995, page 206.

[9]Harbi Mohammed, Le FLN mirage et réalité, Jeune Afrique, Paris, 1980, page 17.

[10]Abdel-Malek Anouar, La dialectique sociale, Le Seuil, Paris, 1972, page 69.

[11]Mahsas Ahmed, Le mouvement révolutionnaire en Algérie, L’Harmattan, Paris, 1979, page 326.

[12]Mahsas Ahmed, Le mouvement révolutionnaire en Algérie, L’Harmattan, Paris, 1979, page 10.

[13]Stora Benjamin, Dictionnaire biographique de militants nationalistes algériens, L’Harmattan, Paris, 1985, page 56.

[14]Kaddahce Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, tome II, 1939-1951, Ed. Paris-Méditerranée, page 849. GIRARD Youssef

Programme de l’Etoile Nord-Africaine

Première partie, les mesures immédiates

Abolition immédiate du Code de l’indigénat et de toutes les mesures d’exception.

Amnistie pour tous ceux qui sont emprisonnés, en surveillance spéciale ou exilés pour infraction au Code de l’indigénat ou pour délit politique.

Liberté de voyage absolue pour la France et l’étranger.

Liberté de presse, d’association, de réunions, droits politiques et syndicaux.

Remplacement des délégations financières élues au suffrage restreint, par un parlement national algérien élu au suffrage universel.

Suppression des communes mixtes et des territoires militaires, remplacement de ces organismes par des assemblées municipales élues au suffrage universel.

Accession de tous les Algériens à toutes les fonctions publiques sans aucune distinction, fonction égale, traitement égal pour tous.

L’instruction obligatoire en langue arabe accession à l’enseignement à tous les degrés ; création de nouvelles écoles arabes. Tous les actes officiels doivent être simultanément rédigés dans les deux langues.

Application des lois sociales et ouvrières. Droit au secours de chômage aux familles algériennes en Algérie et aux allocations familiales.

Deuxième Partie, les revendications politiques

L’indépendance totale de l’Algérie.

Le retrait total des troupes d’occupation.

Constitution d’une armée nationale, d’un gouvernement national révolutionnaire, d’une assemblée constituante élue au suffrage universel. Le suffrage universel à tous les degrés et l’éligibilité dans toutes les assemblées pour tous les habitants de l’Algérie. La langue arabe considérée comme langue officielle.

La remise en totalité à l’État algérien des banques, des mines, des chemins de fer, des forts et services publics accaparés par les conquérants.

La confiscation des grandes propriétés accaparées par les féodaux alliés des conquérants, les colons et les sociétés financières et la restitution aux paysans des terres confisquées. Le respect de la moyenne et petite propriété. Le retour à l’État algérien des terres et forêts accaparées par l’État français.

L’instruction gratuite obligatoire à tous les degrés en langue arabe.

La reconnaissance par l’État algérien du droit syndical, de coalition et de grève, l’élaboration des lois sociales.

Aide immédiate aux fellahs pour l’affectation à l’agriculture de crédits sans intérêts pour l’achat de machines, de semences, d’engrais ; organisation de l’irrigation et amélioration des voies de communications.

Document : Extraits de « La question coloniale et la politique du Parti communiste français (1944-47) » de Grégoire Madjarian :

