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Bertolt Brecht, ses idées, son théâtre - Matière et Révolution
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Bertolt Brecht, ses idées, son théâtre

lundi 9 mai 2016, par Robert Paris

Bertolt Brecht, ses idées, son théâtre

Bertolt Brecht sur sa conception du théâtre dans son « Journal de travail » :

« L’histoire du nouveau théâtre commence avec le naturalisme. Ici est recherchée la nouvelle fonction sociale. La tentative de maîtriser la réalité commence avec des dramaturges passifs et des héros passifs. L’établissement de la causalité sociale commence avec des descriptions d’états où toutes les actions humaines sont de pures réactions. Causalité est détermination. Typique, la pièce à explosion. Les nuées se sont accumulées sur certaines gens, familles, groupes, maintenant vient l’orage. Le milieu social a valeur de fétiche, est destin. De toute chose on ne joue que le dernier acte. La nouvelle dramaturgie commence avec le non-dramatique. Deux slogans : du cru (vérisme) et peu d’action ! Le tragique est maintenu convulsivement, bien qu’à tout instant quelques réformes minimes pourraient apporter le soulagement. Tout ce qui est décisif se produit entre les mots, derrière la scène, sous le dialogue. L’élément actif s’introduit par la force comme éditorial (chœur parlé, song). A quoi s’oppose de front le jeune théâtre d’agit-prop du prolétariat, où la réalité n’est qu’illustration. Clair, que le théâtre de la distanciation est un théâtre de la dialectique. Néanmoins, je n’ai vu jusqu’ici aucune possibilité d’expliquer ce théâtre en faisant usage du matériel conceptuel de la dialectique : il serait pour les gens du théâtre plus facile de comprendre la dialectique à partir du théâtre de la distanciation que le théâtre de la distanciation à partir de la dialectique. D’un autre côté, il sera presque impossible de revendiquer une représentation de la réalité telle que celle-ci devienne maîtrisable sans signaler le caractère contradictoire, processuel, des états de fait, des événements et des personnages, car sans la connaissance de sa nature dialectique la réalité n’est justement pas maîtrisable. L’effet-V rend cette nature dialectique représentable, c’est sa tâche ; c’est par elle qu’il s’explique. Dès l’établissement des « titres », qui doivent permettre l’arrangement scénique, il ne suffit pas par exemple de réclamer simplement une qualité sociale ; il faut que les titres comportent aussi une qualité critique, annoncent une contradiction. Il faut qu’ils soient pleinement arrangeables, donc que la dialectique (d’essence contradictoire, processuelle) puisse devenir concrète. Les énigmes mondiales ne sont pas résolues mais montrées. En ce qui concerne l’effet : les émotions seront contradictoires, passeront les unes dans les autres, etc., à tous égards, le spectateur devient dialecticien. Il y a constamment saut du particulier au général, de l’individuel au typique, de maintenant à hier et demain, unité de ce qui n’est pas congruent, discontinuité de ce qui se poursuit. Ici agissent les effets-V. J’ai pensé à écrire une pièce jouable pour des enfants et la chose la mieux adaptée me semble être « La vie de Confucius ». Il faut que ce soit une figure significative, et qui de plus supporte une interprétation humoristique en soi. Il ne faudrait pas que la pièce soit spécialement destinée à un public d’enfants, mais elle est écrivable aussi pour un public de ce genre. Je répugne fort à adapter quoi que ce soit à telle ou telle compréhension, l’expérience (je pense par exemple à la représentation d’ « Homme pour homme » par les élèves du lycée d’enseignement rénové de Neukölln) a toujours montré que les enfants comprennent parfaitement ce qui en vaut quelque peu la peine, tout comme les adultes. Et les mêmes choses à peu près valent la peine pour les uns et les autres. Processus psychlogiques internes, valeurs atmosphériques, le tragique, etc., ils ne se donnent pas volontiers la peine de les comprendre. Avec une biographie de Confucius, il s’agirait d’autre chose. On peut au demeurant, à certaines conditions d’ordre social, facilement imaginer des comédiens professionnels enfants. De toute manière, l’apprentissage du métier de comédien devrait commencer beaucoup plus tôt qu’il ne commence chez nous. Et la liaison de la formation scolaire générale avec le travail n’est néfaste que dans les conditions présentes… S’agissant du rôle de « l’identification » sur la scène non aristotélicienne : l’identification est ici une mesure liée aux « répétitions ». Vient au préalable « l’installation » du rôle (le comédien taille à sa mesure l’ensemble des expressions, opérations et réactions, de telle sorte qu’elles lui aillent confortablement, sans créer encore une figure particulière, bien qu’il mette en place quelques qualités très générales). Suit par bonds essentiellement la création de la figure (le comédien fait alors appel à ses expériences personnelles, copie des individus déterminés, combine les traits de plusieurs, etc.) Déjà l’installation du rôle peut trouver un achèvement avec l’identification du comédien, d’abord aux situations (comment il se comporterait lui-même dans un tel cas). En créant la figure, il peut procéder à une seconde identification, désormais la personne qu’il veut représenter, copier. Cependant, cette identification là aussi n’est qu’une phase, une mesure, qui doit l’aider à saisir plus complètement un type. Ce qui importe, c’est qu’à chaque fois l’identification se produise sans aucune suggestion, i.e. que le spectateur ne soit pas poussé à s’identifier à son tour. Ceci est difficile, mais possible. Le comédien du théâtre actuel, certes, ne distingue pas entre sa propre identification et celle dans laquelle il fourvoie le spectateur (identification suggestive). Il peut difficilement se représenter l’une sans l’autre et difficilement pratiquer l’une sans l’autre. En réalité, ces deux mesures se manifestent séparément, et leur combinaison est un art particulier. Non pas « l’ » art. Le comédien du théâtre actuel ne peut non plus se représenter d’effet sans identification ni d’effet sans suggestion. Le comédien pratique néanmoins dès aujourd’hui l’identification sans suggestion, dans la comédie. L’artiste obtient l’effet sans suggestion. Aucune considération ne devrait faire oublier que le « théâtre non aristotélicien » ne représente d’abord qu’ « une » des formes du théâtre ; il sert des objectifs sociaux déterminés et n’implique pas de visée usurpatrice sur le théâtre en général. Je ne puis moi-même utiliser le théâtre aristotélicien dans certaines mises en scène à côté du non aristotélicien. Dans une mise en scène actuelle de « Sainte Jeanne des abattoirs » par exemple, il peut être éventuellement avantageux de susciter par moments une identification à Jeanne (ou de l’admettre, du point de vue actuel), puisque cette figure parcourt tout un processus de connaissance, si bien que le spectateur s’identifiant peut très bien depuis ce lieu dominer les parties principales des événements. Néanmoins, il y aura toujours des spectateurs, dès aujourd’hui, qui préfèrent considérer cette figure de l’extérieur. Ceux-là, le théâtre non aristotélicien leur rendra mieux service. A propos du « théâtre non aristotélicien », souhaitable apparaît, pour certaines phases de répétion, l’identification du comédien au personnage représenté, non pas cependant sur une base suggestive, i.e. non pas en poussant un éventuel spectateur à faire lui aussi cette identification. A la question : est-ce que l’identification peut se pratiquer indépendamment de la suggestion impliquant de s’identifier également, Greid et Weigel répondent d’abord par la négative. Je renvoie au comique qui – lors de la représentation – s’identifie par exemple à un petit-bourgeois fanatique de droite et récolte ainsi les rires du public. Reste à savoir si les dispositions comme la comédie en prend pour se prémunir d’une identification du public peuvent être prises aussi par l’acteur tragique. Le jeu suggestif, quant à lui, est quelque chose de parfaitement artificiel. Crispation de certaines parties du muscle, mouvements de la tête exécutés comme si elle tiraillait sur une laisse de caoutchouc, et des pieds comme s’ils étaient pris dans la glu, raideurs, brusqueries, retenues ainsi que monotonie de la voix, rappelant la litanie, tout cela favorise l’hypnose, et on peut dire que les serpents, les tigres, les vautours et les comédiens rivalisent de cet art. Le jeu convaincant, plastique, n’a rien à voir avec, il peut s’exécuter sans suggestion. Sans aucun doute il faut lui donner la préférence, quand à la place de l’illusion doit intervenir la simple hypothèse, à la place de l’ « envoûtement », l’ « intéressement ». Parlant de ces choses, j’ai constamment besoin, pour ne pas verser dans la spéculation, de garder en vue la praxis elle-même, par exemple ces représentations qui m’ont toujours semblé les plus proches du but à atteindre, à savoir les dernières répétitions, où les comédiens repassaient le tout encore une fois « mécaniquement », avec le seul souci de ne rien omettre, pour leur compréhension propre, allusivement, « en mineur ». »

Quelques extraits et citations de Brecht

« Discours aux ouvriers comédiens danois sur l’art de l’observation » de Bertolt Brecht :

