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Témoignages d’ouvriers de l’usine Renault - Matière et Révolution
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Témoignages d’ouvriers de l’usine Renault

dimanche 25 décembre 2016, par Robert Paris

Témoignages d’ouvriers de Renault – en 1953-1957

Une journée à l’usine

Dès 6h45, les garages à vélos commencent à se remplir. Quelques motos pétaradent. Les voitures des « cadres » et du haut personnel n’arriveront que bien plus tard. En été, l’entrée est assez animée, mais l’hiver c’est la nuit, le froid pince, les gars sont pressés de se mettre à l’abri. Tout de suite, on perd une partie de ses rêves : une fois franchie la grande porte de fer, c’est le gardien en uniforme, c’est l’horloge à pointer où l’on fait queue – redevenu numéro matricule. Au vestiaire, le temps est court pour échanger quelques phrases avec les camarades d’équipe sur le temps, les incidents du transport et l’état de santé de chacun. A 7 heures, la sirène rugit, la journée commence. De même que tout le personnel horaire, sont présents les contremaîtres et les employés chargés de préparer, suivre, contrôler, alimenter la production, les magasins, les transports. Certaines équipes (production de petites séries d’appareils) travaillent aux « temps », l’ouvrier connaît ce qui lui est « payé » en minutes pour un travail déterminé. Pour d’autres équipes (grandes séries) des chaînes existent. L’assemblage commencé par votre voisin de gauche vous parvient, vous y exécutez le soudage, le rivetage, le polissage, ou adjoignez la pièce complémentaire, tel qu’il vous est demandé ; une fois ceci transmis à votre voisin de droite, la chaîne vous présente le deuxième appareil. Cinq minutes d’arrêt par heure. Ceux qui travaillent « aux temps » peuvent, fréquemment, pour certains travaux, musarder – griller une cigarette – ruser pour paraître affairés, alors que leur travail est terminé ou presque. A la chaîne, c’est rigoureusement impossible. La seule détente, d’ailleurs rare, est le refrain beuglé en cœur, scie populaire en cours. « Ils chantent comme des bagnards », me dit un jour un gars.

Les ateliers assemblent et finissent. C’est pour les alimenter constamment qu’interviennent d’autres équipes : les manœuvres sortent des magasins soit les pièces usinées à l’extérieur, transmises immédiatement à l’atelier utilisateur, soit les flans de tôle, laiton, aluminium, tubes étirés, etc., dirigés vers l’atelier des presses, où ils sont, par une ou plusieurs opérations (découpe, embouti, perforation, etc.), transformés en pièces prêtes pour l’utilisation. Les magasiniers comptabilisent les entrées et les sorties de matière, la manutention la répartit, le service « entretien » assure – avec son personnel (électriciens, ajusteurs, serruriers, graisseurs, maçons, etc.) – la bonne marche des chaînes, presses, matériel roulant, dispositif de sécurité. Par ailleurs, dansun atelier séparé, l’outillage est usiné et mis au point par des ouvriers professionnels. C’est là que sont taillés dans l’acier les matrices d’embouti, suivant une gamme d’opérations où interviennent les raboteurs, mortaiseurs, fraiseurs, tourneurs, ajusteurs. Là seulement le travail est de haute précision et les ouvriers travaillent « au dessin ».

Les employés des services techniques sont de leur côté déjà au travail. Au bureau d’études, ingénieurs et techniciens qualifiés dans diverses branches (chimie, études thermiques, soudure et autres) étudient de nouveaux modèles du produit ou de nouvelles formules de fabrication, soit à la demande de la clientèle, soit dans un souci d’abaissement du prix de revient. Les dessinateurs concrétisent le résultat de leurs recherches à l’intention des ateliers d’outillage et de fabrication. Dans les ateliers circulent quelques agents techniques chargés de la critique et de l’amélioration de tel ou tel procédé, de telle ou telle fabrication. Enfin, responsables des programmes de fabrication à réaliser dans le mois ou le trimestre, les services de planification et d’ordonnancement décident (en adaptant les demandes du service commercial aux possibilités de l’appareil technique de l’entreprise), des types et des quantités requises de chaque atelier de fabrication et veillent à l’approvisionnement régulier, aux délais requis, des équipes en outillage et matières premières.

Les services Administratifs et d’Exploitation fonctionnent dès 8 heures. On doit entendre par là : le service du personnel, le service comptabilité, le service du prix de revient et frais généraux, le service commercial, le service des achats et des transports, dont les fonctions se passent de commentaires.

A midi, la sirène annonce l’arrêt du travail pour une heure. C’est la ruée vers la sortie. Déjà, depuis dix minutes, le travail – sauf aux chaînes – languissait. Les coups d’œil aux pendules se faisaient fréquents, ainsi que les visites aux lavabos (c’est la fraude pour se laver les mains avant l’heure). C’est à ce moment que le directeur de fabrication effectue parfois (intentionnellement) sa visite aux ateliers.

A la porte, au vestiaire, c’est la cohue, rapidement dispersée vers les restaurants à bon marché des environs ou vers le domicile. D’autres mangent à la cantine de l’entreprise. On se hâte, la pause est d’une heure seulement, et l’on mange vite pour flâner quelques minutes, par beau temps, ou lire le quotidien amorcé dans le métro ou le bus.

Dans l’après-midi, l’activité – pour un œil exercé – paraît aussi fébrile. Pourtant la fatigue du matin agit parmi les ouvriers, d’autant plus que chacun s’est ingénié à « rendre » le plus possible afin de « souffler » un peu l’après-midi.

Il en est de même pour toutes les catégories d’employés, techniciens ou non, qui le matin ont réglé les travaux urgents pour consacrer l’après-midi à l’expédition du tout-venant et entreprendre des conversations diverses ou la rédaction de leur correspondance. Bien entendu, tel n’est pas le sort des ouvriers sur chaîne. Nous y reviendrons.

La journée de travail s’achève à 17 heures. On en parle dans tous les ateliers et services – dès le matin : « je cherche 5 heures » - « vivement ce soir ! ». Dès 16h30, le « moral n’y est plus », en admettant qu’il y ait jamais « été ». Le jeu de cache-cache d’avant midi reprend, avec plus de force, l’idée du départ (la fuite) s’annonce, se précise, règne enfin chez tous. Et c’est la libération, le retour au domicile, vers l’univers individuel, le plus rapidement possible.

Ce tableau succint serait par trop incomplet si l’on n’y ajoutait l’atmosphère particulière de l’usine qui, familière aux sens de tout le personnel, maîtrise comprise, ne peut s’imposer pleinement qu’à ceux d’un visiteur novice.

Tout d’abord : le bruit.

Dans tous les ateliers, il est assourdissant : aux presses, c’est la frappe des gros et petits outils sur les pièces, avec une force de plusieurs centaines de tonnes, ébranlant le hall tout entier ; aux chaînes, le ronron puissant de tout l’appareillage électrique ou mécanique ; dans les autres ateliers, le bruit, mille fois renouvelé, de centaines de marteaux, limes, vilebrequins, masses… Cette cacophonie semble être supportée sans dommage par les ouvriers. On sait cependant la nocivité du tapage incessant pour le système nerveux.

Ensuite : la fumée – vapeur bleuâtre, hiver comme été, baignant l’usine du plancher au faîte des verrières, au point de masquer certains recoins en plein jour. Elle provient des fours, des bains acides, des chalumeaux à gaz, tous traitant la matière. Elle irrite la gorge et pique les yeux. Elle est responsable, en grande partie, de l’odeur spécifique d’un atelier métallurgique : odeur de suif, d’acide et de fer rouillé, qui se colle aux vêtements et imprègne les mains – à la fois écoeurante et acidulée.

Bruit, odeur, fumée, trouvent leur complément dans la saleté et la vétusté des locaux. Le sol, la verrière, les murs, la charpente métallique sont maculés, poussiéreux, graisseux. Les nettoyages quotidiens, le lavage hebdomadaire n’enlèvent nulle part la patine de crasse. Où que l’on tourne les yeux, on ne voit que grisaille, flaques de graisse, rouille ou humidité.

L’hiver, le froid accueille les arrivants : les outils « mordent » les doigts, les poêles sont longs à réchauffer les ateliers (et insuffisants en de nombreux points). Tous veillent soigneusement à la fermeture des issues : portes et fenêtres. C’est alors le plein régime de la fumée.

L’été, le soleil rôtit les corps sous les verrières, l’aération est malaisée et, de plus, négligée par la Direction. Au premier étage, on brûle – au rez-de-chaussée on suffoque.

Cette ambiance échoît aux seuls ouvriers.

Dans leurs bureaux, les employés connaissent seulement les rigueurs de la chaleur, mais rarement du froid. Rien du reste.

Quant à la Direction proprement dite : directeur général, directeur administratif, directeur de fabrication, quelques autres et leurs secrétariats, elle reste pratiquement inaperçue du personnel pendant les heures de travail. Les destinées de l’entreprise sont élaborées dans de confortables bureaux que relient des couloirs silencieux.

Les rapports de travail

Les catégories professionnelles

Il existe, avant tout, une distinction très nette à l’usine entre les « mensuels » et les « horaires ». Les mensuels, c’est-à-dire payés au mois, comprennent les cadres, le personnel de maîtrise (chefs d’ateliers, contremaîtres, chefs d’équipes) et tous les employés des services techniques ou administratifs. Les « horaires » sont, à proprement parler, les ouvriers parmi lesquels : les professionnels, les ouvriers spécialisés, les manœuvres.

