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Qu'est-ce que l'accumulation du capital ? - Matière et Révolution
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Qu’est-ce que l’accumulation du capital ?

jeudi 25 juin 2020, par Robert Paris

Karl Marx dans Le Capital Livre Premier :

Accumulation du capital Introduction

La conversion d’une somme d’argent en moyens de production et force de travail, ce premier mouvement de la valeur destinée à fonctionner comme capital, a lieu sur le marché, dans la sphère de la circulation.

Le procès de production, la deuxième phase du mouvement, prend fin dès que les moyens de production sont transformés en marchandises dont la valeur excède celle de leurs éléments constitutifs ou renferme une plus-value en sus du capital avancé.

Les marchandises doivent alors être jetées dans la sphère de la circulation. Il faut les vendre, réaliser leur valeur en argent, puis transformer de nouveau cet argent en capital et ainsi de suite.

C’est ce mouvement circulaire à travers ces phases successives qui constitue la circulation du capital.

La première condition de l’accumulation, c’est que le c ?apitaliste ait déjà réussi à vendre ses marchandises et à retransformer en capital la plus grande partie de l’argent ainsi obtenu. Dans l’exposé suivant il est sous-entendu que le capital accomplit d’une manière normale le cours de sa circulation, dont nous remettons l’analyse ultérieure au deuxième livre.

Le capitaliste qui produit la plus-value, c’est-à-dire qui extrait directement de l’ouvrier du travail non payé et fixé dans des marchandises, se l’approprie le premier, mais il n’en reste pas le dernier possesseur. Il doit au contraire la partager en sous-ordre avec d’autres capitalistes qui accomplissent d’autres fonctions dans l’ensemble de la production sociale, avec le propriétaire foncier, etc.

La plus-value se scinde donc en diverses parties, en fragments qui échoient à diverses catégories de personnes et revêtent des formes diverses, apparemment indépendantes les unes des autres, telles que profit industriel, intérêt, gain commercial, rente foncière, etc. Mais ce fractionnement ne change ni la nature de la plus-value, ni les conditions dans lesquelles elle devient la source de l’accumulation. Quelle qu’en soit la portion que le capitaliste entrepreneur retienne pour lui ou transmette à d’autres, c’est toujours lui qui en premier lieu se l’approprie tout entière et qui seul la convertit en capital. Sans nous arrêter à la répartition et aux transformations de la plus-value, dont nous ferons l’étude dans le troisième livre, nous pouvons donc traiter le capitaliste industriel, tel que fabricant, fermier, etc., comme le seul possesseur de la plus-value, ou si l’on veut comme le représentant de tous les partageants entre lesquels le butin se distribue.

Le mouvement intermédiaire de la circulation et le fractionnement de la plus-value en diverses parties, revêtant des formes diverses, compliquent et obscurcissent le procès fondamental de l’accumulation. Pour en simplifier l’analyse, il faut donc préalablement laisser de côté tous ces phénomènes qui dissimulent le jeu intime de son mécanisme et étudier l’accumulation au point de vue de la production.

Reproduction simple

Quelle que soit la forme sociale que le procès de production revête, il doit être continu ou, ce qui revient au même, repasser périodiquement par les mêmes phases. Une société ne peut cesser de produire non plus que de consommer. Considéré, non sous son aspect isolé, mais dans le cours de sa rénovation incessante, tout procès de production social est donc en même temps procès de reproduction.

Les conditions de la production sont aussi celles de la reproduction. Une société ne peut reproduire, c’est à dire produire d’une manière continue, sans retransformer continuellement une partie de ses produits en moyens de production, en éléments de nouveaux produits. Toutes circonstances restant les mêmes, elle ne peut maintenir sa richesse sur le même pied qu’en remplaçant les moyens de travail, les matières premières, les matières auxiliaires, en un mot les moyens de production consommés dans le cours d’une année par exemple, par une quantité égale d’autres articles de la même espèce. Cette partie du produit annuel, qu’il faut en détacher régulièrement pour l’incorporer toujours de nouveau au procès de production, appartient donc à la production. Destinée dès son origine à la consommation productive, elle consiste pour la plupart en choses que leur mode d’existence même rend inaptes à servir de moyens de jouissance. Si la production possède la forme capitaliste, il en sera de même de la reproduction. Là, le procès de travail sert de moyen pour créer de la plus-value ; ici il sert de moyen pour perpétuer comme capital, c’est à dire comme valeur rendant la valeur, la valeur une fois avancée.

Le caractère économique de capitaliste ne s’attache donc à un homme qu’autant qu’il fait fonctionner son argent comme capital. Si cette année, par exemple, il avance cent livres sterling, les transforme en capital et en tire une plus-value de vingt livres sterling, il lui faut répéter l’année suivante la même opération.

Comme incrément périodique de la valeur avancée, la plus-value acquiert la forme d’un revenu provenant du capital [1].

Si le capitaliste emploie ce revenu seulement comme fonds de consommation, aussi périodiquement dépensé que gagné, il y aura, toutes circonstances restant les mêmes, simple reproduction, ou en d’autres termes, le capital continuera à fonctionner sans s’agrandir. Le procès de production, périodiquement recommencé, passera toujours par les mêmes phases dans un temps donné, mais il se répétera toujours sur la même échelle. Néanmoins cette répétition ou continuité lui imprime certains caractères nouveaux ou, pour mieux dire, fait disparaître les caractères apparents qu’il présentait sous son aspect d’acte isolé.

Considérons d’abord cette partie du capital qui est avancée en salaires, ou le capital variable.

Avant de commencer à produire, le capitaliste achète des forces de travail pour un temps déterminé, et renouvelle cette transaction à l’échéance du terme stipulé, après une certaine période de production, semaine, mois, etc. Mais il ne paie que lorsque l’ouvrier a déjà fonctionné et ajouté au produit et la valeur de sa propre force et une plus-value. Outre la plus-value, le fonds de consommation du capitaliste, l’ouvrier a donc produit le fonds de son propre payement, le capital variable, avant que celui-ci lui revienne sous forme de salaire, et il n’est employé qu’aussi longtemps qu’il continue à le reproduire. De là la formule des économistes (voy. ch. XVII) qui représente le salaire comme portion du produit achevé [2]. En effet, des marchandises que le travailleur reproduit constamment, une partie lui fait retour constamment sous forme de salaire. Cette quote-part, il est vrai, lui est payée en argent, mais l’argent n’est que la figure valeur des marchandises.

Pendant que l’ouvrier est occupé à transformer en nouveau produit une partie des moyens de production, le produit de son travail passé circule sur le marché où il se transforme en argent. C’est ainsi qu’une partie du travail qu’il a exécuté la semaine précédente ou le dernier semestre paye son travail d’aujourd’hui ou du semestre prochain.

L’illusion produite par la circulation des marchandises disparaît dès que l’on substitue au capitaliste individuel et à ses ouvriers, la classe capitaliste et la classe ouvrière. La classe capitaliste donne régulièrement sous forme monnaie à la classe ouvrière des mandats sur une partie des produits que celle ci a confectionnés et que celle là s’est appropriés. La classe ouvrière rend aussi constamment ces mandats à la classe capitaliste pour en retirer la quote part qui lui revient de son propre produit. Ce qui déguise cette transaction, c’est la forme marchandise du produit et la forme argent de la marchandise.

Le capital variable [3] n’est donc qu’une forme historique particulière du soi disant fonds d’entretien du travail [4] que le travailleur doit toujours produire et reproduire lui même dans tous les systèmes de production possibles. Si, dans le système capitaliste, ce fonds n’arrive à l’ouvrier que sous forme de salaire, de moyens de payement de son travail, c’est parce que là son propre produit s’éloigne toujours de lui sous forme de capital. Mais cela ne change rien au fait, que ce n’est qu’une partie de son propre travail passé et déjà réalisé, que l’ouvrier reçoit comme avance du capitaliste [5].

Prenons, par exemple, un paysan corvéable qui avec ses moyens de production travaille sur son propre champ trois jours de la semaine et les trois jours suivants fait la corvée sur la terre seigneuriale. Son fonds d’entretien, qu’il reproduit constamment pour lui même et dont il reste le seul possesseur, ne prend jamais vis à vis de lui la forme de moyens de payement dont un tiers lui aurait fait l’avance, mais, en revanche, son travail forcé et gratuit ne prend jamais la forme de travail volontaire et payé. Supposons maintenant que son champ, son bétail, ses semences, en un mot ses moyens de production lui soient arrachés par son maître, auquel il est réduit désormais à vendre son travail. Toutes les autres circonstances restant les mêmes, il travaillera toujours six jours par semaine, trois jours pour son propre entretien et trois jours pour son ex seigneur, dont il est devenu le salarié. Il continue à user les mêmes moyens de production et à transmettre leur valeur au produit. Une certaine partie de celui ci rentre, comme autrefois, dans la reproduction. Mais à partir du moment où le servage s’est converti en salariat, le fonds d’entretien de l’ancien corvéable, que celui ci ne cesse pas de reproduire lui même, prend aussitôt la forme d’un capital dont le ci devant seigneur fait l’avance en le payant.

L’économiste bourgeois, incapable de distinguer la forme du fond, ferme les yeux à ce fait que même chez les cultivateurs de l’Europe continentale et de l’Amérique du Nord, le fonds d’entretien du travail ne revêt qu’exceptionneIlement la forme de capital [6], d’une avance faite au producteur immédiat par le capitaliste entrepreneur.

Le capital variable ne perd cependant son caractère d’avance [7] provenant du propre fonds du capitaliste que grâce au renouvellement périodique du procès de production. Mais avant de se renouveler, ce procès doit avoir commencé et duré un certain laps de temps, pendant lequel l’ouvrier ne pouvait encore être payé en son propre produit ni non plus vivre de l’air du temps. Ne fallait il donc pas, la première fois qu’elle se présenta au marché du travail, que la classe capitaliste eût déjà accumulé par ses propres labeurs et ses propres épargnes des trésors qui la mettaient en état d’avancer les subsistances de l’ouvrier sous forme de monnaie ? Provisoirement nous voulons bien accepter cette solution du problème, en nous réservant d’y regarder de plus près dans le chapitre sur la soi disant accumulation primitive.

Toutefois, en ne faisant que perpétuer le fonctionnement du même capital, ou répéter sans cesse le procès de production sur une échelle permanente, la reproduction continue opère un autre changement, qui altère le caractère primitif et de la partie variable et de la partie constante du capital avancé.

Si un capital de mille livres sterling rapporte périodiquement, soit tous les ans, une plus-value de deux cents livres sterling que le capitaliste consomme chaque année, il est clair que le procès de production annuel ayant été répété cinq fois, la somme de la plus-value sera égale à 5 x 200 ou mille livres sterling, c’est à dire à la valeur totale du capital avancé. Si la plus-value annuelle n’était consommée qu’en partie, qu’à moitié par exemple, le même résultat se produirait au bout de dix ans, car 10 x 100 = 1000. Généralement parlant : En divisant le capital avancé par la plus-value annuellement consommée, on obtient le nombre d’années ou de périodes de production après l’écoulement desquelles le capital primitif a été consommé par le capitaliste, et a, par conséquent, disparu.

Le capitaliste se figure sans doute qu’il a consommé la plus-value et conservé la valeur capital, mais sa manière de voir ne change rien au fait, qu’après une certaine période la valeur-capital qui lui appartenait égale la somme de plus-value qu’il a acquise gratuitement pendant la même période, et que la somme de valeur qu’il a consommée égale celle qu’il a avancée. De l’ancien capital qu’il a avancé de son propre fonds, il n’existe donc plus un seul atome de valeur.

Il est vrai qu’il tient toujours en main un capital dont la grandeur n’a pas changé et dont une partie, bâtiments, machines, etc., était déjà là lorsqu’il mit son entreprise en train. Mais il s’agit ici de la valeur du capital et non de ses éléments matériels. Quand un homme mange tout son bien en contractant des dettes, la valeur de son bien ne représente plus que la somme de ses dettes. De même, quand le capitaliste a mangé l’équivalent de son capital avancé, la valeur de ce capital ne représente plus que la somme de plus-value qu’il a accaparée.

Abstraction faite de toute accumulation proprement dite, la reproduction simple suffit donc pour transformer tôt ou tard tout capital avancé en capital accumulé ou en plus-value capitalisée. Ce capital, fût il même, à son entrée dans le procès de production, acquis par le travail personnel de l’entrepreneur, devient, après une période plus ou moins longue, valeur acquise sans équivalent, matérialisation du travail d’autrui non payé.

Au début de notre analyse (deuxième section), nous avons vu qu’il ne suffit pas de la production et de la circulation des marchandises pour faire naître le capital. Il fallait encore que l’homme aux écus trouvât sur le marché d’autres hommes, libres, mais forcés à vendre volontairement leur force de travail, parce que d’autre chose à vendre ils n’avaient miette. La séparation entre produit et producteur, entre une catégorie de personnes nanties de toutes les choses qu’il faut au travail pour se réaliser, et une autre catégorie de personnes dont tout l’avoir se bornait à leur propre force de travail, tel était le point de départ de la production capitaliste.

Mais ce qui fut d’abord point de départ devient ensuite, grâce à la simple reproduction, résultat constamment renouvelé. D’un côté le procès de production ne cesse pas de transformer la richesse matérielle en capital et moyens de jouissance pour le capitaliste ; de l’autre, l’ouvrier en sort comme il y est entré source personnelle de richesse, dénuée de ses propres moyens de réalisation. Son travail, déjà aliéné, fait propriété du capitaliste et incorporé au capital, même avant que le procès commence, ne peut évidemment durant le procès se réaliser qu’en produits qui fuient de sa main. La production capitaliste, étant en même temps consommation de la force de travail par le capitaliste, transforme sans cesse le produit du salarié non seulement en marchandise, mais encore en capital, en valeur qui pompe la force créatrice de la valeur, en moyens de production qui dominent le, producteur, en moyens de subsistance qui achètent l’ouvrier lui-même. La seule continuité ou répétition périodique du procès de production capitaliste en reproduit et perpétue donc la base, le travailleur dans la qualité de salarié [8].

La consommation du travailleur est double. Dans l’acte de production il consomme par son travail des moyens de production afin de les convertir en produits d’une valeur supérieure à celle du capital avancé. Voilà sa consommation productive qui est en même temps consommation de sa force par le capitaliste auquel elle appartient [9]. Mais l’argent donné pour l’achat de cette force est dépensé par le travailleur en moyens de subsistance, et c’est ce qui forme sa consommation individuelle.

La consommation productive et la consommation individuelle du travailleur sont donc parfaitement distinctes. Dans la première il agit comme force motrice du capital et appartient au capitaliste : dans la seconde il s’appartient à lui-même et accomplit des fonctions vitales en dehors du procès de production. Le résultat de l’une, c’est la vie du capital ; le résultat de l’autre, c’est la vie de l’ouvrier lui-même.

Dans les chapitres sur « la journée de travail » et « la grande industrie » des exemples nombreux, il est vrai, nous ont montré l’ouvrier obligé à faire de sa consommation individuelle un simple incident du procès de production. Alors les vivres qui entretiennent sa force jouent le même rôle que l’eau et le charbon donnés en pâture à la machine à vapeur. lis ne lui servent qu’à produire, ou bien sa consommation individuelle se confond avec sa consommation productive. Mais cela apparaissait comme un abus dont la production capitaliste saurait se passer à la rigueur [10].

Néanmoins, les faits changent d’aspect si l’on envisage non le capitaliste et l’ouvrier individuels, mais la classe capitaliste et la classe ouvrière, non des actes de production isolés, mais la production capitaliste dans l’ensemble de sa rénovation continuelle et dans sa portée sociale.

En convertissant en force de travail une partie de son capital, le capitaliste pourvoit au maintien et à la mise en valeur de son capital entier. Mais ce n’est pas tout. Il fait d’une pierre deux coups. Il profite non seulement de ce qu’il reçoit de l’ouvrier, mais encore de ce qu’il lui donne.

Le capital aliéné contre la force de travail est échangé par la classe ouvrière contre des subsistances dont la consommation sert à reproduire les muscles, nerfs, os, cerveaux, etc., des travailleurs existants et à en former de nouveaux. Dans les limites du strict nécessaire la consommation individuelle de la classe ouvrière est donc la transformation des subsistances qu’elle achète par la vente de sa force de travail, en nouvelle force de travail, en nouvelle matière à exploiter par le capital. C’est la production et la reproduction de l’instrument le plus indispensable au capitaliste, le travailleur lui-même. La consommation individuelle de l’ouvrier, qu’elle ait lieu au dedans ou au dehors de l’atelier, forme donc un élément de la reproduction du capital, de même que le nettoyage des machines, qu’il ait lieu pendant le procès de travail ou dans les intervalles d’interruption.

Il est vrai que le travailleur fait sa consommation individuelle pour sa propre satisfaction et non pour celle du capitaliste. Mais les bêtes de somme aussi aiment à manger, et qui a jamais prétendu que leur alimentation en soit moins l’affaire du fermier ? Le capitaliste n’a pas besoin d’y veiller ; il peut s’en fier hardiment aux instincts de conservation et de propagation du travailleur libre.

Aussi est il à mille lieues d’imiter ces brutaux exploiteurs de mines de l’Amérique méridionale qui forcent leurs esclaves à prendre une nourriture plus substantielle à la place de celle qui le serait moins [11] ; son unique souci est de limiter la consommation individuelle des ouvriers au strict nécessaire.

C’est pourquoi l’idéologue du capital, l’économiste politique, ne considère comme productive que la partie de la consommation individuelle qu’il faut à la classe ouvrière pour se perpétuer et s’accroître, et sans laquelle le capital ne trouverait pas de force de travail à consommer ou n’en trouverait pas assez. Tout ce que le travailleur peut dépenser par dessus le marché pour sa jouissance, soit matérielle, soit intellectuelle, est consommation improductive [12]. Si l’accumulation du capital occasionne une hausse de salaire qui augmente les dépenses de l’ouvrier sans mettre le capitaliste à même de faire une plus large consommation de forces de travail, le capital additionnel est consommé improductivement [13]. En effet, la consommation du travailleur est improductive pour lui même ; car elle ne reproduit que l’individu nécessiteux ; elle est productive pour le capitaliste et l’Etat, car elle produit la force créatrice de leur richesse [14].

Au point de vue social, la classe ouvrière est donc, comme tout autre instrument de travail, une appartenance du capital, dont le procès de reproduction implique dans certaines limites même la consommation individuelle des travailleurs. En retirant sans cesse au travail son produit et le portant au pôle opposé, le capital, ce procès empêche ses instruments conscients de lui échapper. La consommation individuelle, qui les soutient et les reproduit, détruit en même temps leurs subsistances, et les force ainsi à reparaître constamment sur le marché. Une chaîne retenait l’esclave romain ; ce sont des fils invisibles qui rivent le salarié à son propriétaire. Seulement ce propriétaire, ce n’est pas le capitaliste individuel, mais la classe capitaliste.

Il n’y a pas longtemps que cette classe employait encore la contrainte légale pour faire valoir son droit de propriété sur le travailleur libre. C’est ainsi que jusqu’en 1815 il était défendu, sous de fortes peines, aux ouvriers à la machine d’émigrer de l’Angleterre.

La reproduction de la classe ouvrière implique l’accumulation de son habileté, transmise d’une génération à l’autre [15]. Que cette habileté figure dans l’inventaire du capitaliste, qu’il ne voie dans l’existence des ouvriers qu’une manière d’être de son capital variable, c’est chose certaine et qu’il ne se gêne pas d’avouer publiquement dès qu’une crise le menace de la perte de cette propriété précieuse.

Par suite de la guerre civile américaine et de la crise cotonnière qui en résulta, la plupart des ouvriers du Lancashire et d’autres Comtés anglais furent jetés sur le pavé. Ils demandaient ou l’assistance de l’Etat ou une souscription nationale volontaire pour faciliter leur émigration. Ce cri de détresse retentissait de toutes les parties de l’Angleterre. Alors M. Edmond Potter, ancien président de la Chambre de commerce de Manchester, publia, dans le Times du 29 mars 1863, une lettre qui fut à juste titre qualifiée dans la Chambre des communes de « manifeste des fabricants [16] ». Nous en citerons quelques passages caractéristiques où le droit de propriété du capital sur la force de travail est insolemment revendiqué.

