Matière et Révolution
https://www.matierevolution.org/
Contribution au débat sur la philosophie dialectique du mode de formation et de transformation de la matière, de la vie, de l'homme et de la société
Ce site est complémentaire de https://www.matierevolution.fr/frSPIP - www.spip.netMatière et Révolutionhttp://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L144xH69/siteon0-5aeb8-d0407.jpg?1792901884
https://www.matierevolution.org/
69144Comment se manifeste au plan politique la crise de la domination de la bourgeoisie capitaliste en période d'effondrement économique ?
http://matierevolution.org/spip.php?article9142
http://matierevolution.org/spip.php?article91422026-08-11T22:54:00Ztext/htmlfrRobert Paris
<p>Comment se manifeste au plan politique la crise de la domination de la bourgeoisie capitaliste en période d'effondrement économique ? <br class='autobr' />
Formation d'un parti unique militaro-politique en cas de crise aigue de la domination bourgeoise <br class='autobr' />
https://www.marxists.org/francais/gramsci/works/1932/observations.htm <br class='autobr' />
Coup d'état d'un leader populiste <br class='autobr' />
https://www.marxists.org/francais/marx/works/1851/12/brum.pdf <br class='autobr' />
Bonapartisme et crise de la domination bourgeoise de la société (…)</p>
-
<a href="http://matierevolution.org/spip.php?rubrique78" rel="directory">1-3 Le réformisme d'aujourd'hui, du syndicalisme à l'altermondialisme et au démocratisme</a>
<div class='rss_texte'><h2 class="spip">Comment se manifeste au plan politique la crise de la domination de la bourgeoisie capitaliste en période d'effondrement économique ?</h2>
<p>Formation d'un parti unique militaro-politique en cas de crise aigue de la domination bourgeoise</p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/gramsci/works/1932/observations.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/gramsci/works/1932/observations.htm</a></p>
<p>Coup d'état d'un leader populiste</p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/marx/works/1851/12/brum.pdf" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/marx/works/1851/12/brum.pdf</a></p>
<p>Bonapartisme et crise de la domination bourgeoise de la société</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7855" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7855</a></p>
<p>Les forces politiques de la bourgeoisie convergent vers… le fascisme</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3081" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3081</a></p>
<p>La démocratie électorale ne permet aucun choix démocratique</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7658" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7658</a></p>
<p>Le mode de direction politique de la société devient le gouvernement par la peur</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7057" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7057</a></p>
<p>Crise du capitalisme et crise de la représentation politique</p>
<p><a href="https://shs.cairn.info/revue-actuel-marx-2009-2-page-91?lang=fr" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://shs.cairn.info/revue-actuel-marx-2009-2-page-91?lang=fr</a></p>
<p>La démocratie n'est qu'un moment de la domination capitaliste, pas une nécessité</p>
<p><a href="https://www.collegesuperieur.com/chroniques-philosophiques-100858/capitalisme-et-democratie-la-fin-dune-idylle-1383.html" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.collegesuperieur.com/chroniques-philosophiques-100858/capitalisme-et-democratie-la-fin-dune-idylle-1383.html</a></p>
<p>Quand est-ce que la « démocratie », Etats, institutions, partis, associations et syndicats, ont protégé la population contre la dictature, la guerre et le fascisme ? Jamais !</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7437" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7437</a></p>
<p>La seule démocratie possible, en période de crise aïgue de la domination capitaliste, est d'arracher à la bourgeoisie ses instruments de domination</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6420" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6420</a></p>
<p>La bourgeoisie en crise mise sur l'extrême droite</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article2010" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article2010</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article8098" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article8098</a></p>
<p>La guerre générale devient l'aboutissement de la contre-révolution mondiale</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6766" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6766</a></p>
<p>On ne peut pas combattre le terrorisme, le fascisme et la marche à la guerre, sans combattre le capitalisme et sans en finir avec les gouvernements capitalistes</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3490" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3490</a></p>
<p>Ce que craignent les classes possédantes, ce n'est ni la guerre, ni le fascisme, ni la crise économique, c'est la révolution prolétarienne communiste</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7912" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7912</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article8073" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article8073</a></p>
<p>Le pouvoir capitaliste peut encore détruire les êtres humains de mille manières mais il ne peut pas redonner vie à un mode de production qui est inexorablement mort</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3418" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3418</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7478" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7478</a></p>
<p>Actuellement, les classes possédantes et leurs institutions se préparent au grand maelstroem économique, social, politique et guerrier…</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7458" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7458</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5162" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5162</a></p>
<p>Le prolétariat a-t-il des raisons d'espérer en l'avenir ?</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7657" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7657</a></p></div>
L'arme de la critique
http://matierevolution.org/spip.php?article8699
http://matierevolution.org/spip.php?article86992025-08-14T22:20:00Ztext/htmlfrRobert Paris
<p>« Il n'est rien qui soit aussi nuisible à la révolution que des illusions, rien qui lui soit plus utile que la vérité pure et claire. » (Rosa Luxemburg, discours sur le programme, 1918) <br class='autobr' />
Les révolutionnaires ne doivent pas craindre de faire la critique publique des partis de gauche, des syndicats et des groupes d'extrême gauche… <br class='autobr' />
« Vous critiquez trop les partis de gauche et d'extrême gauche et les syndicats, nous dit un lecteur, alors que vous devriez vous montrer au moins un peu (…)</p>
-
<a href="http://matierevolution.org/spip.php?rubrique78" rel="directory">1-3 Le réformisme d'aujourd'hui, du syndicalisme à l'altermondialisme et au démocratisme</a>
<div class='rss_texte'><p>« Il n'est rien qui soit aussi nuisible à la révolution que des illusions, rien qui lui soit plus utile que la vérité pure et claire. » <br class='autobr' />
(Rosa Luxemburg, discours sur le programme, 1918)</p>
<h2 class="spip">Les révolutionnaires ne doivent pas craindre de faire la critique publique des partis de gauche, des syndicats et des groupes d'extrême gauche…</h2>
<p>« Vous critiquez trop les partis de gauche et d'extrême gauche et les syndicats, nous dit un lecteur, alors que vous devriez vous montrer au moins un peu solidaires d'eux car nombre de travailleurs sont plus réactionnaires dans leurs idées que ces organisations là et, en tout cas, ne comprennent pas et n'apprécient pas ces querelles byzantines entre organisations. »</p>
<p>Ce lecteur commet une erreur importante qui est soulignée dans toutes les périodes où les travailleurs deviennent véritablement révolutionnaires car c'est alors que ces fausses organisations ouvrières et ces fausses gauches et extrêmes gauches deviennent des adversaires résolus de la révolution et jouent un grand rôle pour la détourner et la détruire. On l'a bien vu notamment dans la révolution russe où les pires ennemis de la révolution, ceux qui ont bien faili la batttre étaient les syndicats, le parti socialiste révolutionnaire, le parti socialiste révolutionnaire de gauche et le parti menchevik.</p>
<p>Un syndicat réformiste, principal adversaire de la Révolution d'Octobre :</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4740" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4740</a></p>
<p>C'est la coalition des socialistes-révolutionnaires et des mencheviks qui a entravé sans cesse le cours de la révolution russe, de février à octobre 1917 puis a pactisé avec les armées blanches, les armées étrangères et impérialistes venues écraser la révolution russe après octobre 1917 :</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6871" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6871</a></p>
<p>C'est le gouvernement menchevik de Géorgie a fait assassiner en masse les révolutionnaires géorgiens :</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6260" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6260</a></p>
<p>Ce sont enfin les socialistes révolutionnaires de gauche, eux aussi une fausse extrême gauche, qui, après la signature de la paix de Brest-Litovsk, ont rompu avec le gouvernement révolutionnaire et lancé une campagne terroriste contre les bolcheviks :</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article2327" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article2327</a></p>
<p>Il est remarquable aussi que l'on a souvent reproché en leur temps aux Marx, Engels, Lénine, Rosa Luxemburg et Trotsky de mener des querelles byzantines contre d'autres organisations dites du mouvement ouvrier, des syndicats, de la gauche ou de l'extrême gauche. Ils ne craignaient nullement de polémiquer publiquement avec ces organisations.</p>
<p> Alors que Marx, Engels, Lénine, Rosa Luxemburg et Trotsky ne craignaient pas de critiquer les syndicats, les partis ouvriers et leur rôle dans les grèves et les révolutions, les extrêmes gauches opportunistes, elles, n'en ont pas le courage sous prétexte de ne pas démoraliser la classe ouvrière et de ne pas se s'isoler de la majorité des militants ouvriers.</p>
<p>Critique des partis de gauche et d'extrême gauche</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7219" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7219</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6967" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6967</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/luxembur/works/1898/index.html" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/luxembur/works/1898/index.html</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/marx/works/00/sda/sda_3_3.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/marx/works/00/sda/sda_3_3.htm</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/marx/works/00/sda/sda_3_5.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/marx/works/00/sda/sda_3_5.htm</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/08/er4.htm#c4.2" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/08/er4.htm#c4.2</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/marx/works/00/sda/sda_2_7.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/marx/works/00/sda/sda_2_7.htm</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4526" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4526</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/08/er4.htm#c4.4" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/08/er4.htm#c4.4</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/marx/works/1875/05/GOTHA.pdf" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/marx/works/1875/05/GOTHA.pdf</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/08/er6.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/08/er6.htm</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1918/11/vl19181110.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1918/11/vl19181110.htm</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/07/vil19170705.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/07/vil19170705.htm</a></p>
<p>Critique des syndicats</p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1902/02/19020200o.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1902/02/19020200o.htm</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6608" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6608</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3423" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3423</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/ouvalang/ouvlan10.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/ouvalang/ouvlan10.htm</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1902/02/19020200o.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1902/02/19020200o.htm</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1929/10/fautes.pdf" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1929/10/fautes.pdf</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6608" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6608</a></p>
<p>Critique des grèves</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7179" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7179</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/luxembur/gr_p_s/greve.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/luxembur/gr_p_s/greve.htm</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1899/00/greves99.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1899/00/greves99.htm</a></p>
<p>Critique des révolutions</p>
<p>Rappelons-nous que Karl Marx disait que la Commune nous avait appris ce que serait le futur Etat ouvrier, « la forme politique enfin découverte sous laquelle pouvait se mener l'émancipation économique du travail », mais qu'il n'avait pas craint d'affirmer que la Commune aurait dû réquisitionner la banque de France et attaquer Versailles dès sa proclamation.</p>
<p><a href="https://www.commune1871.org/index.php/la-commune-de-paris/histoire-de-la-commune/dossier-thematique/569-la-commune-et-la-banque-de-france" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.commune1871.org/index.php/la-commune-de-paris/histoire-de-la-commune/dossier-thematique/569-la-commune-et-la-banque-de-france</a></p>
<p>Le 6 avril 1871, Marx écrit : « Il semble que les Parisiens aient le dessous. C'est de leur faute, mais une faute qui provient en fait de leur trop grande honnêteté. Le Comité Central et plus tard la Commune laissèrent le temps au méchant avorton Thiers de concentrer les forces ennemies : 1º parce qu'ils avaient la folle volonté de ne pas déclencher la guerre civile, comme si Thiers ne l'avait pas déjà engagée en essayant par la force de désarmer Paris, comme si l'Assemblée nationale, convoquée seulement pour décider de la guerre ou de la paix avec la Prusse, n'avait pas aussitôt déclaré la guerre à la République ? 2º parce qu'ils ne voulaient pas laisser planer sur eux le doute d'avoir usurpé le pouvoir, ils perdirent un temps précieux du fait de l'élection de la Commune, dont l'organisation etc. coûta beaucoup de temps, alors qu'il eût fallu foncer directement sur Versailles après la défaite des réactionnaires à Paris. »</p>
<p>Le 11 avril 1871, Engels déclare : « Tant que le Comité Central de la Garde nationale a dominé la situation, les choses se sont bien passées ; mais après les élections, il y eut plus de bavardages que d'actions. Il eût fallu foncer sur Versailles, lorsque celle-ci était faible. Or cette occasion a été manquée, et il semble maintenant que les Versaillais prennent le dessus et repoussent les Parisiens. Le peuple ne tolérerait pas longtemps qu'on le conduise à la défaite. »</p>
<p>Le 12 avril 1871, Karl Marx écrit : « S'ils succombent, la faute en sera uniquement à leur « magnanimité ». Il eût fallu marcher aussitôt sur Versailles, après que Vinoy d'abord, les éléments réactionnaires de la Garde nationale parisienne ensuite, eurent eux-mêmes laissé le champ libre. On laissa passer le moment propice par scrupule de conscience : on ne voulait pas déclencher la guerre civile, comme si le méchant avorton de Thiers ne l'avait pas déjà déclenchée lorsqu'il tenta de désarmer Paris ! Deuxième faute : le Comité Central abandonna trop tôt le pouvoir en cédant la place à la Commune. Encore par un excessif scrupule d' « honneur ». »</p>
<p>Le 12 juin 1871, Marx écrit : « Quant à la Commune, que n'a-t-elle écouté mes avertissements ! J'ai conseillé à ses membres de fortifier le côté nord des hauteurs de Montmartre, (le côté prussien), alors qu'il en était encore temps. Je leur ai dit à l'avance qu'ils risquaient autrement d'être pris dans une souricière. En outre, je les ai mis en garde contre Pyat, Grousset et Vésinier. Enfin, je leur ai demandé d'envoyer aussitôt à Londres les papiers compromettants pour les membres de la Défense nationale pour pouvoir grâce à ce moyen tenir quelque peu en échec la férocité des ennemis de la Commune. Bref, tout cela eût pu faire échouer en partie le plan des Versaillais. »</p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/marx/works/00/commune/kmfecom05.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/marx/works/00/commune/kmfecom05.htm</a></p>
<p>Le 22 février 1881, Marx écrit : « abstraction faite de ce qu'il s'agissait d'un simple soulèvement d'une ville dans des conditions exceptionnelles, la majorité de la Commune n'était pas socialiste, et ne pouvait pas l'être. Avec une faible dose de bon sens, elle aurait pu néanmoins obtenir avec Versailles un compromis utile à toute la masse du peuple, seule chose qu'il était possible d'atteindre à ce moment-là. En mettant simplement la main sur la Banque de France, elle aurait pu effrayer les Versaillais et mettre fin à leurs fanfaronnades. »</p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/marx/works/00/commune/kmfecom12.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/marx/works/00/commune/kmfecom12.htm</a></p>
<p>Voici la critique d'Engels des dirigeants communards en 1891 :</p>
<p>« Si, aujourd'hui, vingt ans après, nous jetons un regard en arrière sur l'activité et la signification historique de la Commune de Paris de 1871, il apparaît qu'il y a quelques additions à faire à la peinture qu'en a donnée La Guerre civile en France.</p>
<p>Les membres de la Commune se répartissaient en une majorité de blanquistes, qui avait déjà dominé dans le Comité central de la garde nationale et une minorité : les membres de l'Association internationale des travailleurs, se composant pour la plupart de socialistes proudhoniens. Dans l'ensemble, les blanquistes n'étaient alors socialistes que par instinct révolutionnaire, prolétarien ; seul un petit nombre d'entre eux était parvenu, grâce à Vaillant, qui connaissait le socialisme scientifique allemand, à une plus grande clarté de principes. Ainsi s'explique que, sur le plan économique, bien des choses aient été négligées, que, selon notre conception d'aujourd'hui, la Commune aurait dû faire. Le plus difficile à saisir est certainement le saint respect avec lequel on s'arrêta devant les portes de la Banque de France. Ce fut d'ailleurs une lourde faute politique. La Banque aux mains de la Commune, cela valait mieux que dix mille otages. Cela signifiait toute la bourgeoisie française faisant pression sur le gouvernement de Versailles pour conclure la paix avec la Commune. Mais le plus merveilleux encore, c'est la quantité de choses justes qui furent tout de même faites par cette Commune composée de blanquistes et de proudhoniens. Il va sans dire que la responsabilité des décrets économiques de la Commune, de leurs côtés glorieux ou peu glorieux, incombe en première ligne aux proudhoniens, comme incombe aux blanquistes celle de ses actes et de ses carences politiques. Et dans les deux cas l'ironie de l'histoire a voulu, - comme toujours quand des doctrinaires arrivent au pouvoir, - que les uns comme les autres fissent le contraire de ce que leur prescrivait leur doctrine d'école.</p>
<p>Proudhon, le socialiste de la petite paysannerie et de l'artisanat, haïssait positivement l'association. Il disait d'elle qu'elle comportait plus d'inconvénients que d'avantages, qu'elle était stérile par nature, voire nuisible, parce que mettant entrave à la liberté du travailleur ; dogme pur et simple, improductif et encombrant, contredisant tout autant la liberté du travailleur que l'économie de travail, ses désavantages croissaient plus vite que ses avantages ; en face d'elle, la concurrence, la division du travail, la propriété privée restaient, selon lui, des forces économiques. Ce n'est que pour les cas d'exception - comme Proudhon les appelle - de la grande industrie et des grandes entreprises, par exemple les chemins de fer, que l'association des travailleurs ne pas déplacée (voir Idée générale de la révolution, 3e étude).</p>
<p>En 1871, même à Paris, ce centre de l'artisanat d'art, la grande industrie avait tellement cessé d'être une exception que le décret de loin le plus important de la Commune instituait une organisation de la grande industrie et même de la manufacture, qui devait non seulement reposer sur l'association des travailleurs dans chaque fabrique, mais aussi réunir toutes ces associations dans une grande fédération ; bref, une organisation qui, comme Marx le dit très justement dans La Guerre civile, devait aboutir finalement au communisme, c'est-à-dire à l'exact opposé de la doctrine de Proudhon. Et c'est aussi pourquoi la Commune fut le tombeau de l'école proudhonienne du socialisme. Cette école a aujourd'hui disparu des milieux ouvriers français ; c'est maintenant la théorie de Marx qui y règne sans conteste, chez les possibilistes pas moins que chez les « marxistes ». Ce n'est que dans la bourgeoisie « radicale » qu'on trouve encore des proudhoniens.</p>
<p>Les choses n'allèrent pas mieux pour les blanquistes. Élevés à l'école de la conspiration, liés par la stricte discipline qui lui est propre, ils partaient de cette idée qu'un nombre relativement petit d'hommes résolus et bien organisés était capable, le moment venu, non seulement de s'emparer du pouvoir, mais aussi, en déployant une grande énergie et de l'audace, de s'y maintenir assez longtemps pour réussir à entraîner la masse du peuple dans la révolution et à la rassembler autour de la petite troupe directrice. Pour cela, il fallait avant toute autre chose la plus stricte centralisation dictatoriale de tout le pouvoir entre les mains du nouveau gouvernement révolutionnaire. Et que fit la Commune qui, en majorité, se composait précisément de blanquistes ? Dans toutes ses proclamations aux Français de la province, elle les conviait à une libre fédération de toutes les communes françaises avec Paris, à une organisation nationale qui, pour la première fois, devait être effectivement créée par la nation elle-même. Quant à la force répressive du gouvernement naguère centralisé : l'armée, la police politique, la bureaucratie, créée par Napoléon en 1798, reprise depuis avec reconnaissance par chaque nouveau gouvernement et utilisée par lui contre ses adversaires, c'est justement cette force qui, selon les blanquistes, devait partout être renversée, comme elle l'avait déjà été à Paris. »</p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/engels/works/1891/03/fe18910318.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/engels/works/1891/03/fe18910318.htm</a></p>
<p>Oui, Marx et Engels ne craignaient pas de critiquer la Commune de Paris de 1871 tout en restant les premiers partisans des avancées révolutionnaires de celle-ci et en s'en faisant les défenseurs dans le monde entier. La bourgeoisie mondial reconnaissait ce travail en menant des « procès contre les communistes » partout où des militants diffusaient le travail de Marx sur la Commune, « La guerre civile en France ».</p>
<h2 class="spip">Et dans la période actuelle…</h2>
<p>Critique des partis de gauche et d'extrême gauche</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5467" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5467</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7133" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7133</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?breve730" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?breve730</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6254" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6254</a></p>
<p>Critique des syndicats</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?breve246" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?breve246</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5614" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5614</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7240" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7240</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7183" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7183</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?breve110" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?breve110</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4956" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4956</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6980" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6980</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7058" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7058</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?breve246" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?breve246</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6751" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6751</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?breve164" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?breve164</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4956" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4956</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6980" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6980</a></p>
<p>Critique des grèves</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article1591" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article1591</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4497" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4497</a></p>
<p>Critique des révolutions</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article1844" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article1844</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5274" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5274</a></p>
<p>Et critique des extrêmes gauches opportunistes :</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7566" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7566</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/marx/works/1844/09/kmfe18440900.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/marx/works/1844/09/kmfe18440900.htm</a></p>
<p><a href="https://www.wsws.org/fr/articles/2004/05/intr-m04.html" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.wsws.org/fr/articles/2004/05/intr-m04.html</a></p>
<p><a href="https://www.wsws.org/francais/News/2004/mai04/150504_Schwarz_LO_LCR.shtml" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.wsws.org/francais/News/2004/mai04/150504_Schwarz_LO_LCR.shtml</a></p>
<p><a href="https://www.wsws.org/francais/News/2004/juin04/260504_Schwarz6prn.shtml" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.wsws.org/francais/News/2004/juin04/260504_Schwarz6prn.shtml</a></p>
<p><a href="https://www.wsws.org/francais/News/2004/juin04/040604_Schwarz7prn.shtml" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.wsws.org/francais/News/2004/juin04/040604_Schwarz7prn.shtml</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6181" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article6181</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article2248" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article2248</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5467" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5467</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7143" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7143</a></p></div>
La politique dite de « Front populaire » en France
http://matierevolution.org/spip.php?article8874
http://matierevolution.org/spip.php?article88742024-06-30T22:04:00Ztext/htmlfrRobert ParisFrance1936
<p>La politique dite de « Front populaire » en France <br class='autobr' />
Origine et « théorie » des fronts populaires <br class='autobr' />
Brusque tournant <br class='autobr' />
Le 9 octobre 1934, se tenait salle Bullier à Paris un meeting du P.C.F. Thorez, secrétaire général, lançait le premier appel à la constitution d'un « front populaire du travail, de la liberté et de la paix ». Il s'agissait, selon Thorez et la direction du P.C.F., d'élargir l'unité d'action réalisée entre le P.S. et le P.C.F. aux « classes moyennes ». Le même jour, au comité (…)</p>
-
<a href="http://matierevolution.org/spip.php?rubrique78" rel="directory">1-3 Le réformisme d'aujourd'hui, du syndicalisme à l'altermondialisme et au démocratisme</a>
/
<a href="http://matierevolution.org/spip.php?mot42" rel="tag">France</a>,
<a href="http://matierevolution.org/spip.php?mot43" rel="tag">1936</a>
<div class='rss_texte'><h2 class="spip">La politique dite de « Front populaire » en France</h2>
<p>Origine et « théorie » des fronts populaires</p>
<p>Brusque tournant</p>
<p>Le 9 octobre 1934, se tenait salle Bullier à Paris un meeting du P.C.F. Thorez, secrétaire général, lançait le premier appel à la constitution d'un « front populaire du travail, de la liberté et de la paix ». Il s'agissait, selon Thorez et la direction du P.C.F., d'élargir l'unité d'action réalisée entre le P.S. et le P.C.F. aux « classes moyennes ». Le même jour, au comité de coordination du P.S. et du P.C.F., des représentants du P.C.F. proposaient l'élaboration d'un programme susceptible de servir de base à la constitution de ce front populaire. Toujours selon les dirigeants du P.C.F., le parti radical était la représentation politique des classes moyennes. Le 24 octobre, nouveau discours de Thorez à Nantes, où allait se tenir le congrès du parti radical. Il s'adressait « aux groupements radicaux hostiles à la réaction », proposant un programme qui comprenait jusqu'à la défense de la Constitution de la III° République. La direction du P.C.F. s'emparait du manifeste lancé fin mars 1934 par le « Comité de vigilance des intellectuels antifascistes », mais en lui donnant un contenu politique qui dépassait considérablement cet appel. Le nouveau cours politique, qui depuis quarante ans est constamment repris par les partis communistes, avait trouvé sa formule : front populaire, rassemblement populaire, union populaire, unité populaire...</p>
<p>Déclaration et orientation étonnantes, au moins en apparence, si on les compare à ce que le même Maurice Thorez écrivait encore quelques mois avant : les mouvements de février « ont permis à ces mêmes prolétaires de juger et de condamner le parti socialiste dans son rôle de principal soutien social de la bourgeoisie, dans sa pratique d'auxiliaire du fascisme » (l'Humanité du 20 mars 1934).</p>
<p>Non moins net était l'appel de l'Association républicaine des anciens combattants (A.R.A.C.) publié le 6 février 1934 par L'Humanité sous le titre « Manifestez... » : « Tous à 20 heures au rond-point des Champs-Elysées [ ... ]. A la fois contre les bandes fascistes, contre le gouvernement et contre la social-démocratie. »</p>
<p>Naissance de la « théorie » du « Social-fascisme »</p>
<p>C'était le dernier écho de la « théorie » du « social-fascisme ».</p>
<p>Nous allons revenir l'origine de cette « théorie » du « social-fascisme » et suivre ses développements. Quelques lecteurs pourraient s'étonner : formellement, en effet, les « théories » du « social-fascisme » et des « fronts populaires » sont radicalement opposées. En réalité, ainsi que nous allons le voir, l'une (celle des « fronts populaires ») est la conséquence de l'autre (celle du « social-fascisme »). Elles sont les deux faces d'une même médaille. Elles résultent d'une opposition grandissante de ceux qui les ont élaborées, en l'occurrence la bureaucratie du Kremlin et des P.C. qui font partie de son appareil international, aux intérêts du prolétariat et de la révolution. Cette continuité de contenu doit être mise en évidence, pour bien appréhender les origines et la « théorie » des « fronts populaires ».</p>
<p>L'Internationale communiste a commencé à élaborer la « théorie » du « social-fascisme » en fonction du cours de, la lutte des classes en Allemagne. La raison en est qu'au lendemain de la Première Guerre mondiale en Allemagne se sont concentrés tous les problèmes de la révolution prolétarienne et conjointement de la contre-révolution, que les rapports politiques à l'intérieur du mouvement ouvrier y ont atteint une sorte de pureté classique : un parti communiste qui était le plus puissant, après celui de l'U.R.S.S., de l'Internationale communiste ; un parti social-démocrate (S.P.D.) qui était encore beaucoup plus puissant que le parti communiste allemand (P.C.A.), et derrière lequel se regroupait la grande majorité de la classe ouvrière ; une centrale syndicale regroupant en son sein et derrière elle la quasi-totalité du prolétariat allemand.</p>
<p>Dès janvier 1924, le présidium de l'Internationale communiste affirmait : « Les couches dirigeantes de la social-démocratie ne sont, au moment actuel, qu'une fraction du fascisme allemand sous le masque du socialisme. Entre Ebert, Secks, Ludendorff, il y a certes des nuances. Mais elles ne doivent pas faire oublier aux communistes que la tâche principale est d'amener la classe ouvrière à une conscience claire de ce qui est essentiel, à savoir que dans la lutte entre le capital et le travail, les leaders du S.P.D. sont liés à la mort aux généraux blancs... Plus dangereux encore que les leaders sociaux-démocrates de droite sont ceux de la gauche du S.P.D. »</p>
<p>A la fin de l'année 1923 et au début de l'année 1924, un chapitre capital de la lutte, des classes, de l'histoire de l'U.R.S.S., du parti bolchevique et de l'Internationale communiste se fermait. En janvier 1923, Poincaré avait fait occuper la Ruhr par les troupes françaises. Il voulait imposer le paiement des fantastiques réparations infligées à l'Allemagne par le traité de Versailles. L'économie allemande délabrée, privée de ses marchés, était incapable de supporter ce fardeau. L'inflation déjà se développait. Le gouvernement Cuno décréta la résistance passive. La crise économique, sociale, politique, disloquait la société allemande. L'inflation n'avait plus de limites. Pour 1 mark en 1914, il fallait 1,4 mark-papier en 1918, 2,1 en 1919, 14,4 en 1920 le jour de rentrée des troupes françaises dans la Ruhr, 2 500 au milieu d'août 1923, 1 million le 4 octobre, 130 millions en novembre, 600 milliards le jour de la mise en circulation de la nouvelle monnaie... Evidemment, tous les rapports économiques étaient dissous. La petite bourgeoisie était totalement ruinée. C'était la famine pour des millions de travailleurs. Toutes les couches sociales se décomposaient. Seul le capital financier était gagnant.</p>
<p>Les masses s'orientaient résolument à gauche. En cette situation qui semblait désespérée, sans issue, par millions et par millions les prolétaires se tournaient vers le P.C.A., tandis que les ouvriers sociaux-démocrates se radicalisaient et que la dissolution même des rapports économiques rendait impuissant l'appareil de la centrale syndicale allemande.</p>
<p>Une crise révolutionnaire s'ouvrait.</p>
<p>L'avenir de la révolution russe, du parti bolchevique, de l'Internationale communiste, se jouait en Allemagne. Déjà, l'isolement de l'U.R.S.S., l'épuisement du prolétariat, la fatigue et l'usure du parti bolchevique après trois ans de guerre impérialiste et quatre ans de guerre civile, avaient de redoutables conséquences : la bureaucratie s'installait dans tous les rouages de l'Etat et du parti. Elle en prenait le contrôle, devenait omniprésente. Dès 1922, Lénine s'inquiétait de la marée montante de cette couche. En alliance avec Trotsky, il décidait de préparer et d'engager la lutte au XlI° Congrès en avril 1923. Malheureusement, la maladie qui devait remporter le frappait pour la deuxième fois, l'obligeant à cesser toute activité. Trotsky différait la bataille à l'intérieur du parti bolchevique. La crise révolutionnaire allemande revivifiait le parti bolchevique. Elle laissait espérer la fin de l'isolement de l'U.R.S.S. et la concrétisation de la perspective de la révolution victorieuse en Europe, et par suite dans le monde. Tous les dirigeants du parti bolchevique et de l'I.C. considéraient alors que la révolution russe était une composante de la révolution mondiale.</p>
<p>Mais la direction du parti communiste allemand fut incapable d'utiliser la crise révolutionnaire. Elle ne comprit pas le tournant de la situation quand il se produisit. Lorsqu'elle rajusta sa politique, après que le comité exécutif de l'I.C. eut pris position, des mois précieux avaient été perdus. Elle mit à l'ordre du jour la préparation de l'insurrection pour le mois d'octobre 1923, mais sans conviction et en hésitant. Finalement, elle décommanda l'action révolutionnaire. Par suite d'erreurs de transmission, seul le prolétariat de Hambourg engagea la lutte armée. Pendant plusieurs jours des combats de rue se déroulèrent avant que les communistes de Hambourg ne soient écrasés. C'était la défaite et la confusion. Le P.C.A. était interdit pendant plusieurs mois (novembre 1923-mars 1924).</p>
<p>Cette défaite a eu des conséquences catastrophiques pour l'U.R.S.S., le parti bolchevique et l'Internationale communiste. La démoralisation s'emparait du parti et de l'I.C. L'isolement de l'U.R.S.S. était renforcé, sans espoir qu'il soit brisé avant de longues années. Le 21 janvier 1924, Lénine mourait. Les conditions politiques de la victoire de la bureaucratie montante étaient réunies. Trotsky engageait un combat devenu inéluctable. En décembre 1923, il publiait Cours nouveau et en octobre 1924 Leçons d'Octobre, qui analysent les erreurs de la direction du P.C.A. - Brandler, Thaelmann et d'autres mais aussi celles des dirigeants d'alors du bureau politique du parti bolchevique et de l'Internationale communiste : Staline, Zinoviev, Kamenev (la « troïka »).</p>
<p>Dès janvier 1924, Staline, Zinoviev, Kamenev, tentaient de justifier leur politique et de répondre à Trotsky. La responsabilité des fautes et des erreurs du P.C.A. était reportée entièrement sur les épaules de Brandler et de son équipe. Selon la direction de l'I.C., en Allemagne, la crise révolutionnaire n'en était encore qu'à ses débuts. Elle allait s'approfondir. En relation avec cette appréciation, la « théorie » du « social-fascisme » était pour la première fois formulée. Il s'agissait de justifier l'« optimisme » révolutionnaire, couverture d'une politique capitularde et extérieure aux intérêts du prolétariat. Quelques mois plus tard, Staline formulait sa non moins fameuse « théorie » de la « construction du socialisme dans un seul pays ». La bureaucratie naissante se dotait empiriquement de « justifications théoriques » et mettait l'I.C. au pas.</p>
<p>La « bolchevisation » était imposée aux différents P.C. Au nom de la « bolchevisation », les dirigeants du Kremlin construisaient à l'intérieur de chaque P.C. un appareil à leur dévotion. Brandler était éliminé de la direction du P.C.A.</p>
<p>Un bloc constitué du centre et de la gauche en prenait la direction. Un texte du courant centriste du P.C.A. apportait une contribution à la nouvelle ligne, Il affirmait : « La démocratie bourgeoise a été abandonnée par ses propres partisans. C'est ainsi que le S.P.D. est passé ouvertement du côté du fascisme... Le S.P.D. dans sa totalité s'est placé du côté de la dictature de la bourgeoisie. La social-démocratie dans sa totalité s'est ainsi démarquée si nettement qu'une collaboration même provisoire avec les leaders et les instances sociales-démocrates est exclue. »</p>
<p>Cette orientation répondait au gauchisme latent à l'intérieur du P.C.A. et elle y avait de profonds échos. En effet, depuis les groupes spartakistes, le « gauchisme » a été une maladie récurrente du mouvement communiste en Allemagne. Cependant, la direction de l'I.C. jouait de cette tendance pour imposer son contrôle total sur le P.C.A. Peu de temps s'écoulait avant que l'I.C. prenne un nouveau tournant, et que le P.C.A. suive.</p>
<p>La période de « stabilisation »</p>
<p>Quelques mois plus tard, une fois encore, la direction de l'I.C. modifiait son appréciation de la période : fini l'approfondissement de la crise révolutionnaire, une période de longue durée de stabilisation mondiale du capitalisme s'ouvrait. En conséquence, la tactique de l'I.C. et des P.C. devait être bouleversée. Cette nouvelle appréciation du moment se fondait sur une base réelle. La crise révolutionnaire de 1923 en Allemagne avortée, la dette publique épongée et l'endettement des grandes sociétés capitalistes liquidé par la faillite monétaire qui ruinait des millions d'épargnants, le paiement des réparations reporté, une nouvelle monnaie, le retenmark, était mise en circulation. D'un autre côté, le putsch de Ludendorff appuyé par Hitler les 8 et 9 novembre 1923 échouait lamentablement. Une certaine stabilisation politique se produisait en Allemagne. Le rôle de l'impérialisme américain s'affirmait. Il mettait au point le plan Dawes qui injectait d'importants crédits en Allemagne et qui devait garantir le paiement des réparations. Un compromis était imposé à l'Allemagne et à la France : l'Allemagne avait repris en partie ses livraisons en nature à la France et à l'Angleterre dès août 1923. Le pacte de Locarno garantissait les frontières françaises et belges. L'homme malade de l'Europe d'alors, l'Allemagne, semblait retrouver une certaine stabilité et la République de Weimar se renforçait. Aux élections présidentielles du 29 mars 1925, le social-démocrate Braun obtenait 8 millions de voix. En revanche, aux élections au Reichstag le P.C.A. ne recueillait plus que 1 872 000 voix, alors que le 4 mai 1924 il avait obtenu 3 693 000 voix. Partout en Europe, l'influence des partis sociaux-démocrates et des dirigeants réformistes des syndicats se raffermissait. En France, par exemple.</p>
<p>La détente internationale s'affirmait : le 8 septembre 1926, l'Allemagne entrait à la S.D.N. En avril 1926, le gouvernement français invitait Stresemann à signer le pacte Briand-Kellogg qui mettait « la guerre hors la loi ». En septembre 1929, les troupes françaises évacuaient la Rhénanie.</p>
<p>Un boom économique mondial se développait et le redémarrage de l'économie allemande semblait impressionnant. Pendant l'inflation galopante, la production était tombée à 55 % de celle de 1913, en 1927 elle atteignait 122 %. Les chômeurs n'étaient plus que 650 000 à l'été 1928. Le pouvoir d'achat des travailleurs s'améliorait.</p>
<p>Le comité exécutif élargi de l'I.C. de mars 1925 rectifia officiellement l'appréciation de la situation internationale. Zinoviev était encore dirigeant du Komintern. En juillet 1925, il écrivait au X° Congrès du P.C.A. une lettre où on lisait : « Nous avions entièrement raison quand nous caractérisions la social-démocratie en général et l'allemande en particulier de troisième parti de la bourgeoisie, d'aile du fascisme moderne. » D'où il tirait l'étonnante, au moins à première vue, conclusion suivante : « Le X° Congrès du P.C.A. doit reconnaître " ouvertement " que le parti avait commis une faute en refusant de suivre le conseil que le C.E. de l'Internationale nationale communiste lui avait donné après le premier tour de scrutin de s'adresser à la social-démocratie pour lui proposer sous certaines conditions de retirer la candidature communiste en faveur de la candidature sociale-démocrate. »</p>
<p>Rappelons qu'au deuxième tour, le S.P.D. s'était désisté pour Marx, candidat du centre, mais que c'était Hindenburg qui avait été élu. Le P.C.A. maintenait son candidat qui recueillait un peu plus de voix qu'au premier tour.</p>
<p>Bien que la nouvelle direction du P.C.A. ait épousé les virages de l'I.C., peu après le X° Congrès, Ruth Fischer et Maslow étaient écartés de la direction, et plus tard exclus du P.C.A. Le règne de Thaelmann commençait. L'éviction des « gauchistes » précédait de peu l'éviction par Staline de Zinoviev de la direction de l'I.C. à la suite de la rupture de la troïka. Boukharine devenait président de l'I.C. et succédait en octobre 1926 à Zinoviev. Le cours droitier de l'I.C. s'accentuait. Il allait durer jusqu'au VI° Congrès de l'I.C., en juillet 1928.</p>
<p>Un pas vers la politique des fronts populaires</p>
<p>La nouvelle analyse de la période ainsi que la ligne politique suivie par l'I.C. et imposée aux P.C. n'étaient pas moins erronées que l'analyse et la ligne politique précédentes. La « stabilisation » était fondée sur le renouvellement des moyens de production, sur une politique de crédit et de prêts, la vocation de banquier du monde de l'impérialisme américain s'affirmait. Le marché mondial et la division internationale du travail restaient précaires. Les dettes des pays d'Europe aux U.S.A. croissaient. Une fois encore, l'Allemagne présentait un tableau saisissant de cette situation. Le plan Dawes aménageait le paiement des réparations imposées à l'Allemagne. Un emprunt souscrit par les banques américaines permettait au gouvernement allemand de payer une première tranche de 800 millions de mark-or.</p>
<p>Le reste des annuités devait être couvert par prélèvement sur les recettes des chemins de fer et sur les impôts. Entre septembre 1924 et août 1929, l'Allemagne paya ainsi 8 970 millions de mark-or. Mais, en 1927, on estimait la dette allemande à 120 milliards de mark-or.</p>
<p>Compte tenu du paiement des intérêts fixés à 5 %, jamais l'Allemagne ne s'acquitterait de ses dettes. Au cours d'une intervention à la Chambre des communes le 24 mars 1926, Churchill, alors chancelier de l'Echiquier, démontrait qu'il existait « une situation extraordinaire... La pression exercée [par les U.S.A.] pour le paiement de la dette [des pays victorieux contractée aux U.S.A. pendant et après la guerre] enlèverait les réparations aux pays d'Europe dévastés et passerait en flots ininterrompus au travers de l'Atlantique à cette grande république riche et prospère ».</p>
<p>Ces quelques indications démontrent suffisamment la fragilité et le caractère artificiel de cette période de boom économique. En outre, il n'empêchait pas que la lutte des classes dans le monde connaisse de nouveaux et puissants développements. En Chine, au cours des années 1924, 1925, 1926, 1927, se déroulait la Deuxième Révolution chinoise. En Angleterre, 1926 devait être l'année de la grève générale (4-12 mai) qui ébranlait la vieille puissance impérialiste. La politique suivie par l'Internationale communiste, tant en Chine qu'en Angleterre, était profondément opportuniste.</p>
<p>Les syndicats de l'U.R.S.S. et la direction des Trade-Unions anglais (T.U.C.) avaient conclu un accord et formé un comité pour la réunification syndicale et la défense de l'U.R.S.S. En 1926, les mineurs britanniques se mettaient en grève pour imposer la nationalisation des mines. L'épreuve de force entre les mineurs et le gouvernement mobilisa la classe ouvrière et posa le problème de la grève générale. La direction des T.U.C. manœuvra pour tenter d'éviter la grève générale. Contrainte de donner l'ordre de grève générale, elle le rapporta au bout de huit jours, laissant les mineurs isolés poursuivre leur grève qui se termina par une défaite. L'I.C. soutint entièrement la direction des T.U.C.</p>
<p>Naturellement, le P.C. anglais emboîta le pas à l'I.C. Ce sont les dirigeants des T.U.C. qui rompirent le comité anglo-russe sous prétexte qu'il s'immisçait dans les problèmes de la centrale syndicale anglaise. Le comité avait servi de couverture aux dirigeants opportunistes.</p>
<p>En Chine, l'I.C. pratiqua la politique dite du « bloc des quatre classes » : la bourgeoisie nationale, la petite bourgeoisie, la paysannerie, la classe ouvrière. La révolution était caractérisée comme nationale et anti-impérialiste.</p>
<p>Au début de 1927, la résolution du Vil° Plénum de l'I.C. déclarait : « Le gouvernement de Canton, en dépit de son caractère démocratique-bourgeois, contient essentiellement et objectivement l'embryon d'une dictature révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie, et de la petite bourgeoisie urbaine. Le mouvement démocratico-petit-bourgeois de Chine devient révolutionnaire parce qu'il est un mouvement anti-impérialiste. Le gouvernement de Canton est un état révolutionnaire avant tout à cause de son caractère anti-impérialiste. Etant donc avant tout anti-impérialistes, la révolution chinoise et le gouvernement qui en est issu doivent déraciner l'impérialisme en Chine. »</p>
<p>Le gouvernement de Canton était le gouvernement de Tchang Kaï-chek qui déjà, le 20 mars 1926, s'était livré à un coup de force en arrêtant de nombreux communistes et en chassant la gauche de la direction du Kuomintang. Ce qui n'empêchait pas l'I.C. de qualifier ce parti de la bourgeoisie de « parlement révolutionnaire ».</p>
<p>En mars 1927, l'« Etat révolutionnaire » laissait massacrer à Changhai les travailleurs par les troupes des seigneurs de la guerre. Etant entré à la tête de son armée à l'intérieur de la ville, Tchang achevait le massacre le 12 avril 1927.</p>
<p>L'I.C. se rabattait alors sur le « Kuomintang de gauche » qui avait formé à Hankheou un gouvernement auquel participaient les communistes. Le 15 juillet, le « Kuomintang de gauche » massacrait à son tour les communistes.</p>
<p>Alors, l'I.C. tournait à 180 degrés, elle décidait que la bourgeoisie avait « trahi ». Elle lançait le mot d'ordre de la constitution de soviets. Un « soviet » artificiellement constitué appelait le 10 décembre les travailleurs de Canton à l'insurrection. Le 13, l'insurrection était terminée, noyée dans le sang.</p>
<p>La politique de l'I.C. était évidemment reliée à la politique intérieure de Staline-Boukharine qui, de 1924 à 1928, rejetaient les plans d'industrialisation de l'Opposition de gauche. Ils prétendaient « aller au socialisme au pas de tortue » et « intégrer le koulak au socialisme » : « Le paysan n'a que faire d'un gramophone », affirmait Staline. La lutte contre l'Opposition de gauche battait son plein, et la « théorie » de la « construction du socialisme dans un seul pays » prenait son essor.</p>
<p>La politique concrétisée par le soutien des dirigeants des T.U.C. et l'alliance avec Tchang Kaï-Check montre que l'I.C. se transformait déjà en instrument que le Kremlin maniait en fonction de la recherche d'appuis diplomatiques, d'alliances avec les dirigeants opportunistes et bourgeois. La politique dite du « bloc des quatre classes », politique d'union nationale, contenait déjà les éléments de celle du front populaire.</p>
<p>Certes, en Chine, se posaient des problèmes sociaux et politiques spécifiques, ceux de l'indépendance et de l'unité nationale, de l'expropriation de l'impérialisme, de la réforme agraire, de la liquidation de l'héritage féodal, communs aux pays arriérés et soumis à l'impérialisme. Mais la « théorie » du bloc des quatre classes aliénait l'indépendance de classe du prolétariat, le soumettant aux intérêts et à la direction de la bourgeoisie dite nationale. L'essence de cette théorie devait se retrouver dans la « théorie » des fronts populaires : l'heure reste celle de la bourgeoisie, le prolétariat soutient l'aile réputée démocratique et nationale. L'alliance est celle du cavalier et de sa monture. La bourgeoisie « démocratique et nationale » chevauche le prolétariat, C'est déjà, encore inachevée, la politique qui immole la révolution prolétarienne au profit de l'alliance avec la bourgeoisie. C'est déjà un barrage érigé contre la révolution prolétarienne montante et menaçante.</p>
<p>Le « social-fascisme »</p>
<p>Au IX° Plénum de l'Internationale communiste, en février 1928, la théorie de la troisième période est pour la première fois avancée. C'est Boukharine qui présente le rapport, mais il n'est pas de son inspiration. En quoi consiste la « troisième période » ? La première période s'étendait de 1918 à 1923. Elle avait été celle d'une crise révolutionnaire aiguë. La deuxième période allait de 1923 à 1928. Elle avait été celle de la stabilisation du capitalisme et de la reconstruction des bases de l'économie de l'U.R.S.S. La troisième période était celle de la crise générale du capitalisme et de crises révolutionnaires sans précédent se succédant à un rythme rapide. En ce début d'année 1928, la réalité ne correspondait en rien à cette analyse. Le boom économique atteignait son maximum. Les dures défaites en Angleterre et en Chine pesaient sur le prolétariat mondial. Les P.C. dans le monde entier étaient en perte de vitesse. En revanche, la social-démocratie se renforçait. Le 20 mai 1928, aux élections pour le Reichstag elle remportait un succès et Hermann Müller formait un gouvernement de « grande coalition » qui s'étendait jusqu'aux catholiques et qui devait durer jusqu'en mars 1930.</p>
<p>Mais une fois encore, au sein de l'I.C. de plus en plus dominée par Staline et son appareil, la « théorie » et les analyses ne sont que des couvertures destinées à justifier la politique pratique et les zigzags.</p>
<p>La nécessité se fait sentir de couvrir les échecs et les défaites de l'Internationale communiste et de faire taire toute critique. De 1924 à 1928, la lutte a été menée contre l'Opposition de gauche en U.R.S.S. et au sein de l'I.C. Mais échecs et défaites se multiplient. Une fois encore, le nouveau cours de l'I.C. est étroitement dépendant de la situation en U.R.S.S. Au cours de l'hiver 1927-1928, c'est la crise du blé : les koulaks stockent le blé, la famine réapparaît. L'industrie est incapable de fournir la campagne en produits manufacturés, en instruments agricoles. Dans ces conditions, au lieu de « s'intégrer au socialisme », ainsi que le prévoyait Boukharine, la couche des paysans riches qui s'est formée et qui contrôle la production agricole garde son blé. A la ville, le « nepman » règne. Il est l'alter ego du koulak et contrôle une importante partie de la production et du commerce. L'économie de l'U.R.S.S. est en péril. Non sans hésitations, Staline s'engage dans un cours ultra-gauche, qui va s'affirmer en 1929. Ce sera : la collectivisation forcée, le plan quinquennal qui doit permettre de « rattraper et dépasser l'industrialisation des pays capitalistes dans les plus courts délais », et enfin « le plan quinquennal réalisé en quatre ans ». On est loin de la « réalisation du socialisme au pas de tortue ». La « théorie » et la pratique sont désormais : « feu sur le koulak et le nepman ». En réalité, des millions de paysans et d'ouvriers seront baptisés « koulaks », « nepman ».</p>
<p>Staline rejette sur la droite du parti bolchevique la responsabilité de la montée du koulak et du nepman, ainsi que celle des défaites des P.C. et de l'I.C. Après la gauche, la droite du parti bolchevique est écrasée.</p>
<p>Le Guépéou, la bureaucratie, commandent et se renforcent. Boukharine est écarté du bureau politique et de l'I.C., où Molotov le remplace. La caractérisation de la social-démocratie ainsi que social-fasciste est complémentaire à toute cette politique.</p>
<p>La social-démocratie étant caractérisée ainsi que l'« aile gauche du fascisme », il n'est plus question naturellement d'accords entre les dirigeants « social-fascistes » et ceux des P.C. : « le front unique doit se réaliser à la base ». En d'autres termes, les ouvriers sociaux-démocrates doivent se mettre sous la direction des P.C., sans quoi ce sont aussi des « social-fascistes ». Cet échafaudage reposait sur l'identification de la démocratie bourgeoise et du fascisme, car ce sont deux formes de domination de classe de la bourgeoisie. A quoi Léon Trotsky répondait :</p>
<p> « Le système parlementaire démocratique et le système fasciste s'appuient sur différentes combinaisons des classes opprimées et exploitées et ils se heurtent inévitablement et d'une façon aiguë l'un contre l'autre.</p>
<p> « La social-démocratie qui, aujourd'hui, est le représentant principal du régime parlementaire bourgeois, s'appuie sur les ouvriers. Le fascisme, lui, s'appuie sur la petite bourgeoisie. La social-démocratie ne peut avoir d'influence sans les organisations ouvrières de masse. Le fascisme, lui, ne peut pas consolider son pouvoir autrement qu'en détruisant les organisations ouvrières. L'arène principale de la social-démocratie est le Parlement. Le système fasciste est fondé sur la destruction du parlementarisme. Pour la bourgeoisie monopoliste, le régime parlementaire et le régime fasciste ne représentent que différents instruments de domination : elle recourt à l'un ou à l'autre selon les conditions historiques. Mais pour la social-démocratie, de même que pour le fascisme, le choix de l'un ou de l'autre instrument a une importance propre ; bien plus, c'est une question de vie ou de mort politique. »</p>
