Strict Standards: Only variables should be passed by reference in /homepages/36/d206324349/htdocs/site_org1G/config/ecran_securite.php on line 180
La classe ouvrière et son autonomie politique et sociale - Matière et Révolution
English German Espagnol Portugese Chinese Japanese Arab Rusian Italian Norvegian Dutch Hebrew Polish Turkish Hindi
Accueil du site > 10- SYNDICALISME ET AUTO-ORGANISATION DES TRAVAILLEURS - SYNDICALISM AND (...) > La classe ouvrière et son autonomie politique et sociale

La classe ouvrière et son autonomie politique et sociale

mardi 27 septembre 2016, par Robert Paris

« L’histoire de la révolution est pour nous, avant tout, le récit d’une irruption violente des masses dans le domaine où se règlent leurs propres destinées... »

(L. Trotsky)

F. Engels dans « La situation de la classe laborieuse en Angleterre » :

« Tant que les classes possédantes, non seulement n’éprouveront aucun besoin de libération, mais encore s’opposeront de toutes leurs forces à la libération des travailleurs par eux-mêmes, la classe ouvrière se verra contrainte d’entreprendre et de réaliser seule la révolution sociale… Aujourd’hui, il y a pas mal de gens qui, du haut de leur point de vue impartial, prêchent aux ouvriers un socialisme s’élevant au-dessus des oppositions de classes et des luttes de classes. Mais ce sont ou bien des novices qui ont encore énormément à apprendre, ou alors les pires ennemis des travailleurs, des loups déguisés en brebis. Ce que les travailleurs devraient faire sont des choses qu’ils peuvent eux-mêmes résoudre par leur propre pouvoir de décision. »

K. Marx & F. Engels, Manifeste communiste :

« Tous les mouvements historiques ont été, jusqu’ici, accomplis par des minorités ou au profit des minorités. Le mouvement prolétarien est le mouvement spontané de l’immense majorité au profit de l’immense majorité. Le prolétariat, couche inférieure de la société actuelle, ne peut se soulever, se redresser, sans faire sauter toute la superstructure des couches qui constituent la société officielle. »

Statuts de l’Association Internationale des Travailleurs, K. Marx :

Considérant :

Que l’émancipation de la classe ouvrière doit être l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes ; que la lutte pour l’émancipation de la classe ouvrière n’est pas une lutte pour des privilèges et des monopoles de classe, mais pour l’établissement de droits et de devoirs égaux, et pour l’abolition de toute domination de classe ;

Que l’assujettissement économique du travailleur au détenteur des moyens du travail, c’est-à-dire des sources de la vie, est la cause première de la servitude dans toutes ses formes, de la misère sociale, de l’avilissement intellectuel et de la dépendance politique ;

Que, par conséquent, l’émancipation économique de la classe ouvrière est le grand but auquel tout mouvement politique doit être subordonné comme moyen ;

Que tous les efforts tendant à ce but ont jusqu’ici échoué, faute de solidarité entre les travailleurs des différentes professions dans le même pays et d’une union fraternelle entre les classes ouvrières des divers pays ;

Que l’émancipation du travail, n’étant un problème ni local ni national, mais social, embrasse tous les pays dans lesquels existe la société moderne et nécessite, pour sa solution, le concours théorique et pratique des pays les plus avancés ;

Que le mouvement qui vient de renaître parmi les ouvriers des pays industriels avancés de l’Europe, tout en réveillant de nouvelles espérances, donne un solennel avertissement de ne pas retomber dans les vieilles erreurs et de combiner le plus tôt possible les efforts encore isolés ;

Pour ces raisons, l’Association Internationale des Travailleurs a été fondée.

Karl Marx et Friedrich Engels dans « Adresse du Comité Central à la Ligue des communistes » (1850) :

« Leçon de la révolution de 1848 : l’indépendance indispensable du prolétariat « (...) Tandis que les petits bourgeois démocratiques veulent terminer la révolution au plus vite (...), il est de notre intérêt et de notre devoir de rendre la révolution permanente, jusqu’à ce que toutes les classes plus ou moins possédantes aient été écartées du pouvoir, que le prolétariat ait conquis le pouvoir et que non seulement dans un pays, mais dans tous les pays régnants du monde l’association des prolétaires ait fait assez de progrès pour faire cesser dans ces pays la concurrence des prolétaires et concentrer dans leurs mains au moins les forces productives décisives. Il ne peut s’agir pour nous de transformer la propriété privée, mais Seulement de 1’anéantir ; ni de masquer les antagonismes de classes, mais d’abolir les classes ; ni d’améliorer la société existante, mais d’en fonder une nouvelle. (...) « Leurs efforts doivent tendre à ce que l’effervescence révolutionnaire directe ne soit pas une nouvelle fois réprimée aussitôt après la victoire. Il faut, au contraire, qu’ils la maintiennent le plus longtemps possible. Bien loin de s’opposer aux prétendus excès, aux exemples de vengeance populaire contre des individus haïs ou des édifices publics auxquels ne se rattachent que des souvenirs odieux, il faut non seulement tolérer ces exemples, mais encore en assumer soi-même la direction. Pendant et après la lutte, les ouvriers doivent en toute occasion formuler leurs propres revendications à côté de celles des démocrates bourgeois. Ils doivent exiger des garanties pour les ouvriers, dès que les bourgeois démocratiques se disposent à prendre le gouvernement en main. Il faut au besoin qu’ils obtiennent ces garanties de haute lutte et s’arrangent en somme pour obliger les nouveaux gouvernants à toutes les concessions et promesses possibles ; c’est le plus sûr moyen de les compromettre. Il faut qu’ils s’efforcent, par tous les moyens et autant que faire se peut, de contenir la jubilation suscitée par le nouvel état de choses et l’état d’ivresse, conséquence de toute victoire remportée dans une bataille de rue, en jugeant avec calme et sang-froid la situation et en affectant à l’égard du nouveau gouvernement une méfiance non déguisée. Il faut qu’à côté des nouveaux gouvernements officiels ils établissent aussitôt leurs propres gouvernements ouvriers révolutionnaires, soit sous forme d’autonomies administratives locales ou de conseils municipaux, soit sous forme de clubs ou comités ouvriers, de façon que les gouvernements démocratiques bourgeois non seulement s’aliènent aussitôt l’appui des ouvriers, mais se voient, dès le début, surveillés et menacés par des autorités qui ont derrière elles toute la masse des ouvriers. En un mot, dès les premiers instants de la victoire, on ne doit plus tant se défier des partis réactionnaires vaincus que des anciens alliés des ouvriers, que du parti qui cherche à exploiter la victoire pour lui seul. (...) » « Les ouvriers doivent se placer non sous la tutelle de l’autorité de l’Etat mais sous celle des conseils révolutionnaires de communautés que les ouvriers auront pu faire adopter. Les armes et les munitions ne devront être rendues sous aucun prétexte. (...) » « Ils doivent pousser à l’extrême les propositions des démocrates qui, en tout cas, ne se montreront pas révolutionnaires, mais simplement réformistes, et transformer ces propositions en attaques directes contre la propriété privée. Si, par exemple, les petits bourgeois proposent de racheter les chemins de fer et les usines, les ouvriers doivent exiger que ces chemins de fer et ces usines soient simplement et sans indemnité confisqués par l’Etat en tant que propriété de réactionnaires. Si les démocrates proposent l’impôt proportionnel, les ouvriers réclament l’impôt progressif. Si les démocrates proposent eux-mêmes un impôt progressif modéré, les ouvriers exigent un impôt dont les échelons montent assez vite pour que le gros capital s’en trouve compromis. Si les démocrates réclament la régularisation de la dette publique, les ouvriers réclament la faillite de l’Etat. Les revendications des ouvriers devront donc se régler partout sur les concessions et les mesures des démocrates. » « Ils (les ouvriers) contribueront eux-mêmes à leur victoire définitive bien plus par le fait qu’ils prendront conscience de leurs intérêts de classe, se poseront dès que possible en parti indépendant et ne se laisseront pas un instant détourner—par les phrases hypocrites des petits bourgeois démocratiques—de l’organisation autonome du parti du prolétariat. Leur cri de guerre doit être : La révolution en permanence ! »

Lettre de Karl Marx à F.Bolte (23 novembre 1871 :

« Le mouvement politique de la classe ouvrière a naturellement pour objectif la conquête, pour elle, du pouvoir politique. Il va sans dire que, pour y parvenir, il faut une organisation préalable, suffisamment développée, de la classe ouvrière, organisation qui surgit des luttes économiques mêmes des ouvriers. En outre, tout mouvement dans lequel la classe ouvrière s’oppose, en tant que classe, aux classes dominantes, et s’efforce d’exercer sur celles-ci une pression du dehors, est un mouvement politique. (…) Là où le prolétariat n’est pas encore suffisamment organisé pour tenter une campagne contre le pouvoir politique de la classe dominante, il a besoin d’être éduqué à cette fin par une agitation incessante contre l’attitude politique hostile des classes dominantes. Sans quoi le prolétariat reste un jouet entre les mains de cette classe. »

« La guerre civile en France » de Karl Marx :

« Quand la Commune de Paris prit la direction de la révolution entre ses propres mains, quand de simples ouvriers osèrent, pour la première fois, empiéter sur le privilège gouvernemental de leurs « supérieurs naturels » et accomplirent, dans des circonstances d’une difficulté sans exemple, leur œuvre modestement, consciencieusement et efficacement, et pour des salaires dont le plus élevé atteignait à peine le cinquième de ce qui, à en croire une haute autorité scientifique (le professeur Huxley) est le minimum requis pour le secrétaire du conseil des écoles de Londres, le vieux monde se tordit de rage à la vue du drapeau rouge, symbole de la république du travail, flottant sur l’Hôtel de ville. »

« La Commune ne fut pas une révolution contre une forme quelconque de pouvoir d’Etat, légitimiste, constitutionnelle, républicaine ou impériale. Elle fut une révolution contre l’Etat comme tel, contre cet avorton monstrueux de la société ; elle fut la résurrection de l’authentique vie sociale du peuple, réalisée par le peuple... (…) Elle ne fut pas une révolution ayant pour but de transférer le pouvoir d’Etat d’une fraction des classes dominantes à une autre mais une révolution tendant à détruire cette machine abjecte de la domination de classe. (…) Seule la classe ouvrière pouvait exprimer par le mot « Commune » ces nouvelles aspirations dont elle inaugura la réalisation par la Commune militante. (…) Seuls les prolétaires, enflammés par la nouvelle tâche sociale qu’ils doivent accomplir pour la société tout entière, à savoir la suppression de toutes les classes et de la domination de classe, étaient capables de briser l’instrument de cette domination – l’Etat – ce pouvoir gouvernemental centralisé et organisé qui se prend pour le maître de la société au lieu d’en être le serviteur. (…) Le caractère vraiment social de leur République, c’est le simple fait que les travailleurs gouvernent la Commune de Paris. »

Lénine dans « L’Etat et la Révolution » :

« Dès l’instant où tous les membres de la société, ou du moins leur immense majorité, ont appris à gérer eux-mêmes l’Etat, ont pris eux-mêmes l’affaire en main, "organisé" le contrôle sur l’infime minorité de capitalistes, sur les petits messieurs désireux de conserver leurs pratiques capitalistes et sur les ouvriers profondément corrompus par le capitalisme - dès cet instant, la nécessité de toute administration en général commence à disparaître. Plus la démocratie est complète, et plus proche est le moment où elle deviendra superflue. Plus démocratique est l’"Etat" constitué par les ouvriers armés et qui "n’est plus un Etat au sens propre", et plus vite commence à s’éteindre tout Etat. »

Lénine et l’auto-organisation des travailleurs

Le soviet, organisation autonome du prolétariat révolutionnaire

Quand faut-il créer des soviets ?