« On dit aux ouvriers cotonniers qu’il y en a beaucoup trop sur le marché... qu’en réduisant leur nombre d’un tiers, une. demande convenable serait assurée aux deux autres tiers... L’opinion publique persiste à réclamer l’émigration... Le maître (c’est à dire le fabricant filateur, etc.) ne peut pas voir de bon gré qu’on diminue son approvisionnement de travail, à son avis c’est un procédé aussi injuste que peu convenable... Si l’émigration reçoit l’aide du trésor public, le maître a certainement le droit de demander à être entendu et peut-être de protester. »

Le même Potter insiste ensuite sur l’utilité hors ligne de l’industrie cotonnière ; il raconte qu’elle a « indubitablement opéré le drainage de la surpopulation de l’Irlande et des districts agricoles anglais », qu’elle a fourni en 1866 cinq treizièmes de tout le commerce d’exportation britannique, qu’elle va s’accroître de nouveau en peu d’années, dès que le marché, surtout celui de l’Inde, sera agrandi, et dès qu’elle obtiendra « une quantité :,de coton suffisante à six pence la livre... Le temps, ajoute-­t il, un an, deux ans, trois ans peut-être, produira la quantité nécessaire... Je voudrais bien alors poser cette question : Cette industrie vaut elle qu’on la maintienne ; est ce la peine d’en tenir en ordre le machinisme (c’est à dire les machines de travail vivantes), ou plutôt n’est ce pas la folie la plus extravagante que de penser à le laisser échapper ? Pour moi, je le crois. Je veux bien accorder que les ouvriers ne sont pas une propriété (« I allow that the workers are not a property »), qu’ils ne sont pas la propriété du Lancashire et des patrons ; mais ils sont la force de tous deux ; ils sont la force intellectuelle, instruite et disciplinée qu’on ne peut pas remplacer en une génération ; au contraire les machines qu’ils font travailler (« the mere machinery which they work ») pourraient en partie être remplacées avantageusement et perfectionnées dans l’espace d’un an [17]... Encouragez ou permettez l’émigration de la force de travail, et après ? que deviendra le capitaliste ? » (« Encourage or allow the working power to emigrate and what of the capitalist ? ») Ce cri du coeur rappelle le cri plaintif de 1792 : S’il n’y a plus de courtisans, que deviendra le perruquier ? « Enlevez la crème des travailleurs, et le capital fixe sera largement déprécié, et le capital circulant ne s’exposera pas à la lutte avec un maigre approvisionnement de travail d’espèce inférieure... On nous dit que les ouvriers eux-mêmes désirent l’émigration. Cela est très naturel de leur part... Réduisez, comprimez l’industrie du coton en lui enlevant sa force de travail (by taking away its working power), diminuez la dépense en salaires d’un tiers ou de cinq millions de livres sterling, et que deviendra alors la classe immédiatement supérieure, celle des petits boutiquiers ? Et la rente foncière, et la location des cottages ? Que deviendront le petit fermier, le propriétaire de maisons, le propriétaire foncier ? Et dites moi s’il peut y avoir un plan plus meurtrier pour toutes les classes du pays, que celui qui consiste à affaiblir la nation en exportant ses meilleurs ouvriers de fabrique, et en dépréciant une partie de son capital le plus productif et de sa richesse ?... Je propose un emprunt de cinq à six millions, réparti sur deux ou trois années, administré par des commissaires spéciaux, qu’on adjoindrait aux administrations des pauvres dans les districts cotonniers, réglementé par une loi spéciale et accompagné d’un certain travail forcé, dans le but de maintenir la valeur morale des receveurs d’aumônes... Peut il y avoir rien de pis pour les propriétaires fonciers ou maîtres fabricants (can anything be worse for landowners or masters) que de laisser partir leurs meilleurs ouvriers et de démoraliser et indisposer ceux qui restent par une vaste émigration [18] qui fait le vide dans une province entière, vide de valeur et vide de capital. »

Potter, l’avocat choisi des fabricants, distingue donc deux espèces de machines, qui toutes deux appartiennent au capital, et dont l’une reste fixée à la fabrique, tandis que l’autre la quitte après avoir fait sa besogne quotidienne. L’une est morte, l’autre vivante. Non seulement la première se détériore et se déprécie chaque jour, mais elle devient en grande partie si surannée, grâce au progrès constant de la technologie, qu’on pourrait la remplacer avantageusement au bout de quelques mois. Les machines vivantes au contraire s’améliorent à mesure qu’elles durent et que l’habileté transmise de génération en génération s’y est accumulée davantage. Aussi le Times répond il au magnat de fabrique :

« M. E. Potter est si pénétré de l’importance extraordinaire et absolue des maîtres du coton (cotton masters), que pour maintenir cette classe et en éterniser le métier, il veut enfermer malgré eux un demi million de travailleurs dans un grand work house moral. L’industrie cotonnière mérite t elle qu’on la soutienne ? - demande M. Potter. Assurément, répondons nous, par tous les moyens honorables ! Est ce la peine de tenir le machinisme en ordre ? demande de nouveau M. Potter. Ici nous hésitons, car MM. Potter entend par machinisme le machinisme humain, puisqu’il proteste qu’il n’a pas l’intention de le traiter comme une propriété absolue. Il nous faut avouer que nous ne croyons pas qu’il « vaille la peine » ou qu’il soit même possible de tenir en ordre le machinisme humain, c’est à dire de l’enfermer et d’y mettre de l’huile, jusqu’à ce qu’on ait besoin de s’en servir. Ce machinisme a la propriété de se rouiller s’il reste inactif, qu’on l’huile ou qu’on le frotte tant qu’on voudra. Il est même capable, à voir ce qui se passe, de lâcher de lui-même la vapeur et d’éclater, ou de faire pas mal de tapage dans nos grandes villes. Il se peut bien, comme le dit M. Potter, que la reproduction des travailleurs exige beaucoup de temps, mais avec des mécaniciens et de l’argent on trouvera toujours des hommes durs, entreprenants et industrieux, de quoi fabriquer plus de maîtres de fabrique qu’il n’en sera jamais consommé... M. Potter nous annonce que l’industrie ressuscitera de plus belle dans un, deux ou trois ans, et réclame que nous n’allions pas encourager ou permettre l’émigration de la force de travail ! Il est naturel, dit il, que les ouvriers désirent émigrer, mais il pense que la nation doit enfermer malgré eux dans les districts cotonniers ce demi million de travailleurs, avec les sept cent mille qui leur sont attachés, et qu’elle doit en outre, par une conséquence nécessaire, refouler par la force leur mécontentement et les entretenir au moyen d’aumônes, et tout cela pour que les maîtres fabricants les trouvent tout prêts au moment où ils en auront besoin... Le temps est venu, où la grande opinion publique de cette île doit enfin faire quelque chose pour protéger cette force de travail contre ceux qui veulent la traiter comme ils traitent le charbon, le coton et le fer. » (« To save this working power from those who would deal with It as they deal with iron, coal and cotton [19]. »)

L’article du Times n’était qu’un jeu d’esprit. La « grande opinion publique » fut en réalité de l’avis du sieur Potter, que les ouvriers de fabrique font partie du mobilier des fabricants. On mit obstacle à leur émigration [20] ; on les enferma dans le « workhouse moral » des districts cotonniers, où ils ont toujours l’honneur de former « la force (the strength) des fabricants cotonniers du Lancashire ».

Le procès de production capitaliste reproduit donc de lui-même la séparation entre travailleur et conditions du travail. Il reproduit et éternise par cela même les conditions qui forcent l’ouvrier à se vendre pour vivre, et mettent le capitaliste en état de l’acheter pour s’enrichir [21]. Ce n’est plus le hasard qui les place en face l’un de l’autre sur le marché comme vendeur et acheteur. C’est le double moulinet du procès lui-même qui rejette toujours le premier sur le marché comme vendeur de sa force de travail et transforme son produit toujours en moyen d’achat pour le second. Le travailleur appartient en fait à la classe capitaliste, avant de se vendre à un capitaliste individuel. Sa servitude économique [22] est moyennée et en même temps dissimulée par le renouvellement périodique de cet acte de vente, par la fiction du libre contrat, par le changement des maîtres individuels et par les oscillations des prix de marché du travail [23].

Le procès de production capitaliste considéré dans sa continuité, ou comme reproduction, ne produit donc pas seulement marchandise, ni seulement plus-value ; il produit et éternise le rapport social entre capitaliste et salarié [24].

Notes

[1] « Mais ces riches, qui consomment le produit du travail des autres, ne peuvent les obtenir que par des échanges. S’ils donnent cependant leur richesse acquise et accumulée en retour contre ces produits nouveaux qui sont l’objet de leur fantaisie, ils semblent exposés à épuiser bientôt leur fonds de réserve ; ils ne travaillent point, avons nous dit, et ils ne peuvent même travailler ; on croirait donc que chaque jour doit voir diminuer leurs vieilles richesses, et que lorsqu’il ne leur en restera plus, rien ne sera offert en échange aux ouvriers qui travaillent exclusivement pour eux... Mais dans l’ordre social, la richesse a acquis la propriété de se reproduire par le travail d’autrui, et sans que son propriétaire y concoure. La richesse, comme le travail, et par le travail, donne un fruit annuel qui peut être détruit chaque année sans que le riche en devienne plus pauvre. Ce fruit est le revenu qui naît du capital. » (Sismondi, Nouv. princ. d’Econ. pol. Paris, 1819, t. 1, p. 81, 82.)

[2] « Les salaires aussi bien que les profits doivent être considérés chacun comme une portion du produit achevé. » (Ramsay, l.c., p. 142.) « La part au produit qui échoit au travailleur sous forme de salaire, etc. » (J. Mill, Eléments, etc., trad. de Parissot. Paris, 1823, p. 34.)

[3] Le capital variable est ici considéré seulement comme fonds de payement des salariés. On sait qu’en réalité il ne devient variable qu’à partir du moment où la force de travail qu’il a achetée fonctionne déjà dans le procès de production.

[4] Les Anglais disent labour fund, littéralement fonds de travail, expression qui en français serait équivoque.

[5] « Quand le capital est employé en avances de salaires pour les ouvriers, cela n’ajoute rien au fonds d’entretien du travail. » (Cazenove, note de son édit. de l’ouvrage de Malthus, Definitions in Polit. Econ. Lond., 1853, p. 22.)

[6] « Sur la plus grand partie du globe les moyens de subsistance des travailleurs ne leur sont pas avancés par le capitaliste. » (Richard Jones, Textbook of Lectures on the Polit. Econ. of Nations. Hertford, 1852, p. 36.)

[7] « Quoique le premier (l’ouvrier de manufacture) reçoive des salaires que son maître lui avance, il ne lui coûte, dans le fait, aucune dépense : la valeur de ces salaires se retrouvant, en général, avec un profit en plus, dans l’augmentation de valeur du sujet auquel ce travail a été appliqué. » (Adam Smith, l. c., 1. 11, ch. II, p. 311.)

[8] « Il est absolument certain qu’une manufacture, dès qu’elle est établie, emploie beaucoup de pauvres ; mais ceux-ci ne cessent pas de rester dans le même état et leur nombre s’accroît, si l’établissement dure. » (Reasons for a limited Exportation of Wool. Lond., 1677, p. 19.) « Le fermier est assez absurde pour affirmer aujourd’hui qu’il entretient les pauvres. Il les entretient en réalité dans la misère. » (Reasons for the late Increase of the Poor Rates : or a comparative view of the prices of labour and provisions. Lond., 1777, p. 37.)

[9] « C’est là une propriété particulièrement remarquable de la consommation productive, Ce qui est consommé productivement est capital et devient capital par la consommation. » (James Mill, l. c., p. 242.) Si J. Mill avait compris la consommation productive, il n’aurait trouvé rien d’étonnant dans « cette propriété particulièrement remarquable ».

[10] Les économistes qui considèrent comme normale cette coïncidence de consommation individuelle et de consommation productive, doivent nécessairement ranger les subsistances de l’ouvrier au nombre des matières auxiliaires, telles que l’huile, le charbon, etc., qui sont consommées par les instruments de travail et constituent par conséquent un élément du capital productif. Rossi S’emporte contre cette classification, en oubliant fort à propos que si les subsistances de l’ouvrier n’entrent pas dans le capital productif, l’ouvrier lui-même en fait partie.

[11] « Les ouvriers des mines de l’Amérique du Sud, dont la besogne journalière (peut-être la plus pénible du monde) consiste à charger sur leurs épaules un poids de cent quatre vingts à deux cents livres de minerai et à le porter au dehors d’une profondeur de quatre cent cinquante pieds, ne vivent que de pain et de fèves. Ils prendraient volontiers du pain pour toute nourriture ; mais leurs maîtres se sont aperçus qu’ils ne peuvent pas travailler autant s’ils ne mangent que du pain, et les forcent de manger des fèves. Les fèves sont proportionnellement plus riches que le pain en phosphate de chaux. » (Liebig, l. c., 1° partie, p. 194, note.)

[12] James Mill, l. c., p. 238 et suiv.

[13] « Si le prix du travail s’élevait si haut, que malgré l’accroissement de capital il fût impossible d’employer plus de travail, je dirais alors que cet accrois­sement de capital est consommé improductivement. » (Ricardo, l. c., p. 163.)

[14] « La seule consommation productive dans le sens propre du mot c’est la consommation ou la destruction de richesse (il veut parier de l’usure des moyens de production) effectuée par le capitaliste en vue de la reproduction... L’ouvrier est un consommateur productif pour la personne qui l’emploie et pour l’Etat, mais, à vrai dire, il ne l’est pas pour lui-même. » (Malthus, Definitions, etc., p. 30.)

[15] « La seule chose dont on puisse dire qu’elle est réellement accumulée c’est l’habileté du travailleur. L’accumulation de travail habile, cette opération des plus importantes, s’accomplit pour ce qui est de la grande masse des travailleurs, sans le moindre capital. » (Hodgskin, Labour Defended, etc., p. 13.)

[16] Ferrand. Motion sur la disette cotonnière, séance de la Chambre des communes du 27 avril 1863.

[17] On se rappelle que le capital chante sur une autre gamme dans les circonstances ordinaires, quand il s’agit de faire baisser le salaire du travail. Alors « les maîtres » s’écrient tout d’une voix (V, chap. XV) : « Les ouvriers de fabrique feraient très bien de se souvenir que leur travail est des plus inférieurs ; qu’il n’en est pas de plus facile à apprendre et de mieux payé, vu sa qualité, car il suffit du moindre temps et du moindre apprentissage pour y acquérir toute l’adresse voulue. Les machines du maître (lesquelles, au dire d’aujourd’hui, peuvent être améliorées et remplacées avec avantage dans un an) jouent en fait un rôle bien plus important dans la production que le travail et l’habileté de l’ouvrier qui ne réclament qu’une éducation de six mois et qu’un simple paysan peut apprendre » (et aujourd’hui d’après Potter on ne les remplacerait pas dans trente ans).

[18] En temps ordinaire le capitaliste dit au contraire que les ouvriers ne seraient pas affamés, démoralisés et mécontents, s’ils avaient la sagesse de diminuer le nombre de leurs bras pour en faire monter le prix.

[19] Times, 24 mars 1863.

[20] Le Parlement ne vota pas un liard pour l’émigration, mais seulement des lois qui autorisaient les municipalités à tenir les travailleurs entre la vie et la mort ou à les exploiter sans leur payer un salaire normal. Mais lorsque, trois ans après, les campagnes furent frappées de la peste bovine, le Parlement rompit brusquement toute étiquette parlementaire et vota en un clin d’œil des millions pour indemniser des landlords millionnaires dont les fermiers s’étaient déjà indemnisés par l’élévation du prix de la viande. Le rugissement bestial des propriétaires fonciers, à l’ouverture du Parlement, en 1866, démontra qu’il n’est pas besoin d’être Indou pour adorer la vache Sabala, ni Jupiter pour se métamorphoser en bœuf.

[21] « L’ouvrier demandait de la subsistance pour vivre, le chef demandait du travail pour gagner. » (Sismondi, l. c., éd. de Bruxelles, t. 1, p. 91.)

[22] Il existe une forme rurale et grossière de cette servitude dans le comté de Durham. C’est un des rares comtés où les circonstances n’assurent pas au fermier un titre de propriété incontesté sur les journaliers agricoles. L’industrie minière permet à ceux-ci de faire un choix. Le fermier, contrairement à la règle, ne prend ici à fermage que les terres où se trouvent des cottages pour le, ouvriers. Le prix de location du cottage forme une partie du salaire du travail. Ces cottages portent le nom de « hind’s houses ». lis sont loués aux ouvriers sous certaines obligations féodales et en vertu d’un contrat appelé « bondage », qui oblige par exemple le travailleur, pour le temps pendant lequel il est occupé autre part, de mettre sa fille à sa place, etc. Le travailleur lui-même s’appelle « bondsman », serf. On voit ici par un côté tout nouveau comment la consommation individuelle du travailleur est en même temps consommation pour le capital ou consommation productive. « Il est curieux de voir comment même les excréments de ce bondsman entrent dans le casuel de son maître calculateur... Le fermier ne permet pas dans tout le voisinage d’autres lieux d’aisances que les siens, et ne souffre sous ce rapport aucune infraction à ses droits de suzerain. (Public Health VIl, Rep. 1865, p. 188.)

[23] On se souvient que pour ce qui est du travail des enfants, etc., il n’est même plus besoin de cette formalité de la vente personnelle.

[24] « Le capital suppose le travail salarié, le travail salarié suppose le capital. ils sont les conditions l’une de l’autre et se produisent réciproquement. L’ouvrier d’une fabrique de coton produit il seulement des étoffes de coton ? Noir. il produit du capital. Il produit des valeurs qui servent de nouveau à commander son travail et à en tirer des valeurs nouvelles, » (Karl Marx, Travail salarié et Capital « Lohnarbeit und Capital » dans la Neue Rhein. Zeit., n° 266, 7 avril 1849 ) Les articles publiés sous ce titre dans la Nouvelle Gazette rhénane, sont de, fragments de conférences faites sur ce sujet en 1847, dans la Société des travailleurs allemands à Bruxelles, et dont l’impression fut interrompue par la révolution de Février.

Transformation de la plus-value en capital

I. Reproduction sur une échelle progressive. – Comment le droit de propriété de la production marchande devient le droit d’appropriation capitaliste.

Dans les sections précédentes nous avons vu comment la plus-value naît du capital ; nous allons maintenant voir comment le capital sort de la plus-value.

Si, au lieu d’être dépensée, la plus-value est avancée et employée comme capital, un nouveau capital se forme et va se joindre à l’ancien. On accumule donc en capitalisant la plus-value [1].

Considérons cette opération d’abord au point de vue du capitaliste individuel.

Un filateur, par exemple, a avancé deux cent cinquante mille francs dont quatre cinquièmes en coton, machines, etc., un cinquième en salaires, et produit annuellement deux cent quarante mille livres de filés d’une valeur de trois cent mille francs. La plus-value de cinquante mille francs existe dans le produit net de quarante mille livres un sixième du produit brut que la vente convertira en une somme d’argent de cinquante mille francs. Cinquante mille francs sont cinquante mille francs. Leur caractère de plus-value nous indique la voie par laquelle ils sont arrivés entre les mains du capitaliste, mais n’affecte en rien leur caractère de valeur ou d’argent.

Pour capitaliser la somme additionnelle de cinquante mille francs, le filateur n’aura donc, toutes autres circonstances restant les mêmes, qu’à en avancer quatre cinquièmes dans l’achat de coton, etc., et un cinquième dans l’achat de fileurs additionnels qui trouveront sur le marché les subsistances dont il leur a avancé la valeur. Puis le nouveau capital de cinquante mille francs fonctionne dans le filage et rend à son tour une plus-value de cent mille francs, etc.

La valeur capital a été originairement avancée sous forme-argent ; la plus-value, au contraire, existe de prime abord comme valeur d’une quote-part du produit brut. La vente de celui-ci, son échange contre de l’argent, opère donc le retour de la valeur-capital à sa forme primitive, mais transforme le mode d’être primitif ’de la plus-value. A partir de ce moment, cependant, valeur capital et plus-value sont également des sommes d’argent et la conversion ultérieure en capital s’opère de la même manière pour les deux sommes. Le filateur avance l’une comme l’autre dans l’achat des marchandises qui le mettent à même de recommencer, et cette fois sur une plus grande échelle, la fabrication de son article. Mais pour en acheter les éléments constitutifs, il faut qu’il les trouve là sur le marché.

Ses propres filés ne circulent que parce qu’il apporte son produit annuel sur le marché, et il en est de même des marchandises de tous les autres capitalistes. Avant de se trouver sur le marché, elles devaient se trouver dans le fonds de la production annuelle qui n’est que la somme des articles de toute sorte dans lesquels la somme des capitaux individuels où le capital social s’est converti pendant le cours de l’année, et dont chaque capitaliste individuel ne tient entre les mains qu’une aliquote. Les opérations du marché ne font que déplacer ou changer de mains les parties intégrantes de la production annuelle sans agrandir celle-ci ni altérer la nature des choses produites. L’usage auquel le produit annuel tout entier peut se prêter, dépend donc de sa propre composition et non de la circulation.

La production annuelle doit en premier lieu fournir tous les articles propres à remplacer en nature les éléments matériels du capital usés pendant le cours de l’année. Cette déduction faite, reste le produit net dans lequel réside la plus-value.

En quoi consiste donc ce produit net ?

Assurément en objets destinés à satisfaire les besoins et les désirs de la classe capitaliste, ou à passer à son fonds de consommation. Si c’est tout, la plus-value sera dissipée en entier et il n’y aura que simple reproduction.

Pour accumuler, il faut convertir une partie du produit net en capital. Mais, à moins de miracles, on ne saurait convertir en capital que des choses propres à fonctionner dans le procès de travail, c’est à dire des moyens de production, et d’autres choses propres à soutenir le travailleur, c’est à dire des subsistances. Il faut donc qu’une partie du surtravail annuel ait été employée à produire des moyens de production et de subsistance additionnels, en sus de ceux nécessaires au remplacement du capital avancé. En définitive, la plus-value n’est donc convertible en capital que parce que le produit net, dont elle est la valeur, contient déjà les éléments matériels d’un nouveau capital [2].

Pour faire actuellement fonctionner ces éléments comme capital, la classe capitaliste a besoin d’un surplus de travail qu’elle ne saura obtenir, à part l’exploitation plus extensive ou intensive des ouvriers déjà occupés, qu’en enrôlant des forces de travail supplémentaires. Le mécanisme de la production capitaliste y a déjà pourvu en reproduisant la classe ouvrière comme classe salariée dont le salaire ordinaire assure non seulement le maintien, mais encore la multiplication.

Il ne reste donc plus qu’à incorporer les forces de travail additionnelles, fournies chaque année à divers degrés d’âge par la classe ouvrière, aux moyens de production additionnels que la production annuelle renferme déjà.