<p>Et encore : « Pendant de nombreuses décades, à l'intérieur de la démocratie bourgeoise, se servant d'elle et luttant contre elle, les ouvriers édifièrent leurs bases, leurs foyers de démocratie prolétarienne : syndicats, partis, clubs d'éducation, organisations sportives, coopératives, etc. Le prolétariat peut arriver au pouvoir non dans les cadres formels de la démocratie bourgeoise, mais seulement par la voie révolutionnaire, cela est démontré en même temps par la théorie et par l'expérience. Mais c'est précisément pour la voie révolutionnaire, que le prolétariat a besoin des bases d'appui de la démocratie ouvrière à l'intérieur de l'Etat bourgeois. C'est dans la création de telles bases que s'est exprimé le travail de la II° Internationale à l'époque où elle remplissait encore un travail historiquement progressif. Le fascisme a comme fonction essentielle et unique la destruction jusqu'à leur fondement de toutes les institutions de la démocratie prolétarienne. » Et Trotsky pose l'amère question : « Ce fait a-t-il une "importance de classe", oui ou non ? » (Et maintenant.)</p>
<p>Le « social-fascisme » en action</p>
<p>L'Allemagne des années 1930-1933 a été le tragique champ d'expérience de la « théorie » du « social-fascisme ». Conjuguée au crétinisme parlementaire de la social-démocratie, elle allait contribuer à la paralysie de la classe ouvrière et à la venue au pouvoir d'Hitler. En 1929, c'est la fin du boom économique. Le 24 octobre, la Bourse de New York s'effondre : la pyramide spéculative, de crédits, qui avait alimenté le boom, s'effondre. Pour l'Allemagne, c'est la catastrophe. L'essor économique a été financé par des emprunts à court et moyen terme auprès des banques américaines, et reconvertis par les banques allemandes en emprunts à long terme. Le retrait des capitaux américains entraîne la crise bancaire. Le 13 juillet 1931, la Darmstader und National Bank suspend ses paiements, la Dresdner Bank est en difficulté. Le 14 juillet, le gouverne. ment ordonne la fermeture des guichets et vient au secours des banques privées qu'il couvre avec les réserves de la Reichbank.</p>
<p>Le 7 juin 1929, le plan Young avait été signé. Bien qu'il réduisît la somme des réparations, les Alliés réclamaient encore 132 milliards de mark-or à l'Allemagne. Celle-ci s'engageait à payer pendant cinquante-neuf ans 2 050 millions chaque année. Seule une formidable ncroissance des exportations allemandes pouvait équilibrer les échanges. Or, le marché mondial se disloquait. La production industrielle allait baisser de 42 % entre début 1930 et début 1933. En septembre 1929, il y avait 1 320 000 chômeurs. En septembre 1930, 3 millions. En septembre 1931, 4 350 000 ; en septembre 1932, 5 102 000 ; au début 1933, plus de 6 millions. A ces chiffres, il faut ajouter 2 millions de chômeurs non inscrits. A nouveau, la petite bourgeoisie, la paysannerie, étaient ruinées. Au total, il y eut près de 12 millions de sans-travail.</p>
<p>Les salaires de ceux qui continuaient à travailler avaient baissé du tiers. Le déficit budgétaire s'élevait en 1932 à 6,6 milliards de mark. L'Allemagne dût suspendre unilatéralement le paiement des réparations, A nouveau, tous les rapports sociaux se décomposaient.</p>
<p>Au gouvernement que le social-démocrate Müller dirigeait, succédait en mars 1930 le gouvernement Brüning. Mis en minorité au Reichstag sur son plan de redresse-ment économique et financier, le gouvernement Brüning est maintenu au pouvoir par le président de la République Hindenburg au nom des pouvoirs d'urgence que lui accorde l'article 48 de la Constitution de Weimar. Le Reichstag ayant proclamé cet acte illégal, Hindenburg le dissout. Les élections de septembre marqueront la polarisation politique qui commençait : en 1928, les nazis n'obtenaient que 810 000 voix, en septembre 1930, ils obtenaient 6 409 000 voix ; le P.C.A. passa de 3 265 000 voix à 4 592 000.</p>
<p>Le S.P.D. reculait : de 9 millions, il descendait à 8,5 millions de voix, mais restait de loin le grand parti ouvrier et le plus grand parti d'Allemagne, d'autant que le gouvernement de Prusse, dirigé par Severing, restait aux mains du S.P.D.</p>
<p>Mais le score électoral n'enregistrait que faiblement l'alignement et les affrontements entre le parti nazi et les partis ouvriers dans le, pays. Financé par le capital financier, Hitler montait une formidable machine de guerre civile. De quelques milliers mal organisés en 1930, les S.A. passaient à 100 000 hommes en janvier 1931 et 300 000 un an plus tard, organisés militairement. De son côté, le S.P.D. organisait le « Front de fer », mais qui n'avait ni les moyens ni la discipline des nazis, et le P.C.A. Io « Front rouge ». Peu de jours se passaient sans combats qui ne fissent morts et blessés.</p>
<p>La politique du S.P.D. était fondée sur le respect de la Constitution de Weimar. Pendant un temps, il soutint même le gouvernement Brüning. Il comptait sur l'appareil d'Etat, la Reichswehr, la police, pour défendre la légalité. Aux élections présidentielles de 1932, il alla jusqu'à appeler à voter pour Hindenburg. L'un des bastions de la S.D. était le gouvernement de Prusse.</p>
<p>Face à cette politique, la « théorie » du « social-fascisme » et ses applications se déchaînaient. Thaelmann au moment de la formation du « Front de fer » tonnait : « La création du prétendu " Front de fer " social-démocrate [ ... ] est la tentative d'une plus grande activité fasciste. » Il écrivait : « Sans la victoire de notre lutte contre la social-démocratie, nous ne pourrons vaincre le fascisme. »</p>
<p>Le C.C. de mai 1931 déclarait dans une résolution : « Le fascisme ne représente nullement une contradiction de principe avec la démocratie, sous laquelle se réalise aussi la dictature du capital financier [ ... ] uniquement un changement dans les formes, une transition organique. » Et en février 1932 : « Démocratie et dictature fasciste sont non seulement deux formes qui cachent le même contenu [...] mais elles se rapprochent l'une de l'autre en ce qui concerne les méthodes extérieures et s'entrelacent. »</p>
<p>La pratique était au niveau de la « théorie ». Le gouvernement de Prusse, le plus important des Länder, était dirigé par le S.P.D. Au cours de l'été 1931, les nazis, les nationaux allemands, les Casques d'acier, introduisaient une demande de référendum du Landstag de Prusse. Le P.C.A. se joignit au référendum qu'il baptisa « référendum rouge ». 9,8 millions d'électeurs, soit 37 %, répondirent « oui » au référendum du 9 août 1931. Le Landstag et le gouvernement prussiens restèrent dirigés par le S.P.D. jusqu'au coup d'Etat du gouvernement von Papen de juillet 1932 qui déposa le gouvernement social-démocrate de Prusse. C'était une sanction significative de la politique légaliste du S.P.D. et de celle du « social-fascisme » du P.C.A. En 1932, le groupe communiste alla jusqu'à déposer au Landstag badois une demande de dissolution de l'organisation sociale-démocrate de combat, le « Front de fer ».</p>
<p>Le Nationalsozialist écrivait non sans une cynique ironie : « Mais ce qui est plus comique et grotesque que toutes les injures est [ ...] l'hommage tout à fait injustifié fait aux sociaux-démocrates désignés comme des fascistes. Présenter la masse petite-bourgeoise de la Ile Internationale, la bande juive, les ennemis mortels du fascisme italien, comme fascistes, il faut pour cela une gymnastique cérébrale peu ordinaire... Mais patience ! Communistes et socialistes, autrement dit marxistes, auront bientôt l'occasion d'apprendre ce que signifie le fascisme. »</p>
<p>Tout à fait légalement appelé par Hindenburg élu un an plus tôt président de la République avec l'appui des voix social-démocrates, Hitler accédait le 30 janvier 1933 au pouvoir.</p>
<p>Sans discrimination, il broyait les os au P.C.A. et au S.P.D., et détruisait le mouvement ouvrier organisé.</p>
<p>Naissance de la « théorie » des fronts populaires</p>
<p>Les derniers échos de la « théorie » du « social-fascisme » se faisaient encore entendre en France au début de l'année 1934. Mais ils allaient s'éteindre. La politique des « fronts populaires » leur succédait. Le VII° Congrès de l'I.C. se tenait en juillet 1935. Dimitrov, devenu à son tour président de l'I.C., allait officialiser et fourbir la nouvelle « théorie ». Au préalable, il rejetait sur le dos de la classe ouvrière allemande la responsabilité de la défaite :</p>
<p> « La victoire du fascisme était-elle inévitable en Allemagne ? Non. La classe ouvrière allemande pouvait la conjurer.</p>
<p> « Mais pour cela, elle aurait dû parvenir à réaliser le front unique prolétarien antifasciste, obliger les chefs de la social-démocratie à cesser leurs campagnes contre les communistes et accepter les propositions répétées du parti communiste sur l'unité d'action contre les fascistes.</p>
<p> « Lors de l'offensive du fascisme et de la liquidation dation graduelle des libertés démocratiques, elle n'aurait pas dû se contenter des résolutions verbales de la social-démocratie, mais répondre par une véritable lutte de masse qui eût entravé les plans fascistes...</p>
<p> « [ ... ] Elle aurait dû contraindre les leaders sociaux-démocrates placés à la tête du gouvernement de Prusse à prendre des mesures de défense contre le fascisme, à arrêter les chefs fascistes, à interdire leur presse, à confisquer leurs ressources matérielles et les ressources des capitalistes finançant le mouvement fasciste, à dissoudre les organisations fascistes, à leur enlever leurs armes, etc. »</p>
<p>Il est impossible d'être plus cynique.</p>
<p>Une fois cette « autocritique » faite sur le dos du prolétariat allemand écrasé sous la botte fasciste, Dimitrov s'appuyait sur l'exemple du P.C.F. pour illustrer la politique dite de « front populaire » : « La France est le pays où, comme on le sait, la classe ouvrière donne l'exemple à tout le prolétariat international de la façon dont il faut combattre le fascisme. Le parti communiste français donne à toutes les sections de l'Internationale l'exemple de la façon dont il faut réaliser la tactique du front unique ; les ouvriers socialistes donnent l'exemple de ce que les ouvriers sociaux-démocrates des autres pays capitalistes doivent faire aujourd'hui dans la lutte contre le fascisme. La démonstration antifasciste d'un demi-million de manifestants qui s'est déroulée le 14 juillet de cette année à Paris, et les nombreuses manifestations dans les autres villes de France ont une portée énorme. Ce n'est plus seulement le front unique ouvrier, c'est le début d'un vaste front populaire contre le fascisme en France. »</p>
<p>Ainsi, après avoir pendant des années préconisé le front unique à la base, à l'exclusion des accords de sommet, c'est-à-dire la négation du front unique, l'I.C. « dépassait » le front unique qui se transformait en front populaire. Après la négation de gauche, c'était la négation de droite.</p>
<p>Jacques Duclos commente : « Le choix à faire n'était pas, comme l'auraient voulu les fascistes (sic), entre le fascisme et le communisme, mais entre le fascisme et la démocratie. »</p>
<p>Hier, le fascisme et la démocratie bourgeoise, c'était bonnet blanc et blanc bonnet. Désormais, seuls les « fascistes » pouvaient estimer que la démocratie bourgeoise n'était pas immortelle. Hier, la « social-démocratie » était « social-fasciste ». Désormais, le parti radical devient le parti des classes moyennes et un des remparts contre le fascisme. Les exigences de la nouvelle orientation sont clairement exprimées par le même Duclos : le 14 juillet 1935, un Comité national du rassemblement populaire était constitué à la suite du meeting de Buffalo. Il se fixait l'objectif d'élaborer un programme. Mais, écrit Duclos : « Nous avions nettement discerné dès le début les difficultés aux. quelles nous allions avoir à faire face. Ces difficultés se présentent sous la forme de propositions de nationalisation faites par le parti socialiste, moins semblait-il pour nationaliser les monopoles de fait que pour déterminer un mouvement de recul de la part du parti radical. » Duclos poursuit : « Une telle situation était d'autant plus dangereuse que les oligarchies financières tendaient visiblement à mettre tout en oeuvre pour miner l'alliance de la classe ouvrière et des classes moyennes. »</p>
<p>Le maquillage politique est un art que Duclos cultive sans vergogne. Le parti radical était, et est toujours, un des partis classiques de l'oligarchie financière. L'élimination du « programme » du Front populaire de toute nationalisation, et de toute réforme importante, n'avait d'autre raison que de subordonner la classe ouvrière à l'alliance avec le Parti de l'« oligarchie financière ».</p>
<p>Analysant les travaux du congrès du parti radical qui venait de confirmer la participation de ce parti au Front populaire, Duclos écrivait le 1er novembre 1935 : « D'aucuns misaient sur la rupture de l'unité radicale, ce qui aurait eu comme conséquence de rejeter sur la droite d'importantes masses de radicaux et de modifier le rapport des forces dans la lutte pour la défense de la paix et de la liberté ; mais cette rupture a été attendue en vain. Mieux, l'unité du parti s'est affirmée avec un éclat rarement égalé. » La conclusion dégagée par Duclos est à la hauteur de l'analyse : « En somme, le gouvernement Laval, s'il n'était pas frappé immédiatement, était dangereusement menacé. A la rentrée parlementaire, il obtint la confiance de la Chambre des députés. » Mais (splendeur du Front populaire, d'un « parti uni pour la défense de la paix et de la liberté ») : « Sur 156 députés [radicaux], 56 avaient voté contre lui, et 19 s'étaient abstenus. »</p>
<p>La nature du parti radical est ici « affirmée avec un éclat rarement égalé » : parti du capital financier, soutenant et participant au gouvernement Laval - le gouvernement qui diminuera les salaires des fonctionnaires de 10 % ; parti du capital financier, se préparant à s'orienter « à gauche » selon les intérêts de celui-ci et les exigences des élections législatives proches. Avec non moins d'éclat, le contenu du front populaire est ainsi démontré : le front populaire, c'est la soumission des intérêts de la classe ouvrière aux intérêts du grand capital ; c'est la défense de la société bourgeoise dans le cadre parlementaire ; c'est la théorie du bloc des « classes démocratiques » déjà mise en avant pendant la révolution chinoise de 1924-1927, à la différence, toutefois, que la bourgeoisie française est une composante importante du système impérialiste.<br class='autobr' />
1929 : vers des affrontements décisifs entre les classes</p>
<p>Il s'agit bien, en vue de défendre les mêmes intérêts, d'un tournant tactique à 180 degrés de la politique de l'Internationale communiste. Les raisons en sont profondes. La crise économique de 1929 a à nouveau mis à l'ordre du jour la révolution prolétarienne. Dans toute l'Europe, aux U.S.A., sans parler des pays économiquement arriérés, c'est un effondrement : de 1929 à 1932, le revenu national de l'Allemagne baisse de 40 %, des U.S.A. de 40%, de la France de 16 %, du Royaume-Uni de 12%. Ce sont les pays les plus développés qui supportent le choc le plus rude ; la part respective de ces pays dans la production industrielle mondiale était en 1928 de : 44,8 % pour les U.S.A. ; 11,3 % pour l'Allemagne ; 9,3% pour l'Angleterre ; 7 % pour la France.</p>
<p>Finalement, les conséquences de la crise sont les plus lourdes en Allemagne. Seconde puissance industrielle du monde, elle est lourdement endettée, elle est écrasée par le poids des « réparations », ses débouchés sont fragiles et pourtant, plus qu'aucun autre pays, elle dépend du marché mondial. Or, de 1929 à 1933, la valeur des importations tombait de 13 447 millions de mark à 4 204 millions, et la valeur des exportations de 13 483 millions de mark à 4 871 millions.</p>
<p>Cette fantastique crise économique se répercuta sur une classe ouvrière européenne et mondiale qui depuis 1919 avait subi de dures défaites, mais qui était loin d'être écrasée. Trotsky écrivait en 1928 : « Nous ne doutons pas [ ...] du caractère inévitable de la crise. Nous pensons même que celle qui va se produire peut être déjà très aiguë et très profonde à cause de la puissance mondiale que possède aujourd'hui le capitalisme américain. » Trotsky tirait la conclusion : « Si au cours de la dernière décennie les situations révolutionnaires étaient les conséquences immédiates de la guerre impérialiste, en revanche, dans la prochaine décennie, les secousses révolutionnaires viendront surtout des rapporte existants entre l'Europe et l'Amérique. Une grande crise aux U.S.A. ferait à nouveau retentir le tocsin des guerres et des révolutions. Nous le répétons, les situations révolutionnaires ne manqueront pas. »</p>
<p>Et, en effet, au cours de la décennie qui suivit, les situations révolutionnaires ne manquèrent pas en Allemagne, en France, en Espagne, et jusqu'à la classe ouvrière américaine qui allait engager de puissantes luttes de classe, constituer le syndicalisme d'industrie, la centrale C.I.O. (Congress Industrials Organisations) en opposition au vieux syndicalisme de métier représenté par l'A.F.L. (American Federation of Labour) - les deux centrales ont aujourd'hui fusionné et formé le C.I.O.-A.F.L. - et conquérir le droit de cité dans les grandes entreprises américaines.</p>
<p>Le nazisme n'était pas fatal</p>
<p>Malgré les défaites de 1919 et de 1923, la crise économique, sociale, politique et même culturelle qui déchirait l'Allemagne de 1929 à 1933 pouvait être transformée en crise révolutionnaire. Il suffit de considérer les résultats électoraux pour s'en convaincre. Le Reichstag a été dissous à plusieurs reprises. En dépit de la politique du S.P.D. et du P.C.A., de l'appui fantastique du capital financier allemand à Hitler, les nazis firent leur meilleur score, électoral en juillet 1932. Ils totalisèrent 13 745 000 voix, mais le S.P.D. obtenait plus de 8 millions de voix et le P.C.A. 5 370 000 ; le total S.P.D. + P.C.A. était 13 370 000 voix. Le Reichstag élu le 31 juillet siégea deux jours : le 30 août où Goering était élu président du Reichstag, et le 12 septembre où un décret du gouvernement von Papen le dissout.</p>
<p>Les élections du 6 novembre 1932 aboutirent à une perte de 2 millions de voix pour les nazis et à une augmentation de plus de 500 000 voix pour le P.C.A. : au total environ 1 1750 000 voix pour les nazis et 14 millions de voix pour les partis ouvriers. Et encore, après qu'Hitler eut été appelé au pouvoir par Hindenburg, que la provocation de l'incendie du Reichstag eut été montée, que les troupes fascistes et l'appareil policier eurent traqué le P.C.A. et le S.P.D., truqué le scrutin, le total des voix S.P.D. + P.C.A. était de : 7 181 000 + 4 848 000 = 12 029 000. Il n'est pas vrai que le prolétariat allemand ait cédé devant les S.A. et les S.S.</p>
<p>Ces résultats électoraux ne donnent qu'une image déformée de la réalité. La force du prolétariat allemand était beaucoup plus considérable. Si on additionne les chômeurs de toutes origines en 1932-1933, il y avait en Allemagne 12 millions de sans-travail. Pourtant, des grèves avaient lieu. En réponse aux décrets de von Papen qui réduisaient les salaires de la mi-septembre, début octobre 1932, il y eut plus de 280 grèves ; en novembre 1932, les travailleurs des transports de Berlin faisaient grève. Rien qu'en Prusse, par exemple, en un mois les S.A. tuaient 99 militants ouvriers et en blessaient 125 grièvement.</p>
<p>Mais on ne peut juger sérieusement des possibilités qui existaient sans tenir compte des politiques suicidaires des dirigeants du S.P.D. et du P.C.A. qui déroutaient totalement la classe ouvrière allemande, exaspéraient par leur impuissance la petite bourgeoisie, laissaient la rue aux S.A. et à la police.</p>
<p>Le front unique des partis ouvriers eût bouleversé la situation en 1931-1932. Toute défaite infligée au parti nazi, que ce soit sur le terrain électoral, sur celui de la rue, ou par toute autre forme de la lutte des classes, aurait contribué à sa désagrégation. La cohésion de ce parti, formé d'aventuriers, de petits bourgeois, de mercenaires payés, n'était faite que de son impunité. Celle des partis ouvriers était faite de ce qu'ils étaient les organisations politiques du prolétariat, seule classe cohérente de la société bourgeoise par sa place dans la production. Et c'est sur cette classe que Dimitrov faisait reposer la responsabilité de la défaite !</p>
<p>Le parti nazi, l'appui qu'il reçut du capital financier, le pouvoir que celui-ci lui donna, prouvent a contrario la peur que la bourgeoisie allemande avait du prolétariat. Le capital financier, et la bourgeoisie en général, préfèrent un système de domination souple et huilé. Ce n'est qu'en dernier recours qu'ils abandonnent les rouages de l'Etat aux bandes armées, à la dictature de fer des partis fascistes ; car ceux-ci s'y installent et y défendent leurs intérêts de chevaliers de la politique, faussant le jeu normal à l'intérieur même des couches du capital. En Allemagne, à partir de 1930-1931-1932, un problème dominait tout : écraser la classe ouvrière et ses organisations. C'est cette tâche que la bourgeoisie a dévolue au nazisme, et c'est pour la réaliser qu'elle a appelé Hitler au pouvoir en janvier 1933. L'alternative était : ou l'écrasement du prolétariat, ou la révolution prolétarienne. En dernier ressort, et après de longues hésitations, la bourgeoisie appela Hitler au pouvoir.</p>
<p>Le choix de Staline</p>
<p>Si, au début de ces années 1930, une situation révolutionnaire pouvait résulter de la crise de la société bourgeoise, la lutte des classes n'est pas donnée d'avance. Elle met aux prises des classes qui ont leurs partis, leurs organisations. Or, la politique et l'intervention de ces partis et organisations, fondée sur les données objectives de la situation, loin d'en être le reflet passif, modifie à leur tour la situation et change le cours des événements. L'action politique des partis ouvriers est finalement déterminante dans la lutte des classes. Trotsky, aux lignes déjà citées, ajoute : « Leur issue [aux situations révolutionnaires] dépend du parti international du prolétariat [en l'occurrence l'I.C.], de la maturité et de la capacité de lutte de l'Internationale communiste, de la justesse de sa stratégie et de ses méthodes tactiques. »</p>
<p>En combattant pour le front unique du S.P.D. et du P.C.A., la direction de l'I.C. et le P.C.A. pouvaient unifier en un même combat le prolétariat allemand, et infliger des défaites écrasantes au parti nazi dès 1930-1931. Du même coup, la dynamique de l'unité du prolétariat ouvrait la perspective d'un gouvernement des partis ouvriers appuyé sur la classe ouvrière pour des solutions ouvrières à la crise. Le prolétariat entraînait à sa suite les masses petites-bourgeoises à la recherche d'une solution que la division de la classe ouvrière ne leur ouvrait pas. L'herbe était coupée sous les pieds d'Hitler.</p>
<p>La politique de L'I.C. et du P.C.A. semble aberrante. Sans doute. Cependant ce « gauchisme » avait des racines, des raisons. Il n'était pas seulement le produit d'erreurs théoriques et d'incapacités politiques. Il faut bien le dire, à partir de 1924-1925, la bureaucratie prenait conscience d'elle-même. Ses intérêts se séparaient de plus en plus de ceux du prolétariat. La condition de son existence, c'était avant tout la prostration et ensuite l'écrasement politique du prolétariat d'U.R.S.S. Inconsciemment, semi-consciemment, et finalement très consciemment, elle redoutait la victoire du prolétariat allemand. Elle savait que la prise du pouvoir par le prolétariat allemand bouleverserait l'équilibre entre les classes en Europe à son désavantage et sonnerait le réveil du prolétariat de l'U.R.S.S. C'est pourquoi elle imposa à l'I.C. et au P.C.A. de tels dirigeants, et une telle politique. En résumé, sa politique, dictée par ses intérêts de caste parasitaire et contre-révolutionnaire, fut : plutôt Hitler que la révolution prolétarienne en Allemagne, en quoi elle rejoignait non seulement la bourgeoisie allemande, mais l'impérialisme mondial.</p>
<p>Hitler au pouvoir en Allemagne, la crise économique n'était pas résolue en Europe et dans le monde. Elle nourrissait la crise de tous les rapports sociaux, politiques, culturels, de la société bourgeoise. Combinée à la venue au pouvoir des nazis, elle avait de profondes répercussions sur les rapports entre les classes, à l'intérieur des classes, et entre les puissances européennes et mondiales.</p>
<p>Après Mussolini, Salazar, Pilsudski, Hitler. Dollfuss, qui avait pris le pouvoir en mai 1932, supprimé le Parlement le 4 mars 1933, dissous le Schutzbund (organisation paramilitaire sociale-démocrate) le 31 mars, dissous le parti communiste autrichien le 26 mai, créait les camps d'internement politique le 23 septembre, destituait les dirigeants syndicaux le 1er janvier 1934, interdisait la vente de l'Arbeiterzeitung, journal de la social-démocratie, le 23 janvier. Au début février, la direction de la S.D. se résignait finalement à la résistance armée. Du 1er au 16 février, les travailleurs socialistes qui formaient le Schutzbund de la banlieue de Vienne se battaient héroïquement, mais ils étaient écrasés par l'artillerie de Dollfuss. En réalité, ils payaient les conséquences de la politique de capitulations successives de la direction S.D. qui les avait isolés et acculés à cette résistance désespérée.</p>
<p>Raisons de la politique des fronts populaires</p>
<p>La classe ouvrière ne pouvait plus tolérer longtemps la division des rangs du prolétariat, que celle-ci soit imposée au nom du respect de la légalité, de l'Etat bourgeois, ou du « social-fascisme ». En cette première quinzaine de février 1934, travailleurs et militants imposaient aux dirigeants du P.S. et du P.C.F., de la C.G.T. et de la C.G.T.U., le front unique en réplique à la tentative fasciste du 6 février. C'était le point de départ du profond et puissant mouvement qui allait aboutir à juin 1936. En Espagne, la crise politique de la bourgeoisie, le mouvement des masses, conduisaient à la guerre civile. Le spectre de la révolution hantait encore l'Europe...</p>
<p>La nouvelle politique définie par l'I.C. à l'usage des P.C., dite des « fronts populaires », était principalement appliquée en France et en Espagne. Les P.S. allaient l'adopter. La bourgeoisie, confrontée aux masses, allait l'utiliser. C'était la réponse de la bureaucratie aux nouveaux développements de la lutte des classes. Elle correspondait également aux nouveaux rapports politiques en Europe et dans le monde entre grandes puissances.</p>
<p>Hitler au pouvoir en Allemagne, la préparation de la Seconde Guerre mondiale commençait. Les nazis ne pouvaient garder le pouvoir que s'ils résorbaient le chômage, que s'ils ouvraient au capital allemand la perspective de briser l'étau de Versailles, que s'ils tentaient de redonner à l'impérialisme allemand la première place en Europe, une place à sa mesure dans le monde : à l'Ouest, réduire l'impérialisme français à un rôle secondaire, éliminer l'influence anglaise en Europe ; à l'Est, subordonner les petites puissances de l'Europe centrale à l'impérialisme allemand, écraser l'U.R.S.S., faire de l'Ukraine et de la Russie le Lebensraum du capital allemand.</p>
<p>Dès janvier 1933, Hitler proposait à Hindenburg un plan de quatre ans qui était le plan de réarmement de l'Allemagne ; les grands travaux s'intégraient aux exigences de la préparation à la guerre. Il déclarait en 1939 : « Nous avons consacré 90 milliards de mark entre 1932-1937 au réarmement. » Le 14 octobre 1933, l'Allemagne quittait la S.D.N. Les revendications sur l'Autriche, les Sudètes, le corridor de Dantzig, etc., se précisaient. Le 21 mai 1935, Hitler publiait la loi sur « la reconstruction de la Wehrmacht » : création d'une armée allemande unique ; institution d'un service militaire obligatoire.</p>
<p>La politique internationale de la bureaucratie du Kremlin devait être modifiée.</p>
<p>Dès avril 1934, le ministre français des Affaires étrangères Barthou a été à Prague et à Varsovie, il y retourne en juin. Il s'agit d'encercler l'Allemagne. « Coup de théâtre », le Kremlin demande l'admission de l'U.R.S.S. à la S.D.N., que Lénine considérait comme une « caverne de brigands », et, appuyée par la France, il l'obtient en septembre 1934. Litvinov déclare : « Je tiens tout d'abord à rappeler avec reconnaissance l'initiative qui a été prise par le gouvernement français ainsi que les efforts sincères qui ont été déployés par son mInIstre des Affaires étrangères, M. Barthou, ainsi que le président du Conseil de la S.D.N., M. Benès, pour faire admettre l'U.R.S.S. à la Société des Nations. »</p>
<p>Le tournant est pris. La bureaucratie du Kremlin s'efforce de nouer une alliance politique et militaire d'abord avec la France et la Tchécoslovaquie, et ensuite avec les « pays démocratiques ». Les négociations sont engagées en vue de la conclusion d'un pacte franco-soviétique. Il est signé le 2 mai 1935 par Potemkine, ambassadeur d'U.R.S.S. en France, et Pierre Laval, qui est devenu ministre des Affaires étrangères après l'assassinat de Barthou. Ce pacte prévoit qu' « au cas où la France ou l'U.R.S.S. serait l'objet d'une menace ou d'un danger d'agression de la part d'un Etat européen, l'U.R.S.S. et réciproquement la France s'engagent à procéder à une consultation immédiate, en vue des mesures à prendre [ ...]. L'U.R.S.S. et réciproquement la France se prêteront aide et assistance ». La signature du pacte est assorti d'une déclaration :</p>
<p> « Le devoir [des contractants] tout d'abord leur incombe, dans l'intérêt même du maintien de la paix, de ne pas laisser affaiblir en rien leur défense nationale. M. Staline comprend et approuve pleinement la politique de défense nationale faite par la France pour maintenir ses forcbes armées au niveau de sa sécurité. »</p>
<p>Immédiatement, le P.C.F. approuve.</p>
<p>Un pacte semblable est signé entre l'U.R.S.S. et la Tchécoslovaquie.</p>
<p>C'est un tournant radical. La position classique du P.C.F. était jusqu'alors : « il ne peut y avoir de défense nationale en régime capitaliste ». Désormais, il n'est plus possible de dire à la classe ouvrière que « la démocratie bourgeoise et le fascisme, c'est bonnet blanc et blanc bonnet », ni que « la social-démocratie et le fascisme sont frères jumeaux ». La classe ouvrière ne pourrait ni comprendre ni accepter. La bourgeoisie exige que le P.C.F. ne « laisse affaiblir en rien » son régime et les formes politiques du moment qui assurent sa domination de classe.</p>
<p>La politique des « fronts populaires » est devenue nécessaire. Non seulement la social-démocratie n'est plus la sœur jumelle du fascisme, mais les partis bourgeois, tel le parti radical, deviennent des partis « démocratiques » et des alliés privilégiés. Il faut les soutenir et même empêcher les ruptures en leur sein, ainsi que le dit Duclos. Les « fronts populaires » ne sont d'ailleurs qu'une transition. Dès août 1936, Maurice Thorez proposait la constitution du « front des Français », de Paul Reynaud à Thorez...</p>
<p>A la vérité, le « contenu » de la « théorie » des fronts populaires est nul sur le plan théorique proprement dit, mais par contre très concret sur celui de la pratique politique. C'est un retour aux vieilles lunes de la collaboration de classe, des vertus du parlementarisme et de la démocratie bourgeoise. La lutte des classes est niée. Le caractère de classe de l'Etat est nié. I'expérience de plus d'un siècle du mouvement ouvrier est effacé. La crise de la société bourgeoise parvenue au stade suprême du capitalisme est gommée.</p>
<p>France 1934 - juin 1936</p>
<p>Et maintenant, la France...</p>
<p>1935 : Hitler parle haut et fort à toute l'Europe, ses S.S. exterminent physiquement dans les premiers camps de concentration plus d'un million de militants socialistes et communistes d'Allemagne. C'est du prix du sang que la classe ouvrière doit payer la politique de Staline de lutte contre les « social-fascistes », de refus du front unique ouvrier... A Rome, le dictateur fasciste Mussolini plastronne le mouvement ouvrier écrasé est dans l'illégalité.</p>
<p>Chemises brunes, Chemises noires, le fascisme montre quelles sont les « solutions » du système capitaliste.</p>
<p>1935 : Le Populaire, quotidien de la S.F.I.O., publie un dessin : des militants socialistes et communistes sont enfermés dans un camp gardé par des S.S. L'un d'entre eux déclare : « Cette fois, l'unité est réalisée... »</p>
<p>1935 , la France accuse le choc de la crise mondiale déclenchée en 1929.</p>
<p>La production industrielle baisse de manière spectaculaire : en 1913, l'indice de la production est 100 ; en 1930, il est à 140 ; en 1935, il est à 94.</p>
<p>Sur une population de 41 millions d'habitants, il y a officiellement plus de 500 000 chômeurs.</p>
<p>Les salaires diminuent avec la durée de la semaine de travail.</p>
<p>En 1930, la durée moyenne du travail est de 47 heures trois quarts par semaine, en 1934, elle est de 44 heures et demie.</p>
<p>La semaine de travail légale est de 48 heures ; dans certaines branches d'industrie, on travaille 52 à 56 heures par semaine. Dans d'autres, c'est quasiment le chômage total. Quant aux prix, ils galopent : les prix agricoles à la production baissent, ruinant des milliers de petits paysans, et ceux des denrées alimentaires augmentent de 25 % entre août 1925 et mai 1936. Pour des millions d'ouvriers, de petits bourgeois des villes et des campagnes, la misère devient une réalité. Dans les usines, le patronat organise la chasse aux militants syndicaux, aux militants politiques. On réprime le droit de grève, licencie pour activités syndicales : le mouvement ouvrier doit s'accrocher dans une situation de semi‑légalité.</p>
<p>Si en bas la situation du prolétariat et des classes laborieuses s'aggrave brutalement, en haut, ministres et députés bourgeois s'abîment dans le luxe insolent, la corruption : c'est la République des pots‑de‑vin.</p>
<p>L'impérialisme français est sorti « vainqueur » de la Première Guerre mondiale. Il est et restera jusqu'au réarmement allemand la plus grande puissance militaire en Europe. Mais il est sorti de la guerre exsangue : une partie du capital accumulé a dû être liquidé ; toutes les régions du Nord dévastées ; plus de 1 800 000 morts ; des millions de blessés et d'invalides. C'est toute une génération qui est saignée à blanc. Du seul point de vue de sa population, la France mettra plusieurs années pour s'en remettre.</p>
<p>L'impérialisme français est « victorieux », mais incapable de dominer l'Europe, et même l'Allemagne défaite, en l'absence de l'appui de ses « alliés », l'Angleterre et les U.S.A., et encore bien moins contre eux. La crise de 1923 l'a prouvé. La bourgeoisie française a dû se contenter d'une partie des énormes réparations de guerre qu'elle voulait imposer à l'Allemagne. Elle a dû laisser l'industrie allemande, bénéficiant entre 1923 et 1929 de crédits américains massifs, redevenir la première d'Europe, envahir les marchés. Elle se réfugie dans les limites de son empire. Le capital financier français est plus que jamais un capital de rentiers, de « tondeurs de coupons », bien que la masse et l'importance de ceux‑ci ne soient plus ce qu'elles étaient sur le plan international, si la dette d'Etat s'est considérablement accrue. Le renouvellement et la concentration de l'appareil de production, malgré l'apport de l'Alsace-Lorraine, le charbon de la Ruhr, la reconstruction du Nord dévasté, dont pas eu lieu, et de loin, à la dimension où il s'est renouvelé et concentré en Allemagne. L'impérialisme français est irrémédiablement le plus décadent des grandes puissances impérialistes d'Europe.</p>
<p>En même temps, il garde le statut et le rôle d'une grande puissance impérialiste à l'échelle mondiale, celui de la plus grande puissance impérialiste sur le continent européen, gardien vigilant et jaloux de l'« ordre » européen que le traité de Versailles et les traités annexes ont institué en amputant l'Allemagne et en morcelant l'Europe. Cette charge, il doit la porter et elle l'écrase. Inéluctablement, les échéances devront être honorées. La classe ouvrière, la petite paysannerie, la petite bourgeoisie, devront les acquitter. Inéluctablement, l'impérialisme français devra être réduit à sa juste place en Europe et dans le monde. La crise économique n'a pas en France la même acuité qu'en Allemagne, en raison du caractère relativement arriéré de l'économie française, et de son isolement du marché mondial. Mais ses conséquences, surtout à partir de 1933, seront néanmoins très lourdes à supporter pour les masses. De plus, elle annonce de nouveaux bouleversements internationaux qui, obligatoirement, révéleront la faiblesse organique, la décadence très avancée de l'impérialisme français, et qui le mettront à sa juste place.</p>
<p>La venue d'Hitler au pouvoir, jouant de la politique d'équilibre de l'impérialisme anglais en Europe, de la distance, à ce moment, de l'impérialisme U.S. aux prises avec une crise économique sains précédent, par rapport à l'Europe, va révéler ces données. Il dénoue en se jouant l'étreinte de l'impérialisme français sur l'Allemagne, met en échec la politique d'encerclement, et s'engage dans une course aux armements que l'impérialisme français n'est pas en mesure ni politiquement ni économiquement de soutenir.</p>
<p>Alors que s'exaspèrent les contradictions entre les classes, s'ouvre une crise interne de la bourgeoisie française. La République parlementaire, que le parti radical incarne, entre en convulsions. Elle louvoie et recule devant les ligues fascistes, se révèle incapable d'écraser la classe ouvrière, d'ouvrir à la bourgeoisie comme classe une quelconque perspective internationale qui puisse préserver ses positions de première puissance impérialiste sur le continent européen, et de grande puissance mondiale. La France, « vainqueur de la Première Guerre mondiale », est incapable de tenir tête à l'expansionnisme de la bourgeoisie allemande, à la vitalité de son industrie : la bourgeoisie française qui n'a pu « faire payer l'Allemagne » tente de faire payer aux travailleurs les conséquences de la crise économique et financière.</p>
<p>Alors que s'exacerbent les contradictions entre les classes, la République parlementaire agonise.</p>
<p>L'affaire Stavisky</p>
<p>En 1934, l'affaire Stavisky éclate, et éclabousse l'ensemble du système parlementaire, révélant au grand jour la corruption du personnel politique de la bourgeoisie française.</p>
<p>Maintes fois condamné, le petit escroc Stavisky va en quelques années faire fortune, achetant « relations » politiques et policières. Armé de l'impunité, il fait éditer des bons du Crédit municipal de Bayonne pour plusieurs dizaines de millions... sans couverture.</p>
<p>Dix‑neuf fois inscrit au rôle, le procès est dix neuf fois remis. Le 7 janvier 1934, le député‑maire radical de Bayonne, Garat, est arrêté. Députés, ministres, préfets, hommes de cabinets, policiers, sont impliqués dans cette gigantesque affaire d'escroquerie qui masque toutes les autres.</p>
<p>L'affaire Stavisky démontre l'affairisme du personnel politique au service du grand capital. C'est trop, c'est trop dangereux. Stavisky ne parlera pas.</p>
<p>Le 8 janvier, le corps de Stavisky est découvert. Le Canard enchaîné titre : « Stavisky a été suicidé d'une balle tirée à bout portant ! » ; Le Figaro enregistre le « trépas opportun » de Stavisky...</p>
<p>Durant tout le mois de janvier, inculpations et arrestations se poursuivent, mettant en cause députés et journalistes en majorité membres du parti radical. Le gouvernement est atteint : Dalimier, ministre radical, démissionne. Il est intervenu à plusieurs reprises pour faire ajourner le procès... Le président du Conseil, le radical Chautemps, s'oppose farouchement à la constitution d'une commission parlementaire d'enquête. Mais l'indignation est à son comble dans le pays. Le 27 janvier, le cabinet Chautemps démissionne collectivement : le leader de « l'aile gauche » du parti radical, Daladier, constitue immédiatement un nouveau ministère : le parti radical, toujours lui...</p>
<p>Mais la crise politique ouverte par l'affaire Stavisky mobilise les lignes fascistes contre le « parlementarisme » et la « République pourrie ».</p>
<p>Les ligues</p>
<p>Les ligues fascistes en France sont à la mesure de l'impérialisme français. Elles vivent sur la grandeur passée, la « Victoire ». L'impérialisme français ne peut ouvrir aux « anciens combattants », à la petite bourgeoisie déclassée, de « grandes perspectives ». ‑C'est une des données fondamentales qui différenciera les ligues fascistes françaises du fascisme brun, des hordes hitlériennes. Bien que les ligues soient organisées militairement et qu'elles regroupent peut‑être plusieurs dizaines de milliers d'hommes plus ou moins bien armés que finance le grand capital, ce ne sont pas les S.A. et les S.S. Mais il est vrai également que le mouvement ouvrier français n'est pas comparable à son homologue allemand, avec ses millions de combattants regroupés au sein du S.P.D., du P.C.A., de la centrale syndicale.</p>
<p>Parmi ces ligues : l'Action française avec Charles Maurras et Léon Daudet ; la Solidarité française du parfumeur Coty ; les Jeunesses patriotes de Pierre Taittinger ; et surtout, organisant une partie des anciens combattants, les Croix‑de‑Feu dirigés par le colonel de La Rocque, homme de confiance d'Ernest Mercier, directeur de la Compagnie générale d'électricité. En exergue de leur journal Le Flambeau, Un slogan : « Ni blanc ni rouge : bleu, blanc, rouge » Leur programme : « L'ordre français a toujours reposé sur trois éléments : travail, famille, patrie. » Leur objectif : chasser la « Gueuse » et instaurer en France un Etat fasciste corporatiste à l'image de l'Italie ou de l'Allemagne. « S'il le faut, nous prendrons des fouets et des bâtons pour balayer cette Chambre d'incapables » (28 janvier 1933, meeting de la Fédérations des Contribuables).</p>
<p>Les ligues rassemblent anciens combattants, à qui l'Allemagne « n'a rien payé », aventuriers fascistes, petits bourgeois déclassés qui défilent béret sur la tête et drapeaux tricolores au vent, à la manière des S.A. d'Allemagne, des Fascis de Mussolini.</p>
<p>Financées par les grandes banques, soutenues par l'Eglise, les ligues vomissent l'antisémitisme, la lutte contre les « rouges », contre les ouvriers, contre leurs partis.</p>
<p>Mais leur nationalisme est étriqué, conservateur et sans envergure. Elles sont incapables d'offrir autre chose que les « fruits de la victoire », or ceux‑ci sont d'ores et déjà pourris ! Cela va donner un certain côté lamentable aux ligues, à l'image de la bourgeoisie française. Le danger n'en est pas moins considérable. La férocité des ligues contre le mouvement ouvrier et la classe ouvrière, si elles parvenaient au pouvoir, ne serait pas moins grande que dans tous les pays où le fascisme a vaincu (cf. l'Espagne).</p>
<p>A la suite du scandale Stavisky, le Préfet de Police de Paris, Chiappe, est déplacé. C'est un ami des bandes fascistes, c'est szurtout une occasion.</p>
<p>Le 6 février, les ligues appellent leurs adhérents à manifester contre cette décision sur le Palais‑Bourbon.</p>
<p>Le 6 au matin, L'Humanité annonce que le parti communiste et l'A.R.A.C. seront également présents : « Tous à 20 heures rond‑point des Champs-Elysées pour manifester aujourd'hui vigoureusement à la fois contre les bandes fascistes et contre le gouvernement qui les protège et les développe, contre la social‑démocratie qui par sa division de la classe ouvrière s'efforce de l'affaiblir. »</p>
<p>Pour les dirigeants du P.C.F., la ligne est claire : coude à coude avec les ligues, contre les fascistes et la social‑démocratie</p>
<p>C'est l'émeute.</p>
<p>Les bandes fascistes tirent, la police réplique, la place de la Concorde est un véritable champ de bataille. Croix‑de‑Feu et militants communistes manifestent, et La Marseillaise se mêle à L'Internationale !</p>
<p>Le 7 février au matin, le pays apprend avec stupeur que cette nuit de violences a fait vingt morts et plusieurs centaines de blessés.</p>
<p>L'Humanité du 7 février écrit : « Contre les fascistes, contre la démocratie qui se fascise, Paris ouvrier a riposté ; tandis que les balles des gardes mobiles couchaient douze morts et près de deux cents blessés sur le pavé, le parti socialiste donne sa confiance au gouvernement. »</p>
<p>Trotsky écrit : « C'est maintenant le tour de la France, le 6 février 1934 y constitua la première répétition du banditisme fasciste. »</p>
<p>Morts de peur, les députés des partis bourgeois refusent de dissoudre les ligues, de défendre les libertés, d'écraser la vermine fasciste.</p>
<p>Le 7 février à 14 heures, Daladier qui vient d'obtenir la confiance de la Chambre... démissionne immédiatement pour laisser la place à un « sauveur », à un homme fort : Gaston Doumergue. Ce dernier accourt de sa retraite et forme un gouvernement de combat avec Pétain, Tardieu, Laval, Herriot, Adrien Marquet.</p>
<p>Un régime politique bâtard s'établit de fait. Le Parlement se dessaisit au profit du gouvernement d'une partie importante de ses pouvoirs : Doumergue et ses successeurs gouvernent par décrets‑lois. Le capital financier l'exige, le Parlement obéit. L'axe du gouvernement se déplace, de plus en plus constitué par l'appareil d'Etat, la police, l'armée, tandis que le capital financier utilise les bandes fascistes en tant que moyens de pression. La Chambre des députés s'efface devant l'exécutif. Le gouvernement a un caractère bonapartiste, mais à la mesure d'un impérialisme décadent et dont l'orientation est hésitante, zigzagante. Le président de la République confie le soin de former le gouvernement à un homme déterminé, mais c'est le Parlement qui investit ou désavoue le gouvernement. Mis en minorité à la Chambre, celui‑ci doit démissionner.</p>
<p>Le parlementarisme moribond s'efface devant un gouvernement de type bonapartiste qui obtient les pleins pouvoirs, laisse au second plan l'Assemblée, s'appuie sur l'armée et la police. Appuyé par le parti radical, Doumergue va gouverner par décrets-lois. Le parti radical, toujours lui...</p>
<p>Mais la classe ouvrière réagit.</p>
<p>Le 12 février 1934 : la réplique de la classe ouvrière</p>
<p>Au lendemain du 6 février, militants et travailleurs se mobilisent spontanément, exigeant des dirigeants des partis et des syndicats qu'ils agissent, qu'ils réagissent. Le 9 février, le parti communiste français, qui a « oublié » son appel à la manifestation du 6, organise à la République une manifestation contre les ligues fascistes. Des milliers de militants socialistes s'y joignent. Toute la nuit, du faubourg du Temple aux rues de Belleville, quelques dizaines de milliers de militants s'accrochent au terrain et font face à la police.</p>
<p>La police a hésité devant les ligues, elle charge et tire sans sommation contre les militants ouvriers. Cette nuit, le sang des travailleurs va couler.</p>
<p>Les manifestants descendent des quartiers nord et est de Paris, de la banlieue. Un puissant contingent vient du rayon de Saint‑Denis que dirige alors Jacques Doriot, partisan de l'unité avec la S.F.I.O. et qui n'est pas encore exclu du P.C.F. Ce sont principalement les militants qui descendent de Saint-Denis et de la banlieue nord qui tentent de forcer les barrages des forces de police à la hauteur de la gare du Nord et de celle de l'Est pour descendre le boulevard Magenta, sur la place de la République : neuf morts, des dizaines de blessés.</p>
<p>Dans tout le pays, militants socialistes et communistes exigent vengeance, harcèlent leurs dirigeants, pour que s'organise la riposte unitaire aux ligues fascistes soutenues par Doumergue.</p>
<p>Le 7 février au matin, la commission administrative de la C.G.T. se réunit. Elle décide d'appeler à une grève générale de 24 heures pour le lundi 12 février. Dans la soirée, elle convoque les organisations suivantes : la S.F.I.O., le parti socialiste de France (néo‑socialiste), le parti républicain socialiste, le parti d'unité prolétarienne (né d'une rupture au sein du P.C.F.), l'Union anarchiste, la Ligne des droits de l'homme, la Fédération ouvrière et paysanne (anciens combattants). Elle leur demande d'appuyer la grève du 12.</p>
<p>De leur côté, les fédérations S.F.I.O. de la Seine et de la Seine‑et‑Oise se prononcent dans la nuit du 6 au 7 février pour l'unité d'action avec le P.C.F. et la C.G.T.U. Une délégation que conduisent Zyromski, Pivert, Descourtieu, a été proposer dans la nuit du 6 au 7 après minuit une manifestation commune dès le 7 février. Elle n'est pas reçue. La lettre qu'elle dépose à la C.G.T.U. et au P.C.F. dit notamment :</p>
<p> « Nous vous demandons une entrevue, afin de fixer les bases d'un accord loyal et de réaliser l'unité d'action des travailleurs. Prière de nous répondre au plus tôt. Nous nous tiendrons dans notre permanence jusqu'à minuit.</p>
<p> « Toutes les organisations du prolétariat doivent former une barricade infranchissable au péril fasciste. »</p>
<p>La réponse du P.C.F. à l'offre des fédérations S.F.I.O. de la Seine et de la Seine‑et‑Oise est publiée le 8, en même temps que le P.C.F. convoque la manifestation du 9. C'est une fin de non‑recevoir sous prétexte que : « Votre parti a voté la confiance à Daladier. Vos chefs Léon Blum et Frossard ont conseillé la démission à Daladier pour faire venir un gouvernement de trêve des partis. » Assertion absolument fausse : Léon Blum a au contraire demandé expressément à Daladier de ne pas démissionner.</p>
<p>Et c'est l'appel classique aux ouvriers socialistes, par‑dessus la tête des dirigeants S.F.I.O. accusés de trahison, à se joindre à la manifestation du 9.</p>
<p>La volonté des militants, l'écho que rencontre Doriot, alors pour le front unique du P.S. et du P.C.F., de la C.G.T.U. et de la C.G.T., contraignent les dirigeants de la C.G.T.U. et du P.C.F. à appeler de leur côté à la grève du 12 février. Mais L'Humanité du 11 février titrait : « Le parti socialiste avec la République des fusilleurs », et écrivait : « La classe ouvrière condamnera et rejettera avec dégoût les chefs socialistes qui ont le cynisme et l'audace de prétendre entraîner les ouvriers à la lutte contre le fascisme au chant de La Marseillaise et de L'Internationale [1]. »</p>
<p>La C.G.T. et la C.G.T.U. ayant donné toutes deux le mot d'ordre de grève générale pour le 12 février, la grève est massive.</p>
<p>A Paris, deux manifestations sont convoquées. La première à l'appel de la S.F.I.O. et de la C.G.T., la seconde, par le P.C.F. et la C.G.T.U.</p>
<p>Les deux cortèges, forts de plusieurs dizaines de milliers de travailleurs s'avancent... l'un vers l'autre. Qui va l'emporter ? Les dirigeants du P.C.F. et de la S.F.I.O. qui refusent l'unité d'action contre le fascisme, ou la grande masse des militants qui exigent le front unique ouvrier contre les fascistes et contre le capitalisme ? De part et d'autre, un cri jaillit : « Unité ! Unité ! » Les deux cortèges fusionnent dans l'enthousiasme et une gigantesque manifestation rassemble au coude à coude ouvriers socialistes, communistes, militants de la C.G.T. et de la C.G.T.U. et travailleurs inorganisés.</p>
<p>Dans tout le pays, la grève générale est suivie et les manifestations sont imposantes. Le 12 février 1934, la classe ouvrière a imposé à ses chefs, et notamment à ceux du P.C.F., le front unique ouvrier. Cette action donne la mesure de la disponibilité au combat de la classe ouvrière contre la bourgeoisie et son Etat, et révèle cette « ardente aspiration à l'unité des ouvriers » (Lénine) qui se reflète dans la S.F.I.O. et dans le parti communiste.</p>
<p>La réplique du 12 février tourne une page de l'histoire du mouvement ouvrier et des rapports entre les classes en France. Un nouveau chapitre s'ouvre, militants et masses ont réussi à imposer aux dirigeants, pour un moment, le front unique ouvrier. Partant de là, le mouvement ouvrier français, la lutte de classe du prolétariat, vont connaître une véritable renaissance. Jamais depuis la Commune un mouvement ouvrier de masse n'était parvenu à se construire en France. La S.F.I.O. avait certes, dès avant la guerre, une grande surface parlementaire : aux élections du printemps 1914 il y avait eu plus de cent députés socialistes élus. Mais les militants de la S.F.I.O. étaient tout au plus quelques dizaines de milliers. Quant à la C.G.T. d'avant la guerre de 1914, elle organisait seulement ‑ et cétait déjà une puissance ‑ dans ses syndicats quelques centaines de milliers de travailleurs. Dans l'immédiat après‑guerre un puissant flux de militants entrait à la S.F.I.O., des centaines de milliers de travailleurs se syndiquaient à la C.G.T. dont les effectifs dépassaient le million. La scission syndicale de 1920, la scission au sein de la S.F.I.O., allaient briser et faire reculer très loin en arrière ce mouvement. La politique du P.C.F. et de la C.G.T.U. passant du plus plat opportunisme au « social‑fascisme » ramenait à quelques milliers de militants les effectifs du P.C.F., et à quelques dizaines de milliers de syndiqués ceux de la C.G.T.U. La S.F.I.O. et la C.G.T. étaient beaucoup plus fortes, mais leurs effectifs ne dépassaient pas quelques dizaines de milliers de militants pour l'une, quelques centaines de milliers pour l'autre.</p>
<p>Le 12 février commence la constitution d'un mouvement ouvrier de masse en France. Rapidement, la S.F.I.O. va dépasser la centaine de milliers de militants, le P.C.F. approcher de la centaine de milliers, les deux centrales syndicales bénéficient d'un afflux de centaines de milliers de nouveaux syndiqués, avant que la réunification en 1936 et juin 36 n'apportent à la C.G.T. réunifiée des millions de syndiqués. Et, ce qui va de pair, la disponibilité de la classe ouvrière en tant que classe, sa volonté d'action, sa fermentation politique faisaient un saut qualitatif. Le prolétariat dans son ensemble se rassemblait et se levait. Ainsi s'annonçaient de grands affrontements de classes. La situation posait encore confusément la question à la classe ouvrière : fascisme ou socialisme ? bourgeoisie ou prolétariat ?</p>
<p>Le rôle du parti radical</p>
<p>Mais arrêtons‑nous sur le parti radical, ses relations avec le grand capital, les « classes moyennes », sa politique, en 1934.</p>
<p>Le parti radical se définit en 1907, lors de son congrès de Nancy, comme « résolument attaché aux principes de la propriété individuelle dont il ne veut ni commencer ni même préparer la suppression ».</p>
<p>Disposant d'une influence dans les couches de la petite bourgeoisie des villes et des campagnes, il entretient l'anticommunisme, les ressentiments à l'égard de la classe ouvrière, et ce, au compte du grand capital. Ainsi, ses représentants, toujours partisans de l'expansion coloniale et de la rapine impérialiste, obtiendront en retour quelques miettes en faveur des classes moyennes. Depuis 1885, il a fait partie de toutes les combinaisons gouvernementales de la III° République.</p>
<p>La crise de 1929 aura pour conséquence de précipiter à la faillite et à la ruine des centaines de milliers de petits commerçants, de petits paysans, de petits épargnants.</p>
<p>Cette couche sociale ne peut avoir de politique et de perspective propre. Elle est coincée entre le prolétariat et la grande bourgeoisie. Elle est stable seulement dans les moments de stabilité économique et politique. Mais les périodes de crise la bouleversent, font qu'elle passe à une instabilité totale, fiévreuse, capable de positions les plus extrêmes.</p>
<p>Quoi qu'il apparaisse, elle est toujours à la remorque d'une des classes fondamentales : prolétariat et grande bourgeoisie. En 1934, les « classes moyennes » amorcent un mouvement contradictoire : la plus grande partie délaisse le parti radical et se tourne vers les partis ouvriers, le P.C.F. et le P.S. ; une autre partie délaisse le parti radical, mais pour s'orienter à droite.</p>
<p>Ruinée par le grand capital, la grande industrie, les gros propriétaires terriens, une grande partie de la clientèle du parti radical se retrouve dans les faits poussée vers la classe ouvrière et ses organisations. Dès les années 1930, écrasés par la crise, des secteurs entiers de la petite bourgeoisie commencent à se détourner du parti radical. Mais celui‑ci s'adapte aux situations politiques et à la crise économique naissante. C'est le parti à l'aide duquel la grande bourgeoise entretenait les espoirs de la petite bourgeoisie en une amélioration de sa situation. Les radicaux dont pu jouer ce rôle qu'aussi longtemps que la situation économique restait supportable pour la petite bourgeoisie. A partir du moment où le grand capital subit les conséquences de la crise mondiale de 1929, la petite bourgeoisie cherche d'autres voies, alors que le parti radical reste fidèle à ses liens avec le grand capital, avec la Bourse, les conseils d'administration, l'appareil d'Etat. Parti du grand capital, exerçant une influence dans la petite bourgeoisie, le parti radical voit sa force et sa réalité électorale décroître au fur et à mesure que la crise se développe. C'est dans cette situation que Daladier va devenir au sein du parti radical leader d'une « aile gauche ». Mais l'aile gauche d'un parti attaché au maintien de la propriété privée des moyens de production, à la défense de l'Etat, n'a de gauche que le nom. Le rôle du parti radical ira en diminuant avec le développement de la lutte des classes, mais, nous le verrons plus loin, la politique de front populaire prônée par les dirigeants du P.C.F. et de la S.F.I.O. permettra à ce parti d'éviter la débâcle totale en le présentant comme le parti représentatif des « classes moyennes », défendant leurs intérêts. En réalité, la grande bourgeoisie, dont le parti radical est un instrument, ne peut en période de crise que ruiner davantage les classes moyennes, la petite bourgeoisie des villes et des campagnes, et le Daladier « de gauche » de 1936 se retrouvera en 1938 avec Reynaud pour s'engager à fond dans une politique de lutte contre la classe ouvrière et la petite bourgeoisie, toujours au compte du grand capital.</p>