Cette distinction fondamentale est rigide. Il existe très peu d’exemples de voir un « horaire » devenir « mensuel » à moins de faire jouer des relations personnelles auprès de la Direction. Et pourtant les demandes officielles en ce sens, d’ouvriers spécialisés le plus souvent, parfois de professionnels, sont fréquentes. Seuls les professionnels parviennent à accéder à des emplois de dessinateurs ou préparation de fabrication dans le meilleur des cas. La Direction semble redouter de voir les « éléments sains » comme elle considère les employés, contaminés par des apports ouvriers, suspects « a priori » de mauvais esprit. Nous aurons l’occasion, par la suite, de considérer les efforts de la Direction pour renforcer cette barrière entre ouvriers et employés.

Le personnel mensuel, subordonné à une dizaine de directeurs et environ une centaine de cadres (pour un effectif total de 1.600 salariés), comprend la maîtrise et les chefs de service, d’une part, et, d’autre part, les employés, dessinateurs et agents divers.

Les contremaîtres ou chefs d’ateliers (la maîtrise) et leurs adjoints chefs d’équipe sont d’origine ouvrière. Leur accession à ce qu’ils considèrent comme un « bâton de Maréchal » est le produit d’un travail acharné pour acquérir les connaissances techniques indispensables joint à une souplesse d’échine constante. Il n’y a pas d’exemple que la Direction ait confié un poste responsable à un militant ouvrier capable, fidèle à ses convictions. Les raisons de cette attitude sont évidentes : on ne saurait remettre une fraction de la production à un élément dont la « sûreté » serait incertaine lors d’un conflit avec le personnel ; au surplus, un refus de cette nature est une sanction de représailles contre les militants.

Il en est de même en ce qui concerne les chefs de service. Certains postes requérant une haute qualification technique (Bureau d’études, Laboratoire, Contrôle, Service Méthodes) échappent à cette règle mais tous les autres (Service Commercial, du Personnel, Approvisionnement, Transports…) sont obtenus par intrigue personnelle et sous réserve d’un dévouement sans défaillance.

Ce n’est pas là une affirmation gratuite, il s’agit de faits avérés. La lutte de classe incessante à l’usine contraint la Direction à s’entourer, aux postes vitaux, de créatures dociles, fussent-elles des non-valeurs. L’expérience de la totalité des services et ateliers est d’ailleurs là pour prouver que vingt ans ou dix ans de présence dans un emploi entraînent une compétence routinière, automatique, et de tout repos. Cette maîtrise n’apportera pas d’initiative dans son travail, mais elle en connaît toutes les faces, elle surveille avec autorité ouvriers ou employés. N’est-ce pas déjà beaucoup ?

Au bas de l’échelle des mensuels se trouvent les employés d’origines diverses.

Les dessinateurs sont passés par des écoles professionnelles, ainsi que les divers agents techniques, spécialisés dans une des branches de la métallurgie. Il en va autrement des employés des services administratifs en général (comptables et dactylos exceptés), et des agents attachés à la planification, aux prix de revient, aux questions sociales, etc. Ces derniers sont presque tous embauchés « sur recommandation », protégés par quelque puissant de l’usine. A l’inverse des techniciens, ils ne peuvent pas compter sur leurs solides connaissances professionnelles pour se heurter avec succès, lors des conflits, au patronat. Aussi leur attitude quotidienne s’en ressent-elle dans leur grosse majorité, dominée par le souci constant : « pas d’histoires ». Ce sont les « O.S. » en faux-col.

Ainsi sont hiérarchisés environ 500 mensuels.

S’il existe également une grande variété d’emplois parmi le personnel horaire, la division la plus profonde a trait à la qualification professionnelle. On distingue trois groupes : professionnels, ouvriers spécialisés, manœuvres.

Les professionnels (ou P1, P2, P3, suivant le degré de qualification croissante), issus d’une école d’apprentissage, dotés d’un « C.A.P. », se rencontrent uniquement dans l’atelier d’outillage, ou à l’entretien. Ce sont eux qui préparent ou entretiennent l’appareil technique de production : machines-outils, matrices, etc.

Les ouvriers spécialisés (ou O.S. 1, O.S.2, bien que dans la pratique, la Direction ne fasse aucune distinction de degré) sont ainsi appelés, non pour une éventuelle qualification dans une branche « spéciale », mais bien parce que la tâche qui leur est confiée est exclusive et étroitement délimitée. L’O.S. est sans qualification professionnelle. Ses connaissances ont exigé de quinze jours à une heure de simple « mise au courant ». C’est lui que l’on trouve aux presses, aux chaînes, à tous les ateliers de montage. Né du Taylorisme, il en est le champ d’application vivant.

A la limite, la distinction est malaisée entre O.S. et manœuvres.

Les manœuvres sont chargés des transports inter-ateliers, des manutentions et des gros nettoyages – les trois quart sont Nord-Africains.

Au total : environ 1.000 ouvriers dont 200 professionnels, 750 O.S., 50 manœuvres.

Les salaires

Les traitements des cadres, à plus forte raison des directeurs, sont pratiquement cachés. Des confidences ou négligences donnent quelque lumière : un directeur émarge, au minimum, pour 5 millions par an. Au bas de cette échelle spéciale un ingénieur débute à 100.000 francs par mois. On peut estimer que ce groupe, soit 8% environ du personnel, a perçu en 1951 30% - au moins – de la masse des salaires.

Encore ne peut-on rien affirmer sur les « enveloppes » coquettes de fin d’année, qui ne sont pas un mythe.

Au-dessous, nous touchons au personnel qui pointe, c’est-à-dire pour qui les heures supplémentaires ont une signification vitale. En effet, la moyenne hebdomadaire du travail est depuis 1951 de 45 heures. Au taux de base doivent être également ajoutés, pour tous : une prime mensuelle au rendement collectif, dite « sursalaire » (de l’ordre de 15% du taux de base), et pour les seuls ouvriers, un « boni » individuel ou d’équipe (de 16 à 20%).

Compte tenu de ces éléments annexes, les salaires mensuels s’établissaient ainsi (cotisation S.S. non déduite), en juillet 1952 :

- Chef de Section : 70.000 à 90.000 francs ;

- Dessinateur : 60.000 francs ;

- Comptable : de 40.000 à 60.000 francs ;

- Agent technique : de 40.000 à 60.000 francs ;

- Employé : de 30.000 à 45.000 francs ;

- Dactylo : de 25.000 à 35.000 francs ;

- P2 (sur la base de 48h. depuis 1951) : de 55.000 à 60.000 francs ;

- Chef d’équipe d’O.S. (contrôlant de 20 à 30 ouvriers) : 60.000 francs ;

- O.S. : de 35.000 à 42.000 francs ;

- manœuvre : 30.000 francs.

Les salaires, dans l’entreprise considérée, sont substantiellement au-dessus de la moyenne dans l’ensemble de l’industrie automobile. Cette situation, et l’importance financière des heures supplémentaires, déterminant l’attitude revendicative (ou non) du personnel, sera examinée plus loin.

Les conditions générales de l’emploi

On doit indiquer sous cette rubrique le « climat » d’ensemble de la vie organique de l’entreprise, tel qu’il apparaît au personnel en place après quelques années. Il s’agit de cette somme de conditions particulières qui font dire dans les conversations privées : « Dans telle boite, ils sont durs », « Dans telle autre, ils sont bien », et confèrent aux entreprises, dans les milieux d’ouvriers métallos ou d’employés une sorte de cote, bonne ou mauvaise, le plus souvent fondée, et sans appel. (…)

A côté du phénomène général de redus du travail, qui est la somme de tous les refus individuels, et trouve son origine dans la passation même du contrat de travail, existe un climat collectif de revendication axé sur l’amélioration des conditions de travail et de salaire et issu de la prise de conscience de l’identique condition des exploités. Une fois arrachés par des démarches personnelles, les avantages minimes qui peuvent dépendre d’un emploi dans une équipe, l’accession à une vie meilleure dépend d’un effort collectif pour « ne sortir ». C’est ce qui apparaît à tous, par exemple, et le plus clairement lorsqu’est évoquée la dépréciation des salaires de l’avant à l’après-guerre, lorsque sont rappelés les conquêtes de juin 36, et les employés, les ouvriers les plus « arriérés » (au regard de l’avant-garde) sont obligés de reconnaître que l’action collective seule peut être payante.

Viennent stimuler cette prise de conscience, les conditions de vie qui cernent les producteurs en dehors de l’usine, ainsi que les événements politiques ou économiques dont ils prennent connaissance, même par la voie frelatée de la grande presse.

Ce climat de revendication présente la même permanence que l’esprit de résistance au travail, et il serait erroné de ne le découvrir qu’à l’occasion des actions épisodiques qui peuvent se déclarer : grèves ou débrayages par exemple. Au contraire, il ne cesse de régner sur la totalité du personnel, et s’extériorise dans les conversations fréquentes pendant ou après le travail, concernant soit la pei, soit les conditions de travail. On ne peut détacher cet aspect la permanence, de cet autre : l’inéluctabilité. En effet, ce climat collectif naît des bases mêmes de la réunion sur le lieu de travail d’une masse d’exploités.