Lénine pour le pouvoir prolétarien et contre la bureaucratie

L’auto-organisation du prolétariat dans la révolution de 1905, rapporté par Trotsky

Trotsky dans le « Programme de transition » :

« Toute grève avec occupation pose dans la pratique la question de savoir qui est le maître dans l’usine : le capitalisme ou les ouvriers. Si la grève avec occupation soulève cette question épisodiquement, le COMITÉ D’USINE donne à cette même question une expression organisée. Élu par tous les ouvriers et employés de l’entreprise, le Comité d’usine crée d’un coup un contrepoids à la volonté de l’administration. A la critique que les réformistes font des patrons de l’ancien type, ceux qu’on appelle les "patrons de droit divin", du genre de Ford, en face des "bons" exploiteurs "démocratiques", nous opposons le mot d’ordre des comités d’usine comme centres de lutte contre les uns et les autres. Les bureaucrates des syndicats s’opposeront, en règle générale, à la création de comités d’usine, de même qu’ils s’opposeront à tout pas hardi dans la voie de la mobilisation des masses. Il sera, cependant, d’autant plus facile de briser leur opposition que le mouvement aura plus d’ampleur. Là où les ouvriers de l’entreprise, dans les périodes "calmes", appartiennent déjà tous aux syndicats (closed shop), le comité coïncidera formellement avec l’organe du syndicat, mais il en renouvellera la composition et en élargira les fonctions. Cependant, la principale signification des comités est de devenir des états-majors de combat pour les couches ouvrières que le syndicat n’est, en général, pas capable d’atteindre. C’est d’ailleurs précisément de ces couches les plus exploitées que sortiront les détachements les plus dévoués à la révolution. Dès que le comité fait son apparition, il s’établit en fait une DUALITÉ DE POUVOIR dans l’usine. Par son essence même, cette dualité de pouvoir est quelque chose de transitoire, car elle renferme en elle-même deux régimes inconciliables : le régime capitaliste et le régime prolétarien. L’importance principale des comités d’usine consiste précisément en ce qu’ils ouvrent, sinon une période directement révolutionnaire, du moins une période pré-révolutionnaire, entre le régime bourgeois et le régime prolétarien. Que la propagande pour les comités d’usine ne soit ni prématurée ni artificielle, c’est ce que démontrent amplement les vagues d’occupations d’usines qui ont déferlé sur un certain nombre de pays. De nouvelles vagues de ce genre sont inévitables dans un prochain avenir. Il est nécessaire d’ouvrir à temps une campagne en faveur des comités d’usine pour ne pas se trouver pris à l’improviste »

Les comités d’usine

Le mouvement ouvrier de l’époque de transition n’a pas un caractère régulier et égal, mais fiévreux et explosif. Les mots d’ordre, de même que les formes d’organisation, doivent être subordonnés à ce caractère du mouvement. Rejetant la routine comme la peste, la direction doit prêter attentivement l’oreille à l’initiative des masses elles-mêmes.

Les grèves avec occupation des usines, une des plus récentes manifestations de cette initiative, sortent des limites du régime capitaliste "normal". Indépendamment des revendications des grévistes, l’occupation temporaire des entreprises porte un coup à l’idole de la propriété capitaliste. Toute grève avec occupation pose dans la pratique la question de savoir qui est le maître dans l’usine : le capitalisme ou les ouvriers.

Si la grève avec occupation soulève cette question épisodiquement, le COMITÉ D’USINE donne à cette même question une expression organisée. Élu par tous les ouvriers et employés de l’entreprise, le Comité d’usine crée d’un coup un contrepoids à la volonté de l’administration.

A la critique que les réformistes font des patrons de l’ancien type, ceux qu’on appelle les "patrons de droit divin", du genre de Ford, en face des "bons" exploiteurs "démocratiques", nous opposons le mot d’ordre des comités d’usine comme centres de lutte contre les uns et les autres.

Les bureaucrates des syndicats s’opposeront, en règle générale, à la création de comités d’usine, de même qu’ils s’opposeront à tout pas hardi dans la voie de la mobilisation des masses. Il sera, cependant, d’autant plus facile de briser leur opposition que le mouvement aura plus d’ampleur. Là où les ouvriers de l’entreprise, dans les périodes "calmes", appartiennent déjà tous aux syndicats (closed shop), le comité coïncidera formellement avec l’organe du syndicat, mais il en renouvellera la composition et en élargira les fonctions. Cependant, la principale signification des comités est de devenir des états-majors de combat pour les couches ouvrières que le syndicat n’est, en général, pas capable d’atteindre. C’est d’ailleurs précisément de ces couches les plus exploitées que sortiront les détachements les plus dévoués à la révolution.

Dès que le comité fait son apparition, il s’établit en fait une DUALITÉ DE POUVOIR dans l’usine. Par son essence même, cette dualité de pouvoir est quelque chose de transitoire, car elle renferme en elle-même deux régimes inconciliables : le régime capitaliste et le régime prolétarien. L’importance principale des comités d’usine consiste précisément en ce qu’ils ouvrent, sinon une période directement révolutionnaire, du moins une période pré-révolutionnaire, entre le régime bourgeois et le régime prolétarien. Que la propagande pour les comités d’usine ne soit ni prématurée ni artificielle, c’est ce que démontrent amplement les vagues d’occupations d’usines qui ont déferlé sur un certain nombre de pays. De nouvelles vagues de ce genre sont inévitables dans un prochain avenir. Il est nécessaire d’ouvrir à temps une campagne en faveur des comités d’usine pour ne pas se trouver pris à l’improviste.

Les soviets

Les comités d’usine sont, comme il a été dit, un élément de dualité de pouvoir dans l’usine. C’est pourquoi leur existence n’est concevable que lors d’une pression croissante des masses. Il en est de même avec les groupements spéciaux de masse pour la lutte contre la guerre, avec les comités de surveillance des prix, et avec tous les autres nouveaux centres du mouvement dont l’apparition même témoigne que la lutte des classes a dépassé les cadres des organisations traditionnelles du prolétariat.

Cependant, ces nouveaux organes et centres sentiront bientôt leur manque de cohésion et leur insuffisance. Aucune des revendications transitoires ne peut être complètement réalisée avec le maintien du régime bourgeois. Or, l’approfondissement de la crise sociale accroîtra non seulement les souffrances des masses, mais aussi leur impatience, leur fermeté, leur esprit d’offensive. Des couches toujours nouvelles d’opprimés relèveront la tête et lanceront leurs revendications. Des millions de besogneux, à qui les chefs réformistes ne pensent jamais, commenceront à frapper aux portes des organisations ouvrières. Les chômeurs entreront dans le mouvement. Les ouvriers agricoles, les paysans ruinés ou à demi ruinés, les couches inférieures de la ville, les travailleuses, les ménagères, les couches prolétarisées de l’intelligentsia, tous chercheront un regroupement et une direction.

Comment harmoniser les diverses revendications et formes de lutte, ne fût-ce que dans les limites d’une seule ville ? L’histoire a déjà répondu à cette question : grâce aux soviets, qui réunissent les représentants de tous les groupes en lutte. Personne n’a proposé, jusqu’à maintenant, aucune autre forme d’organisation, et il est douteux qu’on puisse en inventer une. Les soviets ne sont liés par aucun programme a priori. Ils ouvrent leurs portes à tous les exploités. Par cette porte passent les représentants de toutes les couches qui sont entraînées dans le torrent général de la lutte. L’organisation s’étend avec le mouvement et y puise continuellement son renouveau. Toutes les tendances politiques du prolétariat peuvent lutter pour la direction des soviets sur la base de la plus large démocratie. C’est pourquoi le mot d’ordre des soviets est le couronnement du programme des revendications transitoires.

Les soviets ne peuvent naître que là où le mouvement des masses entre dans un stade ouvertement révolutionnaire. En tant que pivot autour duquel s’unissent des millions de travailleurs dans la lutte contre les exploiteurs, les soviets, dès le moment de leur apparition, deviennent les rivaux et les adversaires des autorités locales, et, ensuite, du gouvernement central lui-même. Si le comité d’usine crée des éléments de dualité de pouvoir dans l’usine, les soviets ouvrent une période de dualité de pouvoir dans le pays.

La dualité de pouvoir est, à son tour, le point culminant de la période de transition. Deux régimes, le régime bourgeois et le régime prolétarien, s’opposent irréconciliablement l’un l’autre. La collision entre eux est inévitable. De l’issue de celle-ci dépend le sort de la société. En cas de défaite de la révolution, la dictature fasciste de la bourgeoisie. En cas de victoire, le pouvoir des soviets, c’est-à-dire la dictature du prolétariat et la reconstruction socialiste de la société.

Léon Trotsky (extraits du programme de transition)

Les bases de la convocation de la IIIe Internationale par le parti bolchevik et le Parti Communiste allemand :

Chers Camarades ! Les partis et organisations soussignés considèrent que la convocation du premier Congrès de la nouvelle Internationale révolutionnaire est d’une nécessité urgente. Au cours de la guerre et de la révolution s’est manifesté non seulement la faillite complète des anciens partis socialistes et social-démocrates et en même temps de la Deuxième Internationale, non seulement l’incapacité des éléments intermédiaires de l’ancienne social-démocratie (dite « Centre ») à l’action révolutionnaire effective, mais actuellement on voit déjà se dessiner les contours de la véritable Internationale révolutionnaire. Le mouvement ascendant extrêmement rapide de la révolution mondiale posant constamment de nouveaux problèmes, le danger d’étouffement de cette révolution par l’alliance des Etats capitalistes s’unissant contre la révolution sous le drapeau hypocrite de la « Société des Nations », les tentatives des partis social-traîtres de s’unir et d’aider de nouveau leurs gouvernements et leurs bourgeoisies à trahir la classe ouvrière après s’être accordé une « amnistie » réciproque ; enfin l’expérience révolutionnaire extrêmement riche déjà acquise et l’internationalisation de tout le mouvement révolutionnaire – toutes ces circonstances nous obligent à prendre l’initiative de mettre à l’ordre du jour de la discussion la question de la convocation d’un Congrès international des partis prolétariens révolutionnaires. La reconnaissance des paragraphes suivants, établis ici comme programme et élaborés sur la base des programmes du Spartakusbund en Allemagne et du Parti communiste (bolcheviks) en Russie doit, selon nous, servir de base à la nouvelle Internationale.

I. La période actuelle est celle de la décomposition et de l’effondrement de tout le système capitaliste mondial et sera celle de l’effondrement de la civilisation européenne en général, si on ne détruit pas le capitalisme avec ses contradictions indissolubles.

2. La tâche du prolétariat consiste à présent à prendre le pouvoir d’Etat. La prise du pouvoir d’Etat signifie la destruction de l’appareil d’Etat de la bourgeoisie et l’organisation d’un nouvel appareil du pouvoir prolétarien.

3. Le nouvel appareil du pouvoir doit représenter la dictature de la classe ouvrière et à certains endroits aussi celle des petits paysans et des ouvriers agricoles, c’est-à-dire, qu’il doit être l’instrument du renversement systématique de la classe exploiteuse et celui de son expropriation. Non pas la fausse démocratie bourgeoise – cette forme hypocrite de la domination de l’oligarchie financière – avec son égalité purement formelle, mais la démocratie prolétarienne, avec la possibilité de réaliser la liberté des masses laborieuses ; non pas le parlementarisme, mais l’auto-administration de ces masses par leurs organismes élus ; non pas la bureaucratie capitaliste, mais des organes d’administration créés par les masses elles-mêmes, avec la participation réelle de ces masses à l’administration du pays et à l’activité de l’édification socialiste – voilà quel doit être le type de l’Etat prolétarien. Le pouvoir des conseils ouvriers ou des organisations ouvrières est sa forme concrète.

4. La dictature du prolétariat doit être le levier de l’expropriation immédiate du capital, de l’abolition de la propriété privée sur les moyens de production et de la transformation de cette propriété en propriété populaire.

La socialisation (par socialisation on entend ici l’abolition de la propriété privée qui est remise à l’Etat prolétarien et à l’administration socialiste de la classe ouvrière) de la grande industrie et des banques, ses centres d’organisation ; la confiscation des terres des grands propriétaires fonciers et la socialisation de la production agricole capitaliste ; la monopolisation du commerce ; la socialisation des grands immeubles dans les villes et des grandes propriétés à la campagne ; l’introduction de l’administration ouvrière et la centralisation des fonctions économiques entre les mains des organismes émanants de la dictature prolétarienne – voilà les problèmes essentiels du jour.

5. Pour la sécurité de la révolution socialiste, pour sa défense contre des ennemis intérieurs et extérieurs, pour l’aide aux autres fractions nationales du prolétariat en lutte, etc., le désarmement complet de la bourgeoisie et de ses agents, et l’armement général du prolétariat sont nécessaires.

6. La situation mondiale exige maintenant le contact le plus étroit entre les différentes parties du prolétariat révolutionnaire et l’union complète des pays dans lesquels la révolution socialiste a triomphé.

7. La méthode fondamentale de la lutte est l’action de masse du prolétariat, y compris la lutte ouverte à main armée contre le pouvoir d’Etat du capital.