<p>La politique du parti radical en ces journées de février 1934 éclaire de façon éblouissante la nature et la fonction de ce parti. Donc, le 7 février, Daladier qui a obtenu la confiance le 6 démissionne, et le 7, le président de la République fait appel à un sauveur, Doumergue. En se remettant au « sauveur » Doumergue, la bourgeoisie française démontre qu'elle est prête à se défaire du parlementarisme si les circonstances l'exigent... et le permettent. En obéissant servilement aux ordres du capital financier, en reculant devant les bandes fascistes, le Parlement, ses députés, ses partis, et notamment son parti, le parti radical, ont démontré leur incapacité à défendre y compris la démocratie bourgeoise, les libertés qu'elle suppose, et que les ligues fascistes menacent. Tous craignent cependant un prolétariat qui se regroupe et se lève, ce qui a des conséquences contradictoires : il faut en finir avec les libertés et en même temps temporiser par peur de la réplique des masses. Les partis bourgeois, et d'abord le parti radical, administrent la preuve qu'ils placent les intérêts du capital au‑dessus de la démocratie bourgeoise et du parlementarisme. Ils craignent un prolétariat qui pourtant ne s'est pas encore regroupé et unifié pour combattre, même si cela ne va pas tarder. Le 9 février, le ministère Doumergue est formé et obtient la confiance à la Chambre, dont celle des parlementaires radicaux.</p>
<p>Trotsky écrira : « En la personne de Doumergue, nous avons le bonapartisme sénile à l'époque du déclin capitaliste. Le gouvernement Doumergue est le premier degré du passage du parlementarisme. Pour maintenir son équilibre, il lui faut à sa droite les bandes fascistes et autres qui l'ont porté au pouvoir. Réclamer de lui qu'il dissolve ‑ non sur le papier, mais dans la réalité, les Jeunesses patriotes, les Croix‑deFeu, les Camelots du roy et autres, c'est réclamer qu'il coupe la branche sur laquelle il se tient. Des oscillations temporaires d'un côté ou de l'autre restent, bien entendu, possibles. Ainsi, une offensive prématurée du fascisme pourrait provoquer dans les sommets gouvernementaux un "écart" à gauche. Doumergue ferait place pour un temps, non à Tardieu, mais à Herriot Mais il n'est d'abord pas dit que les fascistes feront une tentative prématurée, et ensuite un écart temporaire à gauche dans les sommets ne modifierait pas la direction générale du développement et hâterait plutôt le dénouement. Il n'existe aucune voie pour retourner à la démocratie pacifique. Le développement conduit inévitablement, infailliblement, à un conflit entre le prolétariat et le fascisme. » (Octobre 1934, Où va la France ?)</p>
<p>La politique du P.C.F.</p>
<p>Le 12 février, la grève générale, la manifestation du cours de Vincennes, la fusion des deux cortèges aux cris de « Unité ! Unité ! », ont engagé un processus politique. Le mouvement de la classe ouvrière s'ordonne sur un axe, qui mène inévitablement à l'affrontement. Dans des délais rapides mais que nul ne peut déterminer, les masses exigeront par l'action satisfaction à leurs revendications. Pourtant il faut que le processus politique se développe, ce qui n'est pas donné d'avance.</p>
<p>Sans aucun doute, au cours de l'année 1934, on assiste à une remontée des luttes ouvrières, et ce sont là des signes indéniables de la volonté des travailleurs d'obtenir satisfaction à leurs revendications. Pourtant, le développement de l'action gréviste reste difficile et délicat : d'abord, en raison de la situation économique. Alors qu'en 1930‑1931‑1932 les conséquences de la crise économique mondiale ne se sont pas faites pleinement sentir en France, c'est seulement durant les années 1933‑1934‑1935 que la France est touchée. Les chômeurs commencent à se compter par millions dans un pays qui reste alors un pays principalement rural. Cela pèse lourdement pour engager des luttes revendicatives. Là n'est pas néanmoins l'essentiel : la bourgeoisie n'a pas perdu pied et c'est elle qui continue à la surface des choses de mener l'offensive ; le problème n'est pas celui de la lutte gréviste d'abord et avant tout, mais d'un processus politique qui permette de réaliser les conditions du combat de classe.</p>
<p>Polémiquant avec les staliniens, Trotsky écrit en 1934 :</p>
<p> « Le comité central du parti communiste accuse de cette stagnation tout le monde, sauf lui. Nous ne nous disposons à blanchir personne. Nos points de vue sont connus. Mais nous pensons que le principal obstacle sur la voie du développement de la lutte révolutionnaire est actuellement le programme unilatéral, contredisant toute la situation, presque maniaque, des « revendications immédiates ». Nous voulons ici faire la lumière sur les considérations et les arguments du comité central du parti communiste avec toute l'ampleur nécessaire. Non pas que ces arguments soient sérieux et profonds : au contraire, ils sont misérables. Mais il s'agit d'une question dont dépend le sort du prolétariat français.</p>
<p> La résolution du comité central du parti communiste sur les « revendications immédiates »</p>
<p> Le document le plus autorisé sur la question des « revendications immédiates » est la résolution programmatique du comité central du parti communiste. (Voir L'Humanité du 24 février.) Nous nous arrêterons à ce document.</p>
<p> L'énoncé des revendications immédiates est fait très généralement : défense des salaires, amélioration des assurances sociales, conventions collectives, « contre la vie chère », etc. On ne dit pas un mot sur le caractère que peut et doit prendre dans les conditions de crise sociale actuelle la lutte pour ces revendications. Pourtant, tout ouvrier comprend qu'avec deux millions de chômeurs complets ou partiels, la lutte syndicale ordinaire pour des conventions collectives est une utopie. Pour contraindre dans les conditions actuelles les capitalistes à faire des concessions sérieuses, il faut briser leur volonté ; on ne peut y parvenir que par une offensive révolutionnaire. Mais une offensive révolutionnaire qui oppose une classe à une classe ne peut se développer uniquement sous des mots d'ordre économiques partiels. On tombe dans un cercle vicieux. C'est là qu'est la principale cause de la stagnation du front unique.</p>
<p> La thèse marxiste générale : les réformes sociales ne sont que sous‑produits de la lutte révolutionnaire, prend à l'époque du déclin capitaliste l'importance la plus immédiate et la plus brûlante. Les capitalistes ne peuvent céder aux ouvriers quelque chose que s'ils sont menacés du danger de perdre tout.</p>
<p> Mais même les plus grandes « concessions » dont est capable le capitalisme contemporain, lui-même acculé dans l'impasse, resteront absolument insignifiantes en comparaison avec la misère des masses et la profondeur de la crise sociale. Voilà pourquoi la plus immédiate de toutes les revendications doit être de revendiquer l'expropriation des capitalistes et la nationalisation (socialisation) des moyens de production. Cette revendication est irréalisable sous la domination de la bourgeoisie ? Evidemment. C'est pourquoi il faut conquérir le pouvoir.</p>
<p> Pourquoi les masses ne font‑elles pas écho aux appels du parti communiste ?</p>
<p> La résolution du comité central reconnaît en passant que « le parti n'a pas encore réussi à organiser et à développer la résistance à l'offensive du capital ». Mais la résolution ne s'arrête pas du tout sur la question de savoir pourquoi donc, malgré les efforts du P.C. et de la C.G.T.U., les succès dans le domaine de la lutte économique défensive sont absolument insignifiants. A la grève générale du 12 février, qui ne poursuivait aucune « revendication immédiate », participèrent des millions d'ouvriers et d'employés. Cependant, à la défense contre l'offensive du capital n'a participé jusqu'à maintenant qu'une fraction infime de ce même chiffre. Est‑ce que ce fait étonnamment clair ne conduit les « chefs » du parti communiste à aucune conclusion ? Pourquoi des millions d'ouvriers se risquent‑ils à participer à la grève générale, à des manifestations de rue agitées, à des conflits avec les bandes fascistes, mais se refusent‑ils à participer à des grèves économiques dispersées ?</p>
<p> « Il faut comprendre ‑ dit la résolution - les sentiments qui agitent les ouvriers désireux de passer à l'action. » Il faut comprendre... Mais le malheur est que les auteurs eux‑mêmes de la résolution ne comprennent rien. Quiconque fréquente les réunions ouvrières sait comme nous que les discours généraux sur les « revendications immédiates » laissent le plus souvent les auditeurs dans un état d'indifférence renfrognée ; par contre, les mots d'ordre révolutionnaires clairs et précis provoquent en réponse une vague de sympathie. Cette différence de réaction de la masse caractérise de la façon la plus claire la situation politique de votre pays.</p>
<p> « Dans la période présente ‑ remarque inopinément la résolution ‑ la lutte économique nécessite de la part des ouvriers de lourds sacrifices. » Il faudrait encore ajouter : et ce n'est que par exception qu'elle promet des résultats positifs. Et, pourtant, la lutte, pour les revendications immédiates a pour tâche d'améliorer la situation des ouvriers. En mettant cette lutte au premier plan, en renonçant pour elle aux mots d'ordre révolutionnaires, les staliniens considèrent, sans doute, que c'est précisément la lutte économique partielle qui est le plus capable de soulever de larges masses. Il s'avère justement le contraire :les masses ne font presque aucun écho aux appels pour des grèves économiques. Comment peut‑on donc en politique ne pas tenir compte des faits ? Les masses comprennent ou sentent que dans les conditions de la crise et du chômage des conflits économiques partiels exigent des sacrifices inouÏs, que ne justifieront en aucun cas les résultats obtenus. Les masses attendent et réclament d'autres méthodes, plus efficaces. Messieurs les stratèges, apprenez chez les masses : elles sont guidées par un sûr instinct révolutionnaire.</p>
<p> La conjoncture économique et la lutte gréviste</p>
<p> S'appuyant sur des citations mal assimilées de Lénine, les staliniens répètent : « La lutte gréviste est possible même en temps de crise. » Ils ne comprennent pas qu'il y a crise et crise. A l'époque du capitalisme ascendant, à la fois industriels et ouvriers, même pendant une crise aiguë, regardent en avant, vers la nouvelle réanimation prochaine. La crise actuelle est la règle, non l'exception. Dans le domaine purement économique, le prolétariat, par la terrible pression de la catastrophe économique, est rejeté dans une retraite désordonnée. D'autre part, le déclin du capitalisme pousse de tout son poids le prolétariat sur la voie de la lutte politique révolutionnaire de masse. Pourtant, la direction du parti communiste tend, de toutes ses forces à barrer cette voie. Ainsi, dans les mains des staliniens, le programme des « revendications immédiates » devient un instrument de désorientation et de désorganisation du prolétariat. Cependant, une offensive politique (lutte pour le pouvoir) avec une défense armée active (milice) renverserait d'un seul coup le rapport des forces des classes, et, chemin faisant, ouvrirait, pour les couches ouvrières les plus retardataires, la possibilité d'une lutte économique victorieuse. »</p>
<p>1934 : Le pacte d'unité d'action</p>
<p>La tendance des masses et des militants va dans ce sens. L'aspiration des masses et des militants au front unique des organisations ouvrières, partis et syndicats, devient irrépressible. Les dirigeants de la S.F.I.O., mais surtout ceux du P.C.F., s'y opposent encore pendant quelques mois après le 12 février 1934.</p>
<p>Qu'on en juge : le 7 février 1934, L'Humanité écrit :</p>
<p> « Travailleurs ! Camarades !</p>
<p> « Le gouvernement sanglant Daladier‑Frot, soutenu par le parti socialiste, a préparé la venue au pouvoir de l'union nationale. Il vient de lui céder la place. C'est ainsi que parti radical et parti socialiste font le lit du fascisme !</p>
<p> « [...] A bas l'union nationale réactionnaire et fasciste préparée par le parti radical et le parti socialiste. Vive le gouvernement ouvrier et paysan ! »</p>
<p>La résolution du C.C. du P.C.F. du 15 mars se prononce toujours pour l'« unité à la base » sur le terrain « de la lutte révolutionnaire », en d'autres termes, derrière le P.C.F. et son appareil dirigeant. Le 11 mars, le conseil national de la S.F.I.O. avait affirmé : « La lutte contre le fascisme ne peut être conduite que sous l'action socialiste et dans le sens de la doctrine socialiste. »</p>
<p>Un article paru dans La Vérité en juillet 1934 témoigne :</p>
<p> « Depuis le 6 février, l'unité d'action a été la revendication fondamentale des travailleurs qui y voyaient une des conditions préalables du succès de leurs luttes. Sous toutes les formes, et dans les différents partis et organisations centristes et démocratiques, une pression dans ce sens s'est exercée, venue des profondeurs de la masse populaire. L'expérience allemande n'avait pas été vaine.</p>
<p> « Dans le parti socialiste, le mouvement à gauche s'amplifia, domina entièrement dam la Seine et dans une série de fédérations de province (Est, Midi, surtout). Dans le P.C., la lutte de Doriot refléta le même état d'esprit. Dans les syndicats, un mouvement tout aussi large se fit sentir en faveur de l'unité organique. D'autre part, les multiples comités de vigilance, d'alliance ouvrière, etc., virent le jour. Dans des millions de localités, ils maintinrent la liaison entre les diverses organisations qui s'étaient trouvées littéralement jetées les unes contre les autres le 12 février. Le mouvement d'Amsterdam fut lui‑même contraint d'envisager une modification de structure.</p>
<p> « Pendant des semaines et des mois (particulièrement en avril et en mai) l'action des bureaucrates dirigeants s'exerça contre la réalisation du front unique des organisations, c'est‑à‑dire contre les masses. Avec plus ou moins d'habileté, l'action était la même, à la tête des organisations centristes qui n'ont de communiste ou de socialiste que le nom. Mais l'action à la base ne cessait de rapprocher contre le fascisme les combattants des différentes tendances et couches sociales. En juin, ces manifestations se firent plus amples, plus serrées, plus fréquentes : l'heure était proche où les bureaucrates devraient céder [2]. »</p>
<p>Bientôt, la pression se fait si forte qu'il est difficile aux dirigeants de résister. Les premiers à « tourner » seront les dirigeants du P.C.F. après que l'autorisation en fut venue du Kremlin.</p>
<p>Le 30 mai, Maurice Thorez écrit dans L'Humanité : « Nous avons toujours exprimé notre désir d'action commune et immédiate [avec les socialistes]. Nous voulons lutter au coude à coude tout de suite contre l'ennemi capitaliste et ses bandes fascistes. »</p>
<p>Le lendemain, pour la première fois, L'Humanité s'adresse, non pas à la « base » du parti socialiste, « trompée par ses chefs », mais à la direction de la S.F.I.O. pour lui proposer un accord de parti à parti pour défendre Thaelmann emprisonné par les nazis.</p>
<p>Dans leur ouvrage Juin 36, Danos et Gibelin citent L'Humanité du 31 mai qui reproduit un article de la Pravda : « L'I.C. estime que rappel au front unique devant la menace fasciste [...] est nécessaire dans certaines conditions [...]. Un pareil appel est possible dans un pays comme la France où la social-démocratie n'a pas encore été au pouvoir, où [...] les ouvriers socialistes pensent que leur parti ne suivra pas le chemin de la social‑démocratie allemande. »</p>
<p>Le P.C.F. réunit une « conférence nationale » le 23 juin, en vue de prendre le « tournant » et de mandater le C.C. et le B.P. afin qu'ils proposent à la direction de la S.F.I.O. un pacte d'unité d'action contre le fascisme et la guerre. Le 25, le bureau politique du P.C.F. propose à la commission administrative permanente de la S.F.I.O. un tel pacte d'unité d'action. La direction de la S.F.I.O. tente de maintenir sa position anti‑unitaire. Mais les masses et les militants veulent ardemment l'unité des deux partis :</p>
<p> « Le 2 juillet, les fédérations socialistes de la Seine et de la Seine‑et‑Oise et la région parisienne du P.C. organisent en commun un grand meeting. La profonde volonté des travailleurs socialistes et communistes s'y manifeste puissamment. En effet, la salle Bullier, prévue pour le meeting, n'est pas assez grande pour contenir les auditeurs, qui se pressent à la porte, et il faut improviser une deuxième réunion au gymnase Huyghens. Des applaudissements enthousiastes ponctuent les discours des orateurs : Jacques Duclos, Cachin, Maurice Lampe (secrétaire de la région parisienne) pour le parti communiste ; Zyromski, Claude Just, Farinet (secrétaire de la fédération de la Seine) pour le parti socialiste. " Voilà douze ans que j'attends cette soirée, s'écrie Claude Just, et maintenant j'espère qu'elle ne sera pas sans lendemain. " Maurice Lampe lui fait écho : " Ce que nous avons réalisé régionalement sera réalisé demain sur le plan national. "</p>
<p> « La gauche de la S.F.I.O. mène campagne pour l'acceptation des propositions communistes, et à la veille du conseil national, Marceau Pivert écrit : " Nous souhaitons que le conseil national dise avec le maximum de netteté : camarades du parti communiste, pour l'action commune à l'échelle nationale, voici notre signature, voici nos mains fraternelles. " Le 16 juillet 1934, le conseil national de la S.F.I.O. décide à une écrasante majorité d'accepter le pacte d'unité d'action qui est signé par les représentants des deux partis le 27. Dès le mois d'août, une première manifestation réunit socialistes et communistes pour l'anniversaire de la mort de Jaurès [3]. »</p>
<p>Léon Blum écrira le 25 février 1935 dans Le Populaire : « Nous nous serions refusés à cette première unification des forces prolétariennes au moment où l'intérêt et la volonté populaire l'exigeaient [ ... ] une mésintelligence, une désaffection populaire se seraient développées autour de nous. »</p>
<p>On ne saurait dire plus clairement que ce sont les masses et les militants qui ont imposé l'unité entre la S.F.I.O. et le P.C.F.</p>
<p>Quelles sont les principales dispositions du pacte ?</p>
<p> désarmement et dissolution des ligues fascistes ;<br class='autobr' /> défense des libertés démocratiques ;<br class='autobr' /> dissolution de la Chambre et représentation proportionnelle ;<br class='autobr' /> lutte contre les préparatifs de guerre ;<br class='autobr' /> lutte contre les décrets‑lois ;<br class='autobr' /> contre la terreur fasciste en Allemagne et en Autriche ;<br class='autobr' /> libération de tous les antifascistes emprisonnés.</p>
<p>Le pacte d'unité d'action entre le P.S. et le P C.F. est un fait d'une considérable portée politique en soi, et qui répondait aux aspirations irrépressibles des masses et des militants. Son contenu n'en a pas moins une signification politique tout aussi importante : les dirigeants du P.S. et du P.C.F. ont fait l'unité, mais déjà ils dressent une digue contre le mouvement des masses pour le contenir dans le cadre de l'ordre, de la société bourgeoise, le contraindre à respecter la propriété privée des moyens de production, l'Etat bourgeois.</p>
<p>C'est au gouvernement, à l'Etat bourgeois, de dissoudre et de désarmer les ligues fascistes que le capital financier organise, subventionne et arme. La défense des libertés démocratiques s'entend comme défense du système parlementaire. La dissolution de la Chambre et la représentation proportionnelle sont les revendications les plus audacieuses de ce pacte, mais elles restent néanmoins dans le cadre précis du parlementarisme, et de toute façon, elles ne feront l'objet d'aucune action politique et resteront des clauses de style. « Lutte contre les préparatifs de guerre » est une formule évasive qui en soi ne veut rien dire. « Lutte contre les décrets-lois » est une formule tout aussi platonique, et le reste est à l'avenant.</p>
<p>Il n'est absolument pas question de chasser le gouvernement Doumergue. Mais celui‑ci, pendant ce temps, publie décret‑loi sur décret‑loi qui font reporter ter sur les masses le poids de la crise qui s'aggrave, et multiplie contre les masses les actes répressifs en juillet 1934, 5 000 instituteurs sont mis d'office à la retraite pour fait de grève. Paul Faure, secrétaire général de la S.F.I.O., se déclare « étreint d'anxiété ». Jean Longuet, lui, conclut à « l'impossibilité de s'abstenir sans se condamner à mort ».</p>
<p>Le contenu du pacte d'unité d'action ne fait pas de doute, ce n'est qu'une transition de la politique du « social‑fascisme » à une autre, celle des « fronts populaires ». Désormais, le P.C.F. va tout faire pour mettre sur pied cette nouvelle politique. Il devient l'aile marchante de l'Internationale communiste et du Kremlin.</p>
<p>Une des clauses les plus importantes du pacte d'unité d'action consiste dans le renoncement à toute critique entre les deux partis. Les divergences seront examinées par les représentants des deux partis qui formeront une commission bipartite spéciale. Ainsi chacune des directions des deux partis laisse les mains libres à l'autre par rapport aux masses et aux militants.</p>
<p>La volonté des masses est de chasser Doumergue, défenseur du grand capital, protecteur des ligues fascistes. C'est pour cela qu'elles veulent l'unité de la S.F.I.O. et du P.C.F. Le pacte d'unité d'action répond à cette aspiration des masses qui subissent la politique réactionnaire du gouvernement. Mais les dirigeants de ces partis se mettent d'accord pour interdire aux masses le combat pour chasser Doumergue, ce qui inéluctablement poserait la question : quel gouvernement sinon un gouvernement des partis ouvriers signataires du pacte d'unité d'action, du P.S. et du P.C.F., un gouvernement Blum‑Cachin, comme Trostky le dira ?<br class='autobr' />
La marche du Front populaire</p>
<p>La contradiction n'en subsiste pas moins. Indépendamment du contenu de ce pacte, la simple réalisation du front unique du P.C.F. et du P.S., en unifiant les masses ouvrières, alors que la crise s'accentue, a une dynamique révolutionnaire. Objectivement et subjectivement, la question du pouvoir, du gouvernement, se trouve posée : quel gouvernement porter au pouvoir, sinon un gouvernement du P.S. et du P.C.F., un gouvernement des partis ouvriers sans représentants des organisations et partis bourgeois ?</p>
<p>Trotsky écrit en octobre 1934 : « Dès que les deux partis ouvriers qui se concurrençaient vivement dans le passé ont renoncé à se critiquer l'un l'autre, et à se conquérir l'un à l'autre des adhérents, par cela même ils ont cessé d'exister en tant que partis distincts... Le front unique agit comme un parti inachevé, construit sur le principe fédéraliste [...]. Le bloc défensif contre le fascisme ne pourrait être suffisant que si pour tout le reste les deux partis conservaient une complète indépendance. Mais non, nous avons un front unique qui embrasse presque toute l'activité publique des deux partis et exclut leur lutte réciproque pour conquérir la majorité du prolétariat. De cette situation, il faut tirer toutes les conséquences. La première et la plus importante, c'est la lutte pour le pouvoir. Le but de ce front unique ne peut être qu'un gouvernement socialiste‑communiste, un ministère Blum‑Cachin. Il faut le dire ouvertement, si le front unique se prend au sérieux ‑ et c'est à cette seule condition que les masses populaires le prendront au sérieux - il ne peut se dérober au mot d'ordre de conquête du pouvoir. Par quels moyens ? Par tous les moyens qui mènent au but. »</p>
<p>Les masses prennent au sérieux le front unique : le front unique du P.S. et du P.C.F. est une invite à l'action politique, à l'action centre le capital, le gouvernement, les bandes fascistes, et au combat pour porter au pouvoir un gouvernement des partis du front unique.</p>
<p>A tout prix, il faut éviter que se crée une situation semblable. D'autant plus qu'en conséquence de la venue au pouvoir d'Hitler ‑ écrasement du P.C.A., menace que constitue une Allemagne écrasée sous la botte nazie, où Hitler prépare ouvertement la guerre contre l'U.R.S.S. ‑ la bureaucratie du Kremlin est obligée de chercher à nouer des alliances avec d'autres puissances impérialistes dites « démocratiques ». Il faut tourner à 180 degrés. Le P.C.F. va devenir le héraut du « front populaire ». Il va tout faire pour noyer l'unité d'action entre les partis ouvriers en un rassemblement intégrant le parti radical qui reste au gouvernement.</p>
<p>Ainsi, à la veille des élections cantonales, Marcel Cachin écrit dans L'Humanité du 10 octobre 1934 :</p>
<p> « Dans l'état où la défaite électorale tant avoué ou masqué du fascisme obtenue par le désistement naturel communiste et du candidat socialiste d'un représentant avoué ou masqué du fascisme ne peut être obtenue par le désistement du candidat communiste et du candidat socialiste, le parti communiste est même prêt à envisager le désistement en faveur d'un candidat radical. A la condition qu'il se prononce nettement contre le fascisme, contre sa préparation, contre les décrets‑lois et contre la politique gouvernementale de préfascisme. »</p>
<p>Les résultats des élections cantonales du 14 octobre 1934 sont significatifs du profond mouvement politique qui a commencé. Le P.C.F. gagne 100 000 voix, ses élus passent de 10 à 28. Le P.S. maintient ses suffrages, mais le jeu des désistements porte ses élus, de 105 à 109. Déjà, le parti radical perd considérablement de voix, et 21 élus. Dès le 7 octobre, Maurice Thorez a lancé la fameuse formule du « front populaire » au cours d'un grand meeting à la salle Bullier, qui sera suivi de la proposition faite au comité de coordination du P.S. et du P.C.F. d'élaborer un programme qui permette d'inclure au sein d'un front populaire le parti radical. Le 24 octobre à Nantes où se tient le congrès du parti radical, nouveau discours. Bien que le parti radical continue à participer au gouvernement Doumergue, Maurice Thorez, au C.C. du P.C.F. de novembre, se déclare satisfait de l'évolution de ce parti.</p>
<p>Ce virage à droite surprend la S.F.I.O. qui hésite avant de se rallier au front populaire que propose le P.C.F. Le gouvernement Doumergue tombe le 8 novembre, la Chambre refusant d'adopter son projet de réforme de la Constitution. La situation économique ne cesse de s'aggraver. Mais la situation n'est pas telle qu'il apparaisse nécessaire au capital financier de liquider le parlementarisme, ainsi que le proposait Doumergue. Le tournant du P.C.F. vers le front populaire lui donne la garantie que celui‑ci se dressera contre les masses au cas où celles‑ci deviendraient menaçantes. De son côté, la S.F.I.O., si elle hésite à se prononcer clairement pour le front populaire, n'en montre pas moins ses dispositions à adopter cette politique. La commission administrative permanente vote une résolution où on lit : « Si devant le péril couru par les libertés publiques et les libertés ouvrières, devant le ravage de plus en plus douloureux exercé par le chômage et la détresse paysanne, des républicains, sentant à leur tour le caractère exceptionnel des circonstances, se déterminent à opposer a la violence fasciste la force républicaine et constituent un gouvernement de combat pour la sauvegarde des libertés démocratiques et contre la crise, elle déclare ne poser d'avance aucune limite au concours que leur apporterait le parti. »</p>
<p>Il est impossible de dire mieux. C'est à juste titre que Trotsky écrira : « L'Humanité répète que c'est le front unique qui a chassé Doumergue. Mais c'est pour parler modérément une fanfaronnade creuse, Au contraire, si le grand capital a jugé raisonnable, possible, de remplacer Doumergue par Flandrin, c'est uniquement parce que le front unique, comme la bourgeoisie s'en est convaincue par l'expérience, ne représente pas encore un danger révolutionnaire immédiat... Les véritables maîtres de la situation [... ] maintiennent l'union nationale et ses décrets bonapartistes, ils mettent le Parlement dans la terreur, mais ils laissent se reposer Doumergue. Les chefs du capital ont apporté une certaine correction à leur appréciation primitive, en reconnaissant que la situation n'est pas révolutionnaire, mais pré-révolutionnaire. »</p>
<p>Le gouvernement Flandrin constitué le 8 novembre continue la politique de Doumergue au point de vue économique et social.</p>
<p>Le mouvement politique de regroupement des masses derrière les partis ouvriers ne s'en poursuit pas moins. Une fois encore, les élections vont traduire ce mouvement et permettre aux masses une expression nationale. L'avance du P.C.F. aux élections municipales est impressionnante :</p>
<p> « Ces élections qui eurent lieu le 5 et le 12 mai (1935) furent un grand succès pour notre parti. Huit conseillers municipaux communistes étaient élus à Paris, alors que précédemment il n'y en avait qu'un seul. Dans la banlieue (département de la Seine), le nombre des municipalités communistes passaient de 9 à 26 et parmi elles on comptait de grandes villes comme Montreuil, Drancy, Issy‑les‑Moulineaux, Aubervilliers, etc.</p>
<p> « En Seine‑et‑Oise le nombre des municipalités communistes passait de 6 à 29, parmi lesquelles la grande cité industrielle d Argenteuil, et Villeneuve‑Saint‑Georges.</p>
<p> « Dans le Nord et le Pas‑de‑Calais, les municipalités communistes passaient de 17 à plus de 50, tandis qu'une vingtaine de municipalités communistes étaient élues dans le Gard, une trentaine dans l'Allier et beaucoup d'autres dans la Corrèze, la Creuse, le Lot‑et‑Garonne, la Haute‑Vienne. Dans la banlieue de Lyon, nous enlevions Villeurbanne. De même nous gagnions Concarneau sur la côte bretonne. Le nombre de nos municipalités dans les communes de plus de 5 000 habitants était passé de 38 à 90 », écrit Jacques Duclos [4].</p>
<p>Plus loin : « Dans les communes de banlieue du département de la Seine, les élections municipales avaient été suivies des élections cantonales qui donnèrent au parti 25 sièges sur 50, alors qu'il n'en avait que 4 auparavant. »</p>
<p>Le nombre de voix qui se portent sur la S.F.I.O. se maintient, ainsi que le nombre de ses élus. Le grand perdant est encore le parti radical.</p>
<p>Duclos écrit encore : « A Aubervilliers, Laval fut battu par une liste qui avait à sa tête les camarades Charles Tillon et Emile Dubois. »</p>
<p>Ironie de l'histoire : le 2 mai, le même Laval, alors ministre des Affaires étrangères, signait le pacte franco‑soviétique et le 15 mai, à l'issue d'un entretien à Moscou avec Staline, il obtenait la fameuse déclaration de ce dernier : « M. Staline comprend et approuve pleinement la politique de défense nationale faite par la France pour maintenir sa force armée au niveau de sa sécurité. »</p>
<p>Immédiatement, le P.C.F. emboîte le pas et publie une affiche où on lit :</p>
<p> « Pour faire face au danger menaçant, l'Union soviétique, dont l'intérêt permanent est la paix, a raison d'agir de concert avec les puissances qui ont un intérêt momentané à maintenir la paix.</p>
<p> « Ainsi s'exprime la politique réaliste des communistes qui veulent de toutes leurs forces : la sauvegarde de la paix. »</p>
<p>Désormais, le P.C.F. devient tricolore et ses dirigeants entonneront La Marseillaise à tout propos et hors de propos. Finie la politique des « gueules de vaches », du « drapeau dans le fumier », de l'affirmation d'Aragon : « Je conchie l'armée française » ; la déclaration de Staline a réussi une magnifique métamorphose : l'armée française, son corps d'officiers, sont devenus l' « armée républicaine ». La politique de front populaire prend son plein essor.</p>
<p>Pourtant, le pacte franco‑soviétique, la déclaration de Staline, n'ont pu sauver de la faillite le gouvernement Flandrin‑Laval : l'inflation commence, la fuite de l'or également, le chômage continue à s'accroître. Flandrin ne peut obtenir les pleins pouvoirs le 31 mai à la Chambre. Les élections municipales lui ont porté un coup fatal.</p>
<p>Laval, l'homme des accords avec Mussolini, et qui vient d'obtenir la magique déclaration de Staline, après l'intermède d'un gouvernement Bouisson qui dure deux jours, obtient l'investiture de la Chambre le 7 juin, assortie de « pouvoirs exceptionnels ». Les radicaux dont Herriot participent à ce gouvernement.</p>
<p>Mais le front populaire ne peut vraiment naître et prendre son essor que si la S.F.I.O. donne son accord et y participe. De ce point de vue, le congrès de Mulhouse va avoir une importance décisive. Il se tient du 9 au 12 juin 1935. La situation à la S.F.I.O. est bien particulière. A l'instigation de Trotsky, les trotskystes sont entrés en août 1934 à l'intérieur de la S.F.I.O. ouvertement, en y défendant leur programme. Le mode de fonctionnement, le droit de tendance reconnu à la S.F.I.O. donnent cette possibilité. L'appréciation de Trotsky est qu'après la capitulation de l'I.C. en Allemagne et la politique de la troisième période, dans les pays où se produira une nouvelle montée des masses, cela se traduira en un premier temps par un afflux de travailleurs révolutionnaires à l'intérieur des partis sociaux‑démocrates. Se constitueront alors de puissants courants cherchant la voie de la révolution, cherchant un programme révolutionnaire, cherchant à constituer un parti révolutionnaire. Il faut être avec eux, dégager, armer politiquement, organiser ces courants qui deviendront alors l'élément premier du parti révolutionnaire qu'il faut construire et que ne peuvent prétendre être, ni même ne peuvent construire indépendamment de ces militants, les faibles organisations trotskystes. Aucune illusion cependant les partis sociaux‑démocrates sont et resteront des partis ouvriers‑bourgeois, à un certain stade la rupture avec eux ne sera pas moins indispensable que ne l'a été l'entrée en leur sein.</p>
<p>Les trotskystes ont rapidement obtenu dans la fédération de la Seine, parmi les jeunesses socialistes, et en province, d'importants succès. Ils vont combattre au congrès de Mulhouse contre la politique du front populaire.</p>
<p>De son côté, Marceau Pivert amorce sa rupture avec la « Bataille socialiste » que dirige Zyromski. Cette tendance est depuis plusieurs années considérée comme l'aile gauche de la S.F.I.O., partisan de l'unité d'action avec le P.C.F. En cette année 1935, Zyromski l'aligne entièrement sur les positions du P.C.F. ‑ du front populaire au soutien à la défense nationale.</p>
<p>Marceau Pivert repousse la défense nationale mais ne s'oppose pas au front populaire. Plus tard, il adoptera le mot d'ordre de « front populaire de combat ». Il ne mènera pas bataille au congrès de Mulhouse contre la politique de « front populaire ».</p>
<p>Les résultats du congrès de Mulhouse seront les suivants : la résolution Molinier‑Rous qui préconise la lutte pour le pouvoir, un gouvernement du P.S. et du P.C.F., un programme de revendications transitoires, obtient 105 mandats ; celle de la « Bataille socialiste » (à laquelle Pivert s'est rallié) obtient 777 mandats. Celle de Blum obtient 2025 mandats. Les deux dernières motions se situent sur l'orientation de la politique de front populaire. Aucun obstacle n'existe plus sur la voie qui mène au Front populaire, il suffira que le parti radical s'y rallie en temps opportun.</p>
<p>Le 17 juin se constitue le « Comité du rassemblement populaire ». Sa tâche immédiate sera de préparer les manifestations populaires du 14 juillet 1935. La date de la « fête nationale » est évidemment politiquement significative. Le matin se tient au stade Buffalo un immense meeting où parlent les représentants des organisations et partis qui constituent le Comité du rassemblement populaire. Duclos nous apprend que « le serment que les manifestants prêtèrent dans la matinée du 14 juillet 1935 au stade Buffalo, après qu'Octave Rabaté en eut donné lecture, était ainsi formulé :</p>
<p> « Au nom de tous les partis et groupements de liberté et des organisations ouvrières et paysannes,</p>
<p> Au nom du peuple de France rassemblé aujourd'hui sur toute l'étendue du territoire,</p>
<p> Nous, représentants mandatés ou membres du Rassemblement populaire du 14 juillet 1935,</p>
<p> Animés de la même volonté de donner du pain aux travailleurs, du travail à la jeunesse et la paix au monde,</p>
<p> Nous faisons le serment solennel de rester unis pour désarmer et dissoudre les ligues factieuses, pour défendre et développer les libertés démocratiques et pour assurer la grande paix humaine. »</p>
<p>Toujours selon la même source : « En conclusion, les manifestants déclaraient :</p>
<p> « Dans cette journée du 14 juillet, ils saluent dans les armées de Terre, de Mer, de l'Air ‑ officiers, sous‑officiers, soldats et marins les forces nationales constituées pour la défense des libertés. »</p>
<p>Jacques Duclos, ce même 14 juillet, déclare au nom du parti communiste : « Nous voyons dans le drapeau tricolore le symbole des luttes du passé et dans notre drapeau rouge le symbole des luttes et des victoires futures. Et si l'immense foule chante notre hymne d'espérance et de lutte, L'Internationale, mais aussi La Marseillaise, nous n'oublierons pas que La Marseillaise est un chant révolutionnaire dont nous reprenons volontiers l'appel vibrant : Liberté, liberté chérie, combats avec tes défenseurs. » L'après‑midi, des centaines de milliers de travailleurs défilent de la Bastille à la Nation derrière Thorez, Léon Blum et Daladier venu à titre personnel.</p>
<p>Lors des premières négociations pour définir le programme du Front populaire, les dirigeants de la S.F.I.O. n'en croient pas leurs oreilles : le parti communiste refuse toutes mesures qui peuvent sembler porter atteinte au capital et que met en avant l'aile gauche du parti socialiste, telle la nationalisation des banques, des chemins de fer et des mines, en expliquant que de telles exigences ne pourraient qu'épouvanter le parti radical, défenseur de la propriété privée.</p>
<p> Et pourtant, les nationalisations, comme l'explique Léon Blum, « ce n'est pas la révolution » : « Les nationalisations sont aux socialisations ce que l'exercice du pouvoir est à sa conquête. Les nationalisations se placent dans le cadre du régime capitaliste. Elles sont exécutables sans conquête préalable de l'appareil politique de la bourgeoisie. Elles sont un moment de l'évolution capitaliste et non pas un moment de la révolution sociale. »</p>
<p>Qu'importe ! Les dirigeants du P.C.F. entendent dresser un barrage contre la montée des masses. Démonstrativement, ils s'allient au parti parlementaire classique de la bourgeoisie française : ils veulent élargir sans limites à droite le Rassemblement Populaire. Leur objectif est de défendre la propriété privée des moyens de production et, bien sûr, l'Etat bourgeois instrument politique de la domination de classe de la bourgeoisie sur la société.</p>
<p>Après la manifestation du 14 juillet 1935, Jacques Duclos explique devant les militants communistes de la région parisienne la signification de cette politique : « Nous ne repoussons pas les hommes qui sont à la droite du parti radical, qui veulent avec nous défendre la liberté. Pour notre part, nous n'avons jamais demandé au parti radical d'accepter nos mots d'ordre et notre Programme. Mieux, nous avons eu l'occasion, aussi bien dans le comité d'action à Paris qu'à Lyon, de nous élever contre certaines exigences mises en avant par d'aucuns pour amener la rupture avec les radicaux. »</p>
<p>La lutte des classes s'aiguise. Expulsés du processus de production, travailleurs et jeunes manifestent. Les heurts avec la police se multiplient. Le cabinet Laval au sein duquel siègent six ministres du parti radical, dont Edouard Herriot, son président, se livre à une attaque forcenée contre la classe ouvrière et les masses au moyen des décrets-lois.</p>
<p>Le 15 juillet 1934, décrets-lois qui réduisent de 10% toutes les dépenses Publiques (sauf les pensions militaires) de l'Etat et des collectivités locales (dont les salaires des fonctionnaires et assimilés) ; réduction des prestations des assurances sociales et des rentes, majoration de 20 à 25 % de l'impôt sur le revenu, baisse de 10 % sur le prix de l'électricité, du gaz et des loyers professionnels. La somme des économies devait permettre, de retirer 11 milliards de l'époque de la circulation. Le 8 août, nouvelle série de décrets‑lois, et encore le 30 octobre</p>
<p>La classe ouvrière subit toujours les attaques du capital, mais elle se prépare incontestablement à prendre l'offensive. Dès lors et jusqu'à la grève générale de juin 1936, le mouvement va se préparer, mettre ses conditions en place. De puissantes manifestations toujours plus impressionnantes se succèdent. Les militants des partis ouvriers, et singulièrement ceux du parti socialiste, encadrés par le service d'ordre des T.P.P.S. que dirige Marceau Pivert, vont chasser des quartiers ouvriers les ligues fascistes. Ils mettent en fuite Camelots du roy, Volontaires nationaux, Croix‑de‑Feu. Ceux‑ci s'accrochent : ils organisent de grandes manifestations paramilitaires le jour de la fête de Jeanne d'Arc à Paris par exemple. Ils organisent également d'imposants rallyes au cours desquels des centaines d'automobiles convergent vers une ville de province où les « chefs » viennent inspecter leurs troupes. A différentes occasions, la parade motorisée se termine en déroute.</p>
<p>Ainsi à Limoges où les T.P.P.S. leur organisent une « chaleureuse réception ». Le prolétariat utilise l'ensemble des formes de lutte politique dont il dispose malgré l'entrave des appareils. La marée monte, et les masses s'ordonnent politiquement. Depuis la grève générale du 12 février et plus encore la conclusion du pacte d'unité d'action entre la S.F.I.O. et le P.C.F., inéluctable : se pose la question de l'unité syndicale, d'une centrale unique.</p>
<p>En octobre 1934, les dirigeants de la C.G.T., Jouhaux, Dumoulin, Bothereau, etc., modifient leur position : jusqu'alors ils exigeaient des dirigeants de la C.G.T.U. qu'ils rentrent à la C.G.T. en dissolvant la C.G.T.U. et ses syndicats. Ils acceptent que des discussions s'engagent sur la réalisation de l'unité organique des deux centrales. Mais les « unitaires » ne tiennent pas à l'unité organique, et les « confédéraux » exigent la dissolution des fractions au sein des confédérations. Lefranc signale un article que Les Cahiers du communisme publient le 1er novembre, où on lit : « L'unité du mouvement syndical assure la possibilité au parti communiste d'exercer son influence sur des masses plus larges que ce n'est le cas actuellement. C'est pourquoi les camarades français ont agi avec juste raison en ne faisant pas dépendre la question de l'unité de la question de l'indépendance du mouvement syndical. Que signifie cette indépendance ? Les communistes renoncent‑ils à avoir des fractions communistes dans les syndicats ? Renoncent‑ils à y poursuivre leur politique ? Bien entendu que non. »</p>
<p>Le 19 mars 1935, les comités confédéraux nationaux avaient constaté l'échec des pourparlers sur l'unité organique. Après le pacte franco‑soviétique, brusque tournant du P.C.F. Le 6 juin, Gitton dans L'Humanité annonce que le P.C.F. renonce aux fractions dans les syndicats. Les pourparlers sont repris. Le 27 septembre 1935, les congrès de la C.G.T. et de la C.G.T.U. fixent une procédure de réunification syndicale : au sommet, une commission mixte ; fusion des syndicats, des fédérations et des unions départementales ; un comité confédéral national enregistrera ces fusions et désignera un bureau national provisoire ; réunion d'un congrès confédéral national qui se tint à Toulouse du 2 au 5 mars 1936.</p>
<p>A la vérité, l'unification syndicale était devenue inévitable, bien avant que l'unité soit décidée de nombreux syndicats fusionnaient.</p>
<p>Les ex‑confédérés étaient largement majoritaires au congrès de Toulouse, 5 500 mandats contre 2 500 environ. En juillet 1935, les effectifs de la C.G.T. étaient évalués à 700 000 membres, ceux de la C.G.T.U. à 200 000. En 1937, le nombre de cartes placées sera de 4 936 025 !</p>
<p>Au mois d'août 1935, les travailleurs des arsenaux réagissent contre les conséquences des décrets Laval qui les frappent durement. A Brest et à Toulon, les ouvriers font grève. Ils hissent le drapeau rouge sur les arsenaux de ces deux villes. Du 5 au 9 août se déroulent de violentes manifestations au cours desquelles il y a trois morts.</p>
<p>Quelque temps après, Léon Trotsky écrit : « Le danger immédiat en France consiste en ce que l'énergie révolutionnaire des masses, dépensée morceau par morceau dans des explosions isolées comme à Toulon, à Brest, à Limoges, fasse place à l'apathie... La tâche des partis prolétariens consiste non pas à freiner et à paralyser ces mouvements, mais à les unifier et à leur donner la plus grande place. » (Où va la France ?)</p>
<p>Les résultats des élections municipales sont significatifs, des batailles de classe comme celles de Brest et de Toulon ne le sont pas moins, l'unification syndicale que la base impose l'est également. Manifestement, une crise révolutionnaire se prépare. A tout prix, il faut dresser un barrage qui endigue la montée des masses et les détourne de leurs objectifs de classe. L'alliance ouverte, proclamée, au nom de la défense de la démocratie contre le fascisme, est indispensable pour que les masses sachent bien qu'au moment les plus extrêmes de la crise, il faut, il faudra respecter le système capitaliste et l'Etat bourgeois.</p>
<p>Le Kremlin et les dirigeants du P.C.F. ont élaboré contre le mouvement des masses qui monte la politique du front populaire.</p>
<p>Jacques Duclos ne s'y trompe pas, dans le discours déjà cité du 23 juillet 1935, il déclare : « La secte des trotskystes qui s'intitule bolchevique‑léniniste, alors qu'ils sont aussi éloignés du bolchevisme-léninisme que le socialisme national de Jean Hennessy du socialisme, n'a qu'un objectif : consommer la rupture entre les masses populaires groupées derrière le parti radical et celles qui suivent les autres groupements du Front populaire. »</p>
<p>Le front populaire exige la chasse aux trotskystes. mais tenter de contenir et de faire refluer le mouvement des masses exige qu'à la S.F.I.O. aussi s'organise la chasse aux sorcières. Déjà, au congrès de Mulhouse, Blum a annoncé qu'il faudrait en finir avec la tendance trotskyste des bolcheviques‑léninistes. Ce sont d'abord les militants dans les J.S. qui sont frappés. A la conférence nationale de Lille, le 29 juillet, douze membres de la commission exécutive de la Seine des J.S., trotskystes et sympathisants trotskystes, sont exclus. Le 1er octobre, ce sont quinze dirigeants trotskystes que la commission administrative permanente exclura. C'est au même moment que Marceau Pivert rompt définitivement avec la « Bataille socialiste » de Zyromski. Le 26 septembre, la 15° section du P.S., qui est la section de Pivert, organise une réunion de militants socialistes de gauche de la Seine, à laquelle mille militants participent. Le 30 septembre, la « Gauche révolutionnaire » est constituée : l'orientation affirmée est celle de la lutte des classes, elle démarque souvent l'orientation que Trotsky défend dans ses écrits, mais elle se prononce (point 1) pour le front populaire en le gauchissant sous l'appellation de « front populaire de combat » ; et elle se conclut ainsi au point 7 : « Notre but est de gagner la majorité des militants S.F.I.O. à ces points de vue. »</p>
<p>il est difficile de ne pas voir que la constitution de, la « Gauche révolutionnaire » survient à propos pour couper les militants révolutionnaires de la S.F.I.O. des « bolcheviques‑léninistes » qui viennent d'en être exclus.</p>
<p>Du côté du capital financier, une politique complexe contre la montée du mouvement des masses s'élabore. D'un côté, les ligues continuent à être généreusement arrosées financièrement, le gouvernement Laval poursuit ses attaques contre les masses ; de l'autre, le parti radical va accepter, tout en continuant à être au gouvernement Laval et à le soutenir au Parlement, de participer au Front populaire. L'opération se réalise en octobre 1935 où le congrès du parti radical qui se tient à la salle Wagram décide d'adhérer au Front populaire.</p>
<p>Le gouvernement Laval tiendra jusqu'au 22 janvier. Auparavant, un épisode significatif a éclairé le sens de la politique de front populaire. Le 6 décembre, lbarriegaray déclare à la Chambre que les Croix‑de‑Feu consentiraient à leur désarmement. Par sa bouche, c'est le grand capital, lequel arme et entretient les ligues fascistes, qui parle. Le désarmement réel est une chose. L'opération politique en est une autre. Immédiatement Blum et Thorez prennent, l'un au nom de la S.F.I.O., l'autre du P.C.F., un engagement parallèle. Le gouvernement dépose trois projets de loi qui renvoient devant une juridiction criminelle les auteurs de provocations au meurtre, prononcent la dissolution des milices privées, édictent des peines de prison pour ceux qui seront trouvés porteurs d'armes prohibées. Tout cela n'aura pas d'efficacité pratique. Léon Blum lui-même sera le jeudi 13 février 1936 victime d'une agression fasciste. Ce qui importe, c'est l'opération politique qui se prépare.</p>
<p>A la suite de divergences au comité exécutif du parti radical, Herriot, ministre du gouvernement Laval, démissionne de la présidence du parti. La politique étrangère de Laval est mise en cause à la Chambre, car il a soutenu l'Italie fasciste qui a occupé l'Ethiopie en torpillant les sanctions. Le 10 janvier 1936, l'accord sur le programme de Front populaire se réalise entre le P.C.F., la S.F.I.O., le parti radical. Le 18 janvier, 88 députés du parti radical votent contre la confiance au gouvernement Laval, 45 ont voté pour, 10 se sont abstenus. Le 19 janvier, Daladier est élu président du parti radical. Les ministres radicaux vont démissionner du gouvernement Laval, qui à son tour démissionne.</p>
<p>Sarraut, radical « de droite », forme le nouveau gouvernement. Un gouvernement de transition jusqu'aux élections législatives. De nombreux radicaux occupent d'importants ministères, mais Régnier, ministre des Finances de Laval, garde son poste. Les députés S.F.I.O. votent pour la confiance, ceux du P.C.F. s'abstiennent. C'est certainement le premier gouvernement de front populaire, et même, au‑delà, il anticipe sur le « front des Français » de « Thorez à Paul Reynaud ».</p>
<p>Le décor est posé. Le programme de Front populaire, dont l'objectif est « la défense de la République », exclut toute atteinte à la propriété privée des moyens de production, assure la défense des institutions, de la Police, du corps des magistrats, des hauts fonctionnaires : de l'Etat.</p>
<p>Il s'agit d'une alliance qui subordonne les intérêts de la classe ouvrière au maintien du système capitaliste à un moment extrême de crise.</p>
<p>Le ralliement du parti radical s'explique aisément : la radicalisation des « classes moyennes » jetées dans la misère par la crise du système capitaliste aboutit à une polarisation classe contre classe dont la première conséquence serait la liquidation quasi totale sur le plan électoral du parti radical. Pour sa propre défense comme parti bourgeois, le parti radical, porté aux nues par les dirigeants du P.C.F., adhère sur sa politique comme parti de la grande bourgeoisie au Front populaire.</p>
<p>Mais la participation du parti radical au Front populaire doit être analysée plus fondamentalement. Y compris en Allemagne, le capital financier a longtemps hésité avant de confier le pouvoir à Hitler et à ses séides. Longtemps, il les a utilisés pour attaquer le prolétariat, faire contrepoids à la classe ouvrière. Ce n'est qu'avec l'éclatement de la crise économique qu'il a procuré aux nazis les moyens qui leur ont permis de développer leur propagande, leur agitation, leur organisation, de payer des dizaines de milliers de S.A., de S.S., de fonctionnaires, de s'appuyer sur l'appareil d'Etat, la police, l'armée, etc. Ce n'est que devant l'impossibilité de résoudre la crise économique, autrement qu'au moyen d'un vaste plan de réarmement, et la certitude qu'en fin de compte s'ouvrirait une crise révolutionnaire si une solution n'était pas apportée aux crises politiques et économiques, que le capital financier a confié le pouvoir à Hitler. Le capital financier allemand pouvait avoir de tout autres perspectives que son homologue français pendant ces années 30. Jouant de la division des puissances impérialistes européennes « victorieuses » en 1918, de la crise qui secouait l'impérialisme, U.S., en raison de sa puissance et de sa place en Europe, le capital financier allemand peut tenter l'aventure de l'hitlérisme : subordonner l'Europe au cours d'une seconde guerre mondiale. Le risque est énorme, mais l'impérialisme allemand a les moyens de cette fuite en avant, et ne pas la pratiquer est pour lui tout aussi aventureux. Il en va tout autrement du capital financier français. Tout conserver, maintenir les choses en l'état, c'est son credo. Pour le reste, il est poussé par l'événement. Trotsky souligne qu'en février 1934 le capital financier français n'a pas voulu aller plus loin.</p>
<p>La montée des masses, la faiblesse des ligues, conjuguées à son incapacité à ouvrir à la façon hitlérienne de « grandioses perspectives », la difficulté de « radicaliser », d'« électriser » dans ces conditions la petite bourgeoisie désespérée, la peur du lendemain, de l' » aventure », amènent le capital financier à pratiquer une politique d'équilibre : d'un côté, appui aux ligues fascistes, à la « droite » de l'autre, par parti radical interposé, appui à la politique de Front populaire qui dresse un barrage contre la montée révolutionnaire des masses. Le choix du parti radical est fondamentalement celui que le capital financier fait pour lui, le rôle qu'il lui dicte. Trois ans plus tard, ce même parti sera celui qui en terminera avec le Front populaire pour passer à une politique de répression ouverte contre les masses et leurs organisations, de remise en cause des conquêtes sociales de la grève générale de juin 1936.</p>
<p>Les élections d'avril 1936</p>
<p>La campagne électorale s'ouvre le 7 avril. Les élections législatives auront lieu au scrutin uninominal à deux tours. Le premier tour le 26 avril, le second le 3 mai.</p>
<p>Innovation : pour la première fois, les principaux partis pourront utiliser les ondes de la radiodiffusion.</p>
<p>Le chômage s'est développé, la situation internationale fait peser sur les masses le risque de la guerre.</p>
<p>Les candidats socialistes font campagne sur le thème : « Imposition des deux cents familles, organisation de grands travaux pour résorber le chômage, réduction de la semaine de travail à quarante heures. »</p>
<p>Les communistes, eux, proposent d'élargir le front populaire en front national.</p>
<p>Maurice Thorez déclare à la radio le 7 avril :</p>
<p> « Nous te tendons la main, catholique, ouvrier, employé, artisan, paysan, nous qui sommes des laïques, parce que tu es notre frère et que tu es comme nous accablé par les mêmes soucis.</p>
<p> « Nous te tendons la main, volontaire national, ancien combattant devenu Croix‑de‑Feu, parce que tu es fils de notre peuple, que tu souffres comme nous du désordre et de la corruption, parce que tu veux comme nous éviter que le pays ne glisse à la ruine et à la catastrophe. »</p>
<p>François Mauriac, étonné par les propos de Thorez, les commente en ces termes dans Le Figaro : « Or, dans ce vieux salon où j'étais seul, attentif à la voix du rossignol qui essayait de chanter bien que la nuit fût froide, une autre voix s'éleva, presque aussi douce, une voix tendre et bêlante, plus persuasive que celle de Philomène, la voix du communiste Thorez. »</p>
<p>Daladier, s'appuyant sur les déclarations de Maurice Thorez, assure à la grande bourgeoisie que la victoire du Front populaire, c'est la victoire de la France et de la « sécurité ».</p>
<p>La droite, elle, va à la bataille en ordre dispersé, Un argument domine tous les autres : l'anticommunisme.</p>
<p>Le premier tour exprime dans ses résultats une formidable poussée à gauche.</p>
<p>Très forte participation d'électeurs (84%), 174 élus, 424 ballottages. Communistes et socialiste progressent, quant aux radicaux, ils s'effondrent.</p>