La multiplication des tâches, la hiérarchisation poussée, le bouleversement incessant des catégories professionnelles, ne suffisent pas à le détruire. Le patron peut bien, pour dix travaux sensiblement comparables par les connaissances, les aptitudes, et les efforts qu’ils requièrent, offrir dix salaires différents au plus, d’un extrême à l’autre, de 10%, il n’arrivera pas à faire que cette aumône, d’une part, soit une une solution définitive pour les catégories « favorisées », d’autre part, détourne ces mêmes couches des intérêts de l’ensemble. Evidemment, ceci ne s’applique qu’à des situations comparables ; il est clair qu’à l’opposé se situent les couches réellement privilégiées de la maîtrise et des cadres. Pour eux, il n’y a pas de problème social, mais uiquement technique, administratif ou commercial.

Par l’octroi au compte-gouttes de satisfactions individuelles, la Direction vise à détruire l’esprit de classe, et à semer la méfiance ; elle a le même but en créant des catégories ou des postes similaires à des taux apparemment incohérents. Dans la mesure où le jeu primaire de la colère et des rancoeurs répond à ces mesures, elle atteint son objet, mais pour qui considère la vie collective de l’entreprise, ce ne sont que des obstacles fragiles et passagers au courant de la lutte de classe, qui finit par l’emporter. Ce qui représente en ce domaine le meilleur atout du patron, c’est le fait que, si la classe ouvrière est une et a une histoire, chaque ouvrier doit personnellement assumer sa propre expérience de l’exploitation avant de marcher dans le sens de cette histoire. Plus ce délai peut être prolongé, mieux cela vaut pour la tranquilité de l’employeur.

Le climat de revendication se caractérise par sa permanence mais il culmine dans l’action, cela va sans dire. La résistance passive fait place à la lutte ouverte au cours de laquelle les objectifs se précisent et les antagonismes sont exposés au grand jour. Les motifs de l’entrée en lutte se rapportent indifféremment à tous les aspects des rapports de production : ce ne peut être aussi bien un simple mouvement de solidarité en faveur d’un ou plusieurs camarades de travail, licenciés ou victimes de sanctions, ou encore la protestation contre une dégradation des conditions de travail (en premier lieu, l’augmentation des cadences, ensuite l’insalubrité des locaux, etc…), ou bien l’exigence d’une augmentation de salaires ou l’octroi de primes spéciales.

Quelques exemples : débrayage de l’atelier d’outillage en faveur d’un ajusteur mis à pied pour bris de matériel, débrayage de deux équipes de la fabrication contre le licenciement d’un O.S. convaincu du « vol » d’un pain de savon ; grève d’une chaîne de fabrication à l’annonce d’une accélération des cadences, « justifiée » en partie seulement par une amélioration technique ; débrayage pour une insuffisance de chauffage l’hiver ; grève d’une équipe d’O.S. pour obtenir la parité de salaires avec une autre équipe effectuant un travail comparable ; grève de l’équipe d’entretien pour obtenir la non-récupération des heures supplémentaires (c’est-à-dire leur paiement au taux majoré et non au taux de base).

Tous les exemples cités concernent des actions réellement spontanées, non pas minutieusement préparées par des organismes syndicaux (qui s’y immiscent par la suite), mais écloses un beau jour d’un accord unanime. Comment cela ? Dans le cas de la grève de solidarité en faveur d’un « voleur » (pour qui la sanction fut finalement maintenue), l’annonce du renvoi provoqua l’indignation par sa disproportion avec la valeur de l’objet volé. L’optique patronale était que le vol seul importait et non pas son montant, donc qu’un « exemple » devait être fait. Le point de vue ouvrier était tout autre. Il était, et est toujours, que tout vol peu important de matières premières ou d’outillage n’est autre qu’un complément de salaire, une « récupération », au même titre que la « perruque ». Rares sont les trop timorés qui n’ont jamais sorti en fraude : soudure d’étain, feuilles de tôle, de laiton, d’aluminium, peinture, etc… La masse de ces vols n’est pas calculable, et son incidence sur la comptabilité sans doute négligeable, mais le fait, par son volume, indique qu’il est entré dans les mœurs. Formulée ou non, l’idée générale est celle-ci : « Ils nous volent bien plus que nous ne pouvons leur reprendre ». Mais dans un tel cas, comme il apparaît rapidement que l’intéressé est « indéfendable », le mouvement se désagrège rapidement.

En ce qui concerne la grève ayant pour motif une augmentation de cadences à la chaîne (vitesse de rotation accrure de 20% environ), les ouvriers se sont fort peu souciés de comprendre que cette accélération, suivant les dires du patron, était facilitée par une meilleure technique. Ce qu’ils ont vu, en premier lieu, c’est que pour un salaire égal leur rendement et leur fatigue serai accrus : la direction, une fois de plus, se « moquait du monde » ouvertement, et l’attaque menée de front trouvait une réponse appropriée.

L’équipe des professionnels de l’Entretien, astreinte depuis de nombreuses années à « récupérer » les heures supplémantaires effectuées (au-delà de 45 heures), ce qui représente un inconvénient d’horaire et un manque à gagner, était de ce fait nettement désavantagée par rapport aux professionnels de l’outillage. Leur grève résulta d’un commun accord.

Ces quelques exemples illustrent des cas d’action collective limitée au cadre d’une équipe, ou au mieux, d’un atelier. L’ensemble de l’entreprise ne suivit pas, se bornant à manifester son appui sous forme de collectes. Cette attitude est intéressante à deux points de vue :

D’abord, parce qu’elle prouve amplement que les dissessions individuelles s’effacent devant l’intérêt commun de l’équipe, ensuite parce qu’une revendication particulariste est incapable d’entraîner un vaste mouvement touchant toute l’usine. Tout se passe comme si la masse des autres équipes était complètement étrangère à ceux qui luttent pour des motifs qui leur échappent.

Ceci ne veut pas dire que des mouvements spontanés éclatant dans un atelier ne puissent se généraliser sans l’intervention des organisations syndicales dans toute l’usine dès qu’ils posent des revendications générales. Comme nous n’avons voulu parler dans ce texte que de ce que nous avons observé nous-mêmes, nous nous limiterons aux exemples cités plus haut ; mais on connaît l’importance des mouvements spontanés se généralisant rapidement, comme la grève Renault, en avril 1947.

Il n’y a pas dans ces mouvements d’équipe de préparation bien ou mal accomplie, mais plutôt un long mûrissement d’une situation de fait dont l’aiguillon devient de plus en plus intolérable et qu’une vexation supplémentaire, un abus flagrant, fait éclater. Qu’importe si le rapport des forces du moment est défavorable (par exemple : si l’équipe en grève est fortement en avance sur son travail, ou si la direction dispose rapidement d’une solution de dépannage). La question n’est même pas envisagée par les ouvriers, et leur réaction spontanée trouve son dynamisme dans son seul bon droit, renforcé de la masse d’amertume accumulé par chacun dans son emploi, du fait du patronat et de la maîtrise.

La grève déclenchée, à la suite du rejet de telle réclamation, l’objectif qui se précise alors plus clairement est de la mener à bien, c’est-à-dire au succès. Pour cela, l’équipe mise avant tout sur les difficultés que rencontrera la direction pour assurer le rythme normal de la production.

L’expérience montre que, les stocks de produits finis représentant grosso modo près d’un mois de production, l’entrave apportée par la grève ne se fait sentir qu’à la longue, alors que la démoralisation des grévistes va plus vite, même s’ils sont soutenus financièrement par ceux qui travaillent. Généralement, après une semaine, commencent les rentrées individuelles, et ces reprises, jointes à la marche inchangée des autres ateliers, précipitent l’acceptation d’un compromis avec la Direction, dont le premier point est régulièrement : pas de sanctions pour fait de grève. Mais que le résultat soit plein succès (cas rare), un demi-succès ou un échec, les conclusions qu’en tirent les participants sont ambigües ; d’une part animosité vis-à-vis des autres équipes qui « restaient bien tranquillement au travail », et dont on jure bien qu’on ne prendra pas plus les « crosses », le cas échéant, qu’ils n’ont pris « les nôtres » (à rapprocher de l’animosité envers les grévistes des différentes grèves des transports, qui « ne pensent qu’à eux », « emm… d’abord les ouvriers », et « laissent toujours tomber les métallos »), d’autre part, confirmation que seule une grève d’ensemble peut amener le patronat à une capitulation rapide.

Ceci est valable en tout premier lieu pour les O.S. dont le poids dans la lutte dépend avant tout des effectifs engagés, mais aussi pour les professionnels. Ainsi, le bilan de ces actions, tout compte fait, n’est jamais négatif. Même en cas d’insuccès, le découragement, le scepticisme et la ponction financière retiendront bien de prendre part, à bref délai, à d’autres actions, mais ces entraves s’effacent progressivement à mesure que se clarifie l’idée qu’il faut que « tous s’y mettent ».

C’est à travers des luttes de cette nature que se précise la nécessité d’une action de classe, seule capable d’améliorer réellement le sort des ouvriers. Les grévistes eux-mêmes apprennent en effet : que le patronat n’est sensible qu’à la violence ouvrière et ne discute que le couteau sous la gorge ; qu’avec le patron on ne peut entretenir des rapports « amicaux », mais constamment et nécessairement hostiles, puisqu’il bafoue les notions admises de justice et de bon droit ; qu’une grève, pour réussir, doit entraîner la majorité et se présenter dans des conditions favorables….

