Matière et Révolution
https://www.matierevolution.org/
Contribution au débat sur la philosophie dialectique du mode de formation et de transformation de la matière, de la vie, de l'homme et de la société
Ce site est complémentaire de https://www.matierevolution.fr/frSPIP - www.spip.netMatière et Révolutionhttp://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L144xH69/siteon0-5aeb8-d0407.jpg?1792901884
https://www.matierevolution.org/
69144Les nouveaux rapports de force dans le monde après la fin de l'URSS
http://matierevolution.org/spip.php?article6550
http://matierevolution.org/spip.php?article65502019-10-26T22:05:00Ztext/htmlfrRobert ParisRussie
<p>Les nouveaux rapports de force dans le monde après la fin de l'URSS <br class='autobr' />
Ce que nous en disions le 4 janvier 2003 <br class='autobr' />
La fin de la division du monde en deux blocs loin d'aboutir à un « nouvel ordre international » plus pacifique a montré une nouvelle fois que l'ordre imposé par l'impérialisme est avant tout synonyme de barbarie. <br class='autobr' />
La situation internationale est toujours marquée par l'accroissement des inégalités de par le monde et dans chaque pays, et tout particulièrement l'aggravation du sort (…)</p>
-
<a href="http://matierevolution.org/spip.php?rubrique54" rel="directory">17- Chute de l'URSS et fin de la politique des blocs</a>
/
<a href="http://matierevolution.org/spip.php?mot25" rel="tag">Russie</a>
<div class='rss_texte'><h2 class="spip">Les nouveaux rapports de force dans le monde après la fin de l'URSS</h2>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article1827" class="spip_out" rel="external">Ce que nous en disions le 4 janvier 2003</a></p>
<p>La fin de la division du monde en deux blocs loin d'aboutir à un « nouvel ordre international » plus pacifique a montré une nouvelle fois que l'ordre imposé par l'impérialisme est avant tout synonyme de barbarie.</p>
<p>La situation internationale est toujours marquée par l'accroissement des inégalités de par le monde et dans chaque pays, et tout particulièrement l'aggravation du sort de la partie la plus défavorisée de la population mondiale. Elle est marquée aussi par les nombreuses guerres civiles et interventions militaires de l'impérialisme qui se sont succédées ou prolongées au cours de ces dix dernières années.</p>
<p>C'est ainsi qu'on a assisté au cours de la décennie 1990 au déplacement forcé de 16 millions de personnes dans les Balkans, dans le Caucase et en Afrique centrale. Le chiffre total de ces victimes de déplacements forcés depuis 1945 atteint 50 millions : un record absolu. Le budget militaire des États-Unis est reparti à la croissance (266 milliards de dollars en 1995, 290 milliards décidés pour cette année 2000, 331 milliards pour 2005), avec le souci de maintenir une force militaire suffisante pour mener simultanément deux « conflits régionaux majeurs ». L'OTAN elle-même, cette alliance créée au début de la « guerre froide » pour faire face à l'URSS, non seulement a survécu mais s'est étoffée et sert à de nouvelles interventions militaires.</p>
<p>La disparition de l'URSS a certes modifié en partie la configuration du monde et elle a permis aux États-Unis de résoudre certains conflits en cours. Mais d'autres ont surgi depuis ou n'ont jamais cessé. Le monde d'aujourd'hui, ce sont aussi des États affaiblis, déstabilisés voir divisés par toutes sortes de forces centrifuges, ce sont des dictatures fidèles mais inefficaces, des régions où l'impérialisme est sans adversaire déclaré mais sans point d'appui solide.</p>
<p>L'impérialisme semble ainsi confronté à un paradoxe étonnant : apparemment il n'a plus d'ennemi, ni Union Soviétique ni régimes nationalistes adossés à cette dernière ; le mouvement ouvrier est lui aussi privé des « modèles » qui furent longtemps ceux de sa fraction la plus déterminée... et des illusions qui pouvaient l'animer. Mais c'est un monde instable, mouvant, où l'impérialisme doit quand même faire en permanence la police. Incontestablement il continue plus que jamais à imposer son « ordre ». Mais à uel prix ? Avec quelle efficacité ?<br class='autobr' />
L'affirmation de la puissance américaine</p>
<p>De la guerre du Golfe (1991) à celle du Kosovo (1999), la domination américaine a pu sembler sans partage, tant sur le plan militaire que politique, démontrant au passage qu'il est possible de mener une guerre sans subir le moindre contrecoup immédiat. L'alignement des grandes puissances a continué comme par le passé, tant il est vrai que le leadership américain n'était pas lié principalement à la politique des blocs, mais à sa supériorité militaire instaurée depuis la deuxième guerre mondiale, et surtout à sa prédominance économique. Avec naturellement un élément nouveau : l'alignement de la Russie elle-même.</p>
<p>De ce point de vue la guerre du Golfe a été un véritable symbole de la nouvelle période qui s'ouvrait : sous la couverture de l'ONU, les États-Unis avant tout soucieux de faire une démonstration politique contre tous les peuples des pays pauvres de la planète ont entraîné non seulement les autres pays impérialistes, mais, assurés de l'assentiment de la Russie, ils l'ont fait cette fois avec la certitude qu'ils ne risquaient plus de dérapage dangereux. Finie donc la crainte d'un Vietnam... à condition toutefois de faire la guerre d'en haut.</p>
<p>Le nouveau rôle joué par l'OTAN est lui aussi éclairant. Née avec la guerre froide, contre l'URSS, l'OTAN a non seulement survécu, mais elle s'est élargie en particulier à d'anciens membres du pacte de Varsovie (à partir de 1994), avec la mise en place d'un « partenariat pour la paix » et en dépit de l'hostilité de la Russie. Au sein de l'Alliance, ce sont les Américains qui démonstrativement ont joué le premier rôle en décidant de mettre fin à la guerre de Bosnie-Herzégovine en 1995 avec les accords de Dayton, au grand dam des pays membres de l'Union Européenne, bien incapables de s'entendre et de peser sur la situation.</p>
<p>Les États-Unis ont pu ainsi jouer sur tous les tableaux : avec l'ONU, l'OTAN, ou seuls, selon les théâtres d'opération et les besoins du moment. L'Amérique latine étant depuis longtemps leur chasse gardée, ils sont intervenus seuls contre Noriega en 1989, de la même façon qu'ils supervisent actuellement les opérations de police officiellement menées par le gouvernement colombien. Au Moyen-Orient par contre, et dans une certaine mesure en Afrique (en Somalie), la couverture politique de l'ONU et la chair à canon des autres pays mise sous casques bleus étaient manifestement les bienvenues. Pour l'Europe, notamment en Yougoslavie, l'outil de l'OTAN a eu la préférence, une façon de ne pas mettre le gouvernement russe trop dans l'embarras... et de le maintenir aussi à une certaine distance.</p>
<p>Par contraste, la Russie héritière pour une très grande part de l'arsenal militaire de l'ex-URSS a pu apparaître bien affaiblie. Elle est incapable de jouer un rôle à l'échelle internationale, même si elle bénéficie encore d'une reconnaissance symbolique de la part des puissances impérialistes à cause de sa taille et parce qu'elle reste à la tête d'un arsenal nucléaire important (même si une partie a tendance à prendre l'eau...). Et même à l'échelle régionale, elle a bien du mal à s'imposer. Certes la CEI s'est élargie depuis octobre 1991, notamment avec l'adhésion de la Géorgie en 1993. Mais depuis, le traité d'intégration signé par la Russie, la Biélorussie, le Kazakhstan et le Kirghizstan en 1996 et la charte d'union signée la même année entre la Russie et la Biélorussie n'ont pas permis de freiner un processus de délitement qui a abouti entre autres à la création de structures alternatives et à la signature d'accords de partenariat entre l'OTAN et l'Ukraine en 1997, avec les trois pays baltes en 1998.</p>
<p>Une marge de manoeuvre plus grande ?</p>
<p>Avec l'effacement de l'URSS au début des années 1990, le règlement d'un certain nombre de conflits qui duraient depuis de nombreuses années a pu sembler plus facile.</p>
<p>Ce fut le cas notamment en Afrique du Sud, même si la fin de l'apartheid a été bien sûr le fruit des luttes de la population et tout particulièrement de la classe ouvrière, rangée il est vrai derrière un parti nationaliste bourgeois. Mais pour peser sur le régime sud- africain et l'inciter à négocier avec l'ANC, les États-Unis ont profité d'une situation plus favorable en mettant fin (provisoirement) à la guerre en Angola et en favorisant l'indépendance de la Namibie, sans prendre le risque de voir ces pays tomber dans le « camp de l'ennemi ». C'était du même coup prendre des garanties et s'assurer qu'un éventuel régime noir en Afrique du Sud, aussi bien entouré, prendrait le même chemin.</p>
<p>Pourtant force est de constater, dix ans après, que la région est toujours instable même si le régime de Mandela a volontiers assumé sa charge de gendarme régional. La guerre a repris en Angola où les enjeux pétroliers jettent de l'huile sur le feu. Et d'une manière générale sur le continent africain, la compétition entre les États-Unis (éventuellement le Royaume-Uni) et la France s'est naturellement accentuée avec le retrait de l'URSS. Les uns ont soutenu la dictature que les autres lâchaient ou la guérilla qui combattait l'État que les autres soutenaient. Cela s'est produit au Nigeria, en Ethiopie, au Soudan, au Rwanda, au Zaïre, au Congo... même si cela n'a jamais fait monter spécialement la tension entre ces impérialismes rivaux. En fait, loin de conduire à une pacification du monde, la fin de la guerre froide a laissé perdurer toutes sortes de conflits quand elle n'en a pas créé de nouveaux.</p>
<p>Au Moyen-Orient, les régimes peu contrôlables comme la Syrie ont certes perdu leur appui, et l'OLP du même coup une partie de ses soutiens. Une pression accrue des États-Unis aurait pu faciliter les négociations entre Israël et les Palestiniens mais le succès attendu n'a pas été là non plus au rendez-vous. Car on peut toujours marchander avec un Arafat affaibli pour essayer d'enrayer une « révolte des pierres qui grandit » . Si c'est pour offrir au peuple palestinien quelques bantoustans, la révolte continue, quitte à ce que les intégristes du Hamas en tirent profit. Quant au gouvernement israélien, il change d'autant moins sa politique qu'il a aussi ses intégristes à ménager et ses intérêts propres qu'il n'a pas envie de sacrifier aux besoins de la stratégie mondiale des États-Unis, d'autant lus que ceux-ci ne jugent pas pour l'instant ce sacrifice d'un intérêt vital pour eux.<br class='autobr' />
Les guerres de l'impérialisme contre les peuples n'ont pas disparu</p>
<p>Paradoxalement les interventions militaires de l'impérialisme ont été nombreuses au cours de ces dix dernières années. Et le nombre élevé de régions où résident maintenant des troupes d'occupation soi-disant pour séparer des combattants, protéger des peuples contre leur dictateur, ou éviter l'implosion d'un État ne signifie pas seulement que les puissances impérialistes États-Unis en tête ont désormais les coudées plus franches avec l'effacement de l'URSS. Cela montre aussi qu'il n'est pas si simple de maintenir l'ordre.</p>
<p>Ainsi en dix ans, l'armée américaine est intervenue directement plusieurs fois, ce qu'elle avait évité (sauf à la Grenade, toute petite île des Antilles) de faire depuis la guerre du Vietnam : au Panama, en Irak, en Haïti, en Somalie, en Yougoslavie... Au Rwanda, au Timor, ou au Sierra Leone, ce sont les impérialismes secondaires (France, Royaume-Uni, Australie...) qui ont été mis à contribution. Partout dans le monde, les armées impérialistes sont présentes, participant à des « opérations de maintien de la paix » dont la liste ne cesse de s'allonger. Se multiplient également les cas où l'impérialisme arme et suscite lui-même des forces de maintien de l'ordre locales formées des pays voisins de la zone des conflits, en particulier en Afrique.</p>
<p>C'est qu'au-delà des changements de rapports mondiaux apportés par la fin de l'URSS, les raisons fondamentales de toutes les guerres et opérations militaires menées aux quatre coins du globe par les grandes puissances impérialistes, et en premier lieu par les États-Unis, sont restées. Car ces guerres ne venaient pas directement de l'existence de l'URSS et de la coupure du monde en deux blocs, mais de la volonté de l'impérialisme d'imposer sa loi à l'ensemble des peuples opprimés de la planète.</p>
<p>Certes l'existence de l'URSS était un problème pour l'impérialisme. Une partie du monde lui échappait et représentait malgré tout un pôle sur lequel pouvait en partie s'appuyer les mouvements nationalistes du tiers monde et les régimes nationalistes issus de la décolonisation. Mais puisque l'URSS ne représentait plus un danger révolutionnaire, l'impérialisme pouvait tout de même faire avec.</p>
<p>Cela avait déjà été le cas pendant la deuxième guerre mondiale contre les impérialismes rivaux (Allemagne, Japon), puis à la fin de la guerre pour rétablir l'ordre en occupant le terrain, terrorisant les peuples des pays vaincus pour en éviter les révoltes et enrayer le danger de révolutions ouvrières comme au lendemain de la première guerre... Quitte à faire des concessions à l'URSS avant de l'isoler à nouveau après 1947.</p>
<p>Puis ce fut la révolte des peuples coloniaux. L'existence de l'URSS, la coupure du monde en deux blocs y a joué son rôle, donnant une certaine marge de manoeuvre aux nationalistes du Tiers-Monde (Nasser, Soekarno, Castro, Ben Bella ou Boumediene...). Et l'URSS, pour assurer son poids dans le monde et rompre l'isolement imposé, jouait en partie des difficultés de l'impérialisme. Mais ce ne fut pourtant pas en affrontant directement l'URSS que l'impérialisme a tenté de résoudre ses problèmes, mais en faisant des ouvertures, en négociant avec elle des accords sur le dos des peuples concernés. La coupure du monde en deux blocs hostiles n'avait rien d'une opposition entre deux systèmes fondamentalement antagoniques. Et même, paradoxalement, en imposant aux luttes des peuples coloniaux de choisir un camp qui ne pouvait qu'être fondamentalement contre-révolutionnaire, elle a eu l'avantage de les endiguer et de limiter ainsi les risques qu'elles échappent au contrôle des dirigeants nationalistes eux-mêmes.<br class='autobr' />
Une domination impérialiste incontestée mais pas toujours solidement établie</p>
<p>Alors, aujourd'hui, qu'en est-il ?</p>
<p>En Irak comme en Yougoslavie ou au Panama, les Occidentaux n'ont pas été confrontés comme par le passé à des dirigeants nationalistes ayant quelques velléités ou prétentions à contester l'impérialisme en tant que tel. Nasser au moins avait pris l'initiative de nationaliser le canal de Suez et Castro s'en était pris directement aux intérêts américains à Cuba. Rien de comparable même verbalement de la part d'un Noriega (simple mafioso mis au rancart), d'un Milosevic ou même d'un Saddam Hussein, tous serviteurs de l'impérialisme pendant de nombreuses années, mais qui ont eu le tort d'avoir les dents un peu trop longues.</p>
<p>La manière prudente avec laquelle l'impérialisme est intervenu est pourtant significative de ses intentions comme des problèmes auxquels il doit faire face. Certes l'impérialisme a fait la guerre et même bombardé à grande échelle. Mais il a été le seul combattant. L'Irak n'a quasiment pas riposté et la Serbie n'a pas fait la guerre à l'OTAN. Drôle de guerre où le rapport de force est totalement disproportionné et où les adversaires ne sont pas si ennemis que cela ! Les Américains, totalement vainqueurs de Saddam Hussein, n'ont jamais voulu entrer dans Bagdad et remplacer le dictateur. Quand un Milosevic a semblé déstabilisé et que la population est descendue dans la rue massivement, jour après jour en 1997, l'impérialisme n'a pas levé le petit doigt pour le faire chuter. De même cette année, alors qu'il vient d'essuyer un désastre militaire, Milosevic a pu se retirer du Kosovo sans perdre la face (ni le pouvoir) justement parce qu'il avait le prétexte de céder à une énorme vague de bombardements des pays les plus puissants du monde. Tout au plus l'impérialisme le pousse-t-il à passer la main en douceur, à l'occasion des élections présidentielles, à un de ses semblables moins déconsidéré et, espère-t-il, plus accommodant. En fait l'impérialisme n'a pas fait la guerre à des États ni à des dictateurs mais aux populations elles-mêmes. Car il a bien trop besoin des États et des dictateurs contre les peuples pour ne pas être tenté de les ménager.</p>
<p>Or c'est peut être là justement que le bât blesse.</p>
<p>La fin de la division du monde en deux blocs aurait dû permettre de faire face, bien mieux qu'avant, à un certain nombre de crises politiques qui pouvaient se révéler dangereuses. Car elle avait notamment l'inconvénient d'obliger l'impérialisme à soutenir à bout de bras bien des dictatures usées jusqu'à la corde, simplement parce qu'elles avaient le mérite d'être fidèles, et pour ne pas risquer de voir ces pays changer de camp. Or l'exemple de l'Iran en 1979 avait montré qu'un pilier surarmé contre l'URSS pouvait aussi céder devant un soulèvement populaire et devenir une puissance dérangeante. En Argentine (1983) comme aux Philippines (1986), l'impérialisme avait commencé à réagir en facilitant le départ du dictateur en place, mais c'est surtout depuis la fin des années 1980 que les alternances au pouvoir ont été facilitées, en Afrique francophone ou en Corée du Sud, permettant même de désamorcer un certain nombre de situations explosives comme en Indonésie où la dictature anticommuniste de Suharto (au pouvoir depuis 1965) était au bord du gouffre.</p>
<p>Pourtant le monde est toujours aussi instable, et ce n'est ni à cause de l'existence de la Russie (qui n'est plus cette épine dans le pied que représentait l'État ouvrier même dégénéré) ni à cause de la rivalité des impérialismes (bien que ce facteur soit loin d'être négligeable dans certains cas). Entre les États eux-mêmes la guerre est rarement à l'ordre du jour (même s'il subsiste des tensions importantes, par exemple entre l'Inde et le Pakistan). Par contre ce qui tend à se multiplier ce sont les guerres civiles et les conflits ethniques ou religieux (ou présentés comme tels), ou simplement mafieux pour le contrôle d'une ressource ou d'un bout de territoire, qui minent voire réduisent à néant l'autorité des États. Et l'un des ressorts essentiels de l'évolution des conflits est justement l'approfondissement de la crise économique et sociale qui frappe les pays les plus pauvres de la planète et qui tend à nourrir par plein d'aspects cette déstabilisation des États.</p>
<p>Cette crise ou ses prodromes prend d'abord l'allure de toutes ces dérives nationalistes au caractère de plus en plus ouvertement réactionnaire et qui sont autant de moyens pour tenter de contrôler un pays ou à défaut une partie de celui-ci.</p>
<p>En Yougoslavie la plus grande ouverture du marché a naturellement donné des appétits aux fractions locales des couches dirigeantes de l'appareil d'État et à la bourgeoisie des républiques les plus riches (Slovénie, Croatie), soucieuses de profiter pour elles seules des quelques avantages dont elles peuvent disposer. Mais ce fut aussi une fuite en avant et une tentative pour se maintenir au pouvoir en se servant de la surenchère nationaliste face à une population de plus en plus révoltée par une misère et une dépendance croissantes vis-à-vis des pays riches du fait de l'inflation et de l'endettement.</p>
<p>Et dans bien des régions, les tentations régionalistes voire séparatistes continuent à miner la stabilité des États. A défaut d'avoir un projet un peu viable pour tenter de développer de manière cohérente l'économie à l'échelle de tout un pays, d'avoir au moins les moyens de faire face au mécontentement de la population, des fractions de la classe dirigeante, généralement des bouts de l'appareil d'État, tentent de prendre le contrôle d'une région, d'un bout de territoire, réduisant bien souvent à néant les idéaux nationalistes de la période précédente.</p>
<p>Le projet de construire des États nations est-il viable à l'époque de l'impérialisme ? Des pays comme l'Inde, la Chine, le Brésil, par des voies différentes d'ailleurs, arrivent bien à trouver une place, même modeste, même subordonnée. Mais d'une manière générale l'accentuation des contradictions de l'impérialisme, le peu de place laissé aux bourgeoisies nationales, souvent encore embryonnaires, comme l'aggravation de la pression de l'impérialisme sur l'économie des pays sous-développés et de la crise économique et sociale que connaissent ces pays, ont quand même tendance à favoriser la déstabilisation d'un grand nombre d'États, et pas seulement en Afrique.</p>
<p>Du coup cette instabilité pose bien des problèmes aux puissances impérialistes. Dans un discours prononcé en février 1999, Bill Clinton justifiait ainsi sa politique d'interventions militaires dans le monde : « Il est facile de dire que nous ne nous soucions pas de savoir qui habite dans telle ou telle vallée de Bosnie, est propriétaire de telle partie de la brousse dans la corne de l'Afrique ou d'une parcelle de terre aride sur les rives du Jourdain. Mais ce qui compte pour nous, ce n'est pas que ces pays soient éloignés ou minuscules ou que leur nom nous semble difficile à prononcer. La question que nous devons nous poser c'est de connaître les conséquences que le fait de laisser des conflits s'envenimer et se propager peut avoir sur notre sécurité ».</p>
<p>Au Timor, ce n'est pas simplement une île que l'impérialisme aimerait stabiliser mais toute l'Indonésie menacée par l'explosion sociale et les conflits séparatistes. En Albanie, c'est le vide du pouvoir dû à l'effondrement de celui-ci en 1996 qui a amené l'intervention internationale d'avril 1997 dans une région combien ! déstabilisée. En Colombie la persistance de guérillas alimentées par le trafic de drogue n'a pas seulement des effets délétères sur sa cohésion mais elle finit par poser suffisamment de problèmes au-delà de ses frontières pour que les États-Unis continuent à laisser planer la menace d'une intervention militaire.</p>
<p>Mais le pire est bien sûr la situation de l'Afrique. Il est naturellement réducteur et mensonger de présenter toutes les guerres qui n'en finissent pas de ravager ce continent simplement comme des conflits « ethniques » dans lesquels l'impérialisme n'interviendrait que pour rétablir la paix. Sa responsabilité, avec la complicité des bourgeoisies locales, dans la naissance, l'exploitation ou la limitation de ces conflits est écrasante, et derrière les prétendues guerres tribales, il y a du pétrole, des diamants, des trusts et des sphères d'influence. Mais l'impérialisme ne maîtrise pas non plus toutes les cartes. Les pays occidentaux appuient telle ou telle clique, avec cynisme et brutalité et en faisant payer le prix fort aux populations, mais de la Somalie au Congo ils peinent aussi de façon notable à reconstruire un ordre stable qui serait tout de même la solution la plus favorable à leurs intérêts.</p>
<p>La dérive du continent africain, menace mortelle pour les populations elles-mêmes, traduit les difficultés rencontrées paradoxalement par les pays impérialistes, au moment où leur triomphe pouvait sembler assuré faute d'adversaires.</p>
<p>La nouvelle Russie, miroir des contradictions de l'impérialisme</p>
<p>C'est dans ce cadre mondial que l'on doit comprendre ce qui se passe sur le territoire de l'ex-URSS : aussi bien les méfaits de la crise « asiatique » que l'instabilité des États issus de l'implosion de l'Union et fondés sur les aspirations bien bourgeoises des classes possédantes à avoir leur propre territoire à exploiter, les guerres locales (notamment pour le pétrole) et la dépendance globale vis-à-vis de l'impérialisme. A plus d'un titre la Russie est exemplaire.</p>
<p>La fin du « système soviétique », voulue par Gorbatchev et la bureaucratie de façon concertée avec l'impérialisme, devait tirer un trait définitif sur le « communisme » et proclamer la supériorité indiscutable du capitalisme. Le capitalisme s'est bien installé, mais avec quel résultat ! Depuis une dizaine d'années on a surtout assisté à l'effondrement de la production, l'appauvrissement général de la population (l'espérance de vie masculine étant désormais inférieure à celle de l'Inde) ; l'absence d'investissement public et finalement un recul catastrophique dans presque tous les domaines, sans compter les guerres, les manipulations du pouvoir et les exactions des troupes spéciales de l'ex-KGB, démontrant un nouvelle fois ce que durent ou valent dans le cadre du capitalisme et surtout dans ces conditions les acquis et les illusions démocratiques.</p>
<p>Du coup dans la presse bourgeoise et malheureusement elle n'est pas la seule - on a volontiers insisté sur l'idée que tout cela n'aurait rien à voir avec une véritable « économie de marché » et un « État de droit » digne de ce nom, et serait dû au seul héritage du passé. Et de prouver le caractère « non conforme » de cette économie et de la société russe selon... des canons puisés sans doute dans des manuels censés décrire un capitalisme idéal, en pointant du doigt tout ce qui semble « anormal » : transmission de la propriété jamais complètement assurée d'un point de vue juridique, difficulté à distinguer ce qui relève d'une économie légale ou d'une économie mafieuse, faiblesse des relations monétaires entre les entreprises, extrême faiblesse des investissements aussi bien d'origine étrangère que locale, bradage des richesses du pays sous la coupe d'une oligarchie extrêmement concentrée et parasitaire liée étroitement aux responsables politiques qui semblent être de simples marionnettes entre ses mains, et bien d'autres aspects qui donnent à l'économie russe et à la société toute entière l'allure d'un véritable chaos.</p>
<p>Mais qu'est-ce que le capitalisme sinon cette réalité que l'on observe aussi dans bien d'autres pays ? Or les ressemblances ne sont pas uniquement formelles, car il s'agit au bout du compte d'un même processus, même si le point de départ est différent : la nécessité pour une bourgeoisie nationale encore peu développée de procéder à une « accumulation primitive de capitaux » dans les limites étroites imposées par l'impérialisme, quand le vol est le moyen le plus sûr de réaliser des profits, et les règlements de comptes armés un moyen guère original dans l'histoire de la bourgeoisie pour éliminer un concurrent. Si la Russie a emprunté cette voie, c'est justement parce qu'à l'époque de l'impérialisme, il eût été assez étonnant en tout cas pour des marxistes de voir surgir d'un seul coup une bourgeoisie capable de développer les forces productives et de prétendre occuper une place similaire à celle des bourgeoisies occidentales.</p>
<p>En fait, si au lieu des investissements attendus on a surtout assisté à une fuite massive des capitaux et à un pillage des maigres ressources qui subsistent encore, cela ne signifie pas que la restauration du capitalisme soit un processus à peine entamé, bien au contraire ! Cela signifie simplement que l'avenir de la Russie est à l'image de ce qui existe d'ores et déjà, un pays destiné à occuper une place entièrement subordonnée dans cette économie mondiale qui reste dominée par la bourgeoisie de quelques pays impérialistes. L'union d'un capitalisme bien éloigné des mythologies propres aux laudateurs de ce système et d'un pouvoir étatique arbitraire et corrompu que l'on observe en Russie n'est pas une exception due à son passé, c'est au contraire un phénomène assez banal. Les dirigeants de l'impérialisme ne s'y trompent pas qui, loin de blâmer hier Eltsine, aujourd'hui Poutine, leur apportent leur soutien afin de tout faire pour préserver autant que possible un peu de la stabilité et de la capacité de l'État à faire face à une population qui ne restera pas éternellement passive.<br class='autobr' />
Un nouveau désordre international difficile à légitimer</p>
<p>Habituées à intervenir depuis longtemps, les puissances impérialistes ont toujours cherché à justifier leur « droit d'ingérence » sous divers prétextes. Dans le contexte de la guerre froide la « défense du monde libre » et la « lutte contre le communisme » ont été naturellement les arguments les plus souvent utilisés. Ils sont aujourd'hui périmés.</p>
<p>Alors, à défaut d'avouer sa peur des gueux et de leur révolte, l'impérialisme a continué à utiliser quelques autres ficelles comme l'épouvantail des « États voyous », au demeurant bien inoffensifs et peu nombreux (même la Libye et la Corée du Nord semblent rentrer dans le rang), ou la lutte contre la drogue qui sert actuellement de justification à diverses opérations de police en Amérique latine.</p>
<p>Le « péril islamique » a aussi servi d'argument depuis la prise du pouvoir des Ayatollahs en Iran. Mais qu'est-ce que « l'islamisme » ? Les régimes saoudiens, soudanais, pakistanais alliés de l'Occident ? Ou des partis avant tout nationalistes qui aspirent à s'intégrer dans la vie politique de leur pays, à l'image du Réfah en Turquie, des Frères musulmans en Egypte, ou même du FIS en Algérie ? L'impérialisme est certes confronté à divers problèmes, notamment en Afghanistan, mais dans l'ensemble les pays musulmans alliés de l'Occident ont fort bien résisté et jamais les États-Unis n'ont été aussi puissants au Moyen-Orient depuis la guerre du Golfe.</p>
<p>En fait, de la Somalie à la Bosnie, en passant par Haïti, « l'ingérence » a été de plus en plus souvent justifiée par des considérations « humanitaires » ou « démocratiques », soulignées à grand renfort médiatique. En soi l'argument n'est pas nouveau. Mais il a pris un autre relief. Au Kosovo une nouvelle ère aurait même commencé, paraît-il, celle où le « droit des gens » l'emporterait sur celui des États, et où les violations graves du « droit humanitaire » seraient considérées comme des atteintes au maintien de la paix... moyennant quoi les populations civiles y compris d'origine albanaise ont eu le droit de recevoir un véritable tapis de bombes !</p>
<p>Cette offensive idéologique a pu influencer à certains moments l'opinion publique et il n'est pas inutile de rappeler que toutes ces opérations militaires, qu'elles soient le fait de l'ONU, de l'OTAN, des États-Unis ou de la France seule, sont destinées à défendre les intérêts des puissances impérialistes et non les populations, et que même à contre-courant de « l'opinion », et même seuls, les révolutionnaires se doivent de démasquer les vrais buts de guerre de leur propre impérialisme. Cultiver des illusions sur des interventions prétendues humanitaires qui pourraient être dirigées dans un autre sens que celui de la défense exclusive des intérêts de l'impérialisme, comme le font certains courants d'extrême-gauche, contribuerait à obscurcir la conscience des travailleurs.</p>
<p>Pour autant, et même si l'impérialisme arrive pour l'instant à faire accepter plutôt bien que mal ses diverses interventions, il faut aussi constater que son dispositif n'est, fort heureusement, pas sans défaut.</p>
<p>Sur le plan idéologique d'abord, les grandes puissances peuvent toujours bricoler une théorie du droit d'ingérence et même faire émerger une justice pénale internationale. Mais cela n'aide pas à faire face à toutes les situations, car comment justifier par exemple de vraies opérations de guerre sans déclarer officiellement la guerre à un pays ni remettre officiellement en cause le principe de souveraineté des États ? Faut-il ainsi légitimer le droit à l'indépendance du Timor oriental après avoir fermé les yeux pendant 25 ans tout en refusant ce même droit à la Tchétchénie ou au Kosovo, mais en agissant dans ce dernier cas comme si ce territoire n'était pas non plus sous la souveraineté de l'État yougoslave ? Le discours est décidément à géométrie variable !</p>
<p>Et puis le résultat n'est pas non plus particulièrement convaincant. Ni en Somalie ni à Haïti, pas plus en Irak qu'au Kosovo, les objectifs proclamés n'ont été atteints. Les puissances impérialistes ont d'abord laissé faire les atrocités puis quand toutes les forces se sont bien affrontées et que la population a été terrorisée, elles sont arrivées en triomphatrices pour finalement composer avec les dictatures locales. Et cela a fini par se voir à défaut de soulever pour l'instant une véritable indignation.</p>
<p>Or ce choix d'intervenir avec retard et de replâtrer au bout du compte les États en place (quand elles y arrivent...) n'est pas seulement un signe d'hypocrisie que doivent dénoncer les révolutionnaires au fur et à mesure que les exemples se répètent. C'est aussi assez révélateur de la situation actuelle de l'impérialisme, qui tout à la fois est en position de force et doit pourtant batailler sans relâche pour asseoir sa domination.</p>
<p>Il semble en effet pouvoir intervenir n'importe où sans trouver d'adversaire déclaré ou au contraire laisser des régions entières à la dérive et s'accommoder de bien des situations, puisque cela ne l'empêche même pas de faire des affaires comme le montrent les exemples de l'Angola, du Congo ou du Sierra Leone. Mais les risques d'une dérive incontrôlable existent aussi, et lorsqu'il s'agit d'intervenir, c'est toujours la même peur, celle de l'enlisement dans une guerre directe avec les populations. Et ce danger est d'autant plus grand que les dictatures se révèlent peu fiables et l'État déliquescent.<br class='autobr' />
La lutte de classe se porte bien... le réformisme aussi</p>
<p>La situation mondiale est toujours marquée par un accroissement spectaculaire des inégalités dans un contexte économique de croissance, certes ralentie depuis une trentaine d'années. Ainsi le revenu mondial a été multiplié par 7 dans la deuxième moitié du XX siècle, et le revenu théorique par habitant par 3. Mais entre 1960 et 1995, les 20 % d'individus les plus riches du globe ont vu leur part de ce revenu passer de 70 % à 86 %, tandis que celle des 20 % les plus pauvres chutait de 2,3 à 1,3 %. L'écart de revenu entre ces deux groupes a doublé. C'est la confirmation d'un processus qui a commencé avec la mainmise du capital sur le monde entier : en 1820, selon les estimations de certains historiens, le revenu moyen par habitant en Europe occidentale était 2,9 fois supérieur à celui de l'Afrique subsaharienne, en 1992 le rapport était de 1 à 13,5. Et dans les pays impérialistes, les écarts ont recommencé à grandir alors que durant la période précédente l'amélioration réelle des conditions de vie avait favorisé un relatif calme social et fourni une assise réelle aux idées réformistes.</p>
<p>A l'échelle du monde, la prolétarisation de larges couches de la population est un mouvement qui n'a cessé de s'amplifier au fur et à mesure qu'a progressé l'urbanisation, et le nombre d'ouvriers d'industrie, s'il a tendance à stagner dans les pays industrialisés, a aussi augmenté dans les pays du tiers monde.</p>
<p>Depuis une trentaine d'années (pour ne pas remonter plus loin en arrière), de nombreux pays ont connu, à des degrés divers, d'importants mouvements sociaux généralement liés à des crises économiques ou politiques : Pologne 1970, Chili 1973, Portugal 1974, Liban 1975, Afrique du Sud 1976, Iran 1979, Pologne 1980, Corée du Sud1980, Philippines 1986, Corée du Sud 1987, Yougoslavie 1987, Algérie 1988, Côte-d'Ivoire 1990, Gabon 1990, Birmanie 1991, Mali 1991, et plus récemment en Albanie, en Indonésie ou en Equateur... On n'a nullement assisté à un quelconque reflux des luttes sociales mais à des fluctuations avec parfois de véritables explosions de colère de la population pauvre et de la classe ouvrière elle-même qui dans un certain nombre de mouvements a été une force socialement importante et a posé dans une certaine mesure un problème politique pour la bourgeoisie (forcément limité en l'absence d'un parti et d'une politique révolutionnaires).</p>
<p>Mais force est de constater aussi que nulle part la classe ouvrière n'a joué un rôle au point de former des organes de pouvoir indépendants, même embryonnaires.</p>
<p>Dans ces limites, ces mouvements n'ont pas fait surgir spontanément la direction ouvrière dont la classe ouvrière a besoin pour mener sa propre politique et du coup gagner à elle toutes les couches de la population qui pourraient la soutenir. Ils ont propulsé des syndicalistes comme dirigeants bourgeois (un Lula au Brésil, un Walesa en Pologne...). En Afrique du Sud où le mouvement ouvrier massif des années 1980 a finalement débouché sur la fin de l'apartheid, mais sans remettre en cause les trusts sud-africains et la bourgeoisie blanche, c'est un leader nationaliste bourgeois soutenu par le Parti Communiste et des syndicats très puissants qui a réussi cette opération consistant à désamorcer la véritable bombe que représentait le prolétariat sud-africain. En Iran ce sont des religieux d'extrême-droite qui ont fini par s'imposer.</p>
<p>Le retour de l'URSS dans le giron impérialiste à la fin des années 1980 a été interprété par certains comme un facteur décisif pour justifier l'idée d'un recul mondial du mouvement ouvrier, de ses organisations, comme des idées communistes. Bien sûr l'impérialisme a tiré tous les avantages politiques qu'il pouvait pour proclamer que tout espoir en un avenir social différent était définitivement perdu. Et le recul du mouvement stalinien, voire sa disparition dans de nombreux pays, pèse aussi de façon sensible dans certains cas sur le degré d'organisation et sur le niveau de conscience de la classe ouvrière. Mais une telle appréciation mérite en même temps d'être fortement relativisée.</p>
<p>D'abord parce que la rupture décisive s'est produite à l'évidence bien avant, au cours des années 1920 ou 1930 quand le mouvement stalinien a joué un rôle capital pour sauver le pouvoir de la bourgeoisie, en 1945 encore en l'aidant à consolider l'ordre impérialiste. Et depuis, de Nasser à Soekarno, d'Allende à Mitterrand, partout dans le monde, ce rôle a consisté à soutenir des politiciens bourgeois, nationalistes ou « de gauche », en bloquant toute possibilité d'expression politique indépendante de la classe ouvrière. Autant dire que ce n'est pas le genre de chose que nous ayons spécialement à regretter !</p>
<p>Par ailleurs s'il est un autre phénomène notable, c'est qu'à l'échelle du monde la classe ouvrière continue à prendre de l'importance dans les pays où elle n'existait quasiment pas, à se développer numériquement et même organisationnellement (il ne faut pas généraliser abusivement à partir de quelques exemples qui nous sont familiers comme... la France). Mais là où surgissent de nouvelles organisations ouvrières ce sont des organisations réformistes qui prospèrent et qui capitalisent aussi à leur manière des espoirs d'émancipation sociale. Car ceux-ci n'ont pas disparu avec la fin de l'URSS, loin de là.</p>
<p>L'essor au cours des années 1980 et 1990 de la CUT et du PT au Brésil ou de la KCTU en Corée du Sud en témoigne. Même s'il témoigne aussi qu'en l'absence de contestation de la part des révolutionnaires, le courant social-démocrate qui bénéficie de l'appui d'une myriade d'associations soutenues par une fraction notable de la bourgeoisie plonge suffisamment loin ses racines pour occuper tout l'espace disponible, même dans des pays où sa base sociale pourrait sembler bien faible. Son dynamisme est incontestable lorsqu'il s'agit d'influencer et même d'organiser de larges couches du prolétariat.</p>
<p>Quel enjeu pour les révolutionnaires ?</p>
<p>Chercher à plaquer sur le monde entier des schémas globaux de croissance ou de décroissance des luttes de la classe ouvrière, de son niveau de conscience ou de son degré d'organisation est une entreprise risquée. Ainsi parler de recul depuis 1920 n'est évidemment qu'une tautologie (soit la révolution soit le recul... certes ! ), et parler de recul depuis dix ans ne vaut guère mieux dans la mesure où il n'y a pas de rupture flagrante, mais plutôt une juxtaposition de facteurs plus ou moins favorables ou défavorables selon les pays et le poids spécifique que représentait le mouvement stalinien à côté de bien d'autres courants réformistes ou populistes.</p>
<p>Dans un monde où les contradictions sociales ont tendance à s'aggraver, où y compris dans certains cas les capacités de la bourgeoisie et de son État à y faire face ont pu s'amenuiser, les portes sont loin d'être fermées pour les révolutionnaires. Et s'il y a un enjeu pour ces derniers, il est de trouver à quelles conditions il serait possible de contester l'hégémonie politique des organisations réformistes sur la classe ouvrière lorsque des occasions favorables se présentent.</p>
<p>Que depuis longtemps les communistes révolutionnaires n'aient pratiquement joué aucun rôle mérite sans doute bien des explications. Il n'est nullement utile en tout cas d'aller chercher la défaillance des intellectuels pour tenter de comprendre l'échec des mouvements prolétariens. Trotsky, dans sa brochure « Les intellectuels et le socialisme » en réponse au social-démocrate Adler, concluait : « Mais si la conquête effective des leviers de commande de la société dépendait du fait préalable que l'intelligentsia s'unisse au parti du prolétariat européen, la cause du collectivisme serait alors bien compromise ».</p>
<p>Des raisons objectives existent sans aucun doute. Mais, c'est davantage la responsabilité de l'extrême-gauche qu'il nous faut souligner, elle qui s'est si souvent alignée de fait derrière ce qui apparaissait le plus remuant ou le plus radical, à l'époque soit les courants nationalistes du tiers monde soit le mouvement stalinien. C'est à elle de relever le défi de la crise politique de la direction du mouvement ouvrier, de refaire le lien entre le mouvement ouvrier, qui continue d'exister et de lutter évidemment, et les idées communistes. A elle de se hausser à la hauteur de ses tâches, en consacrant l'essentiel de ses forces à s'implanter dans le prolétariat et y défendre une politique sans compromission avec les nationalistes, les gauches syndicales, les staliniens ou les courants syndicaux ou politiques sociaux-démocrates à allure de gauche qui parfois les remplacent aujourd'hui.</p>
<p>Sur ce plan, l'affaiblissement des courants nationalistes radicaux plus ou moins repeints en rouge est évidente. L'affaiblissement du courant stalinien est aussi un phénomène patent, notamment dans les pays impérialistes.</p>
<p>Et pourtant ! Certaines forces radicales de la petite bourgeoisie disposent toujours de crédit parmi les révolutionnaires trotskistes eux-mêmes ! Le radicalisme bourgeois les armes à la main a toujours ses adeptes parmi les trotskystes et toutes les armées dites de guérilla sont toujours considérées comme combattant pour le socialisme, comme cela aurait été les cas pour celle de Fidel Castro ou encore pour les combattants nicaraguayens. C'est encore le cas avec la lutte du Chiapas, et dans toute l'Amérique latine avec les diverses ELN. La remise du pouvoir sans combat des sandinistes nicaraguayens aux partis soutenus par les États-Unis ne leur a rien appris. Ils continuent quand même à voir des capacités révolutionnaires socialistes dans d'autres forces que le prolétariat.</p>
<p>Quant au courant stalinien il nous pose évidemment bien d'autres problèmes, pour des raisons politiques et du fait de sa relation historique avec la classe ouvrière. Mais il faut sans doute prendre la mesure exacte de son affaiblissement qui ne date pas seulement de ces dix dernières années, ni même de sa participation à un gouvernement de gauche (pour prendre l'exemple de la France en 1981). Il date de bien avant et s'explique sans doute aussi par les désillusions qu'ont pu provoquer les interventions soviétiques en Hongrie puis en Tchécoslovaquie, même si les répercussions n'ont pas été immédiatement perceptibles du fait de certaines situations locales (l'arrivée au pouvoir de De Gaulle en 1958 qui semblait justifier son recul à ce moment-là, le maintien en Espagne de la dictature jusqu'en 1975 qui ne permettait pas de mesurer grand chose, la faiblesse de la social-démocratie en Italie qui lui laissait un espace plutôt par défaut...). Il existait à l'évidence un problème de perspective et de crédibilité, que la fin de l'URSS a naturellement amplifié. En ce sens la crise des partis communistes a bien un caractère « historique », ce qui ne veut pas dire qu'à certains moments ils ne retrouvent pas une certaine influence... comme la social-démocratie depuis 1914, pour les mêmes raisons et pour jouer le même rôle !</p>
<p>L'affaiblissement des Partis Communistes n'a pas que des effets positifs, on l'a dit, et ne signifie nullement que les masses prolétariennes doivent être plus perméables aux idées révolutionnaires. Mais le pire serait pour les trotskystes non seulement de privilégier exclusivement cet aspect de la question, mais de laisser entendre que « dans la situation actuelle » le maintien de ces organisations seraient un moindre mal !</p>
<p>Comme si les révolutionnaires n'avaient d'autre perspective que de conseiller à d'autres, qui plus est des adversaires, ce qu'ils se sentent eux-mêmes incapables de faire ! Tentation qui fut jusqu'à aujourd'hui la faiblesse du mouvement trotskyste. Il est grand temps qu'il s'en défasse.</p></div>
Mur pour être abattu. Le communisme ? Ou le capitalisme ?
