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Poésies sur la Première Guerre Mondiale - Matière et Révolution
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Poésies sur la Première Guerre Mondiale

samedi 20 février 2016, par Robert Paris

En guise de crachat à la gueule de tous les assassins, des nazis au sociaux-démocrates, qui nous chantent la "grande fraternité des tranchées"...

Poésies sur la Première Guerre Mondiale, dite “Grande Guerre” parce que la grande boucherie ricane cyniquement sur les « petites guéguerres »

« Au secours ! On assassine des hommes ! »

Roland Dorgelès, Les croix de bois

Tout n’est peut-être pas perdu, de René Arcos

Tout n’est peut-être pas perdu

Puisqu’il nous reste au fond de l’être

Plus de richesses et de gloire

Qu’aucun vainqueur n’en peut atteindre ;

Plus de tendresse au fond du cœur

Que tous les canons ne peuvent de haine

Et plus d’allégresse pour l’ascension

Que le plus haut pic n’en pourra lasser

Peut-être que rien n’est perdu

Puisqu’il nous reste ce regard

Qui contemple au-delà du siècle

L’image d’un autre univers.

Rien n’est perdu puisqu’il suffit

Qu’un seul de nous dans la tourmente

Reste pareil à ce qu’il fut

Pour sauver tout l’espoir du monde.

Les Morts…, de René Arcos

Le vent fait flotter

Du même côté

Les voiles des veuves

Et les pleurs mêlés

Des mille douleurs

Vont au même fleuve.

Serrés les uns contre les autres

Les morts sans haine et sans drapeau,

Cheveux plaqués de sang caillé,

Les morts sont tous d’un seul côté.

Dans l’argile unique où s’allie sans fin

Au monde qui meurt celui qui commence

Les morts fraternels tempe contre tempe

Expient aujourd’hui la même défaite.

Heurtez-vous, ô fils divisés !

Et déchirez l’Humanité

En vains lambeaux de territoires,

Les morts sont tous d’un seul côté.

Car sous la terre il n’y a plus

Qu’une patrie et qu’un espoir

Comme il n’y a pour l’Univers

Qu’un combat et qu’une victoire.

Désir, de Guillaume Apollinaire

Mon désir est la région qui est devant moi

Derrière les lignes boches

Mon désir est aussi derrière moi

Après la zone des armées

Mon désir c’est la butte du Mesnil

Mon désir est là sur quoi je tire

De mon désir qui est au-delà de la zone des armées

Je n’en parle pas aujourd’hui mais j’y pense

Butte du Mesnil je t’imagine en vain

Des fils de fer des mitrailleuses des ennemis trop sûrs d’eux

Trop enfoncés sous terre déjà enterrés

Ca ta clac des coups qui meurent en s’éloignant

En y veillant tard dans la nuit

Le Decauville qui toussote

La tôle ondulée sous la pluie

Et sous la pluie ma bourguignotte

Entends la terre véhémente

Vois les lueurs avant d’entendre les coups

Et tel obus siffler de la démence

Ou le tac tac tac monotone et bref plein de dégoût

Je désire

Te serrer dans ma main Main de Massiges

Si décharnée sur la carte

Le boyau Goethe où j’ai tiré

J’ai tiré même sur le boyau Nietzsche

Décidément je ne respecte aucune gloire

Nuit violente et violette et sombre et pleine d’or par moments

Nuits des hommes seulement Nuit du 24 septembre

Demain l’assaut

Nuit violente ô nuit dont l’épouvantable cri profond devenait

plus intense de minute en minute

Nuit qui criait comme une femme qui accouche

Nuit des hommes seulement

Guerre, de Guillaume Apollinaire

Rameau central de combat

Contact par l’écoute

On tire dans la direction " des bruits entendus "

Les jeunes de la classe 1915

Et ces fils de fer électrisés

Ne pleurez donc pas sur les horreurs de la guerre

Avant elle nous n’avions que la surface

De la terre et des mers

Après elle nous aurons les abîmes

Le sous-sol et l’espace aviatique

Maîtres du timon

Après après

Nous prendrons toutes les joies

Des vainqueurs qui se délassent

Femmes Jeux Usines Commerce

Industrie Agriculture Métal

Feu Cristal Vitesse

Voix Regard Tact à part

Et ensemble dans le tact venu de loin

De plus loin encore

De l’Au-delà de cette terre

A l’Italie, de Guillaume Apolllinaire

L’amour a remué ma vie comme on remue la terre dans la zone des armées

J’atteignais l’âge mûr quand la guerre arriva

Et dans ce jour d’août 1915 le plus chaud de l’année

Bien abrité dans l’hypogée que j’ai creusé moi-même

C’est à toi que je songe Italie mère de mes pensées

Et déjà quand von Kluck marchait sur Paris avant la Marne

J’évoquais le sac de Rome par les Allemands

Le sac de Rome qu’ont décrit

Un Bonaparte le vicaire espagnol Delicado et l’Arétin

Je me disais

Est-il possible que la nation

Qui est la mère de la civilisation

Regarde sans la défendre les efforts qu’on fait pour la détruire

Puis les temps sont venus les tombes se sont ouvertes

Les fantômes des Esclaves toujours frémissants

Se sont dressés en criant SUS AUX TUDESQUES

Nous l’armée invisible aux cris éblouissants

Plus doux que n’est le miel et plus simples qu’un peu de terre

Nous te tournons bénignement le dos Italie

Mais ne t’en fais pas nous t’aimons bien

Italie mère qui es aussi notre fille

Nous sommes là tranquillement et sans tristesse

Et si malgré les masques les sacs de sable les rondins nous tombions

Nous savons qu’un autre prendrait notre place

Et que les Armées ne périront jamais

Les mois ne sont pas longs ni les jours ni les nuits

C’est la guerre qui est longue

Italie

Toi notre mère et notre fille quelque chose comme une sœur

J’ai comme toi pour me réconforter

Le quart de pinard

Qui met tant de différence entre nous et les Boches

J’ai aussi comme toi l’envol des compagnies de perdreaux des 75

Comme toi je n’ai pas cet orgueil sans joie des Boches et je sais rigoler

Je ne suis pas sentimental à l’excès comme le sont ces gens sans mesure que leurs actions dépassent sans qu’ils sachent s’amuser