« Partout, aujourd’hui, des villes de cent étages bâties sur l’eau,

Desservies par des paquebots grouillants de monde,

Jusqu’aux villages les plus isolés,

Le bruit s’est répandu que le destin de l’homme

Est de ne pouvoir compter que sur lui-même,

Aussi montrez maintenant, acteurs

De notre temps – un temps de maîtrise jamais vue

De la nature sous toutes ses formes, y compris humaine –

Montrez le monde humain

Tel qu’il est vraiment : construit par des hommes

Et ouvert aux transformations. »

Bertolt Brecht :

« Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu.. »

« Qui a construit Thèbes au sept portes ? Dans les livres, on donne les noms des Rois. Les Rois ont-ils traîné les blocs de pierre ? Babylone, plusieurs fois détruite, Qui tant de fois l’a reconstruite ? Dans quelles maisons De Lima la dorée logèrent les ouvriers du bâtiment ? Quand la Muraille de Chine fut terminée, Où allèrent, ce soir-là les maçons ? Rome la grande Est pleine d’arcs de triomphe. Qui les érigea ? De qui Les Césars ont-ils triomphé ? Byzance la tant chantée. N’avait-elle que des palais Pour les habitants ? (…) Les frais, qui les payait ? Autant de récits, Autant de questions. »

« Savoir perdre la tête : tout est là. »

« Mesdames et messieurs, vous voyez devant vous l’un des derniers représentants d’une classe appelée à disparaître. Nous autres, petits artisans aux méthodes désuètes, qui travaillons avec d’anodines pinces-monseigneur les tiroirs-caisses des petits boutiquiers, nous sommes étouffés par les grandes entreprises appuyées par les banques. Qu’est-ce qu’un passe-partout, comparé à une action de société anonyme ? Qu’est-ce que le cambriolage d’une banque, comparé à la fondation d’une banque ? » (dans « L’Opéra de quat’sous »)

« Je suis arrivé à la conclusion que si les puissants de la terre sont capables de provoquer la misère, ils sont incapables d’en supporter la vue. » (dans « L’Opéra de quat’sous »)

« Il y a des hommes qui luttent toute leur vie : ceux-là sont indispensables. »

« Malheur aux pays qui ont besoin de héros. »

« L’argent pue, retiens ça. »

« Le peuple a par sa faute perdu la confiance du gouvernement. Il convient donc pour le gouvernement de dissoudre le peuple et d’en élire un autre. »

« Massacres ! Extorsions ! Arbitraire et pillage ! On se fusille en pleine rue. Des gens allant à leur travail, des citoyens honnêtes, dans notre Hôtel de ville entrant comme témoins, abattus en plein jour. Et, je vous le demande, qu’est-ce que fait alors l’administration ? Rien ! Certes leur grand souci, à tous ces gens de bien dont à servir l’État le vaste cœur aspire, c’est de mettre sur pied des obscures combines, de jeter discrédit sur des honnêtes gens au lieu d’intervenir. »

« Jamais un ennemi, même mort, ne devient un ami. »

« Dans toute idée, il faut chercher à qui elle va et de qui elle vient ; alors seulement on comprend son efficacité »

« L’injustice aujourd’hui s’avance d’un pas sûr. Les oppresseurs dressent leurs plans pour dix mille ans. La force affirme : les choses resteront ce qu’elles sont. Pas une voix, hormis la voix de ceux qui règnent, Et sur tous les marchés l’exploitation proclame : c’est maintenant que je commence. Mais chez les opprimés beaucoup disent maintenant : Ce que nous voulons ne viendra jamais. Celui qui vit encore ne doit pas dire : jamais ! Ce qui est assuré n’est pas sûr. Les choses ne restent pas ce qu’elles sont. Quand ceux qui règnent auront parlé, Ceux sur qui ils régnaient parleront. Qui donc ose dire : jamais ? »

« Que rien ne soit tenu pour honorable hormis ce qui change le monde définitivement : il en a grand besoin. »

« Après le soulèvement du 17 juin

Le secrétaire de l’Union des écrivains

Fit distribuer des tracts dans la Stalinallee

On y lisait que le peuple

Avait tourné en dérision la confiance du gouvernement

Et ne pourrait reconquérir cette confiance

Que par un travail redoublé. Ne serait-il

Pas plus simple que le gouvernement dissolve le peuple

Et en élise un autre ? »

« Où est Brecht, et sa soif de science ?

Vous savez ses chansons par cœur.

Il chercha avec trop d’insistance

D’où les riches tiraient leur splendeur.

Vous l’avez envoyé en exil :

Il n’avait qu’à se tenir tranquille ! »

(dans « L’Opéra de quat’sous »)

« Messieurs, un peu de cran : celui qui n’est pas mort garde un espoir de vie ! »

Brecht, écrivait aux peintres communistes :

« Si l’on vous demande si vous êtes communistes, mieux vaut produire comme preuve vos tableaux plutôt que votre carte du parti »

« Quand l’oppression se fait plus lourde, nombreux sont les découragés, mais son courage à lui augmente. »

Bertold Brecht, dans Eloge du révolutionnaire

Brecht : « Qui est le plus grand criminel ? Celui qui vole une banque ou celui qui la fonde ? »

La conception du théâtre de Bertolt Brecht exposée par lui-même

Avant de laisser la parole à Bertolt Brecht, donnons-la à Sylvain Diaz

Et aussi à Marion Chénetier-Alev

Le théâtre de Brecht

Qui était Bertolt Brecht

Petit Organon pour le théâtre de Bertolt Brecht

Extraits du « Journal de Travail » de Bertolt Brecht

Au moment où Brecht écrit sa pièce « César », où il a rompu avec le stalinisme, César lui fait penser à… Staline…

« En écrivant le « César », je n’ai pas à croire un seul instant, je le découvre maintenant, que les choses devaient obligatoirement se passer comme elles se sont passées, que l’esclavage, par exemple, qui rendait proprement impossible une politique de la plèbe, ne pouvait être aboli. La recherche d’explications pour tout événement transforme les historiens en fatalistes. En outre, dès cette époque, l’esclavage freinait « le progrès ». Tous ces discours sur le besoin d’esclaves en raison de l’absence de machines sont parfaitement superficiels et se perdent à l’infini !

En fin de compte, si on ne s’est pas doté de machines, c’est aussi qu’on avait des esclaves. Et quel est ce « on » ? Est-ce que les esclaves, eux, avaient besoin de l’esclavage parce qu’ils n’avaient pas de machines ? Ils formaient les deux tiers de la population, en Italie. Ma tâche consiste à montrer comment le maintien forcé de l’esclavage jette la société entière dans la servitude. Pas un seul sénateur ou banquier de l’époque césarienne ne jouissait d’autant de sécurité personnelle, de possibilités d’intiative politique, de liberté de circulation, que le premier venu ou presque à l’époque de Cicéron. Sénateurs et banquiers payèrent leurs étangs poissonneux par la perte de tout dignité. Et aucun César n’a eu au fond le pouvoir d’un des nombreux consuls de la république !

Il y a des concepts durs à combattre parce qu’ils répandent autour d’eux un mortel ennui. Ainsi le concept de « décadence », Naturellement, il existe bien une sorte de littérature des classes déclinantes. La classe perd sa belle assurance, sa tranquille confiance en soi, elle se dissimule ses difficultés, elle s’occupe de détails, elle devient parasitaire, culinaire, etc. Mais les œuvres qui signalent son déclin comme tel ne sauraient déjà plus être désignées comme décadentes. C’est pourtant ce que fait la classe déclinante. Par ailleurs, le « Festin de Trimalcion » présente de multiples traits de décadence formelle. Je le préfère à tout « Ovide ». Et si les « Affinités électives », ce n’est pas de la décadence, que dure de « Werther » !

Je lis de « Lukacs », « Marx » et « le problème de la décadence idéologique ».