« Le 8 mai 1945, dans toute l’Algérie, devait être célébré l’armistice. Des cérémonies officielles avaient été prévues. Un mot d’ordre clandestin du PPA avait circulé : « Le jour de la victoire, manifestons pour exiger, après le sacrifice et la conduite héroïque des Algériens dans l’armée française, un peu de démocratie et de justice ! » Une fraction légaliste des Amis du Manifeste, croyant éviter ainsi l’intervention policière, envoya une délégation demander au gouverneur général l’autorisation de s’exprimer. Les délégués ne sortirent pas de la résidence générale : ils avaient été arrêtés et les autorités prévenues. Le jour de l’armistice, eurent lieu dans plusieurs villes des manifestations d’ampleur et de forme diverses. A Bône et Didjelli, les manifestations se joignirent au cortège officiel et déployèrent leurs propres banderoles. Des défilés analogues furent organisés à Batna, Biskra, Kenchela, Blida, Berrouaghia et Bel-Abbès. A Saïda, la mairie fut incendiée. A Alger, les fidèles n’assistèrent pas à la cérémonie officielle de la Grande Mosquée. Les incidents les plus graves eurent lieu à Sétif et Guelma. A Guelma, peu de musulmans avaient assisté aux cérémonies officielles : les comité des AML organisait sa propre manifestation avec des mots d’ordre tels que « Vive la démocratie ! », « A bas l’impérialisme ! », « Vive l’Algérie indépendante ! ». la police tira sur la foule. A Sétif, un cortège de quinze mille personnes se dirigeait vers le monument aux morts afin d’y déposer une gerbe, arborant pour la première fois le drapeau algérien vert et blanc. Les manifestants brandissaient des pancartes et des banderoles : « Démocratie pour tous ! », « Libérez Messali ! », « Libérez nos leaders emprisonnés ! », « Vive la victoire alliée ! », « Vive l’Algérie indépendante ! », « A bas le colonialisme ! », « Pour une Constituante algérienne souveraine ! ». La police ouvrit le feu à la suite d’un ordre du sous-préfet de retirer pancartes et banderoles. Ces manifestations furent le point de départ d’un soulèvement qui s’étendit à la Kabylie des Babords, se propagea dans une grande partie de la région du Constantinois. Des messagers allaient dans les campagnes, les villages les plus reculés, pour faire le récit des manifestations de Sétif et Guelma et de leur répression. Les responsables locaux des AML organisaient leurs militants et dirigeaient des attaques contre les bâtiments de l’autorité française : la mairie, la poste, la recette des contributions, la gendarmerie. Les centres de Aïn-Abessa, Sillègue, le bordj Taktount Bouga (La Fayette), ainsi que Kerrata furent encerclés. Les centres de Béni Aziz (Chevreuil) assiégé aux cris de « Djihad ! Dkihad ! » fut entièrement incendié. Des groupes armés venus des douars voisins assaillirent Guelma, le 9 mai, pour venger leurs morts, et le car de Bougie à Sétif fut attaqué. Le 10 mai, le village d’Aokas (commune morte d’oued Marsa), la gendarmerie de Tesara, le bordj et la poste de Fedj M’zala furent encerclés. Dans la région d’oued Marsa, les communications téléphoniques furent coupées, des gardes forestiers tués. Dans la région des Babors, au nord de Sétif, l’émeute prit « l’allure d’une véritable dissidence » d’après le rapport du général de gendarmerie. Les troupes étaient « accueillies dans certains douars à coups de fusils et même d’armes automatiques ». Des rassemblements d’hommes armés étaient signalés à El Arrouche, Azzaba, oued Amizour, Smendou, Chelghoun-Laïd, El Milia, ouest-Zénati. Entre Tizi-Ouzou et Thénia, les fils téléphoniques furent coupés. Des dépôts d’armes clandestins furent signalés à Tébessa. Des bruits circulaient à propos d’un soulèvement général, bruits qui n’étaient, nous le verrons plus loin, pas sans fondement. Plusieurs groupes armés de paysans s’attaquèrent aux villages et aux centres de colonisation. Fermes, colons, représetants de l’ordre colonial furent les cibles de la révolte. A propos des événements de mai 1945 et afin de dégager leur signification, il est nécessaire de poser plusieurs questions distinctes : de quel ordre sont les facteurs qui ont déterminé le soulèvement du Constantinois, quelles sont les causes immédiates du déclenchement de l’insurrection, y a-t-il eu préparation d’une insurrection, y a-t-il eu volonté insurrectionnelle ? A l’époque, à côté de la thèse d’un complot fasciste qui fut, nous le verrons plus loin, la principale thèse officielle et qui ne repose sur aucun fondement, vint s’adjoindre celle d’une révolte de la faim. Bien que la situation des musulmans, et en particulier celle des fellahs, fût dramatique, de nombreux éléments contredisent cette dernière thèse. Pendant les événements, « Le Monde » remarquait : « Au cours de ces journées sanglantes, ni les silos remplis de blé ni les entrepôts de denrées ne furent pillés. « En 1948, Bénazet écrivait : « Non seulement les manifestants des cortèges n’ont jamais poussé des clameurs ou arboré des pancartes contre le ravitaillement » mais les silos de la région « remplis de grains et laissés sans protection, ne souffrirent nulle atteinte. » (…) Sur le déclenchement des événements, l’analyse de Mohamed Boudiaf et le témoignage qu’il a recueilli, attribuant un rôle déterminant aux provocations policières, semblent faire le point sur cette question : « L’effervescence populaire était à son comble, les autorités coloniales, décidées à reprendre la situation en mains, cherchaient l’occasion de frapper un grand coup (..) J’ai eu plus tard l’occasion d’en parler avec le responsable du parti (le PPA) de Sétif, Maïza, il n’avait aucune directive et ne savait quoi répondre aux militants qui vinrent lui en demander après le début des incidents dans la région. Ce sont les provocations qui ont mis le feu aux poudres. Le scénario fut le même un peu partout. Dès que les drapeaux étaient sortis, la police tirait sur le porteur. La foule réagissait. » (El Jarida – novembre-décembre 1974) (…) Par contre, après le 8 mai, des responsables du Constantinois demandèrent aux dirigeants du PPA d’appeler à l’insurrection générale pour soulager les populations de la région qui supportaient, seules, le poids de la répression, mais celle-ci n’eut pas lieu, à cause notamment des tergiversations de la direction du PPA. (…) Il apparaît, comme l’écrit Mahfoud Kaddache dans « Il y a trente ans », que « les événements de Sétif et Guelma furent considérés comme le signal de la révolution, de la guerre libératrice. » Ainsi, les heurts et les fusillades qui se produisirent dans les deux villes en question – et ce dernier élément seul permet de comprendre l’embrasement du Constantinois – ne trouvèrent un écho que parce qu’il existait une volonté insurrectionnelle dans les masses. Dirigée par le général Duval, la répression du soulèvement du Constantinois fut d’une sauvagerie indescriptible. (…) dans un message à l’ONU, Messali Hadj dira des événements du Constantinois qu’ils « ont coûté plus de quarante mille victimes au peuple algérien. » (…) Comment ces massacres furent-ils justifiés par les autorités et acceptés par l’opinion de la métropole ? (…) la version officielle du gouvernement de l’Algérie, version qui fut également celle des trois partis politiques au pouvoir sous la tête gaulliste (MRP, SFIO et PCF) était la suivante : le soulèvement du Constantinois était un « complot fasciste » accompli par des « agents hitlériens ». L’armée n’était dépêchée que pour « poursuivre l’action patriotique de nettoyage ». (…) Le 11 mai, « L’Humanité » relatait les événements du 8 en rapportant la déclaration du gouvernement général : « Des éléments troubles d’inspiration hitlérienne se sont livrés à Sétif à une agression armée contre la population qui fêtait la capitulation hitlérienne. La police, aidée de l’armée, maintient l’ordre. » En publiant sans réserves ces propos sous le titre : « A Sétif, attentat fasciste le jour de la victoire », le quotidien du PCF accréditait la version de l’administration coloniale. (…) (Le 12 mai,) le Comité central du PCF, prenant une position sans nuances, recommandait explicitement une répression rapide et impitoyable. Il publiait immédiatement la révolution suivante : « Il faut tout de suite châtier impitoyablement et rapidement les organisateurs de la révolte et les hommes de main qui ont dirigé l’émeute. » (…) Sur une distance de 150 kilomètres, de Sétif à la mer, la loi martiale fut proclamée. La troupe reçut l’ordre de tirer sans sommation. « sur le burnous ». Tout arabe ne portant pas le brassard réglementaire était abattu (témoignage de Charles-André Julien dans « L’Afrique du Nord »). Les légionnaires furent autorisés à massacrer toute la population arabe de Sétif et même ailleurs, où aucune manifestation n’avait eu lieu. A Villard, pendant deux jours, une batterie de 75 bombarda les douars environnants. A Saint-Armand, les soldats eurent pour mission de raser tous les villages se trouvant à 15 kilomètres des centres de colonisation. Périgotville et Chevreuil furent entièrement détruits. L’aviation bombardait et mitraillait à l’intérieur, tandis que les navires de guerre canonnaient des villages côtiers. D’après ce que reconnut le général Weiss, il y eut, en quinze jours, vingt actions aériennes contre la population. Les avions détruisirent 44 mechtas (groupe de maisons pouvant aller de 50 à 1000 habitants). La marine intervint devant Bougie et à Djijeli. Le croiseur Dugay-Trouin, venu de Bône, fut employé au bombardement des environs de Kerrata. Le douar Tararest fut rasé. Des douars entiers disparurent. (…) A Guelma, la réaction viscérale de la population européenne, sous l’initiative du sous-préfet, mena à l’organisation d’une milice. Le comité de vigilance, qui recrutait et contrôlait la milice, comportait une forte majorité de combattants de la « France combattante », y compris deux responsables du Parti communiste algérien, ainsi que le secrétaire de l’Union locale de la CGT. Dans ce qui fut l’une des opérations de représailles les plus meurtrières de mai 1945, les miliciens massacrèrent entre 500 et 700 « musulmans ». (…) Le mouvement syndical de la métropole, par l’intermédiaire de son principal représentant, la CGT, adopte des positions voisines du PCF (…) afin de « souligner l’action courageuse et magnifique des organisations syndicales d’Algérie pour empêcher que le mouvement ne s’étende à d’autres régions. »