Notre civilisation a plus de finesse que les choses qu’ils emploient

Elle est au-delà de la vie confortable

Et de ce qui est l’extérieur dans l’art et l’industrie

Les fleurs sont nos enfants et non les leurs

Même la fleur de lys qui meurt au Vatican

La plaine est infinie et les tranchées sont blanches

Les avions bourdonnent ainsi que des abeilles

Sur les roses momentanés des éclatements

Et les nuits sont parées de guirlandes d’éblouissements

De bulles de globules aux couleurs insoupçonnées

Nous jouissons de tout même de nos souffrances

Notre humeur est charmante l’ardeur vient quand il faut

Nous sommes narquois car nous savons faire la part des choses

Et il n’y a pas plus de folie chez celui qui jette les grenades que chez celui qui plume les patates

Tu aimes un peu plus que nous les gestes et les mots sonores

Tu as à ta disposition les sortilèges étrusques le sens de la majesté héroïque et le courageux honneur individuel

Nous avons le sourire nous devinons ce qu’on ne nous dit pas nous sommes démerdards et même ceux qui se dégonflent sauraient à l’occasion faire preuve de l’esprit de sacrifice qu’on appelle la bravoure

Et nous fumons du gros avec volupté

C’est la nuit je suis dans mon blockhaus éclairé par l’électricité en bâton

Je pense à toi pays des 2 volcans

Je salue le souvenir des sirènes et des scylles mortes au moment de Messine

Je salue le Colleoni équestre de Venise

Je salue la chemise rouge

Je t’envoie mes amitiés Italie et m’apprête à applaudir aux hauts faits de ta bleusaille

Non parce que j’imagine qu’il y aura jamais plus de bonheur ou de malheur en ce monde

Mais parce que comme toi j’aime à penser seul et que les Boches m’en empêcheraient

Mais parce que le goût naturel de la perfection que nous avons l’un et l’autre si on les laissait faire serait vite remplacé par je ne sais quelles commodités dont je n’ai que faire

Et surtout parce que comme toi je sais je veux choisir et qu’eux voudraient nous forcer à ne plus choisir

Une même destinée nous lie en cette occase

Ce n’est pas pour l’ensemble que je le dis

Mais pour chacun de toi Italie

Ne te borne point à prendre les terres irrédentes

Mets ton destin dans la balance où est la nôtre

Les réflecteurs dardent leurs lueurs comme des yeux d’escargots

Et les obus en tombant sont des chiens qui jettent de la terre avec leurs pattes après avoir fait leurs besoins

Notre armée invisible est une belle nuit constellée

Et chacun de nos hommes est un astre merveilleux

Ô nuit ô nuit éblouissante

Les morts sont avec nos soldats

Les morts sont debout dans les tranchées

Ou se glissent souterrainement vers les Bien-Aimées

Ô Lille Saint-Quentin Laon Maubeuge Vouziers

Nous jetons nos villes comme des grenades

Nos fleuves sont brandis comme des sabres

Nos montagnes chargent comme cavalerie

Nous reprendrons les villes les fleuves et les collines

De la frontière helvétique aux frontières bataves

Entre toi et nous Italie

Il y a des patelins pleins de femmes

Et près de coi m’attend celle que j’adore

Ô Frères d’Italie

Ondes nuages délétères

Métalliques débris qui vous rouillez partout

Ô frères d’Italie vos plumes sur la tête

Italie

Entends crier Louvain vois Reims tordre ses bras

Et ce soldat blessé toujours debout Arras

Et maintenant chantons ceux qui sont morts

Ceux qui vivent

Les officiers les soldats

Les flingots Rosalie le canon la fusée l’hélice la pelle les chevaux

Chantons les bagues pâles les casques

Chantons ceux qui sont morts

Chantons la terre qui bâille d’ennui

Chantons et rigolons

Durant des années

Italie

Entends braire l’âne boche

Faisons la guerre à coups de fouets

Faits avec les rayons du soleil

Italie

Chantons et rigolons

Durant des années

Hymne aux anciens combattants patriotes, de Benjamin Péret

Regardez, comme je suis beau

J’ai chassé la taupe dans les Ardennes

pêché la sardine sur la côte belge

Je suis un ancien combattant

Si la Marne se jette dans la Seine

c’est parce que j’ai gagné la Marne

S’il y a du vin en Champagne

c’est parce que j’y ai pissé

J’ai jeté ma crosse en l’air

mais les tauben m’ont craché sur la gueule

c’est comme ça que j’ai été décoré

Vive la république

J’ai reçu des pattes de lapin dans le cul

j’ai été aveuglé par des crottes de bique

asphyxié par le fumier de mon cheval

alors on m’a donné la croix d’honneur

Mais maintenant je ne suis plus militaire

les grenades me pètent au nez

et les citrons éclatent dans ma main

Et pourtant je suis un ancien combattant

Pour rappeler mon ruban

je me suis peint le nez en rouge

et j’ai du persil dans le nez

pour la croix de guerre

Je suis un ancien combattant

regardez comme je suis beau

Epitaphe sur un monument aux morts de la guerre, de Benjamin Péret

Le général nous a dit

le doigt dans le trou du cul

L’ennemi

est par là Allez

C’était pour la patrie

Nous sommes partis

le doigt dans le trou du cul

La patrie nous l’avons rencontrée

le doigt dans le trou du cul

La maquerelle nous a dit

le doigt dans le trou du cul

Mourez ou

sauvez-moi

le doigt dans le trou du cul

Nous avons rencontré le kaiser

le doigt dans le trou du cul

Hindenburg Reischoffen Bismarck

le doigt dans le trou du cul

le grand-duc X Abdul-Amid Sarajevo

le doigt dans le trou du cul

des mains coupées

le doigt dans le trou du cul

Ils nous ont cassé les tibias

le doigt dans le trou du cul

dévoré l’estomac

le doigt dans le trou du cul

percé les couilles avec des allumettes

le doigt dans le trou du cul

et puis tout doucement

nous sommes crevés

le doigt dans le trou du cul

Priez pour nous

le doigt dans le trou du cul

Petite chanson des mutilés, de Benjamin Péret

Prête-moi ton bras

pour remplacer ma jambe

Les rats me l’ont mangée

à Verdun (bis)

