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Contre la guerre... par la révolution...

mercredi 22 octobre 2025, par Robert Paris

par Romain Rolland

J’ai conté, dans Quinze ans de combat[1], comment la guerre mondiale avait été pour nous, intellectuels — (une poignée d’intellectuels) — une école obligatoire d’éducation politique. École élémentaire : car nous avions tout à apprendre. Les intellectuels grandissent englués dans une idéologie, qui est plus ou moins riche et nuancée, mais toujours dévidée des entrailles de l’esprit, comme le fil de l’araignée, et, bien moins que lui, capable de s’agripper aux arêtes du réel. Il se peut que cette idéologie ait été, au temps jadis, la synthèse ou la raison finale, arbitrairement dégagée, d’actes et d’expériences antérieurs ; mais elle n’a plus, depuis longtemps, pris la peine de se contrôler au mouvement incessant de la réalité en marche ; elle continue de désigner, imperturbablement, des formes de la pensée sociale, qui sont contradictoires et souvent négatrices de la pensée première, depuis longtemps trahie. Imperturbablement, elle aide à la trahison, en couvrant de sa robe toute cette confusion. Et l’on ne saurait dire ce qui, dans l’équivoque de cette idéologie inadaptée au réel, procède davantage de la force d’inertie inhérente au poids mort du passé que traîne après lui l’esprit, ou de la ruse à ne pas voir ce qui le contraindrait à un nouvel effort, afin de s’en dégager. Ajoutons tous les risques, qu’entraîne une vue nouvelle de la société. Car voir oblige à agir. Et agir est périlleux, aux âges des grandes mutations.

C’est pourquoi notre génération d’intellectuels français a trouvé, parmi nos aînés, si peu d’aide à sortir de l’enchevêtrement des idéologies à double et triple faces. Bien plutôt, ces aînés, ainsi que pendant la guerre les maîtres de l’intelligence, se sont-ils acharnés à nous y emprisonner. Il a fallu faire seuls notre trouée, au travers. Et ce fut une rude tâche. Nous nous y sommes ensanglantés.

Nous étions des novices. Déshabitués d’agir sur le plan du réel, c’était à coups d’idéologies que, résistant à la guerre, nous avions, pendant la guerre, lutté contre les idéologies. Nous ne connaissions pas d’autres armes. Nous ne savions qu’opposer l’Esprit abstrait à la force, les droits de la conscience à la raison d’État, et à la violence sans frein la non-violence absolue.

C’est ainsi que nous abordâmes, au sortir de la guerre, en 1919, la confrontation des décrets de notre esprit à l’expérience sociale, qui s’effectuait, en ces jours, dans des conditions tragiques. À vrai dire, nous ne fûmes pas beaucoup, parmi les intellectuels, à poursuivre longtemps cette confrontation. Dès les premiers soupçons qu’elle tournerait peut-être à nos dépens, la plupart s’éclipsèrent, — de ceux mêmes, en nombre si réduit, qui avaient tenu tête à la guerre, — du moins idéologiquement. C’était assez, pour eux, d’avoir institué le procès de la guerre, par l’esprit. Ils n’étaient pas disposés à faire le procès de l’esprit.

Et cependant, il le fallait, pour pouvoir avancer. Nous nous sommes trouvés, et dès les premiers pas, dans une effrayante confusion de l’esprit, en partie exploitée par les maîtres du pouvoir et de l’opinion qu’il contrôle. Experts à remuer la bourbe et troubler la rivière, pour pêcher le poisson, ils avaient réussi à nous escamoter, une fois de plus, nos idées, pour s’en faire des drapeaux, au service des pires intérêts qui les niaient. Cette ruse de guerre, continuée pendant la paix, jetait le désarroi parmi les « braves gens », cette foule de naïfs, qui pensent par la voix de ceux qui parlent le plus haut. Ce n’était pas nouveau. Ainsi, pendant la guerre, nous avions vu subtilisés « le Droit », « la Liberté », aux fins de l’asservissement moral et militaire des peuples qu’on envoyait ensuite se faire massacrer, pour le profit exclusif d’une caste d’impérialistes d’industries et d’affaires. Nous étions avertis. Nous nous sommes laissés prendre, une deuxième fois. Aurions-nous pu prévoir (il faut toujours prévoir) qu’on viendrait nous piller, jusque dans nos retranchements de « l’indépendance de l’esprit », de « la paix », de « l’internationalisme », voire de « la non-violence », et retourner contre nous les fantômes de nos grands mots, honteusement déformés ?