L’ « homme » s’installe sur toutes les positions abandonnées par le prolétariat ! Il est de nouveau question du réalisme, par bonheur ils ont maintenant réussi à l’esquinter autant que les nazis le socialisme. L’écrivain réaliste de la « décadence » (égale notre époque ; au début on marmonne encore quelques « décadence bourgeoise », puis il ne reste plus que décadence tout court – c’est l’ensemble qui croule, pas la bourgeoisie) se trouve dispensé du matérialisme dialectique. Il lui suffit de « préférer, dans son travail de « mise en forme », la réalité correctement perçue et vécue aux conceptions du monde inculquées, aux préjugés inculqués », puisque Balzac et Tolstoï ont fait ainsi, ils rendent la réalité ! Les Cholokov et les Thomas Mann se trouvent du même coup justifiés, ils rendent la réalité ! Il n’existe pas d’antagonisme entre les réalistes de la bourgeoisie et ceux du prolétariat [Brecht parle ici du stalinisme – NDLR] (un regard sur les Cholokov et autres semble à vrai dire le prouver), c’est sans doute qu’il n’y en a pas non plus entre la bourgeoisie et le prolétariat ? Comment y en aurait-il aussi, sous le signe du front populaire ? Vive le pasteur Niemöller ! Un réaliste de la plus belle eau ! La « mise en forme », encore une fois, ne requiert aucun savoir. Puisque Thomas Mann sait mettre en forme, lui qui ne sait rien. Ces half-wits de la mise en forme préfèrent sans le savoir la réalité aux préjugés. C’est l’expérience directe : tu reçois un coup de pied, dis : aïe ! il a reçu un coup de pied, fais-lui dire « aïe ». ô naïveté ! Ce Lukàcs est fasciné par le problème des décadences idéologiques Sua res, c’est son affaire. Les catégories de Marx sont ici poussées à l’absurde par un kantien qui cherche à les appliquer, et non pas à les réfuter. Il y a donc la « lutte des classes », notion vidée, prostituée, pillée, méconnaissable à force d’avoir été recuite, mais enfin la voici, elle entre en scène…

Difficultés avec « César ». Il faut que l’individu ressorte davantage encore. Il faut qu’il émerge d’entre les classes. Propulsé vers le haut par la pression des classes en lutte, se hissant à son tour. La révolution prolétarienne elle-même ne permit-elle pas (stalinisme NDLR) – dans ce pays où après la victoire restaient deux classe en lutte, les ouvriers et les paysans – la dictature d’un homme ? Les equites eurent César au-dessus d’eux, dès qu’ils mirent à leurs pieds plebs et patres. Pour finir, le tableau suivant : la plèbe, constamment renouvelée par l’apport des esclaves, rabaissée au niveau de l’esclavage, constitue le réservoir de l’armée, avec laquelle les nations étrangères sont abaissées et maintenues sous le joug, tant qu’elles se présentent comme nations, sinon cette armée aide les classes dominantes étrangères à réprimer leur prolétariat. Sous les empereurs, la plèbe ne forme plus vraiment une classe. Equites et patres se mélangent, sur la base des affaires, d’affaires… équitables. Les politiciens sénatoriaux passent dans l’administration. Le prolétariat – i.e. le monde des esclaves -, est international, il ne poursuit plus son développement en tant que force productive. L’économie serve, qui a accouché de tout ce qu’elle porte en elle, est achevée au double sens du terme. L’oppression est générale, elle a gagné toutes les couches. Petite phase à part, vite révolue, sous César : la plèbe rurale doit encore effectuer rapidement le passage à l’économie serve dans la viticulture et l’oléoculture, alors qu’il est déjà accompli dans le secteur céréalier. D’où la lex Julia. »

« Tout le projet césarien est inhumain d’un autre côté, il est impossible de représenter l’inhumain sans une certaine idée de l’humanité. Il est impossible de représenter le système social sans en entrevoir un autre. Et je ne puis écrire exclusivement d’un point de vue contemporain, il faut que j’aperçoive, même pour une époque lointaine, la possibilité d’une alternative, un univers froid, une œuvre froide, et pourtant je vois, en posant la plume comme en écrivant, à quel point nous sommes dégradés humainement… »

« La clique de Moscou porte actuellement aux nues la pièce de Hay, « Avoir ». C’est du réalisme socialiste garanti. Neuf parce qu’ancien. Ici créa un génie préservé des modes et des confusions de son époque. La forme, qu’est-ce ? Ici il y a du contenu. Cette pièce est en réalité une triste camelote, en comparaison Sudermann marque un progrès. « Mais il y a des hommes de chair et de sang ». On sait bien ( ?) qu’en guise de chair et de sang la scène dispose de carton et d’encre rouge, qui se mettent ensuite à ressembler à de la chair et du sang « mais ce sont des hommes vivants avec leurs contradictions ». Dialectique qui vaut celle des vessies et des lanternes. Dans la pièce, le capitalisme est mauvais parce qu’il rend cupide. Un démon surgit en la personne d’une vieille sorcière qui entraîne au meurtre tout le village, i.e. les femmes, et exécute un jour, moment culminant, une danse démoniaque. D’après Feuchtwangler, elle est le capitalisme même… Feuchtwangler confirme que le marxisme, pour Hay, « ne reste pas seulement une idée, mais remplit tout son être, ses sentiments, jusque dans les galeries de l’inconscient ». Le principal, naturellement, c’est qu’il ne soit pas resté, ou plus exactement qu’il ne soit pas devenu une idée. La pièce est « intimement imprégnée de marxisme » donc teinte, malheureusement pas de façn indélébile. »

(…)

« Koltsov aussi a été arrêté à Moscou. Mon dernier contact russe avec là-bas. Personne ne sait rien de Tretiakov, cet « espion japonais ». Personne ne sait rien de Neher, qui à Prague se serait occupée d’affaires trotskistes pour le compte de son mari. Reich et Asja Lacis ne m’écirvent jamais plus, Grete ne reçoit plus aucune réponse de ses amis du Caucase et de Léningrad. Bela Kun, le seul homme politique qu’il m’ait été donné de voir, est lui aussi arrêté. Meyerhold a perdu son théâtre, mais serait autorisé à faire de la régie d’opéra. L’art et la littérature semblent minables, la théorie politique dans le quatrième dessous, il existe une sorte d’humanisme prolétarien maigrelet, exsangue, propagé bureaucratiquement, dans un article officiel (« La théorie de Lénine et de Staline sur la victoire du socialisme triomphe en Union soviétique ») un certain Wokrevski présente à peu près ainsi la théorie de Staline : « Le dépérissement de l’Etat résulte de sa consolidation généralisée », et « L’Etat socialiste est nécessaire pour (!) inculquer aux masses la nouvelle discipline socialiste du travail », et encore : « si nous faisions des meilleurs performances stakhanovistes les normes moyennes de l’ensemble du pays, nous créerions les conditions déterminantes d’un passage du socialisme au communisme. » Les flux de travailleurs (entre usines à salaires différents) sont stoppés par interdiction légale, et il y aurait eu des grèves, sur la « démocratie » politique. On n’apprend que des phrases et on n’apprend rien du tout sur l’organisation sociale de la production… Pendant ce temps, le capitalisme au stade de l’impérialisme et des trusts mène ses luttes économiques par nations interposées. Cette forme nationale ne cèdera pas le terrain avant d’avoir donné son maximum (y compris pour le développement des forces productives, qu’elle transforme actuellement en forces destructives). »

« Dans l’introduction à son esthétique Hegel rend la théorie aristotélicienne de l’art. La phrase-clé me semble la suivante : « On assigne donc aussi comme fin dernière à la société des hommes et à l’Etat le développement et l’expression en « tous » sens de « toutes » les facultés humaines comme de « toutes » les énergies individuelles mais devant une vue aussi formelle la question se pose bientôt de savoir quelle unité rassemblera ces diverses formations, quel « but unique » elles doivent ériger en principe de base et en fin dernière. Or, comme la notion d’Etat, la notion d’art a besoin elle aussi d’une part d’une but « commun » à ses éléments particuliers, mais d’autre part d’un but supérieur éminemment « substantiel ». (…) »

« La philosophie de l’Histoire de ce Hegel est une œuvre terriblement impressionnante. Sa méthode ne lui permet pas seulement de discerner le positif et le négatif à l’intérieur de tout phénomène historique, mais encore de constituer cette polarité comme cause première de l’évolution. Extraordinaire la description du formalisme de la constitution sous les empereurs, à l’époque où la richesse n’était « pas le fruit de l’industrie ». De quelle mpanière grandiose ressortent les moments charnières en quelques pages compactes ! Par exemple, ces Gracques qui s’efforcent de « peupler l’Italie de citoyens, au lieu d’esclaves ». Sous les Césars, elle est dépeuplée ! Et ce transfert à l’extérieur, au temps de César, des contradictions intérieures, cette fondation de l’empire, qui devait « succomber sous le poids de l’impôt et des pillages » ! Et qu’on se reporte dans l’ « Introduction », à l’évoccation de César, ce « chargé d’affaires de l’esprit du monde » ! En ces « chargés d’âmes » les classes, en l’occurrence la plèbe dépravée, le sénat encanaillé, rencontrent irrésistiblement l’esprit qui les habite elles-mêmes ! Et après que « de la dislocation de l’Etat soient issues ces individualités colossales », la personnalité des Césars devient tellement insignifiante que, dit-on, « sous le plus brutal et le plus odieux des tyrans (Domitien) le monde romain se reposa ». Je n’ai plus avancé dans mon « César », j’étais prêt à le croire incompréhensible, mais voilà que j’ai maintenant du renfort : la sœur de Grete, épouse d’un ouvrier métallurgiste, arrive d’Allemagne. Elle lit en une seule soirée le deuxième livre et le trouve du plus grand intérêt. Interrogée par Grete, elle prouve qu’elle a relativement tout compris. Benjamin et Sternberg, eux, intellectuels hautement qualifiés, n’ont pas compris, et ils ont insisté pour que j’y mette davantage d’iutérêt humain, davantage de roman à l’ancienne ! Et puis, il y a encore Steff qui réclame une suite. Ça devrait suffire… »