Considérée d’une manière concrète, l’accumulation se résout, par conséquent, en reproduction du capital sur une échelle progressive. Le cercle de la reproduction simple s’étend et se change, d’après l’expression de Sismondi [3], en spirale.

Revenons maintenant à notre exemple. C’est la vieille histoire : Abraham engendra Isaac, Isaac engendra Jacob, etc. Le capital primitif de deux cent cinquante mille francs rend une plus-value de cinquante mille francs qui va être capitalisée. Le nouveau capital de cinquante mille francs rend une plus-value de dix mille francs, laquelle, après avoir été à son tour capitalisée ou convertie en un deuxième capital additionnel, rend une plus-value de deux mille francs, et ainsi de suite.

Nous faisons ici abstraction de l’aliquote de plus-value mangée par le capitaliste. Peu nous importe aussi pour le moment que les capitaux additionnels s’ajoutent comme incréments au capital primitif ou s’en séparent et fonctionnent indépendamment, qu’ils soient exploités par le même individu qui les a accumulés, ou transférés par lui à d’autres mains. Seulement il ne faut pas oublier que côte à côte des capitaux de nouvelle formation, le capital primitif continue à se reproduire et à produire de la plus-value et que cela s’applique de même à chaque capital accumulé par rapport au capital additionnel qu’il a engendré à son tour.

Le capital primitif s’est formé par l’avance de deux cent cinquante mille francs. D’où l’homme aux écus a t il tiré cette richesse ? De son propre travail ou de celui de ses aïeux, nous répondent tout d’une voix les porte parole de l’économie politique [4], et leur hypothèse semble en effet la seule conforme aux lois de la production marchande.

Il en est tout autrement du capital additionnel de cinquante mille francs. Sa généalogie nous est parfaitement connue. C’est de la plus-value capitalisée. Dès son origine il ne contient pas un seul atome de valeur qui ne provienne du travail d’autrui non payé. Les moyens de production auxquels la force ouvrière additionnelle est incorporée, de même que les subsistances qui la soutiennent, ne sont que des parties intégrantes du produit net, du tribut arraché annuellement à la classe ouvrière par la classe capitaliste. Que celle-ci, avec une quote-part de ce tribut, achète de celle-là un surplus de force, et même à son juste prix, en échangeant équivalent contre équivalent, cela revient à l’opération du conquérant tout prêt à payer de bonne grâce les marchandises des vaincus avec l’argent qu’il leur a extorqué.

Si le capital additionnel occupe son propre producteur, ce dernier, tout en continuant à mettre en valeur le capital primitif, doit racheter les fruits de son travail gratuit antérieur par plus de travail additionnel qu’ils n’en ont coûté. Considéré comme transaction entre la classe capitaliste et la classe ouvrière, le procédé reste le même quand, moyennant le travail gratuit des ouvriers occupés, on embauche des ouvriers supplémentaires. Le nouveau capital peut aussi servir à acheter une machine, destinée à jeter sur le pavé et à remplacer par un couple d’enfants les mêmes hommes auxquels il a dû sa naissance. Dans tous les cas, par son surtravail de cette année, la classe ouvrière a créé le capital additionnel qui occupera l’année prochaine du travail additionnel [5], et c’est ce qu’on appelle créer du capital par le capital.

L’accumulation du premier capital de cinquante mille francs présuppose que la somme de deux cent cinquante mille francs, avancée comme capital primitif, provient du propre fonds de son possesseur, de son « travail primitif ». Mais le deuxième capital additionnel de dix mille francs ne présuppose que l’accumulation antérieure du capital de cinquante mille francs, celui-là n’étant que la plus-value capitalisée de celui-ci. Il s’ensuit que plus le capitaliste a accumulé, plus il peut accumuler. En d’autres termes : plus il s’est déjà approprié dans le passé de travail d’autrui non payé, plus il en peut accaparer dans le présent. L’échange d’équivalents, fruits du travail des échangistes, n’y figure pas même comme trompe-l’œil.

Ce mode de s’enrichir qui contraste si étrangement avec les lois primordiales de la production marchande, résulte cependant, il faut bien le saisir, non de leur violation, mais au contraire de leur application. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un coup d’œil rétrospectif sur les phases successives du mouvement qui aboutit à l’accumulation.

En premier lieu nous avons vu que la transformation primitive d’une somme de valeurs en capital se fait conformément aux lois de l’échange. L’un des échangistes vend sa force de travail que l’autre achète. Le premier reçoit la valeur de sa marchandise dont conséquemment l’usage, le travail, est aliéné au second. Celui-ci convertit alors des moyens de production qui lui appartiennent à l’aide d’un travail qui lui appartient en un nouveau produit qui de plein droit va lui appartenir.

La valeur de ce produit renferme d’abord celle des moyens de production consommés, mais le travail utile ne saurait user ces moyens sans que leur valeur passe d’elle-même au produit, et, pour se vendre, la force ouvrière doit être apte à fournir du travail utile dans la branche d’industrie où elle sera employée.

La valeur du nouveau produit renferme en outre l’équivalent de la force du travail et une plus-value. Ce résultat est dû à ce que la force ouvrière, vendue pour un temps déterminé, un jour, une semaine, etc., possède moins de valeur que son usage n’en produit dans le même temps. Mais en obtenant la valeur d’échange de sa force, le travailleur en a aliéné la valeur d’usage, comme cela a lieu dans tout achat et vente de marchandise.

Que l’usage de cet article particulier, la force de travail, soit de fournir du travail et par là de produire de la valeur, cela ne change en rien cette loi générale de la production marchande. Si donc la somme de valeurs avancée en salaires se retrouve dans le produit avec un surplus, cela ne provient point d’une lésion du vendeur, car il reçoit l’équivalent de sa marchandise, mais de la consommation de celle-ci par l’acheteur.

La loi des échanges ne stipule l’égalité que par rapport à la valeur échangeable des articles aliénés l’un contre l’autre, mais elle présuppose une différence entre leurs valeurs usuelles, leurs utilités, et n’a rien à faire avec leur consommation qui commence seulement quand le marché est déjà conclu.

La conversion primitive de l’argent en capital s’opère donc conformément aux lois économiques de la production marchande et au droit de propriété qui en dérive.

Néanmoins elle amène ce résultat :

1. Que le produit appartient au capitaliste et non au producteur ;

2. Que la valeur de ce produit renferme et la valeur du capital avancé et une plus-value qui coûte du travail à l’ouvrier, mais rien au capitaliste, dont elle devient la propriété légitime ;

3. Que l’ouvrier a maintenu sa force de travail et peut la vendre de nouveau si elle trouve acheteur.

La reproduction simple ne fait que répéter périodiquement la première opération ; à chaque reprise elle devient donc à son tour conversion primitive de l’argent en capital. La continuité d’action d’une loi est certainement le contraire de son infraction. « Plusieurs échanges successifs n’ont fait du dernier que le représentant du premier [6]. »

Néanmoins nous avons vu que la simple reproduction change radicalement le caractère du premier acte, pris sous son aspect isolé. « Parmi ceux qui se partagent le revenu national, les uns (les ouvriers) y acquièrent chaque année un droit nouveau par un nouveau travail, les autres (les capitalistes) y ont acquis antérieurement un droit permanent par un travail primitif [7]. » Du reste, ce n’est pas seulement en matière de travail que la primogéniture fait merveille.

Qu’y a t il de changé quand la reproduction simple vient à être remplacée par la reproduction sur une échelle progressive, par l’accumulation ?

Dans le premier cas, le capitaliste mange la plus-value tout entière, tandis que dans le deuxième, il fait preuve de civisme en n’en mangeant qu’une partie pour faire argent de l’autre.

La plus-value est sa propriété et n’a jamais appartenu à autrui. Quand il l’avance il fait donc, comme au premier jour où il apparut sur le marché, des avances tirées de son propre fonds quoique celui-ci provienne cette fois du travail gratuit de ses ouvriers. Si l’ouvrier B est embauché avec la plus-value produite par l’ouvrier A, il faut bien considérer, d’un côté, que la plus-value a été rendue par A sans qu’il fût lésé d’un centime du juste prix de sa marchandise et que, de l’autre côté, B n’a été pour rien dans cette opération. Tout ce que celui-ci demande et qu’il a le droit de demander, c’est que le capitaliste lui paye la valeur de sa force ouvrière. « Tous deux gagnaient encore ; l’ouvrier parce qu’on lui avançait les fruits du travail (lisez du travail gratuit d’autres ouvriers) avant qu’il fût fait (lisez avant que le sien eût porté de fruit) ; le maître, parce que le travail de cet ouvrier valait plus que le salaire (lisez : produit plus de valeur que celle de son salaire) [8]. »

Il est bien vrai que les choses se présentent sous un tout autre jour, si l’on considère la production capitaliste dans le mouvement continu de sa rénovation et qu’on substitue au capitaliste et aux ouvriers individuels la classe capitaliste et la classe ouvrière. Mais c’est appliquer une mesure tout à fait étrangère à la production marchande.

Elle ne place vis-à-vis que des vendeurs et des acheteurs, indépendants les uns des autres et entre qui tout rapport cesse à l’échéance du terme stipulé par leur contrat. Si la transaction se répète, c’est grâce à un nouveau contrat, si peu lié avec l’ancien que c’est pur accident que le même vendeur le fasse avec le même acheteur plutôt qu’avec tout autre.

Pour juger la production marchande d’après ses propres lois économiques, il faut donc prendre chaque transaction isolément, et non dans son enchaînement, ni avec celle qui la précède, ni avec celle qui la suit. De plus, comme ventes et achats se font toujours d’individu à individu, il n’y faut pas chercher des rapports de classe à classe.

Si longue donc que soit la filière de reproductions périodiques et d’accumulations antérieures par laquelle le capital actuellement en fonction ait passé, il conserve toujours sa virginité primitive. Supposé qu’à chaque transaction prise à part les lois de l’échange s’observent, le mode d’appropriation peut même changer de fond en comble sans que le droit de propriété, conforme à la production marchande, s’en ressente. Aussi est il toujours en vigueur, aussi bien au début, où le produit appartient au producteur et où celui-ci, en donnant équivalent contre équivalent, ne saurait s’enrichir que par son propre travail, que dans la période capitaliste, où la richesse est accaparée sur une échelle progressive grâce à I’appropriation successive du travail d’autrui non payé [9].

Ce résultat devient inévitable dès que la force de travail est vendue librement comme marchandise par le travailleur lui-même. Mais ce n’est aussi qu’à partir de ce moment que la production marchande se généralise et devient le mode typique de la production, que de plus en plus tout produit se fait pour la vente et que toute richesse passe par la circulation. Ce n’est que là où le travail salarié forme la base de la production marchande que celle-ci non seulement s’impose à la société, mais fait, pour la première fois, jouer tous ses ressorts. Prétendre que l’intervention du travail salarié la fausse revient à dire que pour rester pure la production marchande doit s’abstenir de se développer. A mesure qu’elle se métamorphose en production capitaliste, ses lois de propriété se changent nécessairement en lois de l’appropriation capitaliste. Quelle illusion donc que celle de certaines écoles socialistes qui s’imaginent pouvoir briser le régime du capital en lui appliquant les lois éternelles de la production marchande !

On sait que le capital primitivement avancé, même quand il est dû exclusivement aux travaux de son possesseur, se transforme tôt ou tard, grâce à la reproduction simple, en capital accumulé ou plus-value capitalisée. Mais, à part cela, tout capital avancé se perd comme une goutte dans le fleuve toujours grossissant de l’accumulation. C’est là un fait si bien reconnu par les économistes qu’ils aiment à définir le capital : « une richesse accumulée qui est employée de nouveau à la production d’une plus-value [10] », et le capitaliste : « le possesseur du produit net [11] ». La même manière de voir s’exprime sous cette autre forme que tout le capital actuel est de l’intérêt accumulé ou capitalisé, car l’intérêt n’est qu’un fragment de la plus-value. « Le capital, dit I’Economiste de Londres, avec l’intérêt composé de chaque partie de capital épargnée, va tellement en grossissant que toute la richesse dont provient le revenu dans le monde entier n’est plus depuis longtemps que l’intérêt du capitaI [12]. » L’Economiste est réellement trop modéré. Marchant sur les traces du docteur Price, il pouvait prouver par des calculs exacts qu’il faudrait annexer d’autres planètes à ce monde terrestre pour le mettre à même de rendre au capital ce qui est dû au capital.

Notes

[1] « Accumulation du capital : l’emploi d’une portion de revenu comme capital. » (Malthus, Définitions, etc. éd. Cazenave, p. 11.) « Conversion de revenu en capital. » (Malthus, Princ. of Pol. Ec., 2° éd. London, 1836, p. 319.)

[2] On fait ici abstraction du commerce étranger au moyen duquel une nation peut convertir des articles de luxe en moyens de production ou en subsistances de première nécessité, et vice versa. Pour débarrasser l’analyse générale d’incidents inutiles, il faut considérer le monde commerçant comme une seule nation, et supposer que la production capitaliste s’est établie partout et s’est emparée de toutes les branches d’industrie.

[3] L’analyse que Sismondi donne de l’accumulation a ce grand défaut qu’il se contente trop de la phrase « conversion du revenu en capital » sans assez approfondir les conditions matérielles de cette opération.

[4] « Le travail primitif auquel son capital a dû sa naissance. » (Sismondi, l. c., éd. de Paris, t. 1, p. 109.)

[5] « Le travail crée le capital avant que le capital emploie le travail. » (Labour creates capital, before capital employs labour.) E. G. Wakefield : « England and America. » London, 1833, v. II, p. 110.

[6] Sismondi, l. c., p. 70.

[7] L.c.,p. 111.

[8] L.c.,p. 135.

[9] La propriété du capitaliste sur le produit du travailleur est une conséquence rigoureuse de la loi de l’appropriation, dont le principe fondamental était au contraire le titre de propriété exclusif de chaque travailleur sur le produit de son propre travail. » Cherbuliez : Riche ou Pauvre. Paris, 1844, p. 58. - L’auteur sent le contrecoup dialectique, mais l’explique faussement.

[10] « Capital, c’est à dire richesse accumulée employée en vue d’un profit. » (Malthus, l. c.) « Le capital consiste en richesse économisée sur le revenu et employée dans un but de profit. » (R. Jones : An Introductory Lecture on Pol. Ec. London, 1833, p. 16.)

[11] « Le possesseur du produit net, c’est à dire du capital. » (The Source and Remedy of the National difficulties, etc. London, 1821.)

[12] London Economist, 19 july 1859.

II. Fausse interprétation de la production sur une échelle progressive.

Les marchandises que le capitaliste achète, avec une partie de la plus-value, comme moyens de jouissance, ne lui servent pas évidemment de moyens de production et de valorisation [1] ; le travail qu’il paie dans le même but n’est pas non plus du travail productif. L’achat de ces marchandises et de ce travail, au lieu de l’enrichir, l’appauvrit d’autant. Il dissipe ainsi la plus-value comme revenu, au lieu de la faire fructifier comme capital.

En opposition à la noblesse féodale, impatiente de dévorer plus que son avoir, faisant parade de son luxe, de sa domesticité nombreuse et fainéante, l’économie politique bourgeoise devait donc prêcher l’accumulation comme le premier des devoirs civiques et ne pas se lasser d’enseigner que, pour accumuler, il faut être sage, ne pas manger tout son revenu, mais bien en consacrer une bonne partie à l’embauchage de travailleurs productifs, rendant plus qu’ils ne reçoivent.

Elle avait encore à combattre le préjugé populaire qui confond la production capitaliste avec la thésaurisation et se figure qu’accumuler veut dire ou dérober à la consommation les objets qui constituent la richesse, ou sauver l’argent des risques de la circulation. Or, mettre l’argent sous clé est la méthode la plus sûre pour ne pas le capitaliser, et amasser des marchandises en vue de thésauriser ne saurait être que le fait d’un avare en délire [2]. L’accumulation des marchandises, quand elle n’est pas un incident passager de leur circulation même, est le résultat d’un encombrement du marché ou d’un excès de production [3].

Le langage de la vie ordinaire confond encore l’accumulation capitaliste, qui est un procès de production, avec deux autres phénomènes économiques, savoir : l’accroissement des biens qui se trouvent dans le fonds de consommation des riches et ne s’usent que lentement [4], et la formation de réserves ou d’approvisionnements, fait commun à tous les modes de production.

L’économie politique classique a donc parfaitement raison de soutenir que le trait le plus caractéristique de l’accumulation, c’est que les gens entretenus par le produit net doivent être des travailleurs productifs et non des improductifs [5]. Mais ici commence aussi son erreur. Aucune doctrine d’Adam Smith n’a autant passé à l’état d’axiome indiscutable que celle-ci : que l’accumulation n’est autre chose que la consommation du produit net par des travailleurs productifs ou, ce qui revient au même, que la capitalisation de la plus-value n’implique rien de plus que sa conversion en force ouvrière.

Ecoutons, par exemple, Ricardo :

« On doit comprendre que tous les produits d’un pays sont consommés, mais cela fait la plus grande différence qu’on puisse imaginer, qu’ils soient consommés par des gens qui produisent une nouvelle valeur ou par d’autres qui ne la reproduisent pas. Quand nous disons que du revenu a été épargné et joint au capital, nous entendons par là que la portion du revenu qui s’ajoute au capital est consommée par des travailleurs productifs au lieu de l’être par des improductifs. Il n’y a pas de plus grande erreur que de se figurer que le capital soit augmenté par la non consommation [6]. »

Il n’y a pas de plus grande erreur que de se figurer que « la portion du revenu qui s’ajoute au capital soit consommée par des travailleurs productifs ». D’après cette manière de voir, toute la plus-value transformée en capital deviendrait capital variable, ne serait avancée qu’en salaires. Au contraire, elle se divise, de même que la valeur capital dont elle sort, en capital constant et capital variable, en moyens de production et force de travail. Pour se convertir en force de travail additionnelle, le produit net doit renfermer un surplus de subsistances de première nécessité, mais, pour que cette force devienne exploitable, il doit en outre renfermer des moyens de production additionnels, lesquels n’entrent pas plus dans la consommation personnelle des travailleurs que dans celle des capitalistes.

Comme la somme de valeurs supplémentaire, née de l’accumulation, se convertit en capital de la même manière que tout autre somme de valeurs, il est évident que la doctrine erronée d’Adam Smith sur l’accumulation ne peut provenir que d’une erreur fondamentale dans son analyse de la production capitaliste. En effet, il affirme que, bien que tout capital individuel se divise en partie constante et partie variable, en salaires et valeur des moyens de production, il n’en est pas de même de la somme des capitaux individuels, du capital social. La valeur de celui-ci égale, au contraire, la somme des salaires qu’il paie, autrement dit, le capital social n’est que du capital variable.

Un fabricant de drap, par exemple, transforme en capital une somme de deux cent mille francs. Il en dépense une partie à embaucher des ouvriers tisseurs, l’autre à acheter de la laine filée, des machines, etc. L’argent, ainsi transféré aux fabricants des filés, des machines, etc., paie d’abord la plus-value contenue dans leurs marchandises, mais, cette déduction faite, il sert à son tour à solder leurs ouvriers et à acheter des moyens de production, fabriqués par d’autres fabricants, et ainsi de suite. Les deux cent mille francs avancés par le fabricant de draps sont donc peu à peu dépensés en salaires, une partie par lui-même, une deuxième partie par les fabricants chez lesquels il achète ses moyens de production, et ainsi de suite, jusqu’à ce que toute la somme, à part la plus-value successivement prélevée, soit entièrement avancée en salaires, ou que le produit représenté par elle soit tout entier consommé par des travailleurs productifs.

Toute la force de cet argument gît dans les mots : « et ainsi de suite », qui nous renvoient de Caïphe à Pilate sans nous laisser entrevoir le capitaliste entre les mains duquel le capital constant, c’est à dire la valeur des moyens de production, s’évanouirait finalement. Adam Smith arrête ses recherches précisément au point où la difficulté commence [7].

La reproduction annuelle est un procès très facile à saisir tant que l’on ne considère que le fonds de la production annuelle, mais tous les éléments de celle-ci doivent passer par le marché. Là les mouvements des capitaux et des revenus personnels se croisent, s’entremêlent et se perdent dans un mouvement général de déplacement la circulation de la richesse sociale qui trouble la vue de l’observateur et offre à l’analyse des problèmes très compliqués [8]. C’est le grand mérite des physiocrates d’avoir les premiers essayé de donner, dans leur tableau économique, une image de la reproduction annuelle telle qu’elle sort de la circulation. Leur exposition est à beaucoup d’égards plus près de la vérité que celle de leurs successeurs.

Après avoir résolu toute la partie de la richesse sociale, qui fonctionne comme capital, en capital variable ou fonds de salaires, Adam Smith aboutit nécessairement à son dogme vraiment fabuleux, aujourd’hui encore la pierre angulaire de l’économie politique, savoir : que le prix nécessaire des marchandises se compose de salaire, de profit (l’intérêt y est inclus), et de rente foncière, en d’autres termes, de salaire et de plus-value. Partant de là, Storch a au moins la naïveté d’avouer que : « Il est impossible de résoudre le prix nécessaire dans ses éléments simples [9] ».

Enfin, cela va sans dire, l’économie politique n’a pas manqué d’exploiter, au service de la classe capitaliste, cette doctrine d’Adam Smith : que toute la partie du produit net qui se convertit en capital est consommée par la classe ouvrière.

Notes

[1] Il nous semble que le mot valorisation exprimerait le plus exactement le mouvement qui fait d’une valeur le moyen de sa propre multiplication.