http://matierevolution.org/spip.php?article6551
http://matierevolution.org/spip.php?article65512019-10-25T22:05:00Ztext/htmlfrRobert Paris
<p>Voici ce que nous écrivions lors de la chute du mur de Berlin, des pays de l'Est et de l'URSS : <br class='autobr' />
Avec la "chute du mur de Berlin et du bloc de l'Est, ce que voudraient les classes dirigeantes, c'est effacer dans la conscience des prolétaires l'importance et la signification de la Révolution d'Octobre <br class='autobr' /> L'anniversaire de la chute du mur de Berlin a été une pâle copie des festivités qui avaient marqué cet événement. La population, qui subit un fort chômage, qui avait fêté la fin du (…)</p>
-
<a href="http://matierevolution.org/spip.php?rubrique54" rel="directory">17- Chute de l'URSS et fin de la politique des blocs</a>
<div class='rss_texte'><p>Voici ce que nous écrivions lors de la chute du mur de Berlin, des pays de l'Est et de l'URSS :</p>
<h2 class="spip">Avec la "chute du mur de Berlin et du bloc de l'Est, ce que voudraient les classes dirigeantes, c'est effacer dans la conscience des prolétaires l'importance et la signification de la Révolution d'Octobre</h2>
<p> L'anniversaire de la chute du mur de Berlin a été une pâle copie des festivités qui avaient marqué cet événement. La population, qui subit un fort chômage, qui avait fêté la fin du stalinisme, cette horrible dictature sociale policière usurpant le nom de communisme, n'a aucune raison aujourd'hui, en pleine crise du capitalisme, de fêter sa situation précaire et souvent misérable sous la domination du capital international. Le grand capital règne certes sans conteste mais cela n'a rien à voir avec la victoire d'un "monde libre", d'un monde sans guerres, d'un monde sans dictatures, sans misère, sans oppression, sans parti unique, sans syndicat unique, sans régimes policiers, etc, etc... La chute du mur de Wall Street en 2008 ne pousse personne, ni à l'ouest ni à l'est, à trop se glorifier d'une victoire prétendue du système capitaliste, ni à affirmer que sa victoire est historique ni surtout définitive ! Les subprimes, eux-mêmes, et autres spéculations sont repartis de plus belle ainsi que toutes les sortes d'actions pourries, menant à de nouvelles catastrophes comme en 2008.</p>
<p> La chute du bloc de l'Est est d'autant moins une victoire du capitalisme que ce dernier s'accommodait fort bien de celle-ci. Ce sont les travailleurs qui, en Allemagne de l'Est en 1953, en Hongrie en 1956 et en Pologne dans les années 70 et 80 l'avaient contestée. Le système des blocs mis en place à la fin de la guerre mondiale, l'avait été conjointement par les dirigeants de l'est et de l'ouest, d'un commun accord entre Staline et les grandes puissances vainqueurs de la dernière guerre mondiale. C'est consciemment et contre la révolution sociale menaçante (pas contre Hitler) que Roosevelt et Churchill ont choisi, en accord avec les classes dirigeantes, de donner la moitié de l'Europe et de l'Asie à la Russie stalinienne, lors des accords de Yalta. La naissance des pays dits de "démocratie populaire" ne signifiait nullement une victoire du communisme puisqu'elles n'étaient pas nées d'une lutte des travailleurs. Le stalinisme – un autre nom de la dictature de la bureaucratie russe -, visait au maintien du statu quo mondial et luttait aussi violemment que les dirigeants capitalistes contre la révolution prolétarienne, c'est-à-dire contre le véritable communisme.</p>
<p> Pour ceux qui resteraient convaincus que le stalinisme était un adversaire résolu du capitalisme et réciproquement, la Chine actuelle toujours sous la coupe du parti unique stalinien et phare du capitalisme est une belle démonstration. Le capitalisme s'est marié avec les féodaux d'Arabie saoudite et les maharadjahs d'Inde ; ce n'est pas les bureaucrates et la dictature militaire de Chine qui empêche leur système d'exploitation de fonctionner. L'Occident dénonce volontiers quelques répression dans des régions marginales (Tibet ou Xinkiang) mais pas l'essentiel de l'oppression qui fonctionne en Chine. Les pays occidentaux tiennent trop à leurs investissements pour s'occuper de dénoncer le parti dit « communiste » qui y est au pouvoir absolu, sans parler de dénoncer l'exploitation des travailleurs chinois. Si le goulag russe a été présenté à juste titre comme l'un des témoignages des horreurs du stalinisme, le goulag actuel chinois, le Laogai, est volontairement ignoré et surtout pas dénoncé par les média et les gouvernements de l'"ouest". Les gouvernements de l'ouest s'étaient comporté de la même manière vis-à-vis du stalinisme russe et Churchill avait même déclaré qu'il ne reprochait qu'une chose à Staline : ne pas avoir tué Trotsky quand il le tenait en Russie !</p>
<p> Il a donc suffi d'un accord entre la bureaucratie russe et l'impérialisme américain, avec des assurances mutuelles, pour que la séparation est-ouest tombe. Il faut rappeler que ce n'était pas la première fois que la bureaucratie russe et l'impérialisme US étaient à l'initiative d'une tentative de rapprochement visant à la fusion et au retour dans le marché mondial des pays de l'est. En 1956, une pareille tentative avait échoué du fait de la révolte des ouvriers de Hongrie et de Pologne. Cette dernière avait amené aussi bien les USA que l'URSS à craindre une intervention directe des masses ouvrières en cas de fin du stalinisme. C'est d'un commun accord que l'impérialisme et le stalinisme avaient alors estimé que la situation n'était pas mure car, même en URSS des mouvements avaient eu lieu et notamment une révolte des camps du goulag. Loin de soutenir les révoltés ouvriers de Hongrie, l'impérialisme avait même arrêté ses émissions radio pour qu'elles n'apparaissent pas comme un soutien aux conseils ouvriers en arme qui contestaient la dictature stalinienne.</p>
<p> Le mur en Europe entre l'est et l'ouest ne date d'ailleurs pas de 1947 avec la "guerre froide". Ce sont les grandes puissances qui, conjointement, ont divisé militairement Berlin en deux, comme, toujours conjointement, ont divisé la Corée en deux, deux zones d'occupation militaire. Mais, plus profondément, la division de l'Europe date de bien avant. C'est le capitalisme qui, par son développement inégal, a instauré une Europe de l'ouest relativement riche et une Europe de l'Est plus pauvre et plus arriérée où elle même maintenu des régimes quasi féodaux.</p>
<p> La division du monde entre riches et pauvre est loin d'être tombée, bien entendu, en 1989, en même temps que le mur. L'Est est toujours relativement pauvre comme le sud. Les inégalités entre les classes sont elles aussi plus criantes que jamais. Le mur de l'apartheid est tombé en Afrique du sud mais pas le mur de l'argent qui fait qu'on vit à Soweto une vie presque identique qu'à l'époque noire de l'apartheid et, en tout cas, autant dans la misère et l'insécurité. L'apartheid racial a été remplacé par l'apartheid social. Il marque tout autant la division des quartiers, de modes de vie et de l'avenir des enfants qui y vivent.</p>
<p> Tous les murs ne sont bien sûr pas tombés en 1989 mais le monde capitaliste en a dressés plus qu'il n'en a fait tomber. Des "blocs" et des "guerres froides" ou chaudes aussi, comme la guerre prétendument "contre le terrorisme" qui s'est même étendue, depuis l'Irak et l'Afghanistan au Pakistan. Le mur coupe désormais Israël et Palestine, sans pour autant que soit reconnue l'existence de la Palestine. Et le mur entre l'Afrique et le reste du monde, un mur de l'argent, n'est pas moins réel que s'il était en béton. Il empêche notamment les populations de migrer d'une partie à l'autre de la planète. Pourtant, l'idée de la chute du mur, glorifiée lors de son anniversaire, n'est-elle pas de laisser les gens aller d'un côté à l'autre librement ? Eh bien, cette idée humaniste n'a cours qu'à Berlin mais pas entre le Mali et la France par exemple, sauf s'il s'agit de piller l'uranium, l'or et le pétrole !!!</p>
<p>La guerre froide et sa "politique des blocs" n'avait d'ailleurs pour but que d'occulter la réelle division de la société : la division en classes sociales, entre exploiteurs et exploités, division que 1989 n'a bien entendu ni abattu, ni même entamé. A l'Est, ce sont d'ailleurs les bureaucrates eux-mêmes qui ont été les mieux placés pour devenir les nouveaux riches, en particulier dans la Russie et dans les autres morceaux de l'URSS. Et cela ne gène nullement les pays occidentaux. Pas plus qu'ils ne sont gênés d'avoir à faire avec des bureaucrates chinois "communistes" et capitalistes. Leur propagande sur le prétendu communisme, ils n'y croient pas et ils ne l'utilisent que pour convaincre les travailleurs et les peuples que le capitalisme est le seul horizon possible et qu'il n'y a aucune perspective d'une autre société. Mais, quand bien même ils en auraient convaincu les travailleurs, cela ne voudrait pas dire que telle serait la réalité objective. Et cela, ils le savent bien. On n'éradiquera pas les risques de révolution sociale par la seule propagande pro-capitaliste. On garde pour cela les armées, les polices, les dictatures et les fascismes. La confiance en soi du capitalisme a besoin de se rappeler la chute du mur, mais ce réconfort n'est que passager. Le capitalisme a plus que jamais besoin de toutes les sortes d'opposition entre nations, entre ethnies, entre religions, entre nord et sud, entre est et Ouest, pour mieux diviser les opprimés.</p>
<h2 class="spip">Les prolétaires du monde n'ont pas de murs entre eux et le seul mur qu'il leur faut abattre est celui qui les sépare de la décision de prendre le pouvoir sur le monde dans leurs propres mains. Ce serait un petit pas pour l'homme mais un grand pas pour l'humanité !!!</h2>
<p>Comme après la chute du mur de Berlin, la campagne actuelle de la bourgeoisie n'est pas une charge sans discernement contre tout ce que représentait la révolution russe. Au contraire, certains historiens à la solde du capital sont pleins d'éloges hypocrites pour « l'initiative » et même « l'élan révolutionnaire » des ouvriers et de leurs organes de lutte de masse, les conseils ouvriers. Ils sont débordants de compréhension pour le désespoir des ouvriers, des soldats et des paysans confrontés aux épreuves de la « grande guerre ». Avant tout, ils se présentent comme les défenseurs de la « vraie révolution russe » contre sa prétendue destruction par les bolcheviks. En d'autres termes, au centre des attaques de la bourgeoisie contre la révolution russe, il y a l'opposition entre février et octobre 1917, l'opposition entre le début et la conclusion de la lutte pour le pouvoir qui est l'essence de toute grande révolution.</p>
<p>Quand elle rappelle le caractère explosif, massif et spontané des luttes qui commencent en février 1917, c'est à dire les grèves de masse, les millions de gens qui occupent la rue, les explosions d'euphorie publique et jusqu'au fait que Lénine lui même déclarait que la Russie de cette époque était le pays le plus libre sur la terre, la bourgeoisie lui oppose les événements d'octobre dans lesquels il y avait peu de spontanéité, où les événements étaient planifiés à l'avance, sans aucune grève, sans manifestation de rues ni assemblée de masse pendant l'insurrection, quand le pouvoir a été pris grâce à l'action de quelques milliers d'hommes en armes dans la capitale, sous le commandement d'un comité révolutionnaire, directement inspiré par le parti bolchevik. Ainsi, elle déclare : est ce que cela ne prouve pas qu'Octobre n'était rien d'autre qu'un putsch bolchevik ? Un putsch contre la majorité de la population, contre la classe ouvrière, contre l'histoire, contre la nature humaine même ? Et tout cela, nous dit-on, est la conséquence d'une « folle utopie marxiste » qui ne pouvait survivre que par la terreur, conduisant directement au stalinisme.</p>
<p>Selon la classe dominante, le prolétariat en, 1917 ne voulait rien de plus que ce que le régime de février lui avait promis : une « démocratie parlementaire », avec l'engagement de « respecter les droits de l'homme », et un gouvernement qui, tout en continuant la guerre, s'était déclaré lui même « en faveur » d'une paix rapide « sans annexion ». En d'autres termes, la bourgeoisie veut nous faire croire que le prolétariat russe se battait pour obtenir la même situation misérable que celle que le prolétariat moderne subit aujourd'hui ! Si le régime de février n'avait pas été renversé en octobre, nous assurent-ils, la Russie serait aujourd'hui un pays aussi puissant et « prospère » que les Etats-Unis et le développement du « capitalisme du 20e siècle aurait été pacifique ».</p>
<p>Ce qu'exprime réellement cette hypocrite défense du caractère « spontané » des événements de février, ç'est la haine et la peur de la révolution d'octobre chez les exploiteurs de tous les pays. La spontanéité de la grève de masse, le rassemblement de tout le prolétariat dans les rues et les assemblées générales, la formation des conseils ouvriers dans le feu de la lutte sont des moments essentiels de la lutte d'émancipation de la classe ouvrière. « Que la spontanéité d'un mouvement soit un indice de sa profonde pénétration dans les masses, de la solidité de ses racines, de l'impossibilité qu'il y aurait à l'écarter, voilà qui est certain » comme le remarquait Lénine ([1]). Mais tant que la bourgeoisie reste la classe dominante, tant que les armes politiques et répressives de l'Etat capitaliste restent intactes, il lui est toujours possible de bloquer, neutraliser et dissoudre celles de son ennemi de classe. Les conseils ouvriers, ces puissants instruments de la lutte ouvrière qui surgissent plus ou moins spontanément, ne sont néanmoins pas la seule ni nécessairement la plus haute expression de la révolution prolétarienne. Ils prédominent dans les premières étapes du processus révolutionnaire. La bourgeoisie contre-révolutionnaire les porte justement aux nues précisément pour faire passer le début de la révolution pour son point culminant, pour son point d'arrivée, parce qu'elle sait qu'il est plus facile de détruire une révolution qui s'arrête à mi-chemin.</p>
<p>Mais la révolution russe ne s'est pas arrêtée à mi-chemin. En allant jusqu'au bout, en achevant ce qu'avait commencé février 1917, elle a été la confirmation de la capacité de la classe ouvrière à construire patiemment, consciemment, collectivement, donc pas seulement « spontanément » mais de façon délibérée, planifiée, stratégique, les instruments dont elle a besoin pour s'emparer du pouvoir : son parti de classe marxiste, ses conseils ouvriers galvanisés par un programme de classe et une réelle volonté de diriger la société, ainsi que les instruments spécifiques et la stratégie de l'insurrection prolétarienne. C'est l'unité entre la lutte politique de masse et la prise militaire du pouvoir, entre le spontané et le planifié, entre les conseils ouvriers et le parti de classe, entre l'action de millions d'ouvriers et celles d'audacieuses minorités d'avant-garde de la classe qui constitue l'essence de la révolution prolétarienne. C'est cette unité que la bourgeoisie aujourd'hui vise à détruire avec ses calomnies contre le bolchevisme et l'insurrection d'octobre.</p>
<p>La destruction de l'Etat bourgeois, le renversement de la domination de la classe bourgeoise, le début de la révolution mondiale, c'est ce qu'a été la gigantesque réalisation d'octobre 1917, c'est à dire le chapitre le plus important, le plus conscient et le plus audacieux de l'histoire de l'humanité à ce jour. Octobre a fait voler en éclats des siècles de servitude engendrée par la société de classes, démontrant qu'avec le prolétariat il existe, pour la première fois dans l'histoire, une classe qui est tout à la fois exploitée et révolutionnaire. Une classe qui est capable de diriger la société, d'abolir la domination de classe, de libérer l'humanité de son enchaînement « préhistorique » à des forces sociales aveugles. C'est la véritable raison pour laquelle la classe dominante à ce jour, et aujourd'hui plus que jamais, déverse ses tombereaux de mensonges et de calomnies sur l'octobre rouge, l'événement « le plus haï » de l'histoire moderne mais qui est en fait l'orgueil de la classe prolétarienne consciente. Nous voulons démontrer que l'insurrection d'octobre, que les écrivailleurs, prostitués du capital, appellent un « putsch », était le point culminant, non seulement de la révolution russe, mais de toute la lutte de notre classe jusqu'à aujourd'hui.</p>
<p> Comme Lénine l'écrivait en 1917 : « La haine sauvage que nous porte la bourgeoisie illustre de la façon la plus concrète cette vérité que nous montrons correctement au peuple les voies et moyens qui permettront de mettre fin à la domination de la bourgeoisie. » ([2])</p>
<p> « La crise est mûre »</p>
<p>Le 10 octobre 1917, Lénine, l'homme le plus recherché dans le pays, pourchassé par la police dans tous les coins de la Russie, se présenta à l'assemblée du Comité central du parti bolchevik qui se tenait à Petrograd, déguisé avec une perruque et des lunettes, et proposa la résolution suivante écrite sur une page de cahier d'écolier</p>
<p>« Le Comité Central reconnaît que la situation internationale de la révolution russe (la mutinerie de la flotte en Allemagne, manifestation extrême de la croissance de la révolution socialiste mondiale dans toute l'Europe ; et, par ailleurs, la menace de voir la paix impérialiste étouffer la révolution en Russie), - de même que la situation militaire (décision indubitable de la bourgeoisie russe et de Kerensky et consorts, de livrer Petrograd aux Allemands), - de même que l'obtention par le parti prolétarien de la majorité aux Soviets, - tout cela, lié au soulèvement paysan et au changement d'attitude du peuple qui fait confiance à notre parti (élections de Moscou) et enfin la préparation manifeste d'une nouvelle aventure Kornilov (retrait des troupes de Petrograd, transfert des cosaques à Petrograd, encerclement de Minsk par les cosaques, etc.) - tout cela met l'insurrection armée à l'ordre du jour. Considérant donc que l'insurrection armée est inévitable et tout à fait mûre, le Comité Central propose à toutes les organisations du Parti de déterminer leur attitude en fonction de cet état de chose, d'examiner et de résoudre de ce point de vue toutes les questions pratiques (congrès des soviets de la région nord, retrait des troupes de Petrograd, actions à réaliser à Moscou et à Minsk, etc.). » ([3])</p>
<p>Quatre mois avant exactement, le parti bolchevik avait délibérément freiné l'élan combatif des ouvriers de Petrograd. Ceux-ci avaient été provoqués par les classes dominantes en vue d'être amenés à une confrontation prématurée et isolée avec l'Etat. Une telle situation aurait certainement conduit à la décapitation du prolétariat russe dans la capitale et son parti de classe aurait été décimé (voir la Revue Internationale n° 90 sur « les journées de juillet »). Le Parti qui depuis avait surmonté ses hésitations internes, s'engageait fermement, comme l'écrivait Lénine dans son fameux article « La crise est mûre », à mobiliser toutes les forces pour inculquer aux ouvriers et aux soldats l'idée de l'absolue nécessité d'une lutte acharnée, ultime, décisive pour le renversement du gouvernement de Kerensky ». Le 29 septembre, il déclarait : « La crise est mûre. Tout l'honneur du parti bolchevik est enjeu. Tout l'avenir de la révolution ouvrière internationale pour le socialisme est en jeu. »</p>
<p>Ce qui explique cette nouvelle attitude du parti, complètement différente en octobre par rapport à celle de juillet, est contenu dans la résolution citée plus haut, c'est l'audace et la brillante clarté du marxisme. Le point de départ, comme toujours pour le marxisme, c'est l'analyse de la situation internationale, l'évaluation du rapport de forces entre les classes et les besoins du prolétariat mondial. La résolution souligne que, à la différence de juillet 1917, le prolétariat russe n'est plus seul, que la révolution mondiale a commencé dans les pays centraux du capitalisme. « La montée de la révolution mondiale est incontestable. L'explosion de révolte des ouvriers tchèques a été étouffée avec une cruauté incroyable, qui témoigne de la panique du gouvernement. En Italie, on en est arrivé aussi à une explosion des masses à Turin. Mais le fait le plus important est la mutinerie de la flotte allemande. » ([4]) Il est de la responsabilité de la classe ouvrière russe, non seulement de saisir l'opportunité de rompre l'isolement international imposé jusque là par la guerre mondiale mais, par dessus tout, de propager en retour les flammes de l'insurrection en Europe de l'ouest en commençant la révolution mondiale.</p>
<p>Contre la minorité de son propre parti qui faisait encore écho à l'argumentation pseudo-marxiste, contre-révolutionnaire des mencheviks selon laquelle la révolution devait commencer dans un pays plus avancé, Lénine montrait que les conditions en Allemagne étaient en fait beaucoup plus difficiles qu'en Russie et que la réelle signification de l'insurrection en Russie résidait dans le fait qu'elle aiderait au surgissement de la révolution en Allemagne : « ... dans des conditions pénibles, infernales, avec le seul Liebknecht (enfermé au bagne, par surcroît), sans journaux, sans liberté de réunions, sans Soviets, au milieu de l'hostilité incroyable de toutes les classes de la population -jusqu'au dernier paysan aisé - à l'égard de l'idée de l'internationalisme, malgré l'organisation supérieure de la grande, de la moyenne et de la petite bourgeoisie impérialiste, les Allemands, c'est-à-dire les révolutionnaires internationalistes allemands, les ouvriers portant la vareuse de matelot, ont déclenché une mutinerie de la flotte, alors qu'ils n'avaient peut-être qu'une chance sur cent. Et nous qui avons des dizaines de journaux, la liberté de réunion, qui avons la majorité dans les Soviets, nous qui en comparaison des internationalistes prolétariens du monde entier avons les meilleures conditions, nous refuserions de soutenir par notre insurrection les révolutionnaires allemands. Nous sonnerions comme les Scheidemann et les Renaudel : le plus sage est de ne pas nous soulever car si on nous fusille tous autant que nous sommes, le monde perdra avec nous des internationalistes d'une si belle trempe, si sensés, si parfaits !! Prouvons notre bon sens. Adoptons une résolution de sympathie à l'égard des insurgés allemands et renonçons à l'insurrection en Russie. Ce sera de l'internationalisme véritable, d'esprit rassis. » ([5])</p>
<p>Ce point de vue et la méthode internationaliste, à l'opposé exact de la vision bourgeoise-nationaliste du stalinisme qui s'est développée à partir de la contre-révolution qui a suivi, n'appartenaient pas exclusivement au parti bolchevik à cette époque, mais c'était le lot commun des ouvriers évolués de Russie à l'éducation politique marxiste. Ainsi, au début d'Octobre, les marins révolutionnaires de la flotte de la Baltique lançaient aux quatre coins de la terre, sur les radios de leurs bateaux, l'appel suivant : « Dans ce moment où les vagues sont rougies du sang de nos frères, nous faisons entendre notre voix : ... Peuples opprimés du monde entier, brandissez le drapeau de la révolte ! » Cependant, l'évaluation à l'échelle du monde du rapport de forces entre les classes par les bolcheviks ne se limitait pas à examiner l'état du prolétariat international mais exprimait aussi une vision claire de la situation globale de la classe ennemie. En s'appuyant toujours sur une profonde connaissance de l'histoire du mouvement ouvrier, les bolcheviks savaient très bien, avec l'exemple de la Commune de Paris de 1871, que la bourgeoisie impérialiste, même en pleine guerre mondiale, unirait ses forces contre la révolution.</p>
<p>« L'inaction complète de la flotte an glaise en général, et des sous-marins anglais lors de la prise de l'île d'Oesel par les allemands, si on la rapproche du plan du gouvernement de se transporter de Petrograd à Moscou, ne démontre-t-elle pas qu'un complot a été tramé entre les impérialiste russes et anglais, entre Kerenski et les capitaliste anglo-français pour livrer Petrograd aux Allemands et pour étouffer par ce moyen la révolution russe ? » demande Lénine, qui ajoute : « La résolution de la section des soldats du Soviet de Petrograd contre le départ du gouvernement a montré que, parmi les soldats aussi, la conviction mûrit qu'il existe un complot Kerenski. » ([6]) En Août, sous Kerenski et Kornilov, Riga la révolutionnaire avait déjà été livrée aux griffes de l'empereur Guillaume II. Les premières rumeurs d'une éventuelle paix séparée entre la Grande-Bretagne et l'Allemagne contre la révolution russe inquiétaient Lénine. Le but des bolcheviks ce n'était pas la « paix » mais la révolution car ils savaient, en vrais marxistes qu'un cessez-le-feu capitaliste ne pouvait être qu'un entracte entre deux guerres mondiales. C ‘est cette vision pénétrante, communiste de l'inévitable enfoncement dans la barbarie que le capitalisme décadent, en faillite historique réservait à l'humanité qui poussait alors le bolchevisme à une course contre la montre pour en finir avec la guerre avec des moyens prolétariens, révolutionnaires. En même temps, les capitalistes commençaient partout à saboter systématiquement la production afin de discréditer la révolution. Toutefois, tous ces événements contribuaient aussi à détruire enfin, aux yeux des ouvriers, le mythe patriotique de la « défense nationale » selon lequel la bourgeoisie et le prolétariat d'une même nation auraient un intérêt commun à repousser « l'agresseur » étranger. Cela explique aussi pourquoi en octobre, le soucis des travailleurs n'était plus de déclencher des grèves massives ais de garder la production en marche face au démembrement de ses « propres » usines par la bourgeoisie.</p>
<p>Parmi les facteurs qui ont été décisifs pour pousser la classe ouvrière à l'insurrection, il y a le fait que la révolution était menacée par de nouvelles attaques contre-révolutionnaires mais aussi que les ouvriers, en particulier dans les principaux soviets, soutenaient fermement les bolcheviks. Ces deux facteurs étaient le résultat direct de la plus importante confrontation de masse entre bourgeoisie et prolétariat entre juillet et octobre 1917 : le putsch de Kornilov en août. Le prolétariat, sous la direction des bolcheviks, avait arrêté la marche de Kornilov sur la capitale, principalement en défaisant ses troupes, en sabotant ses systèmes de transport et sa logistique grâce aux ouvriers des chemins de fer, de la poste et d'autres secteurs. Au cours de cette action, pendant laquelle les soviets avaient repris vie en tant qu'organisation révolutionnaire de toute la classe, les ouvriers découvrirent que le gouvernement provisoire de Petrograd sous la direction du socialiste-révolutionnaire Kerenski et des mencheviks, était lui-même impliqué dans le complot contre-révolutionnaire. A partir de ce moment, les ouvriers comprirent que ces partis étaient devenus une véritable « aile gauche du capital » et commencèrent à se rassembler derrière les bolcheviks.</p>
<p>« Tout l'art tactique consiste à saisir le moment dans lequel la totalité des conditions nous sont les plus favorables. Le soulèvement de Kornilov avait créé ces conditions. Les masses, qui avaient perdu confiance dans les partis de la majorité des soviets, ont vu le danger concret de la contre-révolution. Ils croyaient ce que les bolcheviks réclamaient alors pour repousser ce danger. » ([7])</p>
<p>Le test le plus clair qui prouve les qualités révolutionnaires d'un parti ouvrier c'est sa capacité à poser la question de la prise du pouvoir. « L'adaptation la plus gigantesque quand le parti prolétarien doit passer de la préparation, de la propagande, de l'organisation, de l'agitation à la lutte immédiate pour le pouvoir, à l'insurrection armée contre la bourgeoisie. Tout ce qui existe dans le parti comme éléments indécis, sceptiques, opportunistes, mencheviks, prend position contre l'insurrection. » ([8])</p>
<p>Le parti bolchevik a surmonté cette épreuve en s'engageant lui même dans la lutte armée pour le pouvoir, faisant alors la preuve de qualités révolutionnaires sans précédents.<br class='autobr' />
Le prolétariat prend le chemin de l'insurrection</p>
<p>En février 1917 se produisit ce qu 1'on appelle une situation de « double pouvoir ». A côté de l'Etat bourgeois et opposés à lui, les conseils ouvriers apparaissaient comme une alternative, comme un gouvernement potentiel de la classe ouvrière. Du fait que deux pouvoirs opposés, de deux classes ennemies, ne peuvent coexister et du fait que l'un doit nécessairement détruire l'autre afin de pouvoir s'imposer à la société, une telle période de « double pouvoir » est obligatoirement extrêmement courte et instable. Une telle phase n'est sûrement pas caractérisée par la « coexistence pacifique » et la tolérance mutuelle. Elle peut avoir une apparence d'équilibre social. En réalité, c'est une étape décisive dans la guerre civile entre travail et capital.</p>
<p>Les falsifications bourgeoises de l'histoire sont obligées de camoufler la lutte à mort des classes qui a eu lieu entre février et octobre 1917 et pour pouvoir présenter la révolution d'octobre comme un « putsch bolchevik ». L'allongement « anormal » de cette période de « double pouvoir » aurait nécessairement entraîné la fin de la révolution et de ses organes. Le Soviet « ne peut être qu'un organisme insurrectionnel, qu'un organe du pouvoir révolutionnaire. Sinon les soviets ne sont que de vains hochets qui conduisent infailliblement à l'apathie, à l'indifférence, au découragement des masses légitimement écœurées par la répétition perpétuelle de résolutions et de protestations. » ([9]) Si l'insurrection prolétarienne n'a pas été plus spontanée qu'un coup d'Etat militaire contre-révolutionnaire, durant les mois qui ont précédé octobre les deux classes ont exprimé de façon répétée leur tendance spontanée à lutter pour le pouvoir. Les journées de juillet et le putsch de Kornilov en ont été les manifestations les plus claires. L'insurrection d'octobre a commencé en réalité non avec le signal donné par le parti bolchevik mais avec la tentative du gouvernement bourgeois d'envoyer au front les troupes les plus révolutionnaires (les deux tiers de la garnison de Petrograd) et de les remplacer dans la capitale par des bataillons contre-révolutionnaires. En d'autres termes, la bourgeoisie a fait une nouvelle tentative, quelques semaines seulement après Kornilov, pour écraser la révolution, ce qui a poussé le prolétariat à prendre des mesures insurrectionnelles pour la sauver.</p>
<p>« De fait, le résultat du soulèvement du 2-5 Octobre avait aux trois quarts, si ce n'es tpas plus, été décisif dès le moment où nous avons refusé le déplacement des troupes, formé le Comité Militaire Révolutionnaire (16 Octobre), nommé nos commissions dans toutes les organisations et formation de la troupe isolant ainsi complètement non seulement le commandement du district militaire de Petrograd, mais le gouvernement à partir du moment où les bataillons, sous les ordres du Comité Militaire Révolutionnaire, refusaient de quitter la ville, et ne la quittaient pas,nous avions une insurrection victorieuse dans la capitale. » ([10])</p>
<p>De plus, ce Comité militaire révolutionnaire, qui devait conduire les actions militaires décisives du 25 octobre, loin d'avoir été un organe du parti bolchevik, avait été à l'origine proposé par des partis contre-révolutionnaires de « gauche » comme un moyen d'imposer le retrait des troupes révolutionnaires de la capitale sous l'autorité des soviets ; mais il fut immédiatement transformé par le soviet en un instrument non seulement pour s'opposer à cette mesure, mais pour organiser la lutte pour le pouvoir.</p>
<p>« Non le pouvoir des soviets n'était pas une chimère, une construction arbitraire, l'invention de théoriciens de parti. Il montait irrésistiblement d'en bas, du désarroi économique, de l'impuissance des possédants, du besoin des masses ; les soviets devenaient en réalité le pouvoir -pour les ouvriers, les soldats, les paysans, il n'y avait pas d'autre voie. Au sujet du pouvoir des soviets, le temps n'était déjà plus de chercher des raisonnements et des objections : il fallait le réaliser. » ([11]) La légende d'un putsch bolchevik est un des plus gros mensonges de l'histoire. En fait, l'insurrection avait été annoncée publiquement à l'avance, aux délégués révolutionnaires élus. L'intervention de Trotsky à la Conférence de la garnison de Petrograd le 18 octobre en est une illustration : « La bourgeoisie sait que le soviet de Petrograd proposera au Congrès des soviets de prendre le pouvoir en main... Prévoyant la bataille inévitable, les classes bourgeoises s'efforcent de désarmer Petrograd.. A la première tentative de la contre-révolution pour supprimer le Congrès, nous répondrons par une contre-offensive qui sera implacable et que nous pousserons jusqu'au bout. » Le point 3 de la résolution adoptée par la Conférence de la garnison dit : « Le Congrès panrusse des soviets doit prendre le pouvoir en main et assurer au peuple la paix, la terre et le pain. » ([12]) Pour s'assurer que tout le prolétariat soutenait la lutte pour le pouvoir, cette conférence, décidait d'un passage en revue pacifique des forces, prenant place à Petrograd avant le congrès des soviets et basée sur des assemblées de masse et des débats. « Des dizaines de milliers de gens submergeaient l'énorme édifice de la Maison du Peuple... Sur les poteaux de fonte et aux fenêtres, étaient suspendues des guirlandes, des grappes de têtes humaines, de jambes, de bras. Il y avait dans l'air cette charge d'électricité qui annonce un prochain éclat. A bas ! A bas la guerre ! Le pouvoir aux Soviets ! Pas un des conciliateurs n'osa se montrer devant ces foules ardentes pour leur opposer des objections ou des avertissements. La parole appartenait aux Bolcheviks. ([13]) Trotsky ajoute . « L'expérience de la révolution, de la guerre, de la dure lutte, de toute une amère vie, remonte de la profondeur de la mémoire de tout homme écrasé par le besoin et se fixe dans ces mots d'ordre simples et impérieux. Cela ne peut pas continuer ainsi, il faut ouvrir une brèche vers l'avenir. »</p>