« Je me suis remis aux « Affaires de Monsieur Jules César », le livre IV. Grete a prêté à quelques ouvriers allemands ce que j’ai déjà en main (3 livres), le résultat a été très encourageant. Ce sont principalement des syndicalistes et ils ont tout compris, jusque dans les détails. Leur intérêt pour la chose m’a incité à continuer…. »

« Il est capital, pour le « César », d’abandonner les hauteurs de la rétrospective. L’historien a naturellement tendance à confondre le résultat avec le but, et à force de traîner avec lui les mobiles, il lui arrive de grossir involontairement le secteur des projets délibérés. Un exemple : il se peut qu’Hitler ait conclu le pacte avec les Russes pour avoir les mains libres contre les puissances occidentales. Il a presque certainement projeté une offensive en novembre que l’armée lui a apparemment refusée. De son côté, Staline, à la faveur de cette gigantesque action déferlant par la Hollande, aurait pu organiser son offensive en Finlande… L’URSS joue-t-elle réellement avec l’idée de conquérir le monde aux côtés d’Hitler ? Un seul pays ne suffit-il pas à construire le socialisme ? (…) Est-ce que la perte de la sympathie du prolétariat mondial compense les garanties militaires ? »

(…)

« Ce qui m’a longtemps gêné dans le production théâtrale : je voulais bien raconter une parabole de portée générale, mais pas imiter la vie telle qu’elle surgit, pleine de contradictions, ou encore provoquer l’émotion et masser ainsi les âmes avachies. On dira qu’un esprit lucide peut fort bien s’employer aussi à distraire autrui, et que, dans une pleine pelletée de vie confuse, le sage trouve toujours son bien. Mais cette sagesse-là est autre, résulte d’une attitude autre ; le narrateur, lui, abandonne en quelque sorte sa dignité à chaque instant, i.e. sa dignité personnelle, pas celle de son Etat, en roulant des yeux, en laissant son pouls s’emballer, ses mains trembler du désir de distribuer les cartes sans les avoir correctement battues. Si je n’avais pas eu cette vision, j’aurai pu écrire des pièces bien plus naïves, bien plus épanouies, et aussi plus désespérées. »

Cinq difficultés pour écrire la vérité de Bertolt Brecht

1. Le courage d’écrire la vérité

Il peut sembler aller de soi que l’écrivain écrive la vérité, en ce sens qu’il ne doit pas la taire, ni l’étouffer, ni rien écrire de faux.

Qu’il ne doit pas plier devant les puissants, ni tromper les faibles. Mais, naturellement, il est très difficile de ne pas plier devant les puissants, et très avantageux de tromper les faibles.

Déplaire aux possédants, c’est renoncer à posséder soi-même.

Renoncer au salaire pour un travail qu’on a fourni, c’est renoncer à la limite au travail lui-même ; et refuser la gloire que vous font les puissants, c’est souvent renoncer à toute espèce de gloire.

Il faut pour cela du courage.

Les époques d’extrême oppression sont généralement des époques où il est beaucoup question de grandeur et d’idéal.

Parler à de telles époques de choses aussi basses et mesquines que la nourriture et le logement des travailleurs, alors qu’il est fait un tel battage autour de l’esprit de sacrifice comme vertu première, cela exige du courage.

Au moment où les paysans sont abreuvés de belles paroles et couverts de décorations, il faut, pour parler des machines et des fourrages bon marché qui allégeraient leur travail tant honoré, du courage.

Quand on crie partout sur les ondes qu’un homme sans savoir et sans culture vaut mieux qu’un homme savant, il faut du courage pour demander : mieux pour qui ?

Quand on parle de belles races et de races dégénérées, il faut du courage pour demander si par hasard la faim, l’ignorance, et la guerre ne produiraient pas de terribles malformations.

Du courage, il n’en faut pas moins pour dire la vérité sur soi-même, lorsqu’on est vaincu.

Il y en a beaucoup qui, sous l’effet des persécutions, perdent la faculté de reconnaître leurs fautes.

Etre persécuté leur semble être le mal absolu.

Les méchants, ce sont les persécuteurs, puisqu’ils persécutent ; eux, qui sont persécutés, ne peuvent l’être que pour leur bonté.

Cette bonté, pourtant, a bien été battue, vaincue, réduite à l’impuissance ; c’était donc une bonté faible, une bonté inconsistante, sur qui on ne pouvait compter, une mauvaise bonté : on ne voit pas en effet pourquoi on accepterait que la bonté soit faible comme on accepte que la pluie soit humide.

Il faut avoir le courage de dire que les bons ont été vaincus non parce qu’ils étaient bons, mais parce qu’ils étaient faibles. Bien sur, il faut écrire la vérité, mais la vérité en lutte contre le mensonge ; et il ne faut pas en faire une généralité vague, sublime et à multiples sens ; cette généralité vague, sublime et à multiples sens est précisément le propre du mensonge.

Lorsqu’on dit de quelqu’un qu’il a dit la vérité, c’est que certains, ou beaucoup, ou un seul, ont commencé par dire des généralités vagues, ou carrément un mensonge, mais que lui a dit la vérité, c’est-à-dire quelque chose de pratique, de concret, d’irréfutable, la chose même dont il fallait parler.

Ce n’est pas du courage que de se lamenter en termes généraux sur la méchanceté du monde et le triomphe de la bassesse, quand on écrit dans une partie du monde où il est encore permis de le faire. Beaucoup font les braves comme si des canons étaient braqués sur eux, alors que ce ne sont que des jumelles de théâtre.

Ils lancent leurs proclamations générales dans un monde où l’on aime les gens inoffensifs.

Ils réclament une justice universelle, pour laquelle ils n’ont jamais rien fait auparavant, et la liberté universelle de recevoir leur part d’un gâteau qu’on les a longtemps laissé partager.

Ils ne reconnaissent comme vérité que ce qui sonne bien. Si la vérité consiste en faits, en chiffres, en données sèches et nues, si elle exige pour être trouvée de la peine et de l’étude, alors ils n’y reconnaissent plus la vérité, parce que ça ne les exalte pas.

D’écrivains qui disent la vérité, ils n’ont que l’extérieur, les gestes.

Le malheur avec eux, c’est qu’ils ne savent pas la vérité.

2. l’intelligence de reconnaître la vérité

Comme il est difficile d’écrire la vérité, parce qu’elle est partout étouffée, écrire ou non la vérité apparaît à la plupart comme une question morale.

Ils croient qu’il suffit pour cela de courage.

Ils oublient la seconde difficulté, celle qu’il y a à trouver la vérité.

Non, il n’est pas du tout vrai qu’il soit facile de trouver la vérité.

Il n’est déjà pas facile, tout d’abord, de déterminer quelle vérité vaut la peine d’être dite.

C’est ainsi qu’en ce moment, par exemple, tous les grands Etats civilisés sombrent l’un après l’autre dans la barbarie. De plus, chacun sait que la guerre intérieure, qui se mène avec les moyens les plus effroyables, peut chaque jour se transformer en guerre extérieure, qui ne laissera de notre partie du monde qu’un amas de ruines.

Voilà à n’en pas douter une vérité, mais il existe naturellement bien d’autres vérités.

Ce n’est pas une contrevérité, par exemple, de dire que les chaises ont une partie faite pour qu’on s’assoie dessus, et que la pluie tombe de haut en bas.

Il y a beaucoup d’écrivains qui disent des vérités de ce genre-là.

Ils font penser à des peintres qui couvriraient de natures mortes les parois d’un navire en perdition.

Pour eux, la première difficulté que nous avons signalée ne vaut pas, et ils n’en ont pas moins bonne conscience.

Ils barbouillent leurs images sans se laisser troubler par les puissants, mais sans se laisser troubler non plus par les cris de leurs victimes.

L’absurdité de leur façon d’agir engendre en eux-mêmes un pessimisme "profond", qu’ils monnayent convenablement, et que d’autre auraient de meilleures raisons d’éprouver, à la vue de ces maîtres et de la manière dont ils vendent leurs sentiments.

On reconnaîtra par là sans peine que leurs vérités sont du même ordre que celles sur les chaises ou la pluie, mais d’ordinaire elles sonnent différemment, comme des vérités portant sur des choses importantes.

Aussi bien est-ce le propre de la création artistique que de conférer de l’importance aux choses dont elle parle.

Il faut y regarder de plus près pour s’apercevoir qu’ils ne disent rien d’autre que : "Une chaise est une chaise", et : "personne ne peut rien contre le fait que la pluie tombe de haut en bas."

Ces gens ne trouvent pas la vérité qu’il vaut la peine de dire.

D’autres s’occupent vraiment, eux, des tâches les plus urgentes.