Il n’y a pas à l’usine d’action spontanée à l’état pur, bien entendu. La spontanéité caractérise de nombreux mouvements à leur origine, mais il arrive toujours que les syndicats viennent les contrôler, ou tout au moins, en le tentant, les influencent. Les responsables syndicaux et délégués du personnel se mettent en contact avec les ouvriers en lutte et s’imposent comme intermédiaires entre eux et la direction. Cette initiative n’est pas mal vue par les intéressés, parce qu’elle représente pour eux l’appui d’organismes « puissants » et les « relie » aux ouvriers qui sont restés en dehors du conflit. Cette « aide » morale et matérielle est un stimulant pour la lutte, ce qui fait qu’à l’issue du mouvement, les ouvriers, en appréciant cette solidarité, sont renforcés dans l’idée de la nécessité d’une union réelle de tous les travailleurs.

Il arrive donc que les ouvriers amènent les syndicats sur leur propre terrain, mais le plus souvent ce sont les syndicats ou organisations politiques qui présentent leurs mots d’ordre revendicatifs ou politiques. L’initiative de délégations à la direction, pétitions, débrayages, leur revient à propos de revendications de toute nature, aussi bien sur le salaire que sur des éléments accessoires ; ces mots d’ordre sont valables pour une équipe ou un atelier, ou bien pour toute l’usine. Dans le premier cas ce sont des questions particulières qui sont soulevées et traduisent plutôt la prise en main d’une revendication spontanée qui se prépare ; dans le second, ce sont les demandes de relèvement général des salaires, telles qu’elles ont été déterminées par les centrales syndicales…

Depuis l’échec de la grève de 1950, l’activité syndicale, l’activité syndicale s’est raréfiée et même les « ténors » syndicaux, célèbres et populaires pour les « coups de crocs » qu’ils donnent au Patronat, ne retrouvent plus leur audience. Le dernier effort d’envergure a porté sur « Ridgway-la-peste » en 1951-1952 et s’est soldée à l’entreprise par un fiasco complet.

Sans entrer dans l’étude des rapports entre les ouvriers et les syndicats et partis politiques, il importe de préciser les raisons de cette absence de lutte générale à l’entreprise sous une forme agressive, alors que le pouvoir d’achat n’a pas retrouvé son niveau d’avant guerre.

En effet, la cause de cette « apathie » n’est pas à déceler dans un soi-disant « embourgeoisement », car l’expansion de l’industrie automobile d’une part et la stabilisation relative des prix depuis deux ans environ ont seulement contribué à stopper la précarité de la condition des métallos et à créer dans leurs rangs, si l’on se réfère à la masse des salariés et fonctionnaires des autres secteurs économiques, des « privilégiés » relatifs. En 1954, à l’usine intéressée, un O.S. gagne, toutes primes comprises, de 175 à 220 francs de l’heure. On ne peut nier que les ouvriers soient au courant de ces avantages dont ils bénéficient, et que ce soit pour la minorité des « béni-oui-oui » un bon motif d’appliquer la devise des craintifs : « Reste tranquille, t’as la bonne place ». Mais pour la majorité le sentiment de frustration et d’exploitation domine, avec comme corollaire la tendance vivace vers un mieux-être.

La cause réelle de la récession de l’activité revendicative depuis quatre ans réside dans la prise de conscience, qui s’est fait jour à l’issue de la grève de 1950, que les mouvements organisés n’avaient pas été payants et qu’actuellement « il ne pouvait en être autrement ». C’est donc la lassitude et le découragement qui l’emportent sur la volonté de combattre. Les ouvriers ont été à même de constater que l’union intersyndicale n’avait mené qu’à un échec. A plus forte raison maintenant sont-ils prêts à ignorer tout mouvement présenté par un seul syndicat. Et comme présentement il ne peut y avoir de mot d’ordre qui soit commun à tous les syndicats.

La désaffection n’est pas seulement sensible pour l’action mais aussi pour les syndicats qui sont réduits à leurs noyaux d’activistes, dont la propagande et les slogans sont approuvés ou non, mais en tout cas sans portée pratique. Le mouvement du 30 avril a été suivi parce qu’intersyndical et limité à une journée, donc purement démonstratif. On peut affirmer qu’un mouvement de durée illimitée n’aurait rencontré aucun succès.

Les ouvriers et leurs représentants

Face au fond de l’exploitation et aux manifestations de l’arbitraire patronal, les ouvriers présentent les diverses attitudes de lutte mentionnées précédemment. Dans ce combat incessant, même lorsqu’il paraît éteint, les bons apôtres des organisations ouvrières traditionnelles font ressortir que l’ouvrier n’est pas seul, livré aux solutions du désespoir, et qu’il peut compter sur les organisations syndicales d’une part, et sur les organismes permanents de représentation ouvrière auprès de la Direction : Délégués du Personnel et membres élus du Comité d’Entreprise, d’autre part. Il n’entre pas dans le cadre de ce document de faire l’historique des associations ouvrières ni de rappeler les conditions de la naissance des délégués d’atelier, et, en 1944-45, des Comités d’Entreprise. Ce qui nous intéresse, c’est de décrire leurs activités, leurs résultats, la signification qu’ils ont pour les ouvriers et les conclusions qu’ils en tirent. Car c’est à leur contact que les ouvriers font l’expérience de la bureaucratie militante.

Nous verrons d’abord les phénomènes plus récents que sont les organismes élus, parce qu’ils représentent, à l’étape actuelle du développement de cette bureaucratie, ses premiers succès et ses bases d’agitation. Qu’elle soit d’obédience stalinienne ou réformiste, elle vise à jouer un rôle autonome dans la gestion de l’économie. A ce titre elle offre une telle antithèse des idéaux révolutionnaires que son action pratique endigue le courant revendicatif né de la base, s’efforçant de contrôler son cours, et d’annexer le cas échéant ses succès.

Le Comité d’Entreprise, une création astucieuse du capitalisme et des partis-rois à la Libération, n’a jamais été une revendication ouvrière. Il avait son rôle de mystification à jouer dans la farce du « produire d’abord ». Doté de pouvoirs nuls, sauf celui de répartiteur des miettes des œuvres sociales, il se survit, dans l’indifférence générale quant à son efficacité.

Dans cette usine (et on peut généraliser sans risque d’erreur), l’expérience du Comité d’Entreprise se solde ainsi : côté patronal suivant les ordres du jour, refus de toutes les suggestions n’apportant pas une augmentation de la production, rejet des demandes sur les salaires, chipotage sur le budget des œuvres. De cette façon les délégués patronaux jouent le jeu, le Comité ayant été créé à leur bénéfice. Reste que la situation politique et économique a entraîné une désaffection ou une hostilité de circonstance des grandes « organisations ouvrières » vis-à-vis de la production à outrance, d’où une inutilité flagrante pour le patron des réunions du C.E. Côté délégation ouvrière, le but unique des rencontres est de présenter des revendications d’augmentation de salaires, en application des mots d’ordre des centrales syndicale, afin d’en faire une plate-forme d’agitation auprès du personnel. Dans ce domaine comme dans celui des œuvres sociales, la surenchère est de rigueur.

De loin, ces discussions apparaissent comme des dialogues de sourds, chaque partie exposant ses propres statistiques, bilans et budgets. De près, il est bien évident que, coupé de sa base politique, le C.E. n’est plus qu’une tribune contradictoire, où chacun s’efforce de marquer des points.

Quant au personnel, il ne prête strictement aucun intérêt à la partie « production » des comptes rendus de réunions du C.E. et beaucoup plus aux discussions concernant les primes, les réajustements de salaires, le budget des colonies de vacances, et autre rubliques semblables. Ceci pour constater que le patron « a lâché ce qu’il voulait bien lâcher ». De fait, l’octroi de primes épisodiques ou l’élévation des taux de base n’ont jamais été le couronnement de l’argumentation et du prestige des délégués ouvriers, mais résultent d’une appréciation critique du patronat quant à sa propre situation économique et quant à la pression de la base ouvrière.

Dans les conversations, lorsqu’on parle du Comité d’Entreprise, c’est presque exclusivement pour propager le « tuyau » d’une prime éventuelle, dont la discussion semble aboutir (et ceci au maximum trois fois l’an et s’étageant hiérarchiquement de 3.000 à 5.000 francs environ). Sur la nature du Comité d’Entreprise, sur son fonctionnement, il n’y a pas de discussion. Tout se passe, pour les ouvriers, comme si les réunions du C.E. étaient de simples appendices aux réunions mensuelles des délégués avec la direction : le rôle prétendu d’ « embryon de gestion ouvrière », vide de contenu, se perd dans l’indifférence générale.

Il est remarquable, conjointement, que, même si l’on admet que les « membres élus » sont tenus au secret sur certaines questions concernant la marche de l’entreprise, ils ne se comportent nullement en délégués ouvriers. Ils rendent compte uniquement aux syndicats qu’ils représentent, sauf à quelques occasions : d’abord lors du battage électoral annuel, et pour la propagande sur des points précis, par exemple la nécessité économique des échanges Est-Ouest, reprise d’un mot d’ordre politique. On n’a jamais vu, dans cette usine, une motion ouvrière véritablement issue de la base, recourir aux bons soins du C.E. pour résoudre des questions d’organisation du travail ou de remise en ordre des salaires.