à Verdun

J’ai mangé beaucoup de rats

mais ils ne m’ont pas rendu ma jambe

c’est pour cela qu’on m’a donné la croix de guerre

et une jambe de bois (bis )

et une jambe de bois

La peste tricolore, de Benjamin Péret

Issu d’un vomissement dans un pot de chambre bleu

Chiappe la vieille chique sucée et ressucée

se rabougrit en séchant

Déjà tout enfant il empestait le gendarme

que les bandits de son dépotoir tuent comme un cafard sous une fesse

et les autres le traitaient de chien galeux

Plus tard

plus rabougri encore

il fermenta longuement

dans la fosse où l’on fait les flics

qui deviendront un si beau jeu de massacre

Enfin un jour

qu’on vidait dans la préfecture

la répugnante poubelle du ministère de l’intérieur

la tête enfouie dans un vieux soulier d’inspecteur

dont la puanteur l’émerveillait

on découvrit Chiappe entre deux trognons de choux pourris

et l’on fit de lui le chef des assassins

car

fumier professionnel

dont le sex-appeal enivre les mouches et les égouts

il ne pouvait que haïr le balai qui le nettoiera

la barricade de balais qui écrasaient les crânes des chiens noirs

pour venger Sacco et Vanzetti

Pour lui tout était bon

l’ordure qui vient de droite

comme les déjections de la gauche

tout pourvu qu’il restât à la tête de ses maquereaux ivres

avec sa puante femelle

nageant dans les latrines des gardiens de la matraque

Je serai dans la rue

dit-il le jour où il fut craché

avec tous les rats pesteux qui envahiront la place de la Concorde

et je répandrai l’épidémie

Ah que la grenade et la mitraille

n’ont-elles supprimé des milliers de ces gonocoques

Ah que n’a-t-on rôti dans un kiosque incendié

le sanglant avorton qui l’avait fait flamber

La loi Paul Boncour, de Benjamin Péret

Partez chiens crevés pour amuser les troupes

et vous araignées pour empoisonner les ennemis

Le communiqué du jour rédigé par des singes tabétiques

annonce

le 22e corps d’armée de punaises

a pénétré dans les lignes ennemies sans coup férir

À la prochaine guerre

les nonnes garderont les tranchées pour le plaisir des rengagés

et pour se faire trouer l’hostie à coup de balai

Et les enfants au biberon

pisseront du pétrole enflammé sur les bivouacs ennemis

Pour avoir hoqueté dans ses langes

un héros de trois mois aura les mains coupées

et la légion d’honneur tatouée sur les fesses

Tout le monde fera la guerre

hommes femmes enfants vieillards chiens chats cochons

puces hannetons tomates ablettes perdrix et rats crevés

tout le monde

Des escadrons de chevaux sauvages

d’une ruade chasseront les canons de l’adversaire

Et quelque part la ligne de feu sera gardée par des putois

dont l’odeur conduite par un vent propice

asphyxiera des régiments entiers

mieux qu’un pet épiscopal

Alors les hommes qui écrasent les sénateurs comme une crotte

de chien

se regardant dans les yeux

riront comme les montagnes

obligeront les curés à tuer les derniers généraux avec leurs croix

et à coups de drapeaux

massacreront les curés comme un amen

Peau de Tigre, de Benjamin Péret

Hélas le tigre des latrines

n’est plus que le paillasson de l’endroit

Faisons erreur mes amis

le paillasson vaut les w. c. qu’il régentait

mais notre merde vaut mieux que lui

Il est mort

le suif séché par les lampions

de la victoire de la grippe espagnole

Vieil animal oublié dans une cave

rien ne lui manquait

pas même l’haleine fétide des résidus de goupillon

et des habitués de caserne

Les trois couleurs au bout du nez

tendu par un fil de fer barbelé

il affirmait qu’il remontait le moral des troupes

Il est crevé

Asticots Jusqu’au bout

Dévorez cette charogne

et que ses os soient les sifflets de la révolution

Vie de l’assassin Foch, de Benjamin Péret

Un jour d’une mare de purin une bulle monta

et creva

À l’odeur le père reconnut

Ce sera un fameux assassin

Morveux crasseux le cloporte grandit

et commença à parler de Revanche

Revanche de quoi Du fumier paternel

ou de la vache qui fit le fumier

À six ans il pétait dans un clairon

À huit ans deux crottes galonnaient ses manches

Un jour d’une mare de purin une bulle monta

À dix ans il commandait aux poux de sa tête

et les démangeaisons faisaient dire à ses parents

Il a du génie

À quinze ans un âne le violait

et ça faisait un beau couple

Il en naquit une paire de bottes avec des éperons

dans laquelle il disparut comme une chaussette sale

Ce n’est rien dit le père

son bâton de maréchal est sorti de la tinette

C’est le métier qui veut cela

Le métier était beau et l’ouvrier à sa hauteur

Sur son passage des geysers de vomissements jaillissaient

et l’éclaboussaient

Il eut tout ce qu’on fait de mieux dans le genre

des dégueulis bilieux de médaille militaire

et la vinasse nauséabonde de la légion d’honneur

qui peu à peu s’agrandit

Ce mou de veau soufflé s’étalait

et faisait dire aux passants pendant la guerre

C’est un brave Il porte ses poumons sur sa poitrine

Tout alla bien jusqu’au jour où sa femme recueillit

le chat de la concierge