Si la situation était révolutionnaire en Algérie à la fin de la deuxième guerre mondiale, en Algérie comme sur une bonne partie de la planète, l’inexistence de partis révolutionnaires était aussi très générale et détruisait l’essentiel des possibilités de la situation. La révolte a éclaté en 1945 en Algérie, alors que les travailleurs et les masses populaires ne disposent d’aucune organisation favorable à une révolution sociale renversant le colonialisme. Le plus important parti dans les masses populaires, algériennes comme pied-noires, est le Parti Communiste Algérien. Alors que le Parti Communiste Français, qui participe au gouvernement, soutient le colonialisme [25] et participe [26] à la répression de la révolte, le PCA déclare : « Frères musulmans, le peuple de France lutte contre tes ennemis : le fascisme et les trusts qui oppriment l’Algérie en même temps qu’ils trahissent la France (…) dans cette lutte, une France nouvelle se crée, qui n’aura rien de commun avec celle d’hier. (…) Ton intérêt propre est donc d’aider cette France nouvelle à se créer, à se forger, car c’est le chemin de salut pour toi. » (extrait de « Le PCA au service de la population d’Algérie », rapport de Amar Ouzegane à la conférence centrale du PCA à Alger le 23 septembre 1944). Il va dénoncer la lutte d’indépendance comme « fasciste ». Le PPA, parti nationaliste de Messali Hadj, qui avait des origines communistes (L’Etoile Nord-africaine), choisit tactiquement de jouer le jeu des élections dans le cadre colonial, comme l’avait fait l’Association du Manifeste et de la Liberté de Ferhat Abbas. Même sa frange paramilitaire, l’Organisation Spéciale, dirigée par Ben Bella et Aït Ahmed, plus portée sur l’action directe comme le montrera son évolution en FLN, affirme qu’il ne fallait pas faire la révolution sociale, pas de soulèvement en masse, en 1945. Le rapport de l’OS en 1947 sur l’analyse des événements de 1945 dans le Constantinois et dans toute l’Algérie, dont voici quelques extraits, est édifiant sur le caractère contre-révolutionnaire de la petite bourgeoisie nationaliste radicale :

La création du FLN

Le FLN qui débute en 1954 le combat contre le colonialisme français n’a jamais affirmé, durant toutes les années de son combat, qu’il voulait bâtir le socialisme. Il était issu d’un courant, le PPA-MTLD, implanté dans les milieux populaires en Algérie et dans la classe ouvrière dans l’immigration. Le PPA avait une origine ancienne dans le courant communiste (l’Etoile Nord-Africaine construite sous l’égide de l’Internationale communiste de l’époque de Lénine). Mais les nationalistes s’étaient beaucoup éloignés de ces origines. Le FLN était certainement l’une des fractions les plus droitières du courant nationaliste. Au sein du PPA, les militants de l’Organisation paramilitaire, l’OS, qui vont créer le FLN s’opposaient à une implantation trop importante dans la classe ouvrière. Ils ne voulaient pas d’un programme radical socialement. Ils prétendaient se tourner vers les paysans mais uniquement pour y recruter des militaires en vue de la guérilla. Ils ne proposaient pas de mener des mouvements sociaux. Ils n’avançaient aucune revendication, fut-ce celles de la paysannerie pauvre pourtant très durement frappée économiquement. A la revendication sociale et révolutionnaire de « la terre aux paysans », ils opposaient le slogan nationaliste et de guérilla : « la terre aux combattants ». Jusqu’à la veille de l’indépendance, ils ne vont jamais changer sur ce point d’orientation. Le caractère national et nullement social de la mobilisation est beaucoup plus caractéristique que dans la plupart des luttes nationalistes. C’est lorsqu’il devient évident que le colonialisme va céder la place que le FLN prend le tournant de manière brutale, au congrès de Tripoli. Alors que ce congrès est plein de dirigeants très droitiers, y compris s’affichant d’extrême droite, et que très peu d’entre eux affichent des idées plus à gauche, c’est à l’unanimité que le congrès du FLN décide le passage au socialisme. Entre temps, l’ensemble des dirigeants avait compris que c’était la seule possibilité face à l’ébullition sociale grandissante, comme le montre le document historique suivant :

Document illustrant que le FLN ne visait aucun « socialisme », mais commençait à avoir peur de la classe ouvrière et préparait une dictature anti-populaire :