[2] Aussi chez Balzac, qui a si profondément étudié toutes les nuances de l’avarice, le vieil usurier Gobseck est il déjà tombé en démence, quand il commence à amasser des marchandises en vue de thésauriser.

[3] « Accumulation de marchandises… stagnation dans l’échange... excès de production. » (Th. Corbett, l. c., p. 14.)

[4] C’est dans ce sens que Necker parle des « objets de faste et de somptuosité » dont « le temps a grossi l’accumulation » et que « les lois de propriété ont rassemblés dans une seule classe de la société ». (Œuvres de M. Necker. Paris et Lausanne, 1789, t. Il : « De l’Administration des finances de la France, p. 291.)

[5] « Il n’est pas aujourd’hui d’économiste qui, par épargner, entende simplement thésauriser, mais, à part ce procédé étroit et insuffisant, on ne saurait imaginer à quoi peut bien servir ce terme, par rapport à la richesse nationale, si ce n’est pas à indiquer le différent emploi fait de ces épargnes selon qu’elles soutiennent l’un ou l’autre genre de travail (productif ou improductif). » (Malthus, l. c.)

[6] Ricardo, l. c., p. 163, note.

[7] En dépit de sa « Logique », M. J. St. Mill ne soupçonne jamais les erreurs d’analyse de ses maîtres ; il se contente de les reproduire avec un dogmatisme d’écolier. C’est encore ici le cas. « A la longue, dit il, le capital même se résout entièrement en salaires, et, lorsqu’il a été reconstitué par la vente des produits, il retourne de nouveau en salaires. »

[8] On en trouvera la solution dans le deuxième livre de cet ouvrage.

[9] Storch, l. c., édition de Pétersbourg, 1815, t. 1, p. 140, note.

Division de la plus-value en capital et en revenu. – Théorie de l’abstinence.

Jusqu’ici nous avons envisagé la plus-value, tantôt comme fonds de consommation, tantôt comme fonds d’accumulation du capitaliste. Elle est l’un et l’autre à la fois. Une partie en est dépensée comme revenu [1], et l’autre accumulée comme capital.

Donné la masse de la plus-value, l’une des parties sera d’autant plus grande que l’autre sera plus petite. Toutes autres circonstances restant les mêmes, la proportion suivant laquelle ce partage se fait déterminera la grandeur de l’accumulation. C’est le propriétaire de la plus-value, le capitaliste, qui en fait le partage. Il y a donc là acte de sa volonté. De l’aliquote du tribut, prélevé par lui, qu’il accumule, on dit qu’il l’épargne, parce qu’il ne la mange pas, c’est à dire parce qu’il remplit sa fonction de capitaliste, qui est de s’enrichir.

Le capitaliste n’a aucune valeur historique, aucun droit historique à la vie, aucune raison d’être sociale, qu’autant qu’il fonctionne comme capital personnifié. Ce n’est qu’à ce titre que la nécessité transitoire de sa propre existence est impliquée dans la nécessité transitoire du mode de production capitaliste. Le but déterminant de son activité n’est donc ni la valeur d’usage, ni la jouissance, mais bien la valeur d’échange et son accroissement continu. Agent fanatique de l’accumulation, il force les hommes, sans merci ni trêve, à produire pour produire, et les pousse ainsi instinctivement à développer les puissances productrices et les conditions matérielles qui seules peuvent former la base d’une société nouvelle et supérieure.

Le capitaliste n’est respectable qu’autant qu’il est le capital fait homme. Dans ce rôle il est, lui aussi, comme le thésauriseur, dominé par sa passion aveugle pour la richesse abstraite, la valeur. Mais ce qui chez l’un parait être une manie individuelle est chez l’autre l’effet du mécanisme social dont il n’est qu’un rouage.

Le développement de la production capitaliste nécessite un agrandissement continu du capital placé dans une entreprise, et la concurrence impose les lois immanentes de la production capitaliste comme lois coercitives externes à chaque capitaliste individuel. Elle ne lui permet pas de conserver son capital sans l’accroître, et il ne peut continuer de l’accroître à moins d’une accumulation progressive.

Sa volonté et sa conscience ne réfléchissant que les besoins du capital qu’il représente, dans sa consommation personnelle il ne saurait guère voir qu’une sorte de vol, d’emprunt au moins, fait à l’accumulation ; et, en effet, la tenue des livres en parties doubles met les dépenses privées au passif, comme sommes dues par le capitaliste au capital.

Enfin, accumuler, c’est conquérir le monde de la richesse sociale, étendre sa domination personnelle [2], augmenter le nombre de ses sujets, c’est sacrifier à une ambition insatiable.

Mais le péché originel opère partout et gâte tout. A mesure que se développe le mode de production capitaliste, et avec lui l’accumulation et la richesse, le capitaliste cesse d’être simple incarnation du capital. Il ressent « une émotion humaine » pour son propre Adam, sa chair, et devient si civilisé, si sceptique, qu’il ose railler l’austérité ascétique comme un préjugé de thésauriseur passé de mode. Tandis que le capitaliste de vieille roche flétrit toute dépense individuelle qui n’est pas de rigueur, n’y voyant qu’un empiétement sur l’accumulation, le capitaliste modernisé est capable de voir dans la capitalisation de la plus-value un obstacle à ses convoitises. Consommer, dit le premier, c’est « s’abstenir » d’accumuler ; accumuler, dit le second, c’est « renoncer » à la jouissance. « Deux âmes, hélas ! habitent mon cœur, et l’une veut faire divorce d’avec l’autre [3]. »

A l’origine de la production capitaliste et cette phase historique se renouvelle dans la vie privée de tout industriel parvenu l’avarice et l’envie de s’enrichir l’emportent exclusivement. Mais le progrès de la production ne crée pas seulement un nouveau monde de jouissances : il ouvre, avec la spéculation et le crédit, mille sources d’enrichissement soudain. A un certain degré de développement, il impose même au malheureux capitaliste une prodigalité toute de convention, à la fois étalage de richesse et moyen de crédit. Le luxe devient une nécessité de métier et entre dans les frais de représentation du capital. Ce n’est pas tout : le capitaliste ne s’enrichit pas, comme le paysan et l’artisan indépendants, proportionnellement à son travail et à sa frugalité personnels, mais en raison du travail gratuit d’autrui qu’il absorbe, et du renoncement à toutes les jouissances de la vie impose a ses ouvriers. Bien que sa prodigalité ne revête donc jamais les franches allures de celle du seigneur féodal, bien qu’elle ait peine à dissimuler l’avarice la plus sordide et l’esprit de calcul le plus mesquin, elle grandit néanmoins à mesure qu’il accumule, sans que son accumulation soit nécessairement restreinte par sa dépense, ni celle-ci par celle-là. Toutefois il s’élève dès lors en lui un conflit à la Faust entre le penchant à l’accumulation et le penchant à la jouissance.

« L’industrie de Manchester », est il dit dans un écrit publié en 1795 par le docteur Aikin, « peut se diviser en quatre périodes. Dans la première les fabricants étaient forcés de travailler dur pour leur entretien. Leur principal moyen de s’enrichir consistait à voler les parents qui plaçaient chez eux des jeunes gens comme apprentis, et payaient pour cela bon prix, tandis que les susdits apprentis étaient loin de manger leur soûl. D’un autre côté la moyenne des profits était peu élevée et l’accumulation exigeait une grande économie. Ils vivaient comme des thésauriseurs, se gardant bien de dépenser même de loin les intérêts de leur capital ».

« Dans la seconde période, ils avaient commencé à acquérir une petite fortune, mais ils travaillaient autant qu’auparavant ». car l’exploitation directe du travail, comme le sait tout inspecteur d’esclaves, coûte du travail, « et leur genre de vie était aussi frugal que par le passé... »

« Dans la troisième période le luxe commença, et, pour donner à l’industrie plus d’extension, on envoya des commis voyageurs à cheval chercher des ordres dans toutes les villes du royaume où, se tenaient des marchés. D’après toute vraisemblance, il n’y avait encore en 1690 que peu ou point de capitaux gagnés dans l’industrie qui dépassassent trois mille livres sterling. Vers cette époque cependant, ou un peu plus tard, les industriels avaient déjà gagné de l’argent, et ils commencèrent à remplacer les maisons de bois et de mortier par des maisons en pierre... »

« Dans les trente premières années du XVIII° siècle, un fabricant de Manchester qui eût offert à ses convives une pinte de vin étranger se serait exposé au caquet et aux hochements de tête de tous ses voisins... Avant l’apparition des machines la consommation des fabricants, le soir dans les tavernes où ils se rassemblaient, ne s’élevait jamais à plus de six deniers (62 centimes 1/2) pour un verre de punch et un denier pour un rouleau de tabac. »

« C’est en 1758, et ceci fait époque, que l’on vit pour la première fois un homme engagé dans les affaires avec un équipage à lui !... »

« La quatrième période » le dernier tiers du XVIII° siècle, - « est la période de grand luxe et de grandes dépenses, provoquée et soutenue par l’extension donnée à l’industrie [4]. » Que dirait le bon docteur Alkin, s’il ressuscitait à Manchester aujourd’hui !

Accumulez, accumulez ! C’est la loi et les prophètes ! « La parcimonie, et non l’industrie, est la cause immédiate de l’augmentation du capital. A vrai dire, l’industrie fournit la matière que l’épargne accumule [5]. »

Epargnez, épargnez toujours, c’est à dire retransformez sans cesse en capital la plus grande partie possible de la plus-value ou du produit net ! Accumuler pour accumuler, produire pour produire, tel est le mot d’ordre de l’économie politique proclamant la mission historique de la période bourgeoise. Et elle ne s’est pas fait un instant illusion sur les douleurs d’enfantement de la richesse [6] , mais à quoi bon des jérémiades qui ne changent rien aux fatalités historiques ?

A ce point de vue, si le prolétaire n’est qu’une machine à produire de la plus-value, le capitaliste n’est qu’une machine à capitaliser cette plus-value.

L’économie politique classique prit donc bigrement au sérieux le capitaliste et son rôle. Pour le garantir du conflit désastreux entre le penchant à la jouissance et l’envie de s’enrichir, Malthus, quelques années après le congrès de Vienne, vint doctoralement défendre un système de division du travail où le capitaliste engagé dans la production a pour tâche d’accumuler, tandis que la dépense est du département de ses co associés dans le partage de la plus-value, les aristocrates fonciers, les hauts dignitaires de l’Etat et de l’Eglise, les rentiers fainéants, etc. « Il est de la plus haute importance, dit il, de tenir séparées la passion pour la dépense et la passion pour l’accumulation (the passion for expenditure and the passion for accumulation [7]). » Messieurs les capitalistes, déjà plus ou moins transformés en viveurs et hommes du monde, poussèrent naturellement les hauts cris. Eh quoi ! objectait un de leurs interprètes, un Ricardien, M. Malthus prêche en faveur des fortes rentes foncières, des impôts élevés, des grasses sinécures, dans le but de stimuler constamment les industriels au moyen des consommateurs improductifs ! Assurément produire, produire toujours de plus en plus, tel est notre mot d’ordre, notre panacée, mais « la production serait bien plutôt enrayée qu’activée par de semblables procédés. Et puis il n’est pas tout à fait juste (nor is it quite fair) d’entretenir dans l’oisiveté un certain nombre de personnes, tout simplement pour en émoustiller d’autres, dont le caractère donne lieu de croire (who are likely, from their characters) qu’ils fonctionneront avec succès, quand on pourra les contraindre à fonctionner [8] ». Mais, si ce Ricardien trouve injuste que, pour exciter le capitaliste industriel à accumuler, on lui enlève la crème de son lait, par contre il déclare conforme aux règles que l’on réduise le plus possible le salaire de l’ouvrier « pour le maintenir laborieux ». Il ne cherche pas même à dissimuler un instant que tout le secret de la plus-value consiste à s’approprier du travail sans le payer. « De la part des ouvriers demande de travail accrue signifie tout simplement qu’ils consentent à prendre moins de leur propre produit pour eux-mêmes et à en laisser davantage à leurs patrons ; et si l’on dit qu’en diminuant la consommation des ouvriers, cela amène un soi-disant glut (encombrement du marché, surproduction), je n’ai qu’une chose à répondre, c’est que glut est synonyme de gros profits [9]. »

Cette savante dispute sur le moyen de répartir, de la manière la plus favorable à l’accumulation, entre le capitaliste industriel et le riche oisif, le butin pris sur la classe ouvrière, fut interrompue par la Révolution de Juillet. Peu de temps après, le prolétariat urbain sonna à Lyon le tocsin d’alarme, et en Angleterre le prolétariat des campagnes promena le coq rouge. D’un côté du détroit la vogue était au Fouriérisme et au Saint Simonisme, de l’autre à l’Owenisme. Alors l’économie politique vulgaire saisit l’occasion aux cheveux et proposa une doctrine destinée à sauver la société.

Elle fut révélée au monde par N. W. Senior, juste un an avant qu’il découvrît, à Manchester, que d’une journée de travail de douze heures c’est la douzième et dernière heure seule qui fait naître le profit, y compris l’intérêt. « Pour moi, déclarait il solennellement, pour moi, je substitue au mot capital, en tant qu’il se rapporte à la production, le mot abstinence [10]. » Rien qui vous donne comme cela une idée des « découvertes » de l’économie politique vulgaire ! Elle remplace les catégories économiques par des phrases de Tartuffe, voilà tout.

« Quand le sauvage, nous apprend Senior, fabrique des arcs, il exerce une industrie, mais il ne pratique pas l’abstinence. » Ceci nous explique parfaitement pourquoi et comment, dans un temps moins avancé que le nôtre, tout en se passant de l’abstinence du capitaliste, on ne s’est pas passé d’instruments de travail. « Plus la société marche en avant, plus elle exige d’abstinence [11] », notamment de la part de ceux qui exercent l’industrie de s’approprier les fruits de l’industrie d’autrui.

Les conditions du procès de travail se transforment tout à coup en autant de pratiques d’abstinence du capitaliste, supposé toujours que son ouvrier ne s’abstienne point de travailler pour lui. Si le blé non seulement se mange, mais aussi se sème, abstinence du capitaliste ! Si l’on donne au vin le temps de fermenter, abstinence du capitaliste [12] ! Le capitaliste se dépouille lui-même, quand il « prête (!) ses instruments de production au travailleur » ; en d’autres termes, quand il les fait valoir comme capital en leur incorporant la force ouvrière, au lieu de manger tout crus engrais, chevaux de trait, coton, machines à vapeur, chemins de fer, etc., ou, d’après l’expression naïve des théoriciens de l’abstinence, au lieu d’en dissiper « la valeur » en articles de luxe, etc [13] .

Comment la classe capitaliste doit elle s’y prendre pour remplir ce programme ? C’est un secret qu’on s’obstine à garder. Bref, le monde ne vit plus que grâce aux mortifications de ce moderne pénitent de Wichnou, le capitaliste. Ce n’est pas seulement L’accumulation, non ! « la simple conservation d’un capital exige un effort constant pour résister à la tentation de le consommer [14] ». Il faut donc avoir renoncé à toute humanité pour ne pas délivrer le capitaliste de ses tentations et de son martyre, de la même façon qu’on en a usé récemment pour délivrer le planteur de la Géorgie de ce pénible dilemme : faut il joyeusement dépenser en champagne et articles de Paris tout le produit net obtenu à coups de fouet de l’esclave nègre, ou bien en convertir une partie en terres et nègres additionnels ?

Dans les sociétés les plus différentes au point de vue économique on trouve non seulement la reproduction simple, mais encore, à des degrés très divers, il est vrai, la reproduction sur une échelle progressive. A mesure que l’on produit et consomme davantage, on est forcé de reconvertir plus de produits en nouveaux moyens de production. Mais ce procès ne se présente ni comme accumulation de capital ni comme fonction du capitaliste, tant que les moyens de production du travailleur, et par conséquent son produit et ses subsistances, ne portent pas encore l’empreinte sociale qui les transforme en capital [15]. C’est ce que Richard Jones, successeur de Malthus à la chaire d’économie politique de l’East Indian College de Hailebury, a bien fait ressortir par l’exemple des Indes orientales.

Comme la partie la plus nombreuse du peuple indien se compose de paysans cultivant leurs terres eux mêmes, ni leur produit, ni leurs moyens de travail et de subsistance, « n’existent jamais sous la forme (in the shape) d’un fonds épargné sur un revenu étranger (saved from revenue) et qui eût parcouru préalablement un procès d’accumulation (a previous process of accumulation [16]) ». D’un autre côté, dans les territoires où la domination anglaise a le moins altéré l’ancien système, les grands reçoivent, à titre de tribut ou de rente foncière, une aliquote du produit net de l’agriculture qu’ils divisent en trois parties. La première est consommée par eux en nature, tandis que la deuxième est convertie, à leur propre usage, en articles de luxe et d’utilité par des travailleurs non agricoles qu’ils rémunèrent moyennant la troisième partie. Ces travailleurs sont des artisans possesseurs de leurs instruments de travail. La production et la reproduction, simples ou progressives, vont ainsi leur chemin sans intervention aucune de la part du saint moderne, de ce chevalier de la triste figure, le capitaliste pratiquant la bonne oeuvre de l’abstinence.

Notes

[1] Le lecteur remarquera que nous employons le mot revenu dans deux sens différents, d’une part pour désigner la plus-value en tant que fruit périodique du capital ; d’autre part pour en désigner la partie qui est périodiquement consommée par le capitaliste ou jointe par lui à son fonds de consommation. Nous conservons ce double sens parce qu’il s’accorde avec le langage usité chez les économistes anglais et français.

[2] Luther montre très bien, par l’exemple de l’usurier, ce capitaliste de forme démodée, mais toujours renaissant, que le désir de dominer est un des mobiles de l’auri sacra fumes. « La simple raison a permis aux païens de compter l’usurier comme assassin et quadruple voleur. Mais nous, chrétiens, nous le tenons en tel honneur, que nous l’adorons presque à cause de son argent. Celui qui dérobe, vole et dévore la nourriture d’un autre, est tout aussi bien un meurtrier (autant que cela est en son pouvoir) que celui qui le fait mourir de faim ou le ruine à fond. Or c’est là ce que fait l’usurier, et cependant il reste assis en sûreté sur son siège, tandis qu’il serait bien plus juste que, pendu à la potence, il fût dévoré par autant de corbeaux qu’il a volé d’écus ; si du moins il y avait en lui assez de chair pour que tant de corbeaux pussent s’y tailler chacun un lopin. On pend les petits voleurs... les petits voleurs sont mis aux fers ; les grands voleurs vont se prélassant dans l’or et la soie. Il n’y a pas sur terre (à part le diable) un plus grand ennemi du genre humain que l’avare et l’usurier, car il veut être dieu sur tous les hommes. Turcs, gens de guerre, tyrans, c’est là certes méchante engeance ; ils sont pourtant obligés de laisser vivre le pauvre monde et de confesser qu’ils sont des scélérats et des ennemis ; il leur arrive même de s’apitoyer malgré eux. Mais un usurier, ce sac a avarice, voudrait que le monde entier fût en proie à la faim, à la soif, à la tristesse et à la misère ; il voudrait avoir tout tout seul, afin que chacun dût recevoir de lui comme d’un dieu et rester son serf à perpétuité. Il porte des chaînes, des anneaux d’or, se torche le bec, se fait passer pour un homme pieux et débonnaire. L’usurier est un monstre énorme, pire qu’un ogre dévorant, pire qu’un Cacus, un Gérion, un Antée. Et pourtant il s’attife et fait la sainte nitouche, pour qu’on ne voie pas d’où viennent les bœufs qu’il a amenés à reculons dans sa caverne. Mais Hercule entendra les mugissements des bœufs prisonniers et cherchera Cacus à travers les rochers pour les arracher aux mains de ce scélérat. Car Cacus est le nom d’un scélérat, d’un pieux usurier qui vole, pille et dévore tout et veut pourtant n’avoir rien fait, et prend grand soin que personne ne puisse le découvrir, parce que les bœufs amenés à reculons dans sa caverne ont laissé des traces de leurs pas qui font croire qu’ils en sont sortis. L’usurier veut de même se moquer du monde en affectant de lui être utile et de lui donner des bœufs, tandis qu’il les accapare et les dévore tout seul Et si l’on roue et décapite les assassins et les voleurs de grand chemin, combien plus ne devrait on pas chasser, maudire, rouer tous les usuriers et leur couper la tête. » (Martin Luther, l. c.)

[3] Paroles du Faust de Goethe.

[4] Dr. Aikin : Description of the Country from thirty to forty miles round Manchester. Lond., 1795, p. 182 et suiv.

[5] A. Smith, l. c., l. III, ch. III.

[6] Il n’est pas jusqu’à J. B. Say qui ne dise : « Les épargnes des riches se font aux dépens des pauvres. » « Le prolétaire romain vivait presque entièrement aux frais de la société... On pourrait presque dire que la société moderne vit aux dépens des prolétaires, de la part qu’elle prélève sur la rétribution de leur travail. » (Sismondi, Etudes, etc., t. 1, p. 24.)

[7] Malthus, l. c., p. 319, 320.

[8] An Inquiry into those Principles respecting the Nature of Demand, etc., p. 67.

[9] L. c., p. 50.