Ils craignent les puissants et ne craignent pas la pauvreté, mais n’arrivent pas, cependant, à trouver la vérité.

C’est qu’ils manquent de connaissances.

Ils sont pleins de vieilles superstitions, de préjugés vénérables et que les temps anciens ont souvent revêtus d’une belle apparence.

Pour eux, le monde est trop embrouillé, ils ne connaissent pas les faits et n’aperçoivent pas les liaisons entre ces faits.

Il ne suffit pas de la droiture. il faut des connaissances susceptibles d’être acquises et des méthodes susceptibles d’être apprises. En ces temps de complications et de grands bouleversements, les écrivains ont besoin de connaître la dialectique matérialiste, l’économie et l’histoire. Cette connaissance peut s’acquérir par les livres et par une initiation pratique, pour peu qu’on s’y applique.

Il y a beaucoup de vérités qu’on peut découvrir de manière plus simple, des fragments de la vérité ou des données qui conduisent à la découvrir.

Quand on a la volonté de chercher, il est bon d’avoir une méthode, mais on peut aussi trouver sans méthode, et même sans chercher.

Cependant, en procédant ainsi, au hasard, on ne peut guère atteindre à une représentation de la vérité telle que sur la base de cette représentation les hommes sachent comment agir.

Des gens qui n’enregistrent que de petits faits ne sont pas en mesure de rendre maniables les choses de ce monde.

Or, c’est bien à quoi sert la vérité, et à rien d’autre. Ces gens ne sont pas à la hauteur de l’exigence de vérité.

Si quelqu’un est prêt à écrire la vérité, et capable de la reconnaître, trois difficultés l’attendent encore.

3. L’art de faire de la vérité une arme maniable

S’il faut dire la vérité, c’est en raison des conséquences qui en découlent pour la conduite dans la vie.

Comme exemple de vérité dont on ne peut tirer aucune conséquence, ou seulement des conséquences fausses, nous pouvons prendre l’idée très répandue selon laquelle le régime barbare qui règne dans certains pays provient de la barbarie.

D’après cette conception, le fascisme est un déferlement de la barbarie qui s’est abattue sur ces pays avec la violence d’un élément naturel.

D’après cette conception, le fascisme serait une troisième voie, une voie nouvelle entre le capitalisme et le socialisme, ou dépassant l’un et l’autre ; d’après elle, non seulement le mouvement socialiste, mais aussi le capitalisme auraient pu continuer à exister sans le fascisme, et ainsi de suite.

C’est là évidemment la thèse fasciste, une capitulation devant le fascisme.

Le fascisme est une phase historique dans laquelle est entré le capitalisme ; c’està-dire qu’il est à la fois quelque chose de neuf et quelque chose d’ancien.

Dans les pays fascistes, le capitalisme n’existe plus que comme fascisme, et le fascisme ne peut être combattu que comme la forme la plus éhontée, la plus impudente, la plus oppressive, la plus menteuse du capitalisme.

Dès lors, comment dire la vérité sur le fascisme, dont on se déclare l’adversaire, si l’on ne veut rien dire contre le capitalisme, qui l’engendre ?

Comment une telle vérité pourraitelle revêtir une portée pratique ? Ceux qui sont contre le fascisme sans être contre le capitalisme, qui se lamentent sur la barbarie issue de la barbarie, ressemblent à ces gens qui veulent manger leur part du rôti de veau, mais ne veulent pas qu’on tue le veau.

Ils veulent bien manger du veau, mais ils ne veulent pas voir le sang.

Il leur suffirait, pour être apaisés, que le boucher se lave les mains avant de servir la viande.

Ils ne sont pas contre les rapports de propriété qui engendrent la barbarie, ils sont seulement contre la barbarie.

Ils élèvent leur voix contre la barbarie dans des pays où règnent les mêmes rapports de propriété, mais où les bouchers se lavent les mains avant de servir la viande.

Récriminer bien haut contre des mesures barbares peut avoir de l’effet provisoirement, tant que ceux qui vous écoutent s’imaginent que ces mesures sont impensables dans leur propre pays.

Certains pays sont encore à même de maintenir leurs rapports de propriété par des moyens moins violents. La démocratie leur rend encore les services pour lesquels d’autres doivent faire appel à la violence, à savoir : garantir la propriété privée des moyens de production.

Le monopole des usines, des mines, des biens fonciers engendre partout un régime de barbarie ; mais il est plus ou moins visible.

La barbarie ne devient visible que lorsque le monopole ne peut plus être protégé que par la dictature ouverte.

Certains pays qui n’ont pas encore besoin de renoncer, à cause de la barbarie des monopoles, aux garanties formelles de l’Etat libéral, ainsi qu’à des agréments tels que l’art, la littérature,la philosophie, prêtent une oreille complaisante aux réfugiés qui accusent leur pays d’origine de renoncer à ces agréments, car ils en tireront avantage dans les guerres qui s’annoncent.

Peut-on vraiment dire que c’est reconnaître la vérité que d’exiger bruyamment un combat inexpiable contre l’Allemagne, parce que c’est elle "le vrai berceau du Mal à notre époque, la filiale de l’Enfer, le séjour de l’Antéchrist" ?

Disons plutôt qu’il s’agit là de gens stupides, impuissants et nuisibles.

Car la conclusion de cette phraséologie est que le pays en question doit être rayé de la carte.

Tout le pays, avec tous ses habitants, car les gaz toxiques ne font pas le tri, lorsqu’ils tuent, entre les innocents et les coupables.

L’homme superficiel qui ne connaît pas la vérité s’exprime en termes élevés, généraux et vagues.

Il discourt sur les Allemands, se lamente sur le Mal, et en mettant les choses au mieux, le lecteur ne sait jamais ce qu’il doit faire.

Doit-il décider de n’être plus Allemand ? L’enfer disparaîtra-t-il si lui au moins est un juste ?

Les discours sur la barbarie qui vient de la barbarie sont de la même espèce.

Si la barbarie vient de la barbarie, elle cesse avec la moralité, qui vient de la culture et de l’éducation.

Tout cela dit en termes très généraux, et non en vue des conséquences à en tirer pour l’action ; un discours qui au fond ne s’adresse à personne.

De telles considérations ne montrent que quelques maillons dans l’enchaînement des causes et ne présentent que certaines forces motrices, et comme des forces impossibles à contrôler, à dominer.

De telles considérations renferment une grande obscurité, qui dissimule les forces d’où sortent les catastrophes.

Un peu de lumière, et on verra apparaître des hommes comme causes des catastrophes !

Car nous vivons en un temps ou le destin de l’homme est l’homme lui-même.

Le fascisme n’est pas une calamité naturelle qui pourrait se comprendre à partir d’une autre nature, la nature humaine.

Or, il y a des descriptions de calamités naturelles qui sont dignes de l’homme, parce qu’elles font appel à ses vertus combatives.

Dans beaucoup de revues américaines, on a pu voir, après le tremblement de terre qui avait détruit Yokohama, des photos représentant des décombres. La légende au bas disait :

Steel stood (l’acier a tenu) ; et de fait, après n’avoir vu au premier coup d’oeil que des ruines, on découvrait, alerté par cette inscription, que quelques grands immeubles étaient restés debout.

Parmi toutes les descriptions que l’on peut donner d’un tremblement de terre, celles des ingénieurs du bâtiment sont d’une importance exceptionnelle, parce qu’elles tiennent compte des glissements de terrain, de la violence des secousses, de la chaleur dégagée, etc., ce qui permet d’envisager des constructions qui résistent aux tremblements de terre.

Quand on veut décrire le fascisme et la guerre, ces catastrophes majeures, qui ne sont pas des catastrophes naturelles, il faut dégager une vérité dont on puisse faire quelque chose.

Il faut montrer que ce sont là des catastrophes réservées par les possesseurs de moyens de production à la masse énorme de ceux qui travaillent sans moyens de production à eux.

Si l’on veut écrire, sur un état de choses mauvais, une vérité efficace, il faut l’écrire de façon telle qu’on puisse reconnaître ses causes et les reconnaître comme évitables. Si elles sont reconnues comme évitables, l’état de choses mauvais peut être combattu.

4. Le discernement pour choisir ceux entre les mains de qui la vérité devient efficace

Les usages séculaires du commerce de la chose écrite sur le marché des idées et des représentations descriptives, en ôtant à l’écrivain tout souci de ce qu’il advient de ses écrits, lui ont donné l’impression que l’intermédiaire, client ou commanditaire, les transmettait à tout le monde.

Il pensait : je parle, et m’entendent tous ceux qui veulent bien m’entendre. En réalité, il parlait, et l’écoutaient ceux qui pouvaient payer.

Ce qu’il disait n’était pas entendu de tous, et ceux qui l’entendaient ne voulaient pas tout entendre. C’est une question sur laquelle il s’est dit déjà beaucoup de choses, mais pas encore assez ; je me bornerai à souligner qu’écrire pour quelqu’un est devenu écrire tout court.