<p>N'oublions pas qu'en 1936 la classe ouvrière est numériquement beaucoup moins nombreuse en France qu'elle ne l'est aujourd'hui, que la population des campagnes reste supérieure à celle des villes, que le nombre et la proportion des salariés sont beaucoup plus faibles. La force organisée, les positions que la classe ouvrière occupe en tant que classe à l'intérieur même de la société bourgeoise sont également bien moindres que celles d'aujourd'hui. Mais le rôle politique du prolétariat, lui, est le même qu'aujourd'hui. Bien que minoritaire, mal organisée, n'occupant que de faibles positions, la classe ouvrière entraîne dans son mouvement la population laborieuse, jusqu'à des fractions importantes de la petite bourgeoisie, et de la petite et moyenne paysannerie.</p>
<p>Dès le lundi 27, Daladier, au nom du parti radical, Séverac pour la S.F.I.O., et Thorez au nom du parti communiste, lancent un appel commun de désistement en faveur du candidat « de la gauche » le mieux placé. Cette politique va sauver le parti radical du désastre : dès le premier tour, une partie des petits bourgeois des villes et des campagnes, des paysans, bref, de la clientèle électorale du parti radical, a voté pour les candidats de la S.F.I.O. et du P.C.F.</p>
<p>Dans les usines et les entreprises, on sent que la victoire est à la portée de la main. Bien que le 1er Mai ne soit pas chômé, des débrayages importants et spontanés ont lieu : les résultats du second tour donnent la victoire absolue en majorité et en sièges au Front populaire.</p>
<p>Les résultats électoraux sont les suivants [5] :</p>
<p>Nombre de voix (premier tour) 1932 1936</p>
<p>Radicaux et apparentés 2 315 000 1 745 000</p>
<p>Socialistes et apparentés 2 094 000 2 206 000</p>
<p>Communistes et apparentés 783 000 1 468 000</p>
<p>Les partis appelés « de droite » n'avaient déjà en 1932 recueilli que 37,5 % des suffrages. Ils tombent à seulement 35,38 %o. Le grand perdant est le parti radical. Le, P.C.F. d'abord, la S.F.I.O. ensuite, sont en voix comme en sièges les grands gagnants. Les sièges, les pertes et les gains se répartissent ainsi :</p>
<p>Partis du Front populaire 1932 1936</p>
<p>PCF 10 72 +62</p>
<p>PUP 11 10 -1</p>
<p>SFIO 97 146 +49</p>
<p>USR (scission SFIO 1933) 45 26 -19</p>
<p>Radicaux 159 116 -43</p>
<p>TOTAL 322 370 +48</p>
<p>TOTAL partis non-membres du FP 222</p>
<p>Ces résultats expriment la polarisation, la division de la société : d'un côté, les masses s'alignent derrière le P.C.F. et le P.S. et les poussent en avant ; de l'autre, tous ceux qui redoutent la révolution s'alignent et s'abritent derrière les partis bourgeois les plus réactionnaires. Ajoutons que même sur le plan électoral, l'effondrement en voix et en élus du parti radical devait être infiniment plus considérable s'il n'avait bénéficié de la couverture des partis ouvriers, du manteau de Noé que le Front Populaire a jeté sur lui.</p>
<p>Résultats impressionnants. Pourtant , ils ne transcrivent pas les rapports de force réels. Premièrement, le poids social d'un électeur n'égale pas le poids social d'un autre électeur. Les producteurs sont la force sociale déterminante d'une société, et non les douairières du XVI° arrondissement, les bonnes sœurs, les curés, les patrons, les parasites sociaux de toutes origines. Mais même les producteurs n'ont pas tous le même poids social : la classe ouvrière exerce les fonctions productives vitales de la société capitaliste. Les élections atomisent la société : chaque électeur n'est plus qu'un individu. Or, ce sont les classes sociales qui fondamentalement s'affrontent</p>
<p>Enfin, l'image du rapport entre les classes que donnent les élections est une image déformée, elle ne montre pas la dynamique de ces rapports. La victoire de la classe ouvrière dans sa lutte contre le capital, la société bourgeoise, l'Etat bourgeois, dépend uniquement de la conscience qu'elle acquiert de sa puissance sociale, et que seuls les rapports politiques permettent d'exprimer vraiment et pleinement. Les résultats des élections de 1936 doivent être interprétés comme un moment du mouvement politique de la classe ouvrière contre la société et l'Etat bourgeois. La classe ouvrière, s'appuyant sur ces résultats qui lui permettent de vérifier sa force politique, va aller plus loin.</p>
<p>Le Populaire en date du 5 mai titre : « Après le triomphe électoral de dimanche, le parti socialiste est prêt à former le gouvernement de Front Populaire. »</p>
<p>Et, immédiatement, dirigeants socialistes, communistes et radicaux de rassurer la bourgeoisie sur la signification de la victoire du Front populaire. Waldeck Rochet écrit dans L'Humanité : « Les électeurs ne se sont pas prononcés pour la révolution. Nous ne sommes ni des putschistes ni des partisans du tout ou rien. »</p>
<p>Maurice Thorez, interrogé le 6 mai lors d'une conférence de presse par un journaliste :</p>
<p> « Que ferez‑vous de la Banque de France ?</p>
<p> ‑ Nous, rien. Ce sera l'affaire du gouvernement. »</p>
<p>Blum constate : « Il n'y a pas de majorité socialiste, il n'y a pas de majorité prolétarienne, il y a la majorité du Front populaire dont le programme de Front populaire est le lieu géométrique. Notre mandat, notre devoir, c'est d'accomplir et d'exécuter ce programme. »</p>
<p>Doucement, constitutionnellement, le Front populaire s'apprête à former un gouvernement.</p>
<p>Notes</p>
<p>[1] G. Lefranc, Histoire du Front Populaire.</p>
<p>[2] Extrait du recueil publié par Pierre Naville : L'entre‑deux deux‑guerres. Ed. Edi.</p>
<p>[3] Danos et Gibelin, Juin 36.</p>
<p>[4] Mémoires, 1935-1939, « Aux jours ensoleillés du Front Populaire »</p>
<p>[5] Lefranc, Histoire du Front populaire, Payot.</p>
<p>France : juin 1936 - 30 novembre 1938</p>
<p>C'est la grève</p>
<p>La classe ouvrière, elle, n'attend pas. Prenant appui sur sa victoire électorale, elle exige immédiatement et dans un mouvement spontané que ses revendications, que dégage son propre mouvement et qu'aucun programme n'a antérieurement formulées, soient satisfaites. A cet égard, le programme du Front populaire est entièrement vide, il ne contient pas grand-chose et surtout pas les revendications de la classe ouvrière. Mais la classe ouvrière a voté P.C.F.-P.S. pour des raisons précises : en finir avec les gouvernements du capital et que ses revendications soient satisfaites.</p>
<p>En effet, ce qu'il est convenu d'appeler le « programme social du Front populaire » est très modeste et très abstrait. Il se réduit en tout et pour tout à cela :</p>
<p> « 1. - RESTAURATION DE LA CAPACITÉ DACHAT SUPPRIMÉE OU RÉDUITE PAR LA CRISE</p>
<p> Contre le chômage et la crise industrielle :</p>
<p> Institution d'un fonds national de chômage.</p>
<p> Réduction de la semaine de travail sans réduction du salaire hebdomadaire.</p>
<p> Appel des jeunes au travail par l'établissement d'un régime de retraites suffisantes pour les vieux travailleurs.</p>
<p> Exécution rapide d'un plan de grands travaux d'utilité publique, citadine et rurale, en associant à l'effort de l'Etat et des collectivités l'effort de l'épargne locale.</p>
<p> Contre la crise agricole et commerciale :</p>
<p> Revalorisation des produits de la terre, combinée avec une lutte contre la spéculation et la vie chère, de manière à réduire l'écart entre les prix de gros et les prix de détail.</p>
<p> Pour supprimer la dîme prélevée par la spéculation sur les producteurs et les consommateurs : création d'un office national interprofessionnel des céréales.</p>
<p> Soutien aux coopératives agricoles, livraison des engrais au prix de revient par les offices nationaux de l'azote et des potasses, contrôle et ratification de la vente des superphosphates et autres engrais, développement du crédit agricole, réduction des baux à ferme.</p>
<p> Suspension des saisies et aménagement des dettes. Mise au point de la révision des billets de fonds de commerce.</p>
<p> En attendant l'abolition complète et aussi rapide que possible de toutes les injustices que les décrets-lois comportent, suppression immédiate des mesures frappant les catégories les plus touchées dans leurs conditions d'existence par ces décrets. »</p>
<p>La classe ouvrière ne respecte pas le programme du Front populaire. Elle engage rapidement le combat pour ses revendications qui vont se préciser.</p>
<p>Le lundi 11 mai, la grève éclate à l'usine Bréguet du Havre : les travailleurs exigent qu'on revienne sur le licenciement de deux ouvriers qui ont fait grève le 1er Mai. La direction refuse de négocier : les travailleurs occupent l'usine, organisent un service de ravitaillement. Le lendemain, la direction cède : le droit de grève du 1er Mai est admis, les deux ouvriers réintégrés, les jours de grève payés. Pour les mêmes motifs, une grève éclate aux usines Latécoère de Toulouse : là aussi, les ateliers sont occupés, et les travailleurs obtiennent satisfaction sur toutes les revendications. Le 14 mai, grève avec occupation des locaux aux usines Bloch à Courbevoie : la direction avait refusé d'examiner un cahier de revendications comportant un relèvement des salaires et l'aménagement des horaires de travail. Le lendemain, elle cède.</p>
<p>L'Humanité comme Le Populaire minimisent ces événements.</p>
<p>Au Comité du rassemblement populaire, l'idée d'une grande manifestation célébrant la victoire du Front populaire est retenue. Mais les radicaux s'opposent à ce que la date retenue soit le 24 mai et le lieu le mur des Fédérés. La « Commune de Paris » et le « Front populaire », ce sont en effet deux termes qui s'excluent l'un l'autre. La S.F.I.O. et le P.C.F. le reconnaissent pleinement : la manifestation est donc prévue pour le 14 juin.</p>
<p>Mais la tradition des partis ouvriers ne leur permet pas d'annuler la manifestation du 24 mai.</p>
<p>Exprimant les véritables rapports de force, le 24 mai, au Père-Lachaise, des centaines de milliers de travailleurs manifestent pour commémorer la Commune. La classe ouvrière se sent forte : un formidable mouvement d'une ampleur inconnue commence.</p>
<p>Le 28 mai, les 33 000 ouvriers de chez Renault partent en grève, occupent l'usine, hissent le drapeau rouge. Dans les heures qui suivent, la grève fait tache d'huile dans toute la métallurgie parisienne : Fiat, Chausson, Talbot, Citroën, Gnome et Rhône...</p>
<p>M. Lehideux, administrateur de chez Renault, commente en ces termes la signification de ce mouvement : « La grève est le résultat d'une contagion qui a pour déterminante un problème politique. »</p>
<p>Intervenant au Sénat, pour s'expliquer sur son action, Sarraut, président du Conseil, décrira en ces termes la réponse des patrons à une éventuelle intervention de la troupe pour faire évacuer les usines : « Non, surtout pas cela... Pas d'usage de la police... Nous risquons le conflit sanglant... C'est du sang qui rejaillira sur nous et cela nous interdira peut-être de reprendre la direction de nos usines. » (Sénat, 7 juillet 1936.)</p>
<p>Le 27 mai, Marceau Pivert écrit dans Le Populaire son célèbre article : « Tout est possible. »</p>
<p> « Tout est possible. » Quoi, tout ? La satisfaction des revendications, un gouvernement des partis ouvriers, l'expropriation du capital ? Marceau Pivert est extrêmement vague. Tout est possible, certes, mais à quelques conditions cependant. Briser le carcan du Front populaire, s'orienter vers la construction d'un parti révolutionnaire, ne distiller nulle illusion tant à l'égard de la S.F.I.O. que du P.C.F. Ce n'est pas l'orientation de la « Gauche révolutionnaire » et de Marceau Pivert. Il affirme :</p>
<p> « TOUT EST POSSIBLE</p>
<p> Qu'on ne vienne pas nous chanter des airs de berceuse : tout un peuple est désormais en marche, d'un pas assuré, vers un magnifique destin.</p>
<p> Dans l'atmosphère de victoire, de confiance et de discipline qui s'étend sur le pays, oui TOUT EST POSSIBLE aux audacieux !</p>
<p> Tout est possible, et notre parti a ce privilège et cette responsabilité, tout à la fois, d'être porté à la pointe du mouvement.</p>
<p> Qu'il marche ! Qu'il entraîne ! Qu'il tranche ! Qu'il exécute ! Qu'il entreprenne ! Et aucun obstacle ne lui résistera !</p>
<p> Il n'est pas vrai que nos amis radicaux puissent, ou même désirent s'opposer à certaines revendications d'ordre économique, comme la nationalisation du crédit, de l'énergie électrique ou des trusts. Il n'est pas vrai qu'ils soient destinés à servir de terre-neuve aux compagnies d'assurances ! Le goût du suicide politique n'est pas tellement développé sous la pression croissante des masses vigilantes.</p>
<p> Il n'est pas vrai que nos frères communistes puissent, ou même désirent retarder l'heure de la révolution sociale en France pour répondre à des considérations diplomatiques d'ailleurs dignes d'examen. On ne freinera pas, on ne trahira pas la poussée invincible du Front populaire de combat.</p>
<p> [...]</p>
<p> Si, par hasard, des personnes trop prudentes voulaient nous mettre en garde, sous prétexte de ne pas gêner le gouvernement, nous leur répondrions que c'est là méconnaître la volonté de combat qui inspire le parti, depuis le plus modeste militant jusqu'à ses chefs les plus éminents. Cette volonté de combat, à elle seule, est un élément dynamique dans la bataille qui s'engage ; il faudra que le congrès l'exprime en termes catégoriques et concrets. Les mauvais serviteurs du socialisme ne seraient pas ceux qui, quoi qu'il arrive, entendent conserver leur franc-parler, mais ceux qui voudraient transformer en couvent silencieux un grand parti de démocratie prolétarienne ouvert à toutes les idées, et tout entier dressé dans un décisif combat de classe.</p>
<p> CAR TOUT EST POSSIBLE, avec un tel parti fidèle à son objet, à sa structure et à ses principes. »</p>
<p>Quant à Jouhaux, Frachon, Blum et Thorez, ils ne veulent absolument pas que tout ce qui est possible soit fait, que soit porté au pouvoir un gouvernement des partis ouvriers sans ministre représentant les partis bourgeois, que toutes les revendications soient satisfaites, que le capital soit exproprié.</p>
<p>Le 2 juin, plus de 100 000 métallos parisiens sont en grève, le mouvement se développe en province. De nouvelles corporations entrent dans l'action : travailleurs de l'Exposition universelle, mineurs, ouvriers boulangers, chauffeurs de taxi. Le 4 juin, les vendeurs de journaux entrent à leur tour dans la grève et décident de ne diffuser que Le Populaire, L'Humanité et L'Œuvre, quotidien du parti radical...</p>
<p>Les dirigeants de la C.G.T. réformistes et staliniens sont submergés par la grève générale, mais l'appareil n'est pas ébranlé. La grève par son ampleur et son contenu soulève les questions politiques du gouvernement, du pouvoir, de qui est le maître, dans le pays, dans les entreprises, sans pourtant leur donner une claire réponse et encore moins les résoudre. La digue des appareils syndicaux submergée par la vague sert néanmoins de brise-lames.</p>
<p>Jouhaux reconnaîtra que l'appareil a été débordé, lorsque, faisant l'historique de la grève, il déclarera le 16 juin devant le C.N. de la C.G.T. : « Le mouvement s'est déclenché sans qu'on sût ni comment ni où... »</p>
<p>François Lerbettes, leader de droite, écrit : « Ce qui est à nos portes, c'est la révolution communiste dont les tentatives d'installation en France ont déjà fait couler des flots de sang, dans les trois printemps tragiques de 1794, 1848 et 1871. »</p>
<p>En effet, pour la première fois depuis la Commune de Paris, la classe ouvrière entre nationalement et dans tous les secteurs dans l'action, avec ses revendications, ses délégués, ses comités de grève.</p>
<p>Le paysage politique vire au rouge.</p>
<p>Le 4 juin, on dénombre plus de 12 000 grèves, dont 9 000 avec occupation d'usine...</p>
<p>La grève est calme et ordonnée. Elle est aussi « fraîche et joyeuse ». La bourgeoisie est, quant à elle, plus qu'inquiète, angoissée. La grève, son ampleur, l'ont surprise. La classe ouvrière, en cessant le travail, paralyse le pays. Les travailleurs occupent les usines. Les militants ouvriers chassent les vendeurs de journaux d'extrême droite. L'ordre bourgeois est remis en cause. Un nouvel ordre ne va-t-il pas surgir : l'ordre ouvrier ?</p>
<p> « C'est la grève, c'est le rassemblement au grand jour des opprimés contre les oppresseurs, c'est le début classique de la révolution » a écrit Trotsky.</p>
<p>Des milliers d'ouvriers « anonymes » sortent du rang, élus par leurs camarades, ils se font organisateurs, orateurs, parlent haut et fort au patron.</p>
<p>En quelques jours, tout a changé : les opprimés prennent conscience de leur force, de la puissance de l'unité.</p>
<p>Mais la grève est aussi pleine d'illusions : illusions dans les dirigeants ouvriers, illusions dans le fait que la puissance du mouvement, l'occupation des usines, suffisent... La victoire est au bout, contre les patrons et leur gouvernement.</p>
<p>La C.G.T. s'efforce de reprendre le contrôle du mouvement. Elle appelle à la grève générale là où elle est déjà déclenchée : dans les mines du Nord et du Pas-de-Calais ; dans le bâtiment. Les dirigeants de la C.G.T. courent après le mouvement pour tenter de le « coiffer », de le canaliser.</p>
<p>C'est en ces termes que le comité régional du Nord et du Pas-de-Calais des mineurs appelle à la grève : « Pour maintenir l'ordre et le calme, et faciliter la tâche du gouvernement... »</p>
<p>Le gouvernement ? Quel gouvernement ?</p>
<p>Légalement, le gouvernement Sarraut doit continuer son « action » jusqu'à ce que la Chambre ait accordé l'investiture au gouvernement que doit former Léon Blum.</p>
<p>Le 4 juin, Sarraut remet sa démission au président de la République, Lebrun, qui immédiatement supplie Léon Blum de constituer son gouvernement pour se mettre au travail. Blum proteste : il faut respecter les usages et la Constitution, et convoquer la Chambre pour obtenir l'investiture...</p>
<p>Mais Lebrun insiste : l'heure n'est pas à ce légalisme. Le 4 juin à 18 h 15, le ministère Blum est constitué. Salengro, ministre de l'Intérieur, et Lebas, ministre du Travail, entrent immédiatement en fonctions.</p>
<p> « A ce moment, dans la bourgeoisie et en particulier dans le monde patronal, on me considérait, on m'attendait comme un sauveur. Les circonstances étaient si angoissantes, on était si près de quelque chose qui ressemblait à la guerre civile, qu'on n'espérait plus que dans une sorte d'intervention providentielle, je veux dire l'arrivée au pouvoir de l'homme auquel on attribuait sur la classe ouvrière un pouvoir suffisant de persuasion pour qu'il lui fît entendre raison et qu'il la décidât à ne pas user, à ne pas abuser de sa force. » (Léon Blum au procès de Riom.)</p>
<p>Dès la présentation du gouvernement, Lebrun entraîne Léon Blum à l'écart et lui demande d'intervenir immédiatement à la radio : « Dites-leur que le Parlement va se réunir, que dès qu'il sera réuni vous allez lui demander le vote rapide et sans délai de lois sociales... Ils vous croiront et alors peut-être le mouvement s'arrêtera-t-il ? »(Léon Blum au procès de Riom.)</p>
<p>Le 5 juin, Blum s'adresse par trois fois aux grévistes : le gouvernement n'a toujours pas « eu le temps » d'obtenir l'investiture de la Chambre. C'est l'illégalité au service des intérêts de... la légalité du profit.</p>
<p>Les 6 et 7 juin, la grève gagne la plupart des villes de province, les « cols blancs » se joignent aux travailleurs manuels.</p>
<p>La panique du grand patronat est directement proportionnelle avec l'ampleur du mouvement ; oui, Trotsky a raison : la révolution française a commencé.</p>
<p>Sur ce point, Lebrun, Blum, Thorez, Daladier, Jouhaux, sont d'accord.</p>
<p>Il faut donc enrayer le processus, faire rentrer la grève, faire accepter à la classe ouvrière qu'elle reprenne la vie quotidienne, respecte la propriété, la légalité, l'ordre bourgeois. En un mot, céder quelque chose pour éviter le pire.<br class='autobr' />
Les accords Matignon</p>
<p>La Confédération générale de la production française (ancêtre du C.N.P.F.) n'y va pas par quatre chemins. Vendredi 5 au matin, Alexandre Lambert-Ribot, délégué général du Comité des Forges, collègue de Blum au Conseil d'Etat, le fait prévenir qu'il souhaite lui parler. Lambert-Ribot déclare au chef du gouvernement que la C.G.P.F. désire que « sans perdre une minute » soit organisée une rencontre entre représentants des syndicats et ceux du patronat.</p>
<p>Tout va aller très vite. Le 7 juin, à 15 heures, Léon Blum, Jouhaux, Frachon, Belin, Serrat, Cordier, Milain pour la C.G.T. Duchemin, Richemond, Dalbonge, Lambert-Ribot pour la C.G.P.F. s'assoient à la table des négociation..</p>
<p>La première discussion dure jusqu'à 20 heures. Puis reprend à 23 heures. A 0h40, l' « accord Matignon » est signé et communiqué à la presse.</p>
<p> « Ils ont cédé sur tous les points », dira Frachon.</p>
<p>Non. Mais pour maintenir la propriété privée des moyens de production, pour maintenir l'ETAT, pour éviter l'explosion, l'affrontement direct à un niveau supérieur entre les masses ouvrières et le grand capital, le patronat « lâche » en cette journée plus qu'en trente ans.</p>
<p>Les résultats sont loin d'être négligeables :</p>
<p> établissement immédiat de contrats collectifs de travail ;<br class='autobr' /> reconnaissance du droit de se syndiquer - majoration des salaires de 7 à 15 %</p>
<p>Les revendications arrachées n'ont rien de commun avec les formules creuses du programme de Front populaire.</p>
<p>Le patronat concède des revendications considérables pour conserver l'essentiel : la propriété privée des moyens de production. Les tendances fondamentales du mouvement des masses vont vers l'appropriation des moyens de production. Spontanées mais confuses, elles trouvent çà et là une expression plus claire. Les métallos sont à l'avant-garde du mouvement. C'est eux qui dégagent le plus clairement la tendance du mouvement. Un délégué de Rateau déclare : « Les camarades sauront bien organiser le travail sans les patrons. »</p>
<p>Les ouvriers de l'aéronautique proposent à Cot, ministre de l'Air, de nationaliser les usines d'armement et d'en prendre le contrôle direct.</p>
<p>Les grévistes se tournent vers « leurs » ministres du Front populaire en disant : « Nous sommes prêts ! Donnez les consignes, les directives, nous agirons. »</p>
<p>Usines occupées, grands magasins, banques, compagnies d'assurances, le temple du profit, la Bourse elle-même, est menacée par la grève...</p>
<p>Signe de la profondeur de la crise : la police est atteinte dans son « moral ». L'Etat bourgeois dont elle est une composante va-t-il tenir ? Comme toujours en ces cas-là, elle perd sa superbe, son assurance, sa certitude d'être la force, donc le droit. Elle se sent « plus près du peuple ».</p>
<p>Les accords Matignon sont salués par la presse des organisations et partis ouvriers comme une formidable victoire.</p>
<p>L'Humanité titre : « La victoire est acquise. » Le Populaire écrit : « Victoire ! Victoire ! Les patrons ont capitulé !... Les patrons ? Quels patrons ? Tous ! [...] Victorieux, les ouvriers peuvent reprendre le travail... »</p>
<p>Le 8, Jouhaux déclare à la radio, après avoir analysé la portée des « accords » : « Dans chaque entreprise la grève doit cesser si le patron déclare adhérer à l'accord du 7 juin [...]. La C.G.T. s'est formellement engagée à favoriser ce processus d'apaisement. »</p>
<p>Les travailleurs en grève comprennent que ce que le patronat lâche témoigne de sa peur de perdre beaucoup plus, sinon tout. Mais les accords Matignon sont l'accord de la trahison, le nœud coulant que l'on veut passer autour de la gorge de la classe ouvrière pour faire cesser la grève. Les travailleurs en ont l'intuition : ils refusent de cesser la grève, de reprendre le travail, la vie quotidienne de l'exploitation.</p>
<p>Non seulement la grève ne cesse pas, mais de nouvelles corporations vont entre le 7 et le 12 juin entrer dans l'action, encouragées par les accords signés à Matignon. Dans le Nord, le Midi, en Afrique du Nord, des centaines de milliers de prolétaires faites passent à l'action, « relevant » ceux qui rentrent dans la région parisienne.</p>
<p>Dans la banlieue, les métallos renâclent. Confusément, la classe ouvrière sent qu'elle peut aller plus loin. Le mardi 9 juin, 700 délégués des usines en grève se réunissent salle Mathurin-Moreau. Les dirigeants de la C.G.T. demandent aux travailleurs de se prononcer sur la fin de la grève : les délégués interviennent et exigent que toutes leurs revendications - dépassant l'accord de Matignon - soient honorées !</p>
<p>Les métallos ne reprendront pas le travail : la C.G.T. s'incline.</p>
<p>Le 10 juin, après avoir enregistré le refus de, patrons, la C.G.T. fait son compte rendu devant une nouvelle assemblée de délégués : la colère gronde et les travailleurs commencent à envisager une manifestation de rue...</p>
<p>Ils décident de continuer la grève : la CGT s'incline à nouveau...</p>
<p>Le 11, après de nouvelles négociations, où le patronat recule, nouvelle assemblée présidée par Frachon. Malgré les concessions enregistrées, les délégués exigent au nom de leurs camarades que toutes les traites soient payées. Les métallos ne cèdent pas, malgré les appels de Frachon et d'Henaff. Certains délégués reprennent les propositions d'organiser une manifestation pour « descendre sur Paris ».</p>
<p>Le 12, le patronat cède sur tous les points.</p>
<p>Ainsi, malgré les illusions, les incertitudes de la classe ouvrière, Trotsky a-t-il raison d'écrire : « La révolution française a commencé. »</p>
<p>Thorez : « Il faut savoir terminer une grève »</p>
<p>Depuis sa fondation en 1921, le parti communiste français a connu jusqu'en 1934 bien des vicissitudes, Au moment de la scission, il était largement majoritaire et comptait plus de 100 000 membres. En revanche, la C.G.T.U., née de la scission que l'appareil réformiste avait imposée afin le courant révolutionnaire ne devienne majoritaire, était restée minoritaire. La politique tour à tour opportuniste, puis sectaire et aventuriste, que l'I.C. stalinisée devait imposer jusqu'en 1934 au P.C.F. l'avait réduit à quelque dix à vingt mille adhérents en 1933, la C.G.T.U. n'étant plus qu'un squelette. 1934 va voir se modifier cette tendance. Si la grande masse des travailleurs regarde du côté de la S.F.I.O., si celle-ci voit croître ses effectifs, si par milliers les ouvriers d'avant-garde y entrent et cherchent à se constituer en courant révolutionnaire, aux yeux des masses l'U.R.S.S. reste le pays de la révolution d'Octobre, l'I.C. et le P.C.F. ses représentants.</p>
<p>Au fur et à mesure où de 1934 à 1936 s'affirme la marche à la crise révolutionnaire, les masses et les militants se tournent de plus en plus nombreux vers le parti qui leur semble être celui de la révolution. De 1934 à 1936, le P.C.F. reconstitue son cadre militant. Il reste minoritaire par rapport au P.S., mais ce sont déjà plusieurs dizaines de milliers de militants qui le rejoignent. Ils vont être les cadres organisateurs des couches profondes et décisives du prolétariat en mouvement en juin 1936.</p>
<p>Selon Lefranc, les effectifs du P.S. et du P.C.F. évoluent de la façon suivante : « En avril 1936, les effectifs de la S.F.I.O. dépassent ceux de la S.F.I.C. (114 000 contre 106 000). En mai 1936, la S.F.I.O. est distancé : elle compte 127 000 adhérents contre 131 000 au parti communiste. »</p>
<p>Dans les mois suivants, la S.F.I.O. atteindra 200 000 adhérents environ. Au comité central du 22 février 1937, la direction du P.C.F. affirme son parti est passé de 80 000 adhérents au congrès de Villeurbanne en janvier 1936 à 220 000.</p>
<p>Une grande masse de travailleurs adhèrent à la section française de la III° Internationale, voyant dans le P.C.F. le parti héritier de la révolution d'Octobre, de Lénine, du combat pour le socialisme. Les masses le chargent de leurs espoirs, de leurs espérances.</p>
<p>La nature du P.C.F. n'est pas identique à celle de la S.F.I.O. L'un et l'autre sont des partis ouvriers. bourgeois contre-révolutionnaires. Mais la S.F.I.O. est directement liée à sa bourgeoisie, au système impérialiste. Le P.C.F. dépend entièrement de la bureaucratie du Kremlin : il est un rouage de son appareil international, et c'est par sa médiation qu'il est lié à l'impérialisme au maintien du capitalisme, de l'ordre bourgeois international. Les masses, malgré sa politique, sentent que ce parti n'est pas identique à la vieille S.F.I.O.</p>
<p>Le P.C.F. ne participe pas au gouvernement de Léon Blum, il se borne a le soutenir. Ce qui contribue à le faire apparaître comme un parti « différent » de la S.F.I.O. passée depuis 1914 du côté de l'ordre bourgeois avec toute la social-démocractie internationale.</p>
<p>Mais, en réalité, c'est le P.C.F. qui va en 1936 s'opposer le plus férocement, le plus directement, et déjà le plus efficacement, au mouvement des masses, à leurs aspirations révolutionnaires.</p>
<p>Thorez prononce en 1936 toute une série de discours au cours desquels il « tend la main aux catholiques et aux Croix-de-Feu ». Le 6 août, il concrétise au cours d'un discours au gymnase Huyghens ce que cela signifie, il appelle à la « constitution du Front des Français » de Thorez à Paul Reynaud.</p>
<p> « Malheureusement, nos partenaires du Front populaire n'acceptèrent pas nos propositions du Front des Français, et il fallut les retirer », écrit Jacques Duclos.</p>
<p>C'est encore Thorez qui mène l'offensive, au premier rang, contre le processus révolutionnaire en cours ; c'est que la poussée des masses place les militants du P.C.F. dans les entreprises dans une situation contradictoire : suivre le bureau politique qui freine les grèves et les occupations, ou les masses qui combattent et cherchent une direction, et se tournent naturellement vers les militants du P.C.F., considérés comme des militants d'un parti révolutionnaire. A. Ferrat, ancien dirigeant des J.C., membre du C.C., proteste contre la politique suivie depuis le pacte d'unité d'action de 1934 et propose au C.C. que le P.C.F. prenne la tête des mouvements pour dépasser le Front populaire.</p>
<p>Ferrat ne fait qu'exprimer de manière assez confuse la position de nombreux militants du rang qui espèrent que le processus révolutionnaire engagé par des millions d'ouvriers ira jusqu'à son terme : la prise du pouvoir.</p>
<p>A. Ferrat est immédiatement exclu du P.C.F. Thorez, Duclos, Frachon, Gitton, ne badinent pas avec la défense de l' « ordre social », c'est-à-dire l'ordre du profit.</p>
<p>En réponse au célèbre article de Marceau Pivert « Tout est possible », Marcel Gitton écrit dans L'Humanité du 26 mai : « Tout n'est pas possible [...]. Il n'est nullement question de chambardement ni d'anarchie [...]. Non ! Non ! Marceau Pivert, il n'est pas question pour le gouvernement de demain d' "opérations chirurgicales". »</p>
<p>Les positions sont claires, la puissance du mouvement, le débordement de la C.G.T. conduisent Maurice Thorez, lors du rassemblement des militants du P.C.F. au gymnase Jean-Jaurès à Paris, à préciser la politique contre-révolutionnaire dictée par Moscou : « Notre but reste le pouvoir des soviets, mais ce n'est pas pour ce soir, ni pour demain matin [...]. Alors, il faut savoir terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue. Il faut même savoir consentir un compromis si toutes les revendications n'ont pas encore été acceptées, mais que l'on a obtenu la victoire sur les plus essentielles des revendications. »</p>
<p>Reprenant « en main » les militants qui se laissent aller aux « tendances gauchistes », Thorez prend l'exemple des métallos parisiens. Il jette toute la force du P.C.F., auréolé de la gloire du parti de la révolution victorieuse en U.R.S.S. dans la lutte contre la révolution montante.</p>
<p>Dès le lendemain de ce célèbre discours, un mot d'ordre, revient dans tous les discours, toutes les interventions des dirigeants du P.C.F. : « Il faut savoir terminer une grève... »</p>
<p>L'offensive contre les masses est menée par les dirigeants du P.C.F., en liaison avec le gouverne. ment de Front populaire, qui le 12 juin au soir fait saisir à l'imprimerie le journal des trotskystes Lutte ouvrière qui titre : « Dans les usines et dans les rues, le pouvoir aux ouvriers. »</p>
<p>Le 12 juin, le groupe parlementaire radical fait savoir par Daladier qu'il est « très inquiet » devant les événements. Le gouvernement enregistre, et engage des poursuites contre les dirigeants trotskystes. Salengro affirme que le cas échéant, l'ordre sera maintenu par la force.</p>
<p>Les radicaux sont inquiets ?</p>
<p>Jacques Duclos, qui est partisan du langage clair, les rassure dans un article publié le 27 juin dans L'Humanité, sous le titre « Les radicaux ont raison ».</p>
<p>La citation suivante exprime le véritable contenu du Front populaire, comme programme et comme alliance au service des intérêts du grand capital. En lisant ces lignes, on s'étonne même du cynisme de Duclos qui, au mépris des plus élémentaires principes d'indépendance de classe du prolétariat, crie à tue-tête : « Nous sommes là pour maintenir l'ordre ! »</p>
<p> « Les radicaux ont raison, quand ils proclament que ce qu'ils ont voulu en prenant place dans les rangs du Front populaire, c'est faire cesser le chômage démoralisant, assurer aux ouvriers dans la sécurité qui garantit l'avenir un salaire suffisant pour mener une vie digne, calme et heureuse.</p>
<p> « Les radicaux ont raison, quand ils déclarent avoir voulu, en adhérant au Front populaire, réaliser une union nationale capable de faire face à la menace que fait peser sur nous l'ardeur guerrière des dirigeants d'un grand pays voisin. Cette préoccupation est en somme identique à celle qui nous a poussés, nous, communistes, à lutter pour l'union du peuple français, pour une France libre, forte et heureuse, dont le destin sera digne de son passé glorieux.</p>
<p> « Les radicaux ont raison quand ils déclarent n'accepter aucune menace contre la propriété privée et nous n'hésitons pas, nous, communistes, à proclamer que c'est là également notre souci en ajoutant que ce qui menace aujourd'hui la propriété, c'est la puissante domination économique des deux cents familles contre laquelle nous nous dressons de toutes nos forces.</p>
<p> « En résumé, les radicaux ont raison de rappeler que les réformes sur lesquelles se sont mis d'accord les partis du Front populaire ne sont, somme toute, en gros, que la reproduction du vieux Programme du Parti radical-socialiste [1] »</p>
<p>La classe ouvrière résiste</p>
<p>Malgré ce matraquage politique, cette mobilisation forcenée des dirigeants du P.C.F. et de la S.F.I.O. le mouvement de grève connaÎt encore de redoutables flambées. Si la grève décroÎt dans la métallurgie parisienne et dans les grands centres industriels, elle s'étend dans les campagnes : les ouvriers agricoles de, grosses fermes occupent les propriétés des hobereaux et montent le drapeau rouge. Au Sénat, c'est l'indignation ; Salengro, socialiste, ministre de l'Intérieur, vient faire amende honorable et rassurer les « pairs » de la République : « Si demain, des occupations de magasins, de bureaux, de chantiers, d'usines, de fermes, étaient tentées, le gouvernement, par tous les moyens appropriés, saurait y mettre un terme. » (Sénat, 7 juillet 1936.)</p>
<p>Grâce à la politique du P.C.F. et de la S.F.I.O., la droite relève la tête et commence, notamment, au Sénat, à se manifester. L'année précédente, les « B.L. » (bolcheviques-léninistes) ayant été exclus de la S.F.I.O., la « Gauche révolutionnaire » avait canalisé les aspirations révolutionnaires de milliers d'adhérents de ce parti. Marceau Pivert était devenu collaborateur du gouvernement Léon Blum en tant que délégué à l'Information à la présidence du Conseil.</p>
<p>Dans le même temps, à la S.F.I.O., les courants gauche commençaient à être menacés de sanction pour leurs prises de position.</p>
<p>Le mois de juillet voit la grève s'étioler, se diviser, se fragmenter. Le patronat respire : le pire a été évité. Au moment où « tout était possible », les dirigeants du P.C.F. et de la S.F.I.O. ont mobilisé leurs énergies pour faire appliquer le « vieux programme du parti radical-socialiste ».</p>
<p>Nous l'avons vu, le Comité du rassemblement populaire avait prévu une manifestation le 14 juin pour célébrer la victoire du Front populaire. Mais, à cette date, la grève générale est au plus fort.</p>
<p> « A l'initiative du comité de grève des usines Hotchkiss se sont réunis une première fois des délégués de 33, puis de 250 entreprises de la région parisienne : les 350 présents à la réunion du 12 juin " jugent très utile de former un comité d'entente entre les usines qui permette d'envisager demain de nouvelles victoires ". Qu'est-ce donc sinon l'embryon d'un soviet [2] »</p>
<p>Ce sont les métallos de la région parisienne qui devant le refus du patronat d'accorder satisfaction à leurs revendications, qui dépassent de beaucoup les « accords Matignon », parlent de « marcher sur Paris ». Dans ces conditions, la manifestation est reportée au 14 juillet.</p>
<p>Le 14 juillet 1936, des centaines de milliers de travailleurs défilent devant la tribune dressée place de la Nation.</p>
<p>Ils sont submergés par leurs illusions, ils croient « à la victoire ». Alors que cette tribune est la tribune où siège l'état-major du Front populaire, barrage à la révolution. Daladier déclare : « Le parti radicalsocialiste m'a donné mandat de déclarer ici qu'aucune réforme ne saurait l'inquiéter. »</p>
<p>C'est le moins qu'on puisse dire.<br class='autobr' />
L'Espagne</p>
<p>Le vendredi 17 juillet, une rébellion militaire éclate au Maroc espagnol. Le gouvernement Blum, soutenu par le P.C.F., va montrer son « sens des responsabilités ».</p>
<p>Le coup d'Etat fasciste est préparé et réalisé pour tenter de prévenir la révolution qui monte, renverser le gouvernement de Front populaire, jugé incapable de la juguler, et instaurer une dictature militaire. Il va provoquer la révolution et disloquer l'Etat bourgeois espagnol. Le prolétariat, les masses paysannes d'Espagne font échouer le coup d'Etat.</p>
<p>La guerre civile commence. Les masses espagnoles appellent à l'aide. En un premier temps, Blum va livrer quelques armes au gouvernement républicain déliquescent.</p>
<p>Le gouvernement anglais proteste immédiatement, alors que l'Allemagne et l'Italie commencent à acheminer ouvertement armes et troupes pour aider Franco dans sa croisade anticommuniste. L'Eglise se mobilise contre les « rouges ».</p>
<p>Les ministres radicaux menacent de démissionner.</p>
<p> « Le Front populaire osera-t-il armer le Front populaire espagnol ? » demande Raymond Cartier - déjà lui... - dans L'Echo de Paris.</p>
<p>Non, malgré les cris qui fusent des rassemblements populaires, le 7 août le gouvernement fait savoir qu'il se rallie à la thèse de la « non-intervention », à une attitude de neutralité.</p>
<p>Maurras exulte dans L'Action française : « Blum-la-guerre a reculé. »</p>
<p>La non-intervention est à n'en pas douter une machination bourgeoise internationale contre la révolution prolétarienne que le coup d'Etat militaire de Franco a déclenchée en réaction. Certes, les gouvernements républicains en place et qui vont se succéder sont des gouvernements bourgeois, mais ils sont par rapport aux masses d'une extrême faiblesse ; l'Etat bourgeois est disloqué, partout ont surgi des embryons plus ou moins développés d'un pouvoir ouvrier, le gouvernement républicain ne tient que directement appuyé sur les appareils des organisations syndicales U.G.T., C.N.T., et des partis ouvriers P.S.O.E., P.C.E., de la F.A.I., du P.O.U.M., etc.</p>
<p>Les gouvernements des partis bourgeois « démocratiques » d'Europe n'ont aucune confiance dans la capacité des gouvernements républicains à rétablir et à assurer l'ordre bourgeois en Espagne en cas de victoire sur Franco. Malgré les rapport de Franco, Hitler et Mussolini, ils préfèrent la victoire de Franco, garantie certaine du maintien de l'ordre bourgeois en Espagne à partir de l'écrasement du prolétariat et des masses d'Espagne. Les gouvernements « démocratiques » qui ont inventé la « non-intervention » laissent Hitler et Mussolini, qui ont signé le pacte de non-intervention, accroître leur aide militaire à Franco.</p>
<p>En un premier temps, la bureaucratie du Kremlin approuve la non-intervention. La chaîne de la contre-révolution enserre l'Espagne révolutionnaire. Comment le gouvernement de Front populaire n'aurait-il pas été un des maillons de cette chaîne ? Secondairement, l'Espagne sera un terrain d'expérience du matériel militaire que mettent au point Hitler et Mussolini, une occasion de roder les troupes fascistes. Il en est ainsi d'ailleurs pour le matériel militaire de l'U.R.S.S.</p>
<p>Les dirigeants du P.C.F., après avoir mollement protesté lorsque le Kremlin participait à la non-intervention, vont par la suite mener grand tapage sur les mots d'ordre : « Des canons, des avions pour l'Espagne. » Ce ne sera qu'une couverture « gauche » qui les aidera à mieux étouffer la crise révolution en France et à faire taire les voix qui s'élèvent contre l'assassinat légal des dirigeants de la révolution d'Octobre.</p>
<p>Le 19 août, s'ouvre à Moscou le premier procès des dirigeants bolcheviques. Ils sont 16, parmi lesquels Zinoviev et Kamenev. Tous les accusés, révolutionnaires chevronnés, vont s'accuser des pires crimes contre-révolutionnaires, des complots les plus invraisemblables. La technique stalinienne pour obtenir les « aveux » est désormais parfaitement rodée. Les glapissements de Vichinsky sont repris par L'Humanité. A travers les accusés, la bureaucratie stalinienne juge et condamne la révolution d'Octobre, le parti bolchevique, l'internationalisme prolétarien, et Trotsky qui symbolise par son action politique cet héritage que Staline doit détruire. Le 23 août, les 16 accusés sont condamnés à mort. La droite exulte. Thorez et Duclos approuvent. Pivert proteste, Trotsky dénonce Thermidor et ses assassinats. C'est dans cette situation internationale que Thorez lance ridée du « Front des Français », de « Thorez à Paul Reynaud », des communistes aux Croix-de-Feu... La signification politique de cette prise de position est de viser à réaliser l' « union nationale » par-delà les classes...</p>
<p>La contre-offensive</p>
<p>Septembre 1936. Les masses sont rentrées ; la grève n'a pu déboucher politiquement grâce aux chefs de la S.F.I.O. et du P.C.F. La classe ouvrière a conquis des droits et des positions, mais l'ordre social n'est pas modifié. Le canon tonne en Espagne, et les masses françaises sont désarmées devant cette situation. Le désenchantement est perceptible. Si elles ne savent pas où elles veulent aller, en l'absence d'un parti révolutionnaire qui exprime en un programme leurs aspirations et leurs besoins, et le traduise en termes d'action et d'organisation politiques, les masses sentent que l'essentiel leur a échappé. La droite recommence à agir. La Cagoule se manifeste. Les patrons s'organisent pour la contre-offensive. La hausse des prix réduit jour après jour les « conquêtes » des accords Matignon. La fuite des capitaux organisée par le grand capital aggrave les conséquences du déficit de la balance du commerce extérieur. Le 25 septembre, le franc est dévalué. Le gouvernement de Front populaire refuse de mobiliser les masses, d'instituer le contrôle des changes et des mouvements de capitaux. Il s'aligne sur les intérêts de la classe dominante.</p>
<p>Blum propose l'échelle mobile des salaires pour lutter contre les conséquences de la dévaluation. Mais l'opposition se déchaîne, soutenue par de nombreux députés radicaux. Le Front populaire se désagrège. Blum recule. Finalement, cette capitulation est sanctionnée par un vote, les radicaux « de droite » votent contre le gouvernement, les communistes acceptent de voter le texte gouvernemental...</p>
<p>Le patronat qui s'est organisé lance le mot d'ordre : « Patrons, soyez des patrons. »</p>
<p>Des fonds importants sont mis à la disposition des journaux, des partis de droite, pour orchestrer une campagne dans tout le pays contre la classe ouvrière et la C.G.T.</p>
<p>A chaque occasion, Blum tergiverse, louvoie et donne finalement gain de cause au patronat. La hiérarchie catholique entre en scène, les cinq cardinaux français déclarent le 31 octobre :</p>
<p> « Notre pays, il faut l'avouer, a connu peu d'heures aussi graves [...]. Les principes naturels du droit à la propriété, du droit à la liberté, du respect de la parole donnée et des contrats consentis qui constituent les fondements de la civilisation, nous les voyons aujourd'hui systématiquement violés, et, ce qui est plus grave encore, on les regarde comme des préjugés qu'il faut définitivement écarter [...].</p>
<p> « La vraie cause, nous ne le redirons jamais assez, c'est l'athéisme pratique auquel notre pays semblait s'être résigné pour la vie nationale. Car, Dieu, chassé officiellement de partout, est devenu pour les masses le " Dieu inconnu ", et du même coup l'ordre moral et social dont il est le nécessaire fondement devait chanceler et tomber [... ].</p>
<p> « Oui, il faut chasser de nos écoles ces virus révolutionnaires [...] »</p>
<p>L'Eglise et la droite, main dans la main, entretiennent une campagne de haine, dénonçant la guerre civile que selon elles le Front populaire veut provoquer, alors que toute la France bourgeoise applaudit aux victoires de la soldatesque fasciste de Franco.</p>
<p>Le 7 octobre, pour la première fois, une entreprise - la Chocolaterie des Gourmets - occupée par des grévistes est « libérée » par la police.</p>
<p>Avec stupeur, les masses voient le gouvernement qu'elles considéraient comme le « leur », après avoir limité et contenu leurs revendications, finalement s'y opposer brutalement.</p>
<p>Au congrès des radicaux, à Biarritz, les délégués condamnent « l'occupation des usines, des magasins et des fermes qui constitue une atteinte à la liberté ».</p>
<p>De toutes leurs forces, les radicaux invitent le gouvernement de Front populaire, les partis ouvriers du Front populaire, le P.S. et le P.C.F., à réaliser la politique du Front populaire et de passer de la phase où le mouvement des masses a été contenu à celle où il faut le faire reculer et commencer à le réprimer. Ils se préparent dès cet instant, lorsque le Front populaire aura rempli sa fonction, à le liquider.</p>
<p>Maurice Thorez continue à souhaiter un gouvernement « de tous les Français », alors que les 40 heures, votées par la Chambre, ne sont toujours pas appliquées et que le chômage n'est toujours pas résorbé.</p>
<p>Enfermées dans le carcan du Front populaire, les masses ouvrières, la jeunesse, sont neutralisées, bloquées, sans initiative, sans parti en mesure de leur ouvrir la voie de la solution ouvrière, alors que la bourgeoisie attaque dans tous les domaines et cherche à reconquérir politiquement le terrain gagné par l'action du prolétariat.</p>
<p>La presse bourgeoise et fasciste tire à boulets rouges sur les ministres socialistes.</p>
<p>Blum est le « You-pain-cher » pour L'Action française, et mange dans de la vaisselle d'or. Mais l'attaque se concentre contre Roger Salengro, ministre de l'Intérieur, accusé par L'Action française d'avoir déserté en 1914-1918.</p>
<p>Le matin du 18 novembre, Salengro est trouvé mort dans son appartement : il s'est suicidé. Une foule énorme assiste à son enterrement ; le gouvernement envisage de... réprimer la diffamation par voie de presse. Léon Blum avait été plus rapide à faire saisir Lutte ouvrière...</p>
<p>L'année 1936 s'achève dans la grisaille. La classe ouvrière résiste à l'offensive de la bourgeoisie, qui n'a été rendue possible que par la politique de collaboration des partis ouvriers avec le parti radical et les autres partis bourgeois du Front populaire sur un accord de défense de la propriété privée et de l'Etat.</p>
<p>En janvier 1937, à la conférence nationale du parti communiste à Montreuil, Maurice Thorez célèbre les vertus du Front populaire et affirme : « Nous resterons les animateurs et les meilleurs défenseurs du Front populaire. Le mot d'ordre des communistes a été, reste et restera : tout pour le Front populaire, tout par le Front populaire. »</p>
<p>En clair, et ce langage nous rappelle d'autres formules - « Tout pour le programme commun, tout par le programme commun ! » - Thorez .réaffirme : tout pour la défense de la propriété privée et du grand capital, tout pour la défense de l'Etat...<br class='autobr' />
La « pause »</p>
<p>L'année commence bien pour le patronat. Le 24 février 1937, le bulletin quotidien du Comité des Forges écrit : « La production a continué, dans les dernières semaines, à bénéficier du regain d'activité qui depuis l'automne s'est manifesté dans les branches essentielles... »</p>
<p>La dévaluation favorise la reprise, donc le patronat, mais rend plus difficile les conditions d'existence des masses laborieuses, alors que les capitalistes continuent à exporter les capitaux, spéculant contre le franc.</p>
<p>La bourgeoisie sent son heure venir, de toutes parts, les « économistes » du grand capital « expliquent » la nécessité de restreindre la consommation intérieure, d'accroître la productivité, de remettre en cause les 40 heures...</p>
<p>Le 13 février, Léon Blum s'adresse aux fonctionnaires, il admet que leurs revendications sont légitimes, mais estime qu' « un temps de pause est nécessaire ».</p>
<p>Au conseil national de la S.F.I.O., Blum s'explique plus clairement : « Nous sommes obligés d'agir avec prudence, d'avancer pas à pas. Désormais s'affirme la nécessité d'une pause ; nous allons traverser la période la plus difficile, au bout de laquelle nous repartirons, s'il y a lieu, avec un nouveau programme. »</p>
<p>La « pause », c'est la mise au rancart des revendications des travailleurs des villes et des campagnes, la « pause », c'est tout simplement l'arrêt des mesures minimales que le programme du Front populaire s'était engagé à réaliser pour les vieux et contre le chômage.</p>
<p>Les dirigeants du P.C.F. appuient, avec des réserves de forme, cette politique, et proposent qu'à l'occasion de la « pause », on élargisse le gouvernement vers la droite.</p>
<p>Pivert refuse cette politique et démissionne de ses fonctions au secrétariat général à la présidence du Conseil.</p>
<p>Dans l'organe de la « Gauche révolutionnaire » qu'il anime, Marceau Pivert écrit : « Le rassemblement populaire n'a pas été créé pour faire avaler la pilule des crédits militaires et de l'union nationale. Non ! Je ne serai pas un complice silencieux et timoré. Non ! Je n'accepte pas de capituler devant le militarisme et les banques. Non ! Je ne consens ni à la paix sociale ni à l' " union sacrée ". »</p>
<p>Eh bien, si : le rassemblement populaire a été créé pour faire avaler la pilule des crédits militaires et de l'union nationale, pour faire barrage à la révolution sociale, la faire refluer, et l'écraser. Il faudrait rompre avec la bourgeoisie, la politique des fronts populaires, ouvrir la perspective d'un gouvernement des partis ouvriers sans représentants des organisations et partis bourgeois, et Pivert maintient le cordon ombilical qui l'attache au Front populaire et à sa politique.</p>
<p>Ainsi, Marceau Pivert s'indigne des résultats d'une politique, sans aller aux origines extirper ses racines, et contribue de cette façon à sa poursuite. On ne peut cautionner comme courant révolutionnaire une politique qui vise à maintenir la « paix sociale », la paix du capital. Cautionner même de façon « critique », le Front populaire, c'est finalement le renforcer.</p>
<p>Les prix grimpent en flèche, les salaires ne suivent pas. A Moscou, les procès se suivent et se ressemblent - la lutte contre le « centre trotskyste anti-soviétique » bat son plein.</p>
<p>Mais la classe ouvrière tente de préserver les positions acquises.</p>
<p>Les travailleurs de l'Exposition des arts et des techniques se mettent en grève.</p>
<p>Léon Blum, Léon Jouhaux et Marcel Gitton secrétaire du P.C.F. se rendent sur le chantier, pour convaincre les ouvriers de reprendre le travail.</p>
<p>Ces derniers les reçoivent aux cris de : « Nos 15 % ! »</p>
<p>Léon Blum déclare : « L'Exposition sera le triomphe de la classe ouvrière, du Front populaire et de la liberté ; elle démontrera que le régime de la liberté est supérieur à la dictature [...]. Ni le retard ni encore moins l'échec ! La bonne renommée du Front populaire est en jeu. Et, maintenant, je vous le dis franchement : le travail du samedi et du dimanche est nécessaire. »</p>
<p>Cris dans la foule : « Non ! Non ! Nos 15 % ! »</p>
<p>Le 5 mars, Léon Blum place à la tête du Fonds d'égalisation des changes le gouverneur de la Banque de France, Emile Labeyrie, qui réduit les crédits consacrés aux grands travaux, décide de financer les dépenses d'armement par un emprunt spécial de la Défense nationale.</p>
<p>Ainsi, les capitaux seront à l'abri des fluctuations de la monnaie, alors que l'échelle mobile des salaires a été refusée aux travailleurs.</p>
<p>Le Temps commente : « On ne peut qu'approuver. »</p>
<p>Paul Reynaud jubile : « Le gouvernement sacrifie la théorie du pouvoir d'achat à l'équilibre budgétaire. »</p>
<p>Le massacre de Clichy</p>
<p>Le 16 mars 1937, le parti social français (ex-Croix-de-Feu) décide d'organiser une réunion à Clichy. Le gouvernement de Front populaire se refuse à l'interdire.</p>
<p>A l'appel du maire S.F.I.O. de Clichy, Charles Auffray, du conseiller général Naile, communiste, et du député également communiste Honel, une contre-manifestation est organisée. La police du ministre socialiste Marx Dormoy ouvre le feu. Bilan : 5 morts et des centaines de blessés.</p>
<p>Quatrième Internationale de mars 1937 rapporte :</p>
<p> « Dormoy et Blum accourus en smoking du gala de l'Opéra sont conspués avec violence par les travailleurs : "Dormoy assassin ! Dormoy démission !" Des dizaines de barricades ont été dressées, puis décimées par la garde mobile de Dormoy et Daladier. Thorez, accouru à l'appel du député de Clichy Honel, n'ose dire mot. "Sales trotskystes", lance-t-il seulement aux travailleurs qui se défendent avec acharnement.</p>
<p> « A Asnières, tout proche, des mouvements analogues se produisent. Sous les coups de feu des fascistes et de la police deux travailleurs sont grièvement blessés. Dans la nuit même du 16 au 17, la nouvelle se répand dans le prolétariat. Une émotion profonde souleva tout le prolétariat parisien à l'annonce par les journaux du massacre de Clichy. Il comprit que c'était son avant-garde, son corps même qui avait été mitraillé par l'ordre de M. Blum. Dans la journée du mercredi 17 une série d'entreprises commencèrent la grève. Dans une série d'usines (Renault, entre autres), les ouvriers arrêtés arrêtaient le travail, préparaient des réunions pour le midi et le soir, exigeaient la grève générale et commençaient à chasser les fascistes (surtout des contremaîtres et des chefs de service). Les directions syndicales d'usine se réunirent d'urgence. Dans la soirée, l'union régionale du bureau confédéral était saisie de centaines de résolutions exigeant une réponse foudroyante. Mais l'objectif de la grève restait incertain. Et c'est là-dessus que jouèrent les chefs réformistes pour briser le mouvement.[3] »</p>
<p>Léon Blum prend la défense du ministre de l'Intérieur : il argumente. Le gouvernement défend les libertés, il a protégé la réunion du P.S.F., il condamne l'initiative des élus du Front populaire de Clichy.</p>
<p>Aucune sanction ne sera prise contre les responsables de la fusillade.</p>
<p>L'émotion dans la classe ouvrière est immense</p>
<p> « Comment est-il possible que le gouvernement de Front populaire puisse faire tirer sur les travailleurs que les élus du P.S. et du P.C.F ont mobilisée pour protester sinon empêcher la tenue d'une réunion fasciste dans une ville ouvrière ? » L'union des syndicats de la région parisienne décide une grève qui est limitée à la matinée du jeudi 18 mars. Le 21 mars, un immense cortège suit les corps des victimes de la fusillade dans la plus pure réconciliation, sous l'égide du Front populaire qui les a assassinées. Mais l'U.D. C.G.T. de la région parisienne, que dirigent les militants du P.C.F., laisse déployer le drapeau de la IV° Internationale.</p>
<p>A la Chambre, Jacques Duclos, le 23 mars, propose un ordre du jour de confiance. Les députés communistes sont bien sûr parmi les 362 députés qui votent la confiance au gouvernement des fusilleurs de Clichy !</p>
<p>Seuls les pivertistes et les trotskystes dénoncent les « assassins de Clichy ». La Jeune Garde, organe des jeunesses S.F.I.O. dirigées par des militants gagnés en partie au trotskysme, sort un numéro spécial sous le titre : « Huit milliards pour l'emprunt - Cinq morts à Clichy - L'argent de la bourgeoisie se paie avec le sang des ouvriers. »</p>
<p>Vingt-deux militants dirigeants des J.S. sont exclus, et l'organisation de jeunesse dissoute. Quant à la « Gauche révolutionnaire », elle est dissoute lors du conseil national du 18 avril.</p>
<p>Les dirigeants du P.C.F. continuent leur travail de matraquage politique, avec cynisme et obstination. Alors que le capital, utilisant les élus de droite qui se regroupent, se prépare à frapper, Thorez conforte, réconforte la bourgeoisie, démobilisant le prolétariat :</p>
<p> « Nous sommes les partisans décidés de la tranquillité et de la concorde. Nous l'avons montré dans des circonstances où personne n'a osé prendre les responsabilités que nous avons prises. Nous avons eu le courage de dire, nous, aux ouvriers en grève tout n'est pas possible !</p>