Mais c’est que, précisément, il ne faut plus de grands mots. La première tâche à faire est de les découronner, afin qu’ils rentrent dans le rang. La mesure d’une idée s’évalue à la toise de l’action.

J’ai revisé les miennes. J’ai demandé à chacune, — non pas : « Que penses-tu ? Qui es-tu ? » — mais : « Que fais-tu ? Et comment agis-tu ? »

Une telle revision m’a causé des surprises… Elle était salutaire. En jugeant de ces idées, à l’user dans l’action, j’ai vu se dégager leur essence vivante des sophismes insidieux ou hostiles, qui s’enroulaient autour d’elles, comme un lierre, et, dans l’action, les tuaient. L’action m’a appris qu’on peut, qu’on doit se tenir « au-dessus de la mêlée » des nations, et revendiquer sa place dans le combat social ; — que qui défend la paix, est tenu de dénoncer « la piraterie de la paix » ; — que de se faire le porte-voix de « l’indépendance de l’esprit », n’est pas autoriser les privilèges de l’esprit égoïste, qui prétend se séparer, comme une caste, de la masse des travailleurs, — que lorsqu’on dit adieu à la vieille patrie nationaliste, c’est pour mieux saluer la venue de la nouvelle patrie internationale ; — et qu’on peut être enfin l’auteur de Clerambault, et vouloir que, contre la réaction fasciste et contre la guerre, le refus de conscience donne la main à la Révolution prolétarienne.

La plupart de ces thèses (au sens strict de positions de l’esprit, commandées par les faits) s’expriment dans les articles qu’on lira plus loin. Mais il sera utile que je commente ici la première, — « l’au-dessus de la mêlée », — que des milliers de lecteurs, plus désireux de condamner ou d’apologiser que de comprendre, se sont victorieusement appliqués à lire de travers. Et du coup, s’éclairera la seconde formule, fille de la première, qui n’a pas eu moindre fortune et infortune : « l’indépendance de l’esprit ». C’est un coup de barre nécessaire, afin de remettre l’esprit dans la vraie direction, qu’il a trop souvent perdue. — Et vogue la galère !…

Dès la fin de la guerre, la paix non encore signée, j’ai été amené à fixer les limites de l’« au-dessus de la mêlée », par le heurt amical d’une correspondance avec Bernard Shaw.

Je venais de rédiger la Déclaration d’indépendance de l’esprit, qui devait paraître d’abord (décapitée de son titre) dans l’Humanité du 26 juin 1919, et j’en avais soumis le texte, afin qu’ils l’approuvassent ou qu’ils le critiquassent, aux principaux écrivains d’Europe que j’estimais[2]. Bernard Shaw la critiqua. Je n’en fus point surpris. Moi-même, je donnais raison, in petto, à plusieurs de ses critiques. Mais avec son outrance coutumière de grand auteur comique, pour qui le monde entier est un théâtre, Shaw en venait, dans sa répulsion justifiée de tout pharisaïsme, à faire l’apologie cynique des errements d’intellectuels, de la haine et du mensonge, comme d’une nécessité inéluctable pendant la guerre. Je pense que le public aura quelque intérêt à connaître la petite joute d’armes, qui se livra entre nous :
I. — Bernard Shaw à Romain Rolland.

Ayot St. Lawrence, Welwyn, Herts, 7 mai 1919.

Mon cher Romain Rolland,

Il faut une confession plutôt qu’un reproche : sans cela nous aurons l’air d’être Pharisien, même snob. Pour l’éviter, j’ai osé raccommoder un peu votre brouillon. Qu’en pensez-vous ? Naturellement, vous saurez rédiger mon baragouin : je suis vil linguiste… Bonne poignée de main.
G. Bernard Shaw.