La classe ouvrière et sa politique soviétique (extraits de Terrorisme et Communisme de Trotsky)

Le prolétariat russe

L’initiative de la révolution socialiste s’est trouvée, par la force des choses, remise entre les mains, non du vieux prolétariat de l’Europe occidentale, avec ses puissantes organisations politiques et professionnelles et ses pesantes traditions de parlementarisme et de trade-unionisme, mais de la jeune classe ouvrière d’un pays arriéré. L’Histoire, comme toujours, a suivi la ligne de moindre résistance. L’époque révolutionnaire a fait irruption par la porte qui avait été la moins barricadée. Les difficultés extraordinaires, véritablement surhumaines, qui sont tombées sur le prolétariat russe, ont préparé, ont hâté et considérablement facilité le travail révolutionnaire du prolétariat de l’Europe occidentale, qui reste encore à faire.

Au lieu de considérer la révolution russe dans la perspective d’une période révolutionnaire qui a commencé dans le monde entier, Kautsky délibère encore sur la question de savoir si le prolétariat russe ne s’est pas emparé du pouvoir trop tôt.

"Pour en venir au socialisme, explique-t-il, il est nécessaire que le peuple soit nanti d’une haute culture, qu’on trouve dans les masses une morale élevée, un fort développement des instincts sociaux, le sentiment de la solidarité, etc. Cette morale - ajoute Kautsky pour nous donner une leçon - existait déjà à un haut degré chez les prolétaires de la Commune de Paris. Elle fait absolument défaut parmi les masses qui, actuellement, donnent le ton au prolétariat bolchevik" (p. 120).

Etant donné le but que poursuit Kautsky, il ne lui suffit pas de chercher à diffamer, aux yeux de ses lecteurs, les bolcheviks en tant que parti politique. Sachant que le bolchevisme ne fait qu’un désormais avec le prolétariat russe, Kautsky s’efforce de diffamer le prolétariat russe dans son ensemble, de le représenter comme une masse ignare, sans idéal, cupide, n’obéissant qu’à ses instincts et aux suggestions du moment. Tout au long de sa brochure, Kautsky remet bien des fois en question le niveau intellectuel et moral des ouvriers russes et ce n’est, chaque fois, que pour épaissir le trait en insistant sur leur ignorance, leur stupidité et leur barbarie. Pour renforcer le contraste, Kautsky cite l’exemple d’une entreprise travaillant pour la guerre à l’époque de la Commune de Paris, dont les représentants ouvriers avaient établi un service de nuit obligatoire afin qu’il y eût toujours dans l’entreprise un ouvrier pour remettre les armes nouvellement réparées pendant la nuit. "Et comme, disait le règlement, il est indispensable, dans les circonstances actuelles, d’observer la plus stricte économie dans les dépenses de la Commune, le service de nuit ne sera pas payé...". "En vérité, conclut Kautsky, ces ouvriers ne considéraient pas le temps de leur dictature comme une de ces conjonctures favorables qui permettent de satisfaire les intérêts personnels" (p. 65). Quant à la classe ouvrière russe, c’est tout autre chose. Elle n’a point conscience de ses devoirs, ses idées n’ont aucune stabilité, elle manque de fermeté, d’abnégation, etc. Elle n’est pas plus capable de se donner des chefs dignes ce nom (ce sont là les bonnes plaisanteries de Kautsky) que Münchausen n’était capable de sortir du marais en se tirant lui-même par les cheveux. Cette comparaison entre le prolétariat russe et ce fumiste de Münchausen se tirant du marais donne un clair exemple du ton arrogant avec lequel Kautsky parle de la classe ouvrière russe.

Il extrait de nos discours et de nos articles des citations illustrant des phénomènes négatifs survenus au sein de la classe ouvrière, et s’efforce de démontrer que passivité, ignorance, égoïsme, suffisent à caractériser la vie du prolétariat russe de 1917 à 1920, c’est-à-dire à une époque qui est la plus grande de toutes les époques révolutionnaires.

On dirait que Kautsky ignore, n’a jamais entendu dire, ne soupçonne ni ne suppose que pendant la guerre civile, le prolétariat russe a eu plus d’une fois l’occasion d’accomplir un travail désintéressé et même d’établir des services "à titre purement gratuit" - non pas le service d’un ouvrier pendant une nuit, mais ceux de dizaines de milliers d’ouvriers durant une longue suite de nuits passées dans les alertes continuelles. Pendant des jours et des semaines, lorsque Youdénitch marchait sur Petersbourg, il a suffi d’un téléphonogramme du Soviet pour que des milliers d’ouvriers veillent à leur poste, dans toutes les usines et dans tous les quartiers de la ville. Et cela, non dans les premiers jours de la commune de Petersbourg, mais après deux années de lutte dans le froid et la faim.

Notre parti mobilise deux ou trois fois par an un nombre considérable de ses membres pour les envoyer au front. Sur une étendue de 8.000 verstes [8.500 km], ces hommes vont se faire tuer et apprendre aux autres à se faire tuer. Et quand, à Moscou - Moscou affamée, frigorifiée, et qui a donné au front l’élite de ses ouvriers - on proclame la semaine du parti, les masses prolétariennes envoient dans nos rangs, en un espace de sept jours, 15.000 hommes. Et à quel moment ? Au moment où le plus grand danger menaçait l’existence du pouvoir soviétique, quand Orel venait de nous être enlevé, quand Denikine approchait de Toula et de Moscou, quand Youdénitch menaçait Petersbourg. A cette période des plus graves, le prolétariat de Moscou a donné, en une semaine, à notre Parti, 15.000 hommes qui attendaient une nouvelle mobilisation pour le front. On peut dire avec assurance que jamais, à l’exception peut-être de la semaine de la grande insurrection d’octobre-novembre 1917, le prolétariat de Moscou n’a été si unanime dans son élan révolutionnaire, dans son abnégation à combattre, qu’il ne l’a été en ces jours de périls et de sacrifices.

Lorsque notre parti a avancé le mot d’ordre des samedis et des dimanches communistes, l’idéal révolutionnaire du prolétariat a trouvé sa brillante expression dans le volontariat du travail. C’étaient d’abord des dizaines et des centaines, ce furent ensuite des milliers, ce sont maintenant des dizaines et des centaines de milliers d’ouvriers qui, renonçant à tout salaire, donnent chaque semaine quelques heures de travail pour le renouveau économique du pays. Ceux qui agissent ainsi sont à moitié affamés, chaussés de bottes déchirées, vêtus de linge sale, parce que le pays manque de chaussures et de savon. Tel est, en réalité, ce prolétariat bolchevik auquel Kautsky conseille de prendre des leçons d’abnégation. Mais pour éclairer davantage les faits et leur enchaînement, il nous suffira de rappeler que tous les éléments mesquins, grossièrement intéressés du prolétariat, tous ceux qui se soustraient au front et aux samedis communistes, qui s’occupent de marché noir et qui, pendant les semaines de famine, poussent les ouvriers à la grève, tous ceux-là donnent leurs voix, lors des élections des soviets, aux mencheviks, c’est-à-dire aux partisans russes de Kautsky.

Kautsky cite nos propres paroles pour montrer que même avant la révolution d’Octobre, nous nous rendions parfaitement compte des défauts d’éducation du prolétariat russe, mais que, considérant comme inévitable le passage du pouvoir entre les mains de la classe ouvrière, nous pensions avoir le droit d’espérer qu’au cours même de la lutte, grâce à l’expérience et avec le soutien toujours croissant du prolétariat des autres pays, nous parviendrons à maîtriser les difficultés et à assurer le passage de la Russie au régime socialiste. A ce sujet, Kautsky pose la question suivante : "Trotsky se hasarderait-il à monter sur une locomotive et à la mettre en marche en comptant simplement tout étudier et tout régler en cours de route ? Il convient d’abord d’acquérir les qualités nécessaires pour conduire une locomotive, avant de la mettre en marche. De même, le prolétariat aurait du tout d’abord acquérir les qualités nécessaires pour être capable de diriger l’industrie, puisqu’il devait la prendre en mains" (p. 117)

Cette comparaison édifiante pourrait faire honneur à n’importe quel pasteur de village. Elle n’en est pas moins sotte. On serait beaucoup mieux fondé à dire : Kautsky se hasarderait-il à monter à cheval avant d’avoir appris à se tenir en selle et à guider le quadrupède à toutes les allures ? Nous avons des raisons de penser que Kautsky ne se hasarderait pas à risquer une expérience si dangereuse et si typiquement bolchevique. Mais nous craignons d’autre part que Kautsky, n’osant se mettre à cheval, n’éprouve quelque difficulté à pénétrer tous les mystères de l’équitation. Car le préjugé bolchevik fondamental consiste à penser qu’on ne peut apprendre à faire du cheval qu’en montant dessus.

Pour ce qui est de la conduite d’une locomotive, ce n’est pas, de prime abord, aussi évident, mais ce n’en est pas moins vrai. Personne n’a jamais appris à conduire une locomotive en restant assis dans son cabinet. Il faut grimper sur la machine, se mettre dans la cabine, poser la main sur le régulateur, le faire tourner. Il est vrai que la machine permet d’effectuer des manœuvres d’entraînement sous la direction d’un mécanicien expérimenté. On peut apprendre à monter à cheval dans un manège, sous la direction de cavaliers expérimentés. Mais dans le domaine de l’administration de l’Etat, on ne peut créer de pareilles conditions artificielles. La bourgeoisie ne crée pas pour le prolétariat des écoles d’administration publique, et elle ne lui confie pas pour des essais les leviers de l’Etat. D’ailleurs, même pour apprendre à monter à cheval, les ouvriers et les paysans n’ont pas besoin de manèges, ni de l’assistance des écuyers.

A ces considérations il convient d’en ajouter une autre, qui est probablement la plus importante : personne ne laisse au choix du prolétariat de se mettre à cheval ou de ne pas s’y mettre, de s’emparer du pouvoir immédiatement ou de remettre la chose à plus tard. Dans certaines conditions, la classe ouvrière est obligée de prendre le pouvoir, sous peine de se supprimer politiquement elle-même pour toute une période historique. Lorsqu’on s’est emparé du pouvoir, il est impossible d’accepter, à son gré, certaines conséquences de cet acte et de rejeter les autres. Si la bourgeoisie capitaliste transforme consciemment et malignement la désorganisation de la production en un moyen de lutte politique pour récupérer le pouvoir d’Etat, le prolétariat doit s’engager dans la voie de la socialisation, sans se demander si cela lui est avantageux ou non à ce moment donné. Et lorsqu’il s’est chargé de la production, le prolétariat est contraint, sous la pression d’une nécessité de fer, d’apprendre par lui-même, par l’expérience, à accomplir cette tâche si difficile qui consiste à organiser l’économie socialiste. Lorsqu’il est à cheval, le cavalier est obligé de guider son cheval, sous peine de se casser le cou.

Pour donner à ses dévots partisans et partisanes une idée en règle du niveau moral du prolétariat russe, Kautsky cite à la page 116 de son livre le mandat suivant, soi-disant délivré par le Soviet ouvrier de Mourzilovka :

"Le Soviet donne, par la présente, tous pouvoirs au camarade Grégoire Saréïef de réquisitionner à son choix et sur son ordre et de conduire dans les casernes, pour les besoins de la division d’artillerie en garnison à Mourzilovka, district de Briansk, 60 femmes et jeunes filles choisies parmi la classe des bourgeois et des spéculateurs. Le 16 septembre 1918". (Publié par le docteur Nath. Wintch-Malejeff, dans son livre What are the Bolchevists doing, Lausanne, 1919, p. 10).

Sans douter un seul instant de la fausseté de ce document et du caractère mensonger de toute cette communication en général, j’ai donné l’ordre de procéder à une enquête détaillée afin de tirer au clair les faits ou les épisodes qui auraient pu servir de prétexte à cette fiction. Voici ce qu’une enquête a établi :

Dans le district de Briansk, il n’existe absolument aucune localité connue sous le nom de Mourzilovka. Ce nom ne se rencontre pas non plus dans les districts voisins. Le nom qui se rapproche le plus de celui qu’on a cité serait Mouraviofka, village du district de Briansk. Mais aucune division d’artillerie n’y a jamais pris ses quartiers, et il ne s’y est rien passé qui pût avoir quelque chose de commun avec le "document" plus haut cité.

L’enquête a été menée sur toute la ligne des unités d’artillerie. Nulle part on n’a pu découvrir le moindre indice qui rappelât, même de loin, le fait que cite Kautsky d’après les termes de son inspirateur.