[10] Senior : Principes fondamentaux de l’économie politique, traduct. Arrivabene, Paris, 1836, p. 308. Ceci sembla par trop fort aux partisans de l’ancienne école. « M. Senior substitue aux mots travail et capital les mots travail et abstinence... Abstinence est une négation pure. Ce n’est pas l’abstinence, mais l’usage du capital employé productivement, qui est la source du profit. » (John Cazenove, l. c., p. 130, note) M. J. St. Mill se contente de reproduire à une page la théorie du profit de Ricardo et d’inscrire à l’autre la « rémunération de l’abstinence » de Senior. Les économistes vulgaires ne font jamais cette simple réflexion que toute action humaine peut être envisagée comme une « abstention » de son contraire. Manger, c’est s’abstenir de jeûner ; marcher, s’abstenir de rester en repos ; travailler, s’abstenir de rien faire ; ne rien faire, s’abstenir de travailler, etc. Ces Messieurs feraient bien d’étudier une bonne fois la proposition de Spinoza : Determinatio est negatio.

[11] Senior, l. c., p. 342.

[12] « Personne ne sèmera son blé et ne lui permettra de rester enfoui une année dans le sol, ou ne laissera son vin en barriques des années entières, au lieu de consommer ces choses ou leur équivalent une bonne fois, s’il n’espère acquérir une valeur additionnelle. » (Scrope : Polit. Econ., édit. de A. Potter. New York, 1841, p. 133, 134.)

[13] « La privation que s’impose le capitaliste en prêtant ses instruments de production au travailleur, au lieu d’en consacrer la valeur à son propre usage en la transformant en objets d’utilité ou d’agrément. » (G. de Molinari, l. c., p. 49).

Prêter est un euphémisme consacré par l’économie vulgaire pour identifier le salarié qu’exploite le capitaliste industriel avec ce capitaliste industriel lui-même auquel d’autres capitalistes prêtent leur argent.

[14] Courcelle Seneuil, l. c., p. 57.

[15] « Les classes particulières de revenu qui contribuent le plus abondamment à l’accroissement du capital national changent de place à différentes époques et varient d’une nation à l’autre selon le degré du progrès économique où celles-ci sont arrivées. Le profit.... source d’accumulation sans importance, comparé aux salaires et aux rentes dans les premières étapes de la société... Quand la puissance de l’industrie nationale a fait des progrès considérables, les profits acquièrent une haute importance comme source d’accumulation. » (Richard Jones : « Textbook, etc. », p. 16, 24.)

[16] L. c., p. 36 et suiv.

IV. Circonstances qui, indépendamment de la division proportionnelle de la plus-value en capital et en revenu déterminent l’étendue de l’accumulation. – Degré d’exploitation de la force ouvrière. – Différence croissante entre le capital employé et la capital consommé. – Grandeur du capital avancé.

Etant donné la proportion suivant laquelle la plus-value se partage en capital et en revenu, la grandeur du capital accumulé dépend évidemment de la grandeur absolue de la plus-value. Mettons, par exemple, qu’il y ait quatre vingts pour cent de capitalisé et vingt pour cent de dépensé, alors le capital accumulé s’élève à deux mille quatre cents francs ou à mille deux cents, selon qu’il y a une plus-value de trois mille francs ou une de mille cinq cents. Ainsi toutes les circonstances qui déterminent la masse de la plus-value concourent à déterminer l’étendue de l’accumulation. Il nous faut donc les récapituler, mais, cette fois, seulement au point de vue de l’accumulation.

On sait que le taux de la plus-value dépend en premier lieu du degré d’exploitation de la force ouvrière [1]. En traitant de la production de la plus-value, nous avons toujours supposé que l’ouvrier reçoit un salaire normal, c’est à dire que la juste valeur de sa force est payée. Le prélèvement sur le salaire joue cependant dans la pratique un rôle trop important pour que nous ne nous y arrêtions pas un moment. Ce procédé convertit en effet, dans une certaine mesure, le fonds de consommation nécessaire à l’entretien du travailleur en fonds d’accumulation du capital.

« Les salaires, dit J. St. Mill, n’ont aucune force productive ; ils sont le prix d’une force productive. Ils ne contribuent pas plus à la production des marchandises en sus du travail que n’y contribue le prix d’une machine en sus de la machine elle-même. Si l’on pouvait avoir le travail sans l’acheter, les salaires seraient superflus [2]. »

Mais, si le travail ne coûtait rien, on ne saurait l’avoir à aucun prix. Le salaire ne peut donc jamais descendre à ce zéro nihiliste, bien que le capital ait une tendance constante à s’en rapprocher.

Un écrivain du XVIII° siècle que j’ai souvent cité, l’auteur de l’Essai sur l’industrie et le commerce [3], ne fait que trahir le secret intime du capitaliste anglais quand il déclare que la grande tâche historique de l’Angleterre, c’est de ramener chez elle le salaire au niveau français ou hollandais. « Si nos pauvres, dit il, s’obstinent à vouloir faire continuelle bombance, leur travail doit naturellement revenir à un prix excessif... Que l’on jette seulement un coup d’œil sur l’entassement de superfluités (heap of superfluities) consommées par nos ouvriers de manufacture, telles qu’eau de vie, gin, thé, sucre, fruits étrangers, bière forte, toile imprimée, tabac à fumer et à priser, etc., n’est ce pas à faire dresser les cheveux [4] ? » Il cite une brochure d’un fabricant du Northamptonshire, où celui-ci pousse, en louchant vers le ciel, ce gémissement : « Le travail est en France d’un bon tiers meilleur marché qu’en Angleterre : car là les pauvres travaillent rudement et sont piètrement nourris et vêtus ; leur principale consommation est le pain, les fruits, les légumes, les racines, le poisson salé ; ils mangent rarement de la viande, et, quand le froment est cher, très peu de pain [5]. » Et ce n’est pas tout, ajoute l’auteur de l’Essai, « leur boisson se compose d’eau pure ou de pareilles (sic !) liqueurs faibles, en sorte qu’ils dépensent étonnamment peu d’argent... Il est sans doute fort difficile d’introduire chez nous un tel état de choses, mais évidemment ce n’est pas impossible, puisqu’il existe en France et aussi en Hollande [6] ».

De nos jours ces aspirations ont été de beaucoup dépassées, grâce à la concurrence cosmopolite dans laquelle le développement de la production capitaliste a jeté tous les travailleurs du globe. Il ne s’agit plus seulement de réduire les salaires anglais au niveau de ceux de l’Europe continentale, mais de faire descendre, dans un avenir plus ou moins prochain, le niveau européen au niveau chinois. Voilà la perspective que M. Stapleton, membre du Parlement anglais, est venu dévoiler à ses électeurs dans une adresse sur le prix du travail dans l’avenir. « Si la Chine, dit il, devient un grand pays manufacturier, je ne vois pas comment la population industrielle de l’Europe saurait soutenir la lutte sans descendre au niveau de ses concurrents [7]. »

Vingt ans plus tard un Yankee baronnisé, Benjamin Thompson (dit le comte Rumford), suivit la même ligne philanthropique à la grande satisfaction de Dieu et des hommes. Ses Essays [8] sont un vrai livre de cuisine ; il donne des recettes de toute espèce pour remplacer par des succédanés les aliments ordinaires et trop chers du travailleur. En voici une des plus réussies :

« Cinq livres d’orge, dit ce philosophe, cinq livres de maïs, trois pence (en chiffres ronds : 34 centimes) de harengs, un penny de vinaigre, deux pence de poivre et d’herbes, un penny de sel le tout pour la somme de vingt pence trois quarts donnent une soupe pour soixante quatre personnes, et, au prix moyen du blé, les frais peuvent être réduits à un quart de penny (moins de 3 centimes) par tête. » La falsification des marchandises, marchant de front avec le développement de la production capitaliste, nous a fait dépasser l’idéal de ce brave Thompson [9].

A la fin du XVIII° siècle et pendant les vingt premières années du XIX° les fermiers et les landlords anglais rivalisèrent d’efforts pour faire descendre le salaire à son minimum absolu. A cet effet on payait moins que le minimum sous forme de salaire et on compensait le déficit par l’assistance paroissiale. Dans ce bon temps, ces ruraux anglais avaient encore le privilège d’octroyer un tarif légal au travail agricole, et voici un exemple de l’humour bouffonne dont ils s’y prenaient : « Quand les squires fixèrent, en 1795, le taux des salaires pour le Speenhamland, ils avaient fort bien dîné et pensaient évidemment que les travailleurs n’avaient pas besoin de faire de même... Ils décidèrent donc que le salaire hebdomadaire serait de trois shillings par homme, tant que la miche de pain de huit livres onze onces coûterait un shilling, et qu’il s’élèverait régulièrement jusqu’à ce que le pain coûtât un shilling cinq pence. Ce prix une fois dépassé, le salaire devait diminuer progressivement jusqu’à ce que le pain coûtât deux shillings, et alors la nourriture de chaque homme serait d’un cinquième moindre qu’auparavant [10]. »

En 1814, un comité d’enquête de la Chambre des lords posa la question suivante à un certain A. Bennet grand fermier, magistrat, administrateur d’un workhouse (maison de pauvres) et régulateur officiel des salaires agricoles : « Est ce qu’on observe une proportion quelconque entre la valeur du travail journalier et l’assistance paroissiale ? Mais oui, répondit l’illustre Bennet ; la recette hebdomadaire de chaque famille est complétée au delà de son salaire nominal jusqu’à concurrence d’une miche de pain de huit livres onze onces et de trois pence par tête... Nous supposons qu’une telle miche suffit pour l’entretien hebdomadaire de chaque membre de la famille, et les trois pence sont pour les vêtements. S’il plaît à la paroisse de les fournir en nature, elle déduit les trois pence. Cette pratique règne non seulement dans tout l’ouest du Wiltshire, mais encore, je pense, dans tout le pays [11]. »

C’est ainsi, s’écrie un écrivain bourgeois de cette époque, « que pendant nombre d’années les fermiers ont dégradé une classe respectable de leurs compatriotes, en les forçant à chercher un refuge dans le workhouse... Le fermier a augmenté ses propres bénéfices en empêchant ses ouvriers d’accumuler le fonds de consommation le plus indispensable [12] ». L’exemple du travail dit à domicile nous a déjà montré quel rôle ce vol, commis sur la consommation nécessaire du travailleur, joue aujourd’hui dans la formation de la plus-value et, par conséquent, dans l’accumulation du capital. On trouvera de plus amples détails à ce sujet dans le chapitre suivant.

Bien que, dans toutes les branches d’industrie, la partie du capital constant qui consiste en outillage [13] doive suffire pour un certain nombre d’ouvriers, nombre déterminé par l’échelle de l’entreprise, elle ne s’accroît pas toutefois suivant la même proportion que la quantité du travail mis en œuvre. Qu’un établissement emploie, par exemple, cent hommes travaillant huit heures par jour, et ils fourniront quotidiennement huit cents heures de travail. Pour augmenter cette somme de moitié, le capitaliste aura ou à embaucher un nouveau contingent de cinquante ouvriers ou à faire travailler ses anciens ouvriers douze heures par jour au lieu de huit. Dans le premier cas, il lui faut un surplus d’avances non seulement en salaires, mais aussi en outillage, tandis que, dans l’autre, l’ancien outillage reste suffisant. Il va désormais fonctionner davantage, son service sera activé, il s’en usera plus vite, et son terme de renouvellement arrivera plus tôt, mais voilà tout. De cette manière un excédent de travail, obtenu par une tension supérieure de la force ouvrière, augmente la plus-value et le produit net, la substance de l’accumulation, sans nécessiter un accroissement préalable et proportionnel de la partie constante du capital avancé.

Dans l’industrie extractive, celle des mines, par exemple, les matières premières n’entrent pas comme élément des avances, puisque là l’objet du travail est non le fruit d’un travail antérieur, mais bien le don gratuit de la nature, tel que le métal, le minéral, le charbon, la pierre, etc. Le capital constant se borne donc presque exclusivement à l’avance en outillage, qu’une augmentation de travail n’affecte pas. Mais, les autres circonstances restant les mêmes, la valeur et la masse du produit multiplieront en raison directe du travail appliqué aux mines. De même qu’au premier jour de la vie industrielle, l’homme et la nature y agissent de concert comme sources primitives de la richesse. Voilà donc, grâce à l’élasticité de la force ouvrière, le terrain de l’accumulation élargi sans agrandissement préalable du capital avancé.

Dans l’agriculture on ne peut étendre le champ de cultivation sans avancer un surplus de semailles et d’engrais. Mais, cette avance une fois faite, la seule action mécanique du travail sur le sol en augmente merveilleusement la fertilité. Un excédent de travail, tiré du même nombre d’ouvriers, ajoute à cet effet sans ajouter à l’avance en instruments aratoires. C’est donc de nouveau l’action directe de l’homme sur la nature qui fournit ainsi un fonds additionnel à accumuler sans intervention d’un capital additionnel.

Enfin, dans les manufactures, les fabriques, les usines, toute dépense additionnelle en travail présuppose une dépense proportionnelle en matières premières, mais non en outillage. De plus, puisque l’industrie extractive et l’agriculture fournissent à l’industrie manufacturière ses matières brutes et instrumentales, le surcroît de produits obtenu dans celles-là sans surplus d’avances revient aussi à l’avantage de celle-ci.

Nous arrivons donc à ce résultat général, qu’en s’incorporant la force ouvrière et la terre, ces deux sources primitives de la richesse, le capital acquiert une puissance d’expansion qui lui permet d’augmenter ses éléments d’accumulation au delà des limites apparemment fixées par sa propre grandeur, c’est à dire par la valeur et la masse des moyens de production déjà produits dans lesquels il existe.

Un autre facteur important de l’accumulation, c’est le degré de productivité du travail social.

Etant donné la plus-value, l’abondance du produit net, dont elle est la valeur, correspond à la productivité du travail mis en œuvre. A mesure donc que le travail développe ses pouvoirs productifs, le produit net comprend plus de moyens de jouissance et d’accumulation. Alors la partie de la plus-value qui se capitalise peut même augmenter aux dépens de l’autre qui constitue le revenu, sans que la consommation du capitaliste en soit resserrée, car désormais une moindre valeur se réalise en une somme supérieure d’utilités.

Le revenu déduit, le reste de la plus-value fonctionne comme capital additionnel. En mettant les subsistances à meilleur marché, le développement des pouvoirs productifs du travail fait que les travailleurs aussi baissent de prix. Il réagit de même sur l’efficacité, l’abondance et le prix des moyens de production. Or l’accumulation ultérieure que le nouveau capital amène à son tour, se règle non sur la valeur absolue de ce capital, mais sur la quantité de forces ouvrières, d’outillage, de matières premières et auxiliaires dont il dispose.

Il arrive en général que les combinaisons, les procédés et les instruments perfectionnés s’appliquent en premier lieu à l’aide du nouveau capital additionnel.

Quant à l’ancien capital, il consiste en partie en moyens de travail qui s’usent peu à peu et n’ont besoin d’être reproduits qu’après des laps de temps assez grands. Toutefois, chaque année, un nombre considérable d’entre eux arrive à son terme de vitalité, comme on voit tous les ans s’éteindre nombre de vieillards en décrépitude. Alors, le progrès scientifique et technique, accompli durant la période de leur service actif, permet de remplacer ces instruments usés par d’autres plus efficaces et comparativement moins coûteux. En dehors donc des modifications de détail que subit de temps à autre l’ancien outillage, une large portion en est chaque année entièrement renouvelée et devient ainsi plus productive.

Quant à l’autre élément constant du capital ancien, les matières premières et auxiliaires, elles sont reproduites pour la plupart au moins annuellement, si elles proviennent de l’agriculture, et dans des espaces de temps beaucoup plus courts, si elles proviennent des mines, etc. Là, tout procédé perfectionné qui n’entraîne pas un changement d’outillage, réagit donc presque du même coup et sur le capital additionnel et sur l’ancien capital.

En découvrant de nouvelles matières utiles ou de nouvelles qualités utiles de matières déjà en usage, la chimie multiplie les sphères de placement pour le capital accumulé. En enseignant les méthodes propres à rejeter dans le cours circulaire de la reproduction les résidus de la production et de la consommation sociales, leurs excréments, elle convertit, sans aucun concours du capital, ces non valeurs en autant d’éléments additionnels de l’accumulation.

De même que l’élasticité de la force ouvrière, le progrès incessant de la science et de la technique doue donc le capital d’une puissance d’expansion, indépendante, dans de certaines limites, de la grandeur des richesses acquises dont il se compose.

Sans doute, les progrès de la puissance productive du travail qui s’accomplissent sans le concours du capital déjà en fonction, mais dont il profite dès qu’il fait peau neuve, le déprécient aussi plus ou moins durant l’intervalle où il continue de fonctionner sous son ancienne forme. Le capital placé dans une machine, par exemple, perd de sa valeur quand surviennent de meilleures machines de la même espèce. Du moment, cependant, où la concurrence rend cette dépréciation sensible au capitaliste, il cherche à s’en indemniser par une réduction du salaire.

Le travail transmet au produit la valeur des moyens de production consommés. D’un autre côté, la valeur et la masse des moyens de production, mis en œuvre par un quantum donné de travail, augmentent à mesure que le travail devient plus productif. Donc, bien qu’un même quantum de travail n’ajoute jamais aux produits que la même somme de valeur nouvelle, l’ancienne valeur capital qu’il leur transmet va s’accroissant avec le développement de l’industrie.

Que le fileur anglais et le fileur chinois travaillent le même nombre d’heures avec le même degré d’intensité, et ils vont créer chaque semaine des valeurs égales. Pourtant, en dépit de cette égalité, il y aura entre le produit hebdomadaire de l’un, qui se sert d’un vaste automate, et celui de l’autre, qui se sert d’un rouet primitif, une merveilleuse différence de valeur. Dans le même temps que le Chinois file à peine une livre de coton, l’Anglais en filera plusieurs centaines, grâce à la productivité supérieure du travail mécanique ; de là l’énorme surplus d’anciennes valeurs qui font enfler la valeur de son produit, où elles reparaissent sous une nouvelle forme d’utilité et deviennent ainsi propres à fonctionner de nouveau comme capital.

« En Angleterre les récoltes de laine des trois années 1780 82 restaient, faute d’ouvriers, à l’état brut, et y seraient restées forcément longtemps encore, si l’invention de machines n’était bientôt venue fournir fort à propos les moyens de les filer [14]. » Les nouvelles machines ne firent pas sortir de terre un seul homme, mais elles mettaient un nombre d’ouvriers relativement peu considérable à même de filer en peu de temps cette énorme masse de laine successivement accumulée pendant trois années, et, tout en y ajoutant de nouvelle valeur, d’en conserver, sous forme de filés, l’ancienne valeur capital. Elles provoquèrent en outre la reproduction de la laine sur une échelle progressive.

C’est la propriété naturelle du travail qu’en créant de nouvelles valeurs, il conserve les anciennes. A mesure donc que ses moyens de production augmentent d’efficacité, de masse et de valeur, c’est à dire, à mesure que le mouvement ascendant de sa puissance productive accélère l’accumulation, le travail conserve et éternise, sous des formes toujours nouvelles, une ancienne valeur capital toujours grossissante [15]. Mais, dans le système du salariat, cette faculté naturelle du travail prend la fausse apparence d’une propriété qui est inhérente au capital et l’éternise ; de même les forces collectives du travail combiné se déguisent en autant de qualités occultes du capital, et l’appropriation continue de surtravail par le capital tourne au miracle, toujours renaissant, de ses vertus prolifiques.

Cette partie du capital constant qui s’avance sous forme d’outillage et qu’Adam Smith a nommée « capital fixe », fonctionne toujours en entier dans les procès de production périodiques, tandis qu’au contraire, ne s’usant que peu à peu, elle ne transmet sa valeur que par fractions aux marchandises qu’elle aide à confectionner successivement. Véritable gradimètre du progrès des forces productives, son accroissement amène une différence de grandeur de plus en plus considérable entre la totalité du capital actuellement employé et la fraction qui s’en consommé d’un seul coup. Qu’on compare, par exemple, la valeur des chemins de fer européens quotidiennement exploités à la somme de valeur qu’ils perdent par leur usage quotidien ! Or, ces moyens, créés par l’homme, rendent des services gratuits tout comme les forces naturelles, l’eau, la vapeur, l’électricité, etc., et ils les rendent en proportion des effets utiles qu’ils contribuent à produire sans augmentation de frais. Ces services gratuits du travail d’autrefois, saisi et vivifié par le travail d’aujourd’hui, s’accumulent donc avec le développement des forces productives et l’accumulation de capital qui l’accompagne.

Parce que le travail passé des travailleurs A, B, C, etc., figure dans le système capitaliste comme l’actif du non travailleur X, etc., bourgeois et économistes de verser à tout propos des torrents de larmes et d’éloges sur les opérations de la grâce de ce travail défunt, auquel Mac Culloch, le génie écossais, décerne même des droits à un salaire à part, vulgairement nommé profit, intérêt, etc [16]. Ainsi le concours de plus en plus puissant que, sous forme d’outillage, le travail passé apporte au travail vivant, est attribué par ces sages non à l’ouvrier qui a fait l’œuvre, mais au capitaliste qui se l’est appropriée. A leur point de vue, l’instrument de travail et son caractère de capital qui lui est imprimé par le milieu social actuel ne peuvent pas plus se séparer que le travailleur lui-même, dans la pensée du planteur de la Géorgie, ne pouvait se séparer de son caractère d’esclave.

Parmi les circonstances qui, indépendamment du partage proportionnel de la plus-value en revenu et en capital, influent fortement sur l’étendue de l’accumulation, il faut enfin signaler la grandeur du capital avancé.

Étant donné le degré d’exploitation de la force ouvrière, la masse de la plus-value se détermine par le nombre des ouvriers simultanément exploités, et celui-ci correspond, quoique dans des proportions changeantes, à la grandeur du capital. Plus le capital grossit donc, au moyen d’accumulations successives, plus grossit aussi la valeur à diviser en fonds de consommation et en fonds d’accumulation ultérieure. En outre, tous les ressorts de la production jouent d’autant plus énergiquement que son échelle s’élargit avec la masse du capital avancé.