Le C.E. est bien mort, et sa suppression légale ne ferait que traduire un état de fait. (…)

En tant que personnes privées, délégués du personnel et membres du Comité d’Entreprise ne jouissent pas d’un prestige particulier auprès des ouvriers. Ils restent des camarades de travail dont on sait bien qu’ils ne renverseront pas le pouvoir patronal, mais auxquels on aura recours pour transmettre des doléances. Pour tous, ils sont en quelque sorte les avocats chargés de faire respecter le « droit coutumier » de l’entreprise, c’est-à-dire le règlement et les lois sociales. Nul doute que dans des cas particuliers ils aient empêché des licenciements ou fait régulariser des situations injustes (droit aux vacances, etc…). Ceci de gré à gré, du moment que l’interlocuteur patronal n’a pas vu le principe de son autorité et de ses lois mis en cause. Mais dans les cas où les arguments « légaux » font défaut au délégué (et la marge d’interprétation patronale est vaste) seule l’action collective, débrayage ou grève, peut amener une solution satisfaisante pour les ouvriers. Ainsi les travailleurs font quotidiennement l’expérience du peu de poids des délégués quand il s’agit d’arracher une victoire, et prouvent que le dernier recours pouvant payer est l’action. De leur côté les délégués sont limités par les accords d’entreprise dans leur terrain d’action et s’en satisfont pleinement. Les plus honnêtes eux-mêmes, après un échec, conviennent que « le cas n’était pas défendable » ou que « la demande n’était pas justifiée ». Bien sûr, ils mettent l’accent sur l’injustice ou la ladrerie patronale, mais la répartition des droits et des devoirs leur apparaît, tout compte fait, rationnelle. (…) »

« Nous avons souvent dit : « Tant que la classe ouvrière fera confiance à la bureaucratie syndicale pour mener ses luttes revendicatives, elle sera trahie. Tant que la classe ouvrière n’aura pas la force de prendre en main ses propres intérêts, elle ne sera qu’un jouet des forces impérialistes. »

Cela ne veut évidemment pas du tout dire que les Syndicats se trompent, que les méthodes qu’ils emploient sont mauvaises parce qu’elles appartiendraient au passé, ou bien que les directives sont mal interprétées par des responsables incapables, etc… Cet argument est l’argument classique qui est ressorti régulièrement après les mouvements par les syndicats. Le syndicat fait son auto-critique, condamne quelques-uns de ses propres responsables, fait preuve de grande modestie vis-à-vis des ouvriers : « Tout le monde peut se tromper ».

Voici un exemple caractéristique : après la grève avortée de mars 1961 chez Renault, la C.G.T. publia un tract dans lequel Raymond Guyot attaquait son copain Roger Linet pour sa molesse. Ceci n’était évidemment fait que pour calmer le mécontentement des cégétistes de base, qui s’étaient trouvés en désaccord en désaccord avec leur bureaucratie.

Nous disons au contraire que les syndicats ne se trompent pas, mais qu’ils trompent consciemment la classe ouvrière.

Mais si nous combattons et analysons la bureaucratie syndicale dans son aspect le plus fondamental il est aussi nécessaire de l’analyser et de la combattre dans ses rapports quotidiens avec la classe ouvrière. Nous montrerons quelques aspects concrets de l’opposition des syndicats à la volonté des ouvriers dans l’usine.

Non seulement il est difficile aux syndicats de s’opposer par la force à l’ensemble des ouvriers, mais la fonction des syndicats disparaît d’elle-même dès qu’elle ne se base plus sur la confiance des masses ou tout au moins d’une partie des ouvriers. Pourtant il y a des cas où cette opposition directe, brutale ou non, s’est réalisée. On peut citer comme exemple l’attitude de la C.G.T. chez Renault pendant la grève de 1947 et celle de 1952 (pour la libération de Duclos). Dans ces cas quelques militants dévoués au Syndicat peuvent réussir par la violence soit à faire avorter momentanément un débrayage, soit à en provoquer un. Mais de telles méthodes échouent le plus souvent et se retournent contre le syndicat lui-même. Il suffit de rappeler l’abandon de la C.G.T. par de nombreux ouvriers en 1947 chez Renault, le mécontentement provoqué par la grève pour Duclos et les nombreuses démissions de militants syndicaux après la trahison ouverte de F.O. pendant les grèves d’août 1953. En général on ne peut donc pas s’attendre à une opposition directe des syndicats aux revendications ouvrières. L’opposition à la volonté des ouvriers se fait beaucoup plus adroitement, d’une façon voilée, au moyen de manœuvres plus ou moins habiles.

La bureaucratie syndicale tend à donner à la classe ouvrière l’habitude de recevoir des ordres et de les exécuter. Elle se heurte toujours à l’opposition des ouvriers. Cette opposition se manifeste dans les périodes de calme par une désertion de toutes les réunions syndicales, un désintéressement d’une politique qui n’est pas faite par les ouvriers ; dans les périodes de crises, par un heurt direct entre la volonté des ouvriers et celle de la bureaucratie syndicale.

Le premier moyen pour s’opposer à un mouvement est tout d’abord pour le syndicat de rompre les habitudes : ne plus donner de directives – faire le silence. Ce silence est d’autant plus facile que toute la presse de l’usine est entre les mains de la bureaucratie syndicale, les ouvriers n’en ont aucun contrôle.

Il est arrivé souvent que des ouvriers prêts à se lancer dans un mouvement y renoncent parce qu’ils s’aperçoivent que les syndicats ne les soutiendront pas. Un exemple illustrera une telle situation. En 1951, une grande partie des ouvriers de l’usine étaient partisans d’appuyer la grève de la R.A.T.P. Dans notre atelier le délégué fut harcelé par les ouvriers les plus combatifs. Tout d’abord celui-ci refuse catégoriquement de prendre toute initiative avant d’avoir le journal. Cette chose faite il se contenta d’expliquer que certains ouvriers lui avaient demandé de faire une réunion, donc qu’il leur laissait la parole. Cette attitude tout à fait inattendue de la part d’un délégué stupéfia la plupart des ouvriers et ne fit que refroidir les plus indécis. « On veut faire une grève et notre propre délégué s’en désintéresse ! Une telle grève n’est-elle pas d’avance vouée à l’échec ? » Telle était la question que beaucoup se posèrent. Certains pourtant, malgré cela, affirmèrent qu’il fallait débrayer pour se solidariser avec la R.A.T.P. Le délégué intervient alors pour exiger un vote secret, tout en prévenant que cette grève ne pouvait être qu’un échec. Une telle attitude suffit pour décourager ceux qui ont encore confiance dans leur syndicat. La balance pencha du côté des non-grévistes qui eurent une demi-douzaine de voix de plus.

Les résultats furent aussitôt publiés par le délégué qui se contenta d’affirmer : « Vous ne vouliez pas m’écouter, pourtant je vous l’avais dit, les ouvriers ne sont pas pour la grève. »

Si cette sorte de passivité ne suffit pas à entraver la volonté des ouvriers, on propage le défaitisme, on démoralise les plus combatifs. Le défaitisme de la bureaucratie syndicale ne diffère pas de celui des patrons.

Tout d’abord il s’agit de diviser. On sème la méfiance et la suspicion au sein des ouvriers : « Vous ferez grève, mais les autres ne vous suivront pas, même s’ils prétendent le faire. Ils vous abandonneront en plein mouvement ! ». On jette le discrédit sur les plus combatifs. « Toi, tu es pour la grève parce que tu n’as pas d’enfants à nourrir. » On reproche à celui qui veut débrayer de ne pas l’avoir fait dans des mouvements précédents. On essaie de discréditer ceux qui sont pour la grève avec des arguments politiques. On donne des informations fausses sur la situation dans les autres secteurs en faisant croire que les autres ouvriers ne sont pas d’accord.

Comment les ouvriers peuvent-ils vérifier de telles choses ? C’est le syndicat qui est l’organe de centralisation. Seuls les délégués ont le droit de se déplacer, d’aller voir et de s’informer.

On exagère la puissance du syndicat pour inviter les ouvriers à faire confiance à cet organisme, mais dès qu’il s’agit de freiner un mouvement on montre la faiblesse et le manque de cohésion des ouvriers livrés à eux-mêmes.

On fait pression sur la situation financière qu’entraîne une grève en s’appuyant sur un fait bien connu que dans ces moments-là les caisses de solidarité des syndicats sont à peu près vides.

On fait jouer la crainte du gendarme. « Vous voulez la bagarre, mais c’est nous que l’on boucle s’il y a un pépin », disent les délégués aux ouvriers trop combatifs.

On conseille la prudence en montrant que les actions diplomatiques de la bureaucratie syndicale valent mieux que les actions « inconsidérées » des ouvriers. « Ayez confiance, on s’en occupe… », etc.

Ainsi la démoralisation des ouvriers, qui n’est que le résultat des manœuvres de la bureaucratie syndicale, est présentée comme un état permanent dans lequel se trouve le prolétariat.