<p> « Nous nous refusons, surtout en considérant les événements d'Espagne, à accepter la perspective de deux blocs dressés irréductiblement l'un contre l'autre et aboutissant à une guerre civile dans des conditions qui seraient pour notre pays encore plus redoutables que pour l'Espagne, ne serait-ce qu'en raison des menaces d'Hitler.</p>
<p> « Nous aimons la France.</p>
<p> « Nous le déclarons très nettement : la plupart des dirigeants des ligues fascistes sont devenus les hommes de l'étranger. En eux, revit l'esprit de Coblenz.</p>
<p> « Le parti communiste a quelques titres, en effet, à la reconnaissance des classes moyennes.</p>
<p> « Le front unique, c'était le rassemblement des forces du prolétariat. C'est le parti communiste qui a lancé, à Ivry, le mot d'ordre d'élargissement du front unique antifasciste afin que celui-ci englobe les classes moyennes. »</p>
<p>Le stalinien Maurice Thorez a raison : s'opposant au front unique ouvrier - l'unité des partis ouvriers contre les partis bourgeois - le P.C.F. a dressé le front populaire opposé aux intérêts des masses, obstacle à la marche de la révolution socialiste.<br class='autobr' />
La chute</p>
<p>Malgré la résistance confuse mais farouche des masses, en l'absence d'un parti révolutionnaire, la politique des chef, de la S.F.I.O. et du P.C.F. a sauvé la bourgeoisie et désarmé la classe ouvrière. La révolution n'a pas été vaincue par la bourgeoisie, mais disloquée de l'intérieur du mouvement ouvrier par les Blum et les Thorez. La classe ouvrière a cherché obstinément une voie pour changer la société. Elle s'est, naturellement, tournée vers les partis se réclamant du socialisme, du communisme. Ces partis l'ont conduite, de recul en recul, jusqu'à la démoralisation.</p>
<p>Le 21 juin, le gouvernement Blum tombe, battu, mis en minorité au Sénat.</p>
<p>Le gouvernement Blum va-t-il faire appel aux masses pour chasser le Sénat réactionnaire ?</p>
<p>Non. Le gouvernement démissionne dans une relative indifférence.</p>
<p>Le radical Chautemps - membre du gouvernement Blum - forme un nouveau gouvernement de Front populaire. Le P.C.F. qui avait refusé d'entrer dans le gouvernement Blum offre cette fois d'y participer... Chautemps refuse. Son cabinet est constitué par des radicaux et par des socialistes.</p>
<p>Le mouvement qui a explosé en juin 36 reste cependant vivant à la fin 1937, et début 1938 il va resurgir, mais bien différent de ce qu'il était en juin 36. C'est, après quelques mouvements en septembre, la grève de décembre 1937. Voici quelques extraits d'un rapport fait par Marceau Pivert sur la grève de l'entreprise Goodrich :</p>
<p> « La goutte d'eau ...</p>
<p> Le 9 décembre, on chasse, pour « faute professionnelle », un ouvrier électricien (communiste) sous prétexte qu'un brouillage sur une ligne téléphonique n'a pas été réparé. La section syndicale réagit vigoureusement et obtient, le vendredi, l'assurance que la sanction ne serait pas appliquée.</p>
<p> Mais, entre le vendredi et le lundi, on trouve un autre prétexte : l'ingénieur-conseil Gaestel, fasciste forcené, obtient et annonce le maintien du licenciement.</p>
<p> Alors, le 15 décembre, les ouvriers occupent l'entreprise. Ils sont appuyés par la section syndicale, par la fédération des produits chimiques, par l'union des syndicats. Les ouvriers ont raison à cent pour cent. Ils marchent à cent pour cent pendant huit jours, on ne prête guère attention à cette occupation dans la presse ouvrière. Une nouvelle erreur de calcul en résulte pour le gouvernement. C'est ici que l'affaire révèle très exactement, comme un réactif sensible et sûr, la position réelle des forces sociales antagonistes.</p>
<p> La journée du 23 : les gardes mobiles</p>
<p> Les grévistes se sont parfaitement organisés les trente membres du comité de grève se partagent les tâches ; le contrôle du roulement des équipes est rigoureux : chacun passe deux nuits sur trois chez lui, mais revient à 6 heures à l'usine. Cartes blanches, cartes jaunes, cartes roses, états de pointage, services de garde, etc.</p>
<p> A 5 heures, ce matin-là (une heure avant le retour des équipes extérieures), cent gardes mobiles entourent l'usine. Aussitôt, les sirènes sont actionnées : elles appelleront, deux heures durant, à l'aide, et la solidarité ouvrière sera immédiate et formidable. Toutes les usines qui tournent jour et nuit, celles qui commencent à ouvrir, toutes, sans exception, débraient dans toute la région et envoient des délégations. Comme les gardes mobiles empêchent tout contact avec les grévistes, les équipes extérieures (accourues dès le premier signal) passent dans les usines voisines, Alsthom, Erikson, Gnome et Rhône, Lobstein, Lorraine, et, par-dessus les murs, regagnent leur poste de combat au milieu de l'usine Goodrich. Celle-ci est mise en état de défense, jets de vapeur prêts, et tout ce qu'on peut imaginer... Les délégations arrivent bientôt de chez Renault, Nieuport, Lioré-Ollivier... toute la métallurgie est sous pression. L'évacuation par la force devait avoir lieu à midi : elle est retardée à 5 heures ; 30 000 personnes sont sur les lieux et l'opération s'avère difficile.</p>
<p> Politique syndicale (suite)</p>
<p> Un mot... et toute la région parisienne est dressée... un autre mot et tout le territoire se met à l'unisson... et cette fois il est possible de parler clair au patronat provocateur, d'en finir avec les trusts spoliateurs, de reprendre la suite du mouvement de juin 36...</p>
<p> Non. L'esprit d'offensive et la volonté de victoires révolutionnaire sont absents (du moins chez les « responsables », quant aux masses, elles n'ont pas dit leur dernier mot). Les autorités syndicales donnent l'ordre de reprendre le travail dans les usines occupées par solidarité, cela sans même demander le retrait préalable des forces de police hors de la ville...</p>
<p> Les délégations auprès du gouvernement se multiplient. On sait la suite : il faut toute l'autorité des responsables syndicaux pour arracher la décision de l'évacuation. La neutralisation de l'usine est obtenue jusqu'au règlement du conflit. Mais quel sera le résultat de l'arbitrage Chautemps ?</p>
<p> L'attitude du parti communiste</p>
<p> La direction des syndicats est sous l'influence du parti communiste (fédération et union des syndicats) ; la solidarité dans la lutte joue incontestablement au départ : le déclenchement s'effectue en plein accord avec les militants communistes. Mais les ouvriers observent avec amertume qu'au moment où l'extension du conflit devenait considérable, au moment où la contagion analogue à celle de juin 1936 allait se développer à une allure vertigineuse, le coup de frein brutal a été donné. Il est apparu avec la proposition d'évacuation : « Prenez la responsabilité de ce qui arrivera ensuite, a-t-on dit au comité de grève, nous, nous ne le pouvons pas. »</p>
<p> Or, une bataille de classe ne peut pas s'engager victorieusement dans de telles conditions. La ligne générale du P.C. est à la pause, à la main tendue et à la défense de la démocratie... capitaliste... Tout le reste s'explique facilement !</p>
<p> L'attitude du gouvernement dit de Front populaire</p>
<p> Les ministres socialistes ont promis aux délégations de ne pas utiliser la force contre les ouvriers. Mais comment les gardes mobiles sont. ils venus ? Il y a un préfet de police, un ministre de l'Intérieur responsables de ce « contact » possible, et particulièrement insupportable aux militants, entre la police et les ouvriers.</p>
<p> A-t-on mesuré, du côté des ministres socialistes, les répercussions d'une attitude de compromis à l'égard d'un conflit de cet ordre ? Sans doute, ils ont dû mettre en garde leurs collègues radicaux, mais dans quel langage ? Il n'y en a qu'un qui soit efficace : « Ou bien la police restera hors de cause, ou bien les ministres socialistes s'en iront. » Nous avons le droit d'affirmer que ce langage n'a pas été tenu ; qu'on a accepté volontiers tiers de « passer la main » au président Chautemps pour prendre les mesures impopulaires et prononcer les menaces les plus graves.</p>
<p> Observons qu'on n'a pas hésité à demander des camions militaires à Daladier pour briser la grève des transports ! D'ailleurs, les délégations ouvrières qui ont vu Chautemps et Février en audience n'ont à aucun moment eu l'impression que le ministre socialiste défendait la position des ouvriers... il était au contraire utilisé par Chautemps peut faire admettre par les ouvriers la position « d'arbitrage et de respect de la légalité » du président du Conseil. Celui-ci invoqua naturellement la « paix sociale ». les pertes énormes causées au Trésor public... il accusa les ouvriers de « poignarder la patrie » (!). Le gouvernement chargé des intérêts de la classe dirigeante était dans son rôle. NOS CAMARADES MINISTRES ÉTAIENT-ILS DANS LE LEUR ?</p>
<p> L'attitude du parti socialiste</p>
<p> Elle souligne d'abord le rôle essentiel que devrait avoir le secrétaire à la coordination pour les Amicales rattachées à une section. Aucune liaison, en effet, n'a été établie avec la fédération avant le jeudi après-midi, et encore par un de nos camarades, G.R., sans mandat. Pourtant, Boyer, adjoint socialiste au maire de Colombes, et Daniel Mayer, du Populaire, étaient dans l'usine dès le matin. Mieux - dès que Just, envoyé par la fédération, arrive sur les lieux, les ouvriers lui refusent l'entrée... Nous ne commentons pas : ce geste mesure le degré de considération des travailleurs à l'égard du permanent des Amicales. On imagine les commentaires qui peuvent circuler au sein des entreprises contre le parti socialiste associé à une telle politique : derrière les gardes mobiles on voit nos ministres ! Et la propagande antisocialiste en est singulièrement renforcée ; d'où la difficulté de développer notre organisation dans de telles conditions... On ne peut pas tout avoir - les « avantages » ( ? !) des délégations au gouvernement et les avantages, réels ceux-ci, d'une position de classe devant la prolétariat en lutte.</p>
<p> Comprendra-t-on maintenant un peu mieux pourquoi nous voulons dégager notre parti d'une coalition ministérielle de plus en plus au service du sauvetage du régime ? Et pourquoi aussi nous voulons prendre en main la direction dune fédération où peut se jouer l'avenir du parti et du prolétariat, selon que nous y déploierons largement le rouge drapeau du socialisme ou que celui-ci sera bafoué et ridiculisé par les radicaux « nationaux » et les forces capitalistes tirant les ficelles dé Georges Bonnet ?[4] »</p>
<p> Le 9 janvier, les dirigeants de l'U.D. de la région parisienne imposent aux grévistes une instance arbitrale qui rejette la plupart de leurs revendications : « Le licenciement prévu est confirmé. La question des cadences et du système Bedeau est renvoyée à un arbitrage ultérieur.[5] »</p>
<p>La mort dans l'âme, les travailleurs de chez Goodrich reprennent le travail le 10.</p>
<p>Ce n'est pas le seul conflit. Le 29 décembre, se déclenche à l'improviste la grève des services publics qui ne sont pas entrés en grève en juin 36 : Paris est privé de gaz, d'eau, d'électricité, de transports. Ce mouvement est condamné par le gouvernement qui affirme sa volonté de « remplir son devoir et d'assurer en dépit de toute résistance la reprise des services publics et le maintien de l'ordre ». Daniel Mayer dans Le Populaire condamne également le mouvement. Mais le gouvernement recule et accorde l'indemnité de vie chère de 1200 F que les travailleurs des services publics réclament ; le travail reprend.</p>
<p>Mais le premier gouvernement Chautemps est en crise. Le P.C.F. décide de s'abstenir au Parlement. Chautemps réplique : « M. Ramette demande sa liberté. C'est son droit. Quant à moi, je la lui donne. »</p>
<p>Le groupe socialiste décide dans ces conditions de retirer ses ministres ; le gouvernement démissionne. La S.F.I.O. refusera de participer à un gouvernement que Georges Bonnet aurait présidé.</p>
<p>Blum va s'efforcer de répondre aux vœux du P.C.F. en constituant un gouvernement d' « union nationale », sinon sous sa direction, au moins sous celle d'Herriot. Le projet échoue. Paul Reynaud veut qu'il s'étende encore plus loin... à droite, jusqu'aux fascistes avérés. Chautemps forme alors un nouveau gouvernement auquel la S.F.I.O. ne participe pas. Au conseil national de la S.F.I.O., la proposition Blum-Paul Faure d'y participer a été rejetée. A la chute de ce gouvernement, Blum fera une nouvelle tentative pour constituer un gouvernement d'union nationale qui échouera. Pour répondre à l'Anschluss, il constitue alors un gouvernement qui ne durera que vingt-six jours, du 13 mars au 10 avril 1938.</p>
<p>Une nouvelle vague de grèves prend naissance dans la métallurgie. Elle débute le 24 mars aux usines Citroën, elle va s'étendre, à l'initiative des cellules du P.C.F., à de nombreuses entreprises de la métallurgie parisienne au cours de la fin du mois de mars. Mais bientôt, la direction du P.C.F. freine. L'article de Pierre Broué et Nicole Dorey qui rapporte ces informations cite : « André Blumel dit aux responsables des amicales socialistes d'entreprise :</p>
<p>« Si lundi 28 mars la grève n'est pas terminée, Blum s'en va et vous aurez Pétain" ; Doury et Timbaud, dirigeants communistes des métaux, répondent à la section d'Alsthom-Lecourbe qu'ils tiennent de Vincent Auriol que le gouvernement démissionnerait si la fédération des métaux lançait elle-même la grève. »</p>
<p>Les mêmes rapportent : « Le 7 avril, sous la signature de Marceau Vigny, militant du P.C.F. et secrétaire de la section C.G.T. Renault, L'Humanité affirme : "Les ouvriers sentent nettement la volonté du patronat d'imposer la grève chez Renault. Des milliers et des milliers de tracts signés de la IV° Internationale appelant les ouvriers à l'action sont distribués chaque jour aux portes de l'usine." Et de conclure que la section "fera le maximum pour lutter contre la démagogie fasciste" et que ses délégués ont demandé au gouvernement" de prendre, les mesures nécessaires". »</p>
<p>Lorsque le mouvement commence à refluer, après chute du gouvernement Blum, la section syndicale fera débrayer le 13 avril Renault pour bien prendre le mouvement en main. Très rapidement, morceau par morceau, la grève est liquidée sans obtenir de revendications substantielles : quelques rajustements du taux horaire.</p>
<p>La classe ouvrière politiquement battue par le Front populaire assiste impuissante à l'irrésistible montée de la réaction. L'Espagne républicaine agonise, les armées allemandes sont entrées à Vienne, la Cagoule multiplie les attentats et les complots. A Moscou, Staline continue à briser le parti de Lénine.</p>
<p>Blum est accueilli au Sénat aux cris de « Voleurs ! », à l'Assemblée nationale, Xavier Vallat lance : « A bas les juifs, la France aux Français. » Les radicaux dénoncent le P.C.F., qui n'est plus un parti national... C'est l'hallali. Le 8 avril, Blum démissionne mis en minorité au Sénat.<br class='autobr' />
Mais le Front populaire continue...</p>
<p>Le 10 avril, Daladier constitue un gouvernement de radicaux, de centristes catholiques et de « modérés ». La présence de Paul Reynaud, Sarraut, Ramadier, a une signification politique précise : c'est le ministère de la « revanche » sur la classe ouvrière. Faire payer à la classe ouvrière la « grande peur » de mai-juin 1936, voilà l'objectif de ce gouvernement qui se présente avec un programme bien défini :</p>
<p> augmenter la production<br class='autobr' /> bloquer les salaires<br class='autobr' /> restaurer l'ordre.</p>
<p>Le Front populaire continue : fait sans précédent, le gouvernement Daladier-Reynaud est investi par 575 voix contre 5. Les groupes S.F.I.O. et P.C.F. ont voté la confiance...</p>
<p>Nouvelle dévaluation, retour à la politique des décrets-lois, blocage des salaires, augmentation des impôts atteintes au droit de grève et à l'exercice de l'activité syndicale. Daladier ne lève plus le poing, il l'abat, contre la classe ouvrière, au nom du Front populaire...</p>
<p>La S.F.I.O. s'épure. La fédération de la Seine est dirigée par la « Gauche révolutionnaire » qui y a gagné la majorité. Elle distribue en mars un tract qui soutient les grévistes contre Le Populaire et la direction du parti. Le 18 mars, elle envoie aux autres fédérations un texte qui déclare « le parti en danger ». Le 11 avril, la commission des conflits suspend pour trois ans Marceau Pivert, pour deux ans tous les autres membres du bureau fédéral. La direction de la fédération de la Seine se maintient et ses militants occupent ses locaux. La scission est inévitable. Le congrès de Royan (4-7 juin) exclura la « Gauche révolutionnaire » qui constituera le parti socialiste ouvrier et paysan (P.S.O.P.).</p>
<p>Au P.C.F., c'est également l'épuration. A la vérité, l'épuration est permanente depuis les années 1924-1925 dites de la « bolchevisation », c'est-à-dire de l'asservissement du P.C.F. au Kremlin par la construction et la sélection d'un appareil entièrement subordonné à Moscou. L'histoire de ces épurations ne rentre pas dans le cadre de cet ouvrage. Depuis 1934, après Doriot et le rayon de Saint-Denis qui allaient complètement dégénérer pour finir par constituer le Parti Populaire français, mais qui en 1934 se prononçaient pour le front unique du P.C. et du P.S., jusqu'à Ferrat exclu du C.C. du P.C. F. en juin 1936 pour s'être opposé à la politique de liquidation de la grève générale, pour aboutir en 1938 à l'exclusion de nombreux militants de la métallurgie qui n'acceptent pas la liquidation de la grève de mars-avril Le 19 mai, L'Humanité publie une lettre du député de Clichy Honel, lequel fait écho au malaise des militants du P.C.F. de l'usine Citroën qui réclament un « front ouvrier », ou un « front révolutionnaire ». C'est l'abcès de fixation qui va permettre l'épuration.</p>
<p>Cependant, tout n'est pas encore dit. En septembre, Daladier tente, sans succès, d'obtenir l'accord de la fédération des métaux C.G.T. et du bureau confédéral pour en finir officiellement avec les 40 heures. Il décide de passer outre, mais Frossard et Ramadier (U.S.R.) y sont hostiles, ils démissionnent. Anatole de Monzie et Pomaret les remplacent. La crise qu'Hitler a ouverte en exigeant l'incorporation des Sudètes au III° Reich évolue vers son dénouement : Munich.</p>
<p>Les accords de Munich sont signés entre Hitler, Mussolini, Chamberlain et Daladier le 30 septembre : le territoire des Sudète, dont la population est allemande est rattaché à l'Allemagne. Les accords de Munich laissent les mains libres à Hitler contre la Tchécoslovaquie. Un jeu politique s'affirme qui va se poursuivre jusque pendant la « drôle de guerre » : les impérialismes français et anglais s'efforcent d'engager Hitler sur la voie d'une guerre contre l'U.R.S.S., de rester en dehors de la guerre pour finalement arbitrer. A son retour, Daladier obtient la confiance de la Chambre : 535 voix pour, les 78 députés du P.C.F. votent contre. L'orientation de la politique de l'impérialisme français devient inacceptable pour le P.C.F.</p>
<p>Le gouvernement Daladier demande les pleins pouvoirs : il n'obtient plus que 331 voix contre 78, celles des députés du P.C.F. Il y a 203 abstentions, dont celles des députés S.F.I.O. La majorité gouvernementale n'a donc plus rien à voir avec celle de juin 1936. Le congrès annuel du parti radical se tient le 28 octobre à Marseille, il vote la résolution suivante : « Le parti communiste, par l'agitation qu'il entretient à travers le pays, par les difficultés qu'il a créées aux gouvernements qui se sont succédés depuis 1936, par son opposition agressive et injurieuse de ces derniers mois, a rompu la solidarité qui l'unissait aux autres partis du Rassemblement populaire. Le parti radical donne mandat à ses délégués au comité national de prendre acte de cette rupture, dont le parti communiste porte seul la responsabilité, et d'indiquer sa volonté de continuer sa collaboration avec les partis de la démocratie. »</p>
<p>Le 1er novembre, Paul Reynaud est devenu ministre des Finances à la place de Marchandeau. Le 13 novembre, il publie une première série de décrets-lois. Il déclare : « C'en est fini de la semaine des deux dimanches. »</p>
<p>La classe ouvrière doit produire le plus de jours possible, le plus d'heures qui soient. Les cheminots sont tenus d'effectuer des travaux relevant de la Défense nationale. Paul Reynaud commente : « Le régime capitaliste étant ce qu'il est, pour qu'il fonctionne, il faut obéir aux lois. »</p>
<p>Pour bien se faire comprendre, le gouvernement recrute 1500 gendarmes...</p>
<p>Tout n'est cependant pas joué. En septembre et octobre, des grèves ont eu lieu. La classe ouvrière reste disponible et mobilisable. Justement, le congrès de la C.G.T. se tient du 14 au 17 novembre à Nantes. Ce congrès ne décide d'aucune riposte, ne lance aucun mot d'ordre d'action. Il donne seulement mandat à la C.A. et au bureau confédéral « de préparer sans retard toute l'action nécessaire, y compris la cessation collective du travail dans le cas où celle-ci s'avérerait indispensable à la défense des réformes sociales ».</p>
<p>Dirigeants ex-confédérés et ex-C.G.T.U. se mettent d'accord sur toutes les résolutions. Le fait démontre que les uns et les autres mènent par rapport à la classe ouvrière la même politique.</p>
<p>Mais, dès le 21 novembre, des grèves se produisent, surtout dans la région parisienne. Le 23, les travailleurs de chez Renault débraient, occupent les usines de Billancourt qu'ils organisent militairement. Le maire S.F.I.O. Morizot et le député du P.C.F. Costes les appellent à évacuer l'usine. Le gouvernement a massé d'énormes forces de police autour de chez Renault : 200 pelotons de gardes mobiles, plus de 1500 policiers. Profitant des flottements, la police attaque l'usine et la fait évacuer : 285 ouvriers sont condamnés pour « violences ». Ce n'est que le 25 novembre que le bureau confédéral décide une grève de 24 heures... pour le 30, sans occupations d'usine ni manifestation. Le travail, précise le communiqué, devra reprendre le 1er décembre. Lefranc affirme que le bureau de la C.G.T. estimait que « des conversations demeuraient possibles. Elles s'engageront entre un membre du bureau confédéral et les deux ministres U.S.R. de Monzie et Pomaret qui eux-mêmes agissaient près de Daladier. Un compromis était en vue. Le mardi soir 29 novembre, il fut abandonné devant le refus de Paul Reynaud d'y consentir ».</p>
<p>En fait, le gouvernement amusait la galerie tandis qu'il mettait au point toutes les mesures pour casser la grève. Les fonctionnaires et les travailleurs des services publics sont réquisitionnés. Paris est mis en état de siège.<br class='autobr' />
La grève du 30 novembre : les masses sont responsables</p>
<p>Le combat demeure possible. Il faut mobiliser, galvaniser, organiser. Mais dirigeants réformistes et staliniens tergiversent, reculent, zigzaguent. Ils donnent l'impression à la classe ouvrière de ne pas vouloir combattre tout en donnant l'ordre de grève. Les soldats occupent les carrefours, baïonnettes au canon, le gouvernement a massé à Paris des troupes considérables, et cherche l'affrontement avec la classe ouvrière.</p>
<p>La grève est inégalement suivie. Mais militants et travailleurs, dans les secteurs décisifs du prolétariat, combattent.</p>
<p>Le patronat et le gouvernement frappent : les militants sont licenciés, arrêtés, pourchassés. La répression est extrêmement dure : des milliers et des milliers de licenciements. L'ordre patronal règne à nouveau dans les usines et les entreprises, comme en 1934-1935.</p>
<p>CETTE DEFAITE, LA CLASSE OUVRIÈRE N'EN PORTE PAS LA RESPONSABILITÉ.</p>
<p>Les chefs du P.C.F. et de la S.F.I.O. sont responsables de cette situation. C'est la conclusion classique et normale des fronts populaires, alliance des partis ouvriers et des partis bourgeois contre la révolution prolétarienne.</p>
<p>Les radicaux ont parfaitement tenu leur rôle. Garantie dans le Front populaire que l'ordre serait respecté, ils constituent le relais, le pont entre la collaboration avec les partis ouvriers, quand les conditions l'exigent, et l'instrument de lutte contre les partis ouvriers quand les conditions le permettent.</p>
<p>Après le Frente Popular en Espagne, la révolution française est frappée par le Front populaire.</p>
<p>Le 26 septembre 1939, Daladier, qui défilait le 14 juillet 1936 aux côtés de Maurice Thorez et de Léon Blum, décide la dissolution du parti communiste français.</p>
<p>Le 10 juillet 1940, la Chambre de Front populaire amputée des députés communistes vote avec le Sénat les pleins pouvoirs à Pétain, par 569 voix pour, 80 contre et 17 abstentions : bien sûr, les deux tiers des radicaux ont voté pour Pétain.</p>
<p>Tirant le bilan de son action à la tête du gouvernement, Léon Blum déclarera au procès de Riom intenté par le régime de Vichy : « J'ai été le gérant loyal des intérêts de la bourgeoisie. »</p>
<p>Terminé par la défaite du 30 novembre1938, le Front populaire de 1935 prend aujourd'hui sa véritable signification - non pas politique, mais historique : c'est la première fois que dirigeants de la S.F.I.O et du P.C.F s'unissent avec des partis bourgeois, sur un programme bourgeois, contre la classe ouvrière, qui ouvre par son action les conditions de la révolution prolétarienne.</p>
<p>La question n'est pas de savoir si « la révolution était possible ». La crise révolutionnaire était ouverte - il fallait tout mettre en œuvre pour qu'elle aboutisse.</p>
<p>S'adressant en 1935 aux bolcheviques-léninistes, Trotsky écrit à propos du Front populaire :</p>
<p> « Il est parfaitement explicable qu'au cours des premières semaines, certaines oscillations se soient également manifestées dans nos propres rangs : la situation est complexe, le Front populaire était pour beaucoup d'entre nous un phénomène nouveau et par conséquent un problème nouveau. Mais le fait que certains camarades, aujourd'hui encore, après une expérience relativement importante du Front populaire et les importants articles qui ont été publiés dans notre presse, se révèlent partisans de la politique du Front populaire, me paraît un symptôme extrêmement inquiétant. Sur cette question, il faut élever à temps la protestation la plus sévère, car il ne s'agit ni plus ni moins que de la ligne de clivage entre le bolchevisme et le menchevisme.</p>
<p> « On dit qu'il serait faux d'exiger l'élimination des radicaux du Front populaire : les masses devraient d'abord faire leur expérience des radicaux. C'est pourquoi il serait préférable d'exiger la prise du pouvoir par le Front populaire dont la seule carence inciterait les masses à accepter nos enseignements, etc. Cette façon de penser est intégralement mencheviste. »</p>
<p>Menchevisme ou bolchevisme, socialisme ou barbarie, tels sont les problèmes posés par la politique de front populaire.</p>
<p>Notes</p>
<p>[1] C'est nous qui soulignons.</p>
<p>[2] Article de Pierre Broué et Nicole Dorey dans Le Mouvement social en France, janvier-mars 1966.</p>
<p>[3] Cité par Pierre Naville, in L'Entre-deux-guerres, éd. EDI..</p>
<p>[4] Marceau Pivert, sur observations directes des militants socialistes de Goodrich, Les Cahiers rouges, janvier 1938.</p>
<p>[5] P. Broué et N. Dorey, op. cit.</p>
<p>source : <a href="https://www.marxists.org/francais/just/front_pop/index.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/just/front_pop/index.htm</a></p>
<h2 class="spip">LIRE AUSSI :</h2>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/ouvalafrance/ovlf6.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/ouvalafrance/ovlf6.htm</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1935/11/lt19351126.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1935/11/lt19351126.htm</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/ouvalafrance/ovlf7.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/ouvalafrance/ovlf7.htm</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/ouvalafrance/ovlf8.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/ouvalafrance/ovlf8.htm</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/ouvalafrance/ovlf9.htm" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/ouvalafrance/ovlf9.htm</a></p>
<p><a href="https://www.marxists.org/francais/broue/works/1966/01/broue_dorey_frpop.html" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.marxists.org/francais/broue/works/1966/01/broue_dorey_frpop.html</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7670" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7670</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7810" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7810</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7751" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7751</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article1836" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article1836</a></p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3251" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3251</a></p></div>
Parlementarisme ou gouvernement des consels ouvriers ?
http://matierevolution.org/spip.php?article7747
http://matierevolution.org/spip.php?article77472022-10-15T22:05:00Ztext/htmlfrRobert ParisRosa LuxemburgGilets jaunes, Auto-organisation, Comités, Conseils ouvriers, Coordinations, Assemblées interprofessionnelles, Soviet
<p>ASSEMBLÉE NATIONALE ou GOUVERNEMENT des CONSEILS <br class='autobr' />
Rosa Luxemburg <br class='autobr' />
17 décembre 1918 <br class='autobr' />
C'est en ces termes qu'est formulé le deuxième point de l'ordre du jour du Congrès des conseils d'ouvriers et de soldats, et c'est en effet la question cardinale de la révolution dans le moment présent. Ou l'Assemblée Nationale, ou tout le pouvoir aux conseils d'ouvriers et de soldats ; ou le renoncement au socialisme, ou la lutte de classes la plus rigoureuse contre la bourgeoisie, avec le plein armement (…)</p>
-
<a href="http://matierevolution.org/spip.php?rubrique78" rel="directory">1-3 Le réformisme d'aujourd'hui, du syndicalisme à l'altermondialisme et au démocratisme</a>
/
<a href="http://matierevolution.org/spip.php?mot89" rel="tag">Rosa Luxemburg</a>,
<a href="http://matierevolution.org/spip.php?mot280" rel="tag">Gilets jaunes, Auto-organisation, Comités, Conseils ouvriers, Coordinations, Assemblées interprofessionnelles, Soviet</a>
<div class='rss_texte'><h2 class="spip">ASSEMBLÉE NATIONALE ou GOUVERNEMENT des CONSEILS
<p>Rosa Luxemburg</p>
</h2>
<p>17 décembre 1918</p>
<p>C'est en ces termes qu'est formulé le deuxième point de l'ordre du jour du Congrès des conseils d'ouvriers et de soldats, et c'est en effet la question cardinale de la révolution dans le moment présent. Ou l'Assemblée Nationale, ou tout le pouvoir aux conseils d'ouvriers et de soldats ; ou le renoncement au socialisme, ou la lutte de classes la plus rigoureuse contre la bourgeoisie, avec le plein armement du prolétariat : tel est le dilemme.</p>
<p>II y a un plan idyllique, qui prétend réaliser le socialisme par la voie parlementaire, par la simple décision d'une majorité. Ce rêve rose ne tient même pas compte de l'expérience historique de la révolution bourgeoise ; sans parler du caractère spécifique de la révolution prolétarienne.</p>
<p>Comment les choses se sont-elles passées en Angleterre ? C'est là qu'est le berceau du parlementarisme bourgeois, c'est là qu'il s'est développé le plus tôt, avec le plus de force. Lorsqu'en 1649 l'heure de la première révolution bourgeoise moderne sonna en Angleterre, le parlement anglais avait déjà derrière lui une histoire plus que trois fois centenaire. C'est pourquoi le parlement devint, dès le premier moment de la révolution, son centre, son rempart, son quartier général. Le fameux « Long Parlement » a vu sortir de son sein toutes les phases de la révolution anglaise. Depuis les premières escarmouches entre l'opposition et la puissance royale, jusqu'au procès et à l'exécution de Charles Stuart, ce parlement fut, entre les mains de la bourgeoisie ascendante, un instrument insurpassable, parfaitement adapté.</p>
<p>Et qu'advint-il ? Ce même parlement dut créer une « armée parlementaire spéciale, que des généraux choisis dans son sein conduisirent au combat, pour y mettre en déroute complète, au cours d'une guerre civile longue, âpre et sanglante, le féodalisme, l'armée des « cavaliers » fidèles au roi. Ce ne fut pas dans les débats de l'Abbaye de Westminster, qui était pourtant alors le centre spirituel de la révolution, mais sur les champs de bataille de Marstonmoor et de Naseby, ce ne fut point par les brillants discours prononcés au parlement, mais par la cavalerie paysanne, par les « Côtes-de-Fer » de Cromwell que se décida le sort de la révolution anglaise. Et son développement conduisit du parlement, au travers de la guerre civile, à l' « épuration " par la force, à deux reprises, de ce même parlement, et, finalement, à la dictature de Cromwell.</p>
<p>Et en France ? C'est là qu'est née l'idée de l'Assemblée Nationale. Ce fut, dans l'histoire mondiale, une géniale inspiration de l'instinct de classe, lorsque Mirabeau et les autres déclarèrent en 1789 : « Les Trois Etats, jusqu'à maintenant toujours séparés, la Noblesse, le Clergé et le Tiers-Etat, doivent dorénavant siéger en commun en tant qu'Assemblée Nationale. » Cette assemblée devint en effet d'emblée, par la réunion des états, un instrument de la bourgeoisie dans la lutte des classes. Avec l'appui de fortes minorités des deux états supérieurs, le Tiers-Etat, c'est-à-dire la bourgeoisie révolutionnaire, disposait immédiatement dans l'assemblée nationale d'une majorité compacte.</p>
<p>Et qu'advint-il, encore une fois ? La Vendée, l'émigration, la trahison des généraux, la constitution civile du clergé, le soulèvement de 50 départements, les guerres de coalition de l'Europe féodale, et, finalement, comme seul moyen d'assurer la victoire finale de la révolution : la dictature, et avec elle le règne de la terreur. Voilà donc ce que valait la majorité parlementaire pour la défense des révolutions bourgeoises. Et pourtant, qu'était l'opposition entre la bourgeoisie et le féodalisme, auprès de l'abîme géant qui s'est ouvert aujourd'hui entre le travail et le capital ! Qu'était la conscience de classe des combattants des deux camps qui s'affrontaient en 1649 ou 1789, comparée à la haine mortelle, inextinguible qui flambe aujourd'hui entre le prolétariat et la classe des capitalistes !</p>
<p>Ce n'est pas en vain que Karl Marx a éclairé de sa lanterne scientifique les ressorts les plus cachés du mécanisme économique et politique de la société bourgeoise. Ce n'est pas en vain qu'il a fait apparaître, de façon éclatante, tout son comportement, jusqu'aux formes les plus sublimes du sentiment et de la pensée, comme une émanation de ce fait fondamental qu'elle tire sa vie, comme un vampire, du sang du prolétariat.</p>
<p>Ce n'est pas en vain qu'Auguste Bebel, en conclusion de son célèbre discours du congrès du parti de Dresde, s'est écrié : « Je suis et je reste l'ennemi mortel de la société bourgeoise !,</p>
<p>C'est le dernier grand combat, dont l'enjeu est le maintien ou l'abolition de l'exploitation, c'est un tournant de l'histoire de l'humanité, un combat dans lequel il ne peut y avoir ni échappatoire, ni compromis, ni pitié.</p>
<p>Et ce combat, qui, par l'ampleur de ses tâches, dépasse tout ce que l'on a connu, devrait mener à bien ce qu'aucune lutte de classes, aucune révolution n'a jamais mené à bien : dissoudre la lutte mortelle entre deux mondes en un doux murmure de luttes oratoires au parlement et de décisions prises à la majorité !</p>
<p>Le parlementarisme a été, pour le prolétariat, une arène de la lutte de classes, tant qu'a duré le train-train quotidien de la société bourgeoise : il était la tribune d'où les masses, rassemblées autour du drapeau du socialisme, pouvaient être éduquées pour le combat.</p>
<p>Aujourd'hui, nous sommes au milieu de la révolution prolétarienne, et il s'agit aujourd'hui de porter la hache sur l'arbre del'exploitation capitaliste elle-même. Le parlementarisme bourgeois, comme la domination de classe de la bourgeoisie, dont il est l'objectif politique essentiel, est déchu de son droit à l'existence. C'est maintenant la lutte de classes sous sa forme la plus dépouillée, la plus nue, qui entre en scène. Le capital et le travail n'ont plus rien à se dire, ils n'ont plus maintenant qu'à s'empoigner dans un corps à corps sans merci pour que le combat décide lequel sera jeté à terre.</p>
<p>La parole de Lassalle vaut aujourd'hui plus que jamais : l'action révolutionnaire consiste toujours à exprimer ce qui est. Et ce qui est s'appelle : ici est le travail — ici le capital ! Pas d'hypocrite négociation à l'amiable, là où il y va de la vie et de la mort, pas de victoire de la communauté, là où il s'agit d'être d'un côté ou de l'autre de la barricade. C'est clairement, ouvertement, honnêtement, et avec toute la force que confèrent la clarté et l'honnêteté, que le prolétariat doit, en tant que classe constituée, rassembler dans ses mains la puissance politique tout entière.</p>
<p>« Egalité des droits politiques, démocratie ! », nous scandèrent pendant des décades les prophètes grands et petits de la domination de classe bourgeoise.</p>
<p>« Egalité des droits politiques, démocratie ! », leur scandent aujourd'hui, comme un écho, les hommes à tout faire de la bourgeoisie, les Scheidemann.</p>
<p>Oui, ce mot d'ordre doit maintenant devenir une réalité, car l' « égalité politique " s'incarne au moment où l'exploitation économique est radicalement anéantie. Et la « démocratie s, la domination du peuple commence lorsque le peuple travailleur s'empare du pouvoir politique. II s'agit d'exercer sur les mots d'ordre mésusés par les classes bourgeoises pendant un siècle et demi la critique pratique de l'action historique. II s'agit de faire, pour la première fois, une vérité de la devise de la bourgeoisie française en 1789, « Liberté, Egalité, Fraternité " — par la suppression de la domination de classe de la bourgeoisie. Et comme premier pas, voici le moment, devant le monde entier, et devant les siècles de l'histoire mondiale, d'inscrire hautement à l'ordre du jour : Ce qui jusqu'à présent se présentait comme égalité des droits et démocratie — le parlement, l'assemblée nationale, le droit de vote égal — était mensonge et tromperie ! Le pouvoir tout entier aux mains des masses travailleuses, comme une arme révolutionnaire pour l'extermination du capitalisme — cela seul est la véritable égalité des droits, cela seul est la véritable démocratie !</p>
<p>« Die Rote Fahne », 17 décembre 1918.</p></div>
Inauguration de l'ère du démospotisme en Occident
http://matierevolution.org/spip.php?article8037
http://matierevolution.org/spip.php?article80372022-10-11T22:05:00Ztext/htmlfrMesloub Khider
<p>Inauguration de l'ère du démospotisme en Occident <br class='autobr' />
Dans sa forme antique comme dans sa version moderne, la démocratie, produit d'une société déchirée par les clivages sociaux, est le mode de gouvernement élaboré par les classes dominantes pour administrer pacifiquement leurs conflits, gérer politiquement leurs intérêts économiques. À l'époque grecque antique, berceau de son éclosion, la démocratie, qui n'eut qu'une existence éphémère, ne s'appliquait qu'aux hommes libres. Elle était exercée (…)</p>
-
<a href="http://matierevolution.org/spip.php?rubrique78" rel="directory">1-3 Le réformisme d'aujourd'hui, du syndicalisme à l'altermondialisme et au démocratisme</a>
<div class='rss_texte'><h2 class="spip">Inauguration de l'ère du démospotisme en Occident </h2>
<p>Dans sa forme antique comme dans sa version moderne, la démocratie, produit d'une société déchirée par les clivages sociaux, est le mode de gouvernement élaboré par les classes dominantes pour administrer pacifiquement leurs conflits, gérer politiquement leurs intérêts économiques. À l'époque grecque antique, berceau de son éclosion, la démocratie, qui n'eut qu'une existence éphémère, ne s'appliquait qu'aux hommes libres. Elle était exercée exclusivement par les hommes libres, en l'espèce une portion infime de la population.</p>
<p>La démocratie : apanage des classes économiquement opulentes et politiquement purulentes</p>
<p>En effet, la majorité de la population laborieuse (les esclaves, métèques, prolétaires et paysans) était exclue du jeu et des enjeux « démocratiques » des propriétaires d'esclaves. Qui plus est, si la démocratie fut inventée pour les « citoyens » libres afin de s'administrer directement eux-mêmes, l'exercice effective de cette liberté fut permis par leur affranchissement de l'obligation de travailler : le travail étant assuré par les seuls esclaves. Par conséquent, à l'époque antique grecque, déjà la démocratie était fallacieuse. Ce fut une démocratie d'argent, elle avait une caractéristique « aristocratique » manifeste, autrement dit un caractère de classe. Les classes laborieuses étaient exclues du pouvoir « législatif », à plus forte raison bannies du pouvoir exécutif, apanage des classes possédantes. <br class='autobr' />
Plus tard, au tournant des 17e et 18e siècles, à la faveur des révolutions bourgeoises anglaise, américaine et française, la remise en scène de la démocratie comme mode de désignation des saltimbanques politiques préposés à l'administration des intérêts économiques des riches ne fut pas le fruit du hasard, un accident de parcours de l'Histoire. La démocratie bourgeoise s'imposa d'emblée comme la forme de domination politique la plus efficiente et la plus durable, en ce qu'elle associe l'esclave-salarié, baptisé par euphémisme citoyen, au choix politiques de ses maîtres. Cette forme d'organisation politique de gouvernance est la plus idoine pour protéger les intérêts économiques de la bourgeoisie, défendus par des mercenaires politiciens fabriqués par les puissances financières.<br class='autobr' />
À cet égard, il est important de relever que la sphère économique est paradoxalement exclue du scrutin démocratique. Voit-on un banquier, un patron de conglomérat industriel élu au vote universel ? L'économie – le capital et sa reproduction élargie –, propriété exclusive de la minoritaire classe capitaliste, ces négriers des temps modernes, ne fait l'objet d'aucune forme de gouvernance démocratique. Les dirigeants d'entreprise, ces propriétaires d'esclaves-salariés de notre époque civilisée, ne sont jamais élus démocratiquement par les travailleurs mais désignés discrétionnairement par les détenteurs de capital. L'entreprise, pourtant lieu de production des richesses et matrice de la reproduction de la vie, n'est pas soumise à une gestion coopérative démocratique mais à un management dictatorial patronal exercé contre les salariés, à qui il n'est pas permis de s'immiscer dans les affaires de l'entreprise à capital privé ou public.</p>
<p>À ses débuts, de la fin du XVIIIème siècle jusqu'à la fin du XIXème siècle, la démocratie bourgeoise fut élitaire, « mandarinale », socialement ségrégationniste, politiquement aliénante. En effet, les classes bourgeoises dominantes en phase de consolidation de leur pouvoir politique et étatique, plus honnêtes que leurs descendantes contemporaines relativement à la caractéristique sociale inégalitaire de leur société de classe, ne se trompaient pas (et ne trompaient pas le peuple opprimé) sur la visée réelle de leur démocratie financière. <br class='autobr' />
D'emblée, leur démocratie capitaliste fut placée sous le signe de la propriété privée, de l'opulence, apparentée à la richesse. Aussi, pour être éligible et électeur, fallait-il posséder un grand patrimoine, s'acquitter d'impôts élevés, en un mot être riche. Cette démocratie des riches était symbolisée par le suffrage censitaire.</p>
<p>L'institutionnalisation du suffrage universel est récente. Ce mode de scrutin fut instauré sous l'instigation des révoltes populaires en lutte pour bénéficier (croyaient-ils) des mêmes droits parlementaires que les classes possédantes. Sous la pression des récurrentes insurrections populaires, les classes dominantes se résignèrent, contraintes et forcées, à instituer le suffrage universel.</p>
<p>À la fin du XIXe et, surtout, au XXe siècles, après avoir consolidé sa domination totalitaire sur la société, passage de la domination formelle à la domination réelle du capital, pour mieux mystifier le peuple, en particulier dans les pays développés en proie à l'âpreté de la lutte des classes, la bourgeoisie eut l'ingénieuse idée d'associer électoralement (non politiquement, ni économiquement : la différence est importante. Car le peuple, hormis les éphémères périodes électorales racoleuses, est totalement exclu des permanents enjeux politiques, comme il est intrinsèquement exclu des structurels enjeux économiques, apanages des politiciens stipendiés, et des patrons et financiers) le peuple à son système régalien de gouvernance.</p>
<p>Mais à une condition fondamentale : à aucun moment ce « privilège électoral », formellement concédé par les représentants du capital, ne doit servir de tremplin aux classes populaires pour remettre en cause la hiérarchie des pouvoirs de la société de classe, ni le mode de production capitaliste. Autrement dit, le suffrage universel constitue, depuis sa création, une mascarade électorale, permettant d'associer les prolétaires à la reproduction sociale de leur exploitation et aliénation.</p>
<p>Historiquement, le droit de vote fut concédé avec parcimonie, de manière graduelle, aux différentes couches sociales de la société, des propriétaires fonciers jusqu'aux couches populaires en passant par les paysans et les femmes sans emploi. L'expérience électorale élargie ayant été concluante – à savoir qu'aucune formation politique, y compris radicale, ne profitait de cette fenêtre d'opportunité « démocratique » pour contester l'ordre établi et s'emparer du pouvoir parlementaire et exécutif en vue de promouvoir les intérêts du salariat au détriment du capital –, la bourgeoisie se convainquit de l'utilité politique du suffrage universel, lui assurant toutes les garanties de pérennité de sa domination économique et politique.</p>
<p>Dépossession du collectif réel combatif au profit du citoyen abstrait atomisé</p>
<p>À la même époque, parallèlement, l'irruption menaçante du prolétariat sur la scène politique allait contraindre la bourgeoisie à changer son fusil d'épaule : à ne plus l'épauler contre les prolétaires souvent insurgés contre le pouvoir. Aussi, pour mieux museler le mouvement socialiste révolutionnaire naissant (autrement dit, acheter la paix sociale), avait-elle discerné tout l'intérêt qu'elle pouvait tirer de la participation des partis ouvriers (longtemps interdits) aux mascarades électorales. La bourgeoisie consentit à intégrer les partis socialistes et communistes au cirque électoral pour mieux les corrompre de l'intérieur, c'est-à-dire les vider de leur substance révolutionnaire en transformant leurs dirigeants en mandarins parlementaires dotés de substantiels appointements. Elle y est parvenue, à observer la mutation des partis ouvriers qui troquèrent la Révolution contre le parlementarisme. Cette transmutation militante donna naissance au Réformisme, cette naïve croyance qu'on peut améliorer la condition de l'ouvrier en faisant l'économie de la Révolution. Aujourd'hui, avec la paupérisation absolue de l'ensemble des prolétaires du monde entier, l'histoire vient démentir les élucubrations des réformistes sur le prétendu caractère progressiste du capitalisme, ou la nature démocratique des institutions gouvernementales et parlementaires censément définitivement établie. Ces institutions, politiquement purulentes et moralement polluantes, sont actuellement dans tous les pays, en particulier en Occident, en voie de durcissement autoritaire, autrement dit de transition dictatoriale.</p>
<p>Cette concession « démocratique » constitua une imposture « électoraliste » dictée par le grand capital à la gauche collaborationniste pour lui permettre de se crédibiliser auprès des ouvriers et de dévoyer la gronde du prolétariat pressuré. Ce fut le début de l'aliénation citoyenne, autrement dit l'esquisse de la dépossession du collectif réel combatif au profit du citoyen abstrait atomisé.</p>
<p>Ainsi, en lieu et place de la satisfaction des revendications sociales portant notamment sur la hausse des salaires, la diminution du temps de travail, c'est-à-dire de l'amélioration des conditions de vie, la bourgeoisie concéda-t-elle opportunément la généralisation du suffrage universel. En lieu et place de la répartition égalitaire des richesses, procéda-t-elle à la distribution régulière des bulletins de vote à la plèbe affamée, sous les ovations complaisantes des bureaucrates syndicaux ravis de leur collaboration traîtresse et l'approbation perfide des partis ouvriers parlementaires infatués de leur allégeance. À l'instar des pays du Tiers-monde, notamment d'Afrique et du Maghreb, où la « démocratie » de papier fut généreusement octroyée au peuple misérable à la place de besoins sociaux essentiels. Sans conteste, la démocratie bourgeoise constitue l'apothéose de l'aliénation et de la mystification.</p>
<p>À la vérité, depuis son apparition, la démocratie parlementaire n'a jamais concerné les classes dominées, si ce n'est pour être sollicitées périodiquement, au moyen de campagnes électorales racoleuses, aux fins de déposer un bulletin de vote dans l'urne, au nom évocateur tant elle symbolise le réceptacle mortuaire des illusions déposées par l'ensemble des classes populaires enterrées socialement vivantes.<br class='autobr' />
À plus forte raison, la démocratie constitue un efficace adjuvant politique prescrit aux dociles citoyens comme antidote à leur misère sociale, citoyens reconnaissants pour ce « privilège électoral » généreusement octroyé par le pouvoir dominant. Ces dociles citoyens sont satisfaits d'élire leurs représentants respectifs (mais point respectables) aux prétendues différentes casquettes politiques, mais en vrai à l'alternative électorale réduite au choix entre le candidat de la droite du capital et le candidat de la gauche du capital (pour l'Algérie : longtemps entre le candidat de la nomenklatura kleptomane FLNèsque et la confrérie mafieuse et séditieuse islamique).</p>
<p>Sans conteste, la démocratie bourgeoise a toujours revêtu un caractère de classe. Les mascarades électorales ont toujours été une affaire de riches par lesquelles chaque fraction (clan) de la classe dominante tente d'accaparer les leviers de l'État pour l'exercer à son profit. Mais, actuellement, la démocratie bourgeoise est en crise.</p>
<p>Le Conseil de défense de Macron symbolise les dérives oligarchiques et despotiques de l'Occident</p>
<p>Aussi, avec la discréditation de la démocratie financière et l'impossibilité d'instaurer une dictature à visage clairement fasciste, moralement honnie et politiquement bannie, en Occident le capital œuvre à l'établissement d'un régime oligarchique, c'est-à-dire « un système d'organisation politique dans lequel un petit nombre de personnes concentrent et se partagent les pouvoirs économique, politique et médiatique et discutent entre eux des décisions à prendre pour la collectivité », comme l'écrit Hervé Kempf, auteur du livre « L'oligarchie, ça suffit, vive la démocratie ».</p>
<p>En France, le Conseil de défense, devenu instance suprême de gouvernance instituée par Macron, symbolise cette dérive oligarchique et despotique du pouvoir.</p>
<p>Les oligarques appartiennent à la catégorie des hyper-riches. De nos jours, c'est au sein de cette fraction de la classe possédante que se recrutent les décideurs politiques (ministres, conseillers, députés, sénateurs, PDG des grandes entreprises publiques). Issus des grandes écoles, ces oligarques débutent leur carrière dans les instances étatiques, avant de se hisser à la direction d'une banque ou d'une multinationale (ou l'inverse, à l'instar de Macron, ancien banquier). Souvent, ils reprennent du service dans la politique, notamment en qualité de député, maire ou ministre. Ainsi, cette rotation professionnelle entre secteur privé et public permet à ces oligarques de fortifier et de fructifier leurs fortune et puissance. Par exemple, un PDG, nommé ministre (ou placé par le capital à un poste ministériel stratégique), ne manquera pas de favoriser le secteur de son ancienne entreprise ou le secteur de telle société au sein de laquelle il escompte siéger à la direction.</p>
<p>Au reste, à notre époque dominée par les oligarques, même les présidents sont également devenus de simples administrateurs de l'État. L'État, lui-même, métamorphosé en simple rouage assujetti au Grand capital mondialisé et oligarchique. De fait, chaque pays s'est mué en simple société anonyme dirigée par un PDG-président asservi au capital mondial apatride. Le pouvoir étatique est devenu à tel point impuissant qu'il est soumis, comme un vulgaire salarié, aux appréciations des agences de notations financières chargées de distribuer les notes d'évaluation de la gestion du pays. La moindre mauvaise note en matière économique et budgétaire, et s'en est fini du pouvoir en particulier, et du pays en général. Pris en otage, le pays se voit parachuter un nouvel oligarque-président, imposer une nouvelle classe dirigeante (caste oligarque affligeante) constituée de mercenaires politiciens, fabriqués par les puissances financières entièrement contrôlées par le grand capital mondial.</p>
<p>À la manière du régime de Macron intronisé à l'Élysée par le grand capital, devenu, à la faveur de la pandémie politiquement instrumentalisée et de la crise énergétique orchestrée, et surtout de la gestion répressive et punitive des Gilets jaunes, démospotique, cette nouvelle forme de gouvernance fondée électoralement sur la démocratie mais gouvernementalement sur le despotisme. Macron, hissé au pouvoir par les firmes et la finance transnationales, n'envisage-t-il pas, comme l'a révélé Algériepatriotique [1] dans son édition du 14 septembre 2022, d'amender la Constitution pour briguer un troisième mandat. Avec Macron, la bourgeoisie occidentale décadente inaugure l'ère du Démospotisme.</p>
<p>Le démospotisme, c'est ce mode de gouvernance occidentale qui a l'apparence de la démocratie par l'élection, mais le vrai visage du despotisme par la gestion étatique. Cette gouvernance occidentale oligarchique prétend être vaccinée contre la tyrannie, immunisée contre le fascisme. Mais elle renferme au vrai tous les attributs pathologiques du totalitarisme asymptotique, ce virus despotique, invisibilisé par la subliminale propagande médiatique autocratique. Ce système démospotique viral se propage sur tout le corps social occidental, désormais immergé dans la nauséabonde boue de la servitude volontaire.</p>
<p>[1] Un troisième mandat se profile à Paris : Macron dans les pas de Bouteflika ?, Algériepatriotique, publié le 14 septembre 2022.</p></div>
La démocratie est la forme de domination politique idoine du capital
http://matierevolution.org/spip.php?article7753
http://matierevolution.org/spip.php?article77532022-07-10T22:05:00Ztext/htmlfrMesloub Khider
<p>Dans sa forme antique comme dans sa version moderne, la démocratie est le mode de gouvernement élaboré par les classes dominantes pour administrer pacifiquement leurs conflits. À l'époque grecque antique, berceau de son éclosion, la démocratie, qui n'eut qu'une existence éphémère, ne s'appliquait qu'aux hommes libres. Elle était exercée exclusivement par les hommes libres, en l'espèce une portion infime de la population. En effet, la majorité de la population laborieuse (les esclaves, les (…)</p>
-
<a href="http://matierevolution.org/spip.php?rubrique78" rel="directory">1-3 Le réformisme d'aujourd'hui, du syndicalisme à l'altermondialisme et au démocratisme</a>
<div class='rss_texte'><p>Dans sa forme antique comme dans sa version moderne, la démocratie est le mode de gouvernement élaboré par les classes dominantes pour administrer pacifiquement leurs conflits. À l'époque grecque antique, berceau de son éclosion, la démocratie, qui n'eut qu'une existence éphémère, ne s'appliquait qu'aux hommes libres. Elle était exercée exclusivement par les hommes libres, en l'espèce une portion infime de la population. En effet, la majorité de la population laborieuse (les esclaves, les métèques et prolétaires) était exclue du jeu et des enjeux « démocratiques » des propriétaires d'esclaves. Qui plus est, si la démocratie fut inventée pour les citoyens libres afin de s'administrer directement eux-mêmes, l'exercice effective de cette liberté fut permis par leur affranchissement de l'obligation de travailler : le travail étant assuré par les seuls esclaves. Par conséquent, à l'époque antique grecque, déjà la démocratie était fallacieuse. Ce fut une démocratie d'argent, elle avait une caractéristique « aristocratique » manifeste, autrement dit un caractère de classe.</p>