« Questions-réponses sur le FLN éditées à l’Indépendance (rédigées par Ben-Tobbal) « (…) Question : Il est dit, dans les statuts, que le FLN poursuivra après l’indépendance du pays « sa mission historique de guide et d’organisateur de la nation algérienne ». Quel caractère va-t-on donner à son action dans le cadre d’une « République démocratique et sociale » ? Fera-t-il figure de parti unique ? Réponse : La réunion du CNRA de Tripoli n’a pas précisé que le FLN sera, demain, le parti unique. Elle a simplement confirmé que le FLN poursuivra sa mission après la libération du pays. Cependant le caractère démocratique qui sera donné à la République algérienne ne peut être conçu avec le même sens que celui des pays occidentaux, des pays organisés depuis très longtemps et ayant une longue expérience de la démocratie. Pour nous, la démocratie n’a de sens qu’au sein d’organismes. (…) Les impératifs de l’édification de la république algérienne après la libération du pays ne permettront pas d’ouvrir librement les portes à la constitution de partis ; ce serait alors l’éparpillement des énergies du peuple qui ne pourraient plus être mobilisées pour la reconstruction. Aujourd’hui, après plus de cinq années de lutte, nous constatons que l’Algérien est encore d’avantage porté vers l’anarchie que vers la discipline et ce phénomène risque de se manifester plus gravement demain lorsqu’il n’y aura plus d’ennemi en face de nous pour nous unir, si une forte discipline ne s’installe pas dans le peuple, discipline capable de mobiliser toutes les énergies pour l’édification de notre pays. (…) Question : Peut-on savoir si le CNRA a opté pour une orientation politique ? Réponse : Notre action politique n’a pas changé. C’est le neutralisme (bloc afro-asiatique) avec cette seule différence que, lors de sa première réunion le CNRA a décidé d’ouvrir des bureaux dans un certain nombre de pays socialistes tels que la Russie ou la Yougoslavie. Ceci ne constitue pas une nouvelle orientation politique. Mais un nouveau pas dans notre stratégie politique. (…) Nous n’avons pas un politique orientée, soit vers l’Est soit vers l’Ouest. Question : Quelles pourraient être les conséquences d’une alliance avec les pays de l’Est ? Réponse : C’est un sujet important qui a déjà été étudié par le congrès de la Soummam en août 1956. Il faut dire tout d’abord que la conclusion d’une alliance avec un pays quelconque ne dépend pas que de nous ; faut-il encore que le partenaire accepte, et pour qu’il puisse le faire, il faudrait qu’il y trouve avantage. En deuxième lieu, nous ne pouvons envisager d’alliance avec l’Est que si notre politique neutraliste a épuisé tous ses moyens. En troisième lieu, il faudrait que notre intérêt et le leur aille dans le même sens. Question : Quelle est la position de la Russie vis-à-vis de notre révolution ? Réponse : (…) Il ne faut pas oublier que la stratégie politique russe est à l’échelle du monde. (…) L’URSS a certainement plus besoin de ménager la France que de nous aider officiellement. (…) L’optique de la Russie peut être la même que la notre. Pour elle l’Algérie ne représente que quelques kilomètres carrés sur le globe terrestre. Question : Est-ce que le fait que l’Etat algérien sera socialiste et démocratique préjuge des futures structures de l’Algérie indépendante sur le plan politique, économique et de son orientation vis-à-vis des blocs ? Réponse : Nous ne disons pas que l’Algérie sera socialiste, mais qu’elle sera sociale. Question : Comment pouvons-nous ici au Maroc réprimer tout dénigrement systématique contre l’organisation ? Les moyens de contrainte sont-ils compatibles avec la souveraineté nationale ? Réponse : Ce problème n’est pas particulier au Maroc. Il existe aussi en Tunisie où réside également une forte communauté algérienne qui vit sur un territoire souverain. Sur le plan juridique, les moyens de contrainte que nous pourrions être amenés à utiliser ne sont pas compatibles avec la souveraineté de ce pays. Les autorités légitimes qu’elles soient tunisiennes ou marocaines ne peuvent nous permettre de punir librement tout Algérien que nous voulons. (…) Question : L’application des dispositions de caractère social a créé au sein de la population un esprit revendicatif préjudiciable. Des mesures ont-elles été prévues à ce sujet ? Réponse : L’aide matérielle (en nature et en espèces) servie aux djounouds ou à leur famille, aux réfugiés et aux nécessiteux, ainsi qu’aux permanents, n’a jamais été un droit et ne l’est pas. Cette aide peut être supprimée ou suspendue à n’importe quel moment, si les possibilités le commandent… Il s’est créé un esprit revendicatif, état d’esprit nuisible à la révolution. (Ou bien le FLN me nourrit, m’habille, me loge, et il est bon ; ou bien, il ne le fait pas ou ne m’aide pas comme je désire, et alors il est mauvais). Question : Les présents statuts et institutions doivent-ils ou vont-ils être diffusés sous peu aux militants de base ? Réponse : Vous avez justement été convoqués pour cela. Ces textes ne sont pas secrets. Ils doivent être communiqués et commentés très largement aux militants de base. (…) »

Notes de Mohamed Harbi sur les conditions de rédaction de ce question-réponse : « Après la formation du deuxième gouvernement Abbas, Bentobbal se rend au Maroc en compagnie de Mohamedi Saïd pour régler les problèmes posés par la révolte du capitaine Zoubir. Ce texte correspond aux questions qui lui ont été posées lors de sa tournée et donne une idée des préoccupations des cadres du FLN à l’époque. (…) On remarquera le silence sur les questions qui engagent l’avenir. »

C’est de l’OS, organisation spéciale issue du MTLD de Messali Hadj qu’est sortie le FLN. Le FLN n’est ni plus anti-impérialiste, ni plus nationaliste, ni moins islamiste, ni plus radical que le MTLD.

Le FLN qui débute en 1954 le combat contre le colonialisme français n’a jamais affirmé, durant toutes les années de son combat, qu’il voulait bâtir le socialisme. Il était issu d’un courant, le PPA-MTLD, implanté dans les milieux populaires en Algérie et dans la classe ouvrière dans l’immigration. Le PPA avait une origine ancienne dans le courant communiste (l’Etoile Nord-Africaine construite sous l’égide de l’Internationale communiste de l’époque de Lénine). Mais les nationalistes s’étaient beaucoup éloignés de ces origines. Le FLN était certainement l’une des fractions les plus droitières du courant nationaliste. Au sein du PPA, les militants de l’Organisation paramilitaire, l’OS, qui vont créer le FLN s’opposaient à une implantation trop importante dans la classe ouvrière. Ils ne voulaient pas d’un programme radical socialement. Ils prétendaient se tourner vers les paysans mais uniquement pour y recruter des militaires en vue de la guérilla. Ils ne proposaient pas de mener des mouvements sociaux. Ils n’avançaient aucune revendication, fut-ce celles de la paysannerie pauvre pourtant très durement frappée économiquement. A la revendication sociale et révolutionnaire de « la terre aux paysans », ils opposaient le slogan nationaliste et de guérilla : « la terre aux combattants ». Jusqu’à la veille de l’indépendance, ils ne vont jamais changer sur ce point d’orientation. Le caractère national et nullement social de la mobilisation est beaucoup plus caractéristique que dans la plupart des luttes nationalistes. C’est lorsqu’il devient évident que le colonialisme va céder la place que le FLN prend le tournant de manière brutale, au congrès de Tripoli. Alors que ce congrès est plein de dirigeants très droitiers, y compris s’affichant d’extrême droite, et que très peu d’entre eux affichent des idées plus à gauche, c’est à l’unanimité que le congrès du FLN décide le passage au socialisme. Entre temps, l’ensemble des dirigeants avait compris que c’était la seule possibilité face à l’ébullition sociale grandissante, comme le montre le document historique suivant :