Enfin l’enquête a recherché si l’on n’avait pas entendu parler, sur place, de bruits de ce genre. Là non plus, on n’a absolument rien découvert. Et ce n’est pas étonnant. Le contenu du faux en question est en contradiction trop grossière avec les mœurs et l’opinion publique des ouvriers et des paysans avancés qui dirigent, même dans les régions les plus arriérées.

Ainsi ce document doit être qualifié de faux grossier, tels que seuls peuvent en publier les sycophantes calomniateurs de la plus jaune des presses jaunes.

Pendant qu’on procédait à l’enquête mentionnée ci-dessus, le camarade Zinoviev me fit remettre un numéro d’un journal suédois (Svenska Dagbladet) du 9 novembre 1919, où était reproduit, en fac-similé, un mandat de la teneur que voici :

"Mandat" "Le porteur de ceci, le camarade Karaséïef, est investi du droit de socialiser dans la ville d’Ekatérinodar [cet endroit est effacé] toute fille âgée de 16 à 36 ans que désignera le camarade Karaséief. Le commissaire principal Ivatchef"

Ce document est encore plus stupide et plus impudent que celui que cite Kautsky. La ville d’Ekatérinodar, centre de la région de Kouban, ne s’est trouvée, on le sait, que fort peu de temps au pouvoir des Soviets. Peu fixé, apparemment, sur la chronologie révolutionnaire, l’auteur de ce faux a effacé, dans son document, la date, de crainte d’indiquer par mégarde que le "commissaire principal Ivatchef" avait socialisé les femmes d’Ekatérinodar à l’époque où la ville était occupée par la soldatesque de Dénikine. Que ce document ait pu séduire quelque bourgeois suédois des plus obtus, il n’y a là rien d’étonnant. Mais le lecteur russe verra immédiatement que ce document est non seulement un faux, mais un faux fabriqué par un étranger, le dictionnaire à la main. Il est très curieux de remarquer que les noms des deux "socialiseurs" de femmes, "Grégoire Saréïef" et "le camarade Karaséïef", ont une consonance parfaitement étrangère à la langue russe. La terminaison éïef dans les noms de famille russes ne se rencontre que rarement, et seulement dans des combinaisons déterminées. Mais le démasqueur de bolcheviks, l’auteur de la brochure en langue anglaise qu’invoque Kautsky, porte justement un nom en éïef (Wintch-Maléïeff). Il est évident que cet individu, ce flic anglo-bulgare, crée depuis son cabinet à Lausanne des socialiseurs de femmes qui sont, au plein sens du terme, à son image et à sa ressemblance.

En tout cas, ce sont des inspirateurs et des compagnons d’armes bien étranges que ceux de Kautsky ! Les soviets, les syndicats et le parti

Les soviets, en tant que forme d’organisation de la classe ouvrière, représentent pour Kautsky, par rapport aux partis et aux organisations professionnelles des pays plus avancés, "non pas une forme supérieure d’organisation, mais avant tout un succédané (Notbehelf), provenant de l’absence d’organisations politiques" (p. 51). Mettons que ce soit vrai pour la Russie. Mais alors pourquoi les Soviets ont-ils fait leur apparition en Allemagne ? Ne conviendrait-il pas de les rejeter complètement dans la république d’Ebert ? Nous savons cependant que Hilferding, le plus proche ami politique de Kautsky, proposait d’introduire les Soviets dans la constitution. Kautsky n’en dit rien.

Estimer que les soviets sont une organisation "primitive" est vrai dans l’exacte mesure où la lutte révolutionnaire ouverte est plus "primitive" que le parlementarisme. Mais la complexité artificielle de ce dernier ne concerne que des couches supérieures par le nombre. La révolution n’est possible que là où les masses sont directement concernées. La révolution d’Octobre a mis en marche des masses telles que la sovial-démocratie d’avant la révolution ne pouvait même pas rêver. Si vastes que soient les organisations du parti et des syndicats en Allemagne, la révolution les a d’emblée dépassées en largeur. Les masses révolutionnaires ont trouvé leur représentation immédiate dans l’organisation de délégués la plus simple et la plus à la portée de tous. On peut reconnaître que le soviet des députés ne s’élève à la hauteur ni du parti ni des syndicats pour ce qui est de la clarté du programme ou de la forme d’organisation. Mais il est de loin au-dessus et du parti et des syndicats par le nombre de ceux qu’il entraîne dans la lutte de masse organisée, et cette supériorité numérique donne au soviet une prépondérance révolutionnaire indiscutable. Le soviet englobe tous les travailleurs de toutes les entreprises, de toutes les professions, de tous les degrés de développement culturel, de tous les niveaux de conscience politique, et par ce fait même, il est objectivement forcé de formuler les intérêts généraux du prolétariat.

Le "Manifeste du Parti Communiste" considérait que la tâche des communistes était précisément de formuler les intérêts historiques généraux de la classe ouvrière tout entière.

"Les communistes se distinguent des autres partis prolétariens - d’après les termes du Manifeste - en ceci seulement que, d’une part, dans la lutte des prolétaires des différentes nations, ils font valoir et défendent les intérêts du prolétariat dans son ensemble, indépendamment des nationalités ; que, d’autre part, à toutes les phases de la lutte qui a lieu entre le prolétariat et la bourgeoisie, ils représentent toujours l’intérêt de l’ensemble du mouvement". Sous la forme de l’organisation des Soviets qui embrasse l’ensemble de la classe, le mouvement se prend lui-même "dans son enseemble". A partir de là, on voit clairement pourquoi les communistes pouvaient et devaient devenir le parti dirigeant des soviets.

Mais à partir de là, on voit aussi toute la fausseté de l’appréciation des soviets comme "succédanés" du parti (Kautsky), et toute la stupidité des tentatives faites pour introduire les soviets, en qualité de levier secondaire, dans le mécanisme de la démocratie bourgeoise (Hilferding). Les soviets sont l’organisation de la révolution prolétarienne et ils ont un sens soit comme organe de lutte pour le pouvoir, soit comme appareil du pouvoir de la classe ouvrière.

Incapable de comprendre le rôle révolutionnaire des soviets, Kautsky voit des insuffisances fondamentales dans ce qui constitue leur mérite principal : "Il est impossible, écrit-il, d’établir une ligne de démarcation exacte entre bourgeois et ouvriers. Cette distinction a toujours quelque chose d’arbitraire qui transforme l’idée des soviets en un support favorisant le despotisme dictatorial, mais inapte à créer un régime gouvernemental clairement défini et systématiquement construit".

Selon Kautsky, une dictature de classe ne peut créer des institutions qui conviennent à sa nature, pour cette raison qu’il n’existe pas de ligne de démarcation impeccable entre les classes. Mais alors, que devient la lutte des classes en général ? Car c’est justement dans la multiplicité des degrés intermédiaires entre la bourgeoisie et le prolétariat que les idéologues petit-bourgeois ont toujours trouvé leur argument le plus sérieux contre "le principe" même de la lutte des classes. Pour Kautsky, les doutes sur les principes commencent précisément au moment où le prolétariat, ayant surmonté le caractère informe et instable des classes intermédiaires, entraînant à sa suite une partie de ces classes, rejetant le reste dans le camp de la bourgeoisie, a organisé de fait sa dictature dans le régime Etatique des soviets. Les soviets sont un appareil irremplaçable de domination prolétarienne précisément parce que leurs cadres sont élastiques et souples, de sorte que toutes les modifications, non seulement sociales, mais aussi politiques, qui se produisent dans les rapports entre les classes et les couches sociales, peuvent immédiatement trouver leur expression dans l’appareil soviétique. Commençant par les plus grosses usines et fabriques, les soviets font ensuite entrer dans leur organisation les ouvriers des ateliers et les employés de commerce ; ils entrent dans les campagnes, organisent la lutte des paysans contre les propriétaires fonciers, puis les couches inférieures et moyennes de la paysannerie contre les koulaks. L’Etat ouvrier utilise d’innombrables employés qui proviennent dans une large mesure de la bourgeoisie et de l’intelligentsia bourgeoise. Dans la mesure où ils se plient à la discipline du régime soviétique, ils trouvent une représentation dans le système des soviets. S’élargissant - et parfois, se rétrécissant - selon que s’étendent ou se rétrécissent les positions sociales conquises par le prolétariat, le système soviétique reste l’appareil étatique de la révolution sociale, dans sa dynamique interne, dans ses flux et reflux, dans ses erreurs et dans ses succès. Lorsque la révolution sociale aura définitivement triomphé, le système soviétique s’étendra à toute la population, pour perdre du même coup son caractère étatique et se dissoudre en un puissant système coopératif de production et de consommation.

Si le parti et les syndicats étaient des organisations de préparation de la révolution, les soviets sont l’instrument de cette révolution elle-même. Après sa victoire, les soviets deviennent les organes du pouvoir. Le rôle du parti et des syndicats, sans diminuer d’importance, se modifie substantiellement.

La direction générale des affaires est concentrée entre les mains du parti. Le parti n’administre pas directement, car son appareil n’est pas adapté à cette tâche. Mais il a voix décisive sur toutes les questions de principe qui se présentent. Bien plus, l’expérience nous a conduits à décider que sur toutes les questions litigieuses, dans tous les conflits entre les administrations et dans les conflits de personnes à l’intérieur des administrations, le dernier mot appartenait au Comité Central du parti. Cela épargne beaucoup de temps et d’énergie, et dans les circonstances les plus difficiles et les plus compliquées, cela garantit l’indispensable unité d’action. Un pareil régime n’est possible que si l’autorité du parti reste absolument incontestée, que si la discipline du parti ne laisse absolument rien à redire. Fort heureusement pour la révolution, notre Parti satisfait également à ces deux conditions. Quant à savoir si dans d’autres pays, qui n’ont pas hérité d’une forte organisation révolutionnaire trempée dans les combats, on pourra disposer d’un parti communiste doté d’autant d’autorité que le nôtre quand sonnera l’heure de la révolution prolétarienne, il est difficile de le dire à l’avance. Mais il est parfaitement évident que de la solution de cette question dépend en grande partie la marche de la révolution socialiste dans chaque pays.

Le rôle exceptionnel que joue le parti communiste lorsque la révolution prolétarienne a remporté la victoire, est tout à fait compréhensible. Il s’agit de la dictature d’une classe. A l’intérieur de cette classe on trouve des couches diverses, des états d’esprit dissemblables, des niveaux de développement différents. Or la dictature présuppose unité de volonté, unité de direction, unité d’action. Par quelle autre voie pourrait-elle se réaliser ? La domination révolutionnaire du prolétariat suppose dans le prolétariat même la domination d’un parti pourvu d’un programme d’action bien défini, et fort d’une discipline interne indiscutée.

La politique des blocs est en contradiction intime avec le régime de la dictature révolutionnaire. Nous envisageons ici non pas un bloc constitué avec les partis bourgeois, il ne saurait absolument pas en être question, mais un bloc de communistes avec d’autres organisations "socialistes" qui représentent à des degrés divers les idées arriérées et les préjugés des masses travailleuses.

La révolution sape rapidement tout ce qui est instable, elle use ce qui est artificiel ; les contradictions masquées par le bloc se découvrent sous la pression des événements révolutionnaires. Nous l’avons constaté par l’exemple de la Hongrie, où la dictature du prolétariat a pris la forme politique d’une coalition des communistes avec des opportunistes déguisés. La coalition s’est rapidement disloquée. Le parti communiste a chèrement payé l’incapacité révolutionnaire et la trahison politique de ses compagnons de route. Il est absolument évident qu’il aurait été plus avantageux pour les communistes hongrois de venir au pouvoir plus tard, après avoir préalablement laissé aux opportunistes de gauche la possibilité de se compromettre à fond. Une autre question est de savoir jusqu’à quel point cela était possible. En tout cas, le bloc avec les opportunistes, qui n’a masqué que provisoirement la faiblesse relative des communistes hongrois, les a en même temps empêchés de se renforcer au détriment des opportunistes et les a menés à la catastrophe.

La même idée est assez bien illustrée par l’exemple de la révolution russe. Le bloc des bolcheviks avec les socialistes-révolutionnaires de gauche, après avoir duré quelques mois, a pris fin par une rupture sanglante. Il est vrai que c’est moins nous, communistes, qui avons fait les frais de ce bloc, que nos compagnons infidèles. Il est évident que ce bloc où nous étions les plus forts et où, par conséquent, nous ne risquions pas trop à tenter d’utiliser, pour un certain parcours historique, l’extrême-gauche de la démocratie petite-bourgeoise, devait être totalement justifié sur le plan tactique. Néanmoins, l’épisode des socialistes-révolutionnaires de gauche montre très clairement qu’un régime d’accommodements, d’accords, de concessions mutuelles - et c’est en cela que consiste le régime du bloc - ne peut tenir longtemps à une époque où les situations changent avec une extrême rapidité et où il faut la plus grande unité de vue pour rendre possible l’unité d’action.