En fait cette passivité est savamment entretenue par les syndicats qui ont relégué définitivement les ouvriers à un rôle de simples exécutants. (…)

A la rentrée des vacances les ouvriers de mon atelier ne s’intéressaient guère aux événements sociaux. Nous sommes encore restés dix ou quinze jours imprégnés de cette atmosphère de vacances que nous quittions peu à peu. Les derniers arrivants finirent par contraster tellement avec leurs mines bronzées et souriantes que la joie de leur retour n’arrivait plus à ébranler l’amertume de notre travail. Peu à peu les visages reprirent leurs aspects habituels et avec eux les conversations sur les réalités de tous les jours. Mais ce fut surtout la grève du métro et des bus qui fit délier toutes les langues. C’était une grève impopulaire dans l’ensemble. Beaucoup d’ouvriers s’en plaignaient, parce qu’elle gênait ceux qui venaient travailler et parce qu’elle n’était pas une vraie grève : « On ne savait jamais si tel ou tel métro marchait ou pas ». Cette grève était injuste car elle ne lésait que certains d’entre nous et les victimes étaient beaucoup plus furieuses de cette injustice que de la grève elle-même.

Certains, enfin, ne se sentaient aucune solidarité avec les fonctionnaires et surtout avec ceux dont le travail n’était pas comparable au nôtre, c’est-à-dire en particulier ceux qui restaient dans des guichets toute la journée.

Chacun parlait des difficultés qu’il rencontrait pour venir travailler et c’est ainsi que s’introduisaient des considérations sur les conflits sociaux en général et sur ceux de Nantes et du Métro en particulier.

Une affiche nous informa que le jeudi 15 septembre des discussions entre la direction et les délégués syndicaux allaient s’engager au sujet des salaires. Le centre de nos préoccupations se déplaça une fois des des événements généraux vers les événements de notre usine. La majorité des ouvriers étaient convaincus que la direction lâcherait une augmentation importante.

Le jeudi 15 à 13 heures, à la reprise, des groupes se formaient dans l’atelier ; on apprenait que la direction lâchait 1% d’augmentation jusqu’à la fin de l’année et 3% en 1956. Cette nouvelle ne fit qu’irriter la majorité d’entre nous ; nous jugions l’augmentation dérisoire. Cependant, le travail reprit. A peine avions-nous rejoint nos machines qu’une clameur s’éleva. Quelques minutes plus tard un groupe d’une centaine d’ouvriers venus des ateliers voisins débouchèrent dans notre atelier en scandant « nos 40 francs ». Pendant que ce groupe poursuivait sa marche le long de l’allée centrale, certains d’entre nous allèrent trouver les délégués de nos ateliers ; d’autres se joignirent aux manifestants. Tous les regards étaient tournés vers les délégués. Qu’allait-on faire ? Les délégués ne bougèrent pas ; le défilé avait à peine quitté l’atelier que toutes les machines s’étaient remises en marche.

Le cortège des manifestants se rendit devant les bureaux de la direction ; là un délégué monta sur la grille et annonça qu’une délégation irait poser les revendications à la direction.

Dès que fut ouverte la porte qui donne dans le hall des services de la direction, ce fut une ruée générale, chacun poussant pour entrer et exprimer sa colère. Quelques cégétistes dévoués sous le commandement du délégué arrêtèrent le flot des envahisseurs et firent un barrage pour garder la porte. Une trentaine d’ouvriers s’étaient tout de même introduits dans le hall.

A l’intérieur, ce fut un membre du service de la direction qui a pour fonction d’introduire les visiteurs qui nous reçut. Le délégué demanda à l’huissier de communiquer à la direction les revendications posées par les travailleurs. Celui-ci objecta qu’il lui était impossible de prévenir tout de suite la direction de cette démarche car elle était en train de sièger avec les représentants syndicaux au sujet des salaires. Mais il s’empressa d’ajouter qu’il ferait la commission dès qu’il lui serait possible.

« Il ne le fera pas » s’écria un manifestant visiblement mécontent de s’arrêter dans l’antichambre de la direction.

Après avoir affirmé à plusieurs reprises sa bonne foi, l’employé se mit à noter avec application le discours que faisait le délégué. Ce dernier souligna que les augmentations accordées ne correspondaient pas au désir des ouvriers et que ceux-ci réclamaient 40 francs de l’heure.

« Uniforme pour tous », interrompit un manifestant qui fut aussitôt soutenu par d’autres : « Pas de hiérarchie dans l’augmentation ».

Un ouvrier demandé à s’exprimer. Il dit que nous ne voulions pas « des accords comme à la General Motors » qui nous enlèveraient notre droit de grève. Son intervention fut chaleureusement approuvée. L’employé fut encore obligé de promettre qu’il ferait la commission en agitant son carnet de notes au-dessus de sa tête, car la salle restait houleuse et incrédule. Puis le délégué nous invita à nous retirer après avoir posé un ultimatum : « Si demain nous n’avons pas de réponse de la direction, nous envisagerons d’autres actions à mener. »

Dehors, le délégué monta sur la grille pour informer les manifestants qui avaient considérablement diminué. En fait il se contenta de répéter une troisième fois ce qu’il avait dit avant d’entrer et à l’intérieur. Puis en groupes nous regagnâmes nos ateliers devant le regard inexpressif des gardiens.

Le vendredi 16, pendant la matinée, rien ne se passe : les ouvriers ne manifestaient pas le désir de débrayer ou bien la plupart s’exprimaient toujours dans ces termes : « Il faudrait que tout le monde se mette dans le coup ».

Chacun se déclarait prêt à se lancer dans un mouvement général. Mais comment partirait ce mouvement, qui l’organiserait ? Autant de questions qui restaient sans réponse.

Nous fûmes prévenus qu’à 12h30 il y aurait une réunion dans l’atelier, organisée par la C.G.T.

Il fallut bien du mal pour rassembler la moitié de l’atelier. Ce fut le délégué du Comité d’entreprise qui exposa les faits : La direction augmenterait nos salaires de 4%, trois semaines de congés payés, paiement d’une prime pour les malades, etc. Le délégué conclut que cela était loin de notre revendication des 40 francs.

- « Allons-nous nous laisser faire ? »

- « C’est à vous de proposer une action si vous êtes en désaccord avec ce qu’offre la direction. »

La conclusion du délégué fut accueillie par un silence.

Il reprend en colère :

- « Voyons, parlez, proposez, vous voulez débrayer ou pas ? »

- « On veut bien mais les autres ? »

- « Les autres s’occupent aussi, ne vous inquiétez pas. Il y a des réunions dans toute l’usine. »

Nous apprîmes par la suite que ce n’était pas vrai.

- « C’est à vous de décider : les autres font leur boulot de l’autre côté. »

Je propose d’élire un Comité de grève dans chaque atelier et de réunir tous les Comités de grève pour décider et coordonner l’action.

La fin de mon intervention est couverte par la voix d’un cégétiste qui propose aussitôt de faire une heure de grève entre 15 et 16 heures. Cette proposition est soutenue par tous les cégétistes. Les autres ouvriers ne sont pas d’accord avec la proposition.

Un quart d’heure plus tard un tract est distribué dans quelques ateliers invitant les ouvriers à débrayer entre 15 et 16 heures et à venir au meeting devant la direction.

A 15 heures, Linet (député « communiste » - stalinien), suivi d’une escouade de photographes journalistes de la « V.O. » et de « l’Huma » s’avance dans la rue Emile-Zola. Ils sont une trentaine. La police de l’usine les surveille et dès qu’ils arrivent à la hauteur de la grande porte de la direction, les portes se ferment et sont verrouillées.

Les ouvriers commencent à arriver de l’île, de notre atelier, de l’artillerie, etc. On nous raconte que, pour venir, certains ont dû faire sauter les chaînes, que les gardiens avaient mis aux portes pour les empêcher de passer.

Le climat est tendu ; la moindre provocation entraînerait la bagarre.

Linet fait un discours pour dire que la délégation va se rendre à la direction, pour poser nos revendications.

Puis la même scène que la veille se déroule. Les délégués sont obligés de contenir le flot de quelques ouvriers qui voulaient entrer dans les bureaux exprimer ouvertement leur mécontentement.

Nous savons qu’à l’intérieur les délégués répètent le même discours que la veille à un employé apeuré qui doit noter sur son bloc et répondre avec des gestes d’impuissance à ceux qui le prennent pour le directeur.

Linet recommande le calme et invite ensuite les ouvriers à la suivre rue Yves Kermen où les hauts-parleurs sont installés pour le meeting.

Le discours de Linet et des délégués C.G.T. se répète. C’est le même qu’hier : il se borne à protester contre les accords et à inviter les ouvriers à s’unir. Il n’y a pas de consignes, alors on épilogue longtemps sur la misère des travailleurs.

Puis c’est au tour des figurants de parler. Un ouvrier de F.O. et du S.I.R. dénoncent tour à tour leur centrale et leurs responsables syndicaux.

Les ouvriers, lassés par ces discours vides de perspectives, se dirigent peu à peu vers les ateliers. A la fin, la foule s’est réduite de moitié. Ce sont surtout les cégétistes qui sont venus : il n’y a pas eu de mouvement d’humeur contre le ridicule des discours. La masse était en colère, mais incapable pour l’instant d’aller plus loin que les phrases vides des dirigeants….