Document illustrant que le FLN ne visait aucun « socialisme », mais commençait à avoir peur de la classe ouvrière et préparait une dictature anti-populaire :

« Questions-réponses sur le FLN éditées à l’Indépendance (rédigées par Ben-Tobbal) « (…) Question : Il est dit, dans les statuts, que le FLN poursuivra après l’indépendance du pays « sa mission historique de guide et d’organisateur de la nation algérienne ». Quel caractère va-t-on donner à son action dans le cadre d’une « République démocratique et sociale » ? Fera-t-il figure de parti unique ? Réponse : La réunion du CNRA de Tripoli n’a pas précisé que le FLN sera, demain, le parti unique. Elle a simplement confirmé que le FLN poursuivra sa mission après la libération du pays. Cependant le caractère démocratique qui sera donné à la République algérienne ne peut être conçu avec le même sens que celui des pays occidentaux, des pays organisés depuis très longtemps et ayant une longue expérience de la démocratie. Pour nous, la démocratie n’a de sens qu’au sein d’organismes. (…) Les impératifs de l’édification de la république algérienne après la libération du pays ne permettront pas d’ouvrir librement les portes à la constitution de partis ; ce serait alors l’éparpillement des énergies du peuple qui ne pourraient plus être mobilisées pour la reconstruction. Aujourd’hui, après plus de cinq années de lutte, nous constatons que l’Algérien est encore d’avantage porté vers l’anarchie que vers la discipline et ce phénomène risque de se manifester plus gravement demain lorsqu’il n’y aura plus d’ennemi en face de nous pour nous unir, si une forte discipline ne s’installe pas dans le peuple, discipline capable de mobiliser toutes les énergies pour l’édification de notre pays. (…) Question : Peut-on savoir si le CNRA a opté pour une orientation politique ? Réponse : Notre action politique n’a pas changé. C’est le neutralisme (bloc afro-asiatique) avec cette seule différence que, lors de sa première réunion le CNRA a décidé d’ouvrir des bureaux dans un certain nombre de pays socialistes tels que la Russie ou la Yougoslavie. Ceci ne constitue pas une nouvelle orientation politique. Mais un nouveau pas dans notre stratégie politique. (…) Nous n’avons pas un politique orientée, soit vers l’Est soit vers l’Ouest. Question : Quelles pourraient être les conséquences d’une alliance avec les pays de l’Est ? Réponse : C’est un sujet important qui a déjà été étudié par le congrès de la Soummam en août 1956. Il faut dire tout d’abord que la conclusion d’une alliance avec un pays quelconque ne dépend pas que de nous ; faut-il encore que le partenaire accepte, et pour qu’il puisse le faire, il faudrait qu’il y trouve avantage. En deuxième lieu, nous ne pouvons envisager d’alliance avec l’Est que si notre politique neutraliste a épuisé tous ses moyens. En troisième lieu, il faudrait que notre intérêt et le leur aille dans le même sens. Question : Quelle est la position de la Russie vis-à-vis de notre révolution ? Réponse : (…) Il ne faut pas oublier que la stratégie politique russe est à l’échelle du monde. (…) L’URSS a certainement plus besoin de ménager la France que de nous aider officiellement. (…) L’optique de la Russie peut être la même que la notre. Pour elle l’Algérie ne représente que quelques kilomètres carrés sur le globe terrestre. Question : Est-ce que le fait que l’Etat algérien sera socialiste et démocratique préjuge des futures structures de l’Algérie indépendante sur le plan politique, économique et de son orientation vis-à-vis des blocs ? Réponse : Nous ne disons pas que l’Algérie sera socialiste, mais qu’elle sera sociale. Question : Comment pouvons-nous ici au Maroc réprimer tout dénigrement systématique contre l’organisation ? Les moyens de contrainte sont-ils compatibles avec la souveraineté nationale ? Réponse : Ce problème n’est pas particulier au Maroc. Il existe aussi en Tunisie où réside également une forte communauté algérienne qui vit sur un territoire souverain. Sur le plan juridique, les moyens de contrainte que nous pourrions être amenés à utiliser ne sont pas compatibles avec la souveraineté de ce pays. Les autorités légitimes qu’elles soient tunisiennes ou marocaines ne peuvent nous permettre de punir librement tout Algérien que nous voulons. (…) Question : L’application des dispositions de caractère social a créé au sein de la population un esprit revendicatif préjudiciable. Des mesures ont-elles été prévues à ce sujet ? Réponse : L’aide matérielle (en nature et en espèces) servie aux djounouds ou à leur famille, aux réfugiés et aux nécessiteux, ainsi qu’aux permanents, n’a jamais été un droit et ne l’est pas. Cette aide peut être supprimée ou suspendue à n’importe quel moment, si les possibilités le commandent… Il s’est créé un esprit revendicatif, état d’esprit nuisible à la révolution. (Ou bien le FLN me nourrit, m’habille, me loge, et il est bon ; ou bien, il ne le fait pas ou ne m’aide pas comme je désire, et alors il est mauvais). Question : Les présents statuts et institutions doivent-ils ou vont-ils être diffusés sous peu aux militants de base ? Réponse : Vous avez justement été convoqués pour cela. Ces textes ne sont pas secrets. Ils doivent être communiqués et commentés très largement aux militants de base. (…) »

Notes de Mohamed Harbi sur les conditions de rédaction de ce question-réponse : « Après la formation du deuxième gouvernement Abbas, Bentobbal se rend au Maroc en compagnie de Mohamedi Saïd pour régler les problèmes posés par la révolte du capitaine Zoubir. Ce texte correspond aux questions qui lui ont été posées lors de sa tournée et donne une idée des préoccupations des cadres du FLN à l’époque. (…) On remarquera le silence sur les questions qui engagent l’avenir. »

Rapport de l’Organisation Spéciale (formation paramilitaire clandestine du PPA) pour le Comité Central élargi de décembre 1948 du Parti du peuple algérien PPA-MTLD (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques) de Messali Hadj et adopté par celui-ci :