On avait beau faire

le chat se précipitait sur le mou de veau

dès qu’il apparaissait

et finalement c’était fatal il l’avala

Sans mou de veau Foch n’était plus Foch

et comme un boucher il creva d’une blessure de cadavre

Le Pacte des Quatre, de Benjamin Péret

Quatre pouilleux dansaient devant un beefsteak

Et à mesure qu’ils dansaient leurs poux tombaient par terre

Je suis français dit l’un

léger et vif comme un flic assommant un ouvrier

et si j’ai le sang bleu et un mal blanc c’est parce que mon nez est rouge

Je suis anglais dit le second

et depuis que la livre baisse je sens mes pieds s’étaler comme un vieux brie

Je suis italien dit le troisième

heureusement que j’ai le pape comme nouille

depuis que le macaroni fait des tubes de mitrailleuses

Je suis allemand dit le dernier

Fasciste répondit l’écho des latrines

Et sous chacun de ces messieurs

un peu d’urine s’écoulait

dessinant pour l’Allemand une carte sans l’asticot du corridor

pour l’Italien un horizon de faisceaux graisseux

pour le Français la rive gauche du Rhin

pour l’Anglais un Mississipi de livres sterling

Merde dit le Français qui mangea le nez de l’Italien

cependant que l’Allemand crachait dans l’oreille de l’Anglais

et bientôt on ne vit plus qu’un petit tas de généraux

auréolés de mouches

qui tournoyaient autour des quatre drapeaux

plantés dans leurs fesses

La Société des Nations, de Benjamin Péret

Or en ce temps-là les pissotières marchant au pas cadencé

se retrouvaient à Genève

La plus vieille et la plus sale disait

je suis la France

et cette autre dont l’ardoise était couverte d’excréments

je suis l’Allemagne

Une troisième que recouvraient les hosties avalées par les papes

hurlait dans un bec Auer

L’Italie c’est moi

Et la pissotière anglaise était pleine de débris de bibles

d’autres espagnole avec des fragments de cigares

grecque portée par des changeurs accroupis

et d’autres encore tendues de beefsteaks saignants

Toutes se réunissaient à Genève au bord de la tinette du lac

À tout instant des généraux y puisaient à pleins seaux

un liquide gluant comme leur gloire

qu’ils versaient dans la pissotière de leur pays

et chacune criait

Je ne suis donc pas crevée

Briand crevé, de Benjamin Péret

Enfin ce sperme mal bouilli jaillit du bordel maternel

un rameau d’olivier dans le cul

Terrine d’eaux grasses

coiffant le chou-fleur socialiste

qui se frottait les fesses

sur le drapeau français

en pétant

La France est le roi des animaux

le pays des capotes anglaises

Vive la France

et les chiens décorés

du sang des 1 500 000 morts

qui enrichirent des ventres ballonnés

Voilà Monsieur Briand

CHŒUR DES PACIFIQUES COLOMBES MERDEUSES

Enfin il est mort d’avoir léché la merde qui nous recouvre

O merde bénie que n’étais-tu plus grasse et plus sale

pour étouffer plutôt ce sinistre Briand

Colombes pour les sots

nous ne sommes que des vautours

et pissons sabres et goupillons

Les canons de M. Briand ont défoncé notre pauvre petit cul

CHŒUR DES ANGES SODOMISÉS

Jamais nous ne lui pardonnerons de les avoir oubliés là

pour désarmer la France

CHŒUR DES CURETONS

Maintenant qu’il est crevé nous pouvons dire

qu’il était notre frère comme le porc et le rat pesteux

Comme nous il se vautrait dans l’ordure et le fumier

et maintenant qu’il est crevé

nous lui rendons cette ordure avec notre bénédiction

Seigneur bénissez-nous avec le balai des cabinets

comme nous l’avons béni avec du poisson pourri

BRIAND

Certes j’ai bien mérité cet hommage

POINCARÉ

Et moi plus encore

car si tu trembles devant tes cadavres

les miens se réjouissent

Vivent les grands cimetières avec les croix de bois

et vive la prochaine guerre

avec ses ventres ouverts et ses corps écharpés

BRIAND

J’ai bien mérité cet hommage

et la puante patrie reconnaissante

peut être fière de ma charogne

qui n’a pas de sang sur les mains

CHŒUR DES OUVRIERS TRAHIS

Dommage qu’il soit mort trop tôt

notre guillotine n’aurait jamais si bien fonctionné

Heureusement qu’il nous reste des banquiers des généraux

des députés des évêques

La mort Héroïque du Lieutenant Condamine de la Tour, de Benjamin Péret

Depuis sept siècles Condamine de la Tour

les bras en aiguilles de pendule

marquant neuf heures un quart

debout sur son bouc tricolore

commandait ses quatorze homards

Dans sa cervelle percée les brises chantaient

Descendras-tu cochon de vendu

Mais du ciel noir comme le front de ses pères

aucune langouste ne venait secourir ses homards

Seul parfois le bref éclat d’un ongle

l’avertissait que les marmites changeaient de sexe

et que les laitues perdant leurs oreilles

accouraient lui demander le secret de ses poils

Soudain dans l’air barbu

un clou s’enfonça avec un bruit de ténèbres

un clou bleu et vert comme un matin de printemps

2 437 punaises sortirent de son nez

4 628 lampions pénétrèrent dans ses oreilles

Il cria

Moi Condamine de la Tour je cherche des massacres

des enfants dans des souliers de nuages

et le soldat inconnu dans le placard