<p>Le Parti n'a pas inventé « la volonté de prendre le pouvoir » des masses. Mais il l'a inspirée et a donné confiance dans sa capacité à gouverner à la classe. Comme Lénine l'avait écrit après le putsch de Kornilov : « Que ceux qui ont peu confiance apprennent de cet exemple. Honte à ceux qui disent "nous n'avons pas de machine pour remplacer la vieille qui tourne inexorablement pour la défense de la bourgeoisie". Parce que nous avons une machine. Et ce sont les soviets. Ne craignez pas les initiatives et l'indépendance des masses. Faites confiance aux organisations révolutionnaires des masses ,et vous verrez dans toutes les sphères de la vie de l'Etat la même puissance, la même majesté et la même volonté indicible des ouvriers et des paysans, que celles qu'ils ont montré dans leur solidarité et leur enthousiasme contre le Kornilovisme. ([14])</p>
<p> *<br class='autobr' /> La tâche de l'heure : la destruction de l'Etat bourgeois</p>
<p>L'insurrection est un des problèmes les plus cruciaux, les plus complexes, les plus exigeants que le prolétariat ait à résoudre pour remplir sa mission historique. Dans la révolution bourgeoise, cette question était beaucoup moins décisive puisque la bourgeoisie pouvait s'appuyer dans sa lutte pour le pouvoir sur celui qu'elle avait déjà conquis au niveau économique et politique au sein de la société féodale. Pendant sa révolution, la bourgeoisie a laissé la petite bourgeoisie et la jeune classe ouvrière se battre pour elle. Quand la fumée de la bataille s'est dissipée, elle a souvent préféré remettre son pouvoir fraîchement conquis dans les mains d'une classe féodale alors embourgeoisée, domestiquée, puisque cette dernière avait, par tradition, l'autorité de son côté. Au contraire, le prolétariat n'a ni propriété, ni pouvoir économique au sein de la société capitaliste. Il ne peut donc déléguer ni la lutte pour le pouvoir ni la défense de sa domination de classe une fois acquise à aucune autre classe ou autre secteur de la société. Il doit lui-même prendre le pouvoir en entraînant les autres couches sous sa direction, en prendre l'entière responsabilité et assumer les conséquences et les risques de sa lutte. Dans l'insurrection, le prolétariat révèle et découvre lui même, beaucoup plus clairement qu'à aucun autre moment précédent, le « secret » de sa propre existence en tant que première et dernière classe exploitée et révolutionnaire. Il ne faut donc pas s'étonner de ce que la bourgeoisie soit si attachée à détruire la mémoire d'octobre</p>
<p>La tâche primordiale du prolétariat dans la révolution, à partir de février, était de conquérir les cœurs et les esprits de tous ces secteurs qui pouvaient être gagnés à sa cause mais qui pouvaient aussi être utilisés contre la révolution : les soldats, les paysans, les fonctionnaires, les employés des transports jusqu'aux moins bien disposés comme les personnels de maison de la bourgeoisie. A la veille de l'insurrection, cette tâche avait été accomplie.</p>
<p>La tâche de l'insurrection était tout à fait différente : elle consistait à briser la résistance de ces corps d'Etat et de ces formations armées qui ne pouvaient être gagnées mais dont l'existence prolongée contenait en germe la contre-révolution la plus barbare. Pour briser cette résistance, pour démolir Etat bourgeois, le prolétariat doit créer une force armée et, la mettre sous sa direction de classe avec une discipline de fer. Ainsi, bien que conduite par le prolétariat, les forces armées du 25 octobre étaient principalement composées de soldats qui obéissaient à son commandement. « La Révolution d'Octobre était la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie pour le pouvoir. Mais c'est le moujik qui en fin de compte décida de l'issue de la lutte... Ce qui donna à l'insurrection le caractère d'un coup rapidement porté avec un minimum de victimes, ce fut la combinaison du complot révolutionnaire, de l'insurrection prolétarienne et de la lutte de la garnison paysanne pour sa propre sauvegarde. Le Parti dirigeait l'insurrection ; la principale force motrice était le prolétariat, les détachements ouvriers armés constituaient le poing de choc, mais l'issue de la lutte se décidait par la garnison paysanne difficile à soulever. » ([15]) En réalité, le prolétariat a pu s'emparer du pouvoir parce qu'il avait été capable de mobiliser les autres couches non-exploiteuses derrière son propre projet de classe. Exactement le contraire d'un « putsch » !</p>
<p>« Il n'y eut presque point de manifestations, de combats de rue, de barricades, de tout ce que l'on entend d'ordinaire par "insurrection". La révolution n 'avait pas besoin de résoudre un problème déjà résolu. La saisie de l'appareil gouvernemental pouvait être effectuée d'après un plan, avec l'aide de détachements armés relativement peu nombreux, partant d'un centre unique. (…) Le calme dans les rues, en Octobre, l'absence de foules, l'inexistence de combats donnaient aux adversaires des motifs de parler de la conspiration d'une minorité insignifiante, de l'aventure d'une poignée de bolcheviks. (...) En réalité, les bolcheviks pouvaient ramener au dernier moment la lutte pour le pouvoir à un "complot", non point parce qu'ils étaient une petite minorité, mais au contraire parce qu'ils avaient derrière eux, dans les quartiers ouvriers et les casernes, une écrasante majorité, fortement groupée, organisée, disciplinée. » ([16])</p>
<p> *<br class='autobr' /> Choisir le bon moment… la clé de la prise du pouvoir</p>
<p>D'un point de vue technique, l'insurrection communiste n'est qu'une simple question d'organisation militaire et de stratégie. Politiquement, c'est la tâche la plus exigeante qu'on puisse imaginer. De toutes les tâches, la plus difficile, celle qui pose le plus de problèmes, c'est celle de choisir le bon moment pour engager le combat pour le pouvoir : ni trop tôt, ni trop tard. En juillet 1917, et même en août au moment du putsch de Kornilov, quand les bolchevicks ont retenu la classe qui était prête à engager une lutte pour le pouvoir, le principal danger restait celui d'une insurrection prématurée ; dès septembre, Lénine appelait déjà sans relâche à la préparation d'une lutte armée en déclarant : « Maintenant ou jamais ! ».</p>
<p>[1] Lénine, « La Révolution Russe et la Guerre Civile », Oeuvres T. 26, p. 23.</p>
<p>[2] Lénine, « Les Bolcheviks garderont-ils le pouvoir ? », Ibid. p. 90.</p>
<p>[3] Lénine, « Résolution de l'insurrection », Ibid, p. 194.</p>
<p>[4] Lénine, « Lettre aux camarades bolcheviks participant au Congrès des soviets de la région nord », Ibid. p. 185.</p>
<p>[5] Lénine, « Lettre aux camarades », Ibid. p. 207-208.</p>
<p>[6] Lénine, « Lettre à la Conférence de la ville de Petrograd », Ibid. p. 144-145.</p>
<p>[7] Trotsky, Les leçons d'Octobre (écrit en 1924).</p>
<p>[8] Trotsky, Ibid.</p>
<p>[9] Lénine, « Thèses pour le rapport à la Conférence du 8 octobre », Ibid. p. 141.</p>
<p>[10] Trotsky, Les leçons d'Octobre.</p>
<p>[11] Trotsky, Histoire de la révolution russe, T.2, « Octobre », Ed. Le Seuil, p. 451.</p>
<p>[12] Trotsky, Ibid. p. 484.</p>
<p>[13] Trotsky, Ibid. p. 489.</p>
<p>[14] Lénine, « Les Bolcheviks garderont-ils le pouvoir ? », Ibid. Voir aussi, L' Etat et la Révolution.</p>
<p>[15] Trotsky, Ibid. p. 667.</p>
<p>[16] Trotsky, Ibid. p. 671.</p>
<p>Courant communiste international</p></div>
Roumanie : La chute de Ceausescu a été détournée par l'impérialisme occidental pour éviter une révolution sociale
http://matierevolution.org/spip.php?article6210
http://matierevolution.org/spip.php?article62102019-01-22T23:58:00Ztext/htmlfrRobert ParisRoumanie
<p>Couple de dictateurs staliniens roumains Puis les voici assassinés sur ordre des puissances occidentales Voici le faux charnier de Timisoara Soutenu par les dirigeants impérialistes occidentaux avant d'être assassiné par eux <br class='autobr' />
Roumanie : La chute de Ceausescu a été détournée par l'impérialisme occidental pour éviter une révolution sociale <br class='autobr' />
Les grandes puissances occidentales ont prétendu lutter pour la chute du stalinisme à l'Est, mais en fait elles craignaient que cette chute se (…)</p>
-
<a href="http://matierevolution.org/spip.php?rubrique54" rel="directory">17- Chute de l'URSS et fin de la politique des blocs</a>
/
<a href="http://matierevolution.org/spip.php?mot240" rel="tag">Roumanie</a>
<div class='rss_texte'><p>Couple de dictateurs staliniens roumains</p>
<div class='spip_document_11578 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'>
<figure class="spip_doc_inner"> <img src='http://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L480xH270/roumanie-revolution-ceausescu_432236-9e68a.jpg?1792924682' width='480' height='270' alt='' />
</figure>
</div>
<p>Puis les voici assassinés sur ordre des puissances occidentales</p>
<div class='spip_document_11579 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'>
<figure class="spip_doc_inner"> <img src='http://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L330xH153/indexdfdf-1b866.jpg?1792924682' width='330' height='153' alt='' />
</figure>
</div>
<p>Voici le faux charnier de Timisoara</p>
<div class='spip_document_11577 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'>
<figure class="spip_doc_inner"> <img src='http://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L330xH220/13709661361-45a18.png?1792924682' width='330' height='220' alt='' />
</figure>
</div>
<p>Soutenu par les dirigeants impérialistes occidentaux avant d'être assassiné par eux</p>
<div class='spip_document_13522 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'>
<figure class="spip_doc_inner"> <img src='http://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH370/1975_Ceausescu_J-_Chirac_Neptun-3184e.jpg?1792924682' width='500' height='370' alt='' />
</figure>
</div><h2 class="spip">Roumanie : La chute de Ceausescu a été détournée par l'impérialisme occidental pour éviter une révolution sociale</h2>
<p>Les grandes puissances occidentales ont prétendu lutter pour la chute du stalinisme à l'Est, mais en fait elles craignaient que cette chute se traduise en révolution sociale et prolétarienne comme en Hongrie en 1956. Et elles le craignaient d'autant plus qu'il s'agissait d'un pouvoir solide qui allait résister comme celui de Roumanie, avec à sa tête le couple de dictateurs Ceausecu. Ces puissances ont donc orchestré une fin de règne stalinien complètement manipulée, trafiquée, afin d'éviter tout danger d'explosion sociale. C'est un exemple de complot contre lequel les ennemis de la « théorie du complot » ne peuvent rien !</p>
<p>Le couple de dictateurs staliniens des Ceausescu de Roumanie a été exécuté sommairement sans procès, sans présence des média, alors que ceux-ci avaient été convoqués pour diffuser le mensonge du cimetière de Timisoara, un soi-disant charnier, prétendument causé par des massacres du régime, cadavres qui se sont révélés ensuite avoir été sortis peu avant de leur caveau et n'être nullement des victimes du régime…</p>
<p>Certes, la dictature policière de Roumanie, et le couple infernal à sa tête, étaient craints et détestés. Certes, les forces spéciales du régime étaient décidées à se battre contre la population qui aurait voulu faire chuter le régime. L'exécution sommaire a été justifiée après coup par la nécessité de couper toute résistance des forces staliniennes.</p>
<p>Le prétexte est la nécessité de la mise en place de la démocratie. Mais ce n'est qu'un prétexte et si les Ceausescu ont été éliminés de manière extrajudiciaire, rapide, sans témoins, sans recours, ce n'est nullement pour bâtir une démocratie mais parce que ceux qui avaient décidé de mettre en place un nouveau régime savaient que les Ceausescu pouvaient dénoncer leurs successeurs au pouvoir, appuyés par l'impérialisme, comme étant aussi mouillés qu'eux dans la dictature. Et ils l'étaient !!!</p>
<p>Les cadavres soi-disant découverts et montrés aux médias occidentaux à Timisoara étaient un montage de l'impérialisme et du nouveau pouvoir roumain. Le nouveau pouvoir démocratique, soi-disant choisi par le soulèvement, était un montage politique de l'impérialisme et du nouveau pouvoir roumain. L'assassinat du couple de dictateurs était un montage militaire et policier de l'impérialisme et du nouveau pouvoir roumain.</p>
<p>Tout cela a été manipulé par les services secrets occidentaux qui avaient dans leurs mains des exécutants haut placés roumains dont le général Victor Atanasie Stănculescu, ministre de la Défense qui allait être l'une des personnalités puissantes, détenant le pouvoir sur l'armée et participant du Front de Salut national qui, avec l'assentiment occidental allait faire la transition en Roumanie. C'est lui qui avait été contacté par les services secrets britanniques et devait lancer un ordre à l'armée :</p>
<p>« Les unités militaires de tout le pays se retirent dans des casernes, dans l'ordre et dans le calme, sans être contestées, désarmées ou dispersées. »</p>
<p>Il est l'un des organisateurs de l'élimination du couple Ceausescu.</p>
<p>Quel meilleur moyen de voir à quel point ce nouveau pouvoir allait être démocratique, une véritable émanation du peuple, que de suivre l'ensemble des tromperies qui ont été montées à cette époque, et de voir aussi à quel point ces montages des services secrets occidentaux n'avaient rien à voir avec le soulèvement de la population contre la dictature, qui était tout à fait réel comme dans les autres « pays de l'Est » mais qui, lui, n'était pas au service de l'impérialisme occidental et n'avait pas l'intention de s'y soumettre.</p>
<p>Et cela était d'autant plus vrai que toutes ces années, l'impérialisme occidental, le camp du soi-disant « monde libre » avait fricoté tant et plus avec les dictateurs de l'Est, et tout particulièrement avec Ceausescu.</p>
<p>Tous les grands chefs d'Etat du monde occidental ont été reçus dans les palais des Ceausescu, ont pu y bénéficier de réceptions royales, ont pu aller chasser l'ours des Carpates, et cet ours ne s'appelait pas Ceausescu mais était un ours bien réel, à quatre pattes et en fourrure !!!</p>
<p>Tous ces chefs d'Etat en visite royale en Roumanie se sont faits prendre mille fois en photo avec le couple de dictateurs, preuve s'il en était combien le « monde libre » aimait bien les dictatures staliniennes !!!</p>
<p>Bien sûr, le monde dit libre, c'est-à-dire l'impérialisme occidental voudrait faire croire qu'il a toujours combattu le stalinisme et cherché à activer sa chute en appuyant les mouvements des peuples, mais cela n'a jamais été vrai. On se souvient que, déjà en 1956, alors que le peuple hongrois menait sa révolution contre le stalinisme, les pays occidentaux avaient interrompu en plein soulèvement la « radio libre » de l'Occident parce qu'elle donnait des informations aux émeutiers.</p>
<p><a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Nicolae_Ceau%C8%99escu" class="spip_out" rel="external">L'histoire de Ceausescu</a></p>
<p><a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_des_charniers_de_Timi%C8%99oara" class="spip_out" rel="external">L'affaire des charniers de Timișoara</a></p>
<p><a href="https://blogs.mediapart.fr/saoudi-abdelaziz/blog/230813/comment-fabrique-des-massacres-mediatiques" class="spip_out" rel="external">Quand l'impérialisme inventait le massacre de Timisoara</a></p>
<p><a href="http://phototheoria.ch/up/photographier_reel_3.pdf" class="spip_out" rel="external">La tromperie médiatique à l'œuvre</a></p>
<p><a href="https://reseauinternational.net/la-trahison-contre-ceaucescu/" class="spip_out" rel="external">Comment l'impérialisme occidental a pénétré le régime de Ceausescu</a></p>
<h2 class="spip">Quelques films d'actualités :</h2>
<p><a href="https://fresques.ina.fr/de-gaulle/fiche-media/Gaulle00273/voyage-en-roumanie-discours-a-l-universite-de-bucarest.html" class="spip_out" rel="external">De Gaulle visite Ceausescu en Roumanie</a></p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=iIy42zhZzqs" class="spip_out" rel="external">Ceausescu reçu à l'Elysée par Pompidou</a></p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=QB1zozAev_w" class="spip_out" rel="external">Nixon en Roumanie</a></p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=TzC97xmW8zQ" class="spip_out" rel="external">Nixon congratule Ceausescu</a></p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=bgZA47aI-bM" class="spip_out" rel="external">De la visite du dictateur américain au dictateur roumain aux derniers jours de Ceausescu</a></p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=09Om0fT6BPY" class="spip_out" rel="external">Ceausescu à Paris</a></p>
<p><a href="http://www.ina.fr/video/CAB89054234" class="spip_out" rel="external">Arrestation des Ceausescu</a></p>
<p><a href="http://www.ina.fr/video/CAB89054296" class="spip_out" rel="external">Film du faux procès des Ceausescu</a></p>
<p><a href="https://www.dailymotion.com/video/xfdvva" class="spip_out" rel="external">Exécution sommaire de Ceausescu</a></p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=8RzutjWRnIs" class="spip_out" rel="external">Les média occidentaux chargés d'inventer des massacres</a></p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=peZNClYGAq8&list=PLycyjskX9mtqwoxpyvhcTXvxgjmAlBu1i" class="spip_out" rel="external">Truquage médiatique, manipulation politique de l'impérialisme</a></p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=Mnh9j34Cb9I" class="spip_out" rel="external">L'implication de l'impérialisme français en Roumanie</a></p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=9FAupINLYic" class="spip_out" rel="external">La faux charnier de Timisoara</a></p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=CeR4xRaRc70" class="spip_out" rel="external">Comment les média ont présenté 1989 en Roumanie</a></p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=8tbdqhrGoKE" class="spip_out" rel="external">L'annonce de la chute de Ceausescu par les « nouveaux » dirigeants roumains</a></p>
<p><a href="https://www.youtube.com/watch?v=pFp9Rk9pCMo" class="spip_out" rel="external">La corruption dans la Roumanie de l'après-Ceausescu</a></p>
<p><a href="https://www.france24.com/fr/20170212-roumanie-manifestations-contre-gouvernement-corruption-bucarest" class="spip_out" rel="external">Douzième jour de manifestations monstres contre le régime en Roumanie</a></p>
<p>România : Căderea lui Ceaușescu a fost deturnată de imperialismul occidental pentru a evita o revoluție socială</p>
<p>Marile puteri occidentale au pretins că luptă pentru căderea stalinismului în est, dar de fapt se temeau că această toamnă se va transforma într-o revoluție socială și proletară ca în Ungaria în 1956. Și s-au temut cu atât mai mult pentru că era a fost o putere puternică care să reziste ca cea a României, condusă de cuplul dictator Ceaușescu. Prin urmare, aceste puteri au orchestrat un sfârșit complet manipulat, manipulat al stalinismului, pentru a evita orice pericol de explozie socială. Acesta este un exemplu de conspirație împotriva căreia dușmanii "teoriei conspirației" nu pot face nimic !</p>
<p>Cei doi dictatori stalinisti ai lui Ceaușescu din România au fost executați fără judecată, fără prezența mass-media, în timp ce ei au fost chemați să răspândească minciuna cimitirului din Timișoara, așa numitul mormânt de masă, pretins cauzat de masacrele regim, cadavre care au fost dezvăluite că au fost eliberate cu puțin timp înainte de bolta lor și nu au fost victime ale regimului ...</p>
<p>Desigur, dictatura polițienească a României și cuplul infernal de la cap au fost temători și urâți. Desigur, forțele speciale ale regimului erau hotărâte să lupte împotriva populației care dorea să coboare regimul. Execuția sumară a fost justificată după necesitate de a întrerupe rezistența forțelor staliniste.</p>
<p>Pretextul este necesitatea înființării democrației. Dar aceasta este doar o pretext și dacă Ceaușescu a fost eliminat extrajudiciar, rapid, fără martori, fără recurs, nu este de a construi o democrație, ci pentru că cei care au decis să înființeze un nou Regimul știa că Ceaușescu ar putea denunța succesorii lor la putere, susținuți de imperialism, ca fiind umedi ca și în dictatură. Și au fost !!!</p>
<p>Corpurile despre care se presupune că au descoperit și au arătat mass-media occidentală din Timișoara au fost o montare a imperialismului și a noii puteri românești. Noua putere democratică, presupusă a fi aleasă de revoltă, a fost o montare politică a imperialismului și a noii puteri românești. Uciderea celor doi dictatori a fost o montare militară și de poliție a imperialismului și a noii puteri românești.</p>
<p>Toate acestea au fost manipulate de serviciile secrete occidentale, care aveau în mâinile lor directori români de rang înalt, inclusiv generalul Victor Atanasie Stănculescu, ministrul apărării, care urma să fie una dintre puternicele personalități, deținând putere asupra armatei și participând a Frontului Salvării Naționale, care, cu consimțământul Occidentului, ar face tranziția spre România. El a fost contactat de serviciul secret britanic și trebuia să emită un ordin armatei : <br class='autobr' />
"Unitățile militare din toată țara se retrag în cazarmă, în ordine și calm, fără a fi contestate, dezarmate sau dispersate. "</p>
<p>Este unul dintre organizatorii eliminării cuplului Ceaușescu. <br class='autobr' />
Ce modalitate mai bună de a vedea cum această nouă putere va fi democratică, o emanație reală a poporului, decât să urmeze toate înșelătoriile care au fost montate în acea vreme și să vadă cât de mult aceste asamblaje ale serviciilor secrete occidentale nu avea nimic de-a face cu revolta populației împotriva dictaturii, ceea ce era destul de real ca în celelalte "țări de est", dar care nu era în slujba imperialismului occidental și nu intenționa să se supună.</p>
<p>Și era cu atât mai adevărat că toți acești ani, imperialismul occidental, tabăra așa-numitei "lumi libere", fuseseră mai mult în acord cu dictatorii din Est și mai ales cu Ceaușescu.</p>
<p>Toți marii șefi de stat din lumea occidentală au fost primiți în palatele Ceaușescu, au putut să se bucure de recepții regale, au putut să vâneze ursul carpatic, iar acest urs nu era numit Ceaușescu, ci un urs bine, pe toate patru și blană !</p>
<p>Toți acești șefi de stat în vizită regală în România au fost fotografiați de o mie de ori cu cei doi dictatori, dovadă a cât de mult "lumea liberă" îi plăcea dictaturile staliniste !</p>
<p>Bineînțeles, așa-numita lume liberă, adică imperialismul occidental, ar trebui să ne creadă că a luptat întotdeauna împotriva stalinismului și a căutat să-și acționeze căderea prin sprijinirea mișcărilor popoarelor, dar acest lucru nu a fost niciodată adevărat. Se va aminti că deja în 1956, când poporul maghiar își conducea revoluția împotriva stalinismului, țările occidentale au întrerupt, în mijlocul revoltei, "radio-ul liber" al Occidentului, pentru că a dat informații celor care au luptat.</p></div>
Le grand tournant mondial au milieu des années 80
http://matierevolution.org/spip.php?article6552
http://matierevolution.org/spip.php?article65522019-01-16T23:05:00Ztext/htmlfrRobert Paris
<p>La fin de l'Etat ouvrier dégénéré
<br class='autobr' />
Les années 1988-89 ont été celles du tournant en URSS. Dix ans plus tard, la distance et les événements survenus depuis ne font que confirmer que c'est à ce moment que Gorbatchev a franchi le dernier pas permettant d'aller jusqu'au bout de la trahison stalinienne de la révolution d'octobre 1917 : la réintégration dans le giron impérialiste de ce pays qui, jusque-là, malgré tous les reniements du stalinisme, était resté un monde à part, dont le système (…)</p>
-
<a href="http://matierevolution.org/spip.php?rubrique54" rel="directory">17- Chute de l'URSS et fin de la politique des blocs</a>
<div class='rss_texte'><p><strong>La fin de l'Etat ouvrier dégénéré<br />
</strong><br />
Les années 1988-89 ont été celles du tournant en URSS. Dix ans plus tard, la distance et les événements survenus depuis ne font que confirmer que c'est à ce moment que Gorbatchev a franchi le dernier pas permettant d'aller jusqu'au bout de la trahison stalinienne de la révolution d'octobre 1917 : la réintégration dans le giron impérialiste de ce pays qui, jusque-là, malgré tous les reniements du stalinisme, était resté un monde à part, dont le système gardait encore certaines traces de la révolution prolétarienne qui lui avait donné naissance. Depuis que Gorbatchev a ouvert la porte au rétablissement du capitalisme, l'intégration politique, sociale et économique de la Russie au sein du monde impérialiste est entrée dans les faits. Une intégration qui s'est payée au prix de la désintégration de l'union des républiques soviétiques, de la catastrophe économique et de la paupérisation brutale de la grande majorité de la population. Car c'est cela l'assimilation au système impérialiste. La Russie et les républiques de l'ex-Union soviétique obéissent désormais aux mêmes règles que les autres pays, aux mêmes rapports de forces économiques, subissant le même type de crise et de désastres sociaux.</p>
<p>Depuis 1917, les événements russes et leur analyse ont été d'une importance primordiale pour le courant révolutionnaire et l'ensemble du mouvement ouvrier. On peut même dire que l'analyse que faisaient de l'URSS les différents courants révolutionnaires était significative de leur orientation politique et de leurs perspectives sociales et historiques. La fin de l'URSS, quant à elle, si elle règle à sa façon la question de "la nature de l'URSS", ne dispense aucunement les tendances révolutionnaires de se définir par rapport à la révolution d'octobre et ses suites.</p>
<p>La plupart des courants politiques qui se réclament de la classe ouvrière se sont plus ou moins bien débrouillés pour escamoter l'analyse de la fin du stalinisme. Non seulement le courant ex-stalinien ou maoïste, mais même les courants capitalistes d'Etat ou anarchistes. Les uns, parce que le mythe qu'ils se sont chargés de propager a fait naufrage : celui du socialisme dans un seul pays. Les autres parce qu'ils prétendaient que la bureaucratie allait se maintenir au pouvoir, étant devenue une nouvelle classe dominante détenant collectivement les moyens de production ; ou encore que la bureaucratie stalinienne voulait imposer son système bureaucratique au monde entier... La fin de l'URSS a rendu bien caduques les théories affirmant la pérennité de la domination bureaucratique, ses prétendues capacités à maintenir son système face au capitalisme et même, pour certains, à lui contester la domination sur le monde !</p>
<p>Ces tendances ont existé y compris au sein du mouvement trotskyste : ainsi la IVe Internationale voyait dans le stalinisme un mode de fonctionnement "de transition" et non plus transitoire (c'est-à-dire instable et sans perspective historique selon l'analyse de Trotsky), et parlait comme Mandel d'une "économie de transition" comme si ce qui se passait en Russie était généralisable à tous les pays dits "socialistes". Cela reflétait le fait que bien des courants avaient eu du mal à résister aux "succès" du stalinisme dans le monde, en mettant au compte du prolétariat et du socialisme bien des régimes nationalistes colorés en rouge.</p>
<p>Pendant les décennies d'hégémonie stalinienne qui ont suivi la seconde guerre mondiale, en URSS et sur une bonne partie du mouvement ouvrier mondial, les apparences n'étaient pas en faveur de l'analyse trotskyste : l'Etat bureaucratique semblait devoir survivre et même se renforcer de plus en plus en dominant la moitié de l'Europe, alors que Trotsky avait affirmé que le système bureaucratique était par nature instable, "une boule sur une pointe", ne se maintenant que par l'équilibre des forces de classes antagonistes, d'un côté la classe ouvrière, de l'autre la bourgeoisie impérialiste, l'une des deux devant au bout du compte l'emporter.</p>
<p>Trotsky avait été d'ailleurs le seul à donner un contenu de classe au rôle contradictoire de l'Etat ouvrier dégénéré et de la bureaucratie, cette couche parasitaire qui s'était substituée à la classe ouvrière dans l'exercice du pouvoir. Pour Trotsky, la nature totalitaire du système stalinien découlait de ses fondements mêmes : d'une usurpation du pouvoir prolétarien qui nécessitait une dictature féroce sur la classe ouvrière et l'ensemble de la population, et une dictature personnelle sur l'ensemble de la bureaucratie contrainte d'accepter ce "tous pour un, un pour tous" face à un impérialisme pouvant repartir en guerre à tout moment contre cet Etat soviétique dont elle vivait. Toutes les autres explications (anti-communistes bien sûr, mais aussi "capitalistes d'Etat", anarchisantes, puis plus tard post-staliniennes invoquant "le culte de la personnalité" se sont contentées d'expliquer le totalitarisme stalinien... par son totalitarisme, et l'Etat bureaucratique... par le bureaucratisme d'Etat. Difficile, dans ces conditions, de comprendre comment, même au bout de 70 ans, des potentats de l'appareil bureaucratique stalinien tels Gorbatchev et Eltsine aient pu, en brandissant le drapeau de la démocratie, se servir de ce même appareil d'Etat comme d'un levier pour pleinement renouer avec la société bourgeoise.</p>
<p>Le maintien de la dictature bureaucratique durant des décennies n'est nullement le produit de la volonté de la bureaucratie de combattre le capitalisme ni de défendre un type de société collectiviste, même de manière dictatoriale. La bureaucratie n'a jamais représenté une garantie du caractère prolétarien de l'Etat ouvrier. Cette couche tampon entre la bourgeoisie et le prolétariat, même s'il lui a fallu tout un temps se préserver du retour de la bourgeoisie en Russie, ne s'est jamais tenue à égale distance entre ces deux classes.</p>
<p>Dès son apparition, Trotsky la voyait bien plus proche de la bourgeoisie, mais contrainte par les circonstances de défendre un statu quo résultant d'une double défaite : celle de l'offensive militaire impérialiste en Russie soviétique et celle de la révolution prolétarienne dans le reste de l'Europe. L'Etat ouvrier dégénéré était le résultat de la révolution inachevée (ayant échoué à s'étendre hors de Russie) et de la contre-révolution inachevée, puisque l'impérialisme, donc la bourgeoisie, n'avait pu reprendre pied en Russie. Le produit improbable d'un double inachèvement. Une situation transitoire s'il en est, qui a duré pourtant, à la faveur d'une part de la crise du capitalisme et des rivalités impérialistes aboutissant à la seconde guerre mondiale, et d'autre part des défaites successives du prolétariat.</p>
<p>Pendant la seconde guerre mondiale, les contradictions inter-impérialistes ont pris momentanément le pas sur l'opposition d'intérêt avec la bureaucratie soviétique. Les dirigeants de l'impérialisme américain et britannique ont même su s'appuyer sur l'URSS à la fin de la guerre, et se partager l'Europe avec elle, pour faire face aux dangers d'explosion révolutionnaire et éradiquer le risque prolétarien.</p>
<p>Par la suite, en faisant le choix de la politique du "containment", les USA ont repoussé les avances que pouvaient lui faire la bureaucratie stalinienne, et se sont à nouveau efforcés d'isoler l'URSS. Mais ils n'ont à l'époque pas été en mesure de reprendre à l'URSS les concessions qu'ils avaient dû lui faire en Europe centrale. Et les révolutions coloniales qui secouaient le monde impérialiste ont permis à la bureaucratie de s'asseoir à nouveau à la table des "grands" en marchandant avec l'impérialisme ses soutiens, fort limités, aux mouvements nationalistes. Mais l'isolement forcé de l'URSS, et du même coup sa survie en tant que système, est alors essentiellement un choix de l'impérialisme.</p>
<p>La bureaucratie devait aussi compter avec les réactions éventuelles de la classe ouvrière. Après la guerre, la force de la classe ouvrière des pays du glacis soviétique s'est manifestée à plusieurs reprises, en Allemagne de l'Est en 1953, puis en Pologne et au cours de la révolution hongroise de 1956, à la suite de la mort de Staline et des quelques mesures de libéralisation de Krouchtchev. La bureaucratie, craignant sans doute encore trop la classe ouvrière soviétique, fera vite retomber la chape de plomb de la dictature.</p>
<p>La domination de la bureaucratie n'était pas viable sur le long terme, ni économiquement, ni socialement, ni politiquement. Elle aurait supposé la possibilité de développement d'une grande puissance, parallèlement à l'impérialisme et en dehors de ses circuits, une espèce de développement économique forcé en vase clos. Ce "socialisme" étatique, censé concurrencer pacifiquement le développement capitaliste en évitant la guerre mondiale et... la révolution, c'était le mythe stalinien du socialisme dans un seul pays.</p>
<p>Les limites du système, Trotsky les avait analysées dès 1936 dans son livre "La révolution trahie" : un tel développement à marche forcée, en somme une militarisation de l'économie, pouvait marquer des succès tant qu'il s'agissait de constituer les bases industrielles élémentaires d'un vaste pays sous-développé comme la Russie, mais devait butter sur les crises de fonctionnement et la stagnation voire le recul économique, dès qu'il s'agirait d'une production nécessitant un haut niveau de développement technique et social. Le "socialisme dans un seul pays" n'est pas supérieur au capitalisme. Il n'a même pas la capacité d'atteindre le niveau d'un véritable "capitalisme d'Etat", comme aurait dit Lénine. La planification sous l'égide de la bureaucratie, qui plus est dans un pays sous-développé, avait déjà montré ses limites du temps de Trotsky : l'incapacité du système bureaucratique à ajuster la production aux besoins de la population (se traduisant par les défauts de production, les surplus et les pénuries... et les queues).</p>