« Nous nous proclamons un parti révolutionnaire. Le mot révolutionnaire est dans les propos de nos militants et de nos responsables. Notre vocabulaire est dominé par des formules à l’emporte-pièce, extrémistes, magiques telles que « le problème algérien est un problème de force », « nous sommes pour l’action, contre les discours » ; en attendant, nous ne cessons de discourir. (…) Aujourd’hui que l’électoralisme a fait faillite, le regard doit se porter résolument vers les véritables objectifs. Notre but est de mobiliser toutes les couches de la population algérienne, d’entraîner même les « mécontents », les « hésitants », même ceux qui sont contre les « inégalités choquantes ». « Des idées fumeuses, voire saugrenues, bouchent notre conscience. En parlant de soulèvement, certains y voient une forme d’insurrection « généralisée », à l’exemple de celle de 1871, étendue à l’ensemble du territoire national. (…) Le but de ce rapport est de préciser la donnée principale de la révolution : la ou les formes de lutte que doit revêtir la lutte de libération. » « Quelle forme prendra la lutte de libération ? La lutte de libération ne sera pas un soulèvement en masse. L’idée de soulèvement en masse est en effet courante. L’homme de la rue pense que le peuple algérien peut facilement détruire le colonialisme grâce à une supériorité numérique : dix contre un. Il suffira de généraliser à l’Algérie entière un soulèvement populaire. (…) En réalité, l’idée de « soulèvement en masse » se fonde sur des souvenirs historiques, au niveau de l’opinion populaire. Les paysans n’oublient pas la grande insurrection de 1871. De père en fils ils ont hérité le regret viscéral que cette insurrection fut circonscrite à la Kabylie, à quelques régions de l’Algérois et du Constantinois. Ils peuvent croire que cette insurrection aurait réussi si elle avait éclaté partout. Il faut préciser tout de suite que cette conception n’est pas partagée par les populations de Kherrata qui ont connu le massacre de mai 1945, ni par celles de Kabylie qui depuis cette date connaissent les répressions les plus dures. Les événements qui ont suivi « l’Ordre du 23 mai 1945 » indiquent à quelles aventures tragiques peuvent conduire des idées archaïques. (…) L’insurrection de 1871 a échoué, moins parce qu’elle était géographiquement limitée qu’en raison de son caractère spontané, improvisé et des conceptions militaires erronées de ses dirigeants. (…) Le soulèvement en masse est une forme de lutte anachronique. La notion de supériorité de la multitude, nous en avons fait l’expérience, a déjà bouché la conscience que devait avoir nos dirigeants des bouleversements engendrés par l’armement moderne dans l’art de se battre pour se libérer. Aux yeux des militants qui ont éprouvé directement les conséquences de « l’Ordre et du Contre-Ordre d’insurrection », l’histoire du « cheval blanc » et du drapeau vert » est plus qu’une anecdote humoristique. (Note : le PPA a donné un ordre d’insurrection, puis l’a décommandé, mais le contrordre serait arrivé trop tard en Kabylie et à Saïda). (…) L’expérience du soulèvement avorté du 23 mai 1945 est plus proche de nous que l’échec de la révolution de 1905, ou la débâcle des patriotes irlandais lors de l’insurrection de Pâques 1916 et du terrorisme qui l’a suivit. De plus, c’est notre propre expérience ; elle a profondément marqué les militants qui l’ont vécue et qui en ont tiré les leçons pour eux-mêmes et pour le parti. En été 1945, le district de la Grande Kabylie reçoit l’ordre d’abattre les candidats aux élections cantonales. Les responsables du district refusent d’exécuter cet ordre. (…) Nous pouvons tuer et prendre le maquis, si le parti a prévu la djihad comme étape suivante. (…) La forme de lutte individuelle conduit à nous mettre en position de moindre efficacité et de moindre résistance. (…) par contre, le terrorisme sous sa forme défensive ou d’appoint, c’est-à-dire le contre-terrorisme, peut jouer un rôle dans le cadre de la guerre populaire, comme en Indochine. (…) La guerre est un instrument de la politique. Les formes du combat libérateur doivent se mesurer à l’aune de la politique. (…) La lutte de libération sera une véritable guerre révolutionnaire. (…) La lutte de libération de l’humanité algérienne sera donc une guerre. Elle assumera les proportions d’un conflit avec la puissance coloniale avec tout son potentiel militaire, économique et diplomatique, donc politique. (…) Aussi la guerre révolutionnaire est la seule forme de lutte adéquate aux conditions qui prévalent dans notre pays. C’est la guerre populaire. Il importe de préciser que nous n’entendons pas par là les levées en masse. Par guerre populaire, nous entendons guerre des partisans menée par les avant-gardes militairement organisées et solidement encadrées. (…) Et d’abord posons-nous la question : quels sont les principes directeurs qu’il faut réunir pour assurer la victoire de cette guerre de libération ? Sur quels éléments doit se baser notre stratégie pour être victorieuse ? (…) Les principes directeurs de notre stratégie sont l’avantage du terrain, la guérilla comme forme de guerre principale, la défense stratégique et non l’offensive, la formation de bases stratégiques (…). Le principe directeur se rapportant à l’unité d’action avec le Maroc et la Tunisie se situe à la charnière des problèmes de stratégie intérieure et de stratégie extérieure. Nous préférons les situer à cette frontière. (…) Cependant, l’Algérie se condamnerait à perdre d’avantage, c’est-à-dire tous les autres atouts, si elle faisait une condition sine qua non d’un dispositif maghrébin préalable. (…) « Les thèses assimilationnistes sont bel et bien enterrées. Même le Parti communiste algérien semble se soumettre devant le puissant courant qui porte nos masses vers la libération. Il court derrière le peuple dont il prétend être l’avant-garde. Il va jusqu’à sacrifier comme bouc émissaire, Amar Ouzegane, son secrétaire général (note : il est présenté comme responsable du soutien du PCA au massacre colonialiste français de Sétif et du Constantinois, décision du PCA et du PCF, qui résulte de la participation du PCF au gouvernement français et de l’alliance contre-révolutionnaire du stalinisme et de l’impérialisme à la fin de la guerre). (…) Cependant, depuis le truquage éhonté des élections d’avril dernier, au vu de la répression qui a précédé et suivi ces truquages, le peuple algérien dans son ensemble a découvert le caractère dérisoire et vain du réformisme, basé sur la légalité coloniale. (…) le patriotisme rural a triomphé dans l’opinion avec la dureté qui caractérise l’oppression subie par les masses rurales : « Ne