Notes

[1] Accélérer l’accumulation par un développement supérieur des pouvoirs productifs du travail et l’accélérer par une plus grande exploitation du travailleur, ce sont là deux procédés tout à fait différents que confondent souvent les économistes.

Par exemple, Ricardo dit : « Dans des sociétés différentes ou dans les phases différentes d’une même société, l’accumulation du capital ou des moyens d’employer le travail est plus ou moins rapide, et doit dans tous les cas dépendre des pouvoirs productifs du travail. En général, les pouvoirs productifs du travail atteignent leur maximum là où le sol fertile surabonde. » Ce qu’un autre économiste commente ainsi : « Les pouvoirs productifs du travail signifient ils, dans cet aphorisme, la petitesse de la quote-part de chaque produit dévolue à ceux là qui le fournissent par leur travail manuel ? Alors la proposition est tautologique, car la partie restante est le fonds que son possesseur, si tel est son plaisir, peut accumuler. Mais ce n’est pas généralement le cas dans les pays les plus fertiles. » (Observations on certain verbal disputes in Pol. Econ., p. 74, 75.)

[2] J. St. Mill : Essays on some unsettled questions of Pol. Econ. Lond., 1814, p. 90.

[3] « An Essay on Trade and Commerce. » Lond., 1770, p. 44. Le Times publiait, en décembre 1866 et en janvier 1867, de véritables épanchements de cœur de la part de propriétaires de mines anglais. Ces Messieurs dépeignaient la situation prospère et enviable des mineurs belges, qui ne demandaient et ne recevaient rien de plus que ce qu’il leur fallait strictement pour vivre pour leurs « maîtres ». Ceux-ci ne tardèrent pas à répondre à ces félicitations par la grève de Marchiennes, étouffée à coups de fusil.

[4] L. c., p. 46.

[5] Le fabricant du Northamptonshire commet ici une fraude pieuse que son émotion rend excusable. Il feint de comparer l’ouvrier manufacturier d’Angleterre à celui de France, mais ce qu’il nous dépeint dans les paroles citées, c’est, comme il l’avoue plus tard, la condition des ouvriers agricoles français.

[6] L. c., p. 70.

[7] Times, 3 sept. 1873.

[8] Benjamin Thompson : « Essays political, economical and philosophical, etc. » (3 vol. Lond., 1796 1802.) Bien entendu, nous n’avons affaire ici qu’à la partie économique de ces « Essais ». Quant aux recherches de Thompson sur la chaleur, etc., leur mérite est aujourd’hui généralement reconnu. Dans son ouvrage : « The state of the poor, etc., » Sir F. M. Eden fait valoir chaleureusement les vertus de cette soupe à la Rumford et la recommande surtout aux directeurs des workhouses. Il réprimande les ouvriers anglais, leur donnant à entendre « qu’en Ecosse bon nombre de familles se passent de froment, de seigle et de viande, et n’ont, pendant des mois entiers, d’autre nourriture que du gruau d’avoine et de la farine d’orge mêlée avec de l’eau et du sel, ce qui ne les empêche pas de vivre très convenablement (to live very comfortably too). » (L.c., t. I liv. Il, ch. II). Au XIX° siècle, il ne manque pas de gens de cet avis. « Les ouvriers anglais », dit, par exemple, Charles R. Parry, « ne veulent manger aucun mélange de grains d’espèce inférieure. En Ecosse, où l’éducation est meilleure, ce préjugé est inconnu. » (The question of the necessity of the existing corn laws considered. Lond., 1816, p. 69.) Le même Parry se plaint néanmoins de ce que l’ouvrier anglais « soit maintenant (1815) placé dans une position bien inférieure à celle qu’il occupait » à l’époque édénique (1797).

[9] Les rapports de la dernière commission d’enquête parlementaire sur la falsification de denrées prouvent qu’en Angleterre la falsification des médicaments forme non l’exception, mais la règle. L’analyse de trente-quatre échantillons d’opium, achetés chez autant de pharmaciens, donne, par exemple, ce résultat que trente et un étaient falsifiés au moyen de la farine de froment, de l’écale de pavot, de la gomme, de la terre glaise, du sable, etc. La plupart ne contenaient pas un atome de morphine.

[10] B. G. Newnham (bannister at law) : A Review of the Evidence before the committees of the two Houses of Parliament on the Cornlaws. Lond., 1815, p. 20, note.

[11] L. c.

[12] Ch. H. Parry, l. c., p. 78. De leur côté, les propriétaires fonciers ne s’indemnisèrent pas seulement pour la guerre antijacobine qu’ils faisaient au nom de l’Angleterre. En dix-huit ans, « leurs rentes montèrent au double, triple, quadruple, et, dans certains cas exceptionnels, au sextuple ». (L. c., p. 100, 101.)

[13] Nous entendons par « outillage » l’ensemble des moyens de travail, machines, appareils, instruments, bâtiments, constructions, voies de transport et de communication, etc.

[14] F. Engels : Loge der arbeitenden Klasse in England (p. 20).

[15] Faute d’une analyse exacte du procès de production et de valorisation, l’économie politique classique n’a jamais bien apprécié cet élément important de l’accumulation. « Quelle que soit la variation des forces productives », dit Ricardo, par exemple, « un million d’hommes produit dans les fabriques toujours la même valeur. » Ceci est juste, si la durée et l’intensité de leur travail restent constantes. Néanmoins, la valeur de leur produit et l’étendue de leur accumulation varieront indéfiniment avec les variations successives de leurs forces productives. A propos de cette question, Ricardo a vainement essayé de faire comprendre à J. B. Say la différence qu’il y a entre valeur d’usage (wealth, richesse matérielle) et valeur d’échange.

Say lui répond : « Quant à la difficulté qu’élève M. Ricardo en disant que, par des procédés mieux entendus, un million de personnes peuvent produire deux fois, trois fois autant de richesses, sans produire plus de valeurs, cette difficulté n’en est pas une lorsque l’on considère, ainsi qu’on le doit, la production comme un échange dans lequel on donne les services productifs de son travail, de sa terre et de ses capitaux, pour obtenir des produits. C’est par le moyen de ces services productifs que nous acquérons tous les produits qui sont au monde Or... nous sommes d’autant plus riches, nos services productifs ont d’autant plus de valeur, qu’ils obtiennent dans l’échange appelé production, une plus grande quantité de choses utiles. » (J. B. Say : Lettres à M. Malthus. Paris, 1820, p. 168, 169.)

La « difficulté » dont Say s’acharne à donner la solution et qui n’existe que pour lui, revient à ceci : comment se fait il que le travail, à un degré de productivité supérieur, augmente les valeurs d’usage, tout en diminuant leur valeur d’échange ? Réponse : La difficulté disparaît dès qu’on baptise « ainsi qu’on le doit » la valeur d’usage, valeur d’échange. La valeur d’échange est certes une chose qui, de manière ou d’autre, a quelque rapport avec l’échange. Qu’on nomme donc la production un « échange », un échange du travail et des moyens de production contre le produit, et il devient clair comme le jour, que l’on obtiendra d’autant plus de valeur d’échange que la production fournira plus de valeurs d’usage. Par exemple : plus une journée de travail produira de chaussettes, plus le fabricant sera riche en chaussettes. Mais soudainement Say se rappelle la loi de l’offre et la demande, d’après laquelle, à ce qu’il paraît, une plus grande quantité de choses utiles et leur meilleur marché sont des termes synonymes. Il nous révèle donc que « le prix des chaussettes (lequel prix n’a évidemment rien de commun avec leur valeur d’échange) baissera, parce que la concurrence les oblige (les producteurs) de donner les produits pour ce qu’ils leur coûtent ». Mais d’où vient donc le profit du capitaliste, s’il est obligé de vendre les marchandises pour ce qu’elles lui coûtent ? Mais passons outre. Say arrive au bout du compte à cette conclusion : doublez la productivité du travail dans la fabrication des chaussettes, et dès lors chaque acheteur échangera contre le même équivalent deux paires de chaussettes au lieu d’une seule. Par malheur, ce résultat est exactement la proposition de Ricardo qu’il avait promis d’écraser. Après ce prodigieux effort de pensée, il apostrophe Malthus en ces termes modestes : « Telle est, Monsieur, la doctrine bien liée sans laquelle il est impossible, je le déclare, d’expliquer les plus grandes difficultés de l’économie politique et notamment comment il se peut qu’une nation soit plus riche lorsque ses produits diminuent de valeur, quoique la richesse soit de la valeur. » (L. c., p. 170.) Un économiste anglais remarque, à propos de ces tours de force, qui fourmillent dans les « Lettres » de Say : « Ces façons affectées et bavardes (those affected ways of talking) constituent en général ce qu’il plait à M. Say d’appeler sa doctrine, doctrine qu’il somme M. Malthus d’enseigner à Hertford, comme cela se fait déjà, à l’en croire, « dans plusieurs parties de l’Europe ». Il ajoute : « Si vous trouvez une physionomie de paradoxe à toutes ces propositions, voyez les choses qu’elles expriment, et j’ose croire qu’elles vous paraîtront fort simples et fort raisonnables. » Certes, et grâce au même procédé, elles paraîtront tout ce qu’on voudra, mais jamais ni originales ni importantes. » (An Inquiry into those Principles respecting the Nature of Demand, etc., p. 116, 110.)

[16] Mac Culloch avait pris un brevet d’invention pour « le salaire du travail passé » (wages of past labour), longtemps avant que Senior prît le sien pour « le salaire de l’abstinence ».

V. Le prétendu fonds de travail (Labour fund)

Les capitalistes, leurs co propriétaires, leurs hommes liges et leurs gouvernements gaspillent chaque année une partie considérable du produit net annuel. De plus, ils retiennent dans leurs fonds de consommation une foule d’objets d’user lent, propres à un emploi reproductif, et ils stérilisent à leur service personnel une foule de forces ouvrières. La quote-part de la richesse qui se capitalise n’est donc jamais aussi large qu’elle pourrait l’être Son rapport de grandeur vis-à-vis du total de la richesse sociale change avec tout changement survenu dans le partage de la plus-value en revenu personnel et en capital additionnel, et la proportion suivant laquelle se fait ce partage varie sans cesse sous l’influence de conjonctures auxquelles nous ne nous arrêterons pas ici. Il nous suffit d’avoir constaté qu’au lieu d’être une aliquote prédéterminée et fixe de la richesse sociale, le capital n’en est qu’une fraction variable et flottante.

Quant au capital déjà accumulé et mis en oeuvre, bien que sa valeur soit déterminée de même que la masse des marchandises dont il se compose, il ne représente point une force productrice constante, opérant d’une manière uniforme. Nous avons vu au contraire qu’il admet une grande latitude par rapport à l’intensité, l’efficacité et l’étendue de son action. En examinant les causes de ce phénomène nous nous étions placés au point de vue de la production, mais il ne faut pas oublier que les divers degrés de vitesse de la circulation concourent à leur tour à modifier considérablement l’action d’un capital donné. En dépit de ces faits, les économistes ont toujours été trop disposés à ne voir dans le capital qu’une portion prédéterminée de la richesse sociale, qu’une somme donnée de marchandises et de forces ouvrières opérant d’une manière à peu près uniforme. Mais Bentham, l’oracle philistin du XIX° siècle, a élevé ce préjugé au rang d’un dogme [1]. Bentham est parmi les philosophes ce que son compatriote Martin Tupper, est parmi les poètes. Le lieu commun raisonneur, voilà la philosophie de l’un et la poésie de l’autre [2].

Le dogme de la quantité fixe du capital social à chaque moment donné, non seulement vient se heurter contre les phénomènes les plus ordinaires de la production, tels que ses mouvements d’expansion et de contraction, mais il rend l’accumulation même à peu près incompréhensible [3]. Aussi n’a t il été mis en avant par Bentham et ses acolytes, les Mac Culloch, les Mill et tutti quanti, qu’avec une arrière pensée « utilitaire ». Ils l’appliquent de préférence à cette partie du capital qui s’échange entre la force ouvrière et qu’ils appellent indifféremment « fonds de salaires », « fonds du travail ». D’après eux, c’est là une fraction particulière de la richesse sociale, la valeur d’une certaine quantité de subsistances dont la nature pose à chaque moment les bornes fatales, que la classe travailleuse s’escrime vainement à franchir. La somme à distribuer parmi les salariés étant ainsi donnée, il s’ensuit que si la quote-part dévolue à chacun des partageants est trop petite, c’est parce que leur nombre est trop grand, et qu’en dernière analyse leur misère est un fait non de l’ordre social, mais de l’ordre naturel.

En premier lieu, les limites que le système capitaliste prescrit à la consommation du producteur ne sont « naturelles » que dans le milieu propre à ce système, de même que le fouet ne fonctionne comme aiguillon « naturel » du travail que dans le milieu esclavagiste. C’est en effet la nature de la production capitaliste que de limiter la part du producteur à ce qui est nécessaire pour l’entretien de sa force ouvrière, et d’octroyer le surplus de son produit au capitaliste. Il est encore de la nature de ce système que le produit net, qui échoit au capitaliste, soit aussi divisé par lui en revenu et en capital additionnel, tandis qu’il n’y a que des cas exceptionnels où le travailleur puisse augmenter son fonds de consommation en empiétant sur celui du non travailleur. « Le riche », dit Sismondi, « fait la loi au pauvre... car faisant lui-même le partage de la production annuelle, tout ce qu’il nomme revenu, il le garde pour le consommer lui-même ; tout ce qu’il nomme capital il le cède au pauvre pour que celui-ci en fasse son revenu [4]. » (Lisez : pour que celui-ci lui en fasse un revenu additionnel.) « Le produit du travail », dit J. St. Mill, « est aujourd’hui distribué en raison inverse du travail ; la plus grande part est pour ceux qui ne travaillent jamais ; puis les mieux partagés sont ceux dont le travail n’est presque que nominal, de sorte que de degré en degré la rétribution se rétrécit à mesure que le travail devient plus désagréable et plus pénible, si bien qu’enfin le labeur le plus fatigant, le plus exténuant, ne peut pas même compter avec certitude sur l’acquisition des choses les plus nécessaires à la vie [5]. »

Ce qu’il aurait donc fallu prouver avant tout, c’était que, malgré son origine toute récente, le mode capitaliste de la production sociale en est néanmoins le mode immuable et « naturel ». Mais, même dans les données du système capitaliste, il est faux que le « fonds de salaire » soit prédéterminé ou par la grandeur de la richesse sociale ou par celle du capital social.

Le capital social n’étant qu’une fraction variable et flottante de la richesse sociale, le fonds de salaire, qui n’est qu’une quote-part de ce capital, ne saurait être une quote-part fixe et prédéterminée de la richesse sociale : de l’autre côté, la grandeur relative du fonds de salaire dépend de la proportion suivant laquelle le capital social se divise en capital constant et en capital variable, et cette proportion, comme nous l’avons déjà vu et comme nous l’exposerons encore plus en détail dans les chapitres suivants, ne reste pas la même durant le cours de l’accumulation.

Un exemple de la tautologie absurde à laquelle aboutit la doctrine de la quantité fixe du fonds de salaire nous est fourni par le professeur Fawcett.

« Le capital circulant d’un pays », dit il « est son fonds d’entretien du travail. Pour calculer le salaire moyen qu’obtient l’ouvrier, il suffit donc de diviser tout simplement ce capital par le chiffre de la population ouvrière [6] », c’est à dire que l’on commence par additionner les salaires individuels actuellement payés pour affirmer ensuite que cette addition donne la valeur « du fonds de salaire ». Puis on divise cette somme, non par le nombre des ouvriers employés, mais par celui de toute la population ouvrière, et l’on découvre ainsi combien il en peut tomber sur chaque tête ! La belle finesse !

Cependant, sans reprendre haleine, M. Fawcett continue : « La richesse totale, annuellement accumulée en Angleterre, se divise en deux parties : l’une est employée chez nous à l’entretien de notre propre industrie ; l’autre est exportée dans d’autres pays... La partie employée dans notre industrie ne forme pas une portion importante de la richesse annuellement accumulée dans ce pays [7]. »

Aussi la plus grande partie du produit net, annuellement croissant, se capitalisera non en Angleterre, mais à l’étranger. Elle échappe donc à l’ouvrier anglais sans compensation aucune. Mais, en même temps que ce capital surnuméraire, n’exporterait-on pas aussi par hasard une bonne partie du fonds assigné au travail anglais par la Providence et par Bentham [8] ?

Notes

[1] V. p. ex. « J. Bentham : Théorie des Peines et des Récompenses », trad. p. Ed. Dumont, 3° éd. Paris, 1826.

[2] Jérémie Bentham est un phénomène anglais. Dans aucun pays, à aucune époque, personne, pas même le philosophe allemand Christian Wolf, n’a tiré autant de parti du lieu commun. Il ne s’y plaît pas seulement, il s’y pavane. Le fameux principe d’utilité n’est pas de son invention. Il n’a fait que reproduire sans esprit l’esprit d’Helvétius et d’autres écrivains français du XVIII° siècle. Pour savoir, par exemple, ce qui est utile à un chien, il faut étudier la nature canine, mais on ne saurait déduire cette nature elle-même du principe d’utilité. Si l’on veut faire de ce principe le critérium suprême des mouvements et des rapports humains, il s’agit d’abord d’approfondir la nature humaine en général et d’en saisir ensuite les modifications propres à chaque époque historique. Bentham ne s’embarrasse pas de si peu. Le plus sèchement et le plus naïvement du monde, il pose comme homme type le petit bourgeois moderne, l’épicier, et spécialement l’épicier anglais. Tout ce qui va à ce drôle d’homme-modèle et à son monde est déclaré utile en soi et par soi. C’est à cette aune qu’il mesure le passé, le présent et l’avenir. La religion chrétienne par exemple est utile. Pourquoi ? Parce qu’elle réprouve au point de vue religieux les mêmes méfaits que le Code pénal réprime au point de vue juridique. La critique littéraire au contraire, est nuisible, car c’est un vrai trouble-fête pour les honnêtes gens qui savourent la prose rimée de Martin Tupper. C’est avec de tels matériaux que Bentham, qui avait pris pour devise : nulla dies sine linea, a empilé des montagnes de volumes. C’est la sottise bourgeoise poussée jusqu’au génie.

[3] « Les économistes politiques sont trop enclins à traiter une certaine quantité de capital et un nombre donné de travailleurs comme des instrument de production d’une efficacité uniforme et d’une intensité d’action à peu près constante... Ceux qui soutiennent que les marchandises sont les seuls agents de la production prouvent qu’en général la production ne peut être étendue, car pour l’étendre il faudrait qu’on eût préalablement augmenté les subsistances, les matières premières et les outils, ce qui revient à dire qu’aucun accroissement de la production ne peut avoir lieu sans son accroissement préalable, ou, en d’autres termes, que tout accroissement est impossible. » (S. Bailey : Money and its vicissitudes, p. 26 et 70.)

[4] Sismondi, l. c., p. 107, 108.

[5] J. St. Mill : « Principles of Pol. Economy. »

[6] H. Fawcett : Prof. of Pol. Econ. at Cambridge : « The Economic Position ofthe British Labourer. » London, 1865, p. 120.

[7] L. c., p. 123, 124.

[8] On pourrait dire que ce n’est pas seulement du capital que l’on exporte de l’Angleterre, mais encore des ouvriers, sous forme d’émigration. Dans le texte, bien entendu, il n’est point question du pécule des émigrants, dont une grande partie se compose d’ailleurs de fils de fermiers et de membres des classes supérieures. Le capital surnuméraire transporté chaque année de l’Angleterre à l’étranger pour y être placé à intérêts, est bien plus considérable par rapport à l’accumulation annuelle que ne l’est l’émigration annuelle par rapport à l’accroissement annuel de la population.

Loi générale de l’accumulation capitaliste I. - La composition du capital restant la même, le progrès de l’accumulation tend à faire monter le taux des salaires

Nous avons maintenant à traiter de l’influence que l’accroissement du capital exerce sur le sort de la classe ouvrière. La donnée la plus importante pour la solution de ce problème, c’est la composition du capital et les changements qu’elle subit dans le progrès de l’accumulation.

La composition du capital se présente à un double point de vue. Sous le rapport de la valeur, elle est déterminée par la proportion suivant laquelle le capital se décompose en partie constante (la valeur des moyens de production) et partie variable (la valeur de la force ouvrière, la somme des salaires). Sous le rapport de sa matière, telle qu’elle fonctionne dans le procès de production, tout capital consiste en moyens de production et en force ouvrière agissante, et sa composition est déterminée par la proportion qu’il y a entre la masse des moyens de production employés et la quantité de travail nécessaire pour les mettre en oeuvre La première composition du capital est la composition-valeur, la deuxième la composition technique. Enfin, pour exprimer le lien intime qu’il y a entre l’une et l’autre, nous appellerons composition organique du capital sa composition-valeur, en tant qu’elle dépend de sa composition technique, et que, par conséquent, les changements survenus dans celle­ci se réfléchissent dans celle-là. Quand nous parlons en général de la composition du capital, il s’agit toujours de sa composition organique.

Les capitaux nombreux placés dans une même branche de production et fonctionnant entre les mains d’une multitude de capitalistes, indépendants les uns des autres, diffèrent plus ou moins de composition, mais la moyenne de leurs compositions particulières constitue la composition du capital total consacré à cette branche de production. D’une branche de production à l’autre, la composition moyenne du capital varie grandement, mais la moyenne de toutes ces compositions moyennes constitue la composition du capital social employé dans un pays, et c’est de celle-là qu’il s’agit en dernier lieu dans les recherches suivantes.