Mais Jésus a jeté le soldat inconnu dans sa poubelle

et les porcs l’ont mangé

et les Alsaciens ont mangé les porcs

C’est ainsi que tu as grandi Condamine de la Tour

que tu as grandi comme un porc

et le nombril du soldat inconnu est devenu le tien

Mais aujourd’hui Jésus a mis ses pieds sales dans ta gidouille

qui lui sert de sabot

les deux pieds dans le même sabot

C’est pour cela qu’on l’a fait dieu

et que ses curés ont des chaussures

semblables à leur visage

Pourris Condamine de la Tour

Avec tes yeux le pape fera deux hosties

pour ton sergent marocain

et ta queue deviendra son bâton de maréchal

Pourris Condamine de la Tour

Pourris ordure sans os

Je ne mange pas de ce pain-là, de Benjamin Péret

Les trois couleurs au bout du nez

Tendu par un fil de fer barbelé

il affirmait qu’il remontait le moral des troupes

Il est crevé

Asticots jusqu’au bout

Dévorez cette charogne

et que ses os soient les sifflets de la révolution

L’adieu à la patrie, de Luc Durtain

Cet homme fort, carré

Mais voûté, lent, de l’usure au cuir des joues

Et le regard alourdi par la paupière qui pèse,

Incertain dans ses frusques civiles d’il y a cinq ans, trop amples :

Il fait, au sol de la patrie,

Un pas, le dernier…

Et, soudain,

Il s’est rappelé tous ses pas suprêmes : Celui qu’il fit hors des siens,

Hors de lui-même, hors de la vie,

L’an quatorze, au seuil

De la caserne carrée comme un devoir ;

Celui qu’il fit, mille, vingt mille

Fois de suite, par delà

Le bout de ses forces disjointes,

Jambes inégales, regard manchot,

Reins qu’écrasent les monts du sac

Et poitrine échappée, battante

Comme un oiseau, et bouche ouverte

Comme un poisson noyé dans l’air -à la

Relève du Mort-Homme, à la

Relève des Hurlus, à Tahure ;

Et ce pas tombé dans l’immense flamme

Subite, le choc,

Puis l’obscur qui avait duré des semaines Et où s’était peu à peu créé l’hôpital –

Ce dernier pas du temps où il fut allègre.

L’homme, aujourd’hui, avance le pied au delà du quai :

Et dans la moitié du pas il y a la France,

Dans l’autre moitié, l’élément

Éternel, infini, la mer.

Ça n’est rien que pour une pêche au large,

Mais c’est la première fois depuis cinq ans

Qu’il quitte son pays, qu’il en est libre…

Il lui semble soudain qu’il part pour toujours.

Voilà. Les maisons du port

Reculent en lui faisant face :

Il est si content qu’il s’en étonne

Qu’elles ne lui tournent pas le dos pour s’en aller plus vite.

Voilà les rochers debout : il leur trouve

De drôles de têtes, fâchées

De le voir partir, des têtes de gendarmes.

- « Vos papiers ? » Il se tâterait presque. Et il rit.

Ah, mais oui, il part !

Il part comme le cri part de la poitrine.

Le coteau, face penchée,

Avec une longue barbe de pins qui descend

Et quatre galons de murs au manteau,

Le regarde comme son commandant qui est mort.

Et ça fait qu’il lui semble que, derrière,

Cette cime qui se détourne, c’est son propre père.

Il part.

Derrière encore, crânes chevelus,

Pelés, ou chauves,

Toutes les têtes des ancêtres.

Elles se montrent l’une après l’autre

Les chaînes de montagnes comme des raisons ;

Elles tiennent ensemble et s’élèvent

Au dessus des apparences, en affirmant.

Mais, peu à peu, tout cela s’abaisse.

Qu’est-ce qui sort de lui ? On dirait

Que les vagues s’échappent de son âme,

Une cataracte de casques bleus

Qui repousse cette terre là-bas, au loin.

Des vagues. Des vagues.

Ça passe. Ça passe.

Et la patrie, là-bas, n’est plus qu’une poutre,

Et la patrie, là-bas, n’est plus qu’un cure-dents.

Et voilà qui viennent du large,

Du ciel, du soleil,

Des milliers, des milliers,

Des mille de millions

De vagues brillantes, diamantées,

Libres, libres comme des lumières.

Elles dansent, elles chantent.

Il leur tend les bras et il pleure.

L’illumination, de Luc Durtain

La grand’route est énormément blanche

Et, vrai, si trop fort, qu’on ne peut

Dire : ça cligne aveugle.

Ça se troue, puis se dresse blanc.

À droite, à gauche, l’Avril terrible :

Amandiers, oliviers, près, pins,

Cailloux, blés verts, figuiers et roches.

Ça tressaille en l’œil comme, au fond

D’un crible, les couleurs des graines.

Les lignes, les idées se raturent :

Pourtant, c’est coulé d’un seul bloc,

Et même, tout de même, si l’on regarde,

C’est net et finement dessiné.

Cet homme en capote horizon

Dont sur la route la face semble noire,

Noire comme ses dents, noire comme son rire,

Cet homme qui rentre chez lui, lentement,

Traînant la mémoire du frère tué,

De la femme partie et deux jambes

Plus vieilles que lui, d’âge inégal

(La plus moche, c’est la sciatique d’Ypres,

La moins pire, celle du shrapnell de Reims),

Cet homme, ébloui tristement,

Se rappelle soudain comme en rêve…

Est-ce qu’il n’a pas déjà connu cela :

Une route dans un vertige

Perpétuel et un soleil,

Deux, trois, quatre, cinq soleils des années

Qui s’ajoutent au dos sur le sac ?

Des deux côtés, haut comme la jambe,

Un mur que l’on pourrait sauter

Mais qui vous a, comme une prison.