Or on ne peut comme cela écrire la vérité, sans plus ; il faut absolument l’écrire pour quelqu’un, quelqu’un qui peut en faire quelque chose.

Connaître la vérité, c’est un processus commun aux écrivains et aux lecteurs.

Pour dire de bonnes choses, il faut bien entendre, et entendre de bonnes choses.

La vérité doit être pesée, calculée par celui qui la dit, et pesée par celui qui l’entend.

Il nous importe beaucoup, à nous écrivains, de savoir à qui nous la disons et qui nous la dit.

Nous devons dire la vérité sur un état de choses mauvais à ceux pour qui il est le plus mauvais, et c’est d’eux que nous devons l’apprendre.

Il ne faut pas s’adresser seulement à des gens d’une certaine opinion, mais aussi à des gens auxquels il conviendrait qu’ils aient cette opinion, en raison de leur situation.

Et puis, vos auditeurs ne cessent de se transformer ! Même avec les bourreaux on peut causer, s’ils ne touchent plus la prime pour chaque pendaison, ou si le métier devient trop dangereux.

Les paysans bavarois étaient contre tout bouleversement social, mais lorsque la guerre eut duré assez longtemps et que les jeunes revinrent au foyer et ne trouvèrent plus de place dans les fermes, alors on a pu les gagner à la révolution.

Il importe beaucoup pour les écrivains de trouver l’accent de la vérité. D’ordinaire, les accents qu’on entend sont douceâtres, geignards, on dirait des gens qui ne veulent pas faire de mal à une mouche.

Entendre ces accents là quand on est dans la misère, c’est devenir encore plus misérable.

C’est le ton de gens qui ne sont sans doute pas des ennemis, mais non plus, à coup sur, des compagnons de lutte.

La vérité est militante, guerrière, elle ne combat pas seulement le mensonge, mais aussi certains hommes qui le répandent.

5. La ruse pour répandre la vérité parmi le grand nombre

Beaucoup, fiers d’avoir le courage de dire la vérité, heureux de l’avoir trouvée, fatigués peut-être par la peine que leur a coûté le fait de la mettre en forme maniable, attendant avec impatience que s’en saisissent ceux dont ils défendent les intérêts, n’estiment pas nécessaire d’user par-dessus le marché de ruses particulières pour sa diffusion.

Et c’est ainsi qu’ils perdent souvent tout le fruit de leur travail.

En tous temps, on a usé de ruse pour répandre la vérité, lorsqu’elle était étouffée ou cachée. Confucius falsifia un vieil almanach patriotique.

Il se contentait de changer des mots.

Là ou il y avait : "Le seigneur de Kun fit mettre à mort le philosophe Wan parce qu’il avait dit ceci et cela ... ", il remplaçait "mettre à mort" par "assassiner".

Disait-on que le tyran Untel avait été victime d’un attentat, il mettait : "avait été exécuté". Ce faisant, Confucius ouvrit la voie à une vue nouvelle de l’Histoire.

A notre époque, mettre au lieu de "peuple" la "population" et au lieu de "sol" "propriété terrienne", c’est déjà retirer son soutien à bien des mensonges.

C’est retirer aux mots leur auréole mystique et frelatée. Le mot "peuple" implique une certaine unité, évoque des intérêts communs ; il ne devrait donc être employé que lorsqu’il est question de plusieurs peuples, car c’est au mieux dans ce cas qu’une quelconque communauté d’intérêts peut se concevoir.

La population d’un territoire a des intérêts divers, voire antagonistes, et c’est là une vérité constamment étouffée.

De même, parler de sol et faire des champs une peinture qui parle aux yeux : par la couleur et à l’odorat par les senteurs de la terre, c’est apporter son appui aux mensonges des puissants.

Car ce qui est en question n’est pas la fécondité du sol, ni l’amour que l’homme lui porte, ni l’ardeur au travail, mais essentiellement le prix du blé et le salaire du travail.

Ceux qui tirent profit du sol ne sont pas ceux qui en tirent du blé, et le parfum de la glèbe est inconnu à la Bourse ; elle préfère d’autres parfums.

Tandis que "propriété terrienne" est le mot juste ; il se prête moins à l’illusion.

A la place de "discipline", là ou règne l’oppression, il faudrait dire "obéissance", car il peut y avoir discipline sans oppression et le mot a par là même plus de dignité qu’obéissance.

Et à la place d’honneur il serait préférable de mettre "dignité humaine" : l’individu ne sort pas aussi facilement du champ de vision.

On sait tout de même quelle canaille se permet de vouloir défendre l’honneur d’un peuple !

Et avec quelle profusiop les gens repus distribuent de l’honneur à ceux qui les nourrissent tout en souffrant eux-mêmes de la faim. La ruse de Confucius peut encore servir de nos jours.

Confucius remplaçait des appréciations injustifiées sur des événements de l’histoire nationale par des appréciations justifiées.

L’Anglais Thomas More décrivit dans son Utopie un pays où règne un état de choses juste, et c’était un tout autre pays que celui où il vivait, mais il lui ressemblait comme deux gouttes d’eau, à l’état de choses près !

Lénine, menacé par la police tsariste, voulait dépeindre l’exploitation et l’oppression de l’île de Sakhaline par la bourgeoisie russe.

Il mit la Corée à la place de Sakhaline et le Japon à la place de la Russie. Les méthodes de la bourgeoisie japonaise rappelèrent à tous les lecteurs celles de la bourgeoisie russe à Sakhaline, mais le texte ne fut pas interdit parce que le Japon était ennemi de la Russie.

Ainsi beaucoup de choses qu’on ne peut pas dire en Allemagne sur l’Allemagne, on peut les dire en Autriche.

Il y a bien des ruses pour berner l’Etat soupçonneux.

Voltaire combattit la croyance de l’Eglise aux miracles en écrivant un poème galant sur la Pucelle d’Orléans.

Il décrivit les miracles que Jeanne dut en effet accomplir, selon toute vraisemblance, pour demeurer vierge au milieu d’une armée, d’une cour et de moines.

Par l’élégance de son style, en décrivant des aventures érotiques dans le cadre luxueux et luxurieux de la vie des puissants, il amenait subrepticement ceux-ci à sacrifier une religion qui leur fournissait les moyens de mener cette vie dissolue.

Mieux, il se donna ainsi la possibilité de faire parvenir ses oeuvres par des voies illicites à leurs destinataires naturels.

Ceux d’entre ses lecteurs qui étaient des puissants en facilitèrent ou pour le moins en tolérèrent la diffusion.

Ils sacrifièrent ainsi la police, qui protégeait leurs plaisirs.

Le grand Lucrèce, lui, souligne expressément qu’il compte beaucoup, pour la propagation de l’athéisme épicurien, sur la beauté de ses vers.

De fait, un haut niveau littéraire peut servir d’enveloppe protectrice à une idée.

Mais il est de fait aussi qu’il éveille souvent les soupçons.

Il peut être alors indiqué de le rabaisser intentionnellement.

C’est le cas par exemple lorsque dans la forme méprisée du roman policier, on glisse en contrebande en quelques endroits, sans éveiller l’attention, des descriptions de maux sociaux.

De telles descriptions suffiraient à justifier l’existence d’un roman policier.

Pour des considérations bien moindres, le grand Shakespeare abaissa ce niveau lorsque, volontairement, il fit parler sans éclat la mère de Coriolan au moment où elle va à la rencontre de son fils qui marche avec son armée contre sa ville natale : il voulait que Coriolan ne soit pas détourné de son plan pour des raisons valables ou par un mouvement profond, mais par une sorte de paresse qui le fait retourner à ses habitudes de jeunesse.

Chez le même Shakespeare, on trouve un modèle de vérité répandue par la ruse : le discours funèbre de Marc-Antoine devant la dépouille de César.

Il ne se lasse pas de répéter que le meurtrier de César, Brutus, était un homme honorable, mais en même temps il décrit le meurtre, et l’évocation de cet acte est plus impressionnante que celle de l’auteur du meurtre ; l’orateur laisse ainsi aux faits le soin de vaincre pour lui, il leur confere une plus grande éloquence qu’à "lui-même".

Un poète égyptien, qui vivait il y a quatre mille ans, a usé d’une méthode identique.

C’était une époque de grandes luttes de classes. La classe jusque-là dominante se défendait à grand-peine contre son grand antagoniste, la partie jusque-là serve de la population.

Dans le poème, on voit un sage paraître à la cour du pharaon et appeler à la lutte contre les ennemis de l’intérieur.

Il décrit longuement et de façon prenante le désordre qui est résulté du soulèvement des couches inférieures.

Voici ce que cela donne :

Or donc : les grands sont pleins de lamentations et les petits de joie. Chaque ville dit : chassons les puissants d’entre nous tous.

Or donc : les chambres des scribes sont ouvertes, et les listes emportées ; les serfs deviennent les maîtres.