À cette lettre était jointe la copie que j’avais envoyée de ma Déclaration, et que Shaw avait révisée. J’en donnerai ici seulement les passages qu’il a substitués ou ajoutés à mon texte. Pour celui-ci, on te trouvera, à la fin de mon volume : « Les Précurseurs », et au début de : « Quinze ans de Combat » : car cette Déclaration forme, dans ma pensée, la borne entre deux périodes, — tout à la fois point d’arrivée et point de départ.

[Travailleurs de l’esprit, compagnons dispersés à travers le monde… ; la guerre a jeté le désarroi dans nos rangs.] Elle nous a obligés de mettre notre science, notre art, notre raison, au service de nos gouvernements. À la guerre, comme au naufrage, on n’est plus savant, artiste, philosophe, on est poilu, loup de mer, patriote : il faut sacrifier et même prostituer à la défense nationale non seulement la vie, mais l’âme, l’esprit, la conscience, et manier le mensonge aussi peu scrupuleusement que la baïonnette et la bombe. Nous avons beau chercher à planer au-dessus de la mêlée. Inutile à la guerre, le premier devoir est au foyer, au voisin, la tâche suprême d’en détourner la mort.

Avouons que sous le joug de cette détestable nécessité, nous, les artistes, les penseurs, avons ajouté au fléau qui ronge l’Europe…

Suit le réquisitoire, que j’avais prononcé, contre la prostitution de la pensée par les intellectuels.

[…Compromise dans les luttes des nations, elle sort, avec elles, déchue.]

Tout cela (reprend Shaw) n’est peut-être pas plus horrible pour nous, penseurs et artistes, que ne l’est le meurtre, l’incendie, surtout la famine voulue, pour nos frères poilus. Mais c’est infiniment plus difficile d’en arrêter l’opération. À l’armée, on donne l’ordre : « Bas le feu partout ! » et le feu cesse. Qui sait donner pareil ordre à la pensée fausse, à l’empoisonnement de l’esprit ? Pourtant, il faut faire l’essai. La menace qui nous a forcés de piller les trésors et profaner les temples de l’esprit n’existe plus. La paix nous rend la liberté. Hâtons-nous donc de nous dégager de ces alliances, de ces servitudes dénaturées, imposées par la guerre. [L’esprit libre n’est le serviteur de rien. C’est nous qui sommes les serviteurs de l’esprit…]

Suit le texte original de ma Déclaration, jusqu’à la fin.

Je répondis, de Paris, le 28 mai :
II. — Romain Rolland à Bernard Shaw.

… Vous ayez raison de me mettre en garde contre le danger qu’il y aurait à paraître se vanter aux dépens des autres. Aussi, je suis tout disposé au mea culpa général. Mais où je ne puis vous suivre, c’est quand des agissements passés vous faites une nécessité « détestable », il est vrai, mais, semble-t-il, inéluctable. Vous dites : « Dans la guerre, on n’est plus savant, artiste, philosophe… il faut sacrifier et même prostituer à la défense nationale non seulement la vie, mais l’âme, l’esprit, la conscience, et manier le mensonge… etc. ». Jamais je n’admettrai que le premier devoir de l’homme de pensée soit la défense nationale ; c’est, pour moi, la défense de la pensée. Je ne mets pas la nation, la patrie, le foyer avant tout. Avant tout, je mets la conscience libre. Vous dites : « La paix nous rend la liberté. » Ni vous, ni moi, n’avons attendu la paix pour parler librement. Et il s’agit de savoir si nous donnons d’avance à la guerre prochaine (qui ne sera pas lente à venir) un blanc-seing pour étouffer la liberté. Vous me direz qu’elle se passera de notre permission. Soit ! Mais elle ne l’aura point. Que l’esprit reste sauf ! Je ne vois aucun avenir dans les efforts de la pensée libre pour s’adapter aux nécessités de la politique. Elle est entraînée dans la faillite criminelle et honteuse de celle-ci. Si elle veut sauver les autres, qu’elle commence par se sauver elle-même ! Qu’elle tâche à constituer, par-dessus les nations, une Internationale de la pensée, une conscience mondiale !…

Bernard Shaw me répliqua, un peu rageusement :
III. — Bernard Shaw à Romain Rolland.
Londres, 27 juin 1919.