Après ces remarques préliminaires, revenons à l’accumulation capitaliste.

L’accroissement du capital renferme l’accroissement de sa partie variable. En d’autres termes : une quote-part de la plus-value capitalisée doit s’avancer en salaires. Supposé donc que la composition du capital reste la même, la demande de travail marchera de front avec l’accumulation, et la partie variable du capital augmentera au moins dans la même proportion que sa masse totale.

Dans ces données, le progrès constant de l’accumulation doit même, tôt ou tard, amener une hausse graduelle des salaires. En effet, une partie de la plus-value, ce fruit annuel, vient annuellement s’adjoindre au capital acquis ; puis cet incrément annuel grossit lui-même à mesure que le capital fonctionnant s’enfle davantage ; enfin, si des circonstances exceptionnellement favorables - l’ouverture de nouveaux marchés au-dehors, de nouvelles sphères de placement à l’intérieur, etc. -viennent à l’aiguillonner, la passion du gain jettera brusquement de plus fortes portions du produit net dans le fonds de la reproduction pour en dilater encore l’échelle

De tout cela il résulte que chaque année fournira de l’emploi pour un nombre de salariés supérieur à celui de l’année précédente, et qu’à un moment donné les besoins de l’accumulation commenceront à dépasser l’offre ordinaire de travail. Dès lors le taux des salaires doit suivre un mouvement ascendant. Ce fut en Angleterre, pendant presque tout le XV°siècle et dans la première moitié du XVIII° un sujet de lamentations continuelles.

Cependant les circonstances plus ou moins favorables au milieu desquelles la classe ouvrière se reproduit et se multiplie ne changent rien au caractère fondamental de la reproduction capitaliste. De même que la reproduction simple ramène constamment le même rapport social - capitalisme et salariat ainsi l’accumulation ne fait que reproduire ce rapport sur une échelle également progressive, avec plus de capitalistes (ou de plus gros capitalistes) d’un côté, plus de salariés de l’autre. La reproduction du capital renferme celle de son grand instrument de mise en valeur, la force de travail. Accumulation du capital est donc en même temps accroissement du prolétariat [1].

Cette identité - de deux termes opposés en apparence Adam Smith, Ricardo et autres l’ont si bien saisie, que pour eux l’accumulation du capital n’est même autre chose que la consommation par des travailleurs productifs de toute la partie capitalisée du produit net, ou ce qui revient au même, sa conversion en un supplément de prolétaires.

Déjà en 1696, John Bellers s’écrie :

« Si quelqu’un avait cent mille arpents de terre, et autant de livres d’argent, et autant de bétail, que serait cet homme riche sans le travailleur, sinon un simple travailleur ? Et puisque ce sont les travailleurs qui font les riches, plus il y a des premiers, plus il y aura des autres... le travail du pauvre étant la mine du riche [2]. »

De même Bertrand de Mandeville enseigne, au commencement du XVIII° siècle :

« Là où la propriété est suffisamment protégée, il serait plus facile de vivre sans argent que sans pauvres, car qui ferait le travail ?... s’il ne faut donc pas affamer les travailleurs, il ne faut pas non plus leur donner tant qu’il vaille la peine de thésauriser. Si çà et là, en se serrant le ventre et à force d’une application extraordinaire, quelque individu de la classe infime s’élève au-dessus de sa condition, personne ne doit l’en empêcher. Au contraire, on ne saurait nier que mener une vie frugale soit la conduite la plus sage pour chaque particulier, pour chaque famille prise à part, mais ce n’en est pas moins l’intérêt de toutes les nations riches que la plus grande partie des pauvres ne reste jamais inactive et dépense néanmoins toujours sa recette... Ceux qui gagnent leur vie par un labeur quotidien n’ont d’autre aiguillon à se rendre serviables que leurs besoins qu’il est prudent de soulager, mais que ce serait folie de vouloir guérir. La seule chose qui puisse rendre l’homme de peine laborieux, c’est un salaire modéré. Suivant son tempérament un salaire trop bas le décourage ou le désespère, un salaire trop élevé le rend insolent ou paresseux... Il résulte de ce qui précède que, dans une nation libre où l’esclavage est interdit, la richesse la plus sûre consiste dans la multitude des pauvres laborieux. Outre qu’ils sont une source intarissable de recrutement pour la flotte et l’armée, sans eux il n’y aurait pas de jouissance possible et aucun pays ne saurait tirer profit de ses produits naturels. Pour que la société -(qui évidemment se compose des non-travailleurs) soit heureuse -et le peuple content même de son sort pénible, il faut que la grande majorité reste aussi ignorante que pauvre, Les connaissances développent et multiplient nos désirs, et moins un homme désire plus ses besoins sont faciles à satisfaire [3]. »

Ce que Mandeville, écrivain courageux et forte tête, ne pouvait pas encore apercevoir, c’est que le mécanisme de l’accumulation augmente, avec le capital, la masse des « pauvres laborieux », c’est-à-dire des salariés convertissant leurs forces ouvrières en force vitale du capital et restant ainsi, bon gré, mal gré, serfs de leur propre produit incarné dans la personne du capitaliste.

Sur cet état de dépendance, comme une des nécessités reconnues du système capitaliste, Sir F. M. Eden remarque, dans son ouvrage sur la Situation des pauvres ou histoire de la classe laborieuse en Angleterre :

« Notre zone exige du travail pour la satisfaction des besoins, et c’est pourquoi il faut qu’au moins une partie de la société travaille sans relàche... Il en est qui ne travaillent pas et qui néanmoins disposent à leur gré des produits de l’industrie. Mais ces propriétaires ne doivent cette faveur qu’à la civilisation et à l’ordre établi, ils sont créés par les institutions civiles. » Eden aurait dû se demander : Qu’est-ce qui crée les institutions civiles ?

Mais de son point de vue, celui de l’illusion juridique, il ne considère pas la loi comme un produit des rapports matériels de la production, mais au contraire ces rapports comme un produit de la loi. Linguet a renversé d’un seul mot l’échafaudage illusoire de « l’esprit des lois » de Montesquieu : « L’esprit des lois, a-t-il dit, c’est la propriété. » Mais laissons continuer Eden :

« Celles-ci (les institutions civiles) ont reconnu, en effet, que l’on peut s’approprier les fruits du travail autrement que par le travail. Les gens de fortune indépendante doivent cette fortune presque entièrement au travail d’autrui et non à leur propre capacité, qui ne diffère en rien de celle des autres. Ce n’est pas la possession de tant de terre ou de tant d’argent, c’est le pouvoir de disposer du travail (« the command of labour ») qui distingue les riches des pauvres... Ce qui convient aux pauvres, ce n’est pas une condition servile et abjecte, mais un état de dépendance aisée et libérale (« a state of easy and liberal dependence ») ; et ce qu’il faut aux gens nantis, c’est une influence, une autorité suffisante sur ceux qui travaillent pour eux... Un pareil état de dépendance, comme l’avouera tout connaisseur de la nature humaine, est indispensable au confort des travailleurs eux_mêmes [4]. » Sir F. M. Eden, soit dit en passant, est le seul disciple d’Adam Smith qui, au XVIII° siècle, ait produit une œuvre remarquable [5].

Dans l’état de l’accumulation, tel que nous venons de le supposer, et c’est son état le plus propice aux ouvriers, leur dépendance revêt des formes tolérables, ou, comme dit Eden, des formes « aisées et libérales ». Au lieu de gagner en intensité, l’exploitation et la domination capitalistes gagnent simplement en extension à mesure que s’accroît le capital, et avec lui le nombre de ses sujets. Alors il revient à ceux-ci, sous forme de payement, une plus forte portion de leur propre produit net, toujours grossissant et progressivement capitalisé, en sorte qu’ils se trouvent à même d’élargir le cercle de leurs jouissances, de se mieux nourrir, vêtir, meubler, etc., et de former de petites réserves d’ai gent. Mais si un meilleur traitement, une nourriture plus abondante, des vêtements plus propres et un surcroît de pécule ne font pas tomber les chaînes de l’esclavage, il en est de même de celles du salariat. Le mouvement ascendant imprimé aux prix du travail par l’accumulation du capital prouve, au contraire, que la chaîne d’or, à laquelle le capitaliste tient le salarié rivé et que celui-ci ne cesse de forger, s’est déjà assez allongée pour permettre un relâchement de tension.

Dans les controverses économiques sur ce sujet, on a oublié le point principal : le caractère spécifique de la production capitaliste. Là, en effet, la force ouvrière ne s’achète pas dans le but de satisfaire directement, par son service ou son produit, les besoins personnels de l’acheteur. Ce que celui-ci se propose, c’est de s’enrichir en faisant valoir son capital, en produisant des marchandises où il fixe plus de travail qu’il n’en paye et dont la vente réalise donc une portion de valeur qui ne lui a rien coûté. Fabriquer de la plus-value, telle est la loi absolue de ce mode de production. La force ouvrière ne reste donc vendable qu’autant qu’elle conserve les moyens de production comme capital, qu’elle reproduit son propre équivalent comme capital et qu’elle crée au capitaliste, par-dessus le marché, et un fonds de consommation et un surplus de capital. Qu’elles soient peu ou prou favorables, les conditions de la vente de la force ouvrière impliquent la nécessité de sa revente continue et la reproduction progressive de la richesse capitaliste. Il est de la nature du salaire de mettre toujours en mouvement un certain quantum de travail gratuit. L’augmentation du salaire n’indique donc au mieux qu’une diminution relative du travail gratuit que doit fournir l’ouvrier ; mais cette diminution ne peut jamais aller loin pour porter préjudice au système capitaliste.

Dans nos données, le taux des salaires s’est élevé grâce à un accroissement du capital supérieur à celui du travail offert. Il n’y a qu’une alternative :

Ou les salaires continuent à monter, puisque leur hausse n’empiète point sur le progrès de l’accumulation, ce qui n’a rien de merveilleux, « car, dit Adam Smith, après que les profits ont baissé, les capitaux n’en augmentent pas moins ; ils continuent même à augmenter bien plus vite qu’auparavant... Un gros capital, quoique avec de petits profits, augmente, en général, plus promptement qu’un petit capital avec des gros profits [6] ». Alors il est évident que la diminution du travail gratuit des ouvriers n’empêche en rien le capital d’étendre sa sphère de domination. Ce mouvement, au contraire, accoutume le travailleur à voir sa seule chance de salut dans l’enrichissement de son maître.

Ou bien, émoussant l’aiguillon du gain, la hausse progressive des salaires commence à retarder la marche de l’accumulation qui va en diminuant, mais cette diminution même en fait disparaître la cause première, à savoir l’excès en capital comparé à l’offre de travail. Dès lors le taux du salaire retombe à un niveau conforme aux besoins de la mise en valeur du capital, niveau qui peut être supérieur, égal ou inférieur à ce qu’il était au moment où la hausse des salaires eut lieu. De cette manière, le mécanisme de la production capitaliste écarte spontanément les obstacles qu’il lui arrive parfois de créer.

Il faut bien saisir le lien entre les mouvements du capital en voie d’accumulation et les vicissitudes corrélatives qui surviennent dans le taux des salaires.

Tantôt c’est un excès en capital, provenant de l’accumulation accélérée, qui rend le travail offert relativement insuffisant et tend par conséquent à en élever le prix. Tantôt c’est un ralentissement de l’accumulation qui rend le travail offert relativement surabondant et en déprime le prix.

Le mouvement d’expansion et de contradiction du capital en voie d’accumulation produit donc alternativement l’insuffisance ou la surabondance relatives du travail offert, mais ce n’est ni un décroissement absolu ou proportionnel du chiffre de la population ouvrière qui rend le capital surabondant dans le premier cas, ni un accroissement absolu ou proportionnel du chiffre de la population ouvrière qui rend le capital insuffisant dans l’autre.

Nous rencontrons un phénomène tout à fait analogue dans les péripéties du cycle industriel. Quand vient la crise, les prix des marchandises subissent une baisse générale, et cette baisse se réfléchit dans une hausse de la valeur relative de l’argent. Par contre, quand la confiance renaît, les prix des marchandises subissent une hausse générale, et cette hausse se réfléchit dans une baisse de la valeur relative de l’argent, bien que dans les deux cas la valeur réelle de l’argent n’éprouve pas le moindre changement. Mais de même que l’école anglaise connue sous le nom de Currency School [7] dénature ces faits en attribuant l’exagération des prix à une surabondance et leur dépression à un manque d’argent, de même les économistes, prenant l’effet pour la cause, prétendent expliquer les vicissitudes de l’accumulation par le mouvement de la population ouvrière qui fournirait tantôt trop de bras et tantôt trop peu.

La loi de la production capitaliste ainsi métamorphosée en prétendue loi naturelle de la population, revient simplement à ceci :

Le rapport entre l’accumulation du capital et le taux de salaire n’est que le rapport entre le travail gratuit, converti en capital, et le supplément de travail payé qu’exige ce capital additionnel pour être mis en oeuvre. Ce n’est donc point du tout un rapport entre deux termes indépendants l’un de l’autre, à savoir, d’un côté, la grandeur du capital, et, de l’autre, le chiffre de la population ouvrière, mais ce n’est en dernière analyse qu’un rapport entre le travail gratuit et le travail payé de la même population ouvrière. Si le quantum de travail gratuit que la classe ouvrière rend, et que la classe capitaliste accumule, s’accroît assez rapidement pour que sa conversion en capital additionnel nécessite un supplément extraordinaire de travail payé, le salaire monte et, toutes autres circonstances restant les mêmes, le travail gratuit diminue proportionnellement. Mais, dès que cette diminution touche au point où le surtravail, qui nourrit le capital, ne paraît plus offert en quantité normale, une réaction survient, une moindre partie du revenu se capitalise, l’accumulation se ralentit et le mouvement ascendant du salaire subit un contrecoup. Le prix du travail ne peut donc jamais s’élever qu’entre des limites qui laissent intactes les bases du système capitaliste et en assurent la reproduction sur une échelle progressive [8].

Et comment en pourrait-il être autrement là où le travailleur n’existe que pour augmenter la richesse d’autrui, créée par lui ? Ainsi que, dans le monde religieux, l’homme est dominé par l’œuvre de son cerveau, il l’est, dans le monde capitaliste, par l’œuvre de sa main [9].

Notes

[1] Karl Marx, l. c. - « A égalité d’oppression des masses, plus un pays a de prolétaires et plus il est riche. » (Colins : L’économie politique, source des révolutions et des utopies prétendues socialistes, Paris, 1754, III, p. 33 1.) - En économie politique il faut entendre par prolétaire le salarié qui produit le capital et le fait fructifier, et que M. Capital, comme l’appelle Pecqueur, jette sur le pavé dès qu’il n’en a plus besoin. Quant au « prolétaire maladif de la forêt primitive », ce n’est qu’une agréable fantaisie Roscherienne. L’habitant de la forêt primitive est aussi le propriétaire d’icelle, et il en use à son égard aussi librement que l’orang-outang lui-même. Ce n’est donc pas un prolétaire. Il faudrait pour cela qu’au lieu d’exploiter la forêt, il fut exploité par elle. Pour ce qui est de son état de santé, il peut soutenir la comparaison, non seulement avec celui du prolétaire moderne, mais encore avec celui des notabilités syphilitiques et scrofuleuses. Après cela, par « forêt primitive » M. le professeur entend sans doute ses landes natales de Lunèbourg.

[2] John Bellers, l. c., p. 2.

[3] B. de Mandeville : « The fable of the Bees », 5° édition, Lond., 1728, Remarks, p. 212, 213, 328. - « Une vie sobre, un travail incessant ; tel est pour le pauvre le chemin du bonheur matériel (l’auteur entend par « bonheur matériel » la plus longue journée de travail possible et le minimum possible de subsistances) et c’est en même temps le chemin de la richesse pour l’Etat (I’Etat, c’est-à-dire les propriétaires fonciers, les capitalistes et leurs agents et dignitaires gouvernementaux). » (An Essay on Trade and Commerce. Lond., 1770, p. 54)

[4] Eden, l. c., t. I, l. 1, ch. 1 et préface.

[5] On m’objectera peut-être « l’Essai sur la Population », publié en 1798, mais dans sa première forme ce livre de Malthus n’est qu’une déclamation d’écolier sur des textes empruntés à De Foc ; Franklin, Wallace, Sir James Stewart, Townsend, etc. Il n’y a ni une recherche ni une idée du cru de l’auteur. La grande sensation que fit ce pamphlet juvénile n’était due qu’à l’esprit de parti. La Révolution française avait trouvé des défenseurs chaleureux de l’autre côté de la Manche, et « le principe de population », peu à peu élaboré dans le XVIII° siècle, puis, au milieu d’une grande crise sociale, annoncé à coups de grosse caisse comme l’antidote infaillible des doctrines de Condorcet, etc., fut bruyamment acclamé par l’oligarchie anglaise comme l’éteignoir de toutes les aspirations au progrès humain. Malthus, tout étonné de son succès, se mit dès lors à fourrer sans cesse dans l’ancien cadre de nouveaux matériaux superficiellement compilés. - A l’origine l’économie politique a été cultivée par des philosophes comme Hobbes, Locke, Hume, par des gens d’affaires et des hommes d’Etat tels que Thomas Morus, Temple, Sully, de Witt, North, Law, Vanderlint, Cantillon, Franklin et, avec le plus grand succès, par des médecins comme Petty, Barbon, Mandeville, Quesnay, etc. Vers le milieu du XVIll° siècle le pasteur Tucker, un économiste distingué pour son époque, se croit encore obligé de s’excuser de ce qu’un homme de sa sainte profession se mêle des choses de Mammon. Puis les pasteurs protestants s’établissent d ans l’économie politique, à l’enseigne du « principe de population », et alors ils y pullulent. A part le moine vénitien Ortes, écrivain spirituel et original, la plupart des docteurs ès population sont des ministres protestants. Citons par exemple Bruckner qui dans sa « Théorie du système animal », Leyde, 1767, a devancé toute la théorie moderne de la population, le « révérend » Wallace, le « révérend » Townsend, le « révérend » Malthus, et son disciple, l’archi-révérend Th. Chalmers. Malthus, quoique ministre de la Haute Eglise anglicane, avait au moins fait vœu de célibat comme socius (fellow) de l’Université de Cambridge : « Socios collegiorum maritos esse non permittimus, sed statim postquam quis uxorem, duxerit, socius collegil desinat esse. » >(Reports of Cambridge University Cornission, p. 172.) En général, après avoir secoué le joug du célibat catholique, les ministres protestants revendiquèrent comme leur mission spéciale l’accomplissement du précepte de la Bible : « Croissez et multipliez », ce qui ne les empêche pas de prêcher en même temps aux ouvriers « le principe de population ». Ils ont presque monopolisé ce point de doctrine chatouilleux, ce travestissement économique du péché originel, cette pomme d’Adam, « le pressant appétit » et les obstacles qui tendent à émousser les flèches de Cupidon (« the checks which tend to blunt the shafts of Cupid ») comme dit gaiement le « révérend » Townsend. On dirait que Petty pressentît ces bousilleurs, lorsqu’il écrivait : « La religion fleurit surtout là où les prêtres subissent le plus de macérations, de même que la loi là où les avocats crèvent de faim », mais, si les pasteurs protestants persistent à ne vouloir ni obéir à l’apôtre saint Paul, ni mortifier leur chair par le célibat, qu’ils prennent au moins garde de ne pas engendrer plus de ministres que les bénéfices disponibles n’en comportent. « S’il n’y a que douze mille bénéfices en Angleterre, il est dangereux d’engendrer vingt-quatre mille ministres (« it will not be safe to breed twenty-four thousand ministers »), car les douze mille sans-cure chercheront toujours à gagner leur vie, et pour arriver à cette fin ils ne trouveront pas de meilleur moyen que de courir parmi le peuple et de lui persuader que les douze mille bénéficiaires empoisonnent les âmes et les affament, et les éloignent du vrai sentier qui mène au ciel. » (William Petty : A Treatise on taxes and contributions, Lond., 1667, p. 57.) A l’instar de Petty, Adam Smith fut détesté par la prêtraille. >On en peut juger par un écrit intitulé « A letter to A. Smith, L. L. D. On the Life, Death and Philosophy of his Friend David Hume. By one of the People called Christians », 4° éd. Oxford, 1784. L’auteur de ce pamphlet, docteur Horne, évêque anglican de Norwich, sermonne A. Smith pour avoir publié une lettre à M. Strahan où « il embaume son ami David » (Hume), où il raconte au monde que « sur son lit de mort Hume s’amusait à lire Lucien et à jouer au whist »’ et OÙ il pousse l’impudence jusqu’à avouer : « J’ai tou­jours considéré Hume aussi bien pendant sa vie qu’après sa mort comme aussi près de l’idéal d’un sage parfait et d’un homme vertueux que le comporte la faiblesse de la nature humaine. » L’évêque courroucé s’écrie : « Convient-il donc, monsieur, de nous présenter comme parfaitement sage et vertueux le caractère et la conduite d’un homme, possédé d’une antipathie si incurable contre tout ce qui porte le nom de religion qu’il tourmentait son esprit pour effacer ce nom même de la mémoire des hommes ?... Mais ne vous laissez pas décourager, amis de la vérité, l’athéisme n’en a pas pour longtemps... Vous (A. Smith) avez eu l’atroce perversité (the atrocious wickedness) de propager l’athéisme dans le pays (notamment par la Théorie des Sentiments Moraux)... Nous connaissons vos ruses, maître docteur ! ce n’est pas l’intention qui vous manque, mais vous comptez cette fois sans votre hôte. Vous voulez nous faire croire par l’exemple de David Hume, Esquire, qu’il n’y a pas d’autre cordial pour un esprit abattu, pas d’autre contre-poison contre la crainte de la mort que l’athéisme... Riez donc sur les ruines de Babylone, et félicitez Pharaon, le scélérat endurci ! » (L. c., p. 8, 17, 21, 22.) - Un autre anglican orthodoxe qui avait fréquenté les cours d’Adam Smith, nous raconte à l’occasion de sa mort : « L’amitié de Smith pour Hume l’a empêché d’être chrétien Il croyait Hume sur parole, Hume lui aurait dit que la lune est un fromage vert qu’il l’aurait cru. C’est pourquoi il a cru aussi sur parole qu’il n’y avait ni Dieu ni miracle... Dans ses principes politiques il frisait le républicanisme. » (« The Bee, By James Anderson », Edimb., 1791-93.) - Enfin le « révérend » Th. Chalmers soupçonne Adam Smith d’avoir inventé la catégorie des « travailleurs improductifs » tout exprès pour les ministres protestants, malgré leur travail fructifère dans la vigne du Seigneur.