<p>Plus tard, avec les révolutions bourgeoises anglaise, américaine et française, la remise sur la scène historique de la démocratie comme mode de désignation des saltimbanques politiques préposés à l'administration des intérêts politiques des riches ne fut pas le fruit du hasard, un accident de parcours de l'Histoire. La démocratie bourgeoise s'imposa d'emblée comme la forme de domination politique la plus efficiente et la plus durable, en ce qu'elle associait l'esclave salarié au choix de ses maîtres. Cette forme d'organisation politique de gouvernance moderne est la plus idoine pour protéger les intérêts économiques de la bourgeoisie. À cet égard, il est important de relever que la sphère économique est paradoxalement exclue du scrutin démocratique. Voit-on un banquier, un patron de conglomérat industriel élu au vote universel ? L'économie – le capital et sa reproduction élargie –, propriété exclusive de la minoritaire classe capitaliste, ne fait l'objet d'aucune forme de gouvernance démocratique. Les dirigeants d'entreprise ne sont jamais élus démocratiquement par les travailleurs mais désignés discrétionnairement par les détenteurs de capital. L'entreprise, lieu de production des richesses et matrice de la reproduction de la vie, n'est pas soumise à une gestion coopérative démocratique mais à un management dictatorial patronal exercé contre les salariés, à qui il n'est pas permis de s'immiscer dans les affaires de l'entreprise à capital privé ou public.</p>
<p>À ses débuts, de la fin du XVIIIème siècle jusqu'à la fin du XIXème siècle, la démocratie bourgeoise fut élitaire, « mandarinale », socialement ségrégationniste, politiquement aliénante. En effet, les classes bourgeoises dominantes en phase de consolidation de leur pouvoir politique et étatique, plus honnêtes que leurs descendantes contemporaines relativement à la caractéristique sociale inégalitaire de leur société de classe, ne se trompaient pas (et ne trompaient pas le peuple opprimé) sur la visée réelle de leur démocratie inique. D'emblée, leur démocratie fut placée sous le signe de la propriété privée, de l'opulence, apparentée à la richesse. Aussi, pour être éligible et électeur, fallait-il posséder un grand patrimoine, s'acquitter d'impôts élevés, en un mot être riche. Cette démocratie des riches était symbolisée par le suffrage censitaire.</p>
<p>L'institutionnalisation du suffrage universel est récente. Ce mode de scrutin fut instauré sous la pression des révoltes populaires en lutte pour bénéficier des mêmes droits parlementaires que les classes possédantes. Sous l'instigation des classes populaires fréquemment en révolte, les classes dominantes furent contraintes d'instituer le suffrage universel. Plus près de nous, l'Algérie vécut la même expérience historique avec l'instauration du multipartisme concédé au lendemain de la révolte populaire d'octobre 1988.</p>
<p>Dès le XIXème siècle, après avoir consolidé sa domination sur la totalité de la société, pour mieux mystifier le peuple, en particulier dans les pays développés en proie à l'âpreté de la lutte des classes, la bourgeoisie eut l'ingénieuse idée d'associer électoralement (non politiquement ni économiquement : la différence est importante) le peuple à son système régalien de gouvernance. Mais à une condition fondamentale : à aucun moment ce « privilège électoral », formellement concédé par les représentants du capital, ne doit servir de tremplin aux classes populaires pour remettre en cause la hiérarchie des pouvoirs de la société de classe, ni le mode de production capitaliste. Autrement dit, le suffrage universel constitue, depuis sa création, une mascarade électorale, permettant d'associer les prolétaires à la reproduction sociale de leur exploitation et aliénation.</p>
<p>La démocratie de papier octroyée au peuple en lieu et place de besoins sociaux essentiels</p>
<p>Historiquement, le droit de vote fut concédé avec parcimonie, de manière graduelle, aux différentes couches sociales de la société, des propriétaires fonciers jusqu'aux couches populaires en passant par les paysans et les femmes sans emploi. L'expérience électorale élargie ayant été concluante – à savoir qu'aucune formation politique subversive ne profitait de cette fenêtre d'opportunité « démocratique » pour contester l'ordre établi et s'emparer du pouvoir parlementaire en vue de promouvoir les intérêts du salariat au détriment des intérêts du capital -, la bourgeoisie se convainquit de l'utilité politique du suffrage universel, lui assurant toutes les garanties de pérennité de sa domination économique et politique.</p>
<p>Parallèlement, l'irruption menaçante du prolétariat sur la scène politique, allait contraindre la bourgeoisie à changer son fusil d'épaule : à ne plus l'épauler contre les prolétaires souvent en lutte, en insurrection. Aussi, pour mieux museler le mouvement socialiste subversif naissant (autrement dit, acheter la paix sociale), avait-elle discerné tout l'intérêt qu'elle pouvait tirer de la participation des partis ouvriers (longtemps interdits) aux mascarades électorales. La bourgeoisie consentit à intégrer les partis socialistes et communistes au cirque électoral pour mieux les corrompre de l'intérieur, les vider de leur substance révolutionnaire en transformant leurs dirigeants en mandarins parlementaires dotés de substantiels appointements. Elle y est parvenue, à observer la mutation des partis ouvriers qui troquèrent la révolution contre le parlementarisme. Cette transmutation donna naissance au Réformisme, cette naïve croyance qu'on peut améliorer la condition de l'ouvrier en faisant l'économie de la Révolution. Aujourd'hui, avec la paupérisation absolue de l'ensemble des prolétaires du monde entier, l'histoire a démenti les élucubrations des réformistes sur le prétendu caractère progressiste du capitalisme, ou la nature démocratique des institutions gouvernementales et parlementaires censément définitivement établie. Ces institutions sont actuellement, sous la chape de plomb du capital, dans tous les pays, en voie de durcissement autoritaire, autrement dit de transition dictatoriale.</p>
<p>Cette concession « démocratique » constitua une imposture « électoraliste » dictée par le grand capital à la gauche collaboratrice pour lui permettre de se crédibiliser auprès des ouvriers et de dévoyer la gronde du prolétariat pressuré. Ce fut le début de l'aliénation citoyenne, autrement dit l'esquisse de la dépossession du collectif réel combatif au profit du citoyen abstrait atomisé.</p>
<p>Ainsi, en lieu et place de la satisfaction des revendications sociales portant notamment sur la hausse des salaires, la diminution du temps de travail, globalement l'amélioration des conditions de vie, la bourgeoisie concéda-t-elle opportunément la généralisation du suffrage universel. En lieu et place de la répartition égalitaire des richesses, procéda-t-elle à la distribution régulière des bulletins de vote à la plèbe affamée, sous les ovations complaisantes des bureaucrates syndicaux ravis de leur collaboration traîtresse et l'approbation perfide des partis ouvriers parlementaires infatués de leur allégeance. À l'instar des pays du Tiers-monde, notamment d'Afrique et du Maghreb, où la « démocratie » de papier fut généreusement octroyée au peuple misérable en lieu et place de besoins sociaux essentiels. Sans conteste, la démocratie bourgeoise est l'apothéose de l'aliénation.</p>
<p>À la vérité, depuis son apparition, la démocratie parlementaire n'a jamais concerné les classes dominées, si ce n'est pour être sollicitées périodiquement, au moyen de campagnes électorales racoleuses, aux fins de déposer un bulletin de vote dans l'urne, au nom évocateur tant elle symbolise le réceptacle mortuaire des illusions déposées par l'ensemble des classes populaires enterrées socialement vivantes.</p>
<p>La démocratie bourgeoise a toujours revêtu un caractère de classe. Les mascarades électorales ont toujours été une affaire de riches par lesquelles chaque fraction (clan) de la classe dominante tente d'accaparer les leviers de l'État pour l'exercer à son profit. À plus forte raison, la démocratie constitue un efficace adjuvant politique prescrit aux dociles citoyens comme antidote à leur misère sociale, citoyens reconnaissants pour ce « privilège électoral » généreusement octroyé par le pouvoir dominant. Ces dociles citoyens sont satisfaits d'élire leurs respectifs représentants aux prétendues différentes casquettes politiques, mais en vrai à l'alternative électorale réduite au choix entre le candidat de la droite du capital et le candidat de la gauche du capital (pour l'Algérie : candidat de la nomenklatura kleptomane FLNèsque et de la confrérie mafieuse et séditieuse islamique).</p>
<p>Longtemps, dans les pays développés libéraux dits « démocratiques », par leur participation aux élections, les masses populaires crurent naïvement qu'elles pouvaient infléchir la politique du gouvernement à leur profit, améliorer leurs conditions de vie par le vote, transformer « démocratiquement » la société en leur faveur. Or l'histoire nous enseigne que jamais un acquis social important ne fut accordé par le vote, obtenu par la grâce du scrutin. Il fut toujours arraché par la bataille de rue, la lutte collective, tout comme l'indépendance de l'Algérie ne fut pas concédée par la démocratie française colonialiste mais conquise de haute lutte par le versement du sang du peuple algérien.</p>
<p>Mercenaires politiciens fabriqués par les puissances financières</p>
<p>Plus près nous, l'élargissement du suffrage universel intervenu au XXème siècle répondit au besoin de la bourgeoisie de pallier la désaffection de la politique de larges couches de la population désabusées par les cirques électoraux. Ce fut la raison pour laquelle elle étendit le suffrage aux femmes, reconnaissantes de disposer enfin de ce privilège longtemps réservé aux hommes, de participer à la plus vaste imposture du régime capitaliste. Plus tard, pour juguler l'abstentionnisme, les politiciens décrétèrent l'abaissement de l'âge de participation électorale. En effet, dans de nombreux pays, le droit de vote fut abaissé à 18 ans, auparavant fixé à 21 ans (certains pays envisagent aujourd'hui de l'abaisser à 16 ans).</p>
<p>Par ces subterfuges contorsionnistes constitutionnels, autrement dit en trafiquant le thermomètre de l'âge, la bourgeoisie escomptait faire grimper vertigineusement le corps électoral. Or, elle n'endigua pas pour autant le désintéressement de la population laborieuse pour le cirque électoral, l'hémorragie abstentionniste. En dépit des campagnes médiatiques de propagande électoralistes, de culpabilisation des abstentionnistes, dans de nombreux pays, ces dernières décennies, les taux d'abstention ne cessent de croître.</p>
<p>Ces deux dernières décennies, certaines élections attirent à peine 30 % de votants. Cette forte augmentation de l'abstention reflète un désaveu total de la démocratie formelle bourgeoise, du système politique parlementaire et présidentiel. Elle révèle surtout de la part des abstentionnistes une maturité politique quant à la facticité des échéances électorales captieuses. À l'évidence, la supercherie de la démocratie parlementaire a été démystifiée : les abstentionnistes ont compris que, en matière électorale, les dés sont pipés, les parties (partis jouets) jouées d'avance. Car le véritable pouvoir décisionnel est concentré entre les mains de l'oligarchie économique (nations développées) ou étatique (pays sous-développés despotiques), et non entre celles de la classe politique stipendiée. Les parlements sont devenus de simples chambres d'enregistrement des décisions dictées par le pouvoir économique ou étatique despotique.</p>
<p>Au reste, à notre époque, même les présidents sont également devenus de simples administrateurs de l'État. L'État, lui-même, métamorphosé en simple rouage assujetti au Grand capital mondial. De fait, chaque pays s'est mué en une véritable société anonyme dirigée par un PDG-président asservi au capital mondial apatride. Le pouvoir étatique est devenu à tel point impuissant qu'il est soumis, comme un vulgaire salarié, aux appréciations des agences de notations financières chargées de distribuer les notes d'évaluation de la gestion du pays. La moindre mauvaise note en matière économique et budgétaire, et s'en est fini du pouvoir, en particulier, et du pays, en général. Pris en otage, le pays se voit parachuter un nouveau président, imposer une nouvelle classe dirigeante (caste affligeante) constituée de mercenaires politiciens, fabriqués par les puissances financières entièrement contrôlées par le grand capital mondial, à la manière du nouveau régime bonapartiste de Macron intronisé à l'Élysée, devenu, à la faveur de la crise sanitaire politiquement instrumentalisée, despotique.</p>
<p>Au plan électoral, à notre époque, la démocratie marchande constitue un véritable marché au sein duquel chaque candidat bourgeois vante son produit politique programmatique pour mieux le vendre aux citoyens prolétaires, impécunieux économiquement (pour bâtir leur propre parti révolutionnaire) et indigents politiquement (pour transformer la société dans l'intérêt de leur classe). De nos jours, le candidat organise sa campagne électorale comme une réclame publicitaire, vantant les mérites de sa personne comme une marchandise. À l'instar de l'aguicheuse péripatéticienne, le candidat vend les charmes de sa personne avec les promesses de nous offrir le paradis, des noces politiques éternelles. Mais en fait de paradis, c'est le même enfer que continuent à subir les citoyens. En fait de noces sociales orgasmiques promises, c'est la poursuite de la sempiternelle impuissance politique du candidat à honorer son programme affligé de frigidité économique.</p>
<p>Les mascarades électorales s'apparentent aux ventes aux enchères où les programmes diffèrent uniquement par leurs emballages et leurs étiquetages. La mise est lancée par les instituts de sondage, ces entités occultes mafieuses spécialisées dans la fabrication des candidats, le façonnage des opinions politiques et de l'orientation libérale économique. Dès lors, dans cette société marchande où tout se monnaye, jusqu'à l'air qu'on respire, il ne faut pas s'étonner de voir les campagnes électorales ressembler à des réclames pour produits de consommation. De surcroît, dans le cirque électoral régulièrement organisé pour élire un député ou un président, l'important n'est pas la qualité morale et politique du candidat victorieux (soumis toujours aux puissances économiques) mais la participation massive des « citoyens » à leur servitude volontaire électoralement exécutée.</p>
<p>Élections pièges à cons, électeurs cons piégés</p>
<p>À cet égard, parmi les recettes aptes à passionner les débats, à mobiliser les foules citoyennes léthargiques, à rabattre les électeurs dépolitisés vers les urnes, il n'y a pas mieux que la politique de la peur, l'agitation de l'épouvantail. Selon les époques et les contextes, les épouvantails varient en fonction des nécessités circonstancielles politiques : la menace brune (fascisme), le spectre rouge (communisme), l'épouvantail vert (islamisme), le danger noir (terrorisme), la peste communautaire, le péril viral (Covid-19), etc.</p>
<p>Ainsi, quand les « veaux-tants » (votants) se précipitent vers ces isoloirs illusoires pour déposer leur bulletin de vote dans l'urne (qui porte si bien son nom tant elle ne contient que les promesses politiques depuis longtemps trépassées, réduites en cendres mortuaires), le choix de ces « veaux-tants », bêlant l'apathie politique, se fait par défaut et non par conviction, pour le « moins pire des candidats », proclament-ils (pensent-ils). Par élimination, plutôt que par sélection. Souvent, ils doivent se résoudre à choisir entre la peste et le choléra. Entre le candidat des promesses mensongères et le candidat des mensongères promesses. Entre la politique des restrictions budgétaires et la politique des budgets restreints. Entre le programme politique de la disette et la misère de la politique programmatique.</p>
<p>Ainsi, dans ces mascarades électorales, à défaut d'avoir le choix, les citoyens ont le show. Cependant, à force de supercheries électorales, nos « veaux-tants » citoyens ont fini par comprendre que les élections sont des « pièges à cons », et les électeurs, des « cons piégés ». Victimes de sempiternelles promesses électorales mensongères. Où le meilleur des mondes promis vire au pire cauchemar du monde.</p>
<p>De manière générale, la démocratie bourgeoise est fondée sur la représentativité de ses élus désignés au scrutin majoritaire. En réalité, il n'y a jamais de majorité pour gouverner le pays. La majorité est artificiellement fabriquée par le système électoral. De sorte que cette majorité électorale ne représente qu'une minorité de la population réelle. Ce constat est encore plus vrai avec des élections aux taux d'abstention frisant les 80 %, devenue la règle.</p>
<p>Le candidat arrivé en tête des élections, élu par un très faible pourcentage des suffrages exprimés, capitalise en réalité moins de 20 % de l'ensemble du corps électoral (l'exemple de l'élection de Macron en France). Aussi, notre élu représente-t-il une majorité fictive, gouvernant au nom de la minorité électorale de son parti (de la fraction dominante du capital du moment), et décidant néanmoins de la politique pour l'ensemble de la population du pays.</p>
<p>Aussi, conscient de ne pas être représentatif, l'élu ne se sent pas mandaté par le peuple, mais le mandataire exclusif de ses actionnaires du capital (ou tuteurs étatiques) ayant investi sur sa candidature. Dès lors, il ne faut pas s'étonner qu'il gouverne, comme dans une entreprise, dans l'intérêt exclusif de ses investisseurs financiers et de son enrichissement personnel. Mais jamais dans l'intérêt du peuple.</p>
<p>Toujours est-il que, par sa participation aux élections, le peuple vote pour sa servitude volontaire. De fait, la démocratie représentative bourgeoise est l'appropriation du pouvoir politique des individus, rebaptisés électeurs, par des représentants. Ceux-ci, au nom de leurs électeurs, emploient ce pouvoir au bénéfice de la classe dominante. « Le vote est la légitimation formelle des maîtres », avait écrit Robert Chasse, dans Situationist International, New York 1969.</p>
<p>Le meilleur des mondes est aujourd'hui construit sur le meilleur des mensonges. La propagande bourgeoise nous fait croire que choisir « son maître » (candidat) est un acte démocratique de liberté. Or, tout élu n'est qu'un agent du marché, un gestionnaire du système, serviteur du capital, allié de l'impérialisme, ami des mafias financières. Par sa participation à ces mascarades électorales, l'électeur cautionne et légitime ce système démocratique bourgeois mafieux. Par sa duplicité et sa complicité, il pérennise le fonctionnement d'une entreprise de corruption politique, de prévarication des deniers publics, de l'asservissement du peuple.</p>
<p>Sur le registre de la gestion du pouvoir, « diviser pour régner » est le fondement de toute classe dominante. Dans la même logique de fragmentation politique, la bourgeoisie aime séparer les problématiques. La séparation fait le jeu de la classe dominante. Par la dissociation, fragmentation et morcellement des problématiques (en vérité produites par la même cause, le même responsable), c'est la compréhension globale du monde qui disparaît. Le fonctionnement du système devient ainsi énigmatique. C'est le règne de l'opacité. Dès lors, l'idéologie dominante se présente au regard profane comme réalité dotée d'une telle complexité que seuls les experts (bourgeois) sont à même de comprendre, d'analyser, bien sûr d'orienter dans l'intérêt de leurs commanditaires occultes, la puissance financière mondiale masquée.</p>
<p>Aujourd'hui, à l'ère de la crise économique systémique, la peur de l'avenir n'est que l'expression de l'incertitude du devenir et du désarroi des gouvernants qui n'ont plus de futur, peur propagée à l'ensemble de la société. Au contraire, la confiance en un avenir meilleur est l'œuvre de tous les opprimés qui n'ont plus grand-chose à perdre dans cette décadente société, sinon leurs chaînes. Ils ont tout à espérer d'un nouveau monde.</p>
<p>Le pire est à venir, nous annoncent les gouvernants. Le prolétariat lui rétorque : au contraire, le pire sera bientôt derrière nous, une fois enseveli le mode de production létal de ces dirigeants capitalistes.</p>
<p>De manière générale, il est communément répandu que la démocratie est l'ennemie de la dictature, et réciproquement. Or, il n'y a rien de plus fallacieux. En réalité, la démocratie et la dictature sont des frères siamois. C'est l'avers et le revers de la même médaille de l'imposture. Pour preuve : il ne faut jamais perdre de vue que Mussolini et Hitler accédèrent démocratiquement au pouvoir, appelés à la rescousse pour dompter les soulèvements ouvriers.</p>
<p>Historiquement, démocratie et dictature, deux modes de régulation politique complémentaires, se succèdent alternativement au sein du même mode de production capitaliste institutionnellement incarné par l'État des riches, au gré des conjonctures socioéconomiques et de l'assoupissement ou de l'exacerbation de la lutte des classes. Pour prendre un exemple récent : au Chili, au mois d'octobre 2019, avec la révolte sociale, l'État « démocratique » avait démontré sa véritable nature dictatoriale. Le gouvernement chilien lança une répression brutale qui, selon les chiffres officiels, aurait fait 20 morts, mais au moins 50 morts selon certaines organisations humanitaires. L'état de siège fut décrété et le maintien de l'ordre, confié à l'armée. Les tortures furent infligées aux protestataires comme à la sinistre époque de Pinochet. Cela démontre que la démocratie et la dictature sont les deux faces du même État capitaliste chilien. Aujourd'hui, sous couvert de lutte contre l'épidémie du Covid-19, nombre de pays, censément démocratiques, se sont métamorphosés en dictature, avec l'instauration du confinement totalitaire, du couvre-feu, de la surveillance de masse, du traçage électronique, de la répression policière, etc.</p>
<p>Au reste, si les gouvernants des pays du tiers-monde, longtemps adeptes zélés du culte de la dictature, se sont convertis à la religion de la démocratie, c'est par leur prise de conscience de l'innocuité de ce mode de gouvernance. De la vacuité de la démocratie formelle bourgeoise. De la puissance de convertibilité de la démocratie en dictature, c'est-à-dire de sa propension à transmuter l'or (électoral) en plomb (létal), autrement dit à transformer les bulletins de vote portés par le corps électoral en balles réelles pointées (tirées) sur le corps social du haut des cimes du pouvoir par les snipers cravatés du capital.</p>
<p>La démocratie est la forme efficace de domination politique de la classe dominante. Elle ne permet jamais au peuple d'accéder au pouvoir, totalement concentré entre les mains des classes possédantes.</p>
<p>Si la démocratie bourgeoise permettait de changer le sort des citoyens, elle serait interdite</p>
<p>Ainsi, au début de l'accession de la bourgeoisie aux rênes du pouvoir, dans sa phase embryonnaire de domination formelle, par crainte de livrer l'État à son ennemi, le peuple, la bourgeoisie instaura-t-elle le suffrage censitaire pour maintenir le peuple à distance. Dès l'époque de son éclosion, la démocratie fut restrictive : son exercice verrouillé par la classe dominante, son action politique corsetée par l'argent, sa souveraineté despotique assurée par son armée et sa police. Plus tard, avec l'essor de sa domination, l'affermissement de son pouvoir économique et politique, l'expansion de ses moyens de contrôle des instruments de propagande scolaires et médiatiques, autrement dit au cours de sa phase de domination réelle, la bourgeoisie se résolut-elle à desserrer l'étau de sa dictature par l'instauration progressive du suffrage universel, l'institutionnalisation d'une démocratie libérale domestiquée.</p>
<p>Désormais, certes les « citoyens » allaient pouvoir user « librement » de leur droit d'expression, mais c'est la bourgeoisie qui dicterait et contrôlerait la pensée de cette expression politique au moyen de ses appareils idéologiques de conditionnement mental, notamment par le truchement du système scolaire et les organes médiatiques. À plus forte raison à notre époque dans laquelle le débat politique s'est aseptisé, chloroformé. Le débat est principalement encadré par les instances de propagande scolaire et médiatique, instruments d'uniformisation de la pensée unique hégémoniques.</p>
<p>Indéniablement, la démocratie est la feuille de vigne derrière laquelle se dissimule la dictature du capital. Dans notre société prétendument démocratique, les élections sont partout mais la démocratie populaire et sociale nulle part. N'est-ce pas que l'exploitation, l'oppression et l'aliénation sont plus supportables sous la démocratie que sous la dictature, selon Winston Churchill, dont l'enfant prodige, le grand démocrate Boris Johnson, n'avait pas hésité à suspendre récemment, manu militari, le parlement pour passer en force son projet de Brexit. La démocratie n'est qu'une imposture.</p>
<p>Nul doute, cette forme de gouvernance de classe est appelée à disparaître avec la fin de la société de classes. Dans la future société humaine sans classe, comme l'avait écrit Friedrich Engels : « Le gouvernement des personnes fera place à l'administration des choses et à la direction de la production. La société libre ne peut pas tolérer un État entre elle et ses membres ».</p>
<p>Demain, une fois le système capitaliste anéanti, la nouvelle communauté universelle humaine sans classe saura inventer le moment venu une nouvelle forme de gouvernance égalitaire et horizontale, éloignée des délégations de pouvoir et des représentations théâtrales politiques actuelles proposées lors des spectacles électoraux pour divertir le peuple asservi, pour le grand profit des classes parasitaires dominantes régnantes.</p>
<p>Pour cela, nous devons nous affairer à refaire un monde sans le monde des affaires. De reprendre le pouvoir sur nos conditions d'existence, en nous débarrassant de l'existence des conditions du pouvoir actuel. De bâtir ensemble, en dehors des structures institutionnelles dominantes actuelles du pouvoir despotique, une démocratie directe horizontale avec des mandataires révocables. Une démocratie fondée sur l'autogestion généralisée à l'ensemble des aspects de la vie, en particulier ces précieux espaces de production de richesses, aujourd'hui zones d'exploitation et d'oppression, accaparés par la classe possédante en vertu de cet inique droit de propriété privée des moyens de production.</p></div>
Une apologie du nationalisme et du militarisme bourgeois par "Mouvement Social", le parti ukrainien soutenu par le NPA
http://matierevolution.org/spip.php?article7885
http://matierevolution.org/spip.php?article78852022-05-26T22:22:00Ztext/htmlfrAlex
<p>Le texte ci-dessous est signé par Zakhar POPOVYCH, au nom du groupe « Sotsialnyi Rukh » (le Mouvement social, MS). Ce groupe MS est celui dont le NPA fait régulièrement l'apologie sur son site (voir ici) et pour lequel il organise une collecte au nom de la "solidarité avec la résistance ukrainienne". <br class='autobr' />
Le NPA décrit le programme de MS sans faire de citations, nous donnons donc la traduction d'un texte de ce groupe, dont l'original en anglais est ici. On remarquera que la photo qui (…)</p>
-
<a href="http://matierevolution.org/spip.php?rubrique78" rel="directory">1-3 Le réformisme d'aujourd'hui, du syndicalisme à l'altermondialisme et au démocratisme</a>
<div class='rss_texte'><p>Le texte ci-dessous est signé par Zakhar POPOVYCH, au nom du groupe « Sotsialnyi Rukh » (le Mouvement social, MS). Ce groupe MS est celui dont le NPA fait régulièrement l'apologie sur son site (voir <a href="https://nouveaupartianticapitaliste.org/solidariteukraine" class="spip_out" rel="external">ici</a>) et pour lequel il organise une collecte au nom de la "solidarité avec la résistance ukrainienne".</p>
<p>Le NPA décrit le programme de MS sans faire de citations, nous donnons donc la traduction d'un texte de ce groupe, dont l'original en anglais est <a href="https://rev.org.ua/right-to-weapons-how-can-leftists-support-ukraine/" class="spip_out" rel="external">ici</a>. On remarquera que la photo qui l'illustre est celle de manifestants défilant derrière un drapeau ukrainien, avec le slogan « Russian troops out now ! Victory to the Ukrainian people » (Troupes russes dehors ! Victoire pour peuple ukrainien !), rien d'anticapitaliste ou de socialiste. C'est une parade de patriotes.</p>
<p>Le texte traduit ci-dessous est de la langue de bois petite-bourgeoise nationaliste, qui dénonce un parti "gauchiste" qui comme Die Linke en Allemagne, a voté contre des fournitures d'armes à l'armée Ukrainienne. Zakhar POPOVYCH en "déduit" que Die Linke est favorable au massacre des ukrainiens par les russes.</p>
<p>Une discussion minimum serait de rappeler que K. Liebknecht vota en 1914 contre les crédits de guerre pour sa propre armée, est-ce parce qu'il était pour l'extermination des ouvriers allemands par l'armée du Tsar ? <br class='autobr' />
De même l'Ukrainien Trotsky fut favorable au votre contre les crédits de guerre au parlement du Tsar, était-il pour le massacre des Ukrainiens par l'armée allemande ?<br class='autobr' />
Trotsky était contre le fait que les ouvriers espagnols s'engagent dans l'armée bourgeoise espagnole, mais construisent leur propre armée rouge.</p>
<p>Trotsky et Liebknecht n'étaient des "traitres" que pour les gouvernements et les socio-patriotes, or POPOVYCH renoue avec ce langage contre la "cinquième colonne" pour dénoncer ceux qui ne voteraient pas pour la politique de leur gouvernement.</p>
<p>Mais Zakhr POPOVYCH ne s'encombre pas des retours sur l'histoire. De manière générale le parti MS parle de socialisme dans le vide, ne fait jamais référence à l'histoire de l'Ukraine dans l'URSS, à celle des Cosaques qui pratiquèrent l'auto-organisation militaire jusqu'à leur écrasement politique par Catherine II etc. Le niveau théorique de ce texte est donc proche de zéro, il n'a rien à voir avec une argumentation digne de celle de militants de la classe ouvrière, avec toutes les expérience de lien entre guerre et révolution.</p>
<p>Bref on est face à un banal texte petit-bourgeois nationaliste, d'un ukrainien qui attend les salut des puissances impérialistes face à la Russie. Rien que de banal. Le fait que le NPA fasse l'apologie de ce groupe est cependant encore plus gênant que l'apologie de la France Insoumise, car les travailleurs d'ici peuvent se renseigner sur Mélenchon par eux-mêmes, alors qu'avoir accès aux textes d'un groupe ukrainien est plus difficile, et le NPA se permet donc des descriptions fantaisiste du groupe MS.</p>
<p>Par exemple le présenter comme anticapitaliste est fallacieux : ce terme n'apparait pas une seule fois dans le texte suivant. L'auteur se dit de gauche, socialiste (sans préciser de quel socialisme il s'agit).</p>
<p>Pire, la Fraction l'Etincelle du NPA, se disant faussement trotskiste, ayant critiqué à juste titre l'alliance qui a échoué de peu entre NPA et LFI (mais sans avoir le courage d'en tirer les conclusions), veut se racheter des "points de vie" au NPA en faisant à l'apologie du voyage de Besancenot en Ukraine, sur l'invitation de ce parti MS, dans <a href="https://www.convergencesrevolutionnaires.org/Halte-a-la-guerre-de-Poutine-contre-l-Ukraine-Halte-aux-profiteurs-de-guerre?navthem=1#nh4" class="spip_out" rel="external">cet article</a>.</p>
<p> La fraction démontre sa loyauté au parti en citant Besancenot :</p>
<blockquote class="spip">
<p>Olivier Besancenot, porte-parole du NPA, qui s'est rendu récemment en Ukraine avec une délégation de mouvements de gauche européens, en témoigne de la façon suivante : « Le plus surprenant, c'est de constater à quel point la vie politique perdure malgré le conflit, avec des réalités différentes bien sûr selon l'endroit où l'on se trouve dans le pays. Les questions sociales n'ont pas disparu dans les combats. Les syndicalistes que nous avons rencontrés, engagés dans la résistance face à Poutine, continuent leurs luttes contre les politiques libérales que mène le président Zelensky. Son gouvernement utilise, par exemple, le contexte de la guerre pour faciliter les licenciements dans les usines et les entreprises. » [4]</p>
</blockquote>
<p>Or cette note [4] renvoie à l'entretien de Besancenot avec Mediapart où Besancenot reprend à 100 % la ligne de MS : dénoncer les "gauchistes" qui s'opposent au soutien militaire de l'Ukraine par les USA, rebaptisé "soutien au peuple ukrainien" :</p>
<blockquote class="spip">
<p>Olivier Besancenot : « Une forme de paralysie politique travaille la gauche française sur la guerre en Ukraine » :De retour d'Ukraine, Olivier Besancenot estime que les forces progressistes du continent européen se doivent de soutenir plus franchement le peuple ukrainien, victime de l'impérialisme russe.</p>
<p><a href="https://www.mediapart.fr/journal/international/110522/olivier-besancenot-une-forme-de-paralysie-politique-travaille-la-gauche-francaise-sur-la-guerre-en" class="spip_out" rel="external">Entretien</a></p>
</blockquote>
<p>Pour Besancenot, Luxemburg, Lénine, Trotsky étaient politiquement paralysés, refusant de soutenir les armées bourgeoises impérialistes. L'adjudant Che Guevara, cher à Besancenot, est de retour.</p>
<p>La Fraction, exclue de Lutte Ouvrière en 2008, a trouvé un refuge au NPA, en sauvant dans l'affaire des reliques de son passé, dont des portraits de Trotsky. <br class='autobr' />
Mais cette caution prétendument Trotskiste au NPA, sans dénoncer le soutien du NPA non seulement à LFI mais à un courant nationaliste comme le Mouvement Social d'Ukraine, est l'abandon de "la lutte pour les idées" qu'Engels définissait comme une des activités essentielles d'un parti révolutionnaire. La Fraction reprend <br class='autobr' />
l'apologie de l'armée ukrainienne déguisé en "résistance" en mentionnant dans son article cité plus haut :</p>
<blockquote class="spip">
<p>le sursaut y compris venu « d'en bas » contre cette guerre – dont nous sommes pleinement solidaires</p>
</blockquote>
<p>Ou peut-on trouver une description de ce sursaut venu d'en bas ? Y a-t-il le moindre début d'auto-organisation des travailleurs y compris sur le plan militaire ? Ni le NPA, ni la Fraction, ni MS n'en font la moindre description, il font croire que cette révolte d'en bas a donc sa place « naturelle » dans l'armée. Cette apologie ressemble à celle qui est faite des "poilus", ce peuple ouvrier si sympathique ... s'il se soumet à la hiérarchie militaire.</p>
<p>On comprend que la population ukrainienne veuille se défendre, mais dans ces cas-là la seule façon de l'aider c'est de faire une critique impitoyable de l'armée bourgeoise ukrainienne, qui a d'autres buts de guerre que ceux de la population et « ceux d'en bas », et de rappeler les épisodes d'auto-organisation armée en Ukraine, de l'Armée rouge de Trotsky à Makhno, en passant par les Cosaques d'Ukraine, les deux derniers étant l'expression d'une petite bourgeoisie qui peut basculer du côté de la révolution.</p>
<p>Or ce que fait MS, c'est une apologie de cette armée et de Zelenski "fils du peuple".</p>
<p>La Fraction et la majorité de NPA ne le font pas, nous le feront donc à leur place : donner des extraits des textes de ce mouvement MS afin que les militants d'ici puissent se faire une idée par eux-mêmes. La lecture de MS dans l'original fait comprendre pourquoi le NPA ne cite pas MS : ce groupe s'exprime en termes du nationalisme pur et simple, avec des références aux travailleurs qui laissent simplement penser que des théoriciens de ce mouvement sont d'ancien rédacteurs de la Pravda (celle de l'Ukrainien Brejnev, pas celle du Russe Lénine ou de l'Ukrainien Trotsky). L'extrait suivant du texte est une l'apologie de Zelenski ainsi que des élections bourgeoises, est révélateur des positions et du langage de ce groupe :</p>
<blockquote class="spip">
<p>Volodymyr Zelensky, bien sûr, est avant tout un représentant de la bourgeoisie et, hormis quelques évolutions positives dans la politique de lutte contre la corruption, il mène des réformes qui limitent les droits des travailleurs et réduisent les garanties sociales des Ukrainiens. Mais il a tout de même été élu par les travailleurs ukrainiens, et c'est à eux de le juger et de l'élire ou non pour un second mandat. Et Zelensky est bien conscient qu'il doit agir dans l'intérêt de son électorat, et que c'est lui, et non d'autres États, qui doit et qui décidera de son avenir politique. Dans les conditions difficiles de la guerre, il semble se comporter exactement comme la plupart des électeurs l'attendaient, et sa cote de popularité et ses chances de réélection augmentent.</p>
</blockquote>
<p>Si ses chances de réélection augmentent, c'est bien un signe que Zelenski est assez bon pour les travailleurs, pour le MS et pour le NPA !</p>
<p>***********************************</p>
<p>Traduction du <a href="https://rev.org.ua/right-to-weapons-how-can-leftists-support-ukraine/" class="spip_out" rel="external">texte</a> du Mouvement Social</p>
<h2 class="spip">Le droit aux armes. Comment les gauchistes peuvent-ils soutenir l'Ukraine ?
</h2>
<p><i>La gauche et les internationalistes doivent reconnaître qu'un front contre l'impérialisme est impossible sans résistance armée. L'invasion de la Russie en Ukraine est actuellement l'attaque impérialiste la plus effrontée et la plus cynique au monde. Derrière la critique des livraisons d'armes à l'Ukraine se cache le désir mal dissimulé de vaincre le peuple ukrainien, inspiré par la propagande du Kremlin.</i></p>
<p><i>Au vu du récent vote du parlement allemand concernant les livraisons d'armes lourdes, où die Linke a voté contre et a de facto refusé de soutenir une fois de plus la résistance ukrainienne, nous avons pensé qu'il était raisonnable de rappeler notre position sur cette question. Die Linke et le parti populiste de droite AFD ont été les seuls partis politiques à s'opposer aux livraisons d'armes, avec des arguments similaires sur le fait de forcer l'Allemagne à participer à cette guerre et la crainte d'une guerre nucléaire potentielle. Nous avons entendu de nombreux arguments de ce type de la part de divers gauchistes, c'est pourquoi nous avons décidé de traduire un texte de Zakhar Popovych de "Sotsialnyi Rukh" qui aborde ces points communs. Ce texte s'adresse principalement aux gauchistes européens et plus généralement occidentaux, dont les pays sont parmi les plus puissants et les plus influents au niveau mondial et qui ont aussi probablement l'influence la plus significative sur la guerre en Ukraine.</i></p>
<p>La gauche et les internationalistes doivent apprendre qu'un front anti-impérialiste est impossible sans résistance armée. L'invasion de l'Ukraine par la Russie est actuellement l'attaque impérialiste la plus impudente et la plus cynique au monde. Derrière la critique des livraisons d'armes à l'Ukraine se cache le désir mal dissimulé de la défaite du peuple ukrainien, inspiré par la propagande du Kremlin.</p>
<p>Un certain nombre de partis de gauche de l'Union européenne ont récemment publié une déclaration commune appelant à accélérer les livraisons d'armes à l'Ukraine. Il ne fait aucun doute que le développement d'un mouvement internationaliste efficace est impossible sans un front uni contre l'impérialisme et toutes sortes de résistance, y compris armée, à l'agression impérialiste. L'invasion de l'Ukraine par la Russie est actuellement l'attaque impérialiste la plus impudente et la plus cynique au monde. Malgré la résistance héroïque des Ukrainiens, l'offensive militaire à grande échelle de la Russie se poursuit. Au moment où ce texte est écrit, les gens meurent en masse sous les obus et les bombardements. Il n'est pas surprenant que la nécessité d'arrêter immédiatement l'armée russe, ce qui ne peut être fait que par la force militaire maintenant, soit la priorité numéro un de tous les opposants à l'impérialisme.</p>
<p><strong>Une opposition artificielle<br class='autobr' />
</strong></p>
<p>Dans le même temps, des tentatives de s'opposer au soutien à l'Ukraine en évoquant l'importance des problèmes socio-économiques locaux à la place sont encore visibles chez les gauchistes occidentaux. Par exemple, certains auteurs qui se positionnent comme socialistes et même internationalistes vont jusqu'à appeler les syndicats à se concentrer sur la baisse du niveau de vie et la hausse des prix du chauffage et des services publics au Royaume-Uni au lieu de faire preuve de solidarité avec l'Ukraine. Une telle opposition est, à notre avis, artificielle et très nuisible.</p>
<p>Il est regrettable qu'aujourd'hui encore, même après le bombardement brutal de zones urbaines densément peuplées et des milliers de victimes civiles, il y ait des gens qui tentent, sinon de justifier l'agresseur, du moins d'estomper les responsabilités en demandant aux "deux parties" un cessez-le-feu.</p>
<p>Oui, il est possible qu'au cours des combats de rue, une certaine maison soit endommagée par des tirs provenant de n'importe quel côté, mais c'est le comble du cynisme que d'appeler les défenseurs des villes ukrainiennes à cesser le feu pour cette raison et, il faut le supposer, à ne pas résister à l'ennemi, qui continuera à tuer des personnes non armées et des prisonniers. Il convient de souligner qu'il ne pourrait y avoir aucune confrontation armée dans les housses civiles, ainsi que dans la guerre sur le territoire de l'Ukraine en général, si les troupes russes n'avaient pas franchi la frontière le 24 février et commencé à attaquer les villes ukrainiennes.</p>
<p><strong>Une trêve au prix de la dignité ?<br class='autobr' />
</strong></p>
<p>Arrêter maintenant la résistance des Ukrainiens signifierait renoncer à leur propre dignité humaine, au droit d'être libre et de ne pas se reconnaître comme des esclaves dont le sort sera déterminé par des dirigeants nommés par Moscou. Après tout, l'invasion de Poutine ne se contente pas de refuser publiquement le droit des Ukrainiens à déterminer leur propre destin, elle entraîne évidemment avec elle l'élimination de la plupart des droits démocratiques et sociaux, comme cela s'est déjà produit en LDNR (les "républiques populaires" de Donezk et de Louhansk) et comme cela se produit rapidement en Russie.</p>
<p>Il est difficile d'imaginer comment les soi-disant "gauchistes" qui justifient la Russie dans cette guerre vont mobiliser les gens pour lutter pour leurs droits sociaux et pour une société juste, s'ils soutiennent maintenant la privation de ces gens de la plupart de leurs droits. Même la lutte de base pour l'augmentation des salaires, et encore plus la grève des travailleurs, ne peut avoir lieu que là où il y a la dignité des travailleurs. Quant au changement social systémique en faveur de la classe ouvrière, il n'est possible que sur la base d'un mouvement de masse à la base, tout comme une démocratie autonome "Maidan", si détestée par la clique de Poutine. Après tout, la vision du monde de Poutine nie la possibilité même de l'auto-organisation, arguant que tous les mouvements populaires sont toujours organisés par de mystérieux agents étrangers. Bien sûr, le Maïdan n'est pas toujours une révolution sociale, mais toute révolution sociale est d'abord et avant tout un Maïdan.</p>
<p><strong>Une démocratie qui dérange<br class='autobr' />
</strong></p>
<p>Quels que soient les défauts de l'Ukraine post-Maidan, des élections ont été organisées régulièrement, poussant souvent de nouveaux partis et de nouveaux dirigeants au pouvoir contre la volonté des dirigeants actuels du pays. Contrairement à la Russie, qui n'a cessé de restreindre les libertés démocratiques et de transformer l'élection en un spectacle avec des gagnants prédéterminés. Les Ukrainiens en étaient bien conscients et savaient qu'ils voulaient aller dans la direction opposée. Les Ukrainiens ne voulaient évidemment pas vivre dans un régime comme celui de la Russie, et encore moins comme celui de la LDNR. Ils voulaient obstinément décider eux-mêmes comment les choses devaient être. C'est la principale "menace pour la sécurité de la Russie".</p>
<p>Nous avons maintenant une invasion à grande échelle absolument évidente sur le territoire de l'Ukraine par les troupes de la Fédération de Russie. En d'autres termes, elles attaquent un pays indépendant avec lequel la Russie elle-même a précédemment conclu des traités d'amitié, des garanties de sécurité et a toujours cyniquement exprimé son soutien à son intégrité territoriale.</p>
<p>La Russie elle-même admet qu'il s'agit d'une invasion à grande échelle de l'Ukraine, et non d'une "opération spéciale". Même le très prudent représentant permanent de la Fédération de Russie auprès des Nations unies a commencé à utiliser le mot "guerre" en relation avec ce qui se passe en Ukraine.</p>
<p>La télévision d'État de la Fédération de Russie a montré ses troupes à Gostomel, près de Kiev, à proximité de la "Mriya" détruite, à Kherson, et dans de nombreux endroits au sud, à l'est et au nord de l'Ukraine. Comme il est maintenant documenté, ces troupes ne se contentent pas de tirer sur des manifestations pacifiques contre l'occupation russe, mais tirent également sur des civils qu'elles n'aiment tout simplement pas ou qui éveillent les soupçons. Si des centaines de cadavres de civils ont déjà été retrouvés dans la petite Bucha, le nombre de cadavres à Mariupol sera sans aucun doute de plusieurs milliers, voire de dizaines de milliers. La Russie a officiellement annoncé des bombardements d'installations dans toutes les régions d'Ukraine. De manière générale, beaucoup plus de personnes sont mortes au cours du dernier mois et demi de guerre en Ukraine qu'au cours des huit années précédentes, après Maïdan. Ainsi, selon les estimations de l'ONU, le nombre total de civils tués dans le conflit dans le Donbass pour toute la période du 14 avril 2014 au 30 septembre 2021 est d'environ 3393 personnes. Au cours du mois dernier, la "RPD" a confirmé à elle seule plus de 5000 victimes parmi les civils et les "milices" mobilisées - un chiffre clairement sous-estimé.</p>
<p><strong>Coupable parce que non conquis<br class='autobr' />
</strong></p>
<p>Dans le même temps, tout cela est justifié dans le discours de Poutine en déclarant que "les Ukrainiens forment un seul peuple avec les Russes." Il s'agit, en fait, d'un déni impudent du droit des Ukrainiens à leur propre identité distincte, du droit d'être eux-mêmes, du droit de décider eux-mêmes de ce qu'ils veulent faire, du droit à leur propre État. La conférence historique de Poutine était une tentative d'humiliation publique de chaque Ukrainien, faite officiellement par le président d'un État voisin de manière particulièrement audacieuse et cynique. Une telle rhétorique ne pouvait qu'unir les Ukrainiens contre la Russie, mais lorsque l'armée russe a décidé de forcer les Ukrainiens à admettre qu'ils n'existent pas en réalité, la guerre s'est réellement transformée en une guerre patriotique pour les Ukrainiens. Cela s'applique aux Ukrainiens de toutes les nationalités et de tous les groupes ethniques, à ceux qui utilisent principalement l'ukrainien et le russe dans leur vie quotidienne. Poutine a nié l'existence non pas du groupe ethnique ukrainien, mais de la nation civile multiethnique ukrainienne et de l'État autonome créé par cette nation.</p>
<p>L'invasion de Poutine a donné à presque tous les Ukrainiens le sentiment que l'on ne peut préserver sa dignité qu'en vainquant les occupants russes. Obéir signifie devenir des esclaves, oublier non seulement sa propre langue mais aussi ses propres droits, s'interdire de penser librement et de décider par soi-même. C'est ainsi que sonnent pour les Ukrainiens les exigences de "dénazification" et de "démilitarisation", qui ont été récemment précisées par les agences de presse d'État russes comme étant des exigences de "désukrainisation" de l'Ukraine. Autrement dit, les Ukrainiens étaient finalement coupables d'exister.</p>
<p>Tout le discours selon lequel l'invasion a été provoquée par quelque chose ne résiste pas à la critique.</p>
<p><strong>Le facteur OTAN</strong></p>
<p>Les tentatives de justification de l'agression par une prétendue menace de l'OTAN semblent ridicules, étant donné que tous les instructeurs et même les diplomates de nombreux pays de l'OTAN ont quitté l'Ukraine de manière démonstrative un mois avant l'invasion. Une déclaration ferme selon laquelle les soldats des pays membres de l'OTAN ne participeraient en aucun cas au conflit pourrait-elle être considérée comme une provocation ? Peut-être la provocation était-elle, au contraire, que l'Ukraine semblait trop accessible ?</p>
<p>Et si l'on considère comme une "provocation" le fait que l'Ukraine ait essayé de s'armer et d'augmenter la capacité de combat de ses forces armées, il faut aussi se rappeler que la faible capacité de combat des forces armées en 2014 n'a fait que conduire les troupes russes à occuper les territoires ukrainiens et à y établir des régimes autoritaires. En général, le discours sur la provocation est ici un blâme analogique de la victime, comme le fait de reprocher aux femmes de provoquer une tentative de viol en faisant provision d'un spray au poivre pour se défendre.</p>
<p>Il est insensé de nier le rôle agressif des pays de l'OTAN dans le monde et la rivalité mondiale, mais les actions agressives de certains pays de l'OTAN au Moyen-Orient et en Amérique latine ne justifient pas une agression contre l'Ukraine. C'est la Russie qui a choisi la voie de la non-reconnaissance de l'Ukraine en tant que sujet d'accords, choisissant plutôt la coercition et l'assujettissement par la force, voire la destruction du pays. C'est après l'annexion de la Crimée et l'incitation de la Russie à la guerre dans le Donbas que la majorité de la population ukrainienne a commencé à pencher pour la nécessité d'adhérer à l'OTAN. Bien sûr, l'agression de la Russie n'annule pas celle de l'OTAN, et une nouvelle escalade du conflit impliquant les pays de l'OTAN menace sans aucun doute d'une guerre mondiale faisant des millions de victimes. On peut supposer que le mythe de "l'expansion de l'OTAN" a provoqué la riposte de l'élite russe. Cependant, les actions entreprises par la Russie n'ont en aucun cas été déterminées par les actions des autres pays. Tous les discours sur l'agression générale de l'OTAN ne changent rien au fait qu'il n'y a actuellement qu'un seul agresseur en Ukraine - et c'est la Russie.</p>
<p><strong><br class='autobr' />
A propos de la guerre pacifique</strong></p>
<p>Les propos selon lesquels la Russie serait obligée d'envahir l'Ukraine pour mettre fin à la guerre dans le Donbass sont encore plus absurdes. Ainsi, au début de la guerre en 2014 et 2015, en raison de la participation active des forces armées russes, un nombre important de civils (y compris tous les passagers du vol MH17) ont été tués dans le Donbass, mais après l'arrivée au pouvoir de l'actuel président de l'Ukraine, l'intensité des bombardements et des victimes s'approchait de zéro. Même après l'escalade artificielle de la fin de l'année 2021 et l'augmentation du nombre de bombardements, principalement par la LDNR, il n'y a eu que des victimes civiles isolées, des centaines, voire des milliers de fois moins qu'aujourd'hui. Ainsi, la meilleure stratégie pour sauver des vies dans le Donbass était de geler le conflit et de retirer les troupes, ce qui n'a pas eu lieu en raison de la réticence de la Russie. Précisément parce que l'objectif des Russes n'était pas d'arrêter la guerre, ni de mettre fin aux souffrances de la population civile, mais de prendre le contrôle de l'Ukraine.</p>
<p>Il est immédiatement apparu à tous que sauver la vie des civils n'était pas une priorité pour le Kremlin. Il s'est avéré que la seule chose que le Kremlin voulait, c'était la mise en œuvre des accords de Minsk de manière à ce que les dirigeants russes puissent contrôler les principales décisions politiques de l'Ukraine par l'intermédiaire des dirigeants qu'ils ont désignés pour les soi-disant "LPR" et "DPR". En d'autres termes, la principale motivation du Kremlin n'était et n'est pas les intérêts des civils, mais le droit souverain de la Russie de négliger leurs intérêts à sa guise. Il est devenu évident que le droit de nommer autoritairement une partie des dirigeants en Ukraine est l'intérêt clé de Poutine, auquel il ne renoncera en aucun cas.</p>
<p>L'autoritarisme de la "LPR" et de la "DPR", ainsi que la nature fantoche des dirigeants de ces entités nommés par le Kremlin, étaient évidents et souvent reconnus, même par ceux qui, en 2014, soutenaient leur création. Les prétendues "élections" aux "parlements" de la "LPR" et de la "DPR" étaient une risée que même les "députés" de ces organes avaient honte de mentionner. Même ceux qui ont vu des éléments du soulèvement populaire et de la guerre civile dans le Donbas en 2014 ont été forcés d'admettre que ces régimes, au moins après 2015, sont des dictatures militaires soutenues uniquement par les armes russes. Il n'y a pas eu d'élections ni de vie politique dans le Donbass occupé par la Russie, et cela était très visible pour les Ukrainiens des deux côtés de la ligne.</p>
<p><strong>Un exemple vivant</strong></p>
<p>La vie politique en Ukraine a ses inconvénients. En particulier, la politique de "décommunisation" est clairement nuisible et ne répond en rien aux normes démocratiques. L'inclusion d'une clause sur l'adhésion à l'OTAN dans la Constitution de et l'évidente campagne nationaliste de droite autour de "la langue et la religion" ont sans aucun doute fait beaucoup de mal à l'Ukraine. Mais dans le même temps, l'Ukraine a toujours maintenu un système politique pluraliste et, grâce à un contrôle mutuel méticuleux des forces politiques, des élections sont organisées régulièrement, dont les résultats sont déterminés non pas par la fraude, mais par des résultats de vote réels, vrais et exacts.</p>
<p>En Ukraine, les présidents et la composition du parlement ont changé. Les Ukrainiens ont élu un homme simple, d'origine juive, originaire d'une ville essentiellement ouvrière, qui était non seulement un acteur talentueux mais aussi un grand leader et qui a su unir les Ukrainiens comme nul autre pour les défendre contre l'invasion de l'Est. Qu'on le veuille ou non, les Ukrainiens se respectent et respectent leur choix et leur capacité à décider librement, à assumer la responsabilité de leur choix et, si nécessaire, à changer d'avis et de choix.</p>
<p>Volodymyr Zelensky, bien sûr, est avant tout un représentant de la bourgeoisie et, hormis quelques évolutions positives dans la politique de lutte contre la corruption, il mène des réformes qui limitent les droits des travailleurs et réduisent les garanties sociales des Ukrainiens. Mais il a tout de même été élu par les travailleurs ukrainiens, et c'est à eux de le juger et de l'élire ou non pour un second mandat. Et Zelensky est bien conscient qu'il doit agir dans l'intérêt de son électorat, et que c'est lui, et non d'autres États, qui doit et qui décidera de son avenir politique. Dans les conditions difficiles de la guerre, il semble se comporter exactement comme la plupart des électeurs l'attendaient, et sa cote de popularité et ses chances de réélection augmentent.</p>
<p><strong>Dans l'intérêt commun</strong></p>
<p>Ne pas soutenir l'Ukraine aujourd'hui, c'est abandonner tout espoir de justice et de démocratie, c'est spolier la dignité humaine fondamentale, sans laquelle toute lutte pour le socialisme est impossible. Et le soutien à l'Ukraine signifie, en particulier, la fourniture d'armes aux forces armées ukrainiennes et la défense du territoire. Surtout après que le monde a vu les conséquences de l'occupation russe dans la ville de Bucha près de Kiev. Il est évident que plus la défense ukrainienne sera efficace, moins il y aura de victimes civiles, moins de massacres et de tortures, et moins d'enterrements collectifs dans des fosses communes. Même les analystes du gouvernement russe commencent à comprendre qu'il est impossible de capturer et de tenir l'Ukraine sans une augmentation significative de l'engagement militaire et que les Ukrainiens n'ont pas l'intention de se soumettre à la volonté de Moscou.</p>
<p>Par conséquent, plus vite Moscou sera vaincu de manière décisive dans cette guerre, plus de vies seront sauvées, mieux ce sera au final, même pour les Russes eux-mêmes, car moins de crimes signifiera plus de chances de se réconcilier et de rétablir la communication avec les Russes un jour.</p></div>
La réunion Ukraine NPA du 18 mai : apologie de l'armée ukrainienne, de l'Union sacrée et des marchands d'armes occidentaux
http://matierevolution.org/spip.php?article7879
http://matierevolution.org/spip.php?article78792022-05-23T22:05:00Ztext/htmlfrAlexGuerre WarUkraine
<p>La réunion complète est disponible en video, son titre était : Solidarité avec la résistance ukrainienne <br class='autobr' />
Orateur 1 : Lisa L'oratrice dénonce la guerre de la Russie contre l'Ukraine, on ne peut qu'être d'accord avec ses premiers propos. Mais dès les deuxièmes, on ne peut la suivre : Nous avons depuis le début organisé une solidarité par en bas, indépendante des gouvernements <br class='autobr' />
Car anticipons : on touche là la forme fondamentale du mensonge sur lequel sont basées les déclaration du NPA. On (…)</p>
-
<a href="http://matierevolution.org/spip.php?rubrique78" rel="directory">1-3 Le réformisme d'aujourd'hui, du syndicalisme à l'altermondialisme et au démocratisme</a>
/
<a href="http://matierevolution.org/spip.php?mot48" rel="tag">Guerre War</a>,
<a href="http://matierevolution.org/spip.php?mot190" rel="tag">Ukraine</a>