Cher Romain Rolland, vous flattez la guerre et l’homme. Il n’existe pas « l’homme de pensée ». Moi, je ne suis pas la Pensée. Je suis Bernard Shaw. Vous êtes Romain Rolland. Nous mangeons, et huit heures après, nous oublions notre philosophie, et sentons seulement la faim. Un soldat allemand nous approche pour nous baîonnetter : nous nous en fichons de la pensée et lui brûlons la cervelle en l’injuriant comme deux grognards. Je n’ai pas su parler librement pendant la guerre. Lisez mes Peace Conférence Hints. Un soldat m’a dit : « Si j’avais su tout cela en 1915, pas de khaki pour moi ! » — J’ai répondu : « C’est justement pourquoi je ne vous en avais rien dit. » — Tout ce que vous dites de la Pensée est vrai. Donc que la Pensée signe votre manifeste. Mais John Smith et Pierre Duval ne peuvent signer. Ils ont combattu pour nous ; et nous avons au moins payé l’impôt. Nul homme n’a été au-dessus de la mêlée. Une telle prétention répugnerait le monde et briserait notre influence.

Pardonnez-moi ma brusquerie : en écrivant l’anglais, j’ai assez de tact ; mais dans une langue étrangère, on écrit comme on peut. À vous toujours.
G. Bernard Shaw.

Je répondis, le 29 juin :
IV. — Romain Rolland à Bernard Shaw.

Cher Bernard Shaw, il n’est pas indispensable d’oublier ses idées, lorsqu’on sent la faim. Dans tous les temps, il y a des hommes qui sont morts pour leurs idées. Il y en a eu dans cette guerre. Il y en aura dans cette paix. Je crois que j’en pourrais être. Et vous aussi.

Je ne suis pas au-dessus des mêlées, — de toutes les mêlées. J’ai été, je suis, je serai toujours « au-dessus de la mêlée » des nations et des patries. Mais je suis dans le combat contre les nations, contre les patries, contre les castes, contre toutes les barrières qui séparent les hommes…

Et je lui envoyai ma « Liluli ».

Sur ce plan de l’ironie, l’accord se fit instantanément. Et Bernard Shaw me cria : « Bravo ! » en jubilant[3].

Quand je relis, à distance, notre controverse, je vois mieux qu’elle était moins de fond que de forme, et que celle-ci était, chez Shaw, non seulement la plus conforme à son génie, mais probablement la plus efficace à flétrir le servile égarement de la pensée enrégimentée pendant la guerre. Car quelle satire plus outrageante que cette persiflante confession, où Bernard Shaw, sous l’apparence d’une orgueilleuse mea culpa, étale au monde les pires hontes des intellectuels dégradés, et se fustige sur leur dos !

Mais l’essentiel, dans le débat qui s’est ouvert, après la guerre, pour nous tous, minorité d’intellectuels indépendants, — et que j’expose dans ce volume, c’est l’occasion que Bernard Shaw m’a fournie de définir la position de l’esprit « au-dessus de la mêlée ». — Au-dessus de la mêlée du passé nationaliste, qui se survit en Europe, en se baignant dans des torrents de sang, — sang infécond, sang maudit, qui ne fait qu’appeler le sang vengeur, comme une malédiction des Atrides. — Mais dans la mêlée, délibérément, ou, d’un terme plus digne, dans le combat organisé contre toutes les forces oppressives du passé, pour édifier un monde nouveau, l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques du Travail humain. Et ce grand titre, cet étendard, n’est point celui de la seule U.R.S.S. de Russie, puisque son vrai sens, sa raison d’être, est d’être universel : la Russie n’a fait qu’ouvrir le chemin, dans des circonstances catastrophiques, et en dépit d’elles, grâce au génie de quelques hommes et à la foi de millions d’autres. Si nous suivons le même chemin, ce n’est pas elle que nous suivons : car le chemin est à tous ; et c’est la nécessité même de l’histoire qui l’a tracé au progrès humain. Il faut le suivre. L’humanité le suivra. Ou elle mourra.