<p>Après la seconde guerre mondiale, la planification bureaucratique put, certes avec bien des à-coups, assurer la reconstruction industrielle de base à la suite des dévastations de la guerre, dans la même mesure que l'Europe capitaliste procédait elle-même à sa reconstruction économique, à grand renfort d'étatisme elle aussi, mais sous l'égide économique de la locomotive américaine. Par bien des aspects, la croissance économique de l'URSS des années cinquante et soixante a suivi celle du monde capitaliste de l'après-guerre. Et, ce n'est un paradoxe qu'en apparence, c'est surtout au moment où l'URSS atteignait à nouveau un certain degré de prospérité économique, au début des années 70, que la planification bureaucratique manifestait les mêmes limites décrites par Trotsky dans les années trente.</p>
<p>Le niveau de vie des Russes qui avait considérablement augmenté a commencé à stagner puis décliner à partir de 1975 comme le montrent les statistiques de la durée de vie qui reculent après avoir longtemps augmenté. Quant à la possibilité de se maintenir face à l'impérialisme, elle était largement tributaire de la capacité de l'Union Soviétique de produire des armes sophistiquées à un rythme équivalent à celui des puissances occidentales. Une fuite en avant, si tant est que le système militaro-industriel soviétique ait eu les moyens technologiques de gagner cette course aux armements, que l'URSS n'aurait pu durablement assumer qu'au prix d'une réduction catastrophique du niveau de vie de toute la population.</p>
<p>De ce côté-là, toute perspective était bouchée. Encore une fois, la bureaucratie n'était qu'une couche parasitaire incapable de développer un nouveau mode de production susceptible de supplanter le capitalisme ou d'ouvrir une nouvelle phase historique.</p>
<p>L'époque Brejnev, si elle a été présentée comme une époque d'immobilisme politique, a été une époque de changements sociaux considérables par le développement de l'enrichissement et de l'accumulation privés. Les aspirations au profit individuel s'y sont données libre cours, sans que les bureaucrates trop gourmands ou pas assez prudents risquent la balle dans la nuque ou soient envoyés au goulag. Dans les années trente, comme disait Trotsky, le maintien de la propriété étatique des moyens de production était une question de vie ou de mort pour la bureaucratie. D'où ses méthodes totalitaires. C'était sans doute encore vrai, par bien des aspects, dans le contexte de la reconstruction d'après guerre, et de l'isolement de l'URSS de la période de guerre froide.</p>
<p>Mais ce sont précisément ces prérogatives étatiques que l'on a commencé à remettre en cause pendant la période Brejnev, sans le dire officiellement : ce laisser aller, cet essor de l'économie de l'ombre, était déjà une manière de réforme bourgeoise. L'on a commencé à assister à une sorte de démantèlement progressif et silencieux de la planification et de la centralisation étatique de l'économie. La constitution de véritables fiefs privés, de mafias truffant l'appareil d'Etat, de fortunes de petits et moyens bourgeois et de bureaucrates reconvertis dans le commerce date de cette époque. Tous ceux qui travaillaient dans des secteurs touchant au commerce avec l'étranger ont accumulé des devises et fait fortune. Mais ce développement bourgeois s'est fait dans une société qui restait officiellement celle de la propriété collective des moyens de production, la langue de bois stalinienne devenant de plus en plus détachée de la réalité économique vécue par la population.</p>
<p>Le Gosplan ? Il servait à couvrir le désordre et la prévarication. L'économie étatisée ? C'était le règne des clans bureaucratiques s'enrichissant personnellement, devenant les détenteurs de richesses privées. Le sentiment général, c'était que le système avait les inconvénients de la société bourgeoise avec le profit individuel pour règle, sans en avoir les avantages : liberté de mouvement, de discussion, d'échange et accès aux produits de bonne qualité. C'est cet état d'esprit évidemment empreint d'illusions sur les vertus capitalistes de l'Occident, personne ne songeant à prendre pour modèle l'économie bourgeoise des pays pauvres, qui a commencé à se développer et permis à la bureaucratie de sentir que le retour au capitalisme pourrait recueillir l'assentiment général.</p>
<p>Cette aspiration avait toujours été celle de la bureaucratie et elle commençait à la mettre en pratique, mais il devenait indispensable de lui donner un caractère légal et une légitimation institutionnelle. Tout ce qui pouvait être fait comme enrichissement privé sans transformer les bases officielles du régime, les années Brejnev l'avaient fait. On ne pouvait aller plus loin, ouvrir les vannes à la formation d'une véritable bourgeoisie, sans franchir un cap : sans légalisation de la propriété privée, sans officialiser la contre-révolution.</p>
<p>C'est Gorbatchev qui l'a fait avec l'appui, pour commencer, de l'ensemble des hautes sphères de la bureaucratie. C'était à la fois un saut qualitatif et, sur bien des points, une affaire entendue. C'était jeter le masque.</p>
<p>Comme l'écrivait Trotsky, la bureaucratie aspire avant tout à la propriété privée des moyens de production sans laquelle tout enrichissement a ses limites, ne permet pas de multiplier la mise. Sans l'institution de l'héritage, biens, usines, capitaux et titres perdent la moitié de leur valeur, disait-il. Or c'était le pouvoir politique qui détenait la clef de cette caverne d'Ali Baba. Qui du moins pouvait retirer le verrou empêchant le retour "naturel" à l'économie bourgeoise.</p>
<p>Avec Gorbatchev, on a donc eu une contre-révolution par en haut, non seulement sans affrontement mais avec l'assentiment général des couches dirigeantes. Ce n'est pas un mouvement de la population, ni des couches petites-bourgeoises, ni même de la base de la bureaucratie, qui a enterré le système stalinien. Au contraire, ce sont les sommets de la bureaucratie qui l'ont programmée et organisée de A à Z. Ce sont les hauts apparatchiks du régime qui ont signé la mort du stalinisme comme système de domination politique, en commençant par déclarer publiquement qu'ils reniaient l'héritage d'octobre 1917 !</p>
<p>Qui pouvait s'opposer à la réintroduction du capitalisme ? Les sommets de la bureaucratie ? Ils en étaient les artisans. Loin d'être contesté ou menacé, Gorbatchev détenait le contrôle de tous les rouages décisifs de l'appareil d'Etat quand il a décidé de s'attaquer à l'ancien mode de domination politique et au système du parti unique. Il l'a fait parce que c'était le passage politique obligé de la contre-révolution sociale. Mais ce n'était pas un homme seul. Même s'il a fait semblant d'écouter la base, ce ne sont pas les bureaucrates de base qui l'ont d'abord appuyé, mais les sommets.</p>
<p>Les dirigeants de l'appareil économique ? Ce sont eux qui allaient en être les principaux bénéficiaires, bien placés pour devenir les nouveaux propriétaires des anciens biens de l'Etat, vu qu'ils ne craignaient pas dans cette restauration de voir revenir des anciens propriétaires inexistants.</p>
<p>La base de la bureaucratie et la petite bourgeoisie ? Le credo de ces couches légèrement favorisées était justement la réussite et le profit individuel qui nécessite l'ouverture du marché et l'ouverture politique du régime.</p>
<p>La classe ouvrière ? Oui, si elle avait profité des mesures de libéralisation politique bourgeoises de Gorbatchev pour s'affirmer en tant que force politique propre et imposer un programme prolétarien de mesures démocratiques et économiques. Ce qui n'a pas été le cas.</p>
<p>Pendant les décennies précédentes, la classe ouvrière soviétique a été la première victime du système stalinien : interdite de tout mode d'expression autonome, violemment réprimée dans tous ses mouvements sociaux, elle n'avait pas le moindre droit politique. Ce qui ne l'empêchait pas de réagir, mais le plus souvent silencieusement, par la résistance passive, l'absentéisme, la baisse de la productivité et autres formes de protestations individuelles larvées. Quant au symbole du pouvoir ouvrier, il y a belle lurette qu'il s'était discrédité à ses yeux. En tout cas, le fait est que Gorbatchev et ses pareils ont enclenché le processus de la restauration bourgeoise par le biais de l'ouverture politique et du multipartisme sans craindre les réactions ouvrières. Au bout de soixante ans de stalinisme, les travailleurs n'ont apparemment rien trouvé à défendre dans le régime.</p>
<p>Cela étant, la classe ouvrière soviétique n'a malheureusement pas profité de la perestroïka pour s'organiser et constituer une force politique face à toutes les autres forces bourgeoises et petites-bourgeoises qui se sont précipitées sur l'échiquier politique.<br />
C'aurait été pourtant la seule force sociale et politique susceptible d'imprimer un cours totalement différent aux événements, avec sans doute des répercussions subversives en occident.</p>
<p>L'impérialisme, quant à lui, avait déjà donné son feu vert à la réconciliation et obtenu des gages des dirigeants russes. Et l'un des gages les plus marquants a été le lâchage des pays de l'est en 1989. Son soutien ne s'est jamais démenti depuis, malgré les péripéties politiques de l'ex-Union soviétique. Il n'est plus question pour lui de profiter d'une guerre comme celle d'Afghanistan pour pousser les dirigeants russes dans leurs retranchements. Au contraire, dans des conflits comme celui de Tchétchénie, le gouvernement russe est désormais assuré du soutien impérialiste. Et on constate depuis dix ans que les dirigeants américains n'ont jamais douté du choix de la bureaucratie ni réellement craint un retour en arrière. C'est ainsi, entre autres, qu'ils ont soutenu Gorbatchev tant qu'il était fermement en selle, sans craindre pour autant que son adversaire Eltsine leur soit moins favorable, en attendant d'accorder de la même façon leur appui au successeur d'Eltsine, serait-il même un "communiste" comme Primakov.</p>
<p>La nouvelle constitution de mars 1990 a institutionnalisé la restauration bourgeoise en lui donnant un cadre et un fondement politique et juridique. La traduction dans la vie sociale et économique a suivi de près avec la première vague des privatisations et l'autorisation de traiter directement avec l'étranger, c'est-à-dire le démantèlement du monopole du commerce extérieur. Au point que la bourgeoisie impérialiste estime parfois (après coup !) que le rythme des réformes a finalement été un peu forcé et du coup cahotant, histoire du moins de justifier le peu d'empressement des investissements occidentaux.</p>
<p>Les politiciens occidentaux font également preuve de la plus parfaite hypocrisie en déplorant le phénomène mafieux qui accompagne le processus de privatisations. Les mafias ? Mais c'est la caractéristique même de l'accumulation primitive bourgeoise (et pas seulement primitive d'ailleurs, même si on parle alors de réseaux d'influence et d'initiés...) ! Et quoi d'étonnant à ce que le processus mafieux gangrène l'appareil d'Etat lui-même, en commençant par la tête, puisque c'est l'Etat lui-même qui distribue à droite et à gauche l'essentiel de son pouvoir économique. Puisque ce sont les dirigeants politiques qui vont désormais chercher leurs ordres et leurs orientations du côté des nouveaux groupes économiques et financiers.</p>
<p>Ces mêmes dirigeants sont également devenus les défenseurs d'intérêts locaux. Et les provinces en ont fait de même, chacune voulant jouer directement de la vente de ses propres produits, de ses entreprises, de ses propres liens directs avec l'impérialisme. L'explosion de l'URSS en 1991 a été le produit direct du passage au capitalisme (même si cela a pu se dérouler sur la base des questions nationales que le régime stalinien avait été bien incapable de régler). Et si bien des hommes politiques ont fait mine de regretter cette dislocation, particulièrement Eltsine qui s'en est servi pour renverser Gorbatchev, le pouvoir n'a jamais envisagé de l'empêcher sérieusement (en dépit des quelques démonstrations militaires contre les Etats baltes) tant elle était une partie du processus de retour au capitalisme.</p>
<p>Les quinze Etats indépendants qui en sont sortis ont chacun non seulement leur appareil d'Etat, leur monnaie, leur drapeau et hymne national mais aussi leurs intérêts économiques régionaux, leurs productions locales à vendre, leurs relations particulières avec leurs voisins. Même quand ces relations se tournent prioritairement vers la Russie, ce n'est plus pour des raisons étatiques mais économiques. En d'autres termes l'on a désormais affaire à quinze Etats bourgeois.</p>
<p>L'éclatement de l'URSS est pour une grande part le résultat du grand dépeçage de l'Etat qui mène à la constitution d'une nouvelle bourgeoisie. Bien entendu, ce dépeçage mène aussi à la destruction de l'ancien appareil économique qui éclate au profit d'intérêts privés, ceux des potentats les mieux placés, des trusts, des banques, des groupes industriels, locaux, régionaux, ou nationaux.</p>
<p>La crise économique en Russie n'est autre que la manifestation bien concrète du retour au capitalisme. Car le retour au capitalisme, cela ne signifie certes pas qu'il y ait une place au soleil pour un nouvel impérialisme ! Aux pays impérialistes les plus riches, la vitrine occidentale, aux autres la clochardisation de l'économie. Le critère de la concurrence bourgeoise (et impérialiste) a fait son oeuvre. Pesées à cette aune, bien des usines se sont révélées non rentables. Du coup, la première victime de l'économie dite de marché a été l'industrie avec une montée en flèche du chômage. Le chiffre du chômage, en hausse continuelle, peut être choisi comme indice de... réussite de l'introduction des lois du marché capitaliste dans les pays de l'ex-Union Soviétique.</p>
<p>La classe ouvrière paie très durement la création d'une bourgeoisie et son accumulation primitive. D'autant plus durement que la finance impérialiste internationale se sert elle aussi directement et largement, en participant au pillage du pays et au dépeçage de l'ex-Etat soviétique.</p>
<p>L'Union soviétique, dans sa phase d'industrialisation et d'exode rural à marche forcée, avait échappé à la crise des années trente. Depuis la dernière guerre mondiale, l'URSS a suivi peu ou prou, avec plus ou moins de décalage, les aléas de la conjoncture économique mondiale, affichant de forts taux de croissance pendant les deux décennies de reconstruction d'après-guerre, et entrant dans une période de stagnation pratiquement en même temps que le reste du monde capitaliste. Au cours des années 1980, au même titre, par exemple, que les grands pays d'Amérique latine relativement industrialisés mais ô combien vulnérables, l'URSS a elle aussi accusé la récession mondiale que les impérialismes les plus riches ont fait éponger par les pays moins riches et les plus pauvres, ne serait-ce que par le biais de la chute des cours du pétrole et des matières premières. En 1998, la Russie désormais ouverte à tous les vents de la spéculation capitaliste, a été touchée de plein fouet par les dernières tourmentes financières, au point de contribuer à faire rebondir la crise asiatique, et de l'élargir à d'autres pays dits émergents.</p>
<p>Le mécanisme de la dernière crise russe est la plus parfaite démonstration non des particularités russes (ou ex-soviétiques) mais d'un fonctionnement tout ce qu'il y a de plus classique en régime capitaliste. La baisse des cours mondiaux du pétrole et du gaz a été un élément essentiel de l'appauvrissement en devises de la Russie, vu qu'une très faible part du reste de l'économie lui en rapporte. La "thérapie de choc" de l'année 1992 avec la brutale libération des prix a fait plonger le pays dans l'inflation galopante. Le FMI est intervenu, avec autant de pouvoir sur la politique économique qu'il en a dans les pays du tiers monde. Il a imposé la "rigueur" monétaire et des coupes dramatiques dans le budget de l'Etat, avec comme résultat le non-paiement des salaires, des retraites et la mise à l'abandon des services publics.</p>
<p>L'endettement de l'Etat s'est alors traduit par le développement des emprunts d'Etat, notamment de ces GKO, les bons sur la dette de l'Etat dont le taux était de plus en plus élevé pour attirer les prêteurs. Le retrait de ces capitaux internationaux a été brutal et a entraîné l'effondrement de la bourse russe en mars 1998. Ne pouvant plus emprunter pour rembourser, l'Etat a dû se déclarer en faillite et faire appel à l'aide du FMI. Un grand nombre de banques et d'organismes financiers russes ont fait faillite, ce qui ne veut pas dire que leurs propriétaires soient tous dans la misère !</p>
<p>La crise financière signifie encore plus de sacrifices pour la grande majorité de la population, et même la petite bourgeoisie en a fait cette fois les frais. Les salariés, eux, se demandent comment survivre, touchant rarement un maigre salaire. La misère s'est accrue au point qu'en septembre 1998 on recensait officiellement 44 millions de personnes vivant au-dessous du seuil de pauvreté dans la seule Russie, soit deux fois plus que l'année passée !</p>
<p>La classe ouvrière russe subit de plein fouet les conséquences de l'effondrement économique. Des mouvements de protestation comme le dernier mouvement des mineurs ont parfois été impressionnants, longs et déterminés. Ils ont aussi contraint plusieurs fois le pouvoir à des reculs. Cependant, comme dans la plupart des pays frappés par la crise et par les plans de privatisation et de licenciements dans le monde, on est loin d'une réaction à la hauteur de l'attaque. Là comme ailleurs, il faudra à la classe ouvrière non seulement se battre contre la bourgeoisie (qui place ses avoirs en dollars dans les banques occidentales), le gouvernement, les politiciens ouvertement ses ennemis et les faux amis "de gauche", ici l'ancien parti communiste, mais aussi se battre pour diriger elle-même ses luttes sans se mettre sous la direction des appareils syndicaux, anciens ou nouveaux.</p>
<p>En Russie comme ailleurs, ce qui est nécessaire ce sont des combats où la classe ouvrière devra défendre clairement ses intérêts de classe sans se laisser tromper par le discours de défense des intérêts nationaux, tant celui des nouveaux Etats que celui des nostalgiques de la Grande Russie, quand ce n'est pas par la démagogie xénophobe, raciste et antisémite.</p>
<p>Pour l'heure, le drame de l'ex-URSS, est que la chute du régime stalinien, 70 ans après la révolution d'octobre, s'est faite quasiment sans relève militante sur la base des idées communistes révolutionnaires, sans qu'ait émergé un courant ouvrier révolutionnaire organisé. Dans la lutte de classe engagée par la nouvelle bourgeoisie russe contre la population laborieuse, un parti révolutionnaire fait gravement défaut. Mais il peut aussi émerger de cette lutte de classe.</p>
<p>En son temps, Trotsky considérait l'existence et le maintien de l'Etat ouvrier dégénéré comme la traduction d'une pause momentanée dans l'affrontement entre la bourgeoisie et le prolétariat. La fin du système stalinien n'est nullement la fin de la lutte des classes et des révolutions prolétariennes.</p>
<p>Les combats du prolétariat n'ont pas cessé ces dernières décennies, du Liban à l'Indonésie, de la Pologne à l'Afrique du sud et de l'Iran à l'Algérie. Les occasions révolutionnaires (et donc contre-révolutionnaires) n'ont pas manqué non plus. Mais toutes ont été manquées par les travailleurs faute de partis et de perspectives révolutionnaires.</p>
<p>Reconstruire une internationale communiste est plus que jamais la tâche des révolutionnaires. Même si aujourd'hui la tâche peut sembler bien au-dessus des forces actuelles des petits groupes, le plus probable est que la période qui vient sera celle de la reconstitution des liens internationaux entre révolutionnaires. Les soubresauts de l'économie mondiale ne font que souligner cette nécessité.</p>
<p><i>La fin de l'URSS libère... les bourgeoisies de l'Est</i><br /></p>
<p>La voie vers le marché capitaliste était ouverte dès lors que la bureaucratie russe a relâché son étreinte pour se vendre elle-même à l'Ouest. La politique de Gorbatchev avait à peine donné son feu vert pour cette orientation que tous les pays de l'Est basculèrent sans résistance sérieuse, à l'initiative de la petite bourgeoisie et d'une fraction des dirigeants. La chute du mur de Berlin a symbolisé cet effondrement rapide, facile, apparemment très étonnant pour qui avait vécu l'époque des blocs ou le blocus de Berlin, qui semblait gros de menaces de guerre.</p>
<p>L'image que le passage des pays de l'Est au marché impérialiste a donnée au monde n'en a pas moins été celle d'une libération. Celle de la chute du mur de Berlin ou celle de l'effondrement de la dictature de Ceaucescu sur la Roumanie restent sous la forme de vastes manifestations de joie populaire. Mais si ces sentiments des populations étaient bien réels, le renversement de ces régimes par la volonté du peuple révolté en 1989, lui, est une mise en scène qui vaut bien le mensonge du choix des peuples de tomber sous la coupe stalinienne en 1944. Les décisions se sont prises ailleurs.</p>
<p>Ainsi en 1988, le ministre des finances polonais se plaignait que le FMI ait exigé une réduction de 10 % du niveau de vie des travailleurs polonais alors que ceux-ci avaient déjà subi une baisse de 13 % dans les dix années précédentes.</p>
<p><strong>Les nouveaux rapports de force mondiaux après la chute de l'URSS<br />
</strong><br />
Loin de produire une pacification du monde, la fin de la guerre froide semble donner libre cours à de nombreux conflits, multiples guerres civiles, guerres locales entre puissances de niveau secondaire ou encore guerres impliquant les puissances impérialistes. En fait, les relations URSS/USA depuis 1943, loin d'être une cause de déstabilisation du monde, ont été le moyen utilisé par l'impérialisme pour le stabiliser. Si l'URSS était bel et bien un Etat fondé sur la tentative de renversement de l'ordre impérialiste, elle a cessé de l'être dès le début du stalinisme. A la fin de la guerre mondiale, il y avait belle lurette que le face à face avait cessé d'être une opposition entre deux systèmes. Cela fait bien longtemps que la bureaucratie avait montré qu'elle était dans le camp contre-révolutionnaire. Quant à la thèse de l'expansionnisme russe, elle oublie seulement que c'est l'impérialisme qui avait besoin de la Russie pour l'aider à gendarmer le monde à l'après-guerre<span class="spip_note_ref"> [<a href="#nb2-1" class="spip_note" rel="appendix" title="C'est même sous la pression insistante de l'impérialisme que l'URSS a été (…)" id="nh2-1">1</a>]</span>. L'alliance entre bureaucratie russe et Etats Unis de 1943-47, puis la « guerre froide » ont été les instruments principaux de cette stabilisation (d'abord face aux risques révolutionnaires de l'après-guerre puis à ceux de la révolution coloniale). <br />
Conjointement, impérialisme et bureaucratie ont décidé en 1988-89 de mettre fin à la fois à l'existence d'un Etat qui avait pour origine la révolution prolétarienne et à la politique qui se servait de cette situation pour bipolariser le monde. Cette bipolarisation avait bien des utilités. Elle imposait à la classe ouvrière et au mouvement syndical d'être pro-stalinien ou pro-capitaliste. Elle imposait aux luttes coloniales et aux dirigeants de celles-ci de choisir eux aussi un camp, ce qui était une manière de les canaliser. La guerre froide, ce n'était pas la guerre car ni l'URSS ni les USA n'y ont jamais vu leur intérêt<span class="spip_note_ref"> [<a href="#nb2-2" class="spip_note" rel="appendix" title="Les fois où cette guerre a failli éclater entre les USA et l'URSS, ce n'est (…)" id="nh2-2">2</a>]</span>. Et finalement, malgré les cris que les USA poussaient contre le « camp communiste », ce dernier n'était pas un danger pour la domination capitaliste. Les vrais dangers, ceux que l'impérialisme voulait réellement « endiguer », venaient des classes ouvrières et des soulèvements des peuples qui pouvaient s'étendre et devenir incontrôlables, y compris par les dirigeants nationalistes. La « guerre froide » avait au contraire l'avantage de limiter politiquement les risques et de les maintenir dans un cadre stable, fixé d'avance par l'impérialisme. Pas plus que les partis communistes n'aidaient les classes ouvrières à combattre le capitalisme, l'URSS n'aidait les peuples à combattre l'impérialisme. Et le fait d'être assimilé à l'URSS n'aidait pas les mouvements nationaux des peuples opprimés à s'étendre. <br />
La chute de l'URSS comme Etat ouvrier dégénéré (pas seulement son explosion en plusieurs Etats) est le produit à la fois de la maturation sociale (bourgeoise) dans ce pays et de l'évolution de la politique de l'impérialisme. La classe bourgeoise, qui a été reconstituée sous Brejnev (en mettant l'Etat et le pays en coupe réglée et en faisant déjà reculer considérablement le niveau de vie de la population), a été légalisée sous Gorbatchev. Dans un même mouvement, le feu vert a été donné par l'impérialisme pour changer de politique mondiale. L'URSS a marqué son approbation en lâchant les pays de l'est qui se sont immédiatement jetés dans les bras de l'impérialisme, tant la seule chose qui les retenait au glacis soviétique était le maintien par la force des deux grands de la politique des blocs et non une nature opposée au système capitaliste. <br />
L'impérialisme avait ses propres raisons d'en finir avec l'ancien système. L' « endiguement » (encerclement du bloc pro-russe) avait ses propres coûts, non seulement en termes de courses aux armements et aux dépenses (comme l'avait montré la crise de 1970 du dollar liée à des dépenses prohibitives dans la guerre du Vietnam). Elle avait un autre coût bien plus important : les pays qui commençaient à devenir des poudrières prêtes à exploser étaient ceux que les USA n'avaient cessé de soutenir et l'impérialisme y était en difficulté pour faire pression sur les gouvernants locaux. <br />
En effet, la politique des blocs avait contraint l'impérialisme à choisir d'appuyer un certain nombre de pays dans la politique de face à face avec l'URSS et son bloc : Iran, Japon, Turquie, Afrique du sud, Israël, Amérique latine. Or l'exemple de l'Iran en 1979 avait montré que l'un de ces piliers surarmé pouvait très bien céder devant un soulèvement populaire et devenir une puissance dérangeante. La politique des blocs contraignait les USA à soutenir la politique des dirigeants des pays piliers du bloc américain à un point qui pouvait être dangereux. Son abandon a permis de désamorcer un certain nombre de situations explosives (Israël, Afrique du sud, ...) et l'impérialisme a, vers la fin des années 80, dû intervenir comme pompier dans de nombreuses situations de pays pauvres dont l'Etat était déstabilisé par la crise économique. Grâce à la fin de la guerre froide, il n'était plus contraint de soutenir les équipes en place et pouvait aider à faciliter des alternances au pouvoir, ce qui a permis d'éviter les dangers explosifs de situations du type du Mali ou de la Birmanie en 1991 (où les masses soulevées ont fait chuter les dictateurs Moussa Traore et Ne Win). L'impérialisme a imposé dans des pays très déstabilisés socialement le départ du dictateur comme en Indonésie, des gouvernements civils en Amérique latine (par exemple, fin de la guerre civile au Guatemala), un gouvernement de gauche au Maroc, en Israël et même en Corée du sud ! Il a imposé le multipartisme en Afrique francophone qui, jusque là, l'ignorait totalement. Il a imposé la fin de l'apartheid en Afrique du sud, évitant une conflagration où la classe ouvrière risquait de jouer un rôle majeur. Il a imposé à Israël et à l'OLP les accords d'Oslo pour désamorcer les risques du conflit palestinien. Il cherche à en finir avec tous les face-à-faces de la guerre froide et les dirigeants américains déclaraient notamment en mai 1998 que Cuba n'était plus une menace pour la sécurité des Etats Unis, avant de lancer le désengagement des bases installées pour combattre Fidel Castro.<br />
Paradoxalement, c'est en pompier que l'impérialisme se propulse aux quatre coins de la planète pour bombarder, pour éviter des risques de déstabilisation, pour dissuader les peuples de se soulever et non parce que ses intérêts directs seraient menacés. Il n'y a pas de situations du type de la guerre du Vietnam, de l'Egypte de Nasser ou de Cuba. Des Noriega, des Milosevic, des Saddam Hussein ne peuvent pas être suspectés du moindre anti-impérialisme ! Les dictateurs de ces pays ne cherchent bien sûr pas à s'attaquer à l'impérialisme. Aucun d'entre eux n'est le dirigeant d'une quelconque lutte radicale qui serait le moins du monde une menace, même locale, pour celui-ci. Aucun n'a tenu, même démagogiquement, un discours anti-impérialiste qui lui donnerait une base sociale populiste ! Au contraire, tous ont été des agents des USA. Rappelons que Milosevic, présenté depuis comme le type même de l'apparatchik ex-communiste, n'a grimpé que comme représentant des nouvelles tendances en faveur de l'impérialisme américain. Comme le raconte le Monde diplomatique de mai 1999, il a gagné ses galons en 1973 à la tête du grand combinat pétrochimique Teknogas, puis, en 1978, à la tête de la plus grande banque du pays, la Beogradska Banka. Il a été un affairiste lié au clan du président américain Busch avant même d'entrer dans la direction du parti unique (et bien avant de mener la politique ultra-nationaliste qui l'a fait connaître du public), comme les autres personnages qu'il a alors fréquentés, tel Milan Panic, citoyen américain d'origine serbe, qui dirigeait en Californie le groupe pharmaceutique ICN, lié au parti démocrate et envoyé par les USA en Yougoslavie. Proche de Milosevic, Panic deviendra le chef du gouvernement fédéral. Virer Milosevic n'a jamais été l'objectif réel de l'impérialisme. Quand un Milosevic a semblé déstabilisé par son opinion publique et que la population est même descendue dans la rue massivement, jour après jour en 1997, l'impérialisme n'a pas levé le petit doigt pour le faire chuter. De même que les Américains, totalement vainqueurs de Saddam Hussein, n'ont jamais voulu entrer dans Bagdad et remplacer le dictateur. Encore faudrait-il avoir trouvé un remplaçant plus capable de maintenir leur ordre, ce qui n'est pas évident, et le moyen de le faire accepter aux classes dirigeantes locales et aux peuples sans provoquer de remous. Car l'objectif de l'impérialisme n'est surtout pas, le dictateur renversé, de laisser les peuples décider démocratiquement de leur propre sort. On le voit au Kosovo aussi bien qu'au Timor, en Bosnie aussi bien qu'en Haïti ou au Tchad ! L'intérêt des peuples n'est là que comme justificatif. Mais si l'impérialisme est préoccupé par les peuples, c'est pour les écraser, pas pour les sauver : à chaque fois qu'il aurait réellement pu intervenir pour sauver des populations de leurs assassins locaux, il les a toujours et systématiquement laissé faire, car son intervention en était ainsi largement facilitée. <br />
L'impérialisme a choisi d'intervenir militairement dans des pays où il pense que le succès est assuré, que les conséquences ne peuvent être défavorables (pas de situation type Corée ou Vietnam) et où la situation est déjà tellement horrible que son intervention apparaît comme justifiée humainement. Car, il n'a plus la justification de la guerre froide et de l'endiguement du communisme. Il faut que l'intervention soit un grand spectacle impressionnant mais aussi que les bombardements soient massifs car, vis à vis des peuples et des classes ouvrières qui voudraient se révolter, l'impérialisme pratique la dissuasion. Cela ne prouve pas qu'actuellement il se sent plus sûr de lui, moins menacé. Au contraire, il craint les conséquences de la déstabilisation de l'Etat dans les pays pauvres, comme en Indonésie. Il craint que la multiplication ou la radicalisation de telles situations rende impossible son intervention. <br />