<div class='rss_texte'><p>La réunion complète est disponible en <a href="https://nouveaupartianticapitaliste.org/videos/solidarite-avec-la-resistance-ukrainienne" class="spip_out" rel="external">video</a>, son titre était : <i>Solidarité avec la résistance ukrainienne</i></p>
<h2 class="spip">Orateur 1 : Lisa</h2>
<p>L'oratrice dénonce la guerre de la Russie contre l'Ukraine, on ne peut qu'être d'accord avec ses premiers propos. Mais dès les deuxièmes, on ne peut la suivre :</p>
<blockquote class="spip">
<p>Nous avons depuis le début organisé une solidarité par en bas, indépendante des gouvernements</p>
</blockquote>
<p>Car anticipons : on touche là la forme fondamentale du mensonge sur lequel sont basées les déclaration du NPA. On verra par la suite que l'essentiel de la position du NPA consiste à soutenir les aides (dont les livraisons d'armes) des Etats occidentaux à l'armée Ukrainienne, donc l'aide des <i>gouvernements</i> impérialistes occidentaux au <i>gouvernement</i> ukrainien ! Comme tout cela ne fait pas très anticapitaliste, le NPA rebaptise cette position : aide par en bas, non gouvernementale !</p>
<p>Le NPA est partie prenante du « Réseau européen de solidarité avec l'Ukraine », qui regroupe des « organisations de gauche ». C'est par ce Réseau que Besancenot s'est rendu récemment en Ukraine pour rencontrer d'autres « organisations de gauche » locales.</p>
<p>L'oratrice en vient à son propos principal : la dénonciation d'une gauche qui s'est « désolidarisée de la résistance ukrainienne ». Si le lecteur est comme l'auteur de ces lignes hostile à la politique des Etats impérialistes occidentaux dans cette guerre, il fait partie automatiquement de cette « gauche » qui nie le droit aux Ukrainiens de se défendre, voire cautionne les viols des femmes ukrainiennes par l'armée russe, voir l'oratrice 4 plus loin.</p>
<h2 class="spip">Orateur 2 : universitaire Gilbert Achcar</h2>
<p>Il se réclame du matérialisme de Marx et commence par une dénonciation de lla responsabilité de l'impérialisme américain :</p>
<blockquote class="spip">
<p>Le responsable principal est l'impérialisme américain, tout comme les impérialismes français et anglais avaient favorisé Hitler. L'encerclement de la Russie par l'OTAN a poussé Poutine à la guerre. De manière plus générale la Russie devenue capitaliste est plus interventionniste militairement dans le monde qu'à l'époque des bureaucrates soviétiques.</p>
</blockquote>
<p>Jusqu'ici on peut être d'accord, bien que l'orateur mélange volontairement les deux derniers termes qui n'ont pas la même valeur : la Russie commet une agression impérialiste contre une des anciennes provinces de son Empire, c'est l'essence de cette guerre, la raison pour laquelle les révolutionnaires la dénoncent, peu importe qui a commencé.</p>
<p>Mais si l'on se dit marxiste, on ne peut se contenter de termes vagues. Ukraine en est déjà un. Qu'est-ce que l'Ukraine ? Citons Trotsky qui dans sont texte "Ou va la France" commence par définir ce qu'il entend par France, et à qui il s'adresse :</p>
<blockquote class="spip">
<p> Nous voulons dans ces pages expliquer aux ouvriers avancés le sort qui attend la France dans les années qui viennent : la France qui, pour nous, n'est ni la Bourse, ni les banques, ni les trusts, ni le gouvernement, ni l'état-major, ni l'Eglise -ceux-là sont les oppresseurs de la France-, mais la classe ouvrière et les paysans exploités.</p>
<p>(Trotsky, 1934)</p>
</blockquote>
<p>Une telle caractérisation de l'Ukraine en termes de classes n'apparaitra jamais dans l'exposé. Le public auquel s'adresse les orateurs, ne sera pas non plus défini comme étant en priorité les ouvriers et les paysans pauvres. Le NPA s'adresse avant tout, aux "organisations de gauche".</p>
<p>Le titre même de la réunion : <i>Solidarité<br class='autobr' /> avec la résistance ukrainienne</i>, contient un terme qui mériterait d'être expliqué : « résistance ». Il fait référence à la résistance française contre l'occupation allemande de 1940 à 1945. Il a une connotation morale qui encourage les media à en abuser afin de gagner la sympathie de la population française avec l'armée ukrainienne. Car à notre connaissance, le président ukrainien Zelenski n'est pas Pétain, il n'a pas capitulé, c'est donc l'armée ukrainienne qui mène la guerre et garde le monopole de l'armement.</p>
<p>Le NPA est donc de fait solidaire avec l'armée ukrainienne, et de tous ses soutiens occidentaux. En 1936 les ouvriers espagnols combattaient Franco, cela voulait-il dire qu'ils devaient être solidaire de l'armée bourgeois républicaine ? Non. c'est la leçon de toutes les luttes contre le fascisme. Au lieu de commencer à discuter de cette question fondamentale, l'orateur fait comme si elle n'existait pas, se plaçant ainsi en dehors du mouvement ouvrier révolutionnaire, du Trotskysme (la révolution espagnole était pour Trotsky la question fondamentale à étudier pour former une nouvelle génération de révolutionnaires).</p>
<p>L'orateur, après une introduction dénonçant l'impérialisme occidental ... passe à l'apologie de la politique impérialiste, dénonçant les potentiels « léninistes » :</p>
<blockquote class="spip">
<p>C'est une guerre impérialiste, expansionniste du côté russe. on a une guerre défensive du côté ukrainien. il y a des gens qui se disent Léniniste mais qui ne savent pas traduire les analyses en termes politiques. Dire que c'est une guerre inter-impérialiste voudrait dire en termes de traduction politique : défaitisme des deux côtés. Alors il faudrait dire en Ukraine : on sabote l'effort de guerre ; crosse en l'air, et tout. La même chose que du côté russe : on incite les gens à déserter. Eh bien non ! il suffit de le dire pour comprendre combien c'est absurde.</p>
<p>C'est une guerre juste et défensive. Il est juste pour les camarades sur place de participer à l'effort de guerre, dans la milice territoriale, la forme la plus populaire du combat.</p>
<p>Cela veut dire aussi pour nous à partir du moment où l'on reconnait le caractère juste et défensif de la guerre côté ukrainien, soutenir le droit de l'Ukraine à s'armer, de là où elle peut obtenir un armement. C'est aussi une position de non-opposition aux sanctions qui frappent la Russie parce que ce sont des sanction qui constituent une pression contre l'agresseur, tant que l'agression est en cours. Ce ne sont pas comme des sanctions contre l'Iran ou Cuba. Ce sont de fausses analogies car les sanctions contre la Russie sont des sanctions contre un pays qui est envahisseur d'un autre.</p>
<p>Même si nous ne sommes pas aux commandes des sanctions et n'avons pas les moyens de vérifier de quoi il s'agit, en tout cas c'est une pression évidente sur l'économie russe et donc sur la capacité de la Russie de faire la guerre.</p>
<p>Du côté russe c'est l'inverse : le défaitisme et la désertion s'imposent.</p>
<p>Nous de ce côté de l'Europe nous nous battons contre nos impérialismes.</p>
</blockquote>
<p>Après avoir indiqué comme moyen essentiel de défense de l'Ukraine l'importation d'armement pour l'armée ukrainienne, l'orateur va maintenant démontrer qu'il est contre le militarisme et l'impérialisme. Mais attention, pas à la manière des marxistes ou des anarchistes qui demandent l'abolition des armées permanentes, mais à la manière du PC de la grande époque, en s'opposant non pas à l'armement, mais au "sur"-armement :</p>
<blockquote class="spip">
<p>Refus du militarisme et des augmentations de budget militaire. Nous sommes pour le soutien à l'Ukraine, mais pas au détriment des programmes sociaux. Nous sommes pour la réduction des dépenses militaires. Nous sommes contre l'expansion de l'OTAN. Certains disent que l'OTAN est perçu à l'est comme un bouclier. Nous ne sommes pas d'accord avec cette idée là.L'objectif à l'horizon est la dissolution de l'OTAN.</p>
</blockquote>
<p>Tout ceci est un programme pour les Etats bourgeois, français et ukrainien. Les travailleurs ne devraient-ils pas avoir leur propre politique étrangère ? N'est-ce pas cela l'auto-défense non gouvernementale ? La question ne se pose même pas pour le NPA. L'opposition à « nos » impérialismes consiste donc seulement à limiter le budget de l'armement et à dénoncer l'insuffisance des sanctions et des livraisons d'arme. Dassault freine les exportations d'arme !</p>
<p>Rien sur la présence des troupes françaises en Roumanie, à la présence des troupes américaines en Europe...</p>
<h2 class="spip">Troisième orateur : universitaire Denys Gorbach</h2>
<p>L'orateur donne un résumé de l'histoire d'Ukraine.</p>
<blockquote class="spip">
<p>Tâche<br class='autobr' /> impossible de décrire ce qu'est l'Ukraine. L'Ukraine est une nation à caractère périphérique. L'Ukraine est pour la Russie comme le Portugal ou la Catalogne relativement à l'Espagne.</p>
<p>La nation Ukrainienne se forme à la fin du XIXème siècle. Finalement ce sont les bolcheviks ukrainiens qui gagnent en Ukraine grâce à l'appui de leurs camarades russes.</p>
</blockquote>
<p>On ne peut qu'être en désaccord avec le raccourci sur cette période décisive de la révolution : alors que l'orateur reprend la version de Poutine : ce sont les bolcheviks qui ont créé l'Ukraine, il oublie de mentionner que ce sont les paysans ukrainiens, parce qu'ils se sont alliés avec les ouvriers russes, qui ont conquis l'indépendance de l'Ukraine, le droit de travailler la terre, contre les interventions de la Pologne et de toutes les puissances impérialistes. La grande révolution Cosaque de 1648 a posé les fondements de l'Ukraine moderne, la nation ukrainienne n'apparait pas il y a seulement 150 ans à cause d'« intellectuels gaucho » !</p>
<p>Nous n'irons pas plus loin dans le résumé de l'Histoire de l'Ukraine par cet orateur, qui n'a ni plus ni moins d'intérêt que l'intervention de tout bourgeois, qui ne se place jamais du point de vue la révolution des exploités.</p>
<p>Le livre de l'historien d'extrême-droite Benoist-Méchin sur l'Ukraine a 100 fois plus d'intérêt qu'un tel exposé.</p>
<h2 class="spip">Quatrième orateur : universitaire Daria Saburova, une nouvelle passionaria</h2>
<p>Pour une absurde apologie de l'armée ukrainienne au nom du féminisme, cette intervention est digne d'une anthologie.</p>
<p>L'oratrice commence par évoquer la visite des organisations de gauche (dont le NPA) du Réseau évoqué plus haut en Ukraine suite à une invitation de "Mouvement social" :</p>
<blockquote class="spip">
<p>Ce réseau part du principe que la solidarité internationale doit se construire par en bas</p>
</blockquote>
<p>A ce moment, les authentiques révolutionnaires se réveillent suite à la somnolence causée par l'orateur précédent. Organisation par en bas ? S'agit-il des travailleurs directement, de leur auto-organisation ? Malheureusement non :</p>
<blockquote class="spip">
<p>... c'est-à-dire en dialoguant avec les organisations et les syndicats ukrainiens, en privilégiant leur point de vue sur la situation. c'est la raison pour laquelle le Réseau a accepté l'invitation du <i>Mouvement social</i> de venir à Lviv rencontrer les représentants des syndicats, du féminisme, du mouvement antifasciste. Le Mouvement social est une organisation de la gauche radicale, une organisation relativement jeune qui aspire à devenir un parti politique à condition de pouvoir récolter assez de fonds pour être enregistré en tant que parti. Ils ont besoin de 10000 euros.</p>
</blockquote>
<p>Juste une pause ici : la seule action de solidarité avec l'Ukraine qui est proposée par cette réunion est une collecte. Mais on comprend ici que l'argent ira ... dans les caisse du futur parti Mouvement social.</p>
<p>Continuons le compte-rendu de l'intervention :</p>
<blockquote class="spip">
<p>Nos discussions avec ces organisations ont aboutit aux points suivants :</p>
<p> Il y a unanimité pour caractériser la nature de la guerre : il s'agit d'une agression non-provoquée, nourrie par les prétentions impérialistes de la Russie. Contrairement à ce que prétendent certains de nos camarades mentionnant « l'encerclement de la Russie ».</p>
<p>Pour ces camarades ukrainiens, le peuple ukrainien à le droit absolu à l'auto-défense. Toutes les personnes que nous avons rencontrées participent à la défense armée directement ou indirectement. Ceux qui ne sont pas dans les zones de combat organisent des collectes pour l'armée. Ils sont peu soupçonnables d'attitudes "virilistes" ou "militaristes".</p>
</blockquote>
<p>D'ores et déjà deux remarques : 1) la mobilisation a été décrétée en Ukraine, il est donc normal que des syndicalistes se retrouvent dans l'armée. L'oratrice ne précise pas : sont-ils volontaires, ou simplement mobilisés ? 2) Les collectes ne sont peut-être pas organisées par des « virilistes militaristes », mais la bénéficiaire, l'armée ukrainienne , n'est-elle pas, comme toutes les armées bourgeoises, viriliste et militariste ?</p>
<p>L'oratrice montre son enthousiasme pour les collectes en faveur de l'armée, et pointe la "mollesse" de ses camarades occidentaux :</p>
<blockquote class="spip">
<p>La seule critique des camarades ukrainiens concernant l'Occident est l'insuffisance du soutien diplomatique et militaire des pays occidentaux. Certains de nos camarades d'ici ont écrit des articles s'effrayant du flot des armes de l'OTAN. Or sur le terrain la situation se présente très différemment : les combattants de l'armée régulière mais surtout les volontaires qui sont engagés dans les unités de défense territoriale manquent presque de tout : de casques, de gilets pare-balles, d'appareils de surveillance dans l'obscurité, de médicaments etc. Et toutes ces choses-là les syndicats essayent de se les procurer eux-mêmes pour équiper leurs camarades qui partent sur le front.</p>
<p>Opération solidaire consiste à réunir du matériel pour soutenir un bataillon anti-fasciste qui actuellement se trouve dans le sud de l'Ukraine.</p>
<p>Quand on leur demande quelle aide les camarades syndicalistes ou anti-fascistes en France pourraient leur donner, ils commencent toujours par évoquer ces besoins de matériel militaire. S'agissant des sanctions économiques les syndicalistes du secteur énergétique insistent sur la nécessité de se défaire de la dépendance envers les hydrocarbures russes afin d'arrêter le financement par l'occident de la guerre que Poutine mène en Ukraine</p>
</blockquote>
<p>L'oratrice ne pose pas la question évidente : le manque d'arme tient-il vraiment du manque de matériel, ou du fait qu'il ne soit pas distribué à ceux qui en auraient besoin, comme c'était systématiquement le cas en Espagne en 1936 ?</p>
<p>Remarquons aussi au passage que l'oratrice n'a pas remarqué que le pétrole russe passe par l'Ukraine ... qui reçoit au passage un paiement pour ce service (fait évoqué par l'économiste J. Sapir). Le bataillon anti fasciste, n'a t-il pas pensé à saboter les oléoducs, à en prendre le contrôle ? Cette question n'est même pas posée, alors que là on touche un problème qui est directement du ressort du gouvernement ukrainien.</p>
<p>L'oratrice rappelle encore et encore que les camarades ukrainiens demandent plus d'armes et de sanctions de la part de l'OTAN. Mais bien sûr, ce « soutien à la politique de l'impérialisme » n'est en rien un « soutien à la politique de l'impérialisme » comme le prétendront des « Léninistes-simplistes » :</p>
<blockquote class="spip">
<p>Il n'y a aucune illusion quant à la nature de l'OTAN, ni quant aux motivations des USA. Le fondateur du Mouvement social souligne qu'il s'agit bien d'une guerre inter-impérialiste, mais la résistance à l'agression impérialiste russe est authentique et autonome. Il serait faux de penser qu'une défaite de la Russie renforcerait les tendances interventionnistes de l'OTAN. Au contraire c'est la victoire de l'impérialisme russe qui aboutirait à d'autres guerres. L'unité de la résistance face à l'envahisseur russe n'a pas fait du tout fait disparaitre les conflits de classe au sein de la société ukrainienne</p>
</blockquote>
<p>Ici encore une fausse joie pourrait être causée par cette phrase. L'Etat ukrainien est-il un gouvernement bourgeois ? Les prolétaires d'Ukraine sont-ils exploités par des bourgeois ukrainiens, au service desquels gouverne Zelensky ? Ce type de raisonnement est bien trop simpliste.</p>
<p>A la place d'un conflit de conflits de classe, l'oratrice annonce donc :</p>
<blockquote class="spip">
<p>Les syndicalistes nous font part de la fierté que les travailleurs ressentent du fait qu'ils ont fait fonctionner les services publics. Les travailleurs du rail on pu rester jusqu'à trente heures d'affilée au travail pour assurer l'évacuation des populations civiles. Les syndicalistes du secteur de la santé ont pourtant publié un rapport très critique des politiques néo-libérales aboutissant à la dégradation du secteur de la santé. En mars une loi prévoit toute une série de dérogations au code du travail sous la loi martiale : facilitation pour des CDD, changement du lieu de travail sans préavis, moratoire sur l'inspection du travail.</p>
<p>Mais nos camarades ukrainiens soulignent que c'est la guerre de Poutine qui rend difficile les luttes syndicales. De même que pour lutter il faut tout d'abord vivre, les syndicalistes et le féministes ont souligné la différence des perspectives entre l'Ukraine et les territoires occupés. L'occupation russe signifie concrètement la fin du syndicalisme indépendant, la fin des mouvements féministes et LGBT ainsi que la fin de tout mouvement social et politique de contestation.</p>
<p>C'est la raison pour laquelle les collectifs féministes, très fermes dans leur politique principielle contre le militarisme, sont amenées par la force des choses à soutenir la lutte armée. Elles rappellent que l'armée ukrainienne est une des plus féminisées au monde (17%)</p>
</blockquote>
<p>L'oratrice conclut en sous-entendant que les "camarades" qui ne sont pas assez derrière leur gouvernement occidentale qui "aide l'Ukraine" sont des Munichois en puissance, complices de l'oppression de la femme :</p>
<blockquote class="spip">
<p>On ne prend pas la mesure du sentiment d'abandon face au flot des publications des « intellectuels et des organisations de gauche qui ignorent leur point de vue et de fait remettent en cause leur droit à l'auto-défense anti-impérialiste » . Ainsi le manifeste "La résistance féministe contre la guerre" signé par plus de 150 féministes occidentales a valu de la part d'une féministe ukrainienne le rappel du principe : "Rien pour nous sans nous" (si vous voulez nous aider, demandez nous ce que nous voulons)</p>
</blockquote><h2 class="spip">Conclusion
</h2>
<p>En conclusion,</p>
<p>1) les orateurs ont tous abusivement employé le terme d'auto-défense, alors qu'ils évoquent la défense de l'Ukraine par l'armée ukrainienne. Il n'est pas question de l'auto-organisation des travailleurs, les interlocuteurs du NPA sont les organisations de gauche.</p>
<p>2) Ils soutiennent sans réserve la politique de l'impérialisme USA en Ukraine, tout en dénonçant en parole cet impérialisme, qui est responsable indirect de cette guerre, mais mène des actions positives, que le NPA soutient, contre cette guerre.</p>
<p>3) Aucune action concrète n'est proposée en France</p>
<p>4) La révolution d'Octobre et le rôle qu'y joua Trotsky né en Ukraine et chef de l'Armée rouge n'est pas évoqué, alors que c'est par elle que les exploités d'Ukraine conquirent leur indépendance nationale.</p></div>
Contre le pouvoir d'un seul, qu'il soit roi ou… président…
http://matierevolution.org/spip.php?article7544
http://matierevolution.org/spip.php?article75442022-04-13T22:05:00Ztext/htmlfrRobert Paris
<p>Contre le pouvoir d'un seul, qu'il soit roi ou… président… <br class='autobr' />
Pourquoi les élections n'offrent aucune solution aux peuples ? <br class='autobr' />
https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4506 <br class='autobr' />
Démocratisme bourgeois et démocratie prolétarienne <br class='autobr' />
https://www.matierevolution.fr/spip.php?article174 <br class='autobr' />
Pourquoi, nous peuple travailleur, ne pouvons jamais gagner au jeu électoral de la bourgeoisie <br class='autobr' />
https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5588 <br class='autobr' />
Pourquoi nous ne voterons pas aux présidentielles, et ne (…)</p>
-
<a href="http://matierevolution.org/spip.php?rubrique78" rel="directory">1-3 Le réformisme d'aujourd'hui, du syndicalisme à l'altermondialisme et au démocratisme</a>
<div class='rss_texte'><div class='spip_document_15589 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'>
<figure class="spip_doc_inner"> <img src='http://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L197xH255/index-88-7fc33.jpg?1792903750' width='197' height='255' alt='' />
</figure>
</div><h2 class="spip">Contre le pouvoir d'un seul, qu'il soit roi ou… président…</h2>
<p>Pourquoi les élections n'offrent aucune solution aux peuples ?</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4506" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article4506</a></p>
<p>Démocratisme bourgeois et démocratie prolétarienne</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article174" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article174</a></p>
<p>Pourquoi, nous peuple travailleur, ne pouvons jamais gagner au jeu électoral de la bourgeoisie</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5588" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5588</a></p>
<p>Pourquoi nous ne voterons pas aux présidentielles, et ne voterons plus que… pour nous-mêmes !!!</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5827" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5827</a></p>
<p>Les élections contre ... la vraie démocratie</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article1771" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article1771</a></p>
<p>Qu'est-ce que la démocratie ?</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article845" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article845</a></p>
<p>La démocratie, ce n'est pas de voter au sein d'un système antidémocratique</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5351" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5351</a></p>
<p>La présidence de la république au suffrage "universel", une belle caricature de démocratie au service des classes dirigeantes !</p>
<p><a href="https://www.matierevolution.fr/spip.php?article2271" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.matierevolution.fr/spip.php?article2271</a></p>
<h2 class="spip">DISCOURS DE LA SERVITUDE VOLONTAIRE
<p>ou</p>
<p>CONTRE UN</p>
<p>PAR LA BOÉTIE</p>
</h2>
<p>"D'avoir plusieurs seigneurs aucun bien je n'y voi :</p>
<p>Qu'un, sans plus, soit le maître et qu'un seul soit le roi",</p>
<p>ce disait Ulysse en Homère, parlant en public. S'il n'eût rien plus dit, sinon</p>
<p>D'avoir plusieurs seigneurs aucun bien je n'y voi… (²)</p>
<p>c'était autant bien dit que rien plus ; mais, au lieu que, pour le raisonner, il fallait dire que la domination de plusieurs ne pouvait être bonne, puisque la puissance d'un seul, dès lors qu'il prend ce titre de maître, est dure et déraisonnable, il est allé ajouter, tout au rebours.</p>
<p>Qu'un, sans plus, soit le maître, et qu'un seul soit le roi.</p>
<p>Il en faudrait, d'aventure, excuser Ulysse, auquel, possible, lors était besoin d'user de ce langage pour apaiser la révolte de l'armée ; conformant, je crois, son propos plus au temps qu'à la vérité. Mais, à parler à bon escient, c'est un extrême malheur d'être sujet à un maître, duquel on ne se peut jamais assurer qu'il soit bon, puisqu'il est toujours en sa puissance d'être mauvais quand il voudra ; et d'avoir plusieurs maîtres, c'est, autant qu'on en a, autant de fois être extrêmement malheureux. Si ne veux-je pas, pour cette heure, débattre cette question tant pourmenée, si les autres façons de république sont meilleures que la monarchie, encore voudrais-je savoir, avant que mettre en doute quel rang la monarchie doit avoir entre les républiques, si elle en y doit avoir aucun, pour ce qu'il est malaisé de croire qu'il y ait rien de public en ce gouvernement, où tout est à un. Mais cette question est réservée pour un autre temps, et demanderait bien son traité à part, ou plutôt amènerait quant et soi toutes les disputes politiques.</p>
<p>Pour ce coup, je ne voudrais sinon entendre comme il se peut faire que tant d'hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquefois un tyran seul, qui n'a puissance que celle qu'ils lui donnent ; qui n'a pouvoir de leur nuire, sinon qu'ils ont pouvoir de l'endurer ; qui ne saurait leur faire mal aucun, sinon lorsqu'ils aiment mieux le souffrir que lui contredire. Grand'chose certes, et toutefois si commune qu'il s'en faut de tant plus douloir et moins s'ébahir (¹) voir un million de millions d'hommes servir misérablement, ayant le col sous le joug, non pas contraints par une plus grande force, mais aucunement (ce semble) enchantés et charmés par le nom seul d'un, duquel ils ne doivent ni craindre la puissance, puisqu'il est seul, ni aimer les qualités, puisqu'il est en leur endroit inhumain et sauvage. La faiblesse d'entre nous hommes est telle, [qu']il faut souvent que nous obéissions à la force, il est besoin de temporiser, nous ne pouvons pas toujours être les plus forts. Donc, si une nation est contrainte par la force de la guerre de servir à un, comme la cité d'Athènes aux trente tyrans, il ne se faut pas ébahir qu'elle serve, mais se plaindre de l'accident ; ou bien plutôt ne s'ébahir ni ne s'en plaindre, mais porter le mal patiemment et se réserver à l'avenir à meilleure fortune.</p>
<p>Notre nature est ainsi, que les communs devoirs de l'amitié l'emportent une bonne partie du cours de notre vie ; il est raisonnable d'aimer la vertu, d'estimer les beaux faits, de reconnaître le bien d'où l'on l'a reçu, et diminuer souvent de notre aise pour augmenter l'honneur et avantage de celui qu'on aime et qui le mérite. Ainsi donc, si les habitants d'un pays ont trouvé quelque grand personnage qui leur ait montré par épreuve une grande prévoyance pour les garder, une grande hardiesse pour les défendre, un grand soin pour les gouverner ; si, de là en avant, ils s'apprivoisent de lui obéir et s'en fier tant que de lui donner quelques avantages, je ne sais si ce serait sagesse, de tant qu'on l'ôte de là où il faisait bien, pour l'avancer en lieu où il pourra mal faire ; mais certes, si ne pourrait-il faillir d'y avoir de la bonté, de ne craindre point mal de celui duquel on n'a reçu que bien.</p>
<p>Mais, ô bon Dieu ! que peut être cela ? comment dirons-nous que cela s'appelle ? quel malheur est celui-là ? quel vice, ou plutôt quel malheureux vice ? Voir un nombre infini de personnes non pas obéir, mais servir ; non pas être gouvernés, mais tyrannisés ; n'ayant ni biens ni parents, femmes ni enfants, ni leur vie même qui soit à eux ! souffrir les pilleries, les paillardises, les cruautés, non pas d'une armée, non pas d'un camp barbare contre lequel il faudrait défendre son sang et sa vie devant, mais d'un seul ; non pas d'un Hercule ni d'un Samson, mais d'un seul hommeau, et le plus souvent le plus lâche et femelin de la nation ; non pas accoutumé à la poudre des batailles, mais encore à grand peine au sable des tournois ; non pas qui puisse par force commander aux hommes, mais tout empêché de servir vilement à la moindre femmelette (¹) ! Appellerons-nous cela lâcheté ? dirons-nous que ceux qui servent soient couards et recrus ? Si deux, si trois, si quatre ne se défendent d'un, cela est étrange, mais toutefois possible ; bien pourra-l'on dire, à bon droit, que c'est faute de cœur. Mais si cent, si mille endurent d'un seul, ne dira-l'on pas qu'ils ne veulent point, non qu'ils n'osent pas se prendre à lui, et que c'est non couardise, mais plutôt mépris ou dédain ? Si l'on voit, non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pays, mille villes, un million d'hommes, n'assaillir pas un seul, duquel le mieux traité de tous en reçoit ce mal d'être serf et esclave, comment pourrons-nous nommer cela ? est-ce lâcheté ? Or, il y a en tous vices naturellement quelque borne, outre laquelle ils ne peuvent passer : deux peuvent craindre un, et possible dix ; mais mille, mais un million, mais mille villes, si elles ne se défendent d'un, cela n'est pas couardise, elle ne va point jusque-là ; non plus que la vaillance ne s'étend pas qu'un seul échelle une forteresse, qu'il assaille une armée, qu'il conquête un royaume. Donc quel monstre de vice est ceci qui ne mérite pas encore le titre de couardise, qui ne trouve point de nom assez vilain, que la nature désavoue avoir fait et la langue refuse de nommer ?</p>
<p>Qu'on mette d'un côté cinquante mille hommes en armes, d'un autre autant ; qu'on les range en bataille ; qu'ils viennent à se joindre, les uns libres, combattant pour leur franchise, les autres pour la leur ôter : auxquels promettra-l'on par conjecture la victoire ? Lesquels pensera-l'on qui plus gaillardement iront au combat, ou ceux qui espèrent pour guerdon (¹) de leurs peines l'entretènement de leur liberté, ou ceux qui ne peuvent attendre autre loyer des coups qu'ils donnent ou qu'ils reçoivent que la servitude d'autrui ? Les uns ont toujours devant les yeux le bonheur de la vie passée, l'attente de pareil aise à l'avenir ; il ne leur souvient pas tant de ce qu'ils endurent, le temps que dure une bataille, comme de ce qu'il leur conviendra à jamais endurer, à eux, à leurs enfants et à toute la postérité. Les autres n'ont rien qui les enhardie qu'une petite pointe de convoitise qui se rebouche(²) soudain contre le danger et qui ne peut être si ardente qu'elle ne se doive, ce semble, éteindre par la moindre goutte de sang qui sorte de leurs plaies. Aux batailles tant renommées de Miltiade, de Léonide, de Thémistocle, qui ont été données deux mille ans y a et qui sont encore aujourd'hui aussi fraîches en la mémoire des livres et des hommes comme si c'eût été l'autre hier, qui furent données en Grèce pour le bien des Grecs et pour l'exemple de tout le monde, qu'est-ce qu'on pense qui donna à si petit nombre de gens comme étaient les Grecs, non le pouvoir, mais le cœur de soutenir la force de navires que la mer même en était chargée, de défaire tant de nations, qui étaient en si grand nombre que l'escadron des Grecs n'eût pas fourni, s'il eût fallu, des capitaines aux armées des ennemis, sinon qu'il semble qu'à ces glorieux jours-là ce n'était pas tant la bataille des Grecs contre les Perses, comme la victoire de la liberté sur la domination, de la franchise sur la convoitise ?</p>
<p>C'est chose étrange d'ouïr parler de la vaillance que la liberté met dans le cœur de ceux qui la défendent ; mais ce qui se fait en tous pays, par tous les hommes, tous les jours, qu'un homme mâtine(¹) cent mille et les prive de leur liberté, qui le croirait, s'il ne faisait que l'ouïr dire et non le voir ? Et, s'il ne se faisait qu'en pays étranges et lointaines terres, et qu'on le dit, qui ne penserait que cela fut plutôt feint et trouvé que non pas véritable ? Encore ce seul tyran, il n'est pas besoin de le combattre, il n'est pas besoin de le défaire, il est de soi-même défait, mais que le pays ne consente à sa servitude ; il ne faut pas lui ôter rien, mais ne lui donner rien ; il n'est pas besoin que le pays se mette en peine de faire rien pour soi, pourvu qu'il ne fasse rien contre soi. Ce sont donc les peuples mêmes qui se laissent ou plutôt se font gourmander, puisqu'en cessant de servir ils en seraient quittes ; c'est le peuple qui s'asservit, qui se coupe la gorge, qui, ayant le choix ou d'être serf ou d'être libre, quitte la franchise et prend le joug, qui consent à son mal, ou plutôt le pourchasse. S'il lui coûtait quelque chose à recouvrer sa liberté, je ne l'en presserais point, combien qu'est-ce que l'homme doit avoir plus cher que de se remettre en son droit naturel, et, par manière de dire, de bête revenir homme ; mais encore je ne désire pas en lui si grande hardiesse ; je lui permets qu'il aime mieux je ne sais quelle sûreté de vivre misérablement qu'une douteuse espérance de vivre à son aise. Quoi ? si pour avoir liberté il ne faut que la désirer, s'il n'est besoin que d'un simple vouloir, se trouvera-t-il nation au monde qui l'estime encore trop chère, la pouvant gagner d'un seul souhait, et qui plaigne la volonté à recouvrer le bien lequel il devrait racheter au prix de son sang, et lequel perdu, tous les gens d'honneur doivent estimer la vie déplaisante et la mort salutaire ? Certes, comme le feu d'une petite étincelle devient grand et toujours se renforce, et plus il trouve de bois, plus il est prêt d'en brûler, et, sans qu'on y mette de l'eau pour l'éteindre, seulement en n'y mettant plus de bois, n'ayant plus que consommer, il se consomme soi-même et vient sans force aucune et non plus feu : pareillement les tyrans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruinent et détruisent, plus on leur baille, plus on les sert, de tant plus ils se fortifient et deviennent toujours plus forts et plus frais pour anéantir et détruire tout ; et si on ne leur baille rien, si on ne leur obéit point, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nus et défaits et ne sont plus rien, sinon que comme la racine, n'ayant plus d'humeur ou aliment, la branche devient sèche et morte.</p>
<p>Les hardis, pour acquérir le bien qu'ils demandent, ne craignent point le danger ; les avisés ne refusent point la peine : les lâches et engourdis ne savent ni endurer le mal, ni recouvrer le bien ; ils s'arrêtent en cela de le souhaiter, et la vertu d'y prétendre leur est ôtée par leur lâcheté ; le désir de l'avoir leur demeure par la nature. Ce désir, cette volonté est commune aux sages et aux indiscrets, aux courageux et aux couards, pour souhaiter toutes choses qui, étant acquises, les rendraient heureux et contents : une seule chose est à dire (¹), en laquelle je ne sais comment nature défaut aux hommes pour la désirer ; c'est la liberté, qui est toutefois un bien si grand et si plaisant, qu'elle perdue, tous les maux viennent à la file, et les biens même qui demeurent après elle perdent entièrement leur goût et saveur, corrompus par la servitude : la seule liberté, les hommes ne la désirent point, non pour autre raison, ce semble, sinon que s'ils la désiraient, ils l'auraient, comme s'ils refusaient de faire ce bel acquêt, seulement parce qu'il est trop aisé.</p>
<p>Pauvres et misérables peuples insensés, nations opiniâtres en votre mal et aveugles en votre bien, vous vous laissez emporter devant vous le plus beau et le plus clair de votre revenu, piller vos champs, voler vos maisons et les dépouiller des meubles anciens et paternels ! Vous vivez de sorte que vous ne vous pouvez vanter que rien soit à vous ; et semblerait que meshui ce vous serait grand heur de tenir à ferme vos biens, vos familles et vos vies ; et tout ce dégât, ce malheur, cette ruine, vous vient, non pas des ennemis, mais certes oui bien de l'ennemi, et de celui que vous faites si grand qu'il est, pour lequel vous allez si courageusement à la guerre, pour la grandeur duquel vous ne refusez point de présenter à la mort vos personnes. Celui qui vous maîtrise tant n'a que deux yeux, n'a que deux mains, n'a qu'un corps, et n'a autre chose que ce qu'a le moindre homme du grand et infini nombre de nos villes, sinon que l'avantage que vous lui faites pour vous détruire. D'où a-t-il pris tant d'yeux, dont il vous épie, si vous ne les lui baillez ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s'il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos cités, d'où les a-t-il, s'ils ne sont des vôtres ? Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous, que par vous ? Comment vous oserait-il courir sus, s'il n'avait intelligence avec vous ? Que vous pourrait-il faire, si vous n'étiez recéleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue et traîtres à vous-mêmes ? Vous semez vos fruits, afin qu'il en fasse le dégât ; vous meublez et remplissez vos maisons, afin de fournir à ses pilleries ; vous nourrissez vos filles, afin qu'il ait de quoi soûler sa luxure ; vous nourrissez vos enfants, afin que, pour le mieux qu'il leur saurait faire, il les mène en ses guerres, qu'il les conduise à la boucherie, qu'il les fasse les ministres de ses convoitises, et les exécuteurs de ses vengeances ; vous rompez à la peine vos personnes, afin qu'il se puisse mignarder en ses délices et se vautrer dans les sales et vilains plaisirs ; vous vous affaiblissez, afin de le rendre plus fort et roide à vous tenir plus courte la bride ; et de tant d'indignités, que les bêtes mêmes ou ne les sentiraient point, ou ne l'endureraient point, vous pouvez vous en délivrer, si vous l'essayez, non pas de vous en délivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ou l'ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé sa base, de son poids même fondre en bas et se rompre.</p>
<p>Mais certes les médecins conseillent bien de ne mettre pas la main aux plaies incurables, et je ne fais pas sagement de vouloir prêcher en ceci le peuple qui perdu, longtemps a, toute connaissance, et duquel, puisqu'il ne sent plus son mal, cela montre assez que sa maladie est mortelle. Cherchons donc par conjecture, si nous en pouvons trouver, comment s'est ainsi si avant enracinée cette opiniâtre volonté de servir, qu'il semble maintenant que l'amour même de la liberté ne soit pas si naturelle.</p>
<p>Premièrement, cela est, comme je crois, hors de doute que, si nous vivions avec les droits que la nature nous a donnés et avec les enseignements qu'elle nous apprend, nous serions naturellement obéissants aux parents, sujets à la raison, et serfs de personne. De l'obéissance que chacun, sans autre avertissement que de son naturel, porte à ses père et mère, tous les hommes s'en sont témoins, chacun pour soi ; de la raison, si elle naît avec nous, ou non, qui est une question débattue à fond par les académiques et touchée par toute l'école des philosophes. Pour cette heure je ne penserai point faillir en disant cela, qu'il y a en notre âme quelque naturelle semence de raison, laquelle, entretenue par bon conseil et coutume, florit en vertu, et, au contraire, souvent ne pouvant durer contre les vices survenus, étouffée, s'avorte. Mais certes, s'il y a rien de clair ni d'apparent en la nature et où il ne soit pas permis de faire l'aveugle, c'est cela que la nature, le ministre de Dieu, la gouvernante des hommes, nous a tous faits de même forme, et, comme il semble, à même moule, afin de nous entreconnaître tous pour compagnons ou plutôt pour frères ; et si, faisant les partages des présents qu'elle nous faisait, elle a fait quelque avantage de son bien, soit au corps ou en l'esprit, aux uns plus qu'aux autres, si n'a-t-elle pourtant entendu nous mettre en ce monde comme dans un camp clos, et n'a pas envoyé ici-bas les plus forts ni les plus avisés, comme des brigands armés dans une forêt, pour y gourmander les plus faibles ; mais plutôt faut-il croire que, faisant ainsi les parts aux uns plus grandes, aux autres plus petites, elle voulait faire place à la fraternelle affection, afin qu'elle eût où s'employer, ayant les uns puissance de donner aide, les autres besoin d'en recevoir. Puis donc que cette bonne mère nous a donné à tous toute la terre pour demeure, nous a tous logés aucunement en même maison, nous a tous figurés à même patron, afin que chacun se put mirer et quasi reconnaître l'un dans l'autre ; si elle nous a donné à tous ce grand présent de la voix et de la parole pour nous accointer et fraterniser davantage, et faire, par la commune et mutuelle déclaration de nos pensées, une communion de nos volontés ; et si elle a tâché par tous moyens de serrer et étreindre si fort le nœud de notre alliance et société ; si elle a montré, en toutes choses, qu'elle ne voulait pas tant nous faire tous unis que tous uns, il ne faut pas faire doute que nous ne soyons naturellement libres, puisque nous sommes tous compagnons, et ne peut tomber en l'entendement de personne que nature ait mis aucun en servitude, nous ayant tous mis en compagnie.</p>
<p>Mais, à la vérité, c'est bien pour néant de débattre si la liberté est naturelle, puisqu'on ne peut tenir aucun en servitude sans lui faire tort, et qu'il n'y a rien si contraire au monde à la nature, étant toute raisonnable, que l'injure. Reste donc la liberté être naturelle, et par même moyen, à mon avis, que nous ne sommes pas nés seulement en possession de notre franchise, mais aussi avec affectation de la défendre. Or, si d'aventure nous nous faisons quelque doute en cela, et sommes tant abâtardis que ne puissions reconnaître nos biens ni semblablement nos naïves affections, il faudra que je vous fasse l'honneur qui vous appartient, et que je monte, par manière de dire, les bêtes brutes en chaire, pour vous enseigner votre nature et condition. Les bêtes, ce maid' Dieu ! si les hommes ne font trop les sourds, leur crient : Vive liberté ! Plusieurs en y a d'entre elles qui meurent aussitôt qu'elles sont prises : comme le poisson quitte la vie aussitôt que l'eau, pareillement celles-là quittent la lumière et ne veulent point survivre à leur naturelle franchise. Si les animaux avaient entre eux quelques prééminences, ils feraient de celles-là leur noblesse. Les autres, des plus grandes jusqu'aux plus petites, lorsqu'on les prend, font si grande résistance d'ongles, de cornes, de bec et de pieds, qu'elles déclarent assez combien elles tiennent cher ce qu'elles perdent ; puis, étant prises, elles nous donnent tant de signes apparents de la connaissance qu'elles ont de leur malheur, qu'il est bel à voir que ce leur est plus languir que vivre, et qu'elles continuent leur vie plus pour plaindre leur aise perdue que pour se plaire en servitude. Que veut dire autre chose l'éléphant qui, s'étant défendu jusqu'à n'en pouvoir plus, n'y voyant plus d'ordre, étant sur le point d'être pris, il enfonce ses mâchoires et casse ses dents contre les arbres, sinon que le grand désir qu'il a de demeurer libre, ainsi qu'il est, lui fait de l'esprit et l'avise de marchander avec les chasseurs si, pour le prix de ses dents, il en sera quitte, et s'il sera reçu de bailler son ivoire et payer cette rançon pour sa liberté ? Nous appâtons le cheval dès lors qu'il est né pour l'apprivoiser à servir ; et si ne le savons-nous si bien flatter que, quand ce vient à le dompter, il ne morde le frein, qu'il ne rue contre l'éperon, comme (ce semble) pour montrer à la nature et témoigner au moins par là que, s'il sert, ce n'est pas de son gré, ainsi par notre contrainte. Que faut-il donc dire ?</p>
<p>Même les bœufs sous le poids du joug geignent,<br class='autobr' />
Et les oiseaux dans la cage se plaignent,</p>
<p>comme j'ai dit autrefois, passant le temps à nos rimes françaises (¹) ; car je ne craindrai point, écrivant à toi, ô Longa (²), mêler de mes vers, desquels je ne lis jamais que, pour le semblant que tu fais de t'en contenter, tu ne m'en fasses tout glorieux. Ainsi donc, puisque toutes choses qui ont sentiment, dès lors qu'elles l'ont, sentent le mal de la sujétion et courent après la liberté, puisque les bêtes, qui encore sont faites pour le service de l'homme, ne se peuvent accoutumer à servir qu'avec protestation d'un désir contraire, quel malencontre a été cela qui a pu tant dénaturer l'homme, seul né, de vrai, pour vivre franchement, et lui faire perdre la souvenance de son premier être et le désir de le reprendre ?</p>
<p>Il y a trois sortes de tyrans (¹) : les uns ont le royaume par élection du peuple, les autres par la force des armes, les autres par succession de leur race. Ceux qui les ont acquis par le droit de la guerre, ils s'y portent ainsi qu'on connaît bien qu'ils sont (comme l'on dit) en terre de conquête. Ceux-là qui naissent rois ne sont pas communément guère meilleurs, ainsi étant nés et nourris dans le sein de la tyrannie, tirent avec le lait la nature du tyran, et font état des peuples qui sont sous eux comme de leurs serfs héréditaires ; et, selon la complexion de laquelle ils sont plus enclins, avares ou prodigues, tels qu'ils sont, ils font du royaume comme de leur héritage. Celui à qui le peuple a donné l'état devrait être, ce me semble, plus insupportable, et le serait, comme je crois, n'était que dès lors qu'il se voit élevé par-dessus les autres, flatté par je ne sais quoi qu'on appelle la grandeur, il délibère de n'en bouger point ; communément celui-là fait état de rendre à ses enfants la puissance que le peuple lui a laissée : et dès lors que ceux-là ont pris cette opinion, c'est chose étrange de combien ils passent en toutes sortes de vices et même en la cruauté, les autres tyrans, ne voyant autres moyens pour assurer la nouvelle tyrannie que d'étreindre si fort la servitude et étranger tant leurs sujets de la liberté, qu'encore que la mémoire en soit fraîche, ils la leur puissent faire perdre. Ainsi, pour en dire la vérité, je vois bien qu'il y a entre eux quelque différence, mais de choix, je n'y en vois point ; et étant les moyens de venir aux règnes divers, toujours la façon de régner est quasi semblable : les élus, comme s'ils avaient pris des taureaux à dompter, ainsi les traitent-ils ; les conquérants en font comme de leur proie ; les successeurs pensent d'en faire ainsi que de leurs naturels esclaves.</p>
<p>Mais à propos, si d'aventure il naissait aujourd'hui quelques gens tout neufs, ni accoutumés à la sujétion, ni affriandés à la liberté, et qu'ils ne sussent que c'est ni de l'un ni de l'autre, ni à grand peine des noms ; si on leur présentait ou d'être serfs, ou vivre francs, selon les lois desquelles ils ne s'accorderaient : il ne faut pas faire doute qu'ils n'aimassent trop mieux obéir à la raison seulement que servir à un homme ; sinon, possible, que ce fussent ceux d'Israël, qui, sans contrainte ni aucun besoin, se firent un tyran : duquel peuple je ne lis jamais l'histoire que je n'en aie trop grand dépit, et quasi jusqu'à en devenir inhumain pour me réjouir de tant de maux qui leur en advinrent. Mais certes tous les hommes, tant qu'ils ont quelque chose d'homme, devant qu'ils se laissent assujétir, il faut l'un des deux, qu'ils soient contraints ou déçus : contraints par des armes étrangères, comme Sparte ou Athènes par les forces d'Alexandre, ou par les factions, ainsi que la seigneurie d'Athènes était devant venue entre les mains de Pisistrate. Par tromperie perdent-ils souvent la liberté, et, en ce, ils ne sont pas si souvent séduits par autrui comme ils sont trompés par eux-mêmes : ainsi le peuple de Syracuse, la maîtresse ville de Sicile (on me dit qu'elle s'appelle aujourd'hui Saragousse), étant pressé par les guerres, inconsidérément ne mettant ordre qu'au danger présent, éleva Denis, le premier tyran, et lui donna la charge de la conduite de l'armée, et ne se donna garde qu'il l'eût fait si grand que cette bonne pièce-là, revenant victorieux, comme s'il n'eût pas vaincu ses ennemis mais ses citoyens, se fit de capitaine roi, et de roi tyran. Il n'est pas croyable comme le peuple, dès lors qu'il est assujetti, tombe si soudain en un tel et si profond oubli de la franchise, qu'il n'est pas possible qu'il se réveille pour la ravoir, servant si franchement et tant volontiers qu'on dirait, à le voir, qu'il a non pas perdu sa liberté, mais gagné sa servitude. Il est vrai qu'au commencement on sert contraint et vaincu par la force ; mais ceux qui viennent après servent sans regret et font volontiers ce que leurs devanciers avaient fait par contrainte. C'est cela, que les hommes naissant sous le joug, et puis nourris et élevés dans le servage, sans regarder plus avant, se contentent de vivre comme ils sont nés, et ne pensent point avoir autre bien ni autre droit que ce qu'ils ont trouvé, ils prennent pour leur naturel l'état de leur naissance. Et toutefois il n'est point d'héritier si prodigue et nonchalant que quelquefois ne passe les yeux sur les registres de son père, pour voir s'il jouit de tous les droits de sa succession, ou si l'on n'a rien entrepris sur lui ou son prédécesseur. Mais certes la coutume, qui a en toutes choses grand pouvoir sur nous, n'a en aucun endroit si grande vertu qu'en ceci, de nous enseigner à servir et, comme l'on dit de Mithridate qui se fit ordinaire à boire le poison, pour nous apprendre à avaler et ne trouver point amer le venin de la servitude. L'on ne peut pas nier que la nature n'ait en nous bonne part, pour nous tirer là où elle veut et nous faire dire bien ou mal nés ; mais si faut il confesser qu'elle a en nous moins de pouvoir que la coutume : pour ce que le naturel, pour bon qu'il soit, se perd s'il n'est entretenu ; et la nourriture nous fait toujours de sa façon, comment que ce soit, maugré la nature. Les semences de bien que la nature met en nous sont si menues et glissantes qu'elles ne peuvent endurer le moindre heurt de la nourriture contraire ; elles ne s'entretiennent pas si aisément comme elles s'abâtardissent, se fondent et viennent à rien : ni plus ni moins que les arbres fruitiers, qui ont bien tous quelque naturel à part, lequel ils gardent bien si on les laisse venir, mais ils le laissent aussitôt pour porter d'autres fruits étrangers et non les leurs, selon qu'on les ente. Les herbes ont chacune leur propriété, leur naturel et singularité ; mais toutefois le gel, le temps, le terroir ou la main du jardinier y ajoutent ou diminuent beaucoup de leur vertu : la plante qu'on a vue en un endroit, on est ailleurs empêché de la reconnaître. Qui verrait les Vénitiens, une poignée de gens vivant si librement que le plus méchant d'entre eux ne voudrait pas être le roi de tous, ainsi nés et nourris qu'ils ne reconnaissent point d'autre ambition sinon à qui mieux avisera et plus soigneusement prendra garde à entretenir la liberté, ainsi appris et faits dès le berceau qu'ils ne prendraient point tout le reste des félicités de la terre pour perdre le moindre de leur franchise ; qui aura vu, dis-je, ces personnages-là, et au partir de là s'en ira aux terres de celui que nous appellons Grand Seigneur, voyant là des gens qui ne veulent être nés que pour le servir, et qui pour maintenir sa puissance abandonnent leur vie, penserait-il que ceux-là et les autres eussent un même naturel, ou plutôt s'il n'estimerait pas que, sortant d'une cité d'hommes, il était entré dans un parc de bêtes (¹) ? Lycurgue, le policier de Sparte, avait nourri, ce dit-on, deux chiens, tous deux frères, tous deux allaités de même lait, l'un engraissé en la cuisine, l'autre accoutumé par les champs au son de la trompe et du huchet, voulant montrer au peuple lacédémonien que les hommes sont tels que la nourriture les fait, mit les deux chiens en plein marché, et entre eux une soupe et un lièvre : l'un courut au plat et l'autre au lièvre. « Toutefois, dit-il, si sont-ils frères ». Donc celui-là, avec ses lois et sa police, nourrit et fit si bien les Lacédémoniens, que chacun d'eux eut plus cher de mourir de mille morts que de reconnaître autre seigneur que le roi et la raison.</p>
<p>Je prends plaisir de ramentevoir un propos que tinrent jadis un des favoris de Xerxès, le grand roi des Persans, et deux Lacédémoniens. Quand Xerxès faisait les appareils de sa grande armée pour conquérir la Grèce, il envoya ses ambassadeurs par les cités grégeoises demander de l'eau et de la terre : c'était la façon que les Persans avaient de sommer les villes de se rendre à eux. À Athènes ni à Sparte n'envoya-t-il point, pour ce que ceux que Daire, son père, y avait envoyés, les Athéniens et les Spartiens en avaient jeté les uns dedans les fosses, les autres dans les puits, leur disant qu'ils prinsent hardiment de là de l'eau et de la terre pour porter à leur prince : ces gens ne pouvaient souffrir que, de la moindre parole seulement, on touchât à leur liberté. Pour en avoir ainsi usé, les Spartains connurent qu'ils avaient encouru la haine des dieux, même de Talthybie, le dieu des hérauts : ils s'avisèrent d'envoyer à Xerxès, pour les apaiser, deux de leurs citoyens, pour se présenter à lui, qu'il fît d'eux à sa guise, et se payât de là pour les ambassadeurs qu'ils avaient tués à son père. Deux Spartains, l'un nommé Sperte et l'autre Bulis, s'offrirent à leur gré pour aller faire ce paiement. De fait ils y allèrent, et en chemin ils arrivèrent au palais d'un Persan qu'on nommait Indarne, qui était lieutenant du roi en toutes les villes d'Asie qui sont sur les côtes de la mer. Il les accueillit fort honorablement et leur fit grande chère, et, après plusieurs propos tombant de l'un de l'autre, il leur demanda pourquoi ils refusaient tant l'amitié du roi. « Voyez, dit-il, Spartains, et connaissez par moi comment le roi sait honorer ceux qui le valent, et pensez que si vous étiez à lui, il vous ferait de même : si vous étiez à lui et qu'il vous eût connu, il n'y a celui d'entre vous qui ne fût seigneur d'une ville de Grèce. — En ceci, Indarne, tu ne nous saurais donner bon conseil, dirent les Lacédémoniens, pour ce que le bien que tu nous promets, tu l'as essayé, mais celui dont nous jouissons, tu ne sais que c'est : tu as éprouvé la faveur du roi ; mais de la liberté, quel goût elle a, combien elle est douce, tu n'en sais rien. Or, si tu en avais tâté, toi-même nous conseillerais-tu la défendre, non pas avec la lance et l'écu, mais avec les dents et les ongles. » Le seul Spartain disait ce qu'il fallait dire, mais certes et l'un et l'autre parlait comme il avait été nourri ; car il ne se pouvait faire que le Persan eût regret à la liberté, ne l'ayant jamais eue, ni que le Lacédémonien endurât la sujétion, ayant goûté la franchise.</p>
<p>Caton l'Uticain, étant encore enfant et sous la verge, allait et venait souvent chez Sylla le dictateur, tant pour ce qu'à raison du lieu et maison dont il était, on ne lui refusait jamais la porte, qu'aussi ils étaient proches parents. Il avait toujours son maître quand il y allait, comme ont accoutumé les enfants de bonne maison. Il s'aperçut que, dans l'hôtel de Sylla, en sa présence ou par son consentement, on emprisonnait les uns, on condamnait les autres ; l'un était banni, l'autre étranglé ; l'un demandait la confiscation d'un citoyen, l'autre la tête ; en somme, tout y allait non comme chez un officier de ville, mais comme chez un tyran de peuple, et c'était non pas un parquet de justice, mais un ouvroir de tyrannie. Si dit lors à son maître ce jeune gars : « Que ne me donnez-vous un poignard ? Je le cacherai sous ma robe : j'entre souvent dans la chambre de Sylla avant qu'il soit levé, j'ai le bras assez fort pour en dépêcher la ville. » Voilà certes une parole vraiment appartenant à Caton : c'était un commencement de ce personnage, digne de sa mort. Et néanmoins qu'on ne die ni son nom ni son pays, qu'on conte seulement le fait tel qu'il est, la chose même parlera et jugera l'on, à belle aventure, qu'il était Romain et né dedans Rome, et lors qu'elle était libre. À quel propos tout ceci ? Non pas certes que j'estime que le pays ni le terroir y fassent rien, car en toutes contrées, en tout air, est amère la sujétion et plaisant d'être libre ; mais parce que je suis d'avis qu'on ait pitié de ceux qui, en naissant, se sont trouvés le joug sous le col, ou bien que si on les excuse, ou bien qu'on leur pardonne, si, n'ayant vu seulement l'ombre de la liberté et n'en étant point avertis, ils ne s'aperçoivent point du mal que ce leur est d'être esclaves. S'il y avait quelque pays, comme dit Homère des Cimmériens, où le soleil se montre autrement qu'à nous, et après leur avoir éclairé six mois continuels, il les laisse sommeillants dans l'obscurité sans les venir revoir de l'autre demie année, ceux qui naîtraient pendant cette longue nuit, s'ils n'avaient pas ouï parler de la clarté, s'ébahiraient ou si, n'ayant point vu de jour, ils s'accoutumaient aux ténèbres où ils sont nés, sans désirer la lumière ? On ne plaint jamais ce que l'on n'a jamais eu, et le regret ne vient point sinon qu'après le plaisir, et toujours est, avec la connaissance du mal, la souvenance de la joie passée. La nature de l'homme est bien d'être franc et de le vouloir être, mais aussi sa nature est telle que naturellement il tient le pli que la nourriture lui donne.</p>
<p>Disons donc ainsi, qu'à l'homme toutes choses lui sont comme naturelles, à quoi il se nourrit et accoutume ; mais cela seulement lui est naïf, à quoi la nature simple et non altérée l'appelle : ainsi la première raison de la servitude volontaire, c'est la coutume : comme des plus braves courtauds, qui au commencement mordent le frein et puis s'en jouent, et là où naguères ruaient contre la selle, ils se parent maintenant dans les harnais et tout fiers se gorgiassent sous la barde (¹). Ils disent qu'ils ont été toujours sujets, que leurs pères ont ainsi vécu ; ils pensent qu'ils sont tenus d'endurer le mal et se font accroire par exemple, et fondent eux-mêmes sous la longueur du temps la possession de ceux qui les tyrannisent ; mais pour vrai, les ans ne donnent jamais droit de mal faire, ainsi agrandissent l'injure. Toujours s'en trouve il quelques-uns, mieux nés que les autres, qui sentent le poids du joug et ne se peuvent tenir de le secouer ; qui ne s'apprivoisent jamais de la sujétion et qui toujours, comme Ulysse, qui par mer et par terre cherchait toujours de voir de la fumée de sa case, ne se peuvent tenir d'aviser à leurs naturels privilèges et de se souvenir de leurs prédécesseurs et de leur premier être ; ceux sont volontiers ceux-là qui, ayant l'entendement net et l'esprit clairvoyant, ne se contentent pas comme le gros populas, de regarder ce qui est devant leurs pieds s'ils n'avisent et derrière et devant et ne remémorent encore les choses passées pour juger de celles du temps à venir et pour mesurer les présentes ; ce sont ceux qui, ayant la tête d'eux-mêmes bien faite, l'ont encore polie par l'étude et le savoir. Ceux-là, quand la liberté serait entièrement perdue et toute hors du monde, l'imaginent et la sentent en leur esprit, et encore la savourent, et la servitude ne leur est de goût, pour tant bien qu'on l'accoutre.</p>