Le matin vers 10 heures J. fut appelé au bureau. On lui téléphonait pour le prévenir qu’il était rappelé pour le lendemain. Il devait se présenter à 7 heures du matin à la caserne. Nous savions tous que J. serait rappelé (il s’agit des civils « appelés » à faire la guerre pour le colnialisme français en Algérie – note M et R) très prochainement, lui-même s’était préparé à partir, mais ce coup de téléphone nous surprit tout de même. C’était vrai, tout ce que nous avions pu dire sur son départ se concrétisait, et nous étions étonnés de la correspondance qu’il pouvait y avoir entre les écrits, les paroles et la réalité. J. partait, et après lui, d’autres, pour on ne sait combien de temps. Peut-être J. ne reviendrait-il jamais ? L’appel des disponibles ne commençait vraiment pour nous qu’à partir du coup de téléphone qui nous enlevait notre camarade. Nous plaisantions souvent J. mais aujourd’hui nous étions consternés, et nous nous demandions que faire pour éviter ce départ. Que faire, pour retenir J. parmi nous, ou du moins pour manifester notre indignation et notre solidarité ? Le « que faire » devenait tout à coup la préoccupation essentielle de tous. Toutes les réponses que nous pouvions donner à cette question restaient dans le conditionnel. Elles commençaient toutes par : « il faudrait que… si tous les gars… si les syndicats… »

Quant à nous, que pouvions-nous faire, les 180 de l’atelier ? 180 pour s’opposer à une décision gouvernementale, pour s’opposer à un gouvernement soutenu par l’ensemble des députés élus par la nation, 180 devant un édifice de lois, devant une constitution, devant une police, une armée et une nation de plus de 40 millions d’habitants qui restait pour nous un point d’interrogation ? D’autres ouvriers qui, eux aussi, se sentaient isolés, impuissants, mais qui seraient prêts à faire quelque chose ? Oui, ils devaient exister, ces autres, nous en étions persuadés, mais où les trouver ? Comment les contacter ? Comment s’adresser à eux ? Rien que pour aller d’un atelier à un autre cela suppose des tas de difficultés. Comment s’adresser aux autres ouvriers qui travaillent ? Dès que l’agitation a commencé, dès que des groupes se sont formés, la maîtrise est sortie de son repaire vitré ; les « blouses » passent, repassent, nous regardent à la dérobée. Nos discussions les inquiètent, ils se montrent, pour que nous cessions, pour que nous reprenions le travail. Mais leur passage n’a aucun effet. Le contremaître n’ose pas intervenir, nous nous observons comme dans une corrida. Lui est en train d’évaluer en silence notre mécontentement. Nous devons avoir l’air assez décidés, car il n’ose pas intervenir. La tactique de la maîtrise est maintenant arrêtée ; elle n’interviendra pas, de peur d’envenimer les choses, mais elle manifestera par sa présence, pour intimider les plus faibles. Elle surveillera les va-et-vient, les groupes de discussions, comme un paysan qui interroge le ciel avant la tempête.

A qui s’adresser ? A côté de nous il y a des syndicats ; il y a dans tous les ateliers des syndiqués, des responsables syndicaux, des délégués qui peuvent se déplacer. Eux peuvent, en quelques minutes, s’adresser à tous les ouvriers de l’usine. Dans le même moment, ils peuvent s’exprimer, non seulement dans 30 ou 50 ateliers, mais ils peuvent exprimer la même idée dans toutes les usines, et dans toute la France. Mais eux ne disent rien, ils s’indignent quand nous nous indignons. Lorsque l’un de nous dit : « Il faut faire quelque chose », le responsable syndical lui répète comme un écho : « il faut faire quelque chose ».

Et lorsque l’un de nous dit au syndicat : « Et vous, qu’est-ce que vous faites ? », le syndicat répond : « Nous ferons ce que vous ferez, nous vous suivrons. »

Nous voici donc, nous, quelques ouvriers de cet atelier, avec la possibilité de promouvoir un mouvement. Mais si on nous laisse cette possibilité, on nous laisse aussi sans aucun moyen. Les moyens du syndicat, du Parti communiste, ne sont pas à notre disposition. Nous ne pouvons pas nous servir de leur appareil, de leurs liaisons. On nous dit : « Vous êtes majeurs. » Mais notre majorité nous surprend, comme si nous avions grandi trop vite. Comme si rien ne s’était passé depuis le temps où nous n’étions que des ouvriers inconscients de nos intérêts, le temps où pour faire un pas, il fallait un mot d’ordre du syndicat, le temps où nous n’avions comme choix que de suivre le mot d’ordre de grève du syndicat, ou de passer pour un jaune.

Mon camarade M. qui travaille à côté de J. emploie tout son dynamisme pour agiter les autres ouvriers. Il revient chaque fois plus découragé, et en même temps plus décidé. Il va voir les responsables syndicaux à leur machine, les camarades du Parti, puis il va voir les autres ouvriers : « Il faut faire quelque chose ; nous n’allons pas laisser partir J. sans rien faire ; nous n’allons pas nous conduire comme des salauds. »

« Oui, d’accord, mais à nous seuls nous ne changerons rien », telle est la réponse, qui est d’autant plus cruelle qu’elle est vraie. A nous seuls, nous ne changerons rien, il faudrait tous s’y mettre. C’est l’argumentation du bon sens. C’est l’argument de la majorité des ouvriers. L’argument des responsables syndicaux et du Parti est tout autre. Eux prétendent qu’une petite grève est suffisante pour montrer l’exemple, pour faire boule de neige. Il suffit de faire un mouvement NOUS, et petit à petit, comme ça, dans toute l’usine. C’est comme ça que l’on empêchera le rappel des disponibles. Un autre membre du syndicat nous répond : « D’ailleurs, il n’est pas dit que la grève soit le meilleur moyen de s’opposer au rappel. » M. éclate. Et quel autre moyen y a-t-il ? Les pétitions peut-être ? Nous ne changerons rien si on ne se bagarre pas. M. est traité ironiquement d’esprit « nanar » (anarchiste) par ses anciens camarades. M. est syndiqué, M. a toujours suivi le syndicat et le Parti. Aujourd’hui son dynamisme et ses initiatives le font condamner par ceux qui suivent docilement l’organisation. (…)

Ainsi, nous nous sommes retrouvés dans l’allée centrale une bonne majorité de grévistes ; nous sommes restés pendant une demi-heure à la fois vainqueurs et vaincus, à la fois heureux de nous libérer de notre mécontentement et à la fois comme des misérables qu’une demi-heure de grève ne peut pas satisfaire. (…)

Un tract a été distribué place Nationale. Un comité s’est créé, il s’appelle « Comité d’Entente pour le cessez le feu en Algérie ». Des meetings sont organisés contre le colonialisme par celui-ci. Les discours contre le colonialisme laissent froids. Nous savons tout ce qu’on nous dit, mais que faire contre la guerre ?

La conclusion de ces discours : « Pour arrêter la guerre, signez des pétitions. »

On se met en colère, dans mon atelier. Je propose qu’on essaye de parler dans un de ces meetings, pour donner notre opinion.

- « Qui parlera ? »

- « Je parlerai, mais venez me soutenir. »

On y va. Nous demandons la parole mais en vain. On nous promet enfin que nous pourrons nous exprimer le lendemain, dans la salle du comité d’entreprise.

Je rédige mon intervention, que je soumets à mes camarades. Certaines phrases sont modifiées après discussion, puis on se fait passer le papier. Ceux qui sont d’accord avec le texte de l’intervention signent pour que je puisse parler au nom d’un groupe d’ouvriers.

Voici le texte de cette intervention :

« Nous devons dénoncer les colonialistes qui sont responsables des massacres en Algérie. Mais se contenter de cela n’est pas suffisant et ne peut avoir aucune répercussion. Nous devons faire plus. Nous devons dénoncer leurs valets, ceux qui les défendent, car si nous ne faisons pas cela, nous entretiendrons la confusion qui règne chez les ouvriers.

Les colonialistes sont défendus aujourd’hui par un Gouvernement soutenu par une large majorité de députés dont une partie a la confiance de la classe ouvrière. C’est pour cela d’ailleurs qu’il est plus facile à ce Gouvernement, qui bénéficie de la confiance des ouvriers, de faire la sale besogne des colonialistes.

C’est sur le programme de paix en Algérie que ce sont présentés les partis de gauche aux élections.

C’est sur le programme de paix en Algérie que le Gouvernement s’est présenté à l’Assemblée Nationale…

Et c’est sur le programme de GUERRE EN ALGERIE que le Gouvernement fonde sa politique.

Le Gouvernement a ainsi profité de la confiance des ouvriers pour les trahir et faire le contraire de ce qu’il promettait. L’arrêt de la guerre ne peut donc pas venir de ces traîtres et de ces menteurs.

Sans condamner les petites actions exemplaires, nous pensons que pour l’arrêt de la guerre en Algérie, il faut lancer des actions générales et coordonnées. L’arrêt de la guerre en Algérie ne peut pas être remis entre les mains du Gouvernement. Il faut le forcer. C’est pourquoi nous condamnons ce système d’action qui consiste à envoyer des pétitions à ces mêmes traîtres, à continuer à leur faire confiance, à larmoyer parce qu’ils nous enlèvent des jeunes pour les faire massacrer. Ce n’est pas par des pétitions larmoyantes, mais par des actions énergiques que nous dirons au Gouvernement :

Non, vous n’avez plus la confiance des ouvriers !

Non, nous ne vous croyons plus !

Vous nous avez trahis… eh bien ! nous lutterons contre vous car vous êtes des suppôts des colonialistes et les fossoyeurs de la jeunesse !