Russie, Yougoslavie, Indonésie, Afrique ne sont pas les seules régions du monde où l'Etat est menacé d'implosion, de décomposition ou a perdu tout crédit dans la population. C'est aussi le cas en Amérique latine, dans les pays de l'Est ou en Asie. Cette situation est d'abord le produit de l'affaiblissement de la bourgeoisie des pays pauvres et de l'effondrement, dans certains cas, de la petite bourgeoisie ou au moins la baisse considérable des revenus de la coterie liée au pouvoir. Elle est surtout le produit d'une véritable implosion de l'Etat des pays pauvres. Un exemple connu est celui de la Somalie où l'intervention américaine avait pour but le rétablissement de l'ordre. Les USA ont échoué et depuis, ce pays très pauvre est toujours sans Etat. Dans le cas de l'Albanie, c'est le vide du pouvoir dû à l'effondrement de celui-ci en 1996 qui a amené l'intervention internationale d'avril 1997. Le Pakistan, est lui aussi déstabilisé par la révolte de plusieurs régions alors qu'en pleine crise économique et contesté sur sa politique anti-sociale, il s'est lancé dans une aventure guerrière contre l'Inde puis a reculé sous la pression américaine, après une défaite au Cachemire, et le discrédit de l'Etat qui en est découlé vient de mener à un coup d'Etat militaire. Le cas de l'Indonésie est formé du même mélange explosif : crise « asiatique » plus déstabilisation de l'Etat sur le fond de laquelle les séparatismes des diverses îles aux populations opprimées menace de faire exploser le pays en proie à une violente agitation sociale. Au Timor, l'opération militaire internationale s'est même appelée « stabilisation » et il est évident que ce n'est pas simplement une île que l'impérialisme aimerait bien stabiliser ainsi mais toute l'Indonésie qui menace d'exploser sous la révolte des masses pauvres. Le changement de pouvoir, le remplacement du dictateur Suharto par son second sous l'égide des USA, a reculé l'affrontement mais n'a rien résolu en Indonésie. Et s'il y a en germes des éléments d'une explosion ethnique exploités par une extrême-droite, il y a aussi les éléments d'un soulèvement ouvrier et populaire. Et on n'en finirait pas de citer toutes les Colombie que la crise économique empêche de régler non seulement les problèmes économiques mais celui des multiples guérillas au point que les USA laissent planer la menace d'une intervention militaire. L'Algérie en est un autre exemple avec sa guerre sans fin contre les maquis intégristes et avec, là aussi toujours menaçante, l'explosion de la classe ouvrière.<br /> Un peu partout, c'est l'aggravation des sacrifices imposée ces dernières années aux masses pauvres qui est la cause des explosions de colère populaires. Cela touche aussi bien les pays dits ex-socialistes, comme l'Albanie ou la Bulgarie, que les pays du monde dit « libre », comme Equateur ou l'Indonésie. C'est l'effondrement économique qui déstabilise l'Etat et lui a enlève une bonne part de son crédit. Les régimes se succèdent à grande vitesse (record battu en Equateur avec quatre présidents en une seule journée !). Là aussi on constate cette usure de plus en plus rapide du pouvoir aussi bien en Amérique latine que dans les pays de l'est. La bourgeoisie s'avère trop faible pour faire face aux travailleurs. Du coup, cela redonne à toutes les dérives nationalistes un caractère de nécessité pour continuer à contrôler le pays comme le montre l'exemple du Vénézuela avec la venue au pouvoir du militaire Hugo Chavez s'appuyant sur une démagogie s'adressant aux masses pauvres ou celui du coup d'Etat militaire du Pakistan. La dérive yougoslave n'a été rien d'autre que la tentative des classes dirigeantes de se maintenir par la surenchère nationaliste face à une population de plus en plus révoltée par une misère croissante et une dépendance croissante vis à vis des pays riches du fait de l'endettement. La crise économique et sociale qui en découle entraîne une véritable crise politique de la domination de la bourgeoisie. Des fractions de la classe dirigeante, généralement des bouts de l'appareil d'Etat tentent de prendre le contrôle d'une région que ce soit l'indépendance en Tchétchénie, les tentatives de sécession en Indonésie ou dans un Etat de Chine du nord ou en prenant le contrôle d ‘une province au Brésil. L'explosion de l'URSS a d'abord été due à de telles aspirations des nouvelles classes bourgeoises à pouvoir exploiter une région quitte à dépecer la nation, aspirations que l'on retrouve dans tous les pays pauvres où l'Etat est en crise. De très nombreux pays pauvres sont aujourd'hui le siège de mouvements séparatistes et ces guerres civiles sont généralement sans fin. Des guérillas, quasi tous les pays du tiers monde en connaissent, de la Chine à la Colombie, du Daghestan à l'Angola et du Pérou au Cambodge. Et les peuples paient le prix fort de se retrouver sous la coupe de bandes armées, car c'est souvent les civils qui trinquent : Algérie (100 000 morts), Tchétchénie (100 000 morts), Timor (200 000 morts), Rwanda (800 000 morts) et la liste n'est pas close avec tous les Burundi, Colombie, Cambodge, Turquie, etc ... Ce sont les pays impérialistes qui ont le plus souvent financé et armé les bandes d'assassins comme la France au Rwanda, les USA en Turquie, au Timor et au Cambodge. Leurs interventions ont souvent facilité et accentué les exactions (comme celle de la France au Rwanda, celle de l'Alliance et ses bombardements au Kosovo ou celle de l'ONU avec son référendum au Timor, prélude au massacre et au déplacement massif des populations).<br />
La fuite en avant guerrière des pays pauvres est elle aussi le produit de l'impasse des classes dirigeantes. Ce sont les guerres Iran/Irak, Ethiopie/Erythrée, Inde/Pakistan, Pérou/Equateur. C'est ainsi que l'on peut analyser la politique de démagogie nationaliste grand-serbe de Milosevic, ou plus exactement celle de la classe dirigeante, pour canaliser le mécontentement des travailleurs dans les années 80 en Yougoslavie notamment après les grandes grèves de 1986-87 qui menaçaient de devenir une véritable contestation politique du pouvoir. Il en est résulté l'explosion de la Yougoslavie en petits morceaux qui menacent toujours de continuer à se subdiviser. C'est aussi dans la rubrique des moyens nationalistes de canaliser le mécontentement des masses qu'il faut caser aussi les velléités de la Chine de dénoncer l'impérialisme américain comme les démonstrations de masse lors du bombardement par l'OTAN de l'ambassade de Chine en Yougoslavie ou encore les menaces contre Taiwan<span class="spip_note_ref"> [<a href="#nb2-3" class="spip_note" rel="appendix" title="Tout à fait caractéristique est le fait que l'impérialisme n'ait vu aucun (…)" id="nh2-3">3</a>]</span>. Ou encore le lancement d'un missile par la Corée du nord, un reste de l'époque des blocs et un pays complètement asphyxié économiquement par le blocus américain. Le discours nationaliste des dirigeants pour masquer les problèmes sociaux en est la cause et pas une guerre froide qui n'existe plus <br />
Mais en même temps, le fait que ce carcan de la politique des blocs qu'avait mis en place l'impérialisme n'existe plus pose de nouveaux problèmes pour contrôler les évolutions et éviter qu'elles n'ouvrent des situations de crise qui pourraient être incontrôlables. Les masses travailleuses risqueraient de s'y engouffrer, profitant de la faiblesse de la bourgeoisie face à une nombreuse classe ouvrière et de la faiblesse de l'Etat. C'est cela qui motive la multiplication des interventions armées de l'impérialisme dans le monde. Bien sûr, l'impérialisme ne tient pas à montrer que sa crainte d'une déstabilisation est d'abord une crainte de la classe ouvrière. Il avait pourtant prétendu enterrer le risque d'une révolution prolétarienne en même temps que le « mythe du communisme » en URSS. C'est le sens de toute la mise en scène à laquelle on a assisté, de la guerre du Golfe à l'intervention au Timor en passant par la Bosnie, la Somalie et le Panama. Il faut à la fois que la terreur des moyens gigantesques de destruction apparaisse aux yeux de tous et joue, comme en leur temps les bombardements de masse type Dresde ou Hiroshima, un rôle d'effroi (dans chaque cas des centaines de milliers de morts au bilan final). D'où la nécessité que le motif de l'intervention semble en faveur des peuples que l'on bombarde ! D'où aussi les belles formules comme « le droit d'ingérence humanitaire », « le nouveau droit international contre les crimes contre l'humanité ». D'où enfin l'étalage médiatique des horreurs de Milosevic, de Saddam Hussein ou de l'Indonésie. De la même manière que l'impérialisme avait su, une fois la guerre mondiale finie, montrer les images des camps de la mort du nazisme pour blanchir les horreurs de l'impérialisme vainqueur, il se cache derrière celles des dictateurs. Inutile de préciser que c'est pure hypocrisie : la « communauté internationale » ne s'émeut pas du sort des peuples et n'a cessé de continuer à armer des régimes qui les massacrent, comme l'Etat turc, la dictature colombienne et bien d'autres. Inutile de rappeler aussi qu'elle a laissé massacrer sous ses propres yeux les musulmans bosniaques qu'elle s'était seulement chargée de désarmer. Inutile aussi de rappeler qu'en 1994 au Rwanda, devant la préparation visible du massacre par les organisations Hutus d'extrême-droite au pouvoir et soutenues par la France, la « communauté internationale » n'a fait que retirer ses troupes et fermer les yeux en imposant quelques mois de silence radio, le temps que le massacre s'achève (800 000 à 1 million de morts). Et, tout récemment au Timor, il en a été exactement de même : on laisse d'abord se faire les atrocités puis quand toutes les forces se sont bien affrontées et que la population est terrorisée, on arrive en triomphateur ! Cela n'a pas seulement l'avantage de coûter moins cher en efforts militaires et de faire passer l'impérialisme pour le sauveur (seulement arrivé un peu tard). Cela laisse croire que l'impérialisme est super-puissant, ce qu'il n'est pas réellement face à des peuples révoltés. Souvenons nous des révoltes coloniales et aussi de l'Iran de 1979 contre lequel les USA s'étaient bien gardé d'intervenir militairement alors qu'ils étaient directement visés dans ce qui avait été un de leurs bastions. Souvenons-nous des défaites américaines de Corée, du Vietnam, ou de Cuba.<br />
Mais justement les actions militaires actuelles n'ont rien à voir avec les guerres, réelles celles-là, menées au Vietnam, en Corée ou à Cuba. Dans toutes ces interventions, aucune des puissances composant la force internationale n'était menacée par le régime soi-disant combattu, que ce soit la Lybie, l'Irak, la Serbie. Aucune n'avait des intérêts directs dans la région qui justifiaient cette intervention violente. Aucun intérêt économique n'a dicté non plus cette politique. <br />
On doit les traiter de guerres à causes des bombardements à grande échelle et des sacrifices des populations mais dans ces derniers conflits (du Golfe au Timor) l'impérialisme est le seul combattant. L'Irak n'a quasiment pas riposté et a été méthodiquement pilonné. Il n'a pas contesté de perdre une partie de son territoire aujourd'hui sous mandat international. Le Panama n'a pas réagi non plus malgré sa capitale complètement rasée. La Serbie n'a pas fait la guerre à l'OTAN. L'Indonésie a accepté l'intervention militaire internationale sous l'égide de l'Australie. Drôles de guerres dans lesquelles les adversaires ne sont pas si ennemis que cela et même où il est permis de se demander si l'objectif n'est pas, au contraire, de stabiliser des régimes menacés par des explosions populaires ou nationalistes, comme par exemple le régime indonésien. Un Milosevic aurait-il pu faire passer, auprès d'une opinion publique chauffée à blanc par lui-même pendant des années justement sur la question du Kosovo, que l'armée serbe s'en retire sans perdre la face, et le pouvoir, s'il n'avait eu le prétexte de céder à une énorme vague de bombardements des pays les plus puissants du monde ? Tant que l'Indonésie se débrouillait toute seule avec le Timor (en faisant 200 000 morts), qui dans l' « opinion internationale » envisageait la moindre action ? <br />
L'autre aspect qui frappe est la multiplication des interventions militaires massives des principaux pays riches et le nombre de régions où résident maintenant des troupes d'occupation soi-disant pour séparer des combattants (Géorgie ou Bosnie, Timor ou Kosovo), protéger des peuples contre un dictateur (Panama, Irak, Haïti), pour éviter l'implosion de l'Etat (Macédoine, Albanie). Se multiplient également les cas où l'impérialisme arme et suscite lui-même des forces de maintien de l'ordre locales formées avec des pays voisins de la zone des conflits. L'Afrique est le terrain d'expérience de ce type d'intervention depuis quelques années (République Centrafricaine, Congo ex-Zaïre, Sierra Leone, Congo Brazzaville). Ce n'est pas dû à une particularité africaine qui favoriserait les guerres entre Etats puisqu'au contraire depuis les indépendances on n'avait quasiment assisté à aucun conflit impliquant plusieurs Etats dans un territoire étranger. Ainsi l'Angola, le Zimbabwe, en rupture de crédits, ont été financés par des impérialismes pour aller faire la guerre au Congo. Ainsi la France soutient au Congo une force africaine formée par les ex-Hutus d'extrême-droite qui ont fait le massacre de 1994 au Rwanda. Ainsi l'ECOMOG, force inter-africaine commanditée par l'impérialisme et constituée par des troupes du Nigéria et des pays de l'ouest africain, est intervenue au Libéria puis au Sierra Leone en 1998, la capitale étant massacrée deux fois, l'une par les milices qui y avaient pris le pouvoir puis par l'ECOMOG. Bill Clinton vient d'affirmer à la dernière assemblée générale de l'ONU que dorénavant celle-ci ne serait pas la seule autorité habilitée à intervenir dans des conflits et que les USA s'autoriseraient à constituer ainsi des forces régionales, par exemple en Asie, avec des armées de plusieurs pays limitrophes. Ce qui n'empêche évidemment pas les USA à s'autoriser d'intervenir seuls comme contre l'Irak dans les nouveaux bombardements de décembre 1998 ou encore en Haïti, avec seulement l'assentiment d'un certain nombre de pays d'Amérique latine.<br />
En Afrique, c'est à un curieux jeu à deux avec l'impérialisme français que les USA (avec les Anglais) se sont livrés, les uns soutenant la dictature que les autres lâchaient, ou la guérilla qui combattait l'Etat que les autres soutenaient. Cela s'est produit au Nigéria, en Ethiopie, au Zaïre, au Rwanda, etc... Ainsi, dans la guerre civile soudanaise le camp que les USA combattent et dénoncent partout dans le monde comme terroriste est ouvertement soutenu par la France. Inversement, ce sont les USA et l'Angleterre qui ont financé et armé le FPR qui a fait chuter le régime Hutu qui dirigeait le Rwanda avec l'appui de la France. Et il y a maintenant une Afrique pro-française et une Afrique pro-américaine. Et pourtant cela n'a jamais fait monter spécialement la tension entre la France et les USA, comme s'il s'agissait d'une nouvelle gestion à deux des conflits, remplaçant la façon dont un dirigeant africain qui quittait le camp impérialiste se retrouvait dans celui de l'URSS, avec des soldats cubains !<br />
Le nombre de pays auxquels l'impérialisme demande maintenant soutien et allégeance en cas de conflit s'est également multiplié<span class="spip_note_ref"> [<a href="#nb2-4" class="spip_note" rel="appendix" title="En 1990, déjà, dans la guerre du Golfe, les USA ont fait pression sur tous (…)" id="nh2-4">4</a>]</span>. C'est désormais le principal critère pour l'impérialisme à l'égard des pays ex-« socialistes » de l'est. Cela a été aussi la politique des USA à l'égard de tous les voisins de la Yougoslavie, sommés de prendre parti et de devenir parfois des zones d'occupation militaire, de passages de troupes et en tout cas de passer sous dépendance militaire. Il devient aussi important pour ces pays, en vue d'être aidés financièrement, d'appartenir à l'OTAN que d'être acceptés dans la communauté européenne !<br />
C'est dans ce cadre mondial, qui est celui des bourgeoisies compradores des pays plus que jamais dominés par l'impérialisme, que l'on doit comprendre ce qui se passe sur le territoire de l'ex-URSS : aussi bien les méfaits de la crise « asiatique », l'instabilité des Etats issus de l'implosion de l'URSS et fondés sur les aspirations (bien bourgeoises) des classes possédantes d'avoir leur propre territoire avec ses richesses à exploiter, les guerres locales (notamment pour le pétrole) et la dépendance globale de tous ces pays vis-à-vis de l'impérialisme. Ainsi s'explique aussi bien les velléités nationalistes dans le conflit yougoslave, déclarations à usage démagogique interne qui ne sont pas contradictoires avec un alignement réel sur l'impérialisme. En Russie, comme dans le reste du monde, l'impérialisme met le pays en coupe réglée mais maintient la tête au dessus de l'eau à tous ces régimes dont il ne désire nullement la chute car ils sont des gages de stabilité face aux populations pauvres, et en particulier aux classes ouvrières toujours menaçantes. Il reste prudent vis-à-vis des dirigeants des nouveaux Etats, car l'essentiel reste la stabilité du pouvoir et la capacité des Etats face aux travailleurs. Pas question donc de jouer la politique du pire. Il faut continuer à les aider un petit peu mais pas trop ... Et tant pis si l'essentiel de l'aide internationale s'en va dans les prévarications, les maffias et globalement l'enrichissement licite ou pas d'une nouvelle bourgeoisie.<br />
En tout cas, loin d'être encore une superpuissance, la Russie est économiquement en difficulté et incapable d'entretenir une armée dorénavant très surdimensionnée. Le ministre de la défense russe déclarait en février 97 : « l'armée russe est en décomposition et la marine mourante ». Ce qui a fait scandale mais en dit long sur l'état d'une troupe mal payée ou impayée et complètement démoralisée.<br />
Les USA ont profité rapidement des nouveaux rapports de force pour se positionner partout militairement et économiquement dans la région, s'attaquant au pétrole de la Caspienne mais aussi installant des garnisons et en envisageant encore bien plus dans tous les Etats de l'ex-URSS. De tous ces Etats, la Russie, le seul qui conserve un peu de force, n'est pas en état de protester. Et c'est les USA qui en 1999 ont commencé à hausser le ton avec les dirigeants russes, pensant qu'ils peuvent passer à un cap supérieur et que les Russes devront passer sous les fourches caudines. Un Etat sous perfusion financière ne peut protester, qu'il s'appelle la Russie ou le Brésil. Il est à merci. <br />
Dans les pays voisins de la Russie, les USA implantent les forces de l'OTAN, auxquelles appartiennent depuis mars 1999 la République tchèque, la Pologne et la Hongrie. Et dans les pays de la CEI, ils ne se gênent pas pour organiser des entraînements militaires avec leurs propres forces comme en Ouzbékhistan ou au Kazakhstan en septembre 1997, avec des soldats américains, kirghizes, kazakhs et ouzbeks. En août 1997, l'Ukraine a également participé à des manoeuvres conjointes avec les USA, la Bulgarie, la Géorgie, la Roumanie et la Turquie. La Russie a elle même signé un traité avec l'OTAN en mai 97, peu avant d'entrer dans le G8.<br />
La guerre du Kosovo a souligné encore plus cet affaiblissement mondial de la Russie, quasi écartée des événements. La petite opération démagogique des troupes russes pour être les premières à entrer au Kosovo n'est qu'un petit baume intérieur russe face à la contestation nationaliste serbophile. L'impérialisme se passe dorénavant très bien de l'assentiment russe pour mener ses opérations.<br />
Si militairement, pour les Etats-Unis, il n'y a plus grand chose à craindre de l'ex-URSS, les USA ont trouvé de nouvelles raisons de s'armer. Avec la fin de la guerre froide, ils ont diminué massivement le nombre de leurs troupes et les dépenses d'armement, mais ils recommencent depuis 1997 à accélérer dépenses militaires et constitutions de troupes d'intervention internationale. Ces dépenses doivent ainsi passer de 274 milliards de dollars en 2000 à 331 milliards de dollars en 2005. Les dépenses de matériel, elles, vont passer de 49 milliards de dollars en 1999 à 75 milliards de dollars en 2005, dépenses justifiées par la nécessité de « projection des forces », c'est-à-dire du rôle de gendarme du monde. <br />
Citons là-dessus le Département de la défense américain dans son rapport annuel de 1999 : « <i> en tant que seule nation capable de mener des opérations à grande échelle intégrées sur de théâtres très éloignés de ses frontières, les Etats-Unis occupent une position unique. Pour conserver leur suprématie, les Etats-Unis doivent entretenir des forces toujours prêtes à intervenir, polyvalentes et capables de mener une vaste gamme d'opérations et d'activités militaires</i>. » Et dans un discours prononcé en février 1999, Bill Clinton justifiait ainsi sa politique d'interventions armées dans le monde : « <i> il est facile de dire que nous ne nous soucions pas de savoir qui habite dans telle ou telle vallée de Bosnie, est propriétaire de telle partie de la brousse dans la corne de l'Afrique ou d'une parcelle de terre aride sur les rives du Jourdain. Mais ce qui compte pour nous, ce n'est pas que ces pays soient éloignés ou minuscules ou que leur nom nous semble difficile à prononcer. La question que nous devons nous poser c'est de connaître les conséquences que le fait de laisser des conflits s'envenimer et se propager peut avoir sur notre sécurité.</i> »<br />
Si le monde est instable actuellement, ce n'est ni à cause de l'existence de la Russie (qui n'est plus l'épine dans le pied que représentait l'Etat ouvrier dégénéré), ni à cause d'impérialismes rivaux (le Japon a ses propres difficultés et n'est pas menaçant et l'Europe n'est nullement une construction contre les USA, bien au contraire), mais c'est du côté des masses pauvres qu'il faut la chercher. <br />
Alors si les USA décident finalement de ne pas signer l'accord de non prolifération des armes nucléaires, ce n'est pas seulement une guéguerre du sénat américain contre le président, ni seulement des démocrates contre les républicains ou encore de l'isolationnisme contre l'interventionnisme mondial mais c'est encore et toujours une guerre contre les peuples et pour le moment une menace. L'époque de la guerre froide, les USA pourraient très bien y revenir sans même la nécessité d'un Etat ouvrier dégénéré à « endiguer ». Pour l'instant ils se contentent de présenter des « grands méchants » comme l'islamisme, le terrorisme et les dictatures. Mais s'ils pensent qu'il faut à nouveau un vrai « grand méchant » pour polariser le monde et le terroriser, ils peuvent très bien prétendre qu'une nouvelle guerre est nécessaire contre la Corée du nord, la Chine ou même la Russie. Cela ne dépendra pas de la bonne volonté des dirigeants russes ou chinois, ni même coréens mais avant tout de l'appréciation des dangers sociaux dans le monde et de la nécessité de les dissuader ou de les détourner. Et bien sûr du danger principal : la classe ouvrière.<br />
Dans les pays impérialistes, les attaques contre la classe ouvrière se sont considérablement aggravées depuis les années 80 alors que, dans la période précédente la croissance du niveau de vie générale avait donné une base à un réformisme et à un relatif calme social. Depuis, les attaques contre tous les acquis sociaux n'ont pas cessé et les patrons sont toujours à l'offensive avec l'aide de l'Etat, transformant considérablement les conditions de travail de la classe ouvrière et les droits des travailleurs. <br />
Dans les pays pauvres, périodiquement, éclatent des explosions, des grèves générales suivies d'affrontements avec le pouvoir (comme récemment en Equateur). Dans certains pays, une force syndicale y joue un rôle politique considérable (ainsi au Zimbabwe, après une succession impressionnantes de grèves générales, des bras de fer entre le pouvoir et la classe ouvrière, le leader syndical le plus populaire Morgan Tsvangirai, le Walesa du Zimbabwe, a fondé son propre parti politique et est la seule alternative politique au régime de Mugabe. Il pourrait même se présenter à la présidence du pays !) mais ces syndicats ne sont pas du tout l'équivalent d'une force politique prolétarienne et encore moins d'une force politique révolutionnaire. Même là où la classe ouvrière est prépondérante dans la lutte, elle n'apparaît pas avec sa propre politique et ne peut, du coup, gagner à elle toutes les couches de la population qui pourraient la soutenir. <br />
Elle n'a fait que propulser des syndicalistes comme dirigeants bourgeois (Lula au Brésil, Tsvangirai dirigeant du ZCTU au Zimbabwe, Walesa en Pologne). L'exemple le plus frappant est sans doute celui de l'Afrique du sud où le mouvement ouvrier massif des années 80 n'a finalement débouché sur la fin de l'apartheid mais sans remettre en cause les trusts sud-africains et la bourgeoisie blanche. C'est un leader nationaliste bourgeois soutenu par le parti communiste et des syndicats très puissants qui a réussi cette opération consistant à désamorcer la véritable bombe que représentait le prolétariat sud-africain. <br />
Faute de direction politique prolétarienne, d'autres forces sociales comme les nationalistes ou même des démagogues d'extrême droite peuvent alors en prendre la tête (comme au Venezuela où Chavez, un militaire nationaliste, a su prendre la tête d'un mouvement populiste ou en Roumanie où un dirigeant ouvrier reconnu, le leader des mineurs, est un dirigeant politique démagogue d'extrême-droite). Dans bien des pays pauvres, des forces d'extrême-droite se développent comme les intégristes les nationalistes serbes ou croates ou les assassins Hutus. Dans les pays riches aussi, même sans situations explosives, l'extrême-droite peut considérablement se renforcer si la classe ouvrière ne joue pas son rôle, si aussi les révolutionnaires n'apparaissent pas comme une alternative aux forces bourgeoises de gauche. Le succès électoral de l'extrême-droite en Autriche le rappelle. <br />
La direction ouvrière dont a besoin la classe ouvrière n'est pas apparue nulle part spontanément et les révolutionnaires n'ont pas su profiter du recul politique des staliniens pour occuper la place, non seulement à cause de la difficulté politique d'y parvenir mais aussi parce qu'ils refusent souvent de placer l'implantation dans la classe ouvrière comme un objectif prioritaire et se contentent aussi fréquemment de soutenir les leaders syndicaux « de gauche » ou radicaux.<br />
Ces derniers temps, de 1996 à 1999, plusieurs pays (Indonésie, Equateur, Zimbabwe, Jordanie, Bolivie, Paraguay, Albanie, Bulgarie, Chine, ....) ont connu, à des degrés divers d'importants mouvements sociaux généralement liés à des crises économiques ou politiques. Ce sont des mouvements du même type que ceux des années précédentes qui avaient eux aussi été très divers en ampleur et en profondeur (Pologne 70, Chili 73, Portugal 74, Liban 75, Iran 79, Pologne 80, Afrique du sud 80, Corée 80, Corée 87, Yougoslavie 87, Algérie 88, Chine 89, Cote d'Ivoire 90, Gabon 90, Niger 90, Birmanie 91, Mali 91, Corée 96). Dans certains mouvements, le monde entier a eu conscience que la classe ouvrière était une force considérable capable de battre en brèche le pouvoir d'état comme en Pologne ou en Afrique du sud. Dans d'autres son apparition a été moins évidente et, faute d'une politique, celle-ci n'a parfois même pas eu conscience de ses possibilités ni même parfois de l'ampleur de sa mobilisation comme en Algérie 88 ou en Chine 89. Cependant dans tous les mouvements cités plus haut, la classe ouvrière a été une force socialement importante<span class="spip_note_ref"> [<a href="#nb2-5" class="spip_note" rel="appendix" title="Par exemple en Chine 89, si les étudiants ont été le facteur déclenchant des (…)" id="nh2-5">5</a>]</span> et elle l'est toujours dans les mouvements actuels. Et dans plusieurs pays, en plus de ceux précédemment cités, la situation sociale reste grosse de dangers pour les classes dirigeantes (Brésil, Pologne, Algérie, Liban, ...).<br />
Les statistiques sur les grèves (du Bureau International du Travail) ne font apparaître aucun recul global ni d'ailleurs aucun mouvement d'ensemble mais des montées éruptives locales en fonction des crises sociales et politiques<span class="spip_note_ref"> [<a href="#nb2-6" class="spip_note" rel="appendix" title="Par exemple, en Indonésie on est passé de 45.000 travailleurs en grève en (…)" id="nh2-6">6</a>]</span>. La condamnation d'un Mumia Abu-Jamal, ancien leader des Black Panthers qui avaient à l'époque commis le « crime » d'être une menace pour l'Etat américain, rappelle que la bourgeoisie américaine n'en a pas fini de craindre un mouvement des noirs menaçant l'impérialisme le plus puissant au monde dans ses métropoles elles-mêmes !<br />
On n'a pas constaté de reflux des luttes ouvrières ni d'ailleurs aucun mouvement d'ensemble mais des fluctuations avec parfois de véritables explosions de colère de la classe ouvrière liée à des situations politiques du pays quand les travailleurs s'affrontent au pouvoir et aux classes possédantes. Et, à chaque fois, ces dernière années, même lorsque par son combat elle s'est mise en position de diriger les luttes contre la dictature, la classe ouvrière pâtit toujours du même problème, l'absence d'organisation politique indépendante du prolétariat et donc relié à l'absence des révolutionnaires puisque toutes les autres forces ne veulent surtout pas que le prolétariat apparaisse de façon indépendante et dirige l'ensemble des luttes. <br />
Cependant, tout n'est pas lié à la faiblesse de l'organisation du prolétariat. Il faut mesurer l'ampleur et la gravité des mouvements pour la bourgeoisie. Il faut constater que le niveau des crises sociales récentes n'a pas dépassé celui des années 60 à 80. Dans aucun de ces mouvements, la classe ouvrière n'a été au point de former des organes indépendants du type des conseils ouvriers de Hongrie. La gravité des crises n'a pas atteint pour son caractère ouvrier organisé celle de Pologne-Hongrie en 1956 ni la crise de 1945 pour la menace qu'elle a fait peser sur l'ensemble de l'ordre impérialiste mondial (même si elle a été finalement jugulée avec l'aide indispensable du stalinisme).<br />
Ce qui change donc dans la situation actuelle n'est pas une croissance des mouvements sociaux mais une plus grande faiblesse des Etats censés y faire face. D'où la nécessité de nombreuses interventions militaires des grandes puissances, d'abord dans un but de stabilisation puis dans un but publicitaire dissuasif. La vue de la capitale du Panama, de l'état de la population irakienne ou des destructions du Kosovo se chargent d'ôter l'envie aux pauvres de se révolter.<br />
Le retour de l'URSS dans le giron impérialiste en 1988-89 a été interprété par certains comme le signe d'un recul mondial pour le mouvement ouvrier, recul des organisations, recul des idées. Bien sûr, l'impérialisme a tiré tous les avantages politiques qu'il pouvait pour faire encore baisser la tête d'une classe ouvrière sur laquelle pèse déjà tout le poids des sacrifices et lui assener que tout espoir était perdu en termes d'un autre avenir social possible. Et, momentanément, il y est assez bien parvenu. D'abord en Russie, les travailleurs n'ont pas vu grand'chose à défendre de l'ancienne société (la société brejnévienne, c'était déjà la valse des profiteurs et les difficultés croissantes pour les travailleurs) et ont considéré que si seulement le carcan dictatorial était levé ce serait déjà cela. Bien sûr, l'accession à la société de consommation était une illusion puisque d'emblée on savait que la place réservée aux classes dirigeantes russes était celle d'une bourgeoisie compradore du tiers monde, chargée tout au plus de surexploiter sa population pour le profit essentiel de l'impérialisme. La situation sociale des travailleurs russes s'est donc dégradée de manière catastrophique et ce n'est pas la dernière crise financière qui a amélioré les choses. Fin 1998, en Russie, les revenus et les salaires moyens des ménages sont inférieurs de 14 à 18% de leurs valeurs respectives de fin 97 (d'après les statistiques de l'OCDE). Selon le BIT, le chômage atteint en 1998 son niveau le plus élevé avec 11,8% de la population active. La Russie rejoint le tiers monde aussi bien pour ses problèmes sociaux que pour ses problèmes politiques. <br />
Cela n'empêche pas les travailleurs de se battre contre les nouveaux patrons et c'est même maintenant qu'ils commencent à se battre contre des patrons que les choses sont claires comme on le voit dans certains conflits récents. Les statistiques des grèves dans la fédération de Russie (Bureau International du Travail) qui s'arrêtent malheureusement en 1996 indiquent une croissance régulière :</p>
<table class="table spip">
<tbody>
<tr class='row_odd odd'>
<td class='numeric '></td>
<td>milliers de grévistes</td>
<td>journées de grève</td>
<td>nombre de grèves</td></tr>
<tr class='row_even even'>
<td class='numeric '>1993</td>
<td>120</td>
<td>236</td>
<td>264</td></tr>
<tr class='row_odd odd'>
<td class='numeric '>1994</td>
<td>155</td>
<td>755</td>
<td>514</td></tr>
<tr class='row_even even'>
<td class='numeric '>1995</td>
<td>489</td>
<td>1367</td>
<td>8856</td></tr>
<tr class='row_odd odd'>
<td class='numeric '>1996</td>
<td>663</td>
<td>4009</td>
<td>8276</td></tr>
</tbody>
</table>
<p> <br />
Quant au reste du monde auquel on a assené que l'effondrement de l'URSS était un échec du communisme comme une vérité première, c'est certainement un gros coup pour les partis staliniens et apparentés et une attaque contre les idées politiques parmi les travailleurs mais ce n'est pas du tout la mort des idées communistes. Le courant stalinien a été, ne l'oublions pas, le principal facteur contre-révolutionnaire de toute la période précédente, c'est-à-dire depuis 1925 (le socialisme dans un seul pays !). On le constate ici en France où la difficulté pour les révolutionnaires de gagner du poids n'est pas subitement disparue mais où elle n'est pas non plus d'un seul coup beaucoup plus grande puisque c'est ces dernières années que ce poids politique de l'extrême-gauche a grandi.<br />
Donc ni période de montée fantastique des masses révolutionnaires (comme continuent à l'imaginer certains trotskistes) ni période de recul (parler de recul depuis 1920 est sans signification). Il n'est pas nécessaire de chercher à plaquer sur le monde entier des schémas globaux de croissance (ou de décroissance) de la révolution alors que les crises sont ponctuelles. Constatons donc que le monde est seulement plus instable et le risque de crises sociales graves plus grand, en particulier qu'elles peuvent toucher les pays riches. Les capacités de la bourgeoisie et de son Etat sont amenuisées face à une classe ouvrière nombreuse et potentiellement très forte. Reste à savoir quelle politique peut lui permettre d'utiliser ce potentiel et c'est toute la question !</p>