Et, des deux parts, le monde splendide,

Foisonnant, et plein, et précis,

L’immense monde gaillard qui s’en fiche ?…

Comme la fatigue, la chaleur,

La lumière réveillent ses longues fièvres,

Il trouve tout à coup bien simples

Les cinq années qu’il vient de vivre,

Et comprend soudain parfaitement

Ce qu’il faut être fou pour comprendre.

Tu vas te battre, de Marcel Martinet

Tu vas te battre.

Quittant

L’atelier, le bureau, le chantier, l’usine,

Quittant, paysan,

La charrue, soc en l’air, dans le sillon,

La moisson sur pied, les grappes sur les ceps,

Et les bœufs vers toi beuglant du fond du pré,

Employé, quittant les madames,

Leurs gants, leurs flacons, leurs jupons,

Leurs insolences, leurs belles façons,

Quittant ton si charmant sourire,

Mineur, quittant la mine

Où tu craches tes poumons

En noire salive,

Verrier, quittant la fournaise

Qui guettait tes yeux fous,

Et toi, soldat, quittant la caserne, soldat,

Et la cour bête où l’on paresse,

Et la vie bête où l’on apprend

À bien oublier son métier,

Quittant la rue des bastringues,

La cantine et les fillasses,

Tu vas te battre.

Tu vas te battre ?

Tu quittes ta livrée, tu quittes ta misère,

Tu quittes l’outil complice du maître ?

Tu vas te battre ?

Contre ce beau fils ton bourgeois

Qui vient te voir dans ton terrier,

Garçon de charrue, métayer,

Et qui te donne des conseils

En faisant à son rejeton

Un petit cours de charité ?

Contre le monsieur et la dame

Qui payait ton charmant sourire

De vendeur à cent francs par mois

En payant les robes soldées

Qu’on fabrique dans les mansardes ?

Contre l’actionnaire de mines

Et contre le patron verrier ?

Contre le jeune homme en smoking

Né pour insulter les garçons

Des cabinets particuliers

Et se saouler avec tes filles,

En buvant ton vin, vigneron,

Dans ton verre, ouvrier verrier ?

Contre ceux qui dans leurs casernes

Te dressèrent à protéger

Leurs peaux et leurs propriétés

Des maigres ombres de révolte

Que dans la mine ou l’atelier

Ou le chantier auraient tentées

Tes frères, tes frères, ouvrier ?

Pauvre, tu vas te battre ?

Contre les riches, contre les maîtres,

Contre ceux qui mangent ta part,

Contre ceux qui mangent ta vie,

Contre les bien nourris qui mangent

La part et la vie de tes fils,

Contre ceux qui ont des autos,

Et des larbins et des châteaux,

Des autos de leur boue éclaboussant ta blouse,

Des châteaux qu’à travers leurs grilles tu admires,

Des larbins ricanant devant ton bourgeron,

Tu vas te battre pour ton pain,

Pour ta pensée et pour ton cœur,

Pour tes petits, pour leur maman,

Contre ceux qui t’ont dépouillé

Et contre ceux qui t’ont raillé

Et contre ceux qui t’ont souillé

De leur pitié, de leur injure,

Pauvre courbé, pauvre déchu,

Pauvre insurgé, tu vas te battre

Contre ceux qui t’ont fait une âme de misère,

Ce cœur de résigné et ce cœur de vaincu… ?

Pauvre, paysan, ouvrier,

Avec ceux qui t’ont fait une âme de misère,

Avec le riche, avec le maître,

Avec ceux qui t’ayant fusillé dans tes grèves

T’ont rationné ton salaire,

Pour ceux qui t’ont construit autour de leurs usines

Des temples et des assommoirs

Et qui ont fait pleurer devant le buffet vide

Ta femme et vos petits sans pain,

Pour que ceux qui t’ont fait une âme de misère

Restent seuls à vivre de toi

Et pour que leurs grands cœurs ne soient point assombris

Par les larmes de leur patrie,

Pour te bien enivrer de l’oubli de toi-même,

Pauvre, paysan, ouvrier,

Avec le riche, avec le maître,

Contre les dépouillés, contre les asservis,

Contre ton frère, contre toi-même,

Tu vas te battre, tu vas te battre !

Va donc !

Dans vos congrès vous vous serriez les mains,

Camarades. Un seul sang coulait dans un seul corps.

Berlin, Londres, Paris, Vienne, Moscou, Bruxelles,

Vous étiez là ; le peuple entier des travailleurs

Était là ; le vieux monde oppresseur et barbare

Sentant déjà sur soi peser vos mains unies,

Frémissait, entendant obscurément monter

Sous ses iniquités et sous ses tyrannies

Les voix de la justice et de la liberté,

Hier.

Constructeurs de cités, âmes libres et fières,

Cœurs francs, vous étiez là, frères d’armes, debout,

Et confondus devant un ennemi commun,

Hier.

Et aujourd’hui ? Aujourd’hui comme hier

Berlin, Londres, Paris, Vienne, Moscou, Bruxelles,

Vous êtes là ; le peuple entier des travailleurs

Est là. Il est bien là, le peuple des esclaves,

Le peuple des hâbleurs et des frères parjures.

Ces mains que tu serrais,

Elles tiennent bien des fusils,

Des lances, des sabres,

Elles manœuvrent des canons,

Des obusiers, des mitrailleuses, Contre toi ;

Et toi, toi aussi, tu as des mitrailleuses,

Toi aussi tu as un bon fusil,

Contre ton frère.

Travaille, travailleur.

Fondeur du Creusot, devant toi

Il y a un fondeur d’Essen,

Tue-le.

Mineur de Saxe, devant toi

Il y a un mineur de Lens,

Tue-le.

Docker du Havre, devant toi

Il y a un docker de Brême,

Tue et tue, tue-le, tuez-vous,

Travaille, travailleur.

Oh ! Regarde tes mains.