nous appelez plus aux urnes, donnez nous des armes ». (…) Ici apparaissent les dangereuses faiblesses de l’Organisation Spéciale OS. Nous manquons d’armes et d’argent. (…) Le problème de l’armement doit être le souci majeur du parti. (…) Un appareil émetteur-récepteur nous a coûté 100.000 francs, l’équivalent du budget de fonctionnement mensuel alloué à l’organisation. Aucun sou n’a été consacré par le parti à l’achat d’armements. (…) Nous disposons aujourd’hui de trois organisations toutes structurées à l’échelle nationale. Il y a le MTLD, appareil légal et public. Il y a l’OS, organisation paramilitaire, ultra clandestine. Il y a le PPA, appareil semi clandestin ou prétendu tel. Ces trois structures correspondent au schéma décidé par le Congrès de 1947. (…) Dans des localités, les responsables de l’OS sont à la fois dirigeants des sections locales du MTLD, du PPA et conseillers municipaux. N’ayant pu être remplacés à leurs « fonctions » légales ou semi légales, ces responsables n’ont pas pu se conformer aux directives de l’état-major de l’OS qui leur « fait obligation de se faire oublier » des autorités … des polices et des masses. » « Puisqu’on nous parle souvent de « plan de sécurité », il n’en existe pas d’autre que le maquis. Les militants sont aujourd’hui connus de toute façon. Ils ne peuvent pas échapper aux coups de filet par « la simple vigilance ». Ils doivent pouvoir continuer leurs activités au sein des masses en s’intégrant clandestinement à elles. « « Perspectives « Cette guerre de libération mettra aux prises, nous n’aurons de cesse de le rappeler, une puissance mondiale à une nation désarmée qui de surcroît a été soumise à une politique de dépersonnalisation et d’asservissement pendant plus d’un siècle. (…) La guerre populaire de libération nous donne des atouts. D’abord la force morale d’une cause juste (…) Les vertus guerrières de notre peuple, le mépris du danger, la force de caractère et d’esprit, la persévérance trouveront dans l’Islam bien exploité un élément de mobilisation et de soutien dans les vicissitudes, les revers, le deuil et les « hasards » de la guerre. Ensuite, l’Algérie c’est notre pays. Le peuple algérien connaît ses moindres recoins. Il fait corps avec le relief. La guerre de partisans, avec ses fonctions de commandos dans les villes, ses actions de sabotage généralisées, nous permettra de tirer le maximum de ces atouts, c’est-à-dire de durer et d’atteindre les objectifs de la défense stratégique. (….) Il s’agit de combler nos lacunes et de travailler en profondeur nos masses rurales. Le patriotisme révolutionnaire est dans les campagnes ; la paysannerie pauvre, la paysannerie des khammes, les petits paysans constitueront l’élément moteur de la guerre de libération. Leur tempérament, l’amour patriotique qui s’aiguise dans le nif (note : sentiment de l’honneur) et la « convoitise de la gloire « , leur dévouement fanatique, gage de fermeté et d’obstination, toutes qualités et force d’âme qui les ont rendu jadis et les rendront encore maîtres dans l’art de la guérilla. (…) la nature même chez nous de l’oppression coloniale de même que la répression sous toutes ses formes, économique, policière, terroriste, administrative, ont atteint des paliers exaspérants. D’où la véhémence du mécontentement général. Aujourd’hui, la conscience révolutionnaire consiste à exploiter l’impasse légaliste et les fiascos réformistes afin de familiariser les masses avec l’idée d’une véritable guerre et faire ainsi du recours à la violence non pas un geste de désespoir, de colère et de révolte, mais un geste révolutionnaire qui doit mener à la victoire. (…) « Le mot d’ordre « La terre à ceux qui la libèrent » qui correspond aux aspirations de nos masses rurales aura un effet multiplicateur, c’est-à-dire durablement mobilisateur. Le slogan quémandeur « La terre à ceux qui la travaillent » est sans effet (…) Il importe de bétonner notre implantation rurale. Il faudra tirer avantage de l’influence des notabilités acquises au mouvement pour structurer les paysans. « Nous voulons trois choses : des armes ! encore des armes ! toujours des armes ! La stratégie du harcèlement qui suppose des séries de petites attaques ne peut remplir son objet sans armes individuelles, pistolets mitrailleurs, fusils mitrailleurs, mitrailleuses légères, grenades offensives, grenades anti-chars. La stratégie de désorganisation de l’infrastructure coloniale, de dislocation économique et de destruction des voies de communication, suppose également les techniques d’explosifs les plus appropriées. Il est indispensable d’avoir dans chaque région des stocks de guerre. (…) Malgré les sacrifices des masses et la générosité des militants, le parti ne pourra au mieux que se procurer les ressources de subsistance à l’intérieur du pays. C’est à l’extérieur que nous devons nous approvisionner. (…) Une équipe doit être chargée de trouver les armes et les finances qu’exige la conjoncture. (…) Certains nous consentiraient un emprunt par solidarité sentimentale, anti-coloniale ou par communion de lutte contre l’impérialisme ; l’intérêt, le calcul n’y est peut-être pas totalement absent. Ils pourraient escompter des avantages politiques à plus ou moins long terme. » « La proclamation de l’indépendance du Viet Minh, la guerre de libération qui se déroule au Tonkin, la résistance de l’Indonésie, les événements de Madagascar, le revirement anglo-saxon en faveur de l’indépendance libanaise et syrienne, autant de faits qui illustrent la puissance du phénomène anti-colonial. (…) Cette force « émancipatrice » est vitale du point de vue strictement militaire, par la dispersion de la puissance et des efforts du colonialisme et l’affaiblissement de son potentiel économique. (…) « Nul doute que la résistance du Maghreb sensibilisera les musulmans au plus haut point. L’Islam est un facteur mobilisateur sur le plan moral et affectif. Il peut et doit apporter une contribution décisive dans la lutte de libération des peuples coloniaux. Aucun élément constitutif de cette force vitale ne doit être négligé, pour user et détruire la force vitale du colonialisme. » « Depuis quelques mois, la guerre froide sévit. L’Algérie, le Maghreb, est dans la zone d’influence occidentale. Jamais les USA ne permettront qu’il passe du côté de l’Est. Gardons-nous d’apriorismes idéologiques et de slogans sentimentaux créés en dehors de l’espace et du temps. L’efficience révolutionnaire commande le séreux et la prudence dans le verbe. » Rapport, rédigé en 1948 par Aït Ahmed et Ben Bella, dirigeants de l’OS, et adopté par Messali Hadj et le PPA, avant d’être appliqué comme stratégie par le FLN, issu de l’OS.