<p>L'affaiblissement des courants staliniens et nationalistes radicaux plus ou moins repeints en rouge est évidente. Les illusions sur la Chine ou sur l'Albanie sont tombées et pas moins violemment que celles sur les stalinisme. (Restent peut-être celles sur Cuba notamment chez nos camarades trotskistes !). Ni les uns ni les autres n'étaient des courants politiques visant à renverser la domination impérialiste sur le monde. Ils ont occupé politiquement le terrain et stérilisé les radicalisations des masses partout où ils l'ont pu et la situation actuelle catastrophique pour les masses pauvres est autant leur bilan que celui de l'impérialisme lui-même. Nous ne devons pas l'oublier même quand les régimes qui succèdent au faux socialisme ne sont pas ragoûtants du tout. Mais l'effondrement de leurs organisation ou de leurs idées ne signifie pas que les masses prolétariennes sont grandes ouvertes pour la pénétration des idées trotskistes. Et d'abord parce qu'il n'y a pas de vide : les syndicalistes, les nationalistes, tous les types de réformistes, sans parler des forces de droite ou d'extrême-droite sont toujours là et disposent de crédit. <br />
Pire même, certaines forces radicales de la petite bourgeoisie disposent toujours de crédit parmi les révolutionnaires trotskistes eux-mêmes ! Le radicalisme bourgeois les armes à la main a toujours ses adeptes dans la « IVème internationale » et toutes les armées dites de guérilla sont toujours considérées par ses dirigeants comme des armées combattant pour le socialisme, comme cela avait été le cas pour celle de Fidel Castro ou encore pour les combattants nicaraguayens. C'est encore le cas avec la lutte du Chiapas, et dans toute l'Amérique latine avec les diverses ELN. La remise du pouvoir sans combat des combattants nicaraguayens aux forces bourgeoises ne leur a rien appris. Car le problème est social : ils voient des capacités révolutionnaires socialistes dans d'autres forces que le prolétariat. Un Arafat, un Mao, un Fidel Castro ne sont pas des leaders de la classe ouvrière.<br />
Et d'ailleurs voient-ils toujours le prolétariat lui-même comme la force révolutionnaire ? Ou bien la classe ouvrière elle-même n'est-elle pas à leurs yeux autre chose que la somme des organisations syndicales du mouvement ouvrier ? Présenter un Walesa, un Mandela, ou un Lula comme les véritables dirigeants du prolétariat, c'est non seulement amener le prolétariat de défaites en défaites et de désillusions en désillusions mais c'est renoncer à constituer une telle direction à l'avenir. Un Lula qui se présentait comme le leader radical des ouvriers brésiliens et fondait le PT, parti des travailleurs, a été soutenu politiquement par des révolutionnaires mais on peut voir aujourd'hui qu'avec la dernière crise de l'économie brésilienne il s'est déclaré prêt à aider le président Cardoso à sortir le pays de la crise du Real (la monnaie brésilienne). La CUT, la centrale syndicale, et le PT l'ont soutenu. Pour les révolutionnaires qui continuent à voir dans les syndicats une force presque révolutionnaire dans les périodes de montée, rappelons-nous que l'un des syndicats les plus puissants de Russie, celui des cheminots, le Vikjel, a failli, en faisant grève contre le pouvoir ouvrier lors de la prise du pouvoir des travailleurs en octobre 1917, être la cause de l'échec de l'insurrection !<br />
Affirmer une politique communiste révolutionnaire nécessitera toujours de contester la politique des syndicalistes, des réformistes de tous poils, nationalistes comme sociaux-démocrates, mais aussi de les contester en leur prenant le crédit parmi les travailleurs, de les renverser et de leur prendre le pouvoir. <br />
Comme on l'a dit précédemment, la méthode consistant à voir, en dépit de la réalité, une montée ou un recul du mouvement ouvrier mondial est contre-productive. Une politique révolutionnaire devra éviter de jouer avec le thermomètre social de peur de le casser en voulant à toute force faire rentrer la réalité dans des schémas préétablis. Rappelons que la fameuse conception des grandes époques de montée ou de recul a été le produit non de la politique bolchevik mais des errances politiques de Zinoviev et de ses « périodes », reprise ensuite par Staline. <br />
Les révolutionnaires doivent donc éviter de théoriser sur le monde à partir de leur champ d'action, de leurs choix locaux tactiques ou stratégiques. Et pour l'éviter, ils ne doivent pas se contenter de parler de « ce qu'ils connaissent » mais se lier aux groupes des autres pays, échanger des appréciations de la situation.<br />
Même s'il existe de nombreux groupes trotskistes et même quasiment dans tous les pays, ces échanges et discussions sérieuses sur l'état du mouvement ouvrier sont plus que rares. Elles se réduisent le plus souvent à une résolution de congrès qui n'a pas grande influence sur la politique des organisations dans chaque pays et à pas la discussion d'une politique et encore moins à des échanges entre militants en vue de constituer des équipes ayant confiance entre elles et confrontant leurs critères de jugement. Et sans cela, ces regroupements n'ont d'international que le nom, car ils ne sont que des rassemblements sans réelle direction internationale. C'est malheureusement cela le bilan de la IV ème internationale et des divers groupes qui en sont sortis. C'est justement de n'avoir jamais voulu tirer le bilan qui est le pire drame et pas d'avoir fait des erreurs ou d'avoir subi des pressions. <br />
On ne pourra pas éviter ces échanges sur la manière de comprendre le passé du mouvement révolutionnaire si on veut constituer un jour une internationale, car le premier pas est cet échange entre militants ne visant pas à ramener à son regroupement contre celui du voisin. Et de nouvelles situations doivent être appréciées par les révolutionnaires : chute du stalinisme, manière de profiter de la situation pour l'implantation des révolutionnaires dans la classe ouvrière, comment ne pas se retrouver à la remorque d'autres forces sociales dirigées par les réformistes, les nationalistes, les syndicalistes ou les staliniens.</p></div>
<hr />
<div class='rss_notes'><div id="nb2-1">
<p><span class="spip_note_ref">[<a href="#nh2-1" class="spip_note" title="Notes 2-1" rev="appendix">1</a>] </span>C'est même sous la pression insistante de l'impérialisme que l'URSS a été occuper une partie de la Corée.</p>
</div><div id="nb2-2">
<p><span class="spip_note_ref">[<a href="#nh2-2" class="spip_note" title="Notes 2-2" rev="appendix">2</a>] </span>Les fois où cette guerre a failli éclater entre les USA et l'URSS, ce n'est pas du fait de l'opposition irréductible entre deux systèmes (opposition dont la bureaucratie n'a jamais été le représentant) mais d'engrenages qu'aucun des deux camps n'avaient souhaité, comme au début de la guerre de Corée.</p>
</div><div id="nb2-3">
<p><span class="spip_note_ref">[<a href="#nh2-3" class="spip_note" title="Notes 2-3" rev="appendix">3</a>] </span>Tout à fait caractéristique est le fait que l'impérialisme n'ait vu aucun obstacle à ce que Hong Kong rejoigne la Chine.</p>
</div><div id="nb2-4">
<p><span class="spip_note_ref">[<a href="#nh2-4" class="spip_note" title="Notes 2-4" rev="appendix">4</a>] </span>En 1990, déjà, dans la guerre du Golfe, les USA ont fait pression sur tous les pays, un par un pour qu'ils participent d'une manière ou d'une autre. Bien entendu ce n'était pas une nécessité militaire mais politique. C'est comme cela que l'on pouvait trouver dans les régiments envoyés là-bas y compris des troupes sénégalaises !</p>
</div><div id="nb2-5">
<p><span class="spip_note_ref">[<a href="#nh2-5" class="spip_note" title="Notes 2-5" rev="appendix">5</a>] </span>Par exemple en Chine 89, si les étudiants ont été le facteur déclenchant des événements de la place Tienanmen, les travailleurs ont eux aussi joué leur rôle. Un quart de la place était tous les jours occupé par les ouvriers qui avaient proclamé la nécessité d'une syndicat libre et la mobilisation était réelle. Quand les forces armées ont essayé une première fois d'envahir la place, ils ont été arrêtés par une mobilisation extraordinaire des travailleurs qui ont bloqué toutes les artères menant à la place et entrepris spontanément de démoraliser les soldats. Autre point frappant, après la défaite et la répression, dans la liste des personnes recherchées affichée tous les jours à la TV et dans la liste des condamnés à mort publiée par le pouvoir il y avait une majorité d'ouvriers. Cela n'empêche pas tous les commentateurs de n'y voir qu'un mouvement étudiant alors qu'il est évident que ce que craignait le pouvoir et qui les a fait hésiter sur la manière de gérer la crise et même se diviser sur cette question était en première ligne le risque d'extension à la classe ouvrière.</p>
</div><div id="nb2-6">
<p><span class="spip_note_ref">[<a href="#nh2-6" class="spip_note" title="Notes 2-6" rev="appendix">6</a>] </span>Par exemple, en Indonésie on est passé de 45.000 travailleurs en grève en 1989 à 2.496.000 en 1996. Au Salvador, c'est en 1997 que l'on assisté à une montée spectaculaire : 645 grèves contre entre 30 et 40 grèves pendant toutes les années de 1988 à 1996. L'Algérie a connu une forte explosion des grèves lors de la grave crise sociale de 1988-89 où le nombre de grévistes est passé à 285.619 en 1988 et encore 357.652 en 1989. La Pologne a elle aussi connu ces éruptions : moins de 300 grèves avant 1992 puis 6351 en 1992, 7443 en 1993 et cela retombe à 429 en 1994 puis à moins de 40.</p>
</div></div>
La chute de l'URSS et la fin de la politique des blocs
http://matierevolution.org/spip.php?article1716
http://matierevolution.org/spip.php?article17162010-10-22T12:29:55Ztext/htmlfr
<p>Lire ici - Read here</p>
-
<a href="http://matierevolution.org/spip.php?rubrique54" rel="directory">17- Chute de l'URSS et fin de la politique des blocs</a>
<div class='rss_texte'><p><a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?rubrique54" class="spip_out" rel="external">Lire ici - Read here</a></p></div>
Battre les travailleurs : un des objectifs du tournant des années 80
http://matierevolution.org/spip.php?article1715
http://matierevolution.org/spip.php?article17152010-10-22T12:28:58Ztext/htmlfr
<p>USA <br class='autobr' />
Dans les années 1980,la classe ouvrière américaine subit de sérieuses atteintes. Il est important de comprendre la nature de ces atteintes et de quelle manière les travailleurs y répondirent. <br class='autobr' />
L'aspect le plus évident de la situation de l'ouvrier américain a été le déclin du mouvement syndical. Alors qu'il représentait 33 % de la force de travail non agricole en 1955, le syndicalisme est tombé à environ 18 %. Environ 20 % des votes de (…)</p>
-
<a href="http://matierevolution.org/spip.php?rubrique54" rel="directory">17- Chute de l'URSS et fin de la politique des blocs</a>
<div class='rss_texte'><p><strong>USA</strong></p>
<p>Dans les années 1980,la classe ouvrière américaine subit de sérieuses atteintes. Il est important de comprendre la nature de ces atteintes et de quelle manière les travailleurs y répondirent.</p>
<p>L'aspect le plus évident de la situation de l'ouvrier américain a été le déclin du mouvement syndical. Alors qu'il représentait 33 % de la force de travail non agricole en 1955, le syndicalisme est tombé à environ 18 %. Environ 20 % des votes de reconnaissance/suppression de reconnaissance [des syndicats dans les entreprises] furent des votes excluant la reconnaissance syndicale et le plus souvent en faveur de cette exclusion. En 1960, il y avait eu seulement un vote de non-reconnaissance pour chaque tranche de trente votes acceptant le syndicat comme agent de discussion des conditions de travail.</p>
<p>Il existait trois raisons principales à cette situation, qui n'étaient pas spécifique aux années 1980, car elle se poursuivit bien au-delà des années 1990. La première de ces raisons est l'état de l'économie. Une importante dépression dans la première moitié des années 1980, suivie d'un redressement partiel qui laissa le chômage à un taux plus élevé que les autres pics des récessions de l'après-seconde guerre mondiale, fit diminuer, pour le moins, l'appartenance syndicale. Le déclin de l'emploi industriel a non seulement laissé les syndicats avec une base plus étroite dans leurs domaines traditionnels, mais aussi ouvert la porte à une invasion de jaunes (briseurs de grève) et affaibli le pouvoir des syndicats de marchander dans le genre de où ils étaient susceptibles de gagner : les salaires et les avantages sociaux.</p>
<p>La deuxième raison fut le pouvoir d'une administration droitière, résolument anti-syndicale. On n'a guère besoin de s'étendre là-dessus, sinon pour souligner que cela n'a pas commencé avec l'élection de Ronald Reagan [1980]. Les éléments qui permirent à Reagan de briser la grève des contrôleurs aériens en 1983 par exemple avaient tous été mis en place par Jimmy Carter, lequel avait bénéficié du soutien des dirigeants syndicaux. Cela avait été vrai aussi pour le mouvement de dérégulation d'industries qui étaient jusqu'alors étroitement réglementées (comme les transports) et dans lesquelles des salaires et avantages sociaux relativement élevés avaient contribué à une stabilisation des relations management-syndicats. Les politiques gouvernementales entraînèrent des changements dans l'administration plutôt que dans la législation. Le refus d'appliquer les lois favorables aux travailleurs ou la désignation pour les organismes de contrôle et les postes administratifs d'idéologues pro business eut un impact significatif dans des secteurs comme la santé et la sécurité et la réinterprétation de ce qui était autorisé par un National Labor Relations Board devenu résolument antisyndical.</p>
<p>L'effet de la politique gouvernementale sur les relations de travail était renforcé par l'extrême conservatisme des dirigeants syndicaux, ce qui constitue la troisième raison du déclin du mouvement syndical. Il ne fait aucun doute qu'avec le déclin économique, la capacité des syndicats d'améliorer ou même de maintenir les salaires et avantages sociaux aurait, de toute façon été limitée. Mais dans bien des cas, la faiblesse des syndicats était inhérente à l'organisation elle-même. Il y avait une méfiance innée des adhérents qui remontait aux tout débuts du syndicalisme, une crainte du militantisme de la base. Résultat, il existait une forte tendance à faire dépendre le maintien de la puissance syndicale de la politique (au sens le plus étroit du terme) gouvernementale plutôt que de la lutte de classe ou de la solidarité . En outre, il existait une certaine peur de s'opposer aux décisions gouvernementales.</p>
<p>Au début des années 1980, la défaite de la grève des contrôleurs aériens et la destruction de leur syndicat donnait le ton pour le reste des années Reagan. Il existe maintes preuves du soutien apporté à cette grève par les autres syndicats, par exemple par les pilotes de ligne et surtout par les mécaniciens, membres du syndicat supposé le plus militant, conduit à ce moment par celui qui se proclamait lui-même « socialiste ».Cela aurait pu prévenir la défaite ou du moins en adoucir les ravages.</p>
<p>Les mécaniciens n'étaient pas seuls. Owen Bieber, ancien président de l'UAW [1983-1995], déclara : « Je pense qu'il est totalement faux, de différents points de vue, de penser que les travailleurs américains devraient entrer en concurrence avec des travailleurs des pays étrangers, qui sont contraints de travailler dans des conditions d'esclavage ou de semi-esclavage (198). » Deux points doivent être relevés dans ce propos. Le premier est que la solution de Bieber au problème était une protection tarifaire en faveur de l'industrie américaine. L'autre est le fait que sa condamnation de la concurrence déloyale entre travailleurs ne s'étendait pas aux membres de son propre syndicat. L'UAW laissait parfaitement les sections locales se faire concurrence, pour voir laquelle ferait le plus de concessions aux entreprises de l'automobile pour enrayer le déclin du nombre des adhérents ou tout au moins le stabiliser. Le point de vue exprimé par Bieber était partagé par les autres dirigeants syndicaux. Lane Kirkland, président de l'AFL-CIO [de 1979 à 1995], dit que « selon nous, la politique des autres pays qui basent leurs exportations sur l'exploitation d'être humains aux plus bas niveaux et en leur déniant tout droit syndical est la pire forme de protectionnisme et la plus inhumaine (199). » Il y a une ironie bien spéciale dans ce propos. L'AFL-CIO a constamment soutenu le département d'Etat américain et la CIA dans la répression des militants syndicaux, particulièrement dans les pays dits du tiers monde, là où les différences de salaires avec les travailleurs américains sont les plus en jeu. Le soutien à la politique de la guerre froide a toujours été au premier plan des préoccupations des dirigeants syndicaux américains, bien avant toute forme de solidarité de classe avec les travailleurs des pays étrangers.</p>
<p>Les syndicats américains ont pris deux directions face à ces problèmes. La première est celle du protectionnisme. La seconde fut l'organisation des travailleurs hors de leurs industries pour tenter de stopper le déclin des adhésions. L'UAW promut le District 65, affilié depuis 1981, au statut de département à part entière de la fédération (200). Le District 65 représentait principalement les travailleurs des services et les cols blancs du commerce de détail, des universités, de la publicité, des journaux, de l'administration des Eglises et des centres de soins infantiles. De plus, l'UAW annonça la création de trois nouveaux comités de conciliation, incluant un Comité des travailleurs des services publics et un Comité des travailleurs de la santé. L'UAW réussit à gagner le droit d'organiser les travailleurs de Blue Cross/ Blue Shield et les employés de l'Etat du Michigan.</p>
<p>Que signifiait toute cette activité ? D'abord, elle impliquait l'UAW dans des batailles juridiques pour tenter de gagner des travailleurs d'autres syndicats. Ensuite, il n'en résultait pas pour autant que l'UAW rencontrait un succès quelconque dans l'organisation des cols blancs de l'industrie automobile. Sauf pour les cols blancs et les techniciens de Chrysler, le succès de l'UAW dans ce secteur fut quasi inexistant. Troisièmement, elle tendait à renforcer les pires tendances bureaucratiques dans les syndicats. Les fonctionnaires, les travailleurs de la santé et ceux des universités avaient bien peu de choses en commun (en termes de marchandage syndical) avec les travailleurs de l'automobile, qu'ils soient cols bleus ou cols blancs. C'était alors facile pour les leaders syndicaux de diviser leurs membres en divisions plus gérables (en termes bureaucratiques). De plus, les travailleurs extérieurs à la principale industrie où œuvrait l'UAW se situaient habituellement dans des unités de travail plus petites et plus faibles, dépendant beaucoup étroitement de la centrale. Ils pouvaient fournir plus aisément une assise pour résister aux militants de l'industrie de base ou, tout au moins, rester neutres dans les luttes entre les adhérents et la direction nationale.</p>
<p>Une des caractéristiques des années 1980 fut l'adoption largement répandue des « nouvelles relations de travail », la « lean production » supposée copiée sur les Japonais. Cela signifiait le remplacement des relations de travail conflictuelles par des relations de collaboration. Un des éléments que cela comportait, consistait à déplacer l'accent mis sur la paie et les avantages sociaux vers l'organisation de base et les conditions de travail. D'une certaine façon, c'était un pas dans la même direction que les syndicats. Le contrat social tel que le décrivait quelques historiens (201), le marchandage de salaires plus élevés et des avantages sociaux contre une plus grande discipline dans l'atelier, avaient entraîné une aggravation des conditions de travail qui atteignirent une sorte de sommet avec les « nouvelles relations sociales ». Les concessions faites par Chrysler et autres sociétés automobiles, l'ossature du projet Saturne de General Motors (depuis rejeté par les travailleurs) et d'autres arrangements étaient typiques en ce sens.</p>
<p>Dans d'autres industries et dans des entreprises sans syndicat, la dégradation des conditions de travail était beaucoup plus importante. Si l'on tentait de calculer la source des bénéfices énormes, battant tous les records, de l'industrie de l'automobile en 1985, 1986 et ultérieurement, il apparaîtrait que les concessions sur les salaires et avantages sociaux ne comptaient guère dans l'ensemble. Les concessions sur les conditions de travail et les classifications d'emplois faites au niveau local et beaucoup plus réelles que les concessions financières constituaient la source de la plus grosse partie de ces superprofits. Cela permit, par exemple, à Chrysler de réaliser les plus gros bénéfices de son histoire avec seulement la moitié de la force de travail des années ayant précédé ces concessions. En échange desdites concessions, les travailleurs étaient parfois invités par les dirigeants à participer sur leur temps de travail à des sessions de bavardages, qui étaient essentiellement des classes d'endoctrinement pour la politique de l'entreprise, dans lesquelles il leur était accordé une parole réduite, pour expliquer comment les objectifs de production fixés par la société devaient être atteints tout en maintenant ou améliorant la qualité des produits.</p>
<p>Il n'est pas surprenant, dès lors, que les conditions de travail soient devenues dans les années 1980, une fois de plus, une des principales préoccupations (avec la sécurité de l'emploi) des travailleurs (202). Une indication de la distance qui séparait les travailleurs de leurs dirigeants syndicaux et du degré de sophistication que les travailleurs atteignaient dans le monde réel des relations de travail sont fournis par des entretiens d'ouvriers recueillis aux portes de l'usine Chrysler à Détroit, après un accord entre l'entreprise et l'UAW. Les dirigeants du syndicat avaient signé un accord qui avait été rejeté par les syndiqués. Cela avait été suivi par des améliorations importantes pour les travailleurs des usines Chrysler du Canada (qui plus tard rompirent avec l'UAW américaine pour former un syndicat canadien indépendant). L'UAW renégocia un accord qui rétablissait la plus grosse partie des pertes financières des années précédentes. Quelques travailleurs, interrogés sur le nouvel accord, avouaient qu'il était plutôt bon mais ils pensaient qu'ils auraient à le payer par la dégradation de leurs conditions de travail.</p>
<p>Ce n'est qu'une indication de la méfiance entretenue par les travailleurs à l'égard de leurs dirigeants syndicaux. Une des luttes les plus importantes de la base contre une direction nationale conservatrice fut la longue bataille des travailleurs de Hormel contre leur employeur, contre le gouvernement et contre leur propre syndicat, le United Food and Commercial Workers (UFCW) (203). Après avoir refusé de faire des concessions à une société qui était bénéficiaire, la section locale, connue comme P-9, déclencha la grève. Celle-ci fut sabotée par l'UFCW qui finalement tenta de détruire la section P-9. Cette section fait maintenant partie du syndicat North American Meat Packers Union à Austin, Minnesota et continue sa campagne pour un boycott des produits Hormel et tente d'organiser les travailleurs du conditionnement de la viande. La section trouva un soutien considérable des travailleurs et sections syndicales dans tout le pays, mais devant le refus de tous les syndicats de prêter la man, le déclin était inévitable (204).</p>
<p>Les syndicats, quand ils remportaient des succès, pouvaient obtenir des améliorations de salaires et des avantages sociaux mais étaient incapables de réduire l'aliénation et l'exploitation du travail. En 1997, le syndicat des Teamsters gagna une victoire indéniable contre United Parcel Service. Un des points pour lequel le syndicat avait fait des avancées était la réduction de l'utilisation intensive des travailleurs à temps partiel. Un dirigeant d'UPS indiquait que l'entreprise préférait les temps partiels, parce que les travailleurs à plein temps n'arrivaient pas à tenir le rythme imposé pendant huit heures d'affilée. Deux travailleurs à temps partiel pouvaient assurer ce rythme plus facilement. L'accélération du rythme de travail est un vieux problème à IPS. L'ancienne direction des Teamsters l'avait autorisé et l'administration Carey n'y avait rien changé.</p>
<p>Les syndicats, dès lors, sont des institutions contradictoires. D'un côté, ils tendent à améliorer les salaires et les avantages sociaux pour leurs membres. D'un autre côté, ils deviennent plus autoritaires dans leurs structures et leurs pratiques, et deviennent étrangers à leurs membres qui n'y trouvent guère de recours pour combattre l'aliénation du travail. Un des résultats est que ce que les dirigeants des syndicats appellent l'apathie. Les travailleurs ignorent leurs syndicats autant qu'ils le peuvent, ne participent pas aux meetings syndicaux (une situation que les syndicats ne découragent pas) et la majorité des travailleurs ne participent pas aux élections syndicales. Les syndicats remplissent des fonctions significatives dans la société capitaliste et il n'est pas vraisemblable qu'ils disparaissent. Mais leur avenir n'est pas brillant. Une possibilité est que dans toute révolte ouvrière, les syndicats actuels peuvent très bien être dépassés par de nouvelles formes d'organisation, de la même manière que le syndicat moribond AFL avait été dépassé par les syndicats industriels émergents dans les années 1930. L'AFL fut capable de survivre, de grandir et de se réaffirmer comme un élément dominant du mouvement ouvrier. Que l'histoire se répète, cela reste à voir.</p>
<p>M. G. et S. F.</p>
<p><strong>ANGLETERRE </strong></p>
<p>La grève défaite</p>
<p>par Noëlle Burgi</p>
<p>1er mai 1984 : le gouvernement Thatcher annonce la fermeture de la mine de Cottonwood, dans le Yorkshire. La grève que les mineurs engageront quatre jours plus tard durera un an - mais la trouée ouverte par son échec dans les lignes du mouvement ouvrier et des organisations syndicales ne se refermera plus. À travers elle, le paradigme néo-libéral pourra s'engouffrer et s'étendre aux dimensions du monde. Retour sur une stratégie, et chronologie d'un désastre.</p>
<p>Noëlle Burgi a notamment publié : L'État britannique contre les syndicats, Kimé, 1992 ; Fractures de l'État-nation (dir), Kimé, 1994.</p>
<p>Margaret Thatcher était encore dans l'opposition quand elle a commencé à se préparer à la grande grève des mineurs qui se déclencherait en mars 1984 et durerait exactement un an. La portée historique de cet événement ne saurait être sous-estimée : agissant dans une situation stratégique complexe qu'elle a partiellement configurée et dont elle s'est habilement saisie, la Dame de fer a ainsi permis au néolibéralisme anglo-saxon d'imposer au monde entier ses normes et son idéologie.</p>
<p>La grève avait été minutieusement préparée. Au lendemain de son élection en 1975 à la tête du parti conservateur, Margaret Thatcher avait mis sur pied des groupes de travail chargés d'élaborer sa « contre-révolution politique et sociale » dont le succès passait par une épreuve de force monumentale avec le mouvement ouvrier. Un rapport confidentiel de l'époque, le rapport Ridley, définissait les houillères comme le « champ de bataille le plus probable » et préconisait une série de mesures préventives (accumulation de stocks de charbon, recrutement de camionneurs non syndiqués dans les transports routiers, etc.) pour briser la résistance des « ennemis de l'intérieur » avant même qu'ils ne s'organisent. Par ailleurs, d'autres mesures étaient envisagées pour affûter les armes de ceux qui serviraient le moment venu d'alliés indispensables au pouvoir politique. Ainsi, après la victoire électorale des tories en 1979, la police a développé une force nationale mobile, responsable devant un comité de coordination, dotée de matériels et d'entraînements spécifiques. Les capacités d'intervention pénale ont été renforcées à travers une première série de réformes limitant la légalité des conflits du travail, et engageant la responsabilité civile ou pénale des syndicats et des militants. Une nouvelle politique énergétique orientée prioritairement vers le nucléaire fut annoncée dès octobre 1979, initiative suivie par une augmentation des stocks de charbon et des importations de pétrole, une inversion du rapport charbon-pétrole dans la production d'électricité et la création d'une commission spéciale chargée de préparer des plans pour réprimer tout conflit du travail important.</p>
<p>Alors qu'il était techniquement prêt à affronter les mineurs, le gouvernement tory a cependant reculé devant une menace de grève en 1981. La tactique était habile. Margaret Thatcher ne perdait rien à différer provisoirement son plan de restructuration des charbonnages : les moins malins croyaient à une faiblesse gouvernementale, les plus avertis comprenaient qu'il fallait encore « colorer l'eau [...], ce qui signifiait conditionner le climat de l'opinion publique ». Comme l'a expliqué un responsable politique de l'époque, « le problème était de savoir comment faire face au pouvoir mythique de la NUM [National Union of Miners, le syndicat des mineurs]. C'était clair en février 1981. Les éditoriaux d'alors, de droite ou de gauche, écrivaient tous : “Terrible métier..., hommes décents..., donnez leur l'argent !” Autrement dit, “nous n'étions pas prêts, mentalement. Les syndicats ont eu l'impression qu'on nous avait envoyés au tapis. C'était délibéré : ils recevraient notre poing la prochaine fois !” »</p>
<p>Sachant que la grève allait mettre en oeuvre une violence inouïe dans les rapports sociaux, cette temporisation en vue d'une préparation psychologique de la société comportait une double dimension, pragmatique et spectaculaire. D'un côté, il fallait s'assurer que la police n'hésite pas à faire la démonstration de sa force et de ses nouvelles capacités. Le moment venu, on lui demanderait en effet d'étaler au grand jour le pouvoir répressif de l'État, et notamment d'aider à transformer en délits des agissements qui ne l'étaient pas. Elle n'avait jamais joué un tel rôle national, n'y était pas prête en 1981 et, à en croire des témoignages exprimés pendant et après le conflit, a conçu une grande amertume à servir ce but.</p>
<p>De l'autre côté, Thatcher voulait que la défaite planifiée de la grève serve d'exemple pour tous, à commencer par les salariés et leurs représentants. Par là, elle voulait infléchir radicalement le rapport des forces économiques et sociales et rendre illégitime, sinon illégale, toute « pratique restrictive » de la part des syndicats, toute « crispation » sur les acquis sociaux, et plus largement toute revendication de justice ou d'équité sociales. Elle avait bien choisi son terrain. Les mineurs, considérés comme le fer de lance de la classe ouvrière, avaient acquis une réputation d'invincibilité après leurs grèves de 1972 et 1974, qui renversèrent le gouvernement conservateur d'Edward Heath. En outre, la nature de leur travail rude et dangereux dans un monde souterrain hostile, ainsi que la culture du travail, sinon du dévouement à l'effort, transmis de génération en génération pour s'adapter et se réapproprier dignement l'univers de la mine, en avaient fait les héros de l'industrie, les héros du travail. Cette représentation était encore prégnante dans l'imaginaire collectif au début des années 1980, et elle faisait sens pour beaucoup de mineurs malgré l'évolution (inégale selon les bassins) de leurs conditions de vie et de travail depuis la Seconde guerre mondiale.</p>
<p>En 1983, Margaret Thatcher nommait à la tête des charbonnages britanniques Ian MacGregor, un manager issu du privé qui venait de faire ses preuves dans la sidérurgie en la restructurant en un temps record (1980-1983). Son message était clair : elle était prête.</p>
<p>Les mineurs, eux, s'apprêtaient à affronter un gouvernement intransigeant, tout en sachant qu'ils n'obtiendraient ni de la confédération syndicale TUC (Trade Union Congress) ni du Labour un engagement suffisant dans la lutte. Depuis 1979, le mouvement ouvrier était sur la défensive. Le taux de syndicalisation avait fortement chuté, le taux de chômage avait grimpé jusqu'à 13 % et le niveau de combativité, en baisse, était gravement affecté par l'échec de grands conflits (comme ceux de la sidérurgie en 1980, des employés de la santé et de ceux des chemins de fer en 1982). Il en est résulté de fortes divisions internes au TUC. Après la défaite électorale du parti travailliste en juin 1983, le TUC et le Labour ont accéléré leur recentrage « néoréaliste », reflétant leur désarroi face à l'offensive néolibérale.</p>
<p>Soutenu par la faible et très minoritaire gauche du parti travailliste, Arthur Scargill, le dirigeant charismatique de la NUM, n'ignorait pas qu'il lui serait très difficile de mobiliser l'ensemble des mineurs. Quoique les mineurs fussent, en apparence, inégalement menacés par la restructuration des charbonnages (certains bassins comme celui du Nottinghamshire étant bien lotis avec des puits à la pointe de la modernité), ils étaient cependant décidés à combattre les politiques du gouvernement et de la direction de l'entreprise publique. En témoigne la stricte observation par tous les mineurs d'une grève des heures supplémentaires qui a précédé pendant dix-neuf semaines le déclenchement de leur ultime grande grève. Mais ils étaient divisés sur la stratégie et la tactique à suivre. Après s'être, en 1981, déclarés favorables à 86 % à l'action dans l'industrie, ils avaient été 61 % à en rejeter le principe en octobre 1982 et en mars 1983. C'est que la revendication ne porterait plus sur les salaires ou les conditions de travail, mais sur la fermeture des puits « non économiques », c'est-à-dire, in fine, sur l'emploi. Quelle contre-proposition opposer à ceux qui, en fermant les puits, fermaient aussi, a pu dire une femme, « la vie des gens » ?</p>