On nous a accusés plus d’une fois d’avoir substitué à la dictature des soviets celle du parti. Et cependant, on peut affirmer sans risquer de se tromper, que la dictature des soviets n’a été possible que grâce à la dictature du parti : grâce à la clarté de sa vision théorique, grâce à sa forte organisation révolutionnaire, la parti a assuré aux soviets la possibilité de se transformer, d’informes parlements ouvriers qu’ils étaient, en un appareil de domination du travail. Dans cette "substitution" du pouvoir du parti au pouvoir de la classe ouvrière, il n’y a rien de fortuit et même, au fond, il n’y a là aucune substitution. Les communistes expriment les intérêts fondamentaux de la classe ouvrière. Il est tout à fait naturel qu’à l’époque où l’histoire met à l’ordre du jour ces intérêts dans toute leur étendue, les communistes deviennent les représentants reconnus de la classe ouvrière dans sa totalité.

- Mais qu’est-ce qui vous garantit, nous demandent quelques malins, que c’est précisément votre parti qui représentent les intérêts du développement historique ? En supprimant ou en rejetant dans la clandestinité les autres partis, vous vous êtes privés de leur émulation politique, vous vous êtes privés de la possibilité de vérifier votre ligne.

Cette considération est dictée par une idée purement libérale de la marche de la révolution. A une époque où tous les antagonismes se déclarent ouvertement et où la lutte politique se transforme rapidement en guerre civile, le parti dirigeant a, pour vérifier sa ligne de conduite, assez de critères matériels en dehors du tirage possible des journaux mencheviks. Noske décime les communistes, et pourtant leur nombre augmente. Nous avons écrasé les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires, et il n’en reste rien. Ce critère nous suffit. En tout cas, notre tâche consiste, non pas à évaluer statistiquement à chaque moment un regroupement de courants, mais bien à assurer la victoire de notre courant, le courant de la dictature prolétarienne, et à trouver dans le fonctionnement de cette dictature, dans ses frictions internes, un critère suffisant pour notre propre contrôle.

L’"indépendance" durable du mouvement syndical à l’époque de la révolution prolétarienne est aussi impossible que la politique des blocs. Les syndicats deviennent les organes économiques les plus importants du prolétariat au pouvoir. Parce fait même, ils tombent sous la direction du parti communiste. Ce ne sont pas seulement les questions de principe du mouvement syndical, mais aussi les conflits organisationnels sérieux à l’intérieur de ce mouvement qui sont résolus par le Comité Central de notre parti.

Les partisans de Kautsky accusent le pouvoir soviétique d’être la dictature "d’une partie" seulement de la classe ouvrière. "Si au moins, disent-ils, la dictature était le fait de la classe tout entière !". Il n’est pas facile de comprendre cc qu’ils entendent exactement par là. La dictature du prolétariat signifie, dans son essence même, la domination immédiate d’une avant-garde révolutionnaire qui s’appuie sur les lourdes masses et qui oblige, quand il le faut, les couches les plus arriérées à se rallier. Cela concerne aussi les syndicats. Après la conquête du pouvoir par le prolétariat, ils prennent un caractère obligatoire. Ils doivent englober tous les ouvriers d’industrie. Le parti, comme auparavant, n’inclut dans ses rangs que les plus conscients et les plus dévoués d’entre eux. Ce n’est que par une grande sélection qu’il élargit ses rangs. D’où le rôle de direction de la minorité communiste dans les syndicats, rôle qui correspond à la prédominance exercée par le parti communiste dans les soviets, et qui est l’expression politique de la dictature du prolétariat.

Les syndicats deviennent les agents directs de la production sociale. Ils expriment non seulement les intérêts des ouvriers d’industrie, mais les intérêts de l’industrie elle-même. Dans la première période, les tendances trade-unionistes relèvent plus d’une fois la tête dans les syndicats, les poussant à marchander avec l’Etat soviétique, à lui poser des conditions, à exiger de lui des garanties. Mais plus on avance, plus les syndicats comprennent qu’ils sont les organes de production de l’Etat soviétique ; il prennent sur eux la responsabilité de son destin, ne s’opposent pas à lui, mais s’identifient avec lui. Les syndicats deviennent les promoteurs de la discipline du travail. Ils exigent des ouvriers un travail intensif dans les conditions les plus pénibles aussi longtemps que l’Etat ouvrier n’a pas les forces nécessaires pour modifier ces conditions. Les syndicats deviennent des promoteurs de la répression révolutionnaire à l’encontre des éléments indisciplinés, turbulents et parasitaires de la classe ouvrière. Abandonnant la politique trade-unioniste qui est, dans une certaine mesure, inséparable du mouvement syndical dans les limites de la société capitaliste, les syndicats prennent sur toute la ligne le chemin de la politique du communisme révolutionnaire. La politique paysanne

Les bolcheviks, vitupère Kautsky, "voulaient vaincre les paysans aisés dans les campagnes en n’accordant de droits politiques qu’aux paysans les plus pauvres. Ensuite, ils ont de nouveau rendu aux paysans aisés le droit d’être représentés" (p. 142).

Kautsky énumère les "contradictions" apparentes de notre politique à l’égard des paysans sans poser la question de son orientation générale et des contradictions internes inhérentes à la situation économique et politique du pays.

La paysannerie russe telle qu’elle est entrée dans l’organisation des soviets se composait de trois couches : les paysans pauvres, vivant en grande partie de la vente de leur force de travail et achetant les vivres nécessaires à leur consommation ; la couche des paysans moyens se suffisant à eux-mêmes grâce aux produits de leurs exploitations, dont ils vendaient le surplus dans une certaine proportion ; la couche supérieure, c’est-à-dire les riches, les koulaks, qui achetaient systématiquement la force de travail et vendaient sur une large échelle les produits de leurs exploitations agricoles. Il va sans dire que ces groupes ne se distinguaient ni par des signes particuliers, ni par leur homogénéité sur toute l’étendue du pays. La paysannerie pauvre était pourtant en général dans son ensemble l’alliée naturelle et incontestable du prolétariat des villes, tandis que les koulaks étaient tout aussi indiscutablement et irréconciliablement ses ennemis ; la plus large couche paysanne, la couche moyenne, était la plus oscillante.

Si le pays n’avait pas été aussi épuisé, si le prolétariat avait eu la possibilité de fournir aux masses paysannes la quantité indispensable de biens de consommation et de moyens de culture, la jonction de la majorité de la paysannerie laborieuse avec le nouveau régime eût été bien plus aisée. Mais le désordre économique du pays, qui n’était pas la conséquence de notre politique agraire et de ravitaillement, mais dérivait de causes antérieures qui avaient survécu à l’instauration de cette politique, priva pendant une longue période les villes de toute possibilité de fournir la campagne en produits de l’industrie textile ou métallurgique, en denrées coloniales, etc. L’industrie ne pouvait cependant pas renoncer à tirer des campagnes quelque ravitaillement, même minime. Le prolétariat exigea de la paysannerie des avances en vivres, des prêts économiques sur les valeurs qu’il se préparait seulement à créer. Le symbole de ces valeurs futures était le signe de crédit, dévalué depuis. Mais la masse paysanne n’est guère capable d’abstraction historique. Attachée au pouvoir des soviets par la liquidation des grandes propriétés, et voyant en lui une garantie contre la restauration du tsarisme, il n’est pourtant pas rare que la paysannerie refuse de lui livrer du blé, trouvant la transaction désavantageuse tant qu’elle ne reçoit en échange ni tissus, ni clous, ni pétrole.

Le pouvoir des soviets tendait naturellement à faire peser le poids essentiel de l’impôt du ravitaillement sur les couches supérieures de la campagne. Mais dans les conditions sociales informes de la campagne, les koulaks les plus influents, habitués à mener les paysans moyens, trouvaient des dizaines de moyens pour repasser la charge de l’impôt aux larges masses paysannes et les rendre ainsi hostiles au pouvoir des Soviets. Mettre en défiance les paysans pauvres, éveiller leur hostilité à l’encontre des koulaks, s’imposait. Les comités de paysans pauvres servirent à cela. Ils se créaient à la base, à partir d’éléments qui avaient été auparavant écrasés, repoussés à l’arrière-plan, privés de tout droit. Il y eut naturellement parmi eux un certain nombre d’éléments à demi parasitaires, ce qui fournit le thème principal de la propagande démagogique des "socialistes" populistes, dont les discours trouvaient un écho plein de gratitude au cœur des koulaks. A elle seule, la remise du pouvoir dans les campagnes à la paysannerie pauvre avait une signification révolutionnaire incommensurable. Afin de diriger les semi-prolétaires de la campagne, le parti envoyait des ouvriers avancés qui accomplissaient un travail inappréciable. Les comités de paysans pauvres devinrent de véritables organes de choc contre les koulaks. Appuyés par le pouvoir de l’Etat, ils mirent par là même la couche moyenne de la paysannerie en demeure de choisir, non seulement entre le pouvoir des soviets et celui des propriétaires, mais encore entre la dictature du prolétariat et des éléments semi-prolétariens de la campagne, et l’arbitraire des koulaks. Par une série de leçons dont quelques-unes furent très cruelles, la paysannerie fut obligée de se convaincre que le régime des soviets, qui avait chassé les propriétaires et les policiers, impose à son tour aux paysans de nouvelles obligations et exigent de leur part des sacrifices. Cette pédagogie politique à l’usage de dizaines de millions de paysans moyens ne fut ni agréable, ni commode comme dans une salle de classe, et elle ne donna pas des résultats incontestables et immédiats. Il y eut des révoltes de la paysannerie moyenne, alliée aux koulaks, et tombant invariablement dans tous ces cas sous la direction de gros propriétaires contre-révolutionnaires ; il y eut des abus commis par des agents locaux du pouvoir soviétique, en particulier par les comités de paysans pauvres. Mais le but politique essentiel fut atteint . Si les puissants koulaks ne furent pas complètement anéantis, ils furent profondément ébranlés et perdirent leur confiance en eux-mêmes. Tout en demeurant politiquement informe, de même qu’elle l’est économiquement, la catégorie des paysans moyens s’habitua à considérer comme son représentant non plus le koulak braillard, mais l’ouvrier avancé des villes. Ce résultat capital une fois atteint, les comités de paysans pauvres, institutions temporaires, coin acéré enfoncé dans la masse paysanne, durent céder la place aux soviets, dans lesquels les paysans pauvres sont représentés en même temps que la moyenne paysannerie.

Les comités de paysans pauvres vécurent près de six mois, de juin à décembre 1918. Dans leur organisation comme dans leur suppression, Kautsky ne voit que des "oscillations" de la politique des soviets. Il s’abstient cependant de la moindre allusions aux leçons pratiques à en tirer. Et du reste, où les prendrait-il ? L’expérience que nous faisons à cet égard est sans précédent et les problèmes que résout pratiquement le pouvoir des Soviets n’ont pas de recettes livresques. Dans ce que Kautsky appelle des contradictions politiques, il y a en réalité des manœuvres actives du prolétariat à l’intérieur de la masse paysanne friable et encore indivise. Le voilier doit bien manœuvrer face au vent, et nul ne songe cependant à voir des contradictions dans les manœuvres qui le mènent au but.

Dans la question des communes agricoles et des exploitations soviétiques, on peut de même noter pas mal de "contradictions", marquant à la fois des fautes isolées et des étapes différentes de la révolution. Combien de terres l’Etat soviétique gardera-t-il en Ukraine et combien en remettra-t-il aux paysans ? Quelle orientation donner aux communes agricoles ? Sous quelle forme les soutenir afin de ne pas en faire des pépinières du parasitisme ? Comment en assurer le contrôle ? Autant de problèmes absolument nouveaux posés par l’œuvre économique socialiste. Ces problèmes ne sont résolus d’avance ni en théorie, ni en pratique, et notre ligne programmatique de principe doit même encore trouver dans leur solution son application effective et sa vérification expérimentale, au prix d’inévitables déviations temporaires à droite ou à gauche.

Mais même le fait que le prolétariat russe ait trouvé un appui dans la paysannerie, Kautsky le retourne contre nous : "Cela a introduit dans le régime soviétique un élément économiquement réactionnaire qui avait été épargné [!] à la Commune de Paris, dont la dictature ne reposait pas sur des soviets paysans".