Ô pauvre, ouvrier, paysan,

Regarde tes lourdes mains noires,

De tous tes yeux, usés, rougis,

Regarde tes filles, leurs joues blêmes,

Regarde tes fils, leurs bras maigres,

Regarde leurs cœurs avilis,

Et ta vieille compagne, regarde son visage,

Celui de vos vingt ans,

Et son corps misérable et son âme flétrie,

Et ceci encor, devant toi,

Regarde la fosse commune,

Tes compagnons, tes père et mère…

Et maintenant, et maintenant,

Va te battre.

Malédiction, de Henri Guilbeaux

Prompt, souple, audacieux, sur la grande cité vogue un aéroplane,

par-dessus les rues populeuses ronronne son moteur téméraire,

et curieuse et guouailleuse, le contemple et l’interroge la foule.

Tout à coup sans qu’on la voie et telle une pomme d’automne détachée de l’arbre choit une bombe ;

elle s’écrase, éclate et coule son suc destructeur :

bruit sourd -bris sec de vitres- sifflement aigre du bois qui s’arrache.

Prompt, souple, audacieux et calme, sur la cité vogue un aéroplane.

A tous les carrefours se conglomère et gesticule la foule.

Comme des épis qu’impérieusement dresse le vent se haussent les têtes,

Tout à coup exclamations, cris, gémissements : un vieillard, une femme, un enfant chancellent.

D’un mur qui se crevasse, s’effritent et s’éparpillent des fragments de pierre.

la foule murmure et arc-boute de courroucés et menaçants bras.

Oiseaux guerriers, vous précipitez dans l’air le désastre et la ruine ;

les hommes inoffensifs, vous les triturez par la poudre et le feu

ne soyez pas maudits ; mais maudite soit la guerre, maudits ceux qui l’ont propulsée ;

honnis soient tous les vils et sournois préparateurs de la catastrophe.

Et les escadrilles d’avions qui là-bas irradient l’incendie et le meurtre !

Et la flotille aventureuse de dirigeables coupant les vagues de l’air et versant nuitamment des bombes !

O science violée abominablement et sans remords par les hommes !

O science souillée et corrompue par les artisans des atroces massacres !

O science chassée des laboratoires et menée avec brutalité sur les champs de bataille,

comme une vierge douce et tendre livrée à une section de soldats saoûls.

O science pareille à la femme superbe et irrésistible devenue instrument de crime !

Œuvrez avec patience, cherchez, inventez encore, savants, physiciens et chimistes ;

votre labeur n’enfante pas le bien de l’humanité, mais sa scientifique et honteuse extermination.

A la guerre sont tyranniquement soumis votre jeune et forte science et votre zèle alerte. Aviateurs français, allemands, marins de l’air,

ne soyez pas maudits ! mais que soient anathémisés-lâchement abrités-les ordonnateurs du saccage !

Et vous qui avec violence discourez sur la barbarie et la férocité-ô pharisiens,

ô pharisiens, rappelez-vous les crimes de Fourmies, de Narbonne et de Villeneuve-Saint-Georges,

évoquez, à cette heure, les exécrables forfaits qu’accomplirent gouvernants et capitalistes ;

remémorez-vous les charges et les massacres,

la dure et ignominieuse immolation de ceux qui crurent un jour à vos lois !

qu’on relate sans nulle omission les plus récentes expéditions coloniales,

et que sur votre vaste écran soient projetées les inouïes atrocités marocaines.

Que sans nulle exception, ils soient honnis, ils soient maudits !

ils soient maudits tous ceux qui ordonnent tuerie, massacre et destructions,

les oppresseurs de l’humanité trop longtemps tolérés !

Eloignement, de Marcel Sauvage

La nuit craque, éclate.

Déjà cicatrisée, la nuit.

Mais lui

Sa tête ouverte, son front qui baille

Et ses hoquets.

Il nous fallait

Courir, marcher encore, aller jusqu’au bout.

La boue glissait entre nos pieds.

Les longs et froids serpents de la boue

Entre nos pieds.

Je suis revenu quatre fois.

Il n’était pas mort. Il respirait

Gémissait comme un enfant

Vomissait du cerveau sur le guéret.

A tâtons, j’ai pris ses papiers collés de sang.

Quand je me suis penché la dernière fois

Sur sa tête éventrée

C’était la mer, il m’a semblé

La mer obscure que j’entendais

Qui se plaignait, douce et lointaine

Comme éternelle au fond des coquilles désertes.

Au grand nombre, de Pierre Jean Jouve

À toi qui viens vers le blessé,

Qui poses le canon du revolver entre ses yeux,

Et tires ;

À toi qui fusilles ton ami

Sans vouloir le reconnaître ;

À toi qui fais sauter la tête au soldat de garde endormi ;

À toi qui lances dans l’air la bombe anonyme ;

À toi qui nettoies la tranchée,

Ô ivre,

Tournant et retournant le couteau

Afin que ce ne soit bien lavé de sang vivant,

Afin qu’il n’y ait plus une seule prière vivante ;

À toi, soldat de tous pays,

À toi, professeur

Qui écris – les mots empoisonnés comme des plaies,

Les mots de fausseté, d’ordure et de sang qui coule ;

À toi, prostituée derrière les batailles

Qui baises les cadavres de demain, et pourris ceux qui reviennent de la mort ;

À toi, prostitué, riche et maître banquier,

Pour qui précisément sont tuées cette nuit cent mille jeunes vies ;

À toi, gouvernant hilare, aux mains pleines

D’ambitions, de lâchetés et d’argent sale,

Ô Bête couverte d’honneurs !

(Te voilà dans le crime jusqu’aux yeux ; le crime emplit la terre et l’esprit ; le crime est dieu ;

Tiens-toi ferme au milieu de la houle et ferme les yeux sur les morts,

Sur ceux-là qui sont véritablement tes morts ;

Que le crime soit toujours plus grand, que le peuple soit toujours plus malade,

Que le crime soit implacable -comme une peste ou le glissement d’un mont ;

Qu’il détruise en dix années l’ouvrage de centaines d’années,

Et puisses-tu sauver tes os, ô gouvernant, dans la tourmente !)