<p>Sincèrement convaincu qu'il était de son devoir de conduire ses troupes vers la transformation socialiste de la société, Arthur Scargill ne croyait pas aux bienfaits des luttes corporatistes. Mais, quelle que fût son idéologie, le piège s'était refermé sur lui. Ou il se rangeait à la position néoréaliste maintenant dominante parmi ses alliés potentiels, et il acceptait sans broncher le destin réservé aux mineurs, ou il décidait de se battre, mais il lui était difficile, sinon impossible, étant donné le rapport de forces et les visées de la « contre-révolution » conservatrice en marche, d'imaginer autre chose qu'une lutte rétablissant le statu quo ante. Il a choisi la deuxième solution et s'est lancé dans la bataille en affichant une intransigeance digne de celle de ses adversaires.</p>
<p>La grève fut déclenchée le 5 mars 1984 dans le Yorkshire, fief d'Arthur Scargill, quand fut annoncée, contrairement à ce qui avait été promis, la fermeture du puits de Cortonwood. À cette première provocation s'en ajouta aussitôt une deuxième. Le lendemain, le 6 mars, la direction des charbonnages rendit public un plan partiel de restructuration entraînant la suppression de 20 000 emplois et la fermeture d'une vingtaine de puits en 1984-85. Le 12 mars, Scargill proclama la grève nationale sans consulter le TUC ni sa base. 90 mines sur 176 se rallièrent au mouvement qui s'étendit à travers les bassins du pays et toucha une forte majorité des 184 000 mineurs (ils seront majoritaires pendant onze mois sur douze). Dans les communautés minières, les femmes s'impliquaient en participant aux piquets de grève et aux manifestations de masse, en effectuant des tournées de ville en ville et dans les entreprises pour appeler à la solidarité. Parmi les dissidents, on nota surtout la région clé du Nottinghamshire.</p>
<p>Jusqu'à l'été, tandis que les négociations entreprises échouaient (28 mai, 13 juin, 18 juillet), le rapport de forces semblait se dessiner en faveur des mineurs. Le gouvernement fut même surpris de leur capacité de résistance, mais n'entendait pas leur laisser l'avantage et prit directement parti dans le conflit, tant par le biais policier, judiciaire et politique, qu'en intervenant sur le cours des négociations. De ce fait, ces dernières aboutirent toutes à une impasse. Sur le terrain, les mineurs ne parvenaient pas à consolider le rapport de forces politique et social qui leur semblait initialement favorable. En juillet et septembre 1984, deux grèves nationales des dockers furent étouffées dans l'oeuf, faute d'entente entre les dirigeants syndicaux ; une « Triple Alliance » entre cheminots, sidérurgistes et mineurs ne put être mise sur pied ; surtout, une menace de grève des porions et agents de sécurité, qui aurait entraîné la cessation d'activité de toutes les mines, fut annulée le 25 octobre grâce à un compromis avec la direction des charbonnages.</p>
<p>Forts de l'inaction des autres syndicats et de la direction travailliste qui ne cessait de dénoncer « la violence » dans la grève, Ian MacGregor et le gouvernement manoeuvrèrent sur le champ de bataille en s'appuyant notamment sur un Comité national des mineurs au travail qu'ils avaient suscité à partir de la région non-gréviste du Nottinghamshire. Fin novembre 1984, les fonds de la NUM furent bloqués, en exécution d'une décision de la Haute Cour. Une campagne gouvernementale pour la reprise du travail lancée avant les fêtes de Noël commença à prendre sérieusement en janvier 1985. En février, un accord fut passé entre la direction des charbonnages et le TUC, prévoyant l'arrêt de la grève sans garanties sur les fermetures de puits. Cet accord fut rejeté par un congrès extraordinaire de la NUM ; mais, le 6 mars 1985, isolés, épuisés par un an de lutte, les mineurs et leurs représentants en viennent à décider d'eux-mêmes la reprise du travail sans avoir obtenu la moindre concession.</p>
<p>« Vous ne reverrez plus jamais une chose pareille », a pu dire à propos de la grève un représentant du syndicat des mineurs. Il avait raison. C'était bien le dernier très grand conflit dans le monde industriel, celui qui allait clore l'époque du keynésianisme, tourner la page de l'État-providence, accélérer le tournant vers la financiarisation de l'économie et introduire le néolibéralisme comme pratique sociale et comme principe idéologique dominants. Son importance historique tient à la simultanéité de la « révolution conservatrice » initiée aux États-Unis par Ronald Reagan (élu en 1980) et de la « contre-révolution » thatchérienne qui, en remportant là une victoire décisive, ouvrait la voie à la globalisation du nouveau paradigme néolibéral.</p>
<p>La victoire était décisive car le succès de ce projet économique, politique et idéologique passait par un affaiblissement radical du monde du travail et de ses organisations représentatives. Au lendemain de la grève, plus aucun syndicat n'était en mesure de résister à la redéfinition des règles du jeu dans les relations professionnelles et sur le marché du travail. Par un mélange de déréglementations et de nouvelles réglementations, fut renforcé à l'extrême le principe de l'employeur seul juge : seul juge de sa « capacité de payer », de la viabilité de son entreprise, de l'organisation et des conditions de travail, de l'opportunité d'embaucher, de licencier, de négocier ou de consulter. Et puisque tous les acquis sociaux durement conquis depuis un siècle se trouvaient du même coup taxés d'« archaïsmes », chacun a été invité à endosser la responsabilité de sa situation sociale, désormais considérée comme une caractéristique individuelle, un trait marquant de l'être : le chômage, la pauvreté laborieuse et même la privation d'avenir qui peut en résulter sont « gérés » par les institutions, expliqués à travers le prisme de l'employabilité individuelle. Avec, pour conséquence, une moralisation de la vie sociale, productrice de règles répressives visant au redressement des esprits et des corps : si l'on est « éloigné de l'emploi », c'est que l'on est trop « assisté » ; c'est que le travail n'est pas assez contraint (le workfare) et le contrôle social insuffisant.</p>
<p>Cette évolution n'indique pas simplement un renversement du rapport de forces entre capital et travail : en reconstituant une « multiplicité de rapports de force immanents au domaine où ils s'exercent », elle suggère une transformation profonde du pouvoir au sens où l'entendait Foucault. À ne s'en tenir qu'à la question du travail et de l'emploi, il est en effet remarquable que la pratique et l'idéologie néolibérales aient remodelé les représentations, les jugements, les attentes, les espoirs et les agissements des acteurs sociaux, et cela très majoritairement, bien au-delà et en deçà des personnes, des lieux et des instruments censés détenir, alimenter et institutionnaliser la domination économique et politique. La mise en cause de l'emploi, en ce qu'il confère à chacun un statut ou, pour le dire avec les mots d'Amartya Sen, en ce qu'il offre à chacun la possibilité de vivre une vie valorisante pour soi, a été un des leviers essentiels de cette transformation.</p>
<p>Il va de soi que les outils traditionnels du pouvoir politique ont été largement mobilisés pour modifier ainsi le devenir des sociétés. Comme en témoigne le rôle de la police et de la justice durant la grève des mineurs. Mais la méthode thatchérienne ne s'arrêtait pas là. Pour réussir ce que Ian MacGregor, désignant ce conflit, a appelé un grand « coup de poker », pour en stabiliser les effets et poursuivre la mise en oeuvre de son programme, la Dame de fer a concentré le pouvoir entre les mains d'un exécutif tout à sa dévotion. Non sans une contradiction apparente, puisque le discours dominant s'appliquait à convaincre de la nécessité de « faire reculer les frontières de l'État ».</p>
<p>La méthode s'étant perfectionnée et ayant essaimé depuis pour devenir un mode de « gouvernance » à prétention universelle, on perçoit mieux la logique reliant ces deux formes terminales, en réalité très complémentaires, d'exercice du pouvoir. Loin de se limiter aux privatisations, la « réduction de l'État » a désigné et désigne toujours l'abandon par celui-ci de ses fonctions d'arbitre et de garant de la justice sociale. Nonobstant le jugement que l'on portera sur l'accomplissement de ces fonctions depuis la Seconde guerre mondiale, cet abandon est une des sources principales du « déficit démocratique » qui surprend régulièrement, par exemple à l'occasion des échéances électorales, les détenteurs du pouvoir politique. Leur étonnement est peut-être authentique, car cette démission n'a jamais été assumée comme telle. Au contraire, si son efficacité a supposé que soit décentralisée, régionalisée, communautarisée, voire parcellisée l'exécution de décisions prises dans une grande opacité (et généralement hors des enceintes parlementaires), sa légitimation est passée par deux voies complémentaires. D'une part, l'adoption d'un discours et de méthodes inspirées des techniques managériales de gestion pour « moderniser » l'État et les institutions - en revêtant les choix politiques d'un idéal d'objectivité et de neutralité, cette première voie transformait l'art de gouverner en technique normalisatrice à prétention universelle. D'autre part, pour sauvegarder les apparences démocratiques, de multiples procédures consultatives, « participatives », de « proximité » ou non, ont été inventées. Censées promouvoir, par exemple, le « dialogue social », elles avaient et ont toujours pour finalité d'engager la responsabilité d'un maximum de participants dans la mise en oeuvre de décisions prises ailleurs. Vingt ans après la grève des mineurs britanniques, le néolibéralisme et sa complexe redistribution du pouvoir se sont infiltrés par tous les pores de la société.</p>
<p>La grande grève des mineurs britanniques</p>
<p>Il y a quinze ans, la Grande-Bretagne fut ébranlée par sa plus grande lutte de classe du siècle, une grève d'une telle ampleur et d'un tel enjeu que ses répercussions se font toujours sentir outre-Manche.</p>
<p>Il s'agit de la grève des mineurs, une grève qui a duré un an, qui a impliqué 150 000 grévistes, qui a mobilisé dans un élan de solidarité des millions de travailleurs - militants, syndicalistes ou travailleurs du rang - et qui a vu surgir de nouvelles structures d'organisation, d'action et de solidarité, tels que les comités de femmes de mineurs, les piquets volants ou encore les conseils d'action dans bon nombre de villes.</p>
<p>Et pourtant, malgré l'ampleur de la mobilisation, les mineurs ont été battus. La grève s'est soldée par la victoire écrasante du gouvernement et des patrons, avec comme conséquence la quasi-disparition des mines de charbon en Grande-Bretagne.</p>
<p>L'industrie qui, au début des années 80, employait 180 000 travailleurs, en compte aujourd'hui à peine 12 000. Cette grève montre l'importance de l'organisation et de la solidarité et dévoile aussi le rôle des dirigeants syndicaux, notamment ceux qui se réclament de la gauche.</p>
<p>Ces leçons sont toujours d'actualité pour tous les travailleurs, en France comme en Grande-Bretagne.</p>
<p>Aux origines de la grève</p>
<p>Crise économique oblige, la Grande-Bretagne de Margaret Thatcher s'est lancée dans une vague de restructurations néo-libérales. Dans une offensive sans précédant, toutes les dépenses étatiques sont visées, à commencer par celles qui concernent le secteur public.</p>
<p>Cette politique conduit, vers la fin des années 80, à la privatisation de pans entiers de l'économie britannique.</p>
<p>Dans un premier temps, Thatcher attaque - et bat - la sidérurgie. Ensuite, c'est le tour des mines de charbon et de la société étatique qui les exploite, le National Coal Board (NCB).</p>
<p>Afin de mener à bien cette politique réactionnaire, il faut mater la résistance ouvrière. Or, les mineurs et leur puissant syndicat unique, le NUM, sont reconnus comme l'avant-garde de la classe ouvrière britannique.</p>
<p>Par deux fois, en 1972 et 1974, les mineurs ont montré leur force en menant des grèves dures qui ont rapidement conduit à des coupures de courant et à la paralysie de l'industrie. En 1974, la grève a même conduit à la chute du gouvernement conservateur de Ted Heath.</p>
<p>L'expérience est tellement marquante pour la bourgeoisie que, dès 1977, dans un document signé par un proche de Thatcher, Nicholas Ridley, le Parti Conservateur préconise une offensive planifiée contre les mineurs afin d'ouvrir la voie à la restructuration de l'économie britannique. Ce plan est suivi à la lettre par Thatcher en 1984-85.</p>
<p>La bataille se prépare dès 1980. Les conservateurs s'accordent plusieurs armes supplémentaires.</p>
<p>En particulier, ils font adopter par le parlement une série de lois antisyndicales qui entravent l'action efficace des travailleurs, notamment les actions de solidarité. En même temps, la police, forte de son expérience en Irlande du Nord, est équipée de nouveaux matériels plus efficaces pour contrer l'action ouvrière.</p>
<p>Les débuts de la grève</p>
<p>Au début du mois de mars 1984, la direction du NCB fait deux déclarations simultanées : d'abord la fermeture immédiate de la mine de Cortonwood (Yorkshire) sous prétexte qu'elle n'est pas rentable, ensuite la fermeture à terme de 25 puits, mettant littéralement sur le carreau près de 25 000 mineurs.</p>
<p>Aussitôt, les mineurs de Cortonwood votent la grève. Dans les jours qui suivent, la lutte s'étend rapidement aux autres mines du Yorkshire. Puis c'est le tour de l'Écosse, du Kent, du sud du Pays de Galles et du Nord-Est de se mettre en grève.</p>
<p>Mais le NUM, avec son dirigeant de gauche Arthur Scargill, proche du Parti Communiste britannique, refuse d'appeler à une grève nationale. La raison est simple : à cause des lois antisyndicales, le NUM est obligé d'organiser un vote national. Et avec le poids des médias, Scargill craint de ne pas remporter le vote.</p>
<p>Son argument, avancé aussi par les militants, est que la grève se réalise non pas dans les urnes, mais dans les AG et sur les piquets de grève. Il a raison mais il s'arrête à ces simples mots. Il refuse de mettre en place une véritable démocratie ouvrière et de convoquer un comité de grève national. De fait, Scargill et ses alliés dans la bureaucratie donne l'arme de la démocratie formelle aux patrons et à leurs médias.</p>
<p>La plupart des mines se mettent en grève spontanément, en solidarité avec Cortonwood et contre les plans du NCB. C'est parfois le résultat de l'intervention des "piquets volants". Ces groupes de mineurs envoyés d'une région en grève vers une autre où le travail ne s'est pas arrêté convainquent alors les travailleurs de rejoindre leurs camarades dans la lutte.</p>
<p>En effet, dans certaines régions, notamment dans le sud du Nottinghamshire, où la direction syndicale locale considère que les mines sont trop rentables pour être fermées, la plupart des mines continue à extraire le charbon.</p>
<p>Ce charbon "jaune" ("scab coal" comme disent les mineurs), tout comme les stocks énormes accumulés par le NCB en prévision de la grève, sont acheminés par des cheminots et des routiers vers les centrales électriques.</p>
<p>Très rapidement, les questions-clés de la grève sont établies :</p>
<p>• Comment rendre la grève générale, c'est-à-dire assurer la participation des mineurs non-grévistes ?</p>
<p>• Comment rendre la grève efficace, en bloquant le transport du charbon et en étendant le mouvement à la sidérurgie et aux centrales électriques ?</p>
<p>• Comment assurer la démocratie de la grève ?</p>
<p>Dans chaque cas, la seule solution efficace - l'action ouvrière et la démocratie ouvrière - rencontre les mêmes obstacles : la répression policière, la force des lois antisyndicales, et le refus de la bureaucratie syndicale (y compris Scargill) de mettre en œuvre cette démocratie.</p>
<p>L'enjeu est énorme, à la fois pour les mineurs, et pour l'ensemble de la classe ouvrière. Comme l'écrit Workers Power (section de la LICR en Grande-Bretagne) en mars 1984, "Cette grève va donner lieu à une victoire majeure d'une classe ou d'une autre. Cela ne fait aucun doute. Nous devons faire tous les efforts possibles pour assurer la victoire de millions de travailleurs et empêcher celle d'une poignée de parasites. Dans la bataille, au coude à coude avec les mineurs !"</p>
<p>Contre les travailleurs, la répression étatique</p>
<p>Afin de rendre la grève véritablement générale, les mineurs ont une arme puissante : le piquet volant. Mais dans les premiers jours, les régions syndicales dirigées par l'aile droite du NUM sont contre les piquets dans les puits non-grévistes, alors qu'au même moment les votes ont lieu. La conséquence est que la grève n'est pas votée dans le Nottinghamshire, le Derbyshire, le Lancashire et le Leicestershire.</p>
<p>Dès les premières semaines de la grève, le gouvernement cherche à réduire en miettes l'influence des piquets volants. En effet, très rapidement, les piquets du Yorkshire parviennent à influencer les grévistes des "zones modérées". Dans le nord du Nottinghamshire, la production des puits est complètement paralysée. Dans le Lancashire, les mines sont tout bonnement fermées sur ordre des travailleurs en lutte.</p>
<p>La réponse de la bourgeoisie ne se fait pas attendre. Elle utilise la répression à travers son appareil de domination : l'État. La mobilisation de la police est spectaculaire dans le Nottinghamshire, qui devient un camp retranché.</p>
<p>Les consignes du procureur général sont claires : "La police a le droit d'arrêter les véhicules et de leur faire faire demi-tour. Quiconque n'obéira pas sera poursuivi pour délit criminel, et obstruction à la police dans l'exercice des ses fonctions." La police conduit une véritable attaque coordonnée contre tous les piquets de grève de la région.</p>
<p>Elle met en place des barrages routiers afin d'empêcher le ravitaillement des piquets, d'isoler une région où le mouvement est plus faible, démoraliser les plus déterminés et faire céder les moins convaincus.</p>
<p>De fait, un état de siège est imposé par la police, avec des conséquences désastreuses sur la capacité des piquets de grève de rallier les jaunes de Nottinghamshire et de rendre la grève générale.</p>
<p>Le conflit avec la police devient fondamental dans le déroulement de la grève. Cela apparaît clairement pour tout le monde lors de ce que l'on appelle "la bataille d'Orgreave".</p>
<p>Fin mai, début juin 1984, les grévistes, avec une série de piquets de masse, cherchent à stopper la distribution du charbon à Orgreave, usine de transformation non loin de Sheffield. Le 18 juin, sous un soleil de plomb, un piquet composé de dizaines de milliers de mineurs est brisé par des charges répétées de la police.</p>
<p>Les travailleurs sont contraints de se replier sur la forêt d'à côté. Puis le degré de violence de la police monte encore d'un cran. Torses nus, les mineurs font face à des milliers de policiers, qui sont, eux, à cheval, armés jusqu'aux dents, équipés de matraques et de boucliers anti-émeutes, et ont reçu des bataillons venus de treize régions en renfort. Les mineurs sont frappés sans pitié, alors que leur seul crime est de chercher à repousser les lignes de la police. Scargill lui-même est hospitalisé et arrêté.</p>
<p>Malheureusement, c'est la police qui gagne cette bataille-clé. La retraite des travailleurs permet à Neil Kinnock, dirigeant du Parti Travailliste, de montrer sa loyauté de classe... envers la bourgeoisie ! Multipliant les interviews à la télé, Kinnock condamne la violence... des mineurs.</p>
<p>Même si Orgreave montre la capacité des mineurs à s'organiser, leur courage et leur enthousiasme, de telles expressions spontanées ne suffisent pas. Contre la police et ses charges, à Orgreave ou ailleurs, des piquets aussi importants et massifs soient-ils ne remplaceront jamais de véritables groupes d'autodéfense organisés à la base, entraînés et disciplinés comme un service d'ordre. Mais cette leçon n'est pas retenue.</p>
<p>Pendant l'été, Thatcher donne l'ordre à la police de poursuivre sur sa lancée en occupant les villages miniers les plus militants, en terrorisant la population et en brisant toute résistance. Armthorpe, Easington, Dunscroft et d'innombrables villages se réveillent un matin au son des charges de police. Thatcher a désigné l'ennemi, les mineurs sont traités comme tel.</p>
<p>Les attaques de la police vont être suivies, comme il se doit, par celles de la justice. Non seulement un grand nombre de mineurs sont victimes de fausses accusations, mais leur syndicat lui-même est durement éprouvé. Les votes du congrès du NUM sont déclarés illégaux. Les dirigeants sont condamnés à une amende. En décembre 1984, tous les biens du NUM sont saisis par les tribunaux.</p>
<p>La politique de la bureaucratie syndicale</p>
<p>Dès ses débuts, la grève est marquée par les politiques de la bureaucratie syndicale, d'une part celle de l'aile gauche, en particulier autour de Scargill, d'autre part celle de la direction des autres syndicats, notamment du TUC, la centrale syndicale unique de Grande-Bretagne. Le problème fondamental pour les mineurs, c'est que ces dirigeants font bloc : Scargill n'osera jamais rompre avec ces collègues droitiers au sein du TUC.</p>
<p>Dans le NUM, Scargill accepte l'autonomie des régions, y compris là où les droitiers du NUM sabotent la grève. Des réunions massives s'adressant aux mineurs, cherchant à les convaincre, auraient pu renverser la donne dans le Nottinghamshire. Mais Scargill en a décidé autrement et a préféré le jeu bureaucratique aux méthodes de la lutte de classe.</p>
<p>Ce n'est que six semaines après le début de la grève que la direction du NUM approuve dans les faits les actions nationales. Ce retard, comme le retrait initial des piquets, met en évidence le rôle crucial des régions jaunes dans le développement de la grève.</p>
<p>A mesure que la grève se développe, la faiblesse bureaucratique du syndicat devient de plus en plus évidente et de plus en plus dangereuse. D'un côté, Scargill se sert de la bataille d'Orgreave et du soutien massif que les grévistes lui accordent pour déjouer les manœuvres d'une partie de la direction gauche du NUM qui cherche à trouver un accord avec les conservateurs.</p>
<p>Mais il évite, en revanche, soigneusement de construire le rapport de force en ne dénonçant pas publiquement aux yeux des travailleurs l'accord pourri que veut passer le NUM.</p>
<p>De la même manière, lorsque la direction du syndicat au Yorkshire détourne les piquets d'Orgreave ou que la direction galloise refuse d'envoyer des piquets, Scargill ne les attaque pas ouvertement et ne rompt pas avec eux.</p>
<p>Bien qu'il sache pertinemment l'enjeu de la grève et ses conséquences sur l'ensemble de la classe ouvrière, Scargill refuse de mobiliser ses militants pour pousser aux actions de solidarité, et ainsi permettre une riposte d'ampleur de la classe ouvrière : une grève générale.</p>
<p>Pendant les six premiers mois de la lutte, Scargill répète à ses militants que les dirigeants de l'aile gauche des deux syndicats cheminots des roulants (ASLEF) et non-roulants (NUR) et le syndicat des transports (TGWU) œuvrent à arrêter la distribution du charbon des jaunes et préparent un second front de grève contre les conservateurs.</p>
<p>En fait, à l'exception de quelques incidents dans les chemins de fer, préparés localement par des groupes de militants, le boycott du charbon ne se concrétise pas.</p>
<p>Prenant comme alibi la crainte de poursuites dues aux lois antisyndicales, les dirigeants refusent d'appeler officiellement à des actions de solidarité et empêchent toutes les initiatives de la base. Les militants métallos, cheminots ou des transports qui refusent d'utiliser le charbon sont isolés.</p>
<p>Pire, à deux reprises, des travailleurs dans les transports auraient pu faire grève aux côtés des mineurs, sous leurs propres revendications, mais ils en sont empêchés par leurs propres directions.</p>
<p>Dans un premier temps, lors des négociations salariales, les dirigeants de "gauche" du NUR et de l'ASLEF acceptent que les cheminots soient payés en fonction de la production, au-dessous du taux d'inflation. Cette trahison - d'abord des cheminots, ensuite des mineurs - n'est pas repoussée par la base cheminote.</p>
<p>Ensuite, les dockers du syndicat TGWU entrent en lutte aux côtés des mineurs. Le 9 juillet, le TGWU appelle à une grève nationale des dockers sous le prétexte d'une infraction aux conventions collectives. En fait, le véritable problème est l'importation du charbon.</p>
<p>Scargill, au lieu de saisir cette chance de rallier à la lutte des mineurs d'autres sections de la classe ouvrière, utilise le grossier langage bureaucratique et sectoriel : "La grève des dockers est la grève des dockers, la grève des mineurs est la grève des mineurs." Ainsi il dit clairement aux dirigeants des dockers qu'il ne veut pas d'un combat unifié.</p>
<p>Une fois la grève des dockers réglée, les dirigeants du NUM voient leur plus belle chance d'étendre la grève disparaître, sans avoir tenté de mobiliser la base des dockers pour continuer la lutte aux côtés des mineurs.</p>
<p>Après la deuxième grève des dockers en août, le TGWU passe un accord autorisant la distribution de charbon jusqu'à la centrale électrique d'Hunterston.</p>
<p>C'est le même chemin qui est suivi, quelques semaines plus tard, quand le syndicat des contremaîtres des mines, chargés de la sécurité et de la maintenance des machines dans les puits, vote la grève. Avançant leurs propres revendications, les contremaîtres laissent ouverte la possibilité, la dernière peut-être, de bloquer la production dans le Nottinghamshire.</p>
<p>Là encore Scargill et les dirigeants du NUM, au nom de revendications différentes, maintiennent une stricte séparation entre la grève des mineurs et celle des contremaîtres. Comme pour les dockers et les cheminots, les luttes restent séparées. Les dirigeants syndicaux ont détourné le mouvement unitaire possible.</p>
<p>Vers une fin devenue inévitable</p>
<p>La politique de Scargill - appuyée de manière active ou passive par les grévistes eux-mêmes - était suicidaire. En refusant de rompre avec la bureaucratie syndicale, Scargill condamnait la grève à la défaite.</p>
<p>Le tournant de la lutte se situe lors du congrès du TUC, à l'automne 1984. Scargill, pris au piège de sa propre stratégie d'isolement de la lutte des mineurs, demande au TUC de rester en-dehors. La justification officielle de la gauche, c'est qu'elle veut éviter une trahison comme en 1926 où la direction du TUC avait vendu la grève générale.</p>
<p>Finalement, le NUM se trouve contraint de demander l'aide du TUC pour récolter de l'argent et bloquer le charbon produit par les jaunes. Le TUC accepte, à condition de pouvoir superviser la suite des opérations. Scargill cède, démontrant ainsi qu'il n'a pas rompu avec la bureaucratie.</p>
<p>Le TUC va alors superviser la dernière trahison de la grève et l'achever. Après le congrès, le mouvement s'essouffle. La plupart des militants sont intégrés à des groupes de solidarité dont la seule fonction est de récolter de l'argent et de la nourriture. Si ces activités sont absolument nécessaires, elles ne remplacent pas les luttes et les grèves en soutien au mineurs. Le boycott du charbon est réduit à une action minoritaire de la part de quelques groupes locaux, et mis à part la grève des contremaîtres, il n'est plus question de l'extension de la grève.</p>
<p>Malheureusement, les mineurs ont cru ce que disaient les bureaucrates de manière cynique : "Les mineurs se battent pour toute la classe ouvrière." Jusqu'à la fin, beaucoup de grévistes ont cru qu'il était effectivement possible que les mineurs gagnent la lutte seuls, sans l'appui actif d'autres travailleurs.</p>
<p>Au début de 1985, quand les biens du NUM sont saisis par la justice, quand il devient parfaitement clair que tout syndicalisme indépendant et militant est intolérable dans la Grande-Bretagne de Mrs Thatcher, quand le besoin urgent d'une grève générale se fait sentir, il est trop tard.</p>
<p>L'aide du TUC, tant attendue, est tout simplement inexistante. A partir de ce moment, le mouvement connaît un recul. Le nombre des partisans de l'arrêt de la grève ne cesse de croître. La direction des charbonnages met en place une campagne pour le retour au travail.</p>
<p>Le TUC entreprend des négociations et pousse le NUM à signer un accord qui "reconnaît qu'il est du devoir du NCB d'administrer l'industrie", autrement dit qu'elle a le droit de fermer les puits "non-rentables".</p>
<p>Le dimanche 3 mars 1985, à l'initiative des dirigeants staliniens et des travaillistes gallois et écossais, un retour au travail est proposé aux délégués. Cette proposition obtient 98 voix contre 91. Le retour au travail n'est même pas conditionné à une réintégration des mineurs qui ont subi la répression.</p>
<p>Après 12 mois d'une lutte âpre et historique, la bataille est perdue.</p>
<p>Mais la défaite n'était pas inévitable. Les mineurs auraient pu avancer un programme pour gagner, mais à condition de rompre avec les dirigeants syndicaux, y compris avec Scargill, véritable chouchou des piquets de grève.</p>
<p>La responsabilité des dirigeants syndicaux dans la défaite est écrasante, qu'ils soient de gauche ou de droite. A cause de la syndicalisation à 100% des mineurs, toute l'organisation de la grève, toutes les décisions sont prises au sein du syndicat.</p>
<p>Si cette situation constitue une arme organisationnelle aux mains des travailleurs, elle peut aussi être un obstacle.</p>
<p>Dès le début de la grève, la direction de chaque section aurait dû être renouvelée et révocable à tout moment, à travers une élection en AG. De tels moyens auraient rendu les sections locales aux travailleurs et permis l'expression démocratique régulière de la base.</p>
<p>Ensuite, pour s'opposer à la politique nationale de la bureaucratie, il fallait à la fois appeler à l'organisation d'un comité national de la grève pour aller à l'encontre de la direction traître du syndicat. Un véritable mouvement de la base était nécessaire, organisé autour d'un programme d'action révolutionnaire, critiquant clairement la bureaucratie syndicale, en faveur d'une grève générale.</p>
<p>Cela signifie qu'il fallait combattre pour une véritable démocratie à l'intérieur du syndicat des mineurs et pour le contrôle démocratique des travailleurs sur leur grève.<br class='autobr' />
Une telle politique était avancée par nos camarades de Workers Power pendant et après la grève.</p>
<p>Dès le début, ils ont signalé le fait que Scargill trahirait le mouvement, malgré le soutien massif dont il bénéficiait parmi les mineurs. Ils ont souligné l'importance de généraliser le mouvement, pour que d'autres travailleurs entrent en action en même temps. Et ils ont expliqué comment combattre les lois antisyndicales à travers la grève générale pour mettre fin à l'offensive patronale.</p>
<p>Cette politique n'était pas une politique syndicaliste. Ils ont clairement soulevé les problèmes politiques posés par la grève, en particulier la question du stalinisme de l'aile gauche du NUM et celle du réformisme travailliste de la majorité du TUC, et ils ont souligné maintes fois la nécessité de construire un parti révolutionnaire afin de mettre fin au système tout entier. Elle n'était pas non plus abstraite. Nos camarades se sont jetés au cœur de la lutte, participant avec les mineurs aux piquets, à Orgreave, aux collectes, faisant grève dans les entreprises en soutien aux mineurs.</p>
<p>Pendant une année entière, l'organisation a vécu au rythme de cette lutte de classe massive.</p>
<p>A travers leur bulletin pour les mineurs, "Red Miner" ("Le mineur rouge") ils ont également joué un rôle important dans le lancement du Mouvement de la Base des Mineurs qui, pendant les années suivant la grève, a tiré les leçons du refus de la direction syndicale d'appuyer la grève, et a lutté pour la démocratisation du syndicat et pour une orientation offensive face aux licenciements.</p>
<p>Les conséquences de la défaite</p>
<p>Cette défaite représente plus qu'un simple retour au travail, elle représente un point de rupture au-delà duquel la capacité de riposte de la classe ouvrière est entamée, une défaite historique. Le NUM, section des mineurs, a d'abord connu une scission qui a donné naissance à un syndicat de jaunes, le Syndicat Démocratique des Mineurs (UDM). Puis, au fur et à mesure que les fermertures se poursuivaient, tous deux sont devenus des coquilles vides.</p>
<p>Ensuite, l'approche mise au point par le gouvernement contre les mineurs a été utilisée contre d'autres secteurs, en particulier les imprimeurs, où le syndicalisme à 100% donnait également une force importante aux syndicats. Thatcher et ses alliés patronaux voulaient détruire le pouvoir syndical aussi dans ce secteur. A terme, ils ont réussi.</p>
<p>Les conservateurs ont gardé le pouvoir jusqu'en 1997 et ont été encouragés à poursuivre et accélérer leur programme de destruction des acquis de la classe ouvrière arrachés depuis la seconde guerre mondiale.</p>
<p>Dans les régions minières, des villages entiers ont été anéantis par la fermeture des puits. Même les puits soi-disant "rentables" du Nottinghamshire sont passés à la trappe. Les patrons ont remercié les jaunes en les mettant au chômage.</p>
<p>De la Poll Tax en passant par la mise en cause du service d'éducation et de santé, sans parler de la privatisation des transports, la classe ouvrière a subi de lourdes pertes. La défaite des mineurs a ouvert la voie à une période de recul qui continue à se faire sentir et qui, d'une certaine façon, a culminé dans la victoire de Tony Blair au sein du Parti travailliste.</p>
<p>Des centaines de milliers de militants ont perdu leur emploi, tandis que la jeune génération de travailleurs a été spoliée de l'héritage politique et militant de ses aînés.</p>
<p>Certes, la grève des mineurs a été battue. Mais les leçons doivent aider à former la nouvelle génération de militants qui, en France comme en Grande-Bretagne, veut renouer avec les traditions de combat et mettre fin à un système qui peut détruire des industries entières sans se soucier des êtres humains qui y travaillent et qui en dépendent. Article de PO</p>