Comme s’il nous était possible de recueillir l’héritage de l’ordre féodal bourgeois en éliminant à volonté l’"élément économique réactionnaire" ! Mais ce n’est pas tout. Ayant empoisonné le pouvoir des soviets d’un "élément réactionnaire", la paysannerie nous a privés de son appui. Elle "exècre" aujourd’hui les bolcheviks. Kautsky le tient de source sûre, par les radios de Clémenceau et les tuyaux des mencheviks.

De fait, de larges couches de la paysannerie souffrent du manque des produits manufacturés indispensables. Mais il est aussi certain que tous les autres régimes - et on en a vu beaucoup, dans différentes parties de la Russie, au cours des trois dernières années - pesèrent sur les épaules des paysans d’un poids infiniment plus lourd. Ni le gouvernement monarchique, ni le gouvernement démocratique n’ont pu augmenter les réserves de marchandises. L’un et l’autre avaient besoin du blé et des chevaux paysans. Pour mener leur politique, les gouvernements bourgeois, y compris ceux des kautskistes-mencheviks, se servaient d’un appareil purement bureaucratique qui comptait moins que l’appareil soviétique - formé d’ouvriers et de paysans - avec les besoins de l’économie paysanne. Le résultat est qu’en dépit de ses hésitations, de son mécontentement et même de ses révoltes, le paysan moyen conclut qu’en fin de compte, quelles que soient pour lui les difficultés sous le bolcheviks, ce serait infiniment plus dur sous tout autre régime. Il est parfaitement exact que le soutien des paysans fut "épargné" à la Commune de Paris. Celle-ci, en revanche, ne fut pas épargnée par l’armée paysanne de Thiers ! Tandis que notre armée, composée pour les quatre cinquièmes de paysans, se bat avec enthousiasme et succès pour la République des Soviets. Et ce seul fait, démentant Kautsky et ceux qui l’inspirent, donne la meilleur appréciation de la politique paysanne du pouvoir soviétique. Le pouvoir soviétique et les spécialistes

"Les bolcheviks, raconte Kautsky, pensèrent d’abord se passer des intellectuels, des spécialistes" (p. 128), Convaincus par la suite de la nécessité des intellectuels, ils ont cessé leur cruelles représailles et se sont mis à attirer l’intelligentsia par toutes sortes de mesures, et notamment par de hautes rémunérations. Et Kautsky d’ironiser : "De sorte que la bonne manière d’attirer les intellectuels consiste à les malmener d’abord impitoyablement" (p. 129). Précisément. Avec la permission de tous les philistins, la dictature du prolétariat consiste aussi, précisément, à "malmener" les classes autrefois dominantes pour les obliger à reconnaître l’ordre nouveau et à s’y soumettre. Elevée dans le préjugé de la toute-puissance de la bourgeoisie, l’intelligentsia professionnelle demeura longtemps sans croire, sans pouvoir croire, sans vouloir croire, que la classe ouvrière était réellement capable d’administrer le pays, qu’elle n’avait pas pris le pouvoir du fait d’un hasard, que la dictature du prolétariat était un fait indiscutable. L’intelligentsia bourgeoise considérait donc avec une grande légèreté ses obligations envers l’Etat ouvrier, même quand elle entrait à son service, et trouvait tout simple et naturel, en régime prolétarien, de recevoir de l’argent de Wilson, de Clémenceau ou de Mirbach pour faire de l’agitation antisoviétique, ou bien de livrer des secrets militaires et des ressources techniques aux gardes blancs et aux impérialistes étrangers. Il fallait lui montrer par les faits - et lui montrer fermement - que le prolétariat n’avait pas pris le pouvoir pour permettre à ses dépens de pareilles plaisanteries.

Dans les peines rigoureuses édictées à l’encontre de l’intelligentsia, notre petit-bourgeois idéaliste voit "les conséquences d’une politique qui tend à attirer les intellectuels non par la persuasion, mais à coup de pieds" (p. 129). Kautsky s’imagine donc sérieusement qu’on peut amener l’intelligentsia à l’œuvre d’édification socialiste par la seule persuasion - et ce, alors que dans tous les autres pays règne encore une bourgeoisie qui ne recule devant aucun moyen pour intimider, corrompre ou séduire l’intelligentsia russe, afin d’en faire l’instrument de l’asservissement colonial de la Russie.

Au lieu d’analyser le cours de la lutte, Kautsky donne en ce qui concerne l’intelligentsia des recettes scolaires. Il est complètement faux que notre parti, ne se rendant pas compte de l’importance de l’intelligentsia dans l’œuvre économique et culturelle que nous avons devant nous, ait tenté de se passer d’elle. Au contraire. Lorsque la lutte pour la conquête et la consolidation du pouvoir atteignait son plus haut degré d’intensité, que la majorité de l’intelligentsia jouait le rôle d’un bataillon d’assaut de la bourgeoisie, nous combattant ouvertement ou sabotant nos institutions, le pouvoir des soviets combattait impitoyablement les spécialistes précisément parce qu’il se rendait compte de leur valeur organisatrice énorme tant qu’ils se bornent à remplir les missions que leur confie une des classes fondamentales, et ne s’efforcent pas d’édifier une politique "démocratique" indépendante. Ce n’est qu’après que la résistance de l’intelligentsia eut été brisée par une lutte sévère que s’ouvrit la possibilité de convier les spécialistes au travail. Nous nous engageâmes aussitôt dans cette voie. Elle ne se révéla pas si simple. Des rapports existant dans la société capitaliste entre l’ouvrier et le directeur d’usine, l’employé et le directeur, le soldat et l’officier, subsistait une profonde défiance de classe à l’égard des spécialistes. Cette défiance s’était accrue pendant la première période de la guerre civile, quand l’intelligentsia s’était acharnée à briser la révolution ouvrière par la faim et par le froid. Eliminer cet état d’esprit, passer de l’antagonisme violent à la collaboration pacifique n’était pas une chose facile. Les masses ouvrières devaient s’accoutumer à voir dans l’ingénieur, l’agronome, l’officier, non plus l’oppresseur d’hier, mais le collaborateur utile d’aujourd’hui, le spécialiste indispensable, à la disposition du pouvoir ouvrier et paysan. Nous avons déjà montré combien Kautsky a tort d’attribuer au Pouvoir des soviets l’intention de principe de remplacer les spécialistes par des prolétaires. Mais il est certain qu’un penchant dans ce sens devait se manifester dans les larges masses du prolétariat. Une classe jeune, qui vient de se prouver à elle-même son aptitude à surmonter les plus grands obstacles, qui vient de mettre en pièces le voile mystique qui entourait le pouvoir des possédants, qui s’est convaincue que "les arts humains ne sont pas le fait des dieux", cette classe révolutionnaire est naturellement portée, dans la personne de ses éléments les moins mûrs, à surestimer de prime abord son aptitude à trancher toutes questions sans avoir recours à l’aide des spécialistes cultivés de la bourgeoisie.

Toutes les fois que ces tendances se sont manifestées de façon quelque peu précise, nous les avons combattues dès le premier jour.

"A l’heure actuelle, le pouvoir des Soviets étant assuré, disions-nous à la Conférence urbaine de Moscou le 28 mars 1918, la lutte contre le sabotage doit tendre à transformer les saboteurs d’hier en serviteurs, en agents, en directeurs techniques, partout où le nouveau régime en a besoin. Si nous n’y réussissons pas, si n’attirons pas toutes les forces qui nous sont nécessaires, si nous ne les mettons pas au service des soviets, alors notre lutte d’hier contre le sabotage, la lutte militaire et révolutionnaire, sera par là même condamnée comme tout à fait inutile et stérile.

"Ces techniciens, ces ingénieurs, ces médecins, ces instituteurs, ces officiers d’hier renferment, comme les machines inanimées, une partie de notre capital national, que nous avons le devoir d’exploiter, d’utiliser, si nous voulons d’une façon générale résoudre les problèmes essentiels qui se posent à nous.

"La démocratisation - et c’est, pour tout marxiste, le b-a ba - ne consiste pas à tenir pour nulles l’importance des compétences, l’importance des personnes possédant des connaissances spéciales, et à les remplacer toujours et partout par des collectifs élus. Les collectifs élus, composés des meilleurs éléments de la classe ouvrière mais ne possédant pas les connaissances techniques indispensables, ne peuvent remplacer le technicien sorti des écoles spéciales et qui sait faire un travail spécial donné. La diffusion de la collégialité, que nous observons dans tous les domaines, est la réaction toute naturelle d’une classe jeune, révolutionnaire, hier encore opprimée, qui répudie l’autorité personnelle de ses maîtres d’hier, des patrons et des commandants, et place partout ses représentants élus. C’est, dis-je, une réaction révolutionnaire tout à fait naturelle et saine, à l’origine. Mais ce n’est pas le nec plus ultra de l’édification économique et étatique de la classe prolétarienne.

"L’étape suivante doit consister en l’auto-limitation du principe collégial, en une saine et nécessaire auto-limitation par la classe ouvrière, qui sait dans quels cas le dernier mot appartient au représentant élu des ouvriers, et dans quels autres il convient de céder le pas au technicien, au spécialiste armé de connaissances spéciales, auquel on doit imposer une grande responsabilité, et qui doit être soumis à un contrôle politique vigilant. Mais il est indispensable de laisser au spécialiste la possibilité d’une activité libre, d’une création libre, car nul spécialiste tant soit peu capable et doué ne peut travailler dans le domaine qui est le sien s’il est subordonné dans son travail technique à un collectif de personnes qui ne connaissent pas ce domaine. Un contrôle soviétique collégial, politique, partout et toujours, mais pour les fonctions d’exécution il est indispensable de désigner des spécialistes techniciens, de les placer à des postes de responsabilité et de leur imposer ces responsabilités.

"Ceux qui redoutent cette nécessité témoignent inconsciemment d’une profonde défiance à l’égard du régime soviétique. Ceux qui s’imaginent qu’en confiant des postes techniques aux saboteurs d’hier nous mettons en danger les assises mêmes du régime soviétique ne se rendent pas compte que nul ingénieur, nul général ne peut faire trébucher le régime soviétique, qui est invincible au sens politique, révolutionnaire et militaire - mais que le régime soviétique peut trébucher sur sa propre incapacité à résoudre les problèmes de l’organisation créatrice.

"Il lui est nécessaire de tirer des anciennes institutions tout ce qu’elles ont de viable et de précieux et de tout atteler à l’œuvre nouvelle.

"Si nous ne le faisions pas, camarades, nous ne remplirions pas nos tâches essentielles, car il serait impossible, en rejetant toutes les forces accumulées parle passé, de trouver en notre sein tous les spécialistes nécessaires dans les plus brefs délais.

"En somme, cela reviendrait à dire que nous renonçons à nous servir de toutes les machines qui ont contribué jusqu’à présent à l’exploitation des travailleurs. Ce serait de la folie. Attirer les spécialistes compétents nous est aussi nécessaire que de prendre en compte tous les moyens de production et de transport et, d’une façon générale, toutes les richesses du pays. Nous devons - et sans tarder - recenser les techniciens spécialistes et les soumettre en fait à l’obligation du travail, tout en leur offrant un large champ d’activité et en exerçant sur eux un contrôle politique [1]".

La question des spécialistes s’est posée, dès le début, de façon particulièrement aiguë dans le domaine militaire. Et c’est là qu’elle fut résolue en premier, sous la pression d’une nécessité inéluctable.

Dans l’administration de l’industrie et des transports, les formes d’organisation indispensables sont encore loin d’être complètement achevées aujourd’hui. Il faut en chercher la cause dans le fait que pendant les deux premières années, nous avons dû sacrifier les intérêts du transport et de l’industrie à ceux de la défense militaire. Le cours si changeant de la guerre civile a, d’autre part, été un obstacle à l’établissement de relations correctes avec les spécialistes. Les techniciens qualifiés de l’industrie et du transport, les médecins, les instituteurs, les professeurs ou bien se joignaient aux armées en retraite de Dénikine et de Koltchak, ou bien étaient emmenés par force. Ce n’est que maintenant, alors que la guerre civile tire à sa fin, que la masse des intellectuels se réconcilie avec le pouvoir des soviets ou s’incline devant lui. Les problèmes économiques sont au premier plan. L’organisation scientifique de la production est l’un des plus importants. Un immense champ d’activité s’ouvre devant les spécialistes. Pour un travail créateur, leur indépendance apparaît indispensable. Quant à la direction générale de l’industrie à l’échelle du pays, elle est concentrée entre les mains du parti du prolétariat. La politique internationale du pouvoir soviétique

"Les bolcheviks, raisonne Kautsky, avaient pu réunir les forces nécessaires à la conquête du pouvoir politique parce qu’ils étaient le seul parti russe qui exigeât plus énergiquement que tous les autres la paix, - à n’importe quel prix, une paix séparée, sans se soucier de ses répercussions sur la situation internationale, sans songer au concours qu’ils prêteraient par là à la victoire et à la domination mondiale de la monarchie militaire allemande, de la protection de laquelle ils bénéficièrent un temps assez long, comme les rebelles hindous ou irlandais ou comme les anarchistes italiens" (p. 42).