Or donc : on ne reconnaît plus le fils du maître respecté ; l’enfant de la maîtresse est devenu le fils de la servante.

Or donc : on a attelé les riches aux meules ; ceux qui n’avaient jamais vu la lumière sont sortis au jour.

Or donc : l’ébène des cassettes de sacrifice a été brisée ; on débite à la hache le santal merveilleux pour en faire des lits.

Voyez : la résidence s’est écroulée en une heure.

Voyez : les pauvres sont devenus riches. Voyez, celui qui n’avait pas de pain possède maintenant une grange, et ce dont son grenier est pourvu, c’est le bien pris sur un autre.

Voyez : l’homme se sent bien de manger sa nourriture.

Voyez : celui qui n’avait pas de blé possède maintenant des granges ; celui qui comptait sur les distributions gratuites de blé en distribue maintenant lui-même.

Voyez : celui qui n’avait pas une paire de boeufs sous le joug possède maintenant des troupeaux, celui qui ne pouvait se procurer de bêtes de trait possède maintenant du bétail en grand nombre.

Voyez : celui qui ne pouvait se bâtir une chambre possède à présent quatre murs.

Voyez : les conseillers cherchent refuge dans les silos à grain, et celui qui avait à peine le droit de se reposer sur les murs possède maintenant un lit.

Voyez : celui qui ne pouvait se construire une barque possède à présent des navires, et le propriétaire jette un regard vers eux, mais ils ne sont plus à lui.

Voyez : ceux qui avaient des habits vont maintenant en loques, celui qui tissait pour les autres est vêtu à présent de lin. Le riche a soif dans son sommeil ; et celui qui lui demandait la lie de ses outres possède à présent des caves de cervoise.

Voyez : celui qui n’entendait rien au jeu de la harpe possède maintenant une harpe, celui devant qui on ne chantait jamais célèbre à présent la musique.

Voyez : celui qui par dénuement dormait sans femme trouve à présent des dames, et celle qui se regardait dans l’eau possède à présent un miroir.

Voyez : les puissants du pays errent sans trouver d’occupation, on ne donne plus aux grands de nouvelles sur rien. Celui qui était messager en envoie maintenant lui-même.

Voyez : voilà cinq hommes envoyés par leurs maîtres, et qui disent : faites maintenant vous-mêmes le chemin ; nous, nous sommes arrivés.

Il saute aux yeux qu’il s’agit là de l’évocation d’un désordre qui doit apparaître aux opprimés comme un état hautement désirable.

Cependant, le poète se laisse difficilement saisir.

Il condamne explicitement cet état de choses, mais il le condamne mal...

Jonathan Swift proposa dans une brochure, pour que le pays devienne prospère, qu’on sale les enfants des pauvres, qu’on les mette en conserve et qu’on les vende comme de la viande.

Il alignait des calculs précis qui démontraient qu’on peut faire beaucoup d’économies quand on ne recule pas devant les moyens.

Swift faisait la bête.

Il avait l’air de défendre une façon de penser bien définie, qui lui était odieuse, avec beaucoup de conviction et de sérieux, dans une question où son ignominie apparaissait à l’évidence à n’importe qui.

N’importe qui pouvait être plus avisé, ou en tout cas plus humain que Swift, surtout celui qui jusque-là n’examinait pas les idées sous l’angle de leurs conséquences.

La propagande pour la pensée, en quelque domaine qu’elle se fasse, est utile aux opprimés. Une telle propagande est très nécessaire.

Car la pensée passe dans les régimes d’exploitation pour une occupation basse.

Ce qui passe pour bas, c’est ce qui est utile à ceux qui sont maintenus en bas de l’échelle.

Sont tenus pour bas : le souci constant de manger à sa faim ; le dédain des honneurs qu’on fait miroiter à ceux qui défendent le pays où on les laisse mourir de faim ; le manque de foi dans le chef lorsqu’il vous conduit à l’abîme ; le manque de goût au travail quand il ne nourrit pas son homme ; la révolte contre l’obligation de se comporter de façon absurde ; l’indifférence à la famille lorsqu’il ne servirait à rien de s’y intéresser.

Les affamés sont accusés du péché de gourmandise ; ceux qui n’ont rien à défendre, de lâcheté ; ceux qui doutent de leurs oppresseurs, de douter de leur propre force ; ceux qui veulent être payés de leur travail, de paresse, et ainsi de suite.

Sous de tels régimes, la pensée est tenue généralement pour quelque chose de vil, elle a mauvaise réputation.

On ne l’enseigne plus nulle part, et dès qu’elle apparaît, on la persécute.

Mais il reste toujours des domaines où l’on peut impunément faire allusion aux réussites de la pensée : ce sont ceux où la dictature a besoin d’elle.

C’est ainsi, par exemple, qu’on peut exposer les réussites de la pensée dans la technique et l’art militaire.

Une organisation permettant de faire durer les stocks de laine et d’inventer des textiles synthétiques exige de la pensée.

La détérioration des denrées alimentaires, la préparation de la jeunesse à la guerre, voilà qui exige de la pensée, et c’est une chose que l’on peut exposer.

L’éloge de la guerre, but irréfléchi de cette pensée, peut être astucieusement évité, ainsi la pensée, qui part de la question du meilleur moyen pour faire la guerre, peut amener à se demander si cette guerre a un sens, et s’appliquer à la question du meilleur moyen d’éviter une guerre absurde.

Naturellement, cette question est difficile à poser publiquement. Est-ce que la pensée qu’on a propagée peut être exploitée, c’est-à-dire présentée de façon telle qu’elle ait prise sur les événements ?

Elle peut l’être.

Pour qu’en un temps comme le nôtre, l’oppression, qui sert à l’exploitation d’une partie (majoritaire) de la population par une autre partie (minoritaire), demeure possible, il y faut une certaine attitude fondamentale de la population, qui doit s’étendre à tous les domaines de l’existence.

Une découverte en biologie, comme celle de Darwin, a pu tout d’un coup constituer un danger pour l’exploitation ; pourtant l’Eglise fut longtemps la seule à s’en préoccuper, la police ne s’apercevait encore de rien.

Ces dernières années, les recherches des physiciens ont abouti à des conséquences dans le domaine de la logique qui ont pu devenir dangereuses pour toute une série d’articles de foi sur lesquels reposait l’exploitation.

Le philosophe d’Etat prussien Hegel, occupé à de difficiles recherches logiques, livra à Marx et Lénine, les classiques de la Révolution, des méthodes de pensée d’une valeur inestimable.

Le développement des sciences s’accomplit avec cohérence, mais selon un rythme inégal, et l’Etat n’est pas en mesure de tout suivre et de tout surveiller.

Les champions de la vérité peuvent se choisir des emplacements de combat relativement à l’abri des regards.

Ce qui importe avant tout, c’est qu’une pensée juste soit enseignée, à savoir une pensée qui interroge les choses et les événements pour en dégager l’aspect qui change et que l’on peut changer.

Les puissants éprouvent une vive aversion contre les grands changements.

Ils aimeraient bien que tout reste en l’état, mille ans si possible. Si seulement la lune restait sur place, si seulement le soleil arrêtait sa course !

Personne n’aurait plus faim et ne voudrait plus dîner.

Quand ils ont tiré au fusil, l’adversaire ne devrait plus tirer lui-même, leur coup devrait être le dernier.

Une vision des choses qui en dégàge particulièrement l’aspect transitoire est un bon moyen d’encourager les opprimés. De même, dans l’idée qu’en chaque chose, chaque état, s’annonce et grandit une contradiction, il y a quelque chose à opposer aux vainqueurs, qui permet de leur résister.

Une telle vision du monde (la dialectique, ou la doctrine de l’écoulement perpétuel des choses), on peut s’y exercer dans l’analyse d’objets qui échappent temporairement aux puissants.

On peut l’appliquer à la biologie ou à la chimie.

On peut s’y exercer aussi dans la peinture des destinées d’une famille, sans trop se faire remarquer.

L’idée que chaque chose est dépendante de beaucoup d’autres, elles-mêmes en constant changement, est une idée dangereuse pour les dictatures, et elle peut se présenter sous bien des formes, sans donner prise à l’intervention de la police.

Une description complète de toutes les circonstances, de tous les processus dans lesquels se trouve pris un homme qui ouvre un débit de tabac, peut être un rude coup porté à la dictature.

Les gouvernements qui mènent les masses à la misère doivent absolument éviter que dans la misère on pense au gouvernement. Ils parlent beaucoup de destin.

C’est lui, et non pas eux, qui serait responsable de la pénurie.

Qui se mêle de rechercher la cause de la pénurie est arrêté avant même d’avoir pu atteindre le gouvernement.

Mais il est possible en général de parer à la phraséologie du destin ; on peut montrer que le destin de l’homme lui est réservé par d’autres hommes.

Cela à son tour peut se faire de multiples façons.