Mais, aux premiers jours après la guerre, le devoir ne paraissait pas aussi net qu’il l’est, à mes yeux, aujourd’hui. Il a fallu bien des années de discussion avec soi-même, — « Quinze ans de combat » — pour se dégager du fourré de tant de problèmes qui nous entravaient dans l’action, pour démailloter l’esprit de tant d’incertitudes et de troubles. Il a fallu surtout, pour moi, mettre d’accord ces deux principes antagonistes : la Non-Violence, cet acte de foi d’âmes stoïques de l’Occident comme de l’Orient de tous les temps, qui avait été la foi meurtrie de mon Olivier, frère de Christophe, avant de l’être de mon Clerambault, frère de Gandhi — et l’absolue nécessité de la Révolution sociale, qui nettoie le monde, comme en ses Douze Travaux le héros grec, de ses pestilences et de ses monstres, qui l’affranchisse et qui le sauve de la destruction.

C’est à quoi je n’ai cessé de travailler, en tâchant de me faire le trait d’union entre les deux pôles de l’action libératrice.

Une note de l’Introduction à mes « Quinze ans de combat » dit :

J’ai du écarter de ce livre toute une suite de discussions sur le Pacifisme, sur le Désarmement, sur l’Alliance nécessaire, dans le combat contre la guerre et contre le fascisme, des non-violents, des objecteurs de conscience, avec les partis de la Révolution prolétarienne. Comme j’attribue à ces questions une grande importance, à l’heure actuelle, et qu’une de mes tâches propres a été de travailler au rapprochement entre ces deux formes de l’action révolutionnaire, je compte publier en brochure séparée ce groupe d’articles.

C’est cette brochure que je présente ici au public, élargie.

Elle comprend trois ordres d’articles différents, mais apparentés :

1° Les lettres et messages pour le rapprochement entre les deux formes de l’action Révolutionnaire : la non-violence et le combat organisé ;

2° Le groupe d’appels et de déclarations qui ont pour centre le Congrès international d’Amsterdam contre la guerre et le fascisme, en août 1932, — les polémiques qui se rattachent à cette levée en masse contre les forces ennemies de la vraie paix internationale, contre « la piraterie de la paix », la fausse paix des impérialismes industriels et militaires, — et une suite de discussions sur le pacifisme et le désarmement.

3o Quelques adresses aux intellectuels, pour éclairer leur idéologie et pour les aider à se libérer de l’idolâtrie nationaliste, qui fut le legs le plus dangereux de la Révolution française.

À l’intérieur de ces trois groupes, je me suis moins soucié de grouper les articles d’après l’ordre chronologique (sauf en ce qui concerne le Congrès d’Amsterdam)[4], que d’après l’ordre logique : car, dans l’espace assez bref où ce livre est enfermé, les idées en discussion ont moins évolué qu’elles ne se sont précisées ; et j’ai jugé préférable de les exposer d’une façon liée, que de les éparpiller au cours des ans.
R. R.

Mars 1935.

Aux Éditions Rieder, 1935.
Les réponses ont été enregistrées dans mon Journal des années de guerre, qui sera publié plus tard. La correspondance qui suit, avec Bernard Shaw, est extraite du Cahier XXIX.
V. — Bernard Shaw à R. R. — 10 juillet 1919. — « … Liluli est kolossal, grossartig, wunderschön, magnificent. Je l’ai goûté énormément, sons bornes, avec extase. »

Sous son égide, Liluli fut présentée au public anglais par Massingham, directeur de The Nation.
Mais on trouvera toujours la date de chacun des articles inscrite en note.

I

LA PIRATERIE DE LA PAIX[1]

Je ne songeais pas, au temps où je flagellais la guerre, que j’aurais un jour à souffleter la paix, — la paix menteuse et pestilente. Mais le souffle qu’exhale celle qui est en train de mûrir est d’une telle puanteur qu’elle menace d’empoisonner l’Europe. Barrons le chemin à ce choléra, que nous préparent les tueurs de peuples, — la Sainte-Alliance militaire franco-allemande des « grands capitaines d’industrie » — (jadis ils se contentaient du titre de « chevaliers » !)