Kautsky ne sait donc sur les causes de notre victoire qu’une seule chose, c’est que nous avions la paix comme mot d’ordre. Il n’explique pas la solidité du pouvoir soviétique quand celui-ci remobilisa une partie considérable des soldats de l’armée impérialiste pour repousser victorieusement, pendant deux ans, ses ennemis politiques.

Sans doute, le mot d’ordre de paix a joué un rôle énorme dans notre lutte, mais c’était précisément parce qu’il s’attaquait à la guerre impérialiste. Ce n’étaient point les soldats fatigués qui le soutenaient le plus vigoureusement, mais les ouvriers d’avant-garde, pour qui la paix signifiait non pas le repos, mais une lutte irréconciliable contre les exploiteurs. Ces mêmes ouvriers devaient plus tard donner leur vie sur les fronts soviétiques au nom de la paix.

Affirmer que nous exigions la paix sans nous soucier de l’influence qu’elle aurait sur la situation internationale, c’est rabâcher l’air de la calomnie des cadets et des mencheviks. Le parallèle tracé entre nous et les nationalistes germanophiles de l’Inde et de l’Irlande se base sur le fait que l’impérialisme allemand a tenté, en effet, de nous utiliser comme les Hindous et les Irlandais. Mais les chauvins français ont travaillé, eux aussi, pour utiliser dans leur propre intérêt, Liebknecht, Rosa Luxemburg - et même Kautsky et Bernstein ! Toute la question est de savoir si nous nous sommes laissés utiliser. Notre ligne de conduite a-t-elle donné, ne fût-ce qu’une seule fois, aux ouvriers européens la moindre raison de nous rattacher à l’impérialisme allemand ? Il suffit de se rappeler la marche des pourparlers de Brest-Litovsk leur rupture et l’offensive allemande de février 1918, pour dévoiler le cynisme de l’accusation de Kautsky. A proprement parler, il n’y eut pas un seul jour de paix entre nous et les impérialistes allemands. Sur les fronts de l’Ukraine et du Caucase, dans la mesure où nous le permettaient nos forces insignifiantes, nous avons poursuivi la guerre sans l’appeler ouvertement par son nom. Nous étions trop faibles pour la faire sur tout le front russo-allemand, et, profitant du départ du gros des forces allemandes pour le front ouest, nous avons maintenu pendant quelque temps une fiction de paix. Si l’impérialisme allemand s’est trouvé assez fort, en 1917 et 1918, pour nous imposer la paix de Brest-Litovsk en dépit de tous les efforts que nous avions faits pour nous débarrasser de ce nœud coulant, nous le devons principalement à l’attitude honteuse de la social-démocratie allemande, dont Kautsky est resté une partie intégrante et indispensable. La paix de Brest-Litovsk a été prédéterminée le 4 août 1914. A ce moment, non seulement Kautsky n’a pas déclaré à l’impérialisme allemand la guerre qu’il exigea plus tard du pouvoir soviétique, encore impuissant en 1918 au point de vue militaire, mais il a proposé de voter les crédits de guerre "sous certaines conditions", et d’une façon générale, il s’est comporté de telle sorte qu’il fallut des mois pour savoir s’il était pour ou contre la guerre. Et ce poltron politique, qui abandonna au moment décisif toutes les positions fondamentales du socialisme, ose nous accuser d’avoir été forcés, à un certain moment, à une reculade - non idéologique, mais matérielle - et pourquoi ? Parce que nous étions trahis par la social-démocratie allemande, corrompue par le kautskysme, c’est-à-dire par une prostration politique dissimulée sous des théories.

Nous ne nous souciions pas de la situation internationale ! Mais pour apprécier cette situation, nous avions un critère plus profond que les autres et qui ne nous trompait pas. Comme force militaire active, l’armée russe n’existait plus dès avant la révolution de février. Sa désagrégation définitive était une chose inévitable. Si la révolution de février n’avait pas éclaté, le régime tsariste aurait conclu un arrangement avec la monarchie allemande. Mais en faisant avorter cet arrangement, la révolution de février, précisément parce qu’elle était une révolution, sapa définitivement l’armée, basée sur un principe monarchique. Un mois plus tôt, un mois plus tard, cette armée devait tomber en poussière. La politique militaire de Kérensky était celle de l’autruche. Il fermait les yeux sur la décomposition de l’armée, lançait des phrases sonores et menaçait en paroles l’impérialisme ’allemand.

Dans ces conditions, il ne nous restait qu’une issue : nous tenir sur le terrain de la paix, comme conclusion inévitable de l’impuissance militaire de la révolution, et faire de ce mot d’ordre un moyen d’action révolutionnaire sur tous les peuples de l’Europe. Autrement dit, au lieu d’attendre passivement avec Kérensky la catastrophe militaire finale qui aurait pu ensevelir la révolution sous ses ruines, nous emparer du mot d’ordre de la paix, entraîner le prolétariat européen et, en premier lieu, les ouvriers austro-allemands. C’est dans cet esprit que nous avons poursuivi nos pourparlers de paix avec les empires centraux et rédigé nos notes aux gouvernements de l’Entente. Nous avons fait traîner les négociations aussi longtemps que possible, afin de donner aux masses ouvrières de l’Europe le temps de comprendre nettement et clairement ce qu’était le pouvoir soviétique et quelle était sa politique. La grève de janvier 1918 en Allemagne et en Autriche nous montra que nos efforts n’avaient pas été vains. Cette grève fut le premier présage sérieux de la révolution allemande. Les impérialistes allemands comprirent que c’était nous qui étions pour eux un danger mortel. Le livre de Ludendorff en témoigne de manière très significative. Il est vrai que les impérialistes allemands ne se risquaient plus à des croisades ouvertes contre nous ; mais là où ils étaient à même de nous faire une guerre masquée, en trompant, avec le concours de la social-démocratie allemande, les ouvriers allemands ils le faisaient : en Ukraine, sur le Don, au Caucase. En Russie centrale, à Moscou, le comte Mirbach fut, dès son arrivée dans la capitale russe, au centre de tous les complots contre-révolutionnaires contre le pouvoir soviétique, tout comme le camarade Ioffe entretenait à Berlin des liens étroits avec la révolution. L’extrême-gauche de la révolution allemande, le parti de Karl Liebknecht et de Rosa Luxemburg, marchait constamment de concert avec nous. La révolution allemande prit d’emblée la forme des Soviets, et le prolétariat allemand, malgré la paix de Brest-Litovsk, ne douta pas un instant que nous étions avec Liebknecht et non pas avec Ludendorff. Celui-ci, témoignant en novembre 1919 devant la commission du Reichstag, raconta comment "le haut commandement avait exigé la création d’une institution qui aurait pour but de découvrir les liens qui existaient entre les tendances révolutionnaires en Allemagne et en Russie. Après l’arrivée de Ioffe à Berlin, des consulats russes furent constitués dans de nombreuses villes allemandes. Ce fait eut des conséquences fâcheuses pour l’armée et pour la flotte". Quant à Kautsky, il trouve le triste courage d’écrire : "Si les choses en sont arrivées jusqu’à une révolution en Allemagne, en vérité la faute n’en est pas à eux [aux bolcheviks]" (p. 110-111).

Même si nous avions eu la possibilité, en 1917 et 1918, de soutenir la vieille armée tsariste en nous abstenant de l’action révolutionnaire au lieu d’activer sa destruction, nous aurions tout simplement prêté assistance à l’Entente, en couvrant de notre complicité ses brigandages en Allemagne, en Autriche et dans d’autres pays du monde. Avec une politique pareille, nous nous serions trouvés, au moment décisif, encore plus désarmés devant l’Entente que ne l’est l’Allemagne à l’heure actuelle ; tandis que nous sommes en ce moment, grâce à la révolution d’Octobre et à la paix de Brest-Litovsk, le seul pays qui tienne debout, fusil à la main, en face de l’Entente. Non seulement notre politique internationale n’a pas aidé le Hohenzollern à occuper une position mondiale prédominante, mais nous avons au contraire contribué plus que quiconque, par la révolution d’Octobre, à sa chute. Nous nous sommes en même temps assuré un répit militaire qui nous a permis de créer une armée forte et nombreuse, la première armée prolétarienne de l’Histoire du monde, dont tous les chiens domestiques de l’Entente ne peuvent aujourd’hui avoir raison.

C’est en automne 1918, après la débâcle des armées allemandes, que nous avons traversé le moment le plus critique de notre situation internationale. Au lieu de deux camps puissants qui se neutralisaient plus ou moins l’un l’autre, nous avions devant nous l’Entente victorieuse, au sommet de sa puissance mondiale, et l’Allemagne écrasée, dont la canaille des hobereaux aurait considéré comme un bonheur et un honneur de sauter à la gorge du prolétariat russe pour un os jeté de la cuisine de Clémenceau. Nous proposâmes la paix à l’Entente et nous fûmes de nouveau prêts (puisque nous y étions forcés) à signer les conditions les plus dures. Mais Clémenceau, dont la rapacité impérialiste avait gardé intacts tous les traits de sa stupidité petite-bourgeoise, refusa aux junkers allemands l’os qu’il convoitaient et décida en même temps d’orner coûte que coûte l’Hôtel des Invalides des scalps des chefs de la Russie Soviétique. Sa politique nous rendit un éminent service. Nous nous défendîmes avec succès et tenons ferme jusqu’à ce jour.

Quelle était donc l’idée dirigeante de notre politique extérieure, après que les premiers mois d’exercice du pouvoir soviétique eussent révélé la stabilité encore considérable des gouvernements capitalistes d’Europe ? C’est précisément ce que Kautsky explique avec embarras comme un résultat accidentel : tenir ! Nous comprenions très clairement que le fait même de l’existence du pouvoir soviétique est un événement de la plus haute importance révolutionnaire. Et cette compréhension nous dicta des concessions et des retraites temporaires, non pas en matière de principes, mais dans le domaine des conclusions pratiques découlant d’une sobre appréciation de notre propre force. Nous nous sommes repliés comme une armée qui rend à l’ennemi une ville et même une forteresse, afin de regrouper, après ce mouvement de retraite, ses forces, non seulement pour la défensive, mais aussi pour l’offensive. Nous nous sommes repliés comme des grévistes qui n’ont plus ni forces, ni ressources pour aujourd’hui, mais qui, les dents serrées, se préparent à une nouvelle lutte. Si nous n’avions pas été pénétrés d’une foi inébranlable en l’importance mondiale de la dictature soviétique, nous n’aurions pas consenti aux si durs sacrifices de Brest-Litovsk. Si notre foi s’était trouvée en contradiction avec le cours réel des choses, le traité de Brest-Litovsk aurait été marqué par l’Histoire comme la capitulation inutile d’un régime condamné. C’est ainsi qu’appréciaient alors la situation non seulement les Kuhlmann, mais aussi les Kautsky de tous les pays. Quant à nous, nous avions apprécié avec justesse notre faiblesse d’alors et notre puissance future. L’existence de la république d’Ebert avec son suffrage universel, sa fourberie parlementaire. sa "liberté" de la presse et ses assassinats de dirigeants ouvriers, ne fait qu’ajouter un maillon à la chaîne historique de l’esclavage et de l’ignominie. L’existence du pouvoir soviétique est un fait d’une importance révolutionnaire immense. Il fallait le maintenir en mettant à profit le conflit des nations capitalistes, la continuation de la guerre impérialiste, l’impudence présomptueuse de la bande des Hohenzollern, la stupidité de la bourgeoisie mondiale dans les questions fondamentales de la révolution, l’antagonisme de l’Amérique et de l’Europe et les rapport inextricables à l’intérieur de l’Entente. Il fallait piloter le navire soviétique, encore inachevé, à travers une mer houleuse, au milieu de rochers et d’écueils et, tout en naviguant, en achever le gréage et l’armement.