On peut par exemple raconter l’histoire d’une ferme, mettons d’une ferme islandaise.

On dit dans tout le village qu’un sort lui a été jeté.

Une paysanne s’est précipitée dans le puits, un paysan s’est pendu.

Un jour, on célèbre un mariage, le fils du paysan épouse une fille qui apporte en dot quelques arpents.

Le sort s’éloigne du village.

Le village n’est pas d’accord sur les causes de l’heureux dénouement.

Les uns l’attribuent à la nature radieuse du jeune paysan, les autres aux arpents de terre de la jeune paysanne qui permettent enfin à la ferme de vivre.

Même avec un poème qui évoque un paysage, on peut faire avancer les choses, pour autant qu’on incorpore à la nature les choses créées par l’homme.

Pour que la vérité se répande, il y faut de la ruse.

Résumé

La grande vérité de notre temps (qu’il ne sert pas encore à grand-chose de simplement connaître, mais sans la connaissance de laquelle aucune autre vérité d’importance ne peut être trouvée), c’est que nos contrées sombrent dans la barbarie parce que la propriété privée des moyens de production est conservée de force.

A quoi bon écrire quelque chose de courageux d’où il ressort que l’état dans lequel nous sombrons est un état barbare (ce qui est bien vrai), si l’on n’éclaire pas pourquoi nous y tombons ?

Il faut dire que l’on torture parce que les rapports de propriété actuels entendent subsister.

Certes, si nous disons cela, nous perdrons beaucoup d’amis, qui sont contre la torture, parce qu’ils croient qu’on pourrait conserver les rapports de propriété existants sans torture (ce qui n’est pas vrai).

Nous devons dire la vérité sur le régime barbare qui est celui de notre pays, afin que puisse être fait ce qui seul peut le faire disparaître, c’est-à-dire ce qui permet de changer les rapports de propriété.

Il nous faut la dire, d’autre part, à ceux qui souffrent le plus des rapports de propriété, qui sont le plus intéressés à leur abolition, les ouvriers, et à ceux que nous pouvons leur amener comme alliés parce que, même s’ils sont associés aux profits, ce sont des gens qui ne possèdent pas eux non plus de moyens de production.

Et cinquièmement nous devons procéder par ruse.

Et ces cinq difficultés, nous devons les résoudre en même temps, car nous ne pouvons pas étudier la vérité sur un régime de barbarie sans penser à ceux qui en souffrent, et pendant que, repoussant toujours toute velléité de lâcheté, nous recherchons les liaisons causales en pensant à ceux qui sont prêts à rendre leur connaissance utile, nous devons également penser à leur présenter la vérité de façon telle qu’elle puisse entre leurs mains être une arme, et en même temps de façon assez rusée pour que cette transmission échappe à la vigilance et à la riposte de l’ennemi.

Exiger que l’écrivain écrive la vérité, c’est exiger tout cela.

Questions From a Worker Who Reads, Bertolt Brecht

Who built Thebes of the 7 gates ?

In the books you will read the names of kings.

Did the kings haul up the lumps of rock ?

And Babylon, many times demolished,

Who raised it up so many times ?

In what houses of gold glittering Lima did its builders live ?

Where, the evening that the Great Wall of China was finished, did the masons go ?

Great Rome is full of triumphal arches.

Who erected them ?

Over whom did the Caesars triumph ?

Had Byzantium, much praised in song, only palaces for its inhabitants ?

Even in fabled Atlantis, the night that the ocean engulfed it,

The drowning still cried out for their slaves.

The young Alexander conquered India.

Was he alone ?

Caesar defeated the Gauls.

Did he not even have a cook with him ?

Philip of Spain wept when his armada went down.

Was he the only one to weep ?

Frederick the 2nd won the 7 Years War.

Who else won it ?

Every page a victory.

Who cooked the feast for the victors ?

Every 10 years a great man.

Who paid the bill ?

So many reports.

So many questions.

Bertolt Brecht 1937 - Speech at the Second Congress of Writers for the Defense of Culture

Bertold Brecht - La scritta invincibile

Bryan Rees - The Resistible Rise of Arturo Ui

ELOGE DE LA DIALECTIQUE

L’injustice aujourd’hui s’avance d’un pas sûr.

Les oppresseurs dressent leurs plans pour dix mille ans.

La force affirme : les choses resteront ce qu’elles sont.

Pas une voix, hormis la voix de ceux qui règnent,

Et sur tous les marchés l’exploitation proclame : c’est maintenant que je commence.

Mais chez les opprimés beaucoup disent maintenant :

Ce que nous voulons ne viendra jamais.

Celui qui vit encore ne doit pas dire : jamais !

Ce qui est assuré n’est pas sûr.

Les choses ne restent pas ce qu’elles sont.

Quand ceux qui règnent auront parlé,

Ceux sur qui ils régnaient parleront.

Qui donc ose dire : jamais ?

De qui dépend que l’oppression demeure ? De nous.

De qui dépend qu’elle soit brisée ? De nous.

Celui qui s’écroule abattu, qu’il se dresse !

Celui qui est perdu, qu’il lutte !

Celui qui a compris pourquoi il en est là, comment le retenir ?

Les vaincus d’aujourd’hui sont demain les vainqueurs

Et jamais devient : aujourd’hui.

Eloge du communisme

"Il est raisonnable, à portée de tous. Il est facile.

Toi qui n’es pas un exploiteur, tu peux le comprendre.

Il est fait pour toi, renseigne-toi sur lui.

Les sots l’appellent sottise et les malpropres, saleté.

Il est contre la saleté et contre la sottise.

Les exploiteurs disent que c’est un crime,

Nous, nous savons :

Il est la fin des crimes.

Il n’est pas une absurdité,

Mais la fin de l’absurdité.

Il n’est pas le chaos.

Mais l’ordre.

Il est chose simple,

Difficile à faire."

Eloge du révolutionnaire

Quand la répression s’aggrave

Beaucoup se découragent

Mais lui, augmente son courage.

Il organise le combat

Pour le salaire, pour l’eau de thé

Et pour le pouvoir dans l’État.

Il interroge la propriété :

D’où vient-elle ?

Il se met à questionner :

À quoi sert-elle ?

Là où toujours on se tait

Là, il parlera

Là où la répression se complaît

Là où elle régit le destin

Là, les noms, il citera.

Où il s’assied à la table

La grogne passe à table

Le repas empire

Et la pièce se resserre.

Là où ils le chassent,

L’agitation se déplace, et d’où on le chasse,

L’inquiétude reste en place.

Un dernier message de Bertolt Brecht :

Il faut beaucoup de choses

Pour transformer le monde :

La colère et la ténacité.

La science et l’indignation.

L’initiative rapide, la longue réflexion,

La froide patience et la persévérance infinie,

La compréhension du cas particulier et la compréhension de l’ensemble :

Seules les leçons de la réalité peuvent nous apprendre à transformer la réalité.

2 Messages de forum

  • Bonjour

    message rapide pour vous informer que dimanche 12 juin nous jouerons Parole de Mutins à Alès pour fêter ensemble une lutte victorieuse. Venez nombreux !

    Le prochain diner-spectacle aura lieu vendredi 17 juin à La Belle Etoile.

    il reste des places réservez les vôtres au 01 49 98 39 20

    Et samedi 18 juin à 19h nous recevons une troupe de théâtre coréenne qui jouer La Lune en Papier
    Réservations au 01 49 98 39 20

    Du côté des mobilisations, lundi soir, assemblée générale des interittents du spectacle Paris
    Mardi nous serons tous en grève et en manifestation
    Jeudi la mobilisation continue pour les intermittents et les chômeurs...

    Et un grand merci pour tous vos messages de soutien, on vous tient informé très vite de la manière dont un comité de soutien va éventuellement se mettre en place pour préparer le procès annoncé pour le 5 aout.

    Merci et à très bientôt !

    La compagnie Jolie Môme

    Le site

    www.cie-joliemome.org

    pour nous écrire
    courrier@cie-joliemome.org

    La compagnie Jolie Môme est accueillie par la ville de Saint-Denis

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  • Bertolt Brecht, ses idées, son théâtre 5 décembre 2016 07:49, par Jolie Môme

    Bonjour.

    Nous profitons de la venue en Allemagne de la troupe de théâtre kurde Jîyana pour les accueillir un soir en France.

    Cela se passe à La Belle Etoile, à Saint-Denis où ils joueront L’exception et la règle, de Bertolt Brecht (avec sous-titres en francais )

    Leur Centre Culturel de Mésopototamie, à Istanbul vient d’être fermé par le gouvernement Erdogan.

    Le spectacle sera suivi d’un débat, c’est pourquoi nous démarrerons tôt :

    L’exception et la règle,

    de Bertolt Brecht par la cie Jîyana

    Mardi 6 décembre à 19h30 à La Belle Etoile

    Réservations au 01 49 98 39 20 - Tarifs 15€ et 12€

    (petite restauration possible sur place)

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