À vous tous,

Je ne vous jette pas une pierre de haine ;

Je vous contemple avec des yeux clairs, car le doute n’est pas pour mon coeur un étranger ;

J’attire sur vous tous une lumière inhabituelle.

J’ai de vous tristesse et humanité -quand bien même vous me haïriez,

- Et vous me haïssez, je le sais,

Je marcherai demain en tête des victimes.

Ô vous tous,

Je sens que si je ne vous aime point -par quelque voie détournée,

Il me manque le plus précieux ;

La vie me manque et n’est-ce pas le plus précieux ?

Je sens que si je ne fonde pas, sur vous aussi,

La grande cité des divins compagnons,

La grande cité du monde ne sera jamais fondée.

Et le malheur, et l’esclavage, et la mort continueront comme par le passé.

Chant d’un fantassin, de Charles Vildrac

Je voudrais être un vieillard

Que j’ai vu sur une route ;

Assis par terre au soleil

Il cassait des cailloux blancs

Entre ses jambes ouvertes.

On ne lui demandait rien

Que son travail solitaire.

Quand midi flambait les blés,

Il mangeait son pain à l’ombre,

Je connais dans un ravin

Obstrué par les feuillages

Une carrière ignorée

Où nul sentier ne conduit.

La lumière y est furtive

Et aussi la douce pluie ;

Et un seul oiseau parfois

Interroge le silence.

C’est une blessure ancienne,

Étroite, courbe et profonde

Oubliée même du ciel ;

Sous la viorne et sous la ronce

J’y voudrais vivre blotti.

Je voudrais être l’aveugle

Sous le porche de l’église :

Dans sa nuit sonore il chante !

Il accueille tout entier

Le temps qui circule en lui

Comme un air pur sous des voûtes.

Car il est l’heureuse épave

Tirée hors du morne fleuve

Qui ne peut plus la rouler

Dans sa haine et dans sa fange.

Je voudrais avoir été

Le premier soldat tombé

Le premier jour de la guerre.

La mère fait du tricot, le fils fait la guerre, de Jacques Prévert

La mère fait du tricot

Le fils fait la guerre

Elle trouve ça tout naturel la mère

Et le père qu’est-ce qu’il fait le père ?

Il fait des affaires

Sa femme fait du tricot

Son fils la guerre

Lui des affaires

Il trouve ça tout naturel le père

Et le fils et le fils

Qu’est-ce qu’il trouve le fils ?

Il ne trouve rien absolument rien le fils

Le fils sa mère fait du tricot son père fait des affaires lui la guerre

Quand il aura fini la guerre

Il fera des affaires avec son père

La guerre continue la mère continue elle tricote

Le père continue il fait des affaires

Le fils est tué il ne continue plus

Le père et la mère vont au cimetière

Ils trouvent ça naturel le père et la mère

La vie continue la vie avec le tricot la guerre les affaires

Les affaires la guerre le tricot la guerre

Les affaires les affaires et les affaires

La vie avec le cimetière.

A tous les enfants, de Boris Vian

A tous les enfants qui sont partis le sac à dos

Par un brumeux matin d’avril

Je voudrais faire un monument

A tous les enfants

Qui ont pleuré le sac au dos

Les yeux baissés sur leurs chagrins

Je voudrais faire un monument

Pas de pierre, pas de béton

Ni de bronze qui devient vert

Sous la morsure aiguë du temps

Un monument de leur souffrance

Un monument de leur terreur

Aussi de leur étonnement

Voilà le monde parfumé,

Plein de rires, plein d’oiseaux bleus

Soudain griffé d’un coup de feu

Un monde neuf où sur un corps

qui va tomber

. Grandit une tache de sang

Mais à tous ceux qui sont restés

Les pieds au chaud, sous leur bureau

En calculant le rendement

De la guerre qu’ils ont voulue

A tous les gras tous les cocus

Qui ventripotent dans la vie

Et comptent et comptent leurs écus

A tous ceux-là je dresserai

Le monument qui leur convient

Avec la schlague, avec le fouet

Avec mes pieds avec mes poings

Avec des mots qui colleront

Sur leurs faux-plis sur leurs bajoues

Des larmes de honte et de boue.

Chansons contre la première guerre mondiale

La grande boucherie, oui mais pourquoi ?

3 Messages de forum

  • Une belle manière de « fêter » l’anniversaire des cent ans du massacre de Verdun !!!

    Répondre à ce message

  • Effectivement ! Il y a cent ans, c’était l’enfer... et pas qu’à Verdun !!!

    Répondre à ce message

  • Que tu as la maison douce

    Giroflée Girofla

    L’herbe y croît, les fleurs y poussent

    Le printemps est là.

    Dans la nuit qui devient rousse

    Giroflée Girofla

    L’avion la brûlera.

    Que tu as de beaux champs d’orge

    Giroflée Girofla

    Ton grenier de fruits regorge

    L’abondance est là.

    Entends-tu souffler la forge

    Giroflée Girofla

    L’ canon les fauchera.

    Que tu as de belles filles

    Giroflée Girofla

    Dans leurs yeux où la joie brille

    L’amour descendra.

    Dans la plaine on se fusille

    Giroflée Girofla

    L’ soldat les violera.

    Que tes fils sont forts et tendres

    Giroflée Girofla

    Ca fait plaisir d’ les entendre

    A qui chantera.

    Dans huit jours on va t’ les prendre

    Giroflée Girofla

    L’ corbeau les mangera.

    Tant qu’y aura des militaires

    Soit ton fils soit le mien

    Y n’ pourra y avoir sur terre

    Pas grand-chose de bien.

    On te tuera pour te faire taire

    Par derrière comme un chien

    Et tout ça pour rien.

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