<p><strong>France</strong></p>
<p>La grève Talbot</p>
<p>La CGT de l'usine automobile Talbot de Poissy, récemment imposée au patron de choc par la grève, choisit de casser la lutte contre les licenciements pour aider les copains du gouvernement....</p>
<p>La trahison de la grève de Talbot par la CGT et le PCF a mis un coup d'arrêt aux grèves radicales des OS immigrés qui se développaient depuis mai 68, entraînant une division durable. C'est un tournant important du mouvement ouvrier en France.</p>
<p> Les conflits Talbot, du printemps syndical au tournant de la rigueur (1982-1984)</p>
<p>Auteurs</p>
<p>Nicolas Hatzfeld</p>
<p>Jean-Louis Loubet</p>
<p>Alors que l'usine automobile de Poissy n'avait pas connu de grève durant presque trente ans, un puissant conflit éclate en 1982. Cette grève, violente et brutale, obéit pourtant à des logiques différentes de celles qui prévalaient jusque lors. Amenant à la dislocation du syndicat maison, elle signe bien l'émergence d'une logique de crise qui amène l'ensemble des acteurs – direction, salariés et syndicats – à prendre en compte les nouvelles donnes que suscitent tant l'évolution économique de l'industrie française que l'arrivée de la gauche au pouvoir.</p>
<p>En juin 1982, un conflit d'une exceptionnelle intensité s'ouvre dans l'usine automobile Talbot de Poissy. L'événement est considérable puisque la dernière grève dans ce lieu date de vingt-huit ans. Il s'inscrit dans le vaste mouvement qui affecte les ouvriers spécialisés de toutes les entreprises automobiles. Chez Talbot, comme chez Citroën, ce mouvement survient après l'arrivée au pouvoir de François Mitterrand. Il apporte ce que certains nomment le « printemps de la dignité.</p>
<p>En dix-huit mois de turbulences et de violences, les enjeux du conflit Talbot se déplacent vers les questions de survie industrielle et de défense de l'emploi. Ils touchent l'usine, puis la puissante maison-mère PSA, mais atteignent aussi les instances du syndicalisme, les partis au pouvoir et les administrations, au moment même où la politique de la gauche marque un tournant majeur.</p>
<p>◦ Juin 1982, l'explosion sociale à Poissy et ses répercussions nationales</p>
<p> Mercredi 2 juin 1982, 18 heures.</p>
<p>Dans l'atelier B3 de l'usine de Poissy, une agitation exceptionnelle affecte les lignes d'assemblage. Un tract syndical, distribué sur les chaînes, présente un éventail de revendications portant sur l'organisation du travail, la formation professionnelle, les salaires, les congés, et enfin les libertés individuelles et syndicales. Après la pause, un cortège se forme, une banderole CGT se déploie. La maîtrise s'emploie à empêcher l'arrêt des chaînes. En vain. À chaque passage, les grévistes sont plus nombreux. Soudain, ils subissent un assaut du service d'ordre du syndicat tout puissant, la CSL. Les grévistes font front. Pour la première fois dans l'histoire de l'usine, la CSL est repoussée hors du bâtiment. Le lendemain, dès les premières heures, les mêmes phénomènes se reproduisent avec l'équipe de jour. Mieux armées, les bagarres se font plus violentes. Non seulement les grévistes restent maîtres du terrain, mais les chaînes s'arrêtent. L'atelier entier bascule dans la grève. Dans les autres bâtiments, le travail reste dominant.</p>
<p>De part et d'autre, personne ne mesure réellement le poids d'événements totalement invraisemblables vingt-quatre heures plus tôt. C'est au cours de l'après-midi qu'a lieu l'épreuve de force décisive. Dans la cour, juché sur une estrade, le directeur du personnel harangue quelques centaines d'opposants à la grève, pour la plupart des militants CSL, des cadres et des agents de maîtrise : il faut montrer sa force, reconquérir le B3 et rétablir la liberté du travail. Dans le B3 justement, les grévistes se préparent à l'assaut. L'affrontement dépasse en violence les heurts précédents, mobilisant extincteurs, grenades lacrymogènes, matraques, jets de pièces métalliques et lance-boulons à pression d'air. Les premiers entrés tentent de refluer, empêchés par ceux qui, derrière, poussent pour entrer. Des combats se déroulent sur les chaînes. Le sang coule. Le directeur du personnel est parmi les blessés, plus d'une quarantaine selon les uns, près d'une centaine selon les autres. Si pour la troisième fois, les grévistes restent maîtres du terrain, cette fois l'intensité de l'affrontement ébranle les esprits.</p>
<p> Face au bâtiment en grève, d'autres ateliers accueillent les non-grévistes pour un travail évidemment ralenti. Dès lors, et pendant quatre semaines, l'usine devient un terrain de manœuvres, sous l'œil des forces de police qui veillent à empêcher le retour des violences. Deux camps se toisent : les grévistes cherchent à entraîner de nouveaux secteurs dans leur mouvement tandis que les non-grévistes s'activent pour relancer une production. Le conflit s'installe dans la durée : meetings et défilés s'organisent dans chaque camp pour entretenir la mobilisation des troupes. Le noyau dur dépasse mille salariés auquel s'ajoutent 5 415 grévistes partiels contre 10 046 non grévistes.</p>
<p>Le conflit fait aussitôt la « une » des médias, le nom de Talbot s'associant aux images d'affrontements. Plus discrètement, il implique les responsables de l'entreprise, de l'administration et des organisations syndicales. Des contacts sont pris entre la direction de PSA et les ministères, voire l'Élysée ; ils se poursuivront tout au long de la grève. Dans l'immédiat, Gaston Deferre, ministre de l'Intérieur, recommande l'évacuation de l'usine par les grévistes. Mais les forces de police n'interviennent qu'avec une très grande réserve. À la demande de la direction de Poissy, elles font évacuer le B3 le mercredi 9, mais laissent l'occupation reprendre dès le lendemain. Les négociations piétinent : alors que la direction de Poissy demande une ré-explication des revendications, les syndicats souhaitent des propositions écrites de sa part. À l'extérieur, chaque protagoniste tente de peser sur l'opinion. Les grévistes organisent des collectes de solidarité, sur les marchés et aux portes des usines de la région. La forte réputation anti-syndicale de Poissy suscite des soutiens dans plusieurs entreprises du pays. Le plus remarqué est l'arrivée d'un car d'ouvriers de Citroën, le 18, apportant le fruit d'une collecte effectuée dans l'usine d'Aulnay. Les non-grévistes, un temps désorientés, engagent leurs propres actions, visant surtout la ville de Poissy dirigée par le maire communiste Joseph Tréhel, ancien dirigeant de la CGT de Simca-Chrysler, époux de sa responsable actuelle Nora Tréhel. Le 28 juin, ils entament l'occupation du hall d'entrée de la mairie, coordonnée par la direction de l'usine, « jusqu'à ce que la liberté du travail soit enfin respectée dans l'ensemble des usines de Poissy ». Deux jours plus tard, ils assemblent, sur la place de la mairie, une voiture qu'ils offrent au centre hospitalier de la ville.</p>
<p> La grève aborde sa troisième semaine lorsque le ministre du Travail désigne le 23 juin un médiateur, le professeur de droit Jean-Jacques Dupeyroux. Il vient d'officier dans les mêmes conditions chez Citroën ! Après avoir reçu tous les partenaires, celui-ci remet ses recommandations le 1er juillet pour tenter de mettre fin au conflit : elles sont proches de celles présentées chez Citroën, portant sur les droits et les libertés, la dignité des travailleurs, le droit syndical, la création de lieux de culte, les conditions de travail et enfin les modalités de reprise du travail. Pour les rémunérations, le blocage des prix et des salaires imposé par le gouvernement reporte au 1er novembre 1982 l'attribution d'une prime générale et d'une augmentation des taux. La médiation prévoit également la création de commissions, sur les salaires, les libertés, les carrières et la formation des OS. La CGT prend clairement position pour l'acceptation des recommandations. Elle organise le 2 juillet un vote sur la reprise du travail : 3 688 pour, 262 contre et 13 nuls.</p>
<p>L'annonce des résultats déclenche une explosion de joie chez les grévistes qui prolongent ce moment tard dans la soirée, ouvrant enfin le B3 à l'encadrement. Le 3 juillet, Jean Boillot, gérant de Talbot, accepte les recommandations du médiateur. Avant la reprise du travail, Henri Krasucki, secrétaire général de la CGT, est l'invité d'un grand meeting tenu en plein air devant l'usine.</p>
<p> La grève de mai-juin 1982 met en échec l'organisation syndicale et sociale dite « système Simca », née dans les années 1960 ; celle-ci déléguait une partie du maintien de l'ordre intérieur et l'administration des œuvres sociales à la CSL. Ce syndicat corporatiste accueillait tous les types de salariés, de l'OS à l'ingénieur. Dirigé par des hommes liés aux partis de droite et d'extrême droite, auxquels il fournissait des colleurs d'affiche, voire, parfois, des candidats aux élections locales, il prétendait à l'exclusivité et combattait avec énergie la CGT. Liée à un ensemble d'avantages sociaux aussi généreux qu'inégalitaire, l'imbrication des genres avait fait ses preuves dans les années prospères, et convaincu d'autres entreprises : Citroën avait ainsi adopté ce modèle dans les années 1960. Supplantant les syndicats autonomes de l'immédiat après-guerre, la CFT – devenue CSL – constituait une tradition de la droite sociale française, toujours cantonnée à un rôle mineur par le pouvoir politique, mais souvent vivifiée aux périodes de crise. Elle s'était implantée chez Peugeot après 1968, sans devenir dominante, et était apparue fortuitement dans certaines usines Renault.</p>
<p>Cette formule corporatiste connaît pourtant des difficultés à la fin des années 1970. Elle suppose un budget considérable dédié aux avantages sociaux, aux faveurs individuelles et à l'entretien d'un réseau syndical dense – plusieurs centaines de personnes à Poissy. Trop opaque pour la direction de Peugeot, ce système déplaît parce qu'il est jugé encombrant. Depuis 1979, les élections professionnelles sont entachées d'irrégularités qui entraînent des condamnations de justice à Poissy. Le « système Simca » suscite une attention de plus en plus appuyée du ministère du Travail et affecte la réputation – exécrable – de l'entreprise auprès des pouvoirs publics.</p>
<p>Après 1981, la situation devient intenable chez Talbot et Citroën : la persistance des fiefs CSL contrecarre la politique du ministre du Travail, Jean Auroux, qui souhaite accorder des droits nouveaux aux travailleurs, donnant son nom aux lois votées dans la seconde moitié de 1982. La préparation des élections professionnelles de 1982 s'effectue chez Citroën dans une tension croissante, entre direction, pouvoirs publics et ouvriers : la CFDT alerte les ministères sur les agressions que subissent certains militants dont son nouveau délégué à Aulnay, Mohamed el-Harrari. Signe des temps, elle est reçue par un conseiller du Premier ministre. Le 22 avril, des milliers d'ouvriers d'Aulnay se mettent en grève, plaçant des piquets aux portes de l'usine… que les fidèles de la direction occupent ! Les revendications portent sur les cadences, la réforme des classifications et la formation, soit ce que réclament les grévistes de Billancourt, de Flins ou de Sochaux : « l'évolution de la condition des OS ». Elles portent aussi sur les salaires et la possibilité pour les immigrés de joindre la cinquième semaine aux congés d'été. On trouve enfin la dimension spécifique d'une lutte pour les libertés au travail et la reconnaissance des droits syndicaux. Durant un mois, les manœuvres de terrain et les bagarres confortent le blocage des négociations, jusqu'à la nomination, le 21 mai, du médiateur Dupeyroux. Sa recommandation, rédigée le 26, est acceptée le 27 par les partenaires sociaux. Elle porte, exactement comme celle qui concernera Poissy, sur les « problèmes relatifs aux libertés et, de façon plus générale, au respect de la dignité de chacun » comme sur « les problèmes plus classiques relatifs aux salaires et aux conditions de travail ».</p>
<p>Dans les deux conflits, le système corporatiste vole en éclats, même si bon nombre de salariés n'ont pas fait grève, et si la CSL garde de l'influence. Les élections de juin aux usines Citroën de la région parisienne voient la CGT bondir de 9 à 57 %, la CFDT atteindre 6 %, tandis que la CSL tombe de 82 % à 33 %. À Poissy, la victoire de la CGT, suivie à distance respectable par la CFDT, se traduit par une syndicalisation massive et spectaculaire : celle-ci annonce 3 327 adhérents le 2 juillet ! Ce chiffre clôt définitivement l'époque de la survie clandestine des années 1960, quand la CGT ne comptait que 16 adhérents. À la fin du conflit, des salariés font la queue pour obtenir leur carte. Pourtant, chez Citroën comme chez Talbot, la reprise ne fait pas l'économie de tensions et de contestations. C'est à Poissy que l'effervescence est la plus vive, à propos de variations de cadence, de mutations, de salaires, ou encore du comportement d'un agent de maîtrise. La revendication de dignité est intense, et l'ensemble de la discipline d'usine est remise en cause par une solidarité ouvrière rapide à réagir, exubérante et redoutable d'efficacité. Si dans cette période l'influence de la CGT et de la CFDT se renforce en termes d'adhérents comme dans les élections professionnelles, les formes classiques de représentation ne suffisent pas à faire face au bouleversement des ateliers. Ces deux organisations instaurent un réseau de « délégués de chaîne », issus des actifs de l'occupation, proposés par les ouvriers et habilités par les syndicats. Ces délégués de chaîne drainent les frictions d'atelier, et tentent de s'imposer à une maîtrise qui peine à résister. Fin 1982, L'Expansion note qu'il y a trois forces en présence à Poissy : la direction qui veut réaliser ses plans de production ; la CSL qui cherche à garder une influence alors que ses délégués sont systématiquement chahutés et la CGT qui entend conforter un pouvoir issu du conflit. Au-delà de ces vagues immédiates, et des reflux ultérieurs, Citroën et Talbot amorcent une harmonisation progressive mais irréversible des relations sociales avec celles qui gouvernent PSA et, au-delà, la France du travail des années 1980.</p>
<p>◦ 1983, sauver l'emploi, la marque ou l'usine</p>
<p> En occupant le devant de la scène, les conflits de 1982 ont fait oublier les difficultés industrielles qui fragilisent toute la branche automobile. La crise des années 1970 a conduit Peugeot à reprendre Citroën en 1974 et Chrysler-France en 1978. Le nouveau groupe constitué, véritable General Motors à la française, comptait sur la poursuite de la croissance pour moderniser et harmoniser le nouvel ensemble industriel. Or le retournement de conjoncture est brutal, PSA perdant de l'argent dès 1980, Renault l'année suivante. Cette mutation prend donc PSA à contre-pied, sa part de marché tombant en Europe de 17,2 % à 12 % entre 1979 et 1982. La gravité de cette crise est mal évaluée. Tout en évoquant l'existence de difficultés structurelles, les syndicats hésitent à parler de crise avant 1981. L'idée de nationaliser PSA occupe quelques débats militants à la CGT et à la CFDT. Quant aux directions d'entreprise, trompées par la reprise des lendemains du premier choc pétrolier, elles imaginent un schéma à l'identique, attendant en vain un redémarrage des marchés. La victoire de la gauche perturbe un peu plus le jeu : la semaine de 39 heures payées 40 et la cinquième semaine de congés payés ont un coût que chaque entreprise chiffre à sa façon. Elle correspond à une brève reprise du marché que conforte l'illusion de la relance de 1982. Mais les pertes s'accumulent pour ces deux constructeurs qui tardent à réformer leur appareil industriel et abaisser leurs coûts. Quand les commandes s'effondrent fin 1982, la crise s'impose aux dirigeants. Avec l'arrivée de Jacques Calvet, PSA révise ses repères de productivité, s'engageant dans une réduction drastique des charges et des effectifs afin de retrouver l'équilibre financier. Plus gravement endetté, Renault réagit plus tardivement. L'entreprise, une fois encore, joue son rôle de symbole industriel et social pour une gauche fraîchement élue dont Pierre Dreyfus, ancien PDG de la Régie, est devenu le ministre de l'Industrie. La CGT a suspendu son combat pour Billancourt puisqu'il n'est plus question de fermer ce bastion historique. Il faudra la nomination de Georges Besse en janvier 1985 pour que la Régie mesure son état de santé et change de cap. Entre-temps, la gauche opère son revirement stratégique dans les derniers jours de mars 1983. Le 21, le franc est dévalué pour la troisième fois. Le 23, François Mitterrand annonce la nouvelle politique économique du gouvernement Mauroy ; le 25, Jacques Delors présente son plan, avec en point d'orgue le grand tournant de la rigueur.</p>
<p> Chez PSA, très marqué par la crise, Poissy apparaît comme la branche la plus malade. Associée à la marque Talbot, cette usine produit des voitures démodées, des Simca rebaptisées Talbot qui laissent bien des clients perplexes. Lors de la récession de 1980-1981, la dégradation est telle que Poissy multiplie les jours chômés : 31 jours en 1980, et 8 à 10 jours mensuels au printemps 1981. Fin 1980, Talbot a perdu plus du quart de ses effectifs de 1979, en utilisant tous les moyens : départs à l'amiable, licenciements économiques, aide au retour pour les travailleurs immigrés volontaires. Mais les ventes de Talbot continuent de s'effondrer. La production de Poissy tombe de moitié entre 1979 et 1981. Deux plans successifs établis avec le Fonds national pour l'emploi (FNE) éloignent des salariés âgés de 56, puis de 55 ans. Lorsque les commandes semblent reprendre début 1982, l'inquiétude du personnel reste entière. Les salariés de Talbot s'interrogent : Peugeot se comporte-t-il en partenaire ou en concurrent prêt à éliminer Talbot ? Dans cette logique, l'emploi, l'usine et la marque sont totalement liés. Exprimé par la CGT, ce raisonnement rencontre un écho croissant dans les ateliers. La grève du printemps 1982 suspend la controverse, sans apaiser les soupçons. Au début 1983, la conjoncture se dégrade à nouveau. Le déclin de l'image de Talbot entraîne un effondrement total des commandes. Les samedis obligatoires sont remplacés par des jours chômés, 25 au premier semestre 1983. De quoi s'inquiéter quant à l'avenir du site, du travail et de l'emploi. Du côté syndical, le chômage redevient la préoccupation majeure. À juste titre : après avoir hésité, la direction de PSA décide une nouvelle vague de suppression d'emplois, dans une usine largement traumatisée.</p>
<p>◦ Juillet-novembre 1983, plan social et crispation</p>
<p>Le 12 juillet 1983, la direction annonce 4 140 départs soit un quart des emplois de Poissy, décomposés en 1 235 mises en préretraite par convention FNE et 2 905 licenciements. Ce plan suscite une très vive émotion dans l'usine, même si les rumeurs annonçaient le pire. Les syndicats réagissent diversement. La CSL se dit prête à étudier les propositions de départ volontaire et à l'amiable. La CFDT, très minoritaire, refuse tout licenciement. Enfin, la CGT adopte un cap plus pragmatique, tentant de réduire la marge de manœuvre des dirigeants en multipliant les journées de grève, toutes largement suivies. Les pouvoirs publics, en alerte, instaurent une commission interministérielle pour « mettre à jour la véritable situation dans laquelle se trouve PSA ». Pourtant les stratégies diffèrent : si PSA veut réduire ses effectifs, le gouvernement essaie d'enrayer la progression du chômage. Rien n'est plus néfaste pour les partis de gauche qu'avaliser des suppressions d'emploi. Malgré les relations très froides entre l'entreprise et le gouvernement, des contacts sont rapidement pris entre Jacques Calvet et Pierre Bérégovoy, ministre des Affaires sociales.</p>
<p>Le 12 septembre, la direction dépose une demande de licenciements qui s'inscrit dans un plan plus large de la marque Peugeot. La réponse vient le 11 octobre : le gouvernement refuse les modalités sociales du plan, mais accepte le principe des sureffectifs. L'entreprise doit réduire le nombre des licenciements, et prendre « des engagements précis sur le devenir industriel du site de Poissy ». Le 21 novembre, lors de la réunion du CCE de Talbot, la direction renouvelle son plan de licenciements en apportant de nouvelles conditions de départ : création d'un bureau d'orientation pour les licenciés, actions particulières de formation à des technologies nouvelles pour 200 personnes, aide au retour des immigrés volontaires. Pour l'avenir du site, elle annonce le lancement d'un nouveau véhicule à Poissy. Entre temps, les contacts se multiplient, mais dans une cacophonie extrême entre syndicats, instances de l'entreprise, ministères, autorités départementales et élus. Les rumeurs alimentent la tension dans l'attente de la seconde réponse gouvernementale qui tarde encore à se profiler. Beaucoup de salariés s'alarment de voir leur fabrication – des voitures Talbot – remplacée par des Peugeot. On soupçonne à nouveau PSA de vouloir liquider les emplois. On s'inquiète de voir l'avenir de Poissy se négocier loin de l'usine, entre la direction de PSA et le gouvernement dont les objectifs changent. Le dossier Talbot constitue l'épreuve de vérité, le test du nouveau réalisme économique du gouvernement.</p>
<p> Intransigeante sur les licenciements, la CFDT déclenche le 7 décembre 1983 une grève avec occupation, reconductible quotidiennement. La semaine suivante, une réunion interministérielle repousse encore la décision. La direction de PSA perd alors patience, quatre mois après le dépôt du premier dossier : elle met en balance la survie de Poissy, et annonce la suspension des rémunérations. Tandis que les syndicats sont atterrés, les contacts se poursuivent au plus haut niveau. Le 17 décembre, le Premier ministre Pierre Mauroy reçoit Jacques Calvet et Jean-Paul Parayre, puis les dirigeants de la CGT et de la CFDT, avant d'annoncer les décisions du gouvernement. Celui-ci autorise 1 905 licenciements, dont une liste est déjà dressée. Les conditions de départ sont améliorées grâce à l'octroi d'une prime de 20 000 francs à tout employeur procédant à une réembauche, d'une aide à la création d'entreprise, ainsi que d'une réduction de 20 000 francs sur l'achat d'un véhicule utilitaire servant d'outil de travail. Enfin, des dispositifs de formation ou de reclassement sont mis en place : 1 300 stages de formation rémunérés et 500 reclassements dans d'autres entreprises, PSA prenant en charge la formation d'une centaine de salariés aux métiers de la réparation automobile. Par ailleurs, le plan de départs en préretraite est signé. Pour l'avenir du site de Poissy, PSA s'engage dans des investissements de modernisation atteignant 1,2 milliard de francs. L'usine continuera à produire des Talbot et des Peugeot. La reprise de l'usine est même fixée au 2 janvier 1984.</p>
<p> Prompte à réagir, la CFDT appelle à continuer la grève, à poursuivre l'occupation de l'usine pour faire annuler les licenciements. FO approuve au contraire les décisions tandis que la CSL esquive, indiquant qu'elle subit les événements. Très attendue, l'appréciation de la CGT est aussi complexe que malaisée. André Sainjon, secrétaire national de la fédération des métaux, souligne les 1 000 emplois gagnés et le fait qu'aucun licencié de Talbot n'ira pointer à l'ANPE, autant d'éléments que le syndicat de Poissy juge aussi comme « une première ouverture constructive ». Par ailleurs, la CGT appelle aussi à l'ouverture de négociations dans l'entreprise sur les reclassements : elle espère transformer les licenciements en départs, et obtenir qu'aucun des 1 905 salariés placés sur la liste ne devienne chômeur. Enfin, la CGT souligne qu'elle n'est pas partie prenante dans les décisions prises : « Aucune négociation n'a eu lieu. Nous avons simplement été informés de l'accord intervenu entre PSA et le gouvernement ». Auprès du millier d'ouvriers qui constituent la base militante depuis juin 1982, l'accord passe mal. Il conduit un responsable CGT à s'exclamer : « Non, aux licenciements, nous sommes 17 000 et nous resterons 17 000 ». « Une exaspération qu'on affirme “comprendre” à la fédération CGT de la métallurgie », note un journaliste. Critiquant à la fois l'aventurisme de la CFDT et l'intransigeance de la direction, revendiquant le droit d'informer sans décider à la place des travailleurs, Nora Tréhel peine à faire partager ses nuances.</p>
<p>Le 27 décembre, la direction annonce un changement juridique qui lui permet, en cas de nécessité, de déposer le bilan de Talbot sans affecter les comptes de PSA, sans engager sa responsabilité. Le 1er janvier, le conflit semble s'achever. Mais le 3 janvier 1984, jour de la réouverture présumée, quelques centaines de grévistes irréductibles – conduits par la CFDT – s'opposent par la force à la reprise du travail. Pour la première fois depuis des mois, les non-grévistes ripostent. Au cœur de cette tension qui explose, deux angoisses se heurtent, comme deux façons de se trouver dos au mur. D'un côté, des ouvriers qui, se sachant sur la liste des exclus, refusent la brutalité du licenciement. De l'autre, des salariés qui, après des mois d'attente, ne croient plus pouvoir préserver tout à la fois la marque, le site et les emplois, et veulent sauver à tout prix ce qui peut l'être encore. Du 3 au 5 janvier, l'usine est le théâtre d'affrontements d'une violence sombre et sèche : bagarres, courses-poursuites, jets de pièces métalliques, autant de faits qu'attestent rapports, témoignages et photographies. Ces affrontements occasionnent 11 blessés le 3 janvier, 43 le 4, 55 dont 18 hospitalisés le 5. L'escalade de la violence fait craindre le pire. En milieu de matinée, la direction puis la CFDT elle-même demandent l'intervention des forces de l'ordre ! Dans la matinée du 5, les CRS établissent un cordon sanitaire entre non grévistes et grévistes pour permettre à ces derniers de sortir en sécurité. Plusieurs ateliers étant dévastés, l'usine est à nouveau fermée pour être remise en état, le personnel étant renvoyé sans rémunération. Ce n'est que le 11 janvier que l'usine reprend le travail, cette fois définitivement.</p>
<p>◦ L'immigration posée en problème</p>
<p>Dans les derniers moments de cette occupation, la responsable CGT Eleonora – dite Nora – Tréhel, fille d'immigré italien, plaide pour la reprise du travail afin de sauver l'usine. Elle interpelle le dernier carré de grévistes en lançant : « Voulez-vous que la télévision puisse dire que les immigrés font fermer les usines françaises ? Voulez-vous donner des arguments aux fascistes et aux racistes de ce pays ? » Un Africain lui répond aussitôt : « Le racisme, il est partout ». D'un bout à l'autre des conflits de l'automobile des années 1982-1983 – et particulièrement dans les conflits Talbot – la représentation des immigrés dans l'espace public s'est considérablement modifiée.</p>
<p>Tout d'abord, les images de grève rendent visible l'importance des ouvriers immigrés dans les usines automobiles Citroën et Talbot, après celles de Flins et de Billancourt. De fait, la tendance à recruter des ouvriers d'origine étrangère, forte dans les usines de l'agglomération parisienne, a été reprise par la plupart des usines de province dans les années 1970. Pourtant, lors des grèves de Renault comme des conflits de Citroën, c'est essentiellement comme ouvriers, que ces grévistes sont présentés dans une grande partie de la presse : OS d'abord, parfois immigrés. L'émergence du Marocain Akka Ghazi en animateur de la grève d'Aulnay illustre l'ancrage du syndicalisme dans cette nouvelle génération ouvrière, et l'intégration de celle-ci dans la société française. André Sainjon (CGT) précise : « Je refuse, personnellement, le terme de “grève d'immigrés” car il reviendrait à réduire considérablement la portée de ce conflit. Il s'agit très exactement d'une lutte de travailleurs, une lutte de travailleurs OS […] pour élever à leur dimension réelle de responsabilités, de qualifications, le travail et l'homme au travail. » Les recommandations du médiateur ne disent rien, ou presque, qui soit spécifiquement destiné aux immigrés. Un mois plus tard, à Poissy, le même médiateur centre à nouveau sa recommandation sur « l'immense question de la condition des OS ». Il évoque aussi, discrètement mais à plusieurs reprises, l'éventualité de discriminations xénophobes ou la nécessité de combattre le racisme ; il aborde explicitement la mise à disposition de lieux de culte dans l'enceinte de l'usine. La spécificité immigrée de ces OS se dessine, mais dans la perspective d'une intégration et en second plan. C'est dans cette perspective que travaille ensuite la commission présidée par Gabriel Ducray : se penchant sur le problème du désenclavement de la condition d'OS, elle débouche sur la nécessité d'entreprendre l'alphabétisation des intéressés pour pouvoir leur proposer une carrière professionnelle : à Poissy, 88 % des OS immigrés n'ont pas suivi un cycle complet d'enseignement primaire tandis qu'à Aulnay, 66 % d'entre eux sont analphabètes. Et pour cause : cette qualité était un des critères déterminants pour les recrutements dans les villages du Sud marocain ou des plateaux d'Anatolie ; critères parfois déjoués par de jeunes citadins scolarisés qui y venaient s'user les mains dans le sable afin de les rendre plus calleuses, condition essentielle pour partir en France.</p>
<p> En janvier 1983, à l'occasion de grèves chez Renault, la perspective change au sein du gouvernement. Pierre Mauroy déclare : « Les principales difficultés qui demeurent sont posées par des travailleurs immigrés […] agités par des groupes religieux et politiques qui se déterminent en fonction de critères ayant peu à voir avec les réalités sociales françaises. » Au même moment, Gaston Defferre, ministre de l'Intérieur, parle « d'intégristes, de chiites ». Les phrases émeuvent[30] [30] Michel Noblecourt, « Une phrase de trop », Le Monde,...<br class='autobr' />
suite. François Autain, secrétaire d'État chargé des Immigrés, répond alors que dans les grèves, « le fait religieux n'est pas le plus marquant ». L'épisode traduit un glissement : le 29 octobre 1981, fidèle à ses positions des années 1970, la gauche avait abrogé la loi dite Bonnet-Stoleru, supprimé l'aide au retour et aidé au regroupement familial afin de permettre aux immigrés de s'intégrer dans la société française s'ils le désiraient. La récession de 1980-1984 amène les entreprises à parler de sureffectifs de masse en même temps que du besoin, aussi impératif que nouveau, d'une main-d'œuvre adaptable et de haut niveau. Le conflit de l'automne et de l'hiver 1983 sur les licenciements à Talbot accentue le déplacement des repères. En décembre, Jack Ralite, ministre délégué chargé de l'Emploi, annonce à l'Assemblée nationale que les immigrés de Talbot seront « aidés, s'ils en expriment le souhait, à retourner dans leur pays ». L'immigré a remplacé l'OS, le pays redevient celui des origines. Le débat est vif entre syndicalistes, et entre salariés. Pour les ouvriers immigrés eux-mêmes la question des attaches, du chez soi est longtemps restée floue et ouverte : derrière le retour souvent projeté, l'avenir français des enfants, jamais évoqué par les politiques, a irrésistiblement cheminé. La sommation de choisir attise la douleur du dilemme. Lorsque quelques délégués immigrés, dissidents de la CGT, annoncent qu'ils veulent marchander le prix de leur retour, la résistance d'une Nora Tréhel est prise en tenaille. La tonalité raciste des combats dans l'usine répond à sa façon à la transformation du problème.</p>
<p>Le 11 janvier 1984, l'improbable se produit : l'usine qui, depuis des années, s'avançait vers la catastrophe, sort de la spirale destructrice. Les anciens protagonistes recommencent à travailler ensemble. Poissy amorce son redressement industriel : le groupe PSA l'intègre progressivement et entreprend sa modernisation radicale tandis que les effectifs continuent de diminuer. Les relations sociales se banalisent ; après le contrecoup des licenciements, la CGT s'installe tandis que la CSL subit un déclin lent mais irréversible. L'histoire de ces années 1982-1984 est pourtant loin d'être banale. À travers deux temps forts d'affrontement, les conflits Talbot ont fait émerger, à vitesse accélérée, le rattrapage démocratique que la France industrielle avait parcouru en plusieurs décennies, y compris dans sa composante utopique[34] [34] Nicolas Hatzfeld, « “Faire tourner l'usine sans patron” ?...<br class='autobr' />
suite. Et, sans désemparer, rétabli le poids de l'emploi, recomposé les enjeux du travail. La valeur des épreuves tient aussi à leur envergure nationale, au-delà de l'importante dimension médiatique. Les systèmes Simca et Citroën s'effondrent lorsque l'État leur retire son soutien, soucieux de renforcer l'expression des salariés dans leur entreprise. Plus tard, les menaces sur l'usine de Poissy forcent la gauche à étendre à l'emploi son aggiornamento économique. Des ouvriers vieillissants jusqu'au premier ministre Pierre Mauroy, tous les protagonistes réorientent leurs positions et voient leur rôle se redéfinir. Sous la houlette de la gauche, les drames de Talbot concrétisent ainsi le passage de la France des derniers élans de l'expansion au redéploiement douloureux des années de rigueur.</p>
<p>Nicolas Hatzfeld et Jean-Louis Loubet « Les conflits Talbot, du printemps syndical au tournant de la rigueur (1982-1984) », Vingtième Siècle. Revue d'histoire 4/2004 (no 84), p. 151-160.</p>
<p>URL : <a href="http://www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2004-4-page-151.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2004-4-page-151.htm</a>.</p>
<p>DOI : 10.3917/ving.084.0151.</p>
<p><a href="http://www.matierevolution.fr/spip.php?article78" class="spip_out" rel="external">Dans le reste du monde ...</a></p></div>