Kautsky ose nous accuser une fois de plus de ne pas avoir marché, au début de 1918, faibles et désarmés, contre un ennemi puissant. Si nous l’avions fait, nous aurions été écrasés [2] . La première tentative importante du prolétariat pour s’emparer du pouvoir central aurait subi une défaite. L’aile révolutionnaire du prolétariat européen aurait reçu un coup des plus douloureux. L’Entente aurait conclu la paix avec le Hohenzollern sur le cadavre de la révolution russe, et la réaction capitaliste mondiale aurait obtenu un répit de plusieurs années. Kautsky nous calomnie sans vergogne quand il dit que nous n’avons pas pensé, en signant la paix de Brest, à l’influence qu’elle aurait sur les destinées de la révolution allemande. Nous avons alors discuté la question à tous les points de vue et nous n’avons envisagé qu’un seul critère, celui des intérêts de la révolution mondiale. Nous sommes arrivés à la conclusion que ces intérêts exigeaient impérieusement le maintien de l’unique pouvoir soviétique existant dans le monde. Et nous avons eu raison. Mais Kautsky attendait notre chute, sinon avec impatience, du moins avec assurance, et c’est sur cette chute présumée qu’il avait basé toute sa politique internationale.

Le procès-verbal de la séance du gouvernement de coalition du 19 novembre 1918, publié par le ministère Bauer, porte : 1°) Reprise de la discussion de la question relative à l’attitude de l’Allemagne à l’égard de la République Soviétique. Haase recommande une politique de temporisation. Kautsky adhère à l’opinion de Haase : "Il faut, dit-il, remettre la décision parce que le gouvernement soviétique ne pourra se maintenir et tombera inévitablement au bout de quelques semaines...". Ainsi, à l’heure où la situation du pouvoir soviétique était en effet très précaire et périlleuse, où la débâcle du militarisme allemand semblait donner à l’Entente la possibilité de nous anéantir "en quelques semaines", Kautsky ne manifeste nulle envie de nous secourir et, ne se bornant pas à s’en laver les mains, il participe activement à trahir la Russie révolutionnaire. Pour faciliter le rôle de Scheidemann, devenu le fidèle chien de garde de la bourgeoisie au lieu d’en être le fossoyeur conformément au rôle que lui assignait son propre "programme", Kautsky se hâte lui-même de devenir le fossoyeur du pouvoir soviétique. Mais le pouvoir soviétique est vivant. Il survivra à tous ses fossoyeurs.

Notes

[1] Le travail, la discipline, l’ordre sauveront la République socialiste des Soviets (Moscou, 1918). Kautsky connaît cette brochure qu’il cite à diverses reprises. Cela ne l’empêche pas de négliger les passages que nous citons et qui élucident l’attitude du pouvoir des soviets vis-à-vis de l’intelligentsia. (Note de l’auteur)

[2] Le journal viennois Arbeiterzeitung oppose, comme de coutume, les communistes russes raisonnables, aux communistes autrichiens. "Est-ce que Trotsky n’a pas - écrit le journal - avec son coup d’œil perspicace et sa compréhension du possible, signé la paix forcée de Brest-Litovsk, bien qu’elle ait servi à la consolidation de l’impérialisme allemand ? La paix de Brest fut aussi cruelle et honteuse que celle de Versailles. S’ensuit-il que Trotsky aurait dû continuer la guerre contre l’Allemagne ? Est-ce qu’en le faisant, la révolution russe n’aurait pas péri depuis longtemps ? Trotsky s’inclina devant la nécessité inévitable et, prévoyant la révolution allemande, signa le traité honteux". Le mérite d’avoir prévu toutes les conséquences de la paix de Brest-Litovsk appartient à Lénine. Mais cela ne change en rien, naturellement, l’argumentation de l’organe du kautskysme viennois. (Note de l’auteur)

L’auto-organisation des travailleurs à travers l’histoire

Quand les comités ouvriers gouvernent à la base : l’exemple de la révolution espagnole

L’auto-organisation des travailleurs, une base indispensable de la lutte des classes et du communisme

Contre le réformisme : l’auto-organisation des travailleurs

Une première expérience de lutte du prolétariat agissant comme force sociale et politique indépendante

Auto-organisation des travailleurs en Pologne

Lire encore

Léon Trotsky, Histoire de la Révoltution russe :

L’histoire d’une révolution, comme toute histoire, doit, avant tout, relater ce qui s’est passé et dire comment. Mais cela ne suffit pas. D’après le récit même, il faut qu’on voie nettement pourquoi les choses se sont passées ainsi et non autrement. Les événements ne sauraient être considérés comme un enchaînement d’aventures, ni insérés, les uns après les autres, sur le fil d’une morale préconçue, ils doivent se conformer à leur propre loi rationnelle. C’est dans la découverte de cette loi intime que l’auteur voit sa tâche.

Le trait le plus incontestable de la Révolution, c’est l’intervention directe des masses dans les événements historiques. D’ordinaire, l’État, monarchique ou démocratique, domine la nation ; l’histoire est faite par des spécialistes du métier : monarques, ministres, bureaucrates, parlementaires, journalistes. Mais, aux tournants décisifs, quand un vieux régime devient intolérable pour les masses, celles-ci brisent les palissades qui les séparent de l’arène politique, renversent leurs représentants traditionnels, et, en intervenant ainsi, créent une position de départ pour un nouveau régime. Qu’il en soit bien ou mal, aux moralistes d’en juger. Quant à nous, nous prenons les faits tels qu’ils se présentent, dans leur développement objectif. L’histoire de la révolution est pour nous, avant tout, le récit d’une irruption violente des masses dans le domaine oit se règlent leurs propres destinées.

Dans une société prise de révolution, les classes sont en lutte. Il est pourtant tout à fait évident que les transformations qui se produisent entre le début et la fin d’une révolution, dans les bases économiques de la société et dans le substratum social des classes, ne suffisent pas du tout à expliquer la marche de la révolution même, laquelle, en un bref laps de temps, jette à bas des institutions séculaires, en crée de nouvelles et les renverse encore. La dynamique des événements révolutionnaires est directement déterminée par de rapides, intensives et passionnées conversions psychologiques des classes constituées avant la révolution.

C’est qu’en effet une société ne modifie pas ses institutions au fur et à mesure du besoin, comme un artisan renouvelle son outillage. Au contraire : pratiquement, la société considère les institutions qui la surplombent comme une chose à jamais établie. Durant des dizaines d’années, la critique d’opposition ne sert que de soupape au mécontentement des masses et elle est la condition de la stabilité du régime social : telle est, par exemple, en principe, la valeur acquise par la critique social-démocrate. Il faut des circonstances absolument exceptionnelles, indépendantes de la volonté des individus ou des partis, pour libérer les mécontents des gênes de l’esprit conservateur et amener les masses à l’insurrection.

Les rapides changements d’opinion et d’humeur des masses, en temps de révolution, proviennent, par conséquent, non de la souplesse et de la mobilité du psychique humain, mais bien de son profond conservatisme. Les idées et les rapports sociaux restant chroniquement en retard sur les nouvelles circonstances objectives, jusqu’au moment où celles-ci s’abattent en cataclysme, il en résulte, en temps de révolution, des soubresauts d’idées et de passions que des cerveaux de policiers se représentent tout simplement comme l’œuvre de " démagogues ".

Les masses se mettent en révolution non point avec un plan tout fait de transformation sociale, mais dans l’âpre sentiment de ne pouvoir tolérer plus longtemps l’ancien régime. C’est seulement le milieu dirigeant de leur classe qui possède un programme politique, lequel a pourtant besoin d’être vérifié par les événements et approuvé par les masses. Le processus politique essentiel d’une révolution est précisément en ceci que la classe prend conscience des problèmes posés par la crise sociale, et que les masses s’orientent activement d’après la méthode des approximations successives. Les diverses étapes du processus révolutionnaire, consolidées par la substitution à tels partis d’autres toujours plus extrémistes, traduisent la poussée constamment renforcée des masses vers la gauche, aussi longtemps que cet élan ne se brise pas contre des obstacles objectifs. Alors commence la réaction : désenchantement dans certains milieux de la classe révolutionnaire, multiplication des indifférents, et, par suite, consolidation des forces contre-révolutionnaires. Tel est du moins le schéma des anciennes révolutions.

C’est seulement par l’étude des processus politiques dans les masses que l’on peut comprendre le rôle des partis et des leaders que nous ne sommes pas le moins du monde enclin à ignorer. Ils constituent un élément non autonome, mais très important du processus. Sans organisation dirigeante, l’énergie des masses se volatiliserait comme de la vapeur non enfermée dans un cylindre à piston. Cependant le mouvement ne vient ni du cylindre ni du piston, mais de la vapeur.

Les difficultés que l’on rencontre dans l’étude des modifications de la conscience des masses en temps de révolution sont absolument évidentes. Les classes opprimées font de l’histoire dans les usines, dans les casernes, dans les campagnes, et, en ville, dans la rue. Mais elles n’ont guère l’habitude de noter par écrit ce qu’elles font. Les périodes où les passions sociales atteignent leur plus haute tension ne laissent en générai que peu de place à la contemplation et aux descriptions. Toutes les Muses, même la Muse plébéienne du journalisme, bien qu’elle ait les flancs solides, ont du mal à vivre en temps de révolution. Et pourtant la situation de l’historien n’est nullement désespérée. Les notes prises sont incomplètes, disparates, fortuites. Mais, à la lumière des événements, ces fragments permettent souvent de deviner la direction et le rythme du processus sous-jacent. Bien ou mal, c’est en appréciant les modifications de la conscience des masses qu’un parti révolutionnaire base sa tactique. La voie historique du bolchevisme témoigne que cette estimation, du moins en gros, était réalisable. Pourquoi donc ce qui est accessible à un politique révolutionnaire, dans les remous de la lutte, ne serait-il pas accessible à un historien rétrospectivement ?

Cependant, les processus qui se produisent dans la conscience des masses ne sont ni autonomes, ni indépendants. N’en déplaise aux idéalistes et aux éclectiques, la conscience est néanmoins déterminée par les conditions générales d’existence. Dans les circonstances historiques de formation de la Russie, avec son économie, ses classes, son pouvoir d’État, dans l’influence exercée sur elle par les puissances étrangères, devaient être incluses les prémisses de la Révolution de Février et de sa remplaçante - celle d’octobre. En la mesure où il semble particulièrement énigmatique qu’un pays arriéré ait le premier porté au pouvoir le prolétariat, il faut préalablement chercher le mot de l’énigme dans le caractère original dudit pays, c’est-à-dire dans ce qui le différencie des autres pays.

Les particularités historiques de la Russie et leur poids spécifique sont caractérisés dans les premiers chapitres de ce livre qui contiennent un exposé succinct du développement de la société russe et de ses forces internes. Nous voudrions espérer que l’inévitable schématisme de ces chapitres ne rebutera pas le lecteur. Dans la suite de l’oeuvre, il retrouvera les mêmes forces sociales en pleine action.

Cet ouvrage n’est nullement basé sur des souvenirs personnels. Cette circonstance que l’auteur a participé aux événements ne le dispensait point du devoir d’établir sa narration sur des documents rigoureusement contrôlés. L’auteur parle de soi dans la mesure où il y est forcé par la marche des événements, à la " troisième personne ". Et ce n’est pas là une simple forme littéraire : le ton subjectif, inévitable dans une autobiographie ou des mémoires, serait inadmissible dans une étude historique.

Cependant, du fait que l’auteur a participé à la lutte, il lui est naturellement plus facile de comprendre non seulement la psychologie des acteurs, individus et collectivités, mais aussi la corrélation interne des événements. Cet avantage peut donner des résultats positifs, à une condition toutefois : celle de ne point s’en rapporter aux témoignages de sa mémoire dans les petites comme dans les grandes choses, dans l’exposé des faits comme à l’égard des mobiles et des états d’opinion. L’auteur estime qu’autant qu’il dépendait de lui, il a tenu compte de cette condition.

Reste une question - celle de la position politique de l’auteur qui, en sa qualité d’historien, s’en tient au point de vue qui était le sien comme acteur dans les événements. Le lecteur n’est, bien entendu, pas obligé de partager les vues politiques de l’auteur, que ce dernier n’a aucun motif de dissimuler. Mais le lecteur est en droit d’exiger qu’un ouvrage d’histoire constitue non pas l’apologie d’une position politique, mais une représentation intimement fondée du processus réel de la révolution. Un ouvrage d’histoire ne répond pleinement à sa destination que si les événements se développent, de page en page, dans tout le naturel de leur nécessité.

Répondre à cet article

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0