[6] A. Smith, l. c., t. II, p. 189.

[7] V. sur les sophismes de cette école : Karl Marx, Zur Kritik der politischen Œkonomie, p. 165, 299.

[8] « Les ouvriers industriels et les ouvriers agricoles se heurtent contre la même limite par rapport à leur occupation, savoir la possibilité pour l’entrepreneur de tirer un certain profit du produit de leur travail... Dès que leur salaire s’élève autant que le gain du maître tombe au-dessous du profit moyen, il cesse de les occuper ou ne consent à les occuper qu’à la condition qu’ils acceptent une réduction de salaire. John Wade, l. c., p. 241.

[9] « Si nous revenons maintenant à notre première étude, où il a été démontré... que le capital lui-même n’est que le résultat du travail humain, il semble tout à fait incompréhensible que l’homme puisse tomber sous la domination de son propre produit, le capital, et lui être subordonné ! Et comme c’est là incontestablement le cas dans la réalité, on est obligé de se poser malgré soi la question : comment le travailleur a-t-il pu, de maître du capital qu’il était, en tant que son créateur, devenir l’esclave du capital ? » (Von Thünen : Der isolirte Staat, Zweiter Theil, Zweite Abiheilung. Rostock, 1863, p. 5, 6.) C’est le mérite de Thünen de s’être posé ce problème, mais la solution qu’il en donne est simplement sotte.

II. - Changements successifs de la composition du capital dans le progrès de l’accumulation et diminution relative de cette partie du capital qui s’échange contre la force ouvrière

D’après les économistes eux-mêmes, ce n’est ni l’étendue actuelle de la richesse sociale, ni la grandeur absolue du capital acquis, qui amènent une hausse des salaires, ce n’est que le progrès continu de l’accumulation et son degré de vitesse [1]. Il faut donc avant tout éclaircir les conditions dans lesquelles s’accomplit ce progrès, dont nous n’avons considéré jusqu’ici que la phase particulière où l’accroissement du capital se combine avec un état stationnaire de sa composition technique.

Etant donné les bases générales du système capitaliste, le développement des pouvoirs productifs du travail social survient ’toujours à un certain point de l’accumulation pour en devenir désormais le levier le plus puissant. « La même cause, dit Adam Smith, qui fait hausser les salaires du travail, l’accroissement du capital, tend à augmenter les facultés productives du travail et à mettre une plus petite quantité de travail en état de produire une plus grande quantité d’ouvrage [2]. »

Mais par quelle voie s’obtient ce résultat ? Par une série de changements dans le mode de produire qui mettent une somme donnée de force ouvrière à même de mouvoir une masse toujours ,croissante de moyens de production. Dans cet accroissement, par rapport à la force ouvrière employée, les moyens de production jouent un double rôle. Les uns, tels que machines, édifices, fourneaux, appareils de drainage, engrais minéraux, etc., sont augmentés en nombre, étendue, masse et efficacité, pour rendre le travail plus productif, tandis que les autres, matières premières et auxiliaires, s’augmentent parce que le travail devenu plus productif en consomme davantage dans un temps donné.

A la naissance de la grande industrie, l’on découvrit en Angleterre une méthode pour convertir en fer forgeable le fer fondu avec du coke. Ce procédé, qu’on appelle puddlage et qui consiste à affiner la fonte dans des fourneaux d’une construction spéciale, donna lieu à un agrandissement immense des hauts fourneaux, à l’emploi d’appareils à soufflets chauds, etc., enfin, à une telle augmentation de l’outillage et des matériaux mis en oeuvre par ,une même quantité de travail, que le fer fut bientôt livré assez abondamment et à assez bon marché pour pouvoir chasser la pierre et le bois d’une foule d’emplois. Comme le fer et le charbon sont les grands leviers de l’industrie moderne, on ne saurait ,exagérer l’importance de cette innovation.

Pourtant, le puddleur, l’ouvrier occupé à l’affinage de la fonte, exécute une opération manuelle, de sorte que la grandeur des fournées qu’il est à même de manier reste limitée par ses facultés personnelles, et c’est cette limite qui arrête à présent l’essor merveilleux que l’industrie métallurgique a pris depuis 1780, date de l’invention du puddlage.

« Le fait est », s’écrie l’Engineering, un des organes des ingénieurs anglais, « le fait est que le procédé suranné du puddlage manuel n’est guère qu’un reste de barbarie (the fact is that the old process of hand-puddling is little better than a barbarism)... La tendance actuelle de notre industrie est à opérer aux différents degrés de la fabrication sur des matériaux de plus en plus larges. C’est ainsi que presque chaque année voit naître des hauts fourneaux plus vastes, des marteaux à vapeur plus lourds, des laminoirs plus puissants, et des instruments plus gigantesques appliqués aux nombreuses branches de la manufacture de métaux. Au milieu de cet accroissement général - accroissement des moyens de production par rapport au travail employé - le procédé du puddlage est resté presque stationnaire et met aujourd’hui des entraves insupportables au mouvement industriel... Aussi est-on en voie d’y suppléer dans toutes les grandes usines par des fourneaux à révolutions automatiques et capables de fournées colossales tout à fait hors de la portée du travail manuel [3]. »

Donc, après avoir révolutionné l’industrie du fer et provoqué une grande extension de l’outillage et de la masse des matériaux mis en oeuvre par une certaine quantité de travail, le puddlage est devenu, dans le cours de l’accumulation, un obstacle économique dont on est en train de se débarrasser par de nouveaux procédés propres à reculer les bornes qu’il pose encore à l’accroissement ultérieur des moyens matériels de la production par rapport au travail employé. C’est là l’histoire de toutes les découvertes et inventions qui surviennent à la suite de l’accumulation, comme nous l’avons prouvé du reste en retraçant la marche de la production moderne depuis son origine jusqu’à notre époque [4].

Dans le progrès de l’accumulation il n’y a donc pas seulement accroissement quantitatif et simultané des divers éléments réels du capital : le développement des puissances productives du travail social que ce progrès amène se manifeste encore par des changements qualitatifs, par des changements graduels dans la composition technique du capital, dont le facteur objectif gagne progressivement en grandeur proportionnelle par rapport au facteur subjectif, c’est-à-dire que la masse de l’outillage et des matériaux augmente de plus en plus en comparaison de la somme de force ouvrière nécessaire pour les mettre en oeuvre. A mesure donc que l’accroissement du capital rend le travail plus productif, il en diminue la demande proportionnellement à sa propre grandeur.

Ces changements dans la composition technique du capital se réfléchissent dans sa composition-valeur, dans l’accroissement progressif de sa partie constante aux dépens de sa partie variable, de manière que si, par exemple, à une époque arriérée de l’accumulation, il se convertit cinquante pour cent de la valeur-capital en moyens de production, et cinquante pour cent en travail, à une époque plus avancée il se dépensera quatre-vingts pour cent de la valeur-capital en moyens de production et vingt pour cent seulement en travail. Ce n’est pas, bien entendu, le capital tout entier, mais seulement sa partie variable, qui s’échange contre la force ouvrière et forme le fonds à répartir entre les salariés.

Cette loi de l’accroissement progressif de la partie constante du capital par rapport à sa partie variable se trouve, comme nous l’avons vu ailleurs, à chaque pas confirmée par l’analyse comparée des prix des marchandises, soit qu’on compare différentes époques économiques chez une même nation, soit qu’on compare différentes nations dans la même époque, La grandeur relative de cet élément du prix qui ne représente que la valeur des moyens de production consommés, c’est-à-dire la partie constante du capital avancé, sera généralement en raison directe, et la grandeur relative de l’autre élément du prix qui paye le travail et ne représente que la partie variable du capital avancé sera généralement en raison inverse du progrès de l’accumulation.

Cependant le décroissement de la partie variable du capital par rapport à sa partie constante, ce changement dans la composition-valeur du capital, n’indique que de loin le changement dans sa composition technique. Si, par exemple, la valeur-­capital engagée aujourd’hui dans la filature est pour sept huitièmes constante et pour un huitième variable, tandis qu’au commencement du XVIII° siècle elle était moitié l’un, moitié l’autre, par contre la masse du coton, des broches, etc., qu’un fileur use dans un temps donné, est de nos jours des centaines de fois plus considérable qu’au commencement du XVIII° siècle. La raison en est que ce même progrès des puissances du travail, qui se manifeste par l’accroissement de l’outillage et des matériaux mis en oeuvre par une plus petite somme de travail, fait aussi diminuer de valeur la plupart des produits qui fonctionnent comme moyens de production. Leur valeur ne s’élève donc pas dans la même proportion que leur masse. L’accroissement de la partie constante du capital par rapport à sa partie variable est par conséquent de beaucoup inférieur à l’accroissement de la masse des moyens de production par rapport à la masse du travail employé. Le premier mouvement suit le dernier à un moindre degré de vitesse.

Enfin, pour éviter des erreurs, il faut bien remarquer que le progrès de l’accumulation, en faisant décroître la grandeur relative du capital variable, n’en exclut point l’accroissement absolu. Qu’une valeur-capital se divise d’abord moitié en partie constante, moitié en partie variable, et que plus tard la partie variable n’en forme plus qu’un cinquième : quand, au moment où ce changement a lieu, la valeur-capital primitive, soit six mille francs, a atteint le chiffre de dix-huit mille francs, la partie variable s’est accrue d’un cinquième. Elle s’est élevée de trois mille francs à trois mille six cents, mais auparavant un surcroît d’accumulation de vingt pour cent aurait suffi pour augmenter la demande de travail d’un cinquième, tandis que maintenant, pour produire le même effet, l’accumulation doit tripler.

La coopération, la division manufacturière, le machinisme, etc., en un mot, les méthodes propres à donner l’essor aux puissances du travail collectif, ne peuvent s’introduire que là où la production s’exécute déjà sur une assez grande échelle, et, à mesure que celle-ci s’étend, celles-là se développent. Sur la base du salariat, l’échelle des opérations dépend en premier lieu de la grandeur des capitaux accumulés entre les mains d’entrepreneurs privés. C’est ainsi qu’une certaine accumulation préalable [5], dont nous examinerons plus tard la genèse, devient le point de départ de l’industrie moderne, cet ensemble de combinaisons sociales et de procédés techniques que nous avons nommé le mode spécifique de la production capitaliste ou la production capitaliste proprement dite. Mais toutes les méthodes que celle-ci emploie pour fertiliser le travail sont autant de méthodes pour augmenter la plus-value ou le produit net, pour alimenter la source de l’accumulation, pour produire le capital au moyen du capital. Si donc l’accumulation doit avoir atteint un certain degré de grandeur pour que le mode spécifique de la production capitaliste puisse s’établir, celui-ci accélère par contrecoup l’accumulation dont le progrès ultérieur, en permettant de dilater encore l’échelle des entreprises, réagit de nouveau sur le développement de la production capitaliste, etc. Ces deux facteurs économiques, en raison composée de l’impulsion réciproque qu’ils se donnent ainsi, provoquent dans la composition technique du capital les changements qui en amoindrissent progressivement la partie variable par rapport à la partie constante.

Chacun d’entre les capitaux individuels dont le capital social se compose représente de prime abord une certaine concentration, entre les mains d’un capitaliste, de moyens de production et de moyens d’entretien du travail, et, à mesure qu’il s’accumule, cette concentration s’étend. En augmentant les éléments reproductifs de la richesse, l’accumulation opère donc en même temps leur concentration croissante entre les mains d’entrepreneurs privés. Toutefois ce genre de concentration qui est le corollaire obligé de l’accumulation se meut entre des limites plus ou moins étroites.

Le capital social, réparti entre les différentes sphères de production, y revêt la forme d’une multitude de capitaux individuels qui, les uns à côté des autres, parcourent leur mouvement d’accumulation, c’est-à-dire de reproduction, sur une échelle progressive. Ce mouvement produit d’abord le surplus d’éléments constituants de la richesse qu’il agrège ensuite à leurs groupes déjà combinés et faisant office de capital. Proportionnellement à sa grandeur déjà acquise et au degré de sa force reproductrice, chacun de ces groupes, chaque capital, s’enrichit de ces éléments supplémentaires, fait ainsi acte de vitalité propre, maintient, en l’agrandissant, son existence distincte, et limite la sphère d’action des autres. Le mouvement de concentration se disperse donc non seulement sur autant de points que l’accumulation, mais le fractionnement du capital social en une multitude de capitaux indépendants les uns des autres se consolide précisément parce que tout capital individuel fonctionne comme foyer de concentration relatif.

Comme la somme d’incréments dont l’accumulation augmente les capitaux individuels va grossir d’autant le capital social, la concentration relative que tous ces capitaux représentent en moyenne ne peut croître sans un accroissement simultané du capital social - de la richesse sociale vouée à la reproduction. C’est là une première limite de la concentration qui n’est que le corollaire de l’accumulation.

Ce n’est pas tout. L’accumulation du capital social résulte non seulement de l’agrandissement graduel des capitaux indivi­duels, mais encore de l’accroissement de leur nombre, soit que des valeurs dormantes se convertissent en capitaux, soit que des boutures d’anciens capitaux s’en détachent pour prendre racine indépendamment de leur souche. Enfin de gros capitaux lentement accumulés se fractionnent à un moment donné en plu­sieurs capitaux distincts, par exemple, à l’occasion d’un partage de succession chez des familles capitalistes. La concentration est ainsi traversée et par la formation de nouveaux capitaux et par la division d’anciens.

Le mouvement de l’accumulation sociale présente donc d’un côté une concentration croissante, entre les mains d’entrepreneurs privés, des éléments reproductifs de la richesse, et de l’autre la dispersion et la multiplication des foyers d’accumulation et de concentration relatifs, qui se repoussent mutuellement de leurs orbites particulières.

A un certain point du progrès économique, ce morcellement du capital social en une multitude de capitaux individuels, ou le mouvement de répulsion de ses parties intégrantes, vient à être contrarié par le mouvement opposé de leur attraction mutuelle. Ce n’est plus la concentration qui se confond avec l’accumulation, mais bien un procès foncièrement distinct, c’est l’attraction qui réunit différents foyers d’accumulation et de concentration, la concentration de capitaux déjà formés, la fusion d’un nombre supérieur de capitaux en un nombre moindre, en un mot, la centralisation proprement dite.

Nous n’avons pas ici à approfondir les lois de cette centralisation, l’attraction du capital par le capital, mais seulement à en donner quelques aperçus rapides.

La guerre de la concurrence se fait à coups de bas prix. Le bon marché des produits dépend, caeteris paribus, de la productivité du travail, et celle-ci de l’échelle des entreprises. Les gros capitaux battent donc les petits.

Nous avons vu ailleurs que, plus le mode de production capitaliste se développe, et plus augmente le minimum des avances nécessaires pour exploiter une industrie dans ses conditions normales. Les petits capitaux affluent donc aux sphères de production dont la grande industrie ne s’est pas encore emparée, où dont elle ne s’est emparée que d’une manière imparfaite. La concurrence y fait rage en raison directe du chiffre et en raison inverse de la grandeur des capitaux engagés. Elle se termine toujours par la ruine d’un bon nombre de petits capitalistes dont les capitaux périssent en partie et passent en partie entre les mains du vainqueur.

Le développement de la production capitaliste enfante une puissance tout à fait nouvelle, le crédit, qui à ses origines s’introduit sournoisement comme une aide modeste de l’accumulation, puis devient bientôt une arme additionnelle et terrible de la guerre de la concurrence, et se transforme enfin en un immense machinisme social destiné à centraliser les capitaux.

A mesure que l’accumulation et la production capitalistes s’épanouissent, la concurrence et le crédit, les agents les plus puissants de la centralisation, prennent leur essor. De même, le progrès de l’accumulation augmente la matière à centraliser les capitaux individuels - et le développement du mode de production capitaliste crée, avec le besoin social, aussi les facilités techniques de ces vastes entreprises dont la mise en oeuvre exige une centralisation préalable du capital. De notre temps la force d’attraction entre les capitaux individuels et la tendance à la centralisation l’emportent donc plus qu’à aucune période antérieure. Mais, bien que la portée et l’énergie relatives du mouvement centralisateur soient dans une certaine mesure déterminées par la grandeur acquise de la richesse capitaliste et la supériorité de son mécanisme économique, le progrès de la centralisation ne dépend pas d’un accroissement positif du capital social. C’est ce qui la distingue avant tout de la concentration qui n’est que le corollaire de la reproduction sur une échelle progressive. La centralisation n’exige qu’un changement de distribution des capitaux présents, qu’une modification dans l’arrangement quantitatif des parties intégrantes du capital social.

Le capital pourra grossir ici par grandes masses, en une seule main, parce que là il s’échappera d’un grand nombre. Dans une branche de production particulière, la centralisation n’aurait atteint sa dernière limite qu’au moment où tous les capitaux qui s’y trouvent engagés ne formeraient plus qu’un seul capital individuel. Dans une société donnée elle n’aurait atteint sa dernière limite qu’au moment où le capital national tout entier ne formerait plus qu’un seul capital entre les mains d’un seul capitaliste ou d’une seule compagnie de capitalistes.

La centralisation ne fait que suppléer à l’œuvre de l’accumulation en mettant les industriels à même d’étendre l’échelle de leurs opérations. Que ce résultat soit dû à l’accumulation ou à la centralisation, que celle-ci se fasse par le procédé violent de l’annexion - certains capitaux devenant des centres de gravitation si puissants à l’égard d’autres capitaux, qu’ils en détruisent la cohésion individuelle et s’enrichissent de leurs éléments désagrégés - ou que la fusion d’une foule de capitaux soit déjà formée, soit en voie de formation, s’accomplisse par le procédé plus doucereux des sociétés par actions, etc., - l’effet économique n’en restera pas moins le même L’échelle étendue des entreprises sera toujours le point de départ d’une organisation plus vaste du travail collectif, d’un développement plus large de ses ressorts matériels, en un mot, de la transformation progressive de procès de production parcellaires et routiniers en procès de production socialement combinés et scientifiquement ordonnés.

Mais il est évident que l’accumulation, l’accroissement graduel du capital au moyen de la reproduction en ligne-spirale, n’est qu’un procédé lent comparé à celui de la centralisation qui en premier lieu ne fait que changer le groupement quantitatif des parties intégrantes du capital social. Le monde se passerait encore du système des voies ferrées, par exemple, s’il eût dû attendre le moment où les capitaux individuels se fussent assez arrondis par l’accumulation pour être en état de se charger d’une telle besogne. La centralisation du capital, au moyen des sociétés par actions, y a pourvu, pour ainsi dire, en un tour de main. En grossissant, en accélérant ainsi les effets de l’accumulation, la centralisation étend et précipite les changements dans la composition technique du capital, changements qui augmentent sa partie constante aux dépens de sa partie variable ou occasionnent un décroissement dans la demande relative du travail.

Les gros capitaux, improvisés par la centralisation, se reproduisent comme les autres, mais plus vite que les autres, et deviennent ainsi à leur tour de puissants agents de l’accumulation sociale. C’est dans ce sens qu’en parlant du progrès de celle-ci l’on est fondé à sous-entendre les effets produits par la centralisation.

Les capitaux supplémentaires [6], fournis par l’accumulation, se prêtent de préférence comme véhicules pour les nouvelles inventions, découvertes, etc., en un mot, les perfectionnements industriels, mais l’ancien capital, dès qu’il a atteint sa période de renouvellement intégral, fait peau neuve et se reproduit aussi dans la forme technique perfectionnée, où une moindre quantité de force ouvrière suffit pour mettre en oeuvre une masse supérieure d’outillage et de matières. La diminution absolue dans la demande de travail, qu’amène cette métamorphose technique, doit devenir d’autant plus sensible que les capitaux qui y passent ont déjà été grossis par le mouvement centralisateur.

D’une part donc, le capital additionnel qui se forme dans le cours de l’accumulation renforcée par la centralisation attire proportionnellement à sa grandeur un nombre de travailleurs toujours décroissant. D’autre part, les métamorphoses techniques et les changements correspondants dans la composition-valeur que l’ancien capital subit périodiquement font qu’il repousse un nombre de plus en plus grand de travailleurs jadis attirés par lui.

Notes

[1] A. Smith, l. c., liv. I, ch. VIII.

[2] L. c., trad. Garnier, t. I, p. 140.

[3] « The Engineering », 13 june 1874.

[4] V. section IV de cet ouvrage.

[5] « Le travail ne peut acquérir cette grande extension de puissance sans une accumulation préalable des capitaux. » (A. Smith, l. c.)

[6] V. section IV, ch. XXIV de cet ouvrage.

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