Voici trois ans qu’ils la fabriquent, et nous n’aurions rien su de leurs menées, sans les rivalités de ces brigands. Par leurs propres dénonciations, nous avons appris avec un sursaut les pourparlers qui avaient lieu entre des représentants qualifiés de nos partis nationalistes français et les magnats des grandes industries allemandes, flanquées de leurs condottieri de la Reichswehr noire. Une enquête menée sur place par notre ami Charles Reber et publiée dans l’hebdomadaire républicain La Lumière (12 octobre 1929) nous a livré les fils secrets du complot[2].

Maintenant s’éclairent bien des faits, qui étonnaient : le brusque changement dans l’atmosphère, le vent qui soudain avait sauté, de la vieille idole : « Droit ou Non-droit, ma Patrie ! » au nouveau culte qu’on nous instaure et qui nous sera demain officiellement imposé : l’Europe… (Mais quelle Europe ?…)

Certes, pour nous, il n’est pas nouveau. Nous étions Européens, quand il y avait du danger à l’être ; et nous sommes bien aises qu’à l’être aujourd’hui, pour d’autres, il y ait du profit. Nous nous sommes réjouis de voir la politique franco-allemande s’acheminer bon gré mal gré ; par la nécessité même des lois économiques, vers cette coopération des deux peuples que nous avions, dès avant la guerre et pendant, déclarée indispensable à leur mutuel développement et à leur durée. C’est pourquoi nous rendons hommage aux efforts persévérants des deux ministres clairvoyants, Stresemann et Briand, qui se sont faits les serviteurs de cette idée de réconciliation active et reconstructrice.

Mais quand nous avons vu les organes même de notre presse nationaliste les plus criards, les plus grossièrement enracinés dans la haine de l’Allemagne et battant monnaie avec elle, changer du jour au lendemain, sans prendre la peine d’une transition, et recommander à leur public ahuri qui les suit, comme le veau suit le boucher, la coopération et l’amitié franco-allemande… nous avons eu un mouvement de recul : « Holà, holà !… Qui paie le demi-tour ?… »

Puis, nous avons vu fleurir toute une littérature politique de jeunes hommes très habiles à flairer l’air du temps. Ils célébraient, comme sur commande, l’Europe unie, tout en célébrant les maréchaux et Poincaré. Et je veux croire à leur sincérité. Ils sont, comme on l’est souvent à cet âge, tout à la fois naïfs et roués. Mais le malheur est que cette sincérité ne se manifeste que juste à l’heure où les pouvoirs publics l’encouragent. Quand il pleuvait, sur « l’Europe unie », des horions, ils restaient tous à la maison. — Ils ont raison, si la raison est le sens de l’opportunité. Et je les regarde comme de bonnes grenouilles-baromètres. Quand on les voit monter l’échelle, chacun peut s’aventurer dehors… La paix est sans danger, aujourd’hui.

Sans danger, pour ceux qui la portent à la boutonnière… Mais c’est précisément à cet instant qu’elle sent mauvais. Elle sent la mort.

Et comme je cherchais d’où vient l’infection, l’enquête de La Lumière nous a découvert la fosse — la fosse de la prochaine « Dernière guerre ».

Je résume l’enquête en quelques mots. À vous, lecteurs, de compléter !