Nous devons nous adresser à tous les ouvriers de toute la France pour un appel et leur proposer un débrayage général contre la guerre, contre le rappel des disponibles. Des débrayages de lutte et non des pétitions de confiance. »

Ch. n’aime pas les histoires. Il dit : « Tu vas mettre le bordel par ton intervention. »

C’est vrai, la pagaie ne tarde pas. Les durs du syndicat et du Parti sont furieux, car ils sont obligés de ne pas signer, et les militants qui ne sont pas – ou qui ne sont plus – des durs, signent et font signer.

Des groupes se forment, il y a les pour et les contre. Mais les discussions débordent cette controverse, tout est mis en cause, et la politique du P.C. en particulier. (…)

Le lendemain, samedi, nous avons été nous asseoir, trois camarades et moi, sur les bancs du comité d’entreprise. Nous étions délégués pour présenter notre motion sur la guerre d’Algérie.

Nous sommes arrivés, nous quatre, et ceux qui nous connaissent nous ont tourné le dos, ceux qui nous saluent dans l’usine nous ont évité, on s’est éloigné de nous comme des pestiférés.

Nous sommes entrés dans la salle où aucun enthousiasme ne régnait sur les bancs. De temps à autre un visage s’éclairait d’un sourire mais l’attitude était différente, inquiète ; les gens regardaient entrer les autres avec ennui, avec angoisse peut-être. Ceux qui arrivaient étaient des gens connus, ou bien alors des indésirables comme nous. (…)

Le socialiste Nord-Africain prend place au centre, se lève, les flashs fusent : une, deux, trois, quatre photos sont prises dans toutes les poses. L’orateur n’a pas encore parlé. Il s’est tourné vers l’objectif, puis il a regardé son papier. Nous apprenons enfin qu’il préside, et qu’il donne la parole au chrétien, qui, lui, mènera pour ainsi dire les débats. Ces deux éléments nouveaux sont des trouvailles des communistes, les individus « idéaux ». La politique d’unité se concrétise sur ces deux personnes. Ils seront choyés, chouchoutés pendant toute la réunion, où presque tous les autres orateurs, communistes bien entendu, approuveront et défendront les phrases de ces deux camarades.

Le chrétien est un bon orateur. Il parle contre le colonialisme… Il propose comme action contre le colonialisme deux choses : signatures de pétitions à porter à l’Assemblée Nationale et grande campagne d’éducaiton des ouvriers sur le colonialimse. Il est bien applaudi… On sollicite les questions ; je me nomme et je lis ma déclaration lentement, en appuyant sur les mots de « traîtres » et de « menteurs ». Linet est dans la salle, il est de ceux-là. Je m’arrête, mais il n’y a aucun murmure, tout le monde est silencieux, sans réaction. Celui qui m’a traité de salaud, de flic, de provocateur, m’écoute, lui aussi avec le même visage fermé… Je suis le seul à ne pas être applaudi ; c’est au moins un réconfort. Après moi, d’autres orateurs prennent la parole, pour répéter l’idée du chrétien, et pour me critiquer… La réunion se termine une heure trop tôt… Entre temps, les communistes ont fait leur travail. Ils font circuler le bruit que nous nous serions mal conduits lors de cette réunion. Nous nous serions conduits comme des perturbateurs, provoquant des bruits de pieds et de chaises pendant que les orateurs parlaient ; nous aurions refusé la discussion, etc…Les communistes vont, semant le discouragement : « La force des ouvriers ? Allons donc ! Les ouvriers sont incapables de faire un mouvement général »…

Des ouvriers d’un atelier se sont réunis. Ils sont décidés à faire quelque chose contre le rappel des disponibles. Ils se sont réunis avec des ouvriers d’autres ateliers. Et pour se donner un nom, ils se sont nommés : « Comité des jeunes ».

Ils sont peu nombreux, mais expriment réellement l’opinion de leur atelier.

Je suis invité à l’une de leurs réunions.

Un jeune de 18 ans ne veut s’opposer ni aux syndicats ni au P.C.

Il veut faire quelque chose contre le rappel des disponibles, il veut manifester contre le Gouvernement, il se battra contre la police, mais s’opposer au Syndicat et au Parti, s’opposer à eux tout seul, il ne s’en sent pas la force, pas le courage. L’autorité de ces organisations lui paraît plus grande que toutes les autres autorités. Leur prestige est plus grand que celui du Gouvernement et de la police. Il se sent lié à ces organisations par un lien familial. Il ne veut pas être un parricide. Pourtant il les critique bien….

Par un tract rénéotypé, le Comité des jeunes expliquait que les ouvriers qui avaient pris l’initiative de ce comité en avaient assez d’attendre. Ils voulaient de l’action, et pour cela, invitaient les ouvriers à se réunir Place Nationale pour décider ensemble ce qu’il y avait lieu de faire…

A 12 heures 30, les ouvriers commencent à affluer Place Nationale. Les organisateurs du meeting sont une poignée, la plupart de moins de trente ans, et visiblement angoissés par ce qui va se passer. Chacun craint que l’hostilité des communistes ne se traduise par des coups de poings, comme la dernière fois. Deux maigres pancartes sont dépliées. Sur l’une est inscrite « Paix en Algérie ». Sur l’autre : « Tous comme à Grenoble »… Cette minorité de manifestants tranche avec les manifestations du syndicat. Ils sont jeunes. Ils paraissent tout à fait inexpérimentés dans ce genre de choses et manquent totalement d’assurance. Mais leurs hésitations sont compensées par une marque indéniable de sincérité. Leurs visages, à part trois ou quatre trotskystes, sont inconnus. Ce ne sont plus les mêmes qui manifestent. Les piliers des manifestations communistes sont là, eux aussi, mais ils boudent ostensiblement cette réunion…

On offre la parole et un ouvrier d’une cinquantaine d’années, bien planté sur ses jambes, monte sur le camion qui sert d’estrade. Il est calme. Il dit qu’il a fait la guerre de 14 et que son fils est en Algérie. Puis il approuve l’initative du Comité des jeunes.

Un communiste essaie de l’interrompre. Il se tourne vers le perurbateur et l’invite à se taire ou à monter sur l’estrade improvisée. Il obtient ainsi le silence. Il peut continuer. Il dit, entre autre, « Ce n’est pas parce qu’on a une carte syndicale ou politique dans sa poche qu’on fait quelque chose. » A un passage de son intervention, un jeune l’applaudit bruyamment. Il s’arrête, se tourne vers l’auditeur enthousiaste : « Ce n’est pas des applaudissements que je demande. » Il toise tout l’auditoire, les deux bras en avant : « Ce qu’il faut, c’est empêcher de partir les jeunes, les empêcher d’aller se faire tuer. » C’est un ouvrier qui parle avec beaucoup de bon sens. Il est applaudi.

« Un comité de paix a été créé dans l’usine », dit un communiste, « qu’est-ce que vous venez nous emmerder avec votre comité de jeunes ? »

(…)

Le comité de jeunes est parti de presque rien, des mécontents d’un atelier se sont intitulés « Comité de jeunes » pour se donner un nom. Mais au fondpersonne ne se considère au début comme faisant partie d’un organisme qui n’a pas de programme défini, à part l’opposition à l’appel des disponibles. Il n’a pas de bureau élu. Ce n’est qu’une réunion d’ouvriers. Mais peu à peu, ce comité prend vie.

Après le meeting, les ouvriers s’aperçoivent que les autres les considèrent réellement comme un comité. Des ouvriers d’autres ateliers viennent s’adresser à eux, témoignent leur confiance ou leur approbation. Les ouvriers qui constituent ce noyau voient, tout à coup, que les autres les considèrent plus comme un comité qu’eux-mêmes ne le font…

Un incident se produit. Le président du « Comité de la paix » (stalinien) s’adresse au comité des jeunes, en leur disant que le comité de la paix veut bien discuter avec eux, mais pas avec les trotskystes…

Les jeunes proposent de débrayer mardi et de faire une manifestation. Le comité de la paix repousse la proposition…

Le lundi matin, un tract du Comité de la paix demande aux ouvriers de faire une action pour le mardi…

Dans mon atelier, les responsables communistes et cégétistes ne bougent pas de leur machine. Ils font comme s’ils ignoraient la manifestation. Ils restent silencieux et n’invitent pas leurs adhérents à les suivre.

Le mardi, deux tracts sont distribués le matin, à la porte, émanant du Comité de la Paix, mettant en farde les ouvriers contre les trotskystes… Le comité des jeunes lance un tract pour inviter les ouvriers à suivre la manifestation, le mardi à 12h30…

Le P.C. n’a voulu la manifestation que parce que les ouvriers commençaient à s’indigner qu’il ne la voulût point…

Nous sommes 1200 au départ… Nous crions : « Pas de soldats pour l’Algérie ». Les communistes lancent : « Négociez » et « Paix en Algérie »… La manifestation se transforme en délégation reçue à la mairie !

Encore une fois les communistes (staliniens) ont dévié le sens des actions de masse. L’action des ouvriers, pour eux, ne peut être que de demander aux députés de changer leur politique. Quoi d’étonnant si les militants de base ne se sont pas dérangés ! Si les yeux sont fixés sur le parlement, sur les combines, sur les alliances entre les députés de gauche, quoi d’étonnant que la politisation fasse perdre aux militants l’élément essentiel de la politique : la lutte de classe ? »

Extraits d’articles de « Socialisme ou Barbarie »

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