La suite...

Quand la "justice" française s’acharnait contre Messali Hadj et l’ENA

La répression contre l’E.N.A.

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2 Messages de forum

  • Ce quia livré la révolution algérienne au nationalisme petit bourgeois, ce n’est nullement l’évolution sociale et politique "naturelle" mais la trahison du courant stalinien car, au départ, les seuls à prôner la révolution contre le colonialisme étaient les communistes liés à Lénine et Trotsky.

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  • Documents historiques de la révolution nationale algérienne 17 octobre 2014 08:01, par Robert Paris

    Lier le mouvement d’émancipation des peuples nord-africains à la lutte de la classe ouvrière française

    Messali Hadj

    Message au Cercle Zimmerwald

    Publié dans La Révolution prolétarienne, février 1954.

    Chers camarades,
    Je profite de cette magnifique occasion pour envoyer à l’assemblée générale du cercle Zimmerwald parisien mes souhaits de réussite et aussi toute ma sympathie et mon amitié.Je le fais avec d’autant plus de plaisir qu’il y a à la direction de cette tribune internationale des figures parfaitement sympathiques que j’ai eu l’honneur de connaître dans ma vie de vieux militant. Certaines d’entre elles sont venues tout près de moi,au moment de la répression,pour me manifester et leur solidarité et leur concours.

    Par cette action, ces camarades et moi avons,dans le passé, jeté un pont entre l’Afrique du Nord opprimée et la classe ouvrière française.

    Ce sentiment de lier le mouvement d’émancipation nord-africain aux luttes de la classe ouvrière française a dominé toute mon activité et cela malgré d’énormes difficultés et quelquefois une incompréhension de la part du peuple français. J’estime que ce sentiment,qui a animé l’action des mouvements politiques nord-africains, nés au sein du peuple français,issus des bords de la Seine,trouve aujourd’hui toute sa raison d’être en tenant compte de la situation internationale face au problème colonial. C’est pourquoi je crois qu’il est absolument indispensable que le problème nord-africain qui géographiquement, économiquement et stratégiquement touche de très près la classe ouvrière française doit se trouver au centre des préoccupations du peuple français. Le développement de l’aviation et des moyens de production et de répression unit avec une grande rapidité Paris-Alger-Tunis-Rabat et Dakar. L’impérialisme qui dispose de ces moyens d’action, de déplacement et de liaison peut avec une facilité extraordinaire se jouer des mouvements d’émancipation de ces peuples opprimés et même de la classe ouvrière. C’est pour toutes ces considérations que le cercle Zimmerwald, qui lutte contre la guerre, pour la paix et la libération de l’Homme,doit à mon avis, et dans la mesure des ses possibilités,accorder une place importante au problème colonial d’une façon générale et au problème nord-africain d’une façon particulière. Il y a à peu près un demi-million de Nord-Africains en France. Et seulement dans la région parisienne il y a près de 150 000 Algériens. Chassés de leur pays à la suite d’une expropriation et d’une exploitation honteuses, ils vivent maintenant un peu en marge du peuple français. Cette situation n’échappe point à l’impérialisme qui veut par tous les moyens les isoler de la classe ouvrière en orchestrant contre eux sa presse servile et son appareil répressif. D ’où l’assassinat de six travailleurs algériens à l’occasion de la manifestation du 14 juillet 1953. Cette machination policière a été le départ de la mise en branle d’une répression qui pénètre dans tous les foyers nord-africains en France.

    On ne sait ce que l’impérialisme prépare contre les travailleurs nord-africains. La répression sanglante en Tunisie, au Maroc et en Algérie, les milliers d’arrestations, les assassinats et les enlèvements sont autant d’événements qui indiquent que le colonialisme,qui grâce aux dollars a repris du poil de la bête,veut mettre au pas tous les mouvements d’émancipation pour ensuite mater la classe ouvrière française.

    Si le pont dont il est question au début de ce message avait véritablement existé en août dernier au moment des grèves, il était facile de profiter des événements nés à la suite de la déposition du Sultan, pour lier à la fois les grèves au mouvement de protestation qui a agité des millions de parias nord-africains.

    Si les grèves d’août dernier ne sont qu’une explosion d’un régime et de même le mécontentement nord-africain, qui ne peut que se développer, on peut dire que cet état de choses tant en France qu’en Afrique du Nord, doit évoluer vers une solution commune, effective et féconde.

    En conséquence, la classe ouvrière française a besoin dans sa lutte contre le capitalisme des forces des peuples nord-africains en lutte contre l’impérialisme et vice versa.

    Pour cela tous les cercles où se discutent les problèmes touchant les intérêts de la classe ouvrière et de l’internationalisme se doivent également de lier à leurs propres problèmes les problèmes propres des Nord-Africains.

    Animé du souci permanent de lier le mouvement d’émancipation des peuples nord-africains à la lutte de la classe ouvrière française, et considérant la nécessité qu’il y a pour tous de procéder à un rapprochement et à une compréhension des uns et des autres et désirant opposer des forces organisées au colonialisme, je propose en ma qualité de président d’honneur du cercle Zimmerwald de Niort que le problème nord-africain figure parmi les autres problèmes cités dans votre programme.

    Je serai très content de voir le cercle Zimmerwald de Paris, comme cela se passe à Niort, faire des conférences et préparer des contacts entre la France et l’Afrique du Nord.

    Je suis convaincu qu’une telle activité peut non seulement faire oeuvre d’explication des problèmes nord-africains mais encore développer l’internationalisme.

    Je considère cela comme une oeuvre de désintoxication contre la propagande colonialiste entretenue par les journaux, la radio et la finance.

    Je profite de cette occasion pour adresser au cercle Zimmerwald de Niort mes remerciements et ma gratitude pour l’action qu’il a mené dans le domaine anticolonial d’explication et d’information, et même d’action.

    Recevez, chers camarades, mes salutations fraternelles et révolutionnaires.

    Messali Hadj

    proscrit en résidence forcée à Niort

    Le 15 janvier 1954

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