Deux associations secrètes militaires allemandes : le Casque d’Acier (Stahlhelm) et le Jungdo (Jungdeutscher Orden). Toutes deux, stipendiées par les grosses industries du Reich : le Casque d’Acier, par l’industrie du fer et les industries chimiques ; le Jungdo, par celle de la potasse (les frères Rechberg). Entre elles, des luttes âpres et sourdes, à qui arrachera à l’autre la plus grosse part du gâteau. Rechberg (Arnold) a deux Idées fixes : la lutte à mort contre le bolchévisme, et l’alliance militaire avec la France. Le Jungdo, en 1925, adopte ses vues et ses crédits. En 1926 et 1927, des pactes franco-allemands de la potasse, du fer et des grandes industries chimiques préludent aux travaux d’approche pour l’élaboration de l’alliance militaire. Rechberg et les agents du Jungdo viennent à Paris et s’abouchent avec des leaders de la droite française, de hauts personnages militaires (le maréchal Foch, au dire de Rechberg), et des hommes de gouvernement (M. Reynaud). Au printemps dernier, ces tractations sont plus serrées et plus brûlantes, à Paris et à Berlin. Une entente de principe est établie, sur la base de certaines conditions que Rechberg a lui-même communiquées à la presse, et dont les pensées de derrière la tête ont été livrées indiscrètement par l’une des associations militaires allemandes, furieuse d’être évincée par l’autre. Il ne s’agirait de rien moins que d’un accord militaire allemand, dont le premier gage serait la création d’une armée franco-allemande de 800.000 hommes, avec un état-major mixte, ayant droit d’inspection sur tous les corps de troupes français et allemands, et élaborant les plans pour la défense commune. La Pologne et la Belgique seraient englobées d’office dans la Grande Armée. Et l’on ne refuserait pas d’y accepter l’Angleterre, si elle se montrait disposée à entrer dans la danse[3].

Monstrueuse machine ! Et contre qui ? On ne mobilise pas de pareilles forces, pour rester ensuite les bras croisés !… Des benêts de France se sont hâtés de répéter docilement la leçon serinée par Rechberg : « Nous allons refaire l’empire de Charlemagne !… » — Grand merci ! Pauvres idiots !… Et où sera le Charlemagne ? Qui ne voit qu’ils vont refaire d’abord une Allemagne-Autriche, livrée à la caste militaire ? Et, dans l’association européenne, qui donc sera de taille à lui tenir tête ?… — Mais en attendant que l’Empire du Centre reconstitue sa domination, je répète ma question : contre qui le bloc franco-belgo-polono-germanique, grossi peut-être du British Empire, dirigera-t-il ses batteries ? — À en juger par les indiscrétions échappées à certains interlocuteurs de M. Reber, tout le reste du monde serait visé : aussi bien l’Italie fasciste que la Russie bolchevique, voire l’Amérique, contre laquelle se ferait la grève des débiteurs, montrant les dents.

Il n’est guère prudent de l’annoncer. M. Rechberg s’est hâté de démentir (14 octobre 1929) les dangereux bavardages de ses lieutenants, en ce qui concerne l’Italie ; et il s’en est tenu aux déclarations qu’il avait signées et publiées dans les journaux français et allemands[4]. Mais dans ces déclarations authentiquées, je lis, à la suite de l’article 7, que « le bolchévisme à l’Est est l’ennemi de tous les États civilisés ». Parmi tous les projets conçus par les partenaires de l’accord militaire, c’est le plus ferme, celui sur lequel l’organisateur Rechberg n’a jamais varié, et qui le rend si sympathique à nos bourgeois français : l’écrasement de la Russie des Soviets. On a publiquement désigné « l’ennemi commun » de l’ordre et de la paix européens. La « Pan-Europe » du bloc militaire et des Affaires franco-allemandes serait payée de cette première opération.

Et nous disons : « Halte-là ! » Nous qui avons, depuis quinze ans, affronté tous les outrages pour la cause de la paix et qui serions prêts à subir pour elle bien davantage, — nous cracherions sur cette paix, si on nous la vendait à ce prix d’ignominie et d’imbécillité ! Une Pan-Europe, sans la Russie, est ridicule. Contre la Russie, elle est scélérate.

À la vérité — (un homme averti en vaut deux) — ces plans de réaction éventés, nous devrions nous sentir plus forts et mieux gardés par nos partis républicains socialistes, qui représentent des masses profondes de la nation. — Mais je ne suis pas très rassuré ! Depuis dix ans, nos républicains, nos socialistes, nos hommes de gauche ont montré une telle pusillanimité, un tel manque de foi en leur pouvoir et leur devoir, qu’ils ont laissé leurs adversaires prendre toutes les initiatives. Rien ne paraît préoccuper plus ces bonnes gens que de s’excuser à l’avance contre l’accusation qu’on pourrait leur faire de n’être pas de solides patriotes français. Et tout leur effort est de démontrer que l’internationalisme le meilleur est le meilleur gardien de la patrie. C’est fort bien ; et la galerie a plaisir à leur voir faire un pas en avant, pour le refaire aussitôt en arrière. Mais pendant ces évolutions de ballet, leurs adversaires ne s’embarrassent point de tant de scrupules. Et ce sont les messieurs de droite, les conservateurs, les gens du sac, les gens du sabre, qui, lorsque l’intérêt le leur conseille, jettent par-dessus bord la vieille patrie et vous fabriquent, en un tour de main, l’Internationale du capital et de la guerre. Et cette Internationale des bien-pensants sera demain la Sainte-Alliance pour l’écrasement de toutes les libertés.

Ajoutons que, dans le cas spécial de la Russie, nos gens de gauche sont une médiocre garantie contre les dangers d’une intervention. Certes, ils seraient opposés à toute guerre contre l’U.R.S.S. Mais ils ne cachent pas leur intention de se servir de la Pan-Europe, plus habilement, pour faire pression sur le communisme de Moscou et obliger l’immense Union des Républiques socialistes soviétiques à revenir à cet état de félicité démocratique, dont nos Républiques parlementaires ont gratifié l’Occident. Il ne faut point disputer des goûts ; et si c’est celui de l’Occident, je trouve très bien qu’il le garde : qu’il savoure son bonheur ! Mais qu’il ne se mêle pas de le faire partager à ceux qui ne le lui demandent pas ! Nous estimons, nous, que l’U.R.S.S. a fait, depuis dix ans, une expérience sociale grandiose et douloureuse — dont le succès est encore incertain — mais qui est l’unique effort puissant de la vieille Europe pour créer un monde nouveau. Nous ne permettons point qu’on l’interrompe ou qu’on la brise, au profit de formules surannées, dont nous ne sommes que trop à même d’apprécier l’insuffisance suffisante et ruineuse.

Donc, bas les mains devant l’U.R.S.S. ! Et nous, veillons ! On n’est jamais gardé mieux que par soi-même. Et puisque les peuples n’ont pas encore appris, dans cet Occident démocratique, à se défendre ; à se grouper, — puisque leur éducation politique n’est pas encore faite depuis cent quarante ans qu’a été faite la pseudo-Révolution de 1789, — nous qui voyons, voyons pour eux ! Homme de vigie, regarde et crie ! La seule force qui ne soit pas encore aujourd’hui asservie à l’argent, totalement — (elle le sera demain !) — c’est l’opinion. L’opinion existe encore. Elle n’est point morte encore. Mais elle dort. Éveille-la !

(Publié dans la revue Europe de Paris, le 15 novembre 1929, et dans Izvestia de Moscou.)

Écrit en octobre 1929. Depuis cette date, les gouvernements, en Allemagne, en France, ont changé. La République de Weimar a été mise en terre par Hitler. Mais le double jeu s’est continué. Sans perdre de vue les revendications postérieures contre la France, le maître occulte de la politique étrangère du Troisième Reich, Rosenberg, a poursuivi, mais sans adresse, le plan d’un rapprochement franco-allemand, favorisant l’expansion germanique vers l’Est et le dépècement de l’U. R. S. S. L’article ci-dessus a été le premier cri d’alarme.
Un second article du 26 octobre 1929, par Charles Reber, a montré les liens entre les organisations militaires secrètes de l’Allemagne et le tout-puissant Hugenberg, l’ancien directeur des établissements Krupp, « le roi sans couronne de la presse nationaliste ».
On trouvera dans l’énoncé de l’accord militaire franco-allemand publié, sous la signature de Arnold Rechberg, par l’Agence Havas du 30 septembre 1929, les autres conditions souscrites par la France, toutes en faveur de l’Allemagne impérialiste, et n’hésitant pas à lui sacrifier, si besoin est, ses alliés, à commencer par « la Sainte Pologne ».

Télégramme de M. Rechberg, publié dans La Lumière du 19 octobre 1929.

POUR LIRE INTEGRALEMENT

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k83095v.image

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