<p>Le grand Turc s'est bien avisé de cela, que les livres et la doctrine donnent, plus que toute autre chose, aux hommes le sens et l'entendement de se reconnaître et d'haïr la tyrannie ; j'entends qu'il n'a en ses terres guère de gens savants ni n'en demande. Or, communément, le bon zéle et affection de ceux qui ont gardé malgré le temps la dévotion à la franchise, pour si grand nombre qu'il y en ait, demeure sans effet pour ne s'entreconnaître point : la liberté leur est toute ôtée, sous le tyran, de faire, de parler et quasi de penser ; ils deviennent tous singuliers en leurs fantaisies. Donc, Momes, le dieu moqueur, ne se moqua pas trop quand il trouva cela à redire en l'homme que Vulcain avait fait, de quoi il ne lui avait mis une petite fenêtre au cœur, afin que par là on put voir ses pensées. L'on voulsit bien dire que Brute et Casse, lorsqu'ils entreprindrent la délivrance de Rome, ou plutôt de tout le monde, ne voulurent pas que Cicéron, ce grand zélateur du bien public s'il en fut jamais, fut de la partie, et estimèrent son cœur trop faible pour un fait si haut : ils se fiaient bien de sa volonté, mais ils ne s'assuraient point de son courage. Et toutefois, qui voudra discourir les faits du temps passé et les annales anciennes, il s'en trouvera peu ou point de ceux qui voyant leur pays mal mené et en mauvaises mains, aient entrepris d'une intention bonne, entière et non feinte, de le délivrer, qui n'en soient venus à bout, et que la liberté, pour se faire paraître, ne se soit elle-même fait épaule. Harmode, Aristogiton, Thrasybule, Brute le vieux, Valère et Dion, comme ils l'ont vertueusement pensé, l'exécutèrent heureusement ; en tel cas, quasi jamais à bon vouloir ne défend la fortune. Brute le jeune et Casse ôtèrent bien heureusement la servitude, mais en ramenant la liberté ils moururent : non pas misérablement (car quel blasphème serait-ce de dire qu'il y ait eu rien de misérable en ces gens-là, ni en leur mort, ni en leur vie ?) mais certes au grand dommage, perpétuel malheur et entière ruine de la république, laquelle fut, comme il semble, enterrée avec eux. Les autres entreprises qui ont été faites depuis contre les empereurs romains n'étaient que conjurations de gens ambitieux, lesquels ne sont pas à plaindre des inconvénients qui leur en sont advenus, étant bel à voir qu'ils désiraient, non pas ôter, mais remuer la couronne, prétendant chasser le tyran et retenir la tyrannie. À ceux-ci je ne voudrais pas moi-même qu'il leur en fut bien succédé, et suis content qu'ils aient montré, par leur exemple, qu'il ne faut pas abuser du saint nom de liberté pour faire mauvaise entreprise.</p>
<p>Mais pour revenir à notre propos, duquel je m'étais quasi perdu, la première raison pourquoi les hommes servent volontiers, est pour ce qu'ils naissent serfs et sont nourris tels. De celle-ci en vient une autre, qu'aisément les gens deviennent, sous les tyrans, lâches et efféminés : dont je sais merveilleusement bon gré à Hyppocras, le grand-père de la médecine, qui s'en est pris garde, et l'a ainsi dit en l'un de ses livres qu'il institue Des maladies (¹). Ce personnage avait certes en tout le cœur en bon lieu, et le montra bien lorsque le Grand Roi le voulut attirer près de lui à force d'offres et grands présents, il lui répondit franchement qu'il ferait grand conscience de se mêler de guérir les Barbares qui voulaient tuer les Grecs, et de bien servir, par son art à lui, qui entreprenait d'asservir la Grèce. La lettre qu'il lui envoya se voit encore aujourd'hui parmi ses autres œuvres, et témoignera pour jamais de son bon cœur et de sa noble nature. Or, est-il donc certain qu'avec la liberté se perd tout en un coup la vaillance. Les gens sujets n'ont point d'allégresse au combat ni d'âpreté : ils vont au danger quasi comme attachés et tous engourdis, par manière d'acquit, et ne sentent point bouillir dans leur cœur l'ardeur de la franchise qui fait mépriser le péril et donne envie d'achapter, par une belle mort entre ses compagnons, l'honneur et la gloire. Entre les gens libres, c'est à l'envi à qui mieux mieux, chacun pour le bien commun, chacun pour soi, ils s'attardent d'avoir tous leur part au mal de la défaite ou au bien de la victoire ; mais les gens asservis, outre ce courage guerrier, ils perdent aussi en toutes autres choses la vivacité, et ont le cœur bas et mol et incapable de toutes choses grandes. Les tyrans connaissent bien cela, et, voyant qu'ils prennent ce pli, pour les faire mieux avachir, encore ils aident-ils.</p>
<p>Xénophon, historien grave et du premier rang entre les Grecs, a fait un livre auquel il fait parler Simonide avec Hiéron, tyran de Syracuse, des misères du tyran. Ce livre est plein de bonnes et graves remontrances, et qui ont aussi bonne grâce, à mon avis, qu'il est possible. Que plût à Dieu que les tyrans qui ont jamais été l'eussent mis devant les yeux et s'en fussent servi de miroir ! Je ne puis pas croire qu'ils n'eussent reconnu leurs verrues et eu quelque honte de leurs taches. En ce traité il conte la peine en quoi sont les tyrans, qui sont contraints, faisant mal à tous, se craindre de tous. Entre autres choses, il dit cela, que les mauvais rois se servent d'étrangers à la guerre et les soudoient, ne s'osant fier de mettre à leurs gens, à qui ils ont fait tort, les armes en main. (Il y a bien eu de bons rois qui ont eu à leur solde des nations étrangères, comme les Français mêmes, et plus encore d'autrefois qu'aujourd'hui, mais à une autre intention, pour garder des leurs, n'estimant rien le dommage de l'argent pour épargner les hommes. C'est ce que disait Scipion, ce crois-je, le grand Africain, qu'il aimerait mieux avoir sauvé un citoyen que défait cent ennemis.) Mais, certes, cela est bien assuré, que le tyran ne pense jamais que la puissance lui soit assurée, sinon quand il est venu à ce point qu'il n'a sous lui homme qui vaille : donc à bon droit lui dire on cela, que Thrason en Térence se vante avoir reproché au maître des éléphants :</p>
<p>Pour cela si brave vous êtes<br class='autobr' />
Que vous avez charge des bêtes.</p>
<p>Mais cette ruse de tyrans d'abêtir leurs sujets ne se peut pas connaître plus clairement que Cyrus fit envers les Lydiens, après qu'il se fut emparé de Sardis, la maîtresse ville de Lydie, et qu'il eut pris à merci Crésus, ce tant riche roi, et l'eut amené quand et soi : on lui apporta nouvelles que les Sardains s'étaient révoltés ; il les eut bientôt réduits sous sa main ; mais, ne voulant pas ni mettre à sac une tant belle ville, ni être toujours en peine d'y tenir une armée pour la garder, il s'avisa d'un grand expédient pour s'en assurer : il y établit des bordeaux, des tavernes et jeux publics, et fit publier une ordonnance que les habitants eussent à en faire état. Il se trouva si bien de cette garnison que jamais depuis contre les Lydiens il ne fallut tirer un coup d'épée. Ces pauvres et misérables gens s'amusèrent à inventer toutes sortes de jeux, si bien que les Latins en ont tiré leur mot, et ce que nous appelons passe-temps, ils l'appellent ludi, comme s'ils voulaient dire Lydi. Tous les tyrans n'ont pas ainsi déclarés exprès qu'ils voulsissent efféminer leurs gens ; mais, pour vrai, ce que celui ordonna formellement et en effet, sous main ils l'ont pourchassé la plupart. À la vérité, c'est le naturel du mérite populaire, duquel le nombre est toujours plus grand dedans les villes, qu'il est soupçonneux à l'endroit de celui qui l'aime, et simple envers celui qui le trompe. Ne pensez pas qu'il y ait nul oiseau qui se prenne mieux à la pipée, ni poisson aucun qui, pour la friandise du ver, s'accroche plus tôt dans le haim que tous les peuples s'allèchent vitement à la servitude, par la moindre plume qu'on leur passe, comme l'on dit, devant la bouche ; et c'est chose merveilleuse qu'ils se laissent aller ainsi tôt, mais seulement qu'on les chatouille. Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes étranges, les médailles, les tableaux et autres telles drogueries, c'étaient aux peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté, les outils de la tyrannie. Ce moyen, cette pratique, ces alléchements avaient les anciens tyrans, pour endormir leurs sujets sous le joug. Ainsi les peuples, assotis, trouvent beaux ces passe-temps, amusés d'un vain plaisir, qui leur passait devant les yeux, s'accoutumaient à servir aussi niaisement, mais plus mal, que les petits enfants qui, pour voir les luisantes images des livres enluminés, apprennent à lire. Les Romains tyrans s'avisèrent encore d'un autre point : de festoyer souvent les dizaines publiques, abusant cette canaille comme il fallait, qui se laisse aller, plus qu'à toute autre chose, au plaisir de la bouche : le plus avisé et entendu d'entre eux n'eut pas quitté son esculée de soupe pour recouvrer la liberté de la république de Platon. Les tyrans faisaient largesse d'un quart de blé, d'un sestier de vin et d'un sesterce ; et lors c'était pitié d'ouïr crier : Vive le roi ! Les lourdauds ne s'avisaient pas qu'ils ne faisaient que recouvrer une partie du leur, et que cela même qu'ils recouvraient, le tyran ne leur eut pu donner, si devant il ne l'avait ôté à eux-mêmes. Tel eut amassé aujourd'hui le sesterce, et se fut gorgé au festin public, bénissant Tibère et Néron, et leur belle libéralité qui, le lendemain, étant contraint d'abandonner ses biens à leur avarice, ses enfants à la luxure, son sang même à la cruauté de ces magnifiques empereurs, ne disait mot, non plus qu'une pierre, ne remuait non plus qu'une souche (¹). Toujours le populaire a eu cela : il est, au plaisir qu'il ne peut honnêtement recevoir, tout ouvert et dissolu, et, au tort et à la douleur qu'il ne peut honnêtement souffrir, insensible. Je ne vois pas maintenant personne qui, oyant parler de Néron, ne tremble même au surnom de ce vilain monstre, de cette orde et sale peste du monde ; et toutefois, de celui-là, de ce boutefeu, de ce bourreau, de cette bête sauvage, on peut bien dire qu'après sa mort, aussi vilaine que sa vie, le noble peuple romain en reçut tel déplaisir, se souvenant de ses jeux et de ses festins, qu'il fut sur le point d'en porter le deuil ; ainsi l'a écrit Corneille Tacite, auteur bon et grave, et l'un des plus certains. Ce qu'on ne trouvera pas étrange, vu que ce peuple là même avait fait auparavant à la mort de Jules César, qui donna congé aux lois et à la liberté, auquel personnage il n'y eut, ce me semble, rien qui vaille, car son humanité même, que l'on prêche tant, fut plus dommageable que la cruauté du plus sauvage tyran qui fut oncques, pour ce qu'à la vérité ce fut cette sienne venimeuse douceur qui, envers le peuple romain, sucra la servitude ; mais, après sa mort, ce peuple-là, qui avait encore en la bouche ses banquets et en l'esprit la souvenance de ses prodigalités, pour lui faire ses honneurs et le mettre en cendre, amoncelait à l'envi les bancs de la place, et puis lui éleva une colonne, comme au Père du peuple (ainsi le portait le chapiteau), et lui fit plus d'honneur, tout mort qu'il était, qu'il n'en devait faire par droit à homme du monde, si ce n'était par aventure à ceux qui l'avaient tué. Ils n'oublièrent pas aussi cela, les empereurs romains, de prendre communément le titre de tribun du peuple, tant pour que ce que cet office était tenu pour saint et sacré qu'aussi il était établi pour la défense et protection du peuple, et sous la faveur de l'État. Par ce moyen, ils s'assuraient que le peuple se fierait plus d'eux, comme s'il devait en ouïr le nom, et non pas sentir les effets au contraire. Aujourd'hui ne font pas beaucoup mieux ceux qui ne font guère mal aucun, même de conséquence, qu'ils ne passent devant quelque joli propos du bien public et soulagement commun : car tu sais bien, ô Longa, le formulaire, duquel en quelques endroits ils pourraient user assez finement ; mais, à la plupart, certes, il n'y peut avoir de finesse là où il y a tant d'impudence. Les rois d'Assyrie, et encore après eux ceux de Méde, ne se présentaient en public que le plus tard qu'ils pouvaient, pour mettre en doute ce populas s'ils étaient en quelque chose plus qu'hommes, et laisser en cette rêverie les gens qui font volontiers les imaginatifs aux choses desquelles ils ne peuvent juger de vue. Ainsi tant de nations, qui furent assez longtemps sous cet empire assyrien, avec ce mystère s'accoutumaient à servir et servaient plus volontiers, pour ne savoir pas quel maître ils avaient, ni à grand'peine s'ils en avaient, et craignaient tous, à crédit, un que personne jamais n'avait vu. Les premiers rois d'Égypte ne se montraient guère, qu'ils ne portassent tantôt un chat, tantôt une branche, tantôt du feu sur la tête ; et, ce faisant, par l'étrangeté de la chose ils donnaient à leurs sujets quelque révérence et admiration, où, aux gens qui n'eussent été trop sots ou trop asservis, ils n'eussent apprêté, ce m'est avis, sinon passe-temps et risée. C'est pitié d'ouïr parler de combien de choses les tyrans du temps passé faisaient leur profit pour fonder leur tyrannie ; de combien de petits moyens ils se servaient, ayant de tout temps trouvé ce populas fait à leur poste, auquel il ne savait si mal tendre filet qu'ils n'y vinssent prendre lequel ils ont toujours trompé à si bon marché qu'ils ne l'assujettissaient jamais tant que lorsqu'ils s'en moquaient le plus.</p>
<p>Que dirai-je d'une autre belle bourde que les peuples anciens prindrent pour argent comptant ? Ils crurent fermement que le gros doigt de Pyrrhe, roi des Épirotes, faisait miracles et guérissait les malades de la rate ; ils enrichirent encore mieux le conte, que ce doigt, après qu'on eut brûlé tout le corps mort, s'était trouvé entre les cendres, s'étant sauvé, malgré le feu. Toutefois ainsi le peuple sot fait lui-même les mensonges, pour puis après les croire. Prou de gens l'ont ainsi écrit, mais de façon qu'il est bel à voir qu'ils ont amassé cela des bruits de ville et du vain parler du populas. Vespasien, revenant d'Assyrie et passant à Alexandrie pour aller à Rome, s'emparer de l'empire, fit merveilles : il addressait les boiteux, il rendait clairvoyants les aveugles, et tout plein d'autres belles choses auxquelles qui ne pouvait voir la faute qu'il y avait, il était à mon avis plus aveugle que ceux qu'il guérissait. Les tyrans même trouvaient bien étrange que les hommes pussent endurer un homme leur faisant mal ; ils voulaient fort se mettre la religion devant pour gardecorps, et, s'il était possible, emprunter quelque échantillon de la divinité pour le maintien de leur méchante vie. Donc Salmonée, si l'on croit à la sibylle de Virgile en son enfer, pour s'être ainsi moquée des gens et avoir voulu faire du Jupiter, en rend maintenant compte, et elle le vit en l'arrière-enfer,</p>
<p>Souffrant cruels tourments, pour vouloir imiter<br class='autobr' />
Les tonnerres du ciel, et feux de Jupiter,<br class='autobr' />
Dessus quatre coursiers, celui allait, branlant,<br class='autobr' />
Haut monté, dans son poing un grand flambeau brillant.<br class='autobr' />
Par les peuples grégeois et dans le plein marché,</p>
<p>Dans la ville d'Élide haut il avait marché<br class='autobr' />
Et faisant sa bravade ainsi entreprenait<br class='autobr' />
Sur l'honneur qui, sans plus, aux dieux appartenait.<br class='autobr' />
L'insensé, qui l'orage et foudre inimitable<br class='autobr' />
Contrefaisait, d'airain, et d'un cours effroyable<br class='autobr' />
De chevaux cornepieds, le Père tout puissant ;<br class='autobr' />
Lequel, bientôt après, ce grand mal punissant,<br class='autobr' />
Lança, non un flambeau, non pas une lumière<br class='autobr' />
D'une torche de cire, avecque sa fumière,<br class='autobr' />
Et de ce rude coup d'une horrible tempête,<br class='autobr' />
Il le porta à bas, les pieds par-dessus tête (¹).</p>
<p>Si celui qui ne faisait que le sot est à cette heure bien traité là-bas, je crois que ceux qui ont abusé de la religion, pour être méchants, s'y trouvent encore à meilleures enseignes.</p>
<p>Les nôtres semèrent en France je ne sais quoi de tel, des crapauds, des fleurs de lis, l'ampoule et l'oriflamme. Ce que de ma part, comment qu'il en soit, je ne veux pas mécroire, puisque nous ni nos ancêtres n'avons eu jusqu'ici aucune occasion de l'avoir mécru, ayant toujours eu des rois si bons en la paix et si vaillants en la guerre, qu'encore qu'ils naissent rois, il semble qu'ils ont été non pas faits comme les autres par la nature, mais choisis par le Dieu tout-puissant, avant que naître, pour le gouvernement et la conservation de ce royaume ; et encore, quand cela n'y serait pas, si ne voudrais-je pas pour cela entrer en lice pour débattre la vérité de nos histoires, ni les éplucher si privément, pour ne tollir ce bel ébat, où se pourra fort escrimer notre poésie française, maintenant non pas accoutrée, mais, comme il semble, faite toute à neuf par notre Ronsard, notre Baïf, notre du Bellay, qui en cela avancent bien tant notre langue, que j'ose espérer que bientôt les Grecs ni les Latins n'auront guère, pour ce regard, devant nous, sinon, possible, le droit d'aînesse. Et certes je ferais grand tort à notre rime, car j'use volontiers de ce mot, et il ne me déplaît point pour ce qu'encore que plusieurs l'eussent rendue mécanique, toutefois je vois assez de gens qui sont à même pour la rennoblir et lui rendre son premier honneur ; mais je lui ferais, dis-je, grand tort de lui ôter maintenant ces beaux contes du roi Clovis, auxquels déjà je vois, ce me semble, combien plaisamment, combien à son aise s'y égayera la veine de notre Ronsard, en sa Franciade (¹). J'entends la portée, je connais l'esprit aigu, je sais la grâce de l'homme : il fera ses besognes de l'oriflamb aussi bien que les Romains de leurs ancilles</p>
<p>et les boucliers du ciel en bas jettés,</p>
<p>ce dit Virgile ; il ménagera notre ampoule aussi bien que les Athéniens le panier d'Erichtone (²) ; il fera parler de nos armes aussi bien qu'eux de leur olive qu'ils maintiennent être encore en la tour de Minerve. Certes je serais outrageux de vouloir démentir nos livres et de courir ainsi sur les erres de nos poètes. Mais pour retourner d'où, je ne sais comment, j'avais détourné le fil de mon propos, il n'a jamais été que les tyrans, pour s'assurer, ne se soient efforcés d'accoutumer le peuple envers eux, non seulement à obéissance et servitude, mais encore à dévotion. Donc ce que j'ai dit jusques ici, qui apprend les gens à servir plus volontiers, ne sert guère aux tyrans que pour le menu et grossier peuple.</p>
<p>Mais maintenant je viens à un point, lequel est à mon avis le ressort et le secret de la domination, le soutien et fondement de la tyrannie. Qui pense que les hallebardes, les gardes et l'assiette du guet garde les tyrans, à mon jugement se trompe fort ; et s'en aident-ils, comme je crois, plus pour la formalité et épouvantail que pour fiance qu'ils y aient. Les archers gardent d'entrer au palais les mal habillés qui n'ont nul moyen, non pas les bien armés qui peuvent faire quelque entreprise (¹). Certes, des empereurs romains il est aisé à compter qu'il n'y en a pas eu tant qui aient échappé quelque danger par le secours de leurs gardes, comme de ceux qui ont été tués par leurs archers mêmes. Ce ne sont pas les bandes des gens à cheval, ce ne sont pas les compagnies des gens de pied, ce ne sont pas les armes qui défendent le tyran. On ne le croira pas du premier coup, mais certes il est vrai : ce sont toujours quatre ou cinq qui maintiennent le tyran, quatre ou cinq qui tiennent tout le pays en servage. Toujours il a été que cinq ou six ont eu l'oreille du tyran, et s'y sont approchés d'eux-mêmes, ou bien ont été appelés par lui, pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les maquereaux de ses voluptés, et communs aux biens de ses pilleries. Ces six adressent si bien leur chef, qu'il faut, pour la société, qu'il soit méchant, non pas seulement par ses méchancetés, mais encore des leurs. Ces six ont six cents qui profitent sous eux, et font de leurs six cents ce que les six font au tyran. Ces six cents en tiennent sous eux six mille, qu'ils ont élevé en état, auxquels ils font donner ou le gouvernement des provinces, ou le maniement des deniers, afin qu'ils tiennent la main à leur avarice et cruauté et qu'ils l'exécutent quand il sera temps, et fassent tant de maux d'ailleurs qu'ils ne puissent durer que sous leur ombre, ni s'exempter que par leur moyen des lois et de la peine. Grande est la suite qui vient après cela, et qui voudra s'amuser à dévider ce filet, il verra que, non pas les six mille, mais les cent mille, mais les millions, par cette corde, se tiennent au tyran, s'aident d'icelle comme, en Homère, Jupiter qui se vante, s'il tire la chaîne, d'emmener vers soi tous les dieux. De là venait la crue du Sénat sous Jules, l'établissement de nouveaux États, érection d'offices ; non pas certes à le bien prendre, réformation de la justice, mais nouveaux soutiens de la tyrannie. En somme que l'on en vient là, par les faveurs ou sous-faveurs, les gains ou regains qu'on a avec les tyrans, qu'il se trouve enfin quasi autant de gens auxquels la tyrannie semble être profitable, comme de ceux à qui la liberté serait agréable. Tout ainsi que les médecins disent qu'en notre corps, s'il y a quelque chose de gâté, dès lors qu'en autre endroit il s'y bouge rien, il se vient aussitôt rendre vers cette partie véreuse : pareillement, dès lors qu'un roi s'est déclaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne dis pas un tas de larroneaux et essorillés, qui ne peuvent guère en une république faire mal ni bien, mais ceux qui sont tâchés d'une ardente ambition et d'une notable avarice, s'amassent autour de lui et le soutiennent pour avoir part au butin, et être, sous le grand tyran, tyranneaux eux-mêmes. Ainsi font les grands voleurs et les fameux corsaires : les uns découvrent le pays, les autres chevalent les voyageurs ; les uns sont en embûche, les autres au guet ; les autres massacrent, les autres dépouillent, et encore qu'il y ait entre eux des prééminences, et que les uns ne soient que valets, les autres chefs de l'assemblée, si n'y en a-il à la fin pas un qui ne se sente sinon du principal butin, au moins de la recherche. On dit bien que les pirates siciliens ne s'assemblèrent pas seulement en si grand nombre, qu'il fallut envoyer contre eux Pompée le grand ; mais encore tirèrent à leur alliance plusieurs belles villes et grandes cités aux hâvres desquelles ils se mettaient en sûreté, revenant des courses, et pour récompense, leur baillaient quelque profit du recélement de leur pillage.</p>
<p>Ainsi le tyran asservit les sujets les uns par le moyen des autres, et est gardé par ceux desquels, s'ils valaient rien, il se devrait garder ; et, comme on dit, pour fendre du bois il fait des coins du bois même. Voilà ses archers, voilà ses gardes, voilà ses hallebardiers ; non pas qu'eux-mêmes ne souffrent quelquefois de lui, mais ces perdus et abandonnés de Dieu et des hommes sont contents d'endurer du mal pour en faire, non pas à celui qui leur en fait, mais à ceux qui en endurent comme eux, et qui n'en peuvent mais. Toutefois, voyant ces gens-là, qui nacquetent (¹) le tyran pour faire leurs besognes de sa tyrannie et de la servitude du peuple, il me prend souvent ébahissement de leur méchanceté, et quelquefois pitié de leur sottise : car, à dire vrai, qu'est-ce autre chose de s'approcher du tyran que se tirer plus arrière de sa liberté, et par manière de dire serrer à deux mains et embrasser la servitude ? Qu'ils mettent un petit à part leur ambition et qu'ils se déchargent un peu de leur avarice, et puis qu'ils se regardent eux-mêmes et qu'ils se reconnaissent, et ils verront clairement que les villageois, les paysans, lesquels tant qu'ils peuvent ils foulent aux pieds, et en font pis que de forçats ou esclaves, ils verront, dis-je, que ceux-là, ainsi malmenés, sont toutefois, au prix d'eux, fortunés et aucunement libres. Le laboureur et l'artisan, pour tant qu'ils soient asservis, en sont quittes en faisant ce qu'ils ont dit ; mais le tyran voit les autres qui sont près de lui, coquinant et mendiant sa faveur : il ne faut pas seulement qu'ils fassent ce qu'il dit, mais qu'ils pensent ce qu'il veut, et souvent, pour lui satisfaire, qu'ils préviennent encore ses pensées. Ce n'est pas tout à eux que de lui obéir, il faut encore lui complaire ; il faut qu'ils se rompent, qu'ils se tourmentent, qu'ils se tuent à travailler en ses affaires et puis qu'ils se plaisent de son plaisir, qu'ils laissent leur goût pour le sien, qu'ils forcent leur complexion, qu'ils dépouillent leur naturel ; il faut qu'ils se prennent garde à ses paroles, à sa voix, à ses signes et à ses yeux ; qu'ils n'aient ni œil, ni pied, ni main, que tout ne soit au guet pour épier ses volontés et pour découvrir ses pensées. Cela est-ce vivre heureusement ? cela s'appelle-il vivre ? est-il au monde rien moins supportable que cela, je ne dis pas à un homme de cœur, je ne dis pas à un bien né, mais seulement à un qui ait le sens commun, ou, sans plus, la face d'homme ? Quelle condition est plus misérable que de vivre ainsi, qu'on n'aie rien à soi, tenant d'autrui son aise, sa liberté, son corps et sa vie ?</p>
<p>Mais ils veulent servir pour avoir des biens : comme s'ils pouvaient rien gagner qui fût à eux, puisqu'ils ne peuvent pas dire de soi qu'ils soient à eux-mêmes ; et comme si aucun pouvait avoir rien de propre sous un tyran, ils veulent faire que les biens soient à eux, et ne se souviennent pas que ce sont eux qui lui donnent la force pour ôter tout à tous, et ne laisser rien qu'on puisse dire être à personne. Ils voient que rien ne rend les hommes sujets à sa cruauté que les biens ; qu'il n'y a aucun crime envers lui digne de mort que le dequoi ; qu'il n'aime que les richesses et ne défait que les riches, et ils se viennent présenter, comme devant le boucher, pour s'y offrir ainsi pleins et refaits et lui en faire envie. Ses favoris ne se doivent pas tant souvenir de ceux qui ont gagné autour des tyrans beaucoup de biens comme de ceux qui, ayant quelque temps amassé, puis après y ont perdu et les biens et les vies ; il ne leur doit pas tant venir en l'esprit combien d'autres y ont gagné de richesses, mais combien peu de ceux-là les ont gardées. Qu'on découvre toutes les anciennes histoires, qu'on regarde celles de notre souvenance, et on verra tout à plein combien est grand le nombre de ceux qui, ayant gagné par mauvais moyens l'oreille des princes, ayant ou employé leur mauvaistié ou abusé de leur simplesse, à la fin par ceux-là mêmes ont été anéantis et autant qu'ils y avaient trouvé de facilité pour les élever, autant y ont-ils connu puis après d'inconstance pour les abattre. Certainement en si grand nombre de gens qui se sont trouvés jamais près de tant de mauvais rois, il en a été peu, ou comme point, qui n'aient essayé quelquefois en eux-mêmes la cruauté du tyran qu'ils avaient devant attisée contre les autres : le plus souvent s'étant enrichis, sous l'ombre de sa faveur, des dépouilles d'autrui, ils l'ont à la fin eux-mêmes enrichi de leurs dépouilles.</p>
<p>Les gens de bien mêmes, si toutefois il s'en trouve quelqu'un aimé du tyran, tant soient-ils avant en sa grâce, tant reluise en eux la vertu et intégrité, qui voire aux plus méchants donne quelque révérence de soi quand on la voit de près, mais les gens de bien, dis-je, n'y sauraient durer, et faut qu'ils se sentent du mal commun, et qu'à leurs dépens ils éprouvent la tyrannie. Un Sénèque, un Burre, un Trasée, cette terne de gens de bien, desquels même les deux leur mâle fortune approcha du tyran et leur mit en main le maniement de ses affaires, tous deux estimés de lui, tous deux chéris, et encore l'un l'avait nourri et avait pour gages de son amitié la nourriture de son enfance ; mais ces trois-là sont suffisants témoins par leur cruelle mort, combien il y a peu d'assurance en la faveur d'un mauvais maître ; et, à la vérité, quelle amitié peut-on espérer de celui qui a bien le cœur si dur que d'haïr son royaume, qui ne fait que lui obéir, et lequel, pour ne se savoir pas encore aimer, s'appauvrit lui-même et détruit son empire ?</p>
<p>Or, si l'on veut dire que ceux-là pour avoir bien vécu sont tombés en ces inconvénients, qu'on regarde hardiment autour de celui-là même, et on verra que ceux qui vindrent en sa grâce et s'y maintindrent par mauvais moyens ne furent pas de plus longue durée. Qui a ouï parler d'amour si abandonnée, d'affection si opiniâtre ? qui a jamais lu d'homme si obstinément acharné envers femme que celui-là envers Popée ? Or, fut-elle après empoisonnée par lui-même. Agrippine, sa mère, avait tué son mari Claude, pour lui faire place à l'empire ; pour l'obliger, elle n'avait jamais fait difficulté de rien faire ni de souffrir : donc son fils même, son nourrisson, son empereur fait de sa main, après l'avoir souvent faillie, enfin lui ôta la vie ; il n'y eut lors personne qui ne dit qu'elle avait trop bien mérité cette punition, si ç'eut été par les mains de tout autre que de celui à qui elle l'avait baillée. Qui fut onc plus aisé à manier, plus simple, pour le dire mieux, plus vrai niais que Claude l'empereur ? Qui fut onc plus coiffé que femme que lui de Messaline ? Il la mit enfin entre les mains du bourreau. La simplesse demeure toujours aux tyrans, s'ils en ont, à ne savoir bien faire, mais je ne sais comment à la fin, pour user de cruauté, même envers ceux qui leur sont près, si peu qu'ils ont d'esprit, cela même s'éveille. Assez commun est le beau mot de cet autre qui, voyant la gorge de sa femme découverte, laquelle il aimait le plus, et sans laquelle il semblait qu'il n'eut su vivre, il la caressa de cette belle parole : « Ce beau col sera tantôt coupé, si je le commande. » Voilà pourquoi la plupart des tyrans anciens étaient communément tués par leurs plus favoris, qui, ayant connu la nature de la tyrannie, ne se pouvaient tant assurer de la volonté du tyran comme ils se défiaient de sa puissance. Ainsi fut tué Domitien par Étienne, Commode par une de ses amies mêmes, Antonin par Macrin, et de même quasi tous les autres (¹).</p>
<p>C'est cela que certainement le tyran n'est jamais aimé ni n'aime. L'amitié, c'est un nom sacré, c'est une chose sainte ; elle ne se met jamais qu'entre gens de bien, et ne se prend que par une mutuelle estime ; elle s'entretient non tant par bienfaits que par la bonne vie. Ce qui rend un ami assuré de l'autre, c'est la connaissance qu'il a de son intégrité : les répondants qu'il en a, c'est son bon naturel, la foi et la constance. Il n'y peut avoir d'amitié là où est la cruauté, là où est la déloyauté, là où est l'injustice ; et entre les méchants, quand ils s'assemblent, c'est un complot, non pas une compagnie ; ils ne s'entraiment pas, mais ils s'entrecraignent ; ils ne sont pas amis, mais ils sont complices.</p>
<p>Or, quand bien cela n'empêcherait point, encore serait-il malaisé de trouver en un tyran un amour assuré, parce qu'étant au-dessus de tous, et n'ayant point de compagnon, il est déjà au delà des bornes de l'amitié, qui a son vrai gibier en l'équalité, qui ne veut jamais clocher, ainsi est toujours égale. Voilà pourquoi il y a bien entre les voleurs (ce dit-on) quelque foi au partage du butin, pour ce qu'ils sont pairs et compagnons, et s'ils ne s'entraiment, au moins ils s'entrecraignent et ne veulent pas, en se désunissant, rendre leur force moindre ; mais du tyran, ceux qui sont ses favoris n'en peuvent avoir jamais aucune assurance, de tant qu'il a appris d'eux-mêmes qu'il peut tout, et qu'il n'y a droit ni devoir aucun qui l'oblige, faisant son état de compter sa volonté pour raison, et n'avoir compagnon aucun, mais d'être de tous maître. Donc n'est-ce pas grande pitié que, voyant tant d'exemples apparents, voyant le danger si présent, personne ne se veuille faire sage aux dépens d'autrui, et que, de tant de gens s'approchant si volontiers des tyrans, qu'il n'y pas un qui ait l'avisement et la hardiesse de leur dire ce que dit, comme porte le conte, le renard au lion qui faisait le malade : « Je t'irais voir en ta tanière ; mais je vois bien assez de traces de bêtes qui vont en avant vers toi, mais qui reviennent en arrière je n'en vois pas une. »</p>
<p>Ces misérables voient reluire les trésors du tyran et regardent tout ébahis les rayons de sa braveté ; et, alléchés de cette clarté, ils s'approchent, et ne voient pas qu'ils se mettent dans la flamme qui ne peut faillir de les consommer : ainsi le satyre indiscret (comme disent les fables anciennes), voyant éclairer le feu trouvé par Prométhée, le trouva si beau qu'il l'alla baiser et se brûla ; ainsi le papillon qui, espérant jouir de quelque plaisir, se met dans le feu, pour ce qu'il reluit, il éprouve l'autre vertu, celle qui brûle, comme dit le poète toscan(¹). Mais encore, mettons que ces mignons échappent les mains de celui qu'ils servent, ils ne se sauvent jamais du roi qui vient après : s'il est bon, il faut rendre compte et reconnaître au moins lors la raison ; s'il est mauvais et pareil à leur maître, il ne sera pas qu'il n'ait aussi bien ses favoris, lesquels aucunement ne sont pas contents d'avoir à leur tour la place des autres, s'ils n'ont encore le plus souvent et les biens et les vies. Se peut-il donc faire qu'il se trouve aucun qui, en si grand péril et avec si peu d'assurance, veuille prendre cette malheureuse place, de servir en si grande peine un si dangereux maître ? Quelle peine, quel martyre est-ce, vrai Dieu ? Être nuit et jour après pour songer de plaire à un, et néanmoins se craindre de lui plus que d'homme du monde ; avoir toujours l'œil au guet, l'oreille aux écoutes, pour épier d'où viendra le coup, pour découvrir les embûches, pour sentir la ruine de ses compagnons, pour aviser qui le trahit, rire à chacun et néanmoins se craindre de tous, n'avoir aucun ni ennemi ouvert ni ami assuré ; ayant toujours le visage riant et le cœur transi, ne pouvoir être joyeux, et n'oser être triste !</p>
<p>Mais c'est plaisir de considérer qu'est-ce qui leur revient de ce grand tourment, et le bien qu'ils peuvent attendre de leur peine de leur misérable vie. Volontiers le peuple, du mal qu'il souffre, n'en accuse point le tyran, mais ceux qui le gouvernent : ceux-là, les peuples, les nations, tout le monde à l'envi, jusqu'aux paysans, jusqu'aux laboureurs, ils savent leur nom, ils déchiffrent leurs vices, ils amassent sur eux mille outrages, mille vilenies, mille maudissons ; toutes leurs oraisons, tous leurs vœux sont contre ceux-là ; tous les malheurs, toutes les pestes, toutes leurs famines, ils les leur reprochent ; et si quelquefois ils leur font par apparence quelque honneur lors même qu'ils les maugréent en leur cœur, et les ont en horreur plus étrange que les bêtes sauvages. Voilà la gloire, voilà l'honneur qu'ils reçoivent de leur service envers les gens, desquels, quand chacun aurait une pièce de leur corps, ils ne seraient pas encore, ce leur semble, assez satisfaits ni à-demi saoûlés de leur peine ; mais certes, encore après qu'ils sont morts, ceux qui viennent après ne sont jamais si paresseux que le nom de ces mange-peuples ne soit noirci de l'encre de mille plumes, et leur réputation déchirée dans mille livres, et les os mêmes, par manière de dire, traînés par la postérité, les punissant, encore après leur mort, de leur méchante vie(¹).</p>
<p>Apprenons donc quelquefois, apprenons à bien faire ; levons les yeux vers le ciel, ou pour notre honneur, ou pour l'amour même de la vertu, ou certes, à parler à bon escient, pour l'amour et honneur de Dieu tout-puissant, qui est assuré témoin de nos faits et juste juge de nos fautes. De ma part, je pense bien, et ne suis pas trompé, puisqu'il n'est rien si contraire à Dieu, tout libéral et débonnaire, que la tyrannie, qu'il réserve là-bas à part pour les tyrans et leurs complices quelque peine particulière(¹).</p>
<p>NOTES</p>
<p>Page 49. — (¹) C'est le titre que La Boétie lui-même avait donné. Ce témoignage est confirmé dans les Essais : « C'est un discours auquel il donne nom : De la servitude volontaire ; mais ceux qui l'ont ignoré l'ont bien proprement depuis rebaptisé : Le Contr'un. » (Essais, t. I, ch. 28.)</p>
<p>Page 49. — (²) À ce propos, Feugère a rappelé des passages d'Hérodote, de Polybe et de Plutarque. On y peut joindre d'autres noms, Xénophon et Tacite notamment. (L. Delornelle, L'inspiration antique dans le « Discours de la Servitude volontaire », Revue d'histoire littéraire de la France, t. XVII (17e année), p. 34-72.</p>
<p>Page 51. — (¹) C'est ici que commence le long fragment de La Boétie qui a été publié, pour la première fois, dans le second dialogue du Réveille-matin des François en 1574 et qui donne le premier texte connu de La Servitude volontaire, accommodée aux besoins du moment.</p>
<p>Page 53. — (¹) On a mis plusieurs noms sous le personnage du tyran, et on a voulu y voir un portrait. Il est vraisemblable d'y reconnaître une figure symbolique, qui rassemble et qui groupe les éléments historiques d'un personnage à la fois précis et indéterminé. « Ainsi, dit M. Delornelle (loco citato), tous les traits de cette figure anonyme se retrouvent dans l'image que l'histoire nous a laissée de Néron. Plusieurs mêmes ne s'appliquent à personne mieux qu'à l'empereur romain. C'est de lui, nous pouvons maintenant l'affirmer, que La Boétie s'est souvenu dans cette page pour incarner le type du tyran. »</p>
<p>Page 54. — (¹) Guerdon, récompense : entreténement, nous dirions maintenant entretien, loyer : récompense.</p>
<p>Page 54. — (²) Se rebouche, s'émousse.</p>
<p>Page 55. — (¹) Mâtine, maltraite. Montaigne parle « de se laisser mâtiner contre l'honneur de son rang ». (Essais, III, 3.)</p>
<p>Page 57. — (¹) Est à dire, leur manque, lui fait défaut. Il est aisé de dire comment La Boétie en est venu à l'idée que la liberté fait partie des droits naturels, imprescriptibles de l'humanité : c'est par Cicéron qu'il connaît sa doctrine, et par ses traités philosophiques.</p>
<p>Page 64. — (¹) Ces vers ne se trouvent pas dans les vers déjà connus de La Boétie et ceci confirmerait ce que l'auteur vient d'en dire.</p>
<p>Page 64. — (²) Guillaume de Lur de Longa, conseiller-lay au Parlement de Bordeaux depuis 1528. C'était un fervent ami des lettres. Il fut reçu le 24 mars 1524, se démit de ses fonctions le 20 janvier 1553, en faveur de La Boétie lui-même, et garda ses entrées au Parlement, malgré la cession de son office, sans toutefois y « avoir opinion ». Il mourut en 1557.</p>
<p>Page 65. — (¹) On pourrait croire que cette énumération du tyran provient de la Politique d'Aristote. Il n'en est rien et ce passage résume d'autres faits historiques connus alors de La Boétie.</p>
<p>Page 70. — (¹) C'est sans doute ce passage qui a donné lieu à Montaigne de croire que La Boétie « eût mieux aimé être né à Venise qu'à Sarlat ». (Essais, l. I, ch. 27.)</p>
<p>Page 74. — (¹) Se gorgiasent sous la barde, c'est-à-dire se pavanent sous l'armure.</p>
<p>Page 78. — (¹) Ce n'est pas dans le traité Des Maladies, mentionné par La Boétie, mais bien dans celui Des airs, des eaux et des lieux, que La Boétie aurait dû alléguer Hippocrate.</p>
<p>Page 83. — (¹) Autour de cette idée principale : que le peuple est lâche et crédule, viennent s'énumérer et se grouper un assez grand nombre d'exemples historiques d'origine diverse : allusion à l'opuscule de Hiéron sur le tyran ; comment on abêtit les Lygiens, et comment les rois d'Assyrie et d'Égypte abusent le peuple. À noter cependant une allusion aux événements contemporains, qui prouve le loyalisme de l'auteur, par le souci de ménager le sang et les forces des Français.</p>
<p>Page 87. — (¹) On ne reconnaîtrait guère, sous cette traduction peu poétique, les beaux vers de Virgile, Énéide, ch. vi, v. 385 et suiv.</p>
<p>Page 88. — (¹) Les quatre premiers chants de La Franciade, — les seuls qui parurent, — furent publiés seulement en 1572, quelques jours après la Saint-Barthélémy. Mais Ronsard avait conçu le projet de ce poème épique plus de vingt ans auparavant. Il en avait longuement entretenu ses amis et ses protecteurs. Le prologue de La Franciade fut lu devant Henri II par Lancelot de Carie, le jour des Rois de 1550 ou 1551, si l'on en croit Olivier de Magny, qui assistait lui-même à cette audition.</p>
<p>Page 88. — (²) La Boétie fait allusion ici aux Panathénées, fêtes religieuses instituées, dit-on, par Erichlorius, roi d'Athènes (1573-1556 avant Jésus-Christ). On sait que, pendant ces fêtes, avaient lieu des processions de canéphores, c'est-à-dire de jeunes filles, portant sur leur tête des corbeilles enguirlandées.</p>
<p>Page 89. — (¹) Serait-ce ce passage qui pourrait expliquer le Discours de la servitude volontaire ? « Vous aviez le livre de la Servitude volontaire fait par La Boétie, conseiller au parlement de Bordeaux, irrité de ce que, voulant voir la salle de bal, un archer de la garde, qui le sentit à l'écolier, lui laissa tomber sa hallebarde sur le pied ; de quoi cestui-ci, criant justice par le Louvre, n'eut que risée des grands qui l'entendirent. » (Agrippa d'Aubigné, Histoire universelle, édition de Ruble, 1890, t. IV (1573-1575, p. 189.) En ce cas, cet incident, que d'Aubigné place sous la date de 1573, aurait été antérieur à la date véritable qu'il aurait dû avoir.</p>
<p>Page 92. — (¹) Ils nacquetent, ils servent. Le nacquet était, proprement, le valet qui servait les joueurs, au jeu de paume.</p>
<p>Page 98. — (¹) La Boétie interprète ici les souvenirs antiques dont son esprit était plein et qui se transforment sous sa plume.</p>
<p>Page 100. — (¹) Le poète toscan, Pétrarque, sonnet 17.</p>
<p>Page 101. — (¹) On ne saurait mettre en doute la parfaite authenticité du texte même de La Boétie, d'abord parce que nous en avons deux copies complètes et contemporaines, et aussi parce que nous en possédons une analyse, par Jean-Jacques de Mesme, complète également et qui suit pas à pas le texte de La Boétie.</p>
<p>Page 102. — (¹) On a déjà fait remarquer que cette conclusion s'adapte mal à l'ensemble du Discours. « Notre étonnement sera moindre, dit M. Delornelle (loco citato), si, à côté de la Servitude volontaire, nous ouvrons, à la dernière page aussi, de l'Économique de Xénophon, que La Boétie avait traduit aussi. On remarque aisément que La Boétie dépasse la portée de cet ouvrage d'économie rurale. « L'exemple de Xénophon lui aura fermé les yeux sur ce que cette conclusion avait de brusque et d'inattendu. »</p>
<p>« Discours de la servitude volontaire » ou « Le contre un » :</p>
<p><a href="https://fr.wikisource.org/wiki/Discours_de_la_servitude_volontaire/%C3%89dition_1922/Discours" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://fr.wikisource.org/wiki/Discours_de_la_servitude_volontaire/%C3%89dition_1922/Discours</a></p>
<p>Autre édition :</p>
<p><a href="https://www.google.fr/books/edition/Discours_de_la_servitude_volontaire/i9ab4fXDPVYC?hl=fr&gbpv=1&dq=inauthor:%22Estienne+de+La+Bo%C3%A9tie%22&printsec=frontcover" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.google.fr/books/edition/Discours_de_la_servitude_volontaire/i9ab4fXDPVYC?hl=fr&gbpv=1&dq=inauthor:%22Estienne+de+La+Bo%C3%A9tie%22&printsec=frontcover</a></p>
<p><a href="https://fr.wikisource.org/wiki/Discours_de_la_servitude_volontaire/%C3%89dition_1922/M%C3%A9moire_touchant_l%E2%80%99%C3%89dit_de_janvier_1562" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://fr.wikisource.org/wiki/Discours_de_la_servitude_volontaire/%C3%89dition_1922/M%C3%A9moire_touchant_l%E2%80%99%C3%89dit_de_janvier_1562</a></p>
<p>Mémoires de l'état de la France sous Charles IX :</p>
<p><a href="https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8626320r/f7.item.r=m%C3%A9moires%20de%20l" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8626320r/f7.item.r=m%C3%A9moires%20de%20l</a>'estat%20de%20la%20france%20sous%20charles</p>
<p>Œuvres complètes :</p>
<p><a href="https://www.google.fr/books/edition/%C5%92uvres_compl%C3%A8tes_d_Estienne_de_La_Bo%C3%A9/q8bjaTmg78oC?hl=fr&gbpv=1&dq=inauthor:%22Estienne+de+La+Bo%C3%A9tie%22&printsec=frontcover" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.google.fr/books/edition/%C5%92uvres_compl%C3%A8tes_d_Estienne_de_La_Bo%C3%A9/q8bjaTmg78oC?hl=fr&gbpv=1&dq=inauthor:%22Estienne+de+La+Bo%C3%A9tie%22&printsec=frontcover</a></p>
<p>Montaigne et La Boétie :</p>
<p><a href="https://www.google.fr/books/edition/Essais_de_Montaigne/OSkaAAAAYAAJ?hl=fr&gbpv=1&dq=inauthor:%22Estienne+de+La+Bo%C3%A9tie%22&printsec=frontcover" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://www.google.fr/books/edition/Essais_de_Montaigne/OSkaAAAAYAAJ?hl=fr&gbpv=1&dq=inauthor:%22Estienne+de+La+Bo%C3%A9tie%22&printsec=frontcover</a></p>
<p>Lire encore :</p>
<p><a href="https://gallica.bnf.fr/services/engine/search/sru?operation=searchRetrieve&version=1.2&query=%28%28dc.creator%20all%20%22La%20Bo%C3%A9tie%2C%20%C3%89tienne%20de%22%20or%20dc.contributor%20all%20%22La%20Bo%C3%A9tie%2C%20%C3%89tienne%20de%22%29%29&keywords=La%20Bo%C3%A9tie,%20%C3%89tienne%20de&suggest=2" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://gallica.bnf.fr/services/engine/search/sru?operation=searchRetrieve&version=1.2&query=%28%28dc.creator%20all%20%22La%20Bo%C3%A9tie%2C%20%C3%89tienne%20de%22%20or%20dc.contributor%20all%20%22La%20Bo%C3%A9tie%2C%20%C3%89tienne%20de%22%29%29&keywords=La%20Bo%C3%A9tie,%20%C3%89tienne%20de&suggest=2</a></p>
<p>Vie de La Boétie :</p>
<p><a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89tienne_de_La_Bo%C3%A9tie" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89tienne_de_La_Bo%C3%A9tie</a></p>
<p><a href="https://fr.wikisource.org/wiki/%C5%92uvres_compl%C3%A8tes_d%E2%80%99Estienne_de_La_Bo%C3%A9tie/Introduction" class="spip_url spip_out auto" rel="nofollow external">https://fr.wikisource.org/wiki/%C5%92uvres_compl%C3%A8tes_d%E2%80%99Estienne_de_La_Bo%C3%A9tie/Introduction</a></p></div>
Lutte Ouvrière est bien est dans l'union sacrée, malgré les proclamations de N. Arthaud : preuve par R. Luxemburg (1915) et les révoltés de la Mer Noire (1918)
http://matierevolution.org/spip.php?article7805
http://matierevolution.org/spip.php?article78052022-03-09T23:05:00Ztext/htmlfrAlex1917-1919Rosa Luxemburg
<p>Face à la guerre en Ukraine, dans son hebdomadaire Lutte Ouvrière, l'organisation de N. Arthaud a publié un article sous le titre Face à la guerre : L'union derrière Macron, c'est non ! <br class='autobr' />
Cette déclaration apparait comme une prise de position internationaliste communiste, dans la tradition de R. Luxemburg, Lénine et Trotsky qui firent partie de la minorité des socialistes qui en 1914 refusèrent de soutenir la politique de leur gouvernement acteur de la boucherie impérialiste. <br class='autobr' />
Mais il ne (…)</p>
-
<a href="http://matierevolution.org/spip.php?rubrique78" rel="directory">1-3 Le réformisme d'aujourd'hui, du syndicalisme à l'altermondialisme et au démocratisme</a>
/
<a href="http://matierevolution.org/spip.php?mot39" rel="tag">1917-1919</a>,
<a href="http://matierevolution.org/spip.php?mot89" rel="tag">Rosa Luxemburg</a>
<div class='rss_texte'><p>Face à la guerre en Ukraine, dans son hebdomadaire Lutte Ouvrière, l'organisation de N. Arthaud a publié un article sous le titre <a href="https://journal.lutte-ouvriere.org/2022/03/02/face-la-guerre-lunion-derriere-macron-cest-non_223593.html" class="spip_out" rel="external">Face à la guerre : L'union derrière Macron, c'est non !</a></p>
<p>Cette déclaration apparait comme une prise de position internationaliste communiste, dans la tradition de R. Luxemburg, Lénine et Trotsky qui firent partie de la minorité des socialistes qui en 1914 refusèrent de soutenir la politique de leur gouvernement acteur de la boucherie impérialiste.</p>
<p>Mais il ne suffit pas d'une déclaration, les travailleurs conscients attendent des actes. Or ne pas être dans l'union sacrée, cela n'implique pas seulement se proclamer contre, mais proposer une politique de lutte de classe face à la guerre. Or LO, par imitation de la CGT, ne le fait absolument pas,</p>
<h2 class="spip">L'Union sacrée expliquée par R. Luxemburg
</h2>
<p>Dans sa célèbre Brochure de Junius (1915), R. Luxembourg explique bien qu'être dans l'union sacrée est équivalent, en particulier pour les syndicats, à interrompre "momentanément" la lutte des classes :</p>
<blockquote class="spip">
<p>L'autre aspect de l'attitude de la social-démocratie était l'acceptation officielle de l'Union sacrée, c'est-à-dire la suspension de la lutte de classes pour la durée de la guerre. (...)</p>
<p>Les chefs syndicaux firent aussitôt cesser toutes les luttes de salaires et ils communiquèrent officiellement leur position aux entrepreneurs en invoquant les devoirs de l'Union sacrée. La lutte contre l'exploitation capitaliste fut spontanément interrompue pour toute la durée de la guerre. Ces mêmes chefs syndicaux prirent l'initiative de fournir aux agriculteurs de la main-d'oeuvre des villes, de manière que la rentrée des récoltes ne soit pas interrompue.</p>
<h2 class="spip">Lutte Ouvrière : de la critique révolutionnaire de la CGT « hier », à l'apologie de la CGT « aujourd'hui » </h2>
<p>Le texte de LO en 2010 : <a href="https://www.lutte-ouvriere.org/documents/archives/cercle-leon-trotsky/article/les-syndicats-hier-et-aujourd-hui-12899" class="spip_out" rel="external">Les syndicats hier et aujourd'hui</a>, illustre bien le titre de ce paragrpahe.</p>
<p>Lutte Ouvrière est en parole en accord avec la dénonciation de la participation de la CGT « hier » à l'Union sacrée, comme R. Luxemburg l'a fait pour les syndicats allemands :</p>
<blockquote class="spip">
<p>L'explosion de la première guerre mondiale révéla au grand jour ces évolutions souterraines qui taraudaient le mouvement ouvrier. Dans tous les pays, à l'exception d'une poignée de minoritaires, les syndicats s'alignèrent derrière leur bourgeoisie. Les dirigeants syndicaux laissèrent les travailleurs partir pour s'entretuer, contribuèrent à l'effort de guerre et encouragèrent le patriotisme. Devenus du jour au lendemain ministres ou commissaires à la nation comme Jouhaux, le nouveau secrétaire de la CGT, ils jouèrent au sein de l'industrie, militarisée et largement planifiée par les gouvernements, le rôle des officiers sur les champs de bataille.</p>
<p>(...)</p>
<p>Entre 1944 et 1947, le PCF mit tout [son] crédit au service de la bourgeoisie en participant pour la première fois au gouvernement sous la tutelle de De Gaulle. Dans cette période où des millions de travailleurs attendaient que leur sort change après les années de privations, il leur fit accepter le maintien des tickets de rationnement, les salaires de misère et les conditions de travail exécrables.</p>
<p>(...)</p>
<p>Le rôle des syndicats fut d'aider au redémarrage de la production. C'est pour faciliter ce rôle d'encadrement des travailleurs par les syndicalistes que furent créés les Comités d'entreprises qui n'eurent jamais de réel droit de regard ni sur les comptes ni sur la marche des usines.</p>
<p>C'est pour fournir au patronat une main-d'œuvre en bonne santé, tout en mutualisant les coûts et en maintenant des salaires faibles, que fut créée la Sécurité sociale.</p>
<p>Toutes ces dispositions furent prises avant même la fin de la guerre, au sein du Conseil National de la Résistance, le CNR, auquel la CGT participait. Ces structures de collaboration, organismes de Sécurité sociale, Conseil Economique et Social, Comités d'entreprises, etc., absorbèrent des milliers de militants. Roger Linet, responsable de la CGT-métallurgie, confiait dans ses mémoires que la CGT eut du mal à trouver assez de militants expérimentés pour occuper tous les postes à pourvoir.</p>
</blockquote>
<p>C'était « hier ». Quant à « aujourd'hui », pour s'intégrer à la CGT, LO montre patte blanche, faisant croire que tout ce qui a été décrit plus est "de fait" dépassé, et que que la CGT est le paradis de l'auto-organisation des travailleurs :</p>
<blockquote class="spip">
<p>C'est pourquoi, même si, selon les circonstances et au fil des tribulations infligées par les bureaucrates, les révolutionnaires sont amenés à militer dans tous les syndicats, c'est dans les rangs de la CGT que leur travail pour « renforcer et accroître l'esprit de lutte » des syndicats est le plus important.</p>
<p>Militer dans un syndicat c'est apprendre aux travailleurs, aux syndiqués, à diriger eux-mêmes leurs propres luttes tout en luttant au jour le jour contre l'exploitation.</p>
</blockquote>
<p>Or les confédérations syndicales (mettons à part quelques syndicats isolés) en France ne sont-ils pas depuis 1914 dans une suspension permanente de la lutte des classes ? Si ! la CGT est dans l'Union sacrée relativement à toutes les guerres que mène l'impérialisme français.</p>
<p>Lutte ouvrière, à travers ses militants de la CGT n'écrit aucun tract dénonçant la complicité de la CGT avec les crimes de l'impérialisme français. Lutte ouvrière est donc dans l'Union sacrée par sa pratique dans la CGT, et l'absence de la moindre proposition d'action concrète concernant les guerres.</p>
<p>L'article de LO : « Face à la guerre : l'union derrière Macron, c'est non ! » mentionne, à juste titre, parmi les organisations qui sont dans l'Union sacrée derrière Macron : La droite, le PS, les écologistes et les macronistes, Jean-Luc Mélenchon et L'extrême droite (paragraphe 2). La CGT n'est pas citée !</p>
<p>LO sous-entend donc que la CGT n'est pas dans l'Union sacrée. En dénonçant l'Union sacrée, LO s'engage donc, si on lit entre les lignes, derrière la CGT. Ces textes sont des communiqués destinés à la CGT : rassurez vous, on ne vous contestera pas sur la question de la guerre en Ukraine.</p>
<h2 class="spip">André Marty : un CGTiste révolutionnaire en 1918</h2>
<p>Comment des syndicalistes peuvent-ils mener une politique révolutionnaire dans les syndicats face à une guerre ? C'est la question que se posait A. Marty, futur militant du Parti communiste, en 1918, dans un livre d'actualité : Les Révoltés de la mer Noire.</p>
<p>Dans un communiqué de N. Arthaud, LO aurait pu, pour rendre plus concret son refus de l'Union sacrée : « nous sommes les héritiers des syndicalistes révolutionnaires, socialistes et anarchistes qui se mutinèrent contre leurs officiers et Clémenceau, en 1919, pour apporter activement leur solidarité à la révolution ouvrière et paysanne en Ukraine et Russie. Comme le dit l'internationale : "s'ils veulent faire de nous des héros, nos balles seront pour nos propres généraux". Les seuls qui aidèrent l'Ukraine à conquérir son indépendance, du côté français furent les ouvriers-soldats révolutionnaires, contre la clique des officiers français au service de l'impérialisme français, dont l but était de restaurer la colonie franco-russe qu'était l'Ukraine en 1914. »</p>
<p>La mémoire des révoltés de la Mer Noire est enterrée, par la conspiration (disons complot pour être plus moderne), pendant l'actuelle campagne électorale par le PC, LO et le NPA.</p>
<p>Donnons donc la parole à l'un d'entre eux, qui décrit son sentiment à la fin de la guerre, commençant par rappeler que la seule façon d'être contre l'union sacrée, c'est de transformer la guerre impérialiste en révolution, indiquer que dès à présent, mettre fin à la guerre, c'est se poser, comme à l'époque, la question du renversement des régimes d'Ukraine, de Russie, de France, des USA :</p>
<div class='spip_document_15868 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'>
<figure class="spip_doc_inner"> <a href='http://matierevolution.org/IMG/jpg/La_revolte_de_la_mer__---_Marty_Andre_bpt6k3325527s.jpg' class="spip_doc_lien mediabox" type="image/jpeg"> <img src='http://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH735/La_revolte_de_la_mer__---_Marty_Andre_bpt6k3325527s-5b11f.jpg?1792903750' width='500' height='735' alt='' /></a>
</figure>
</div><blockquote class="spip">
<p>Je ne voyais qu'une seule force révolutionnaire avant la guerre : la<br class='autobr' />
C.G.T. Aussi, l'attitude des ses dirigeants après le 2 août 1914 m'avait - comme tant d'autres - complètement désemparé. Je n'avais, en effet,<br class='autobr' />
jamais eu confiance dans les socialistes. Mon père, ancien combattant de<br class='autobr' />
la Commune de 1871 à Narbonne, condamné à mort par contumace<br class='autobr' />
pour avoir fraternisé avec les travailleurs avec tout son bataillon, avait rapporté<br class='autobr' />
de ses dix ans de séjour à Barcelone et à Buenos-Aires la haine des<br class='autobr' />
phraseurs. Il disait des socialistes : « Ils ne parlent de révolution que pour<br class='autobr' />
tromper les ouvriers. Ce ne sont que des politiciens qui courent après l'assiette<br class='autobr' />
au beurre des mandats électoraux. Ils ne veulent pas de la révolution<br class='autobr' />
et n'ont aucune intention d'essayer seulement de la réaliser. » Leur attitude<br class='autobr' />
durant la guerre ne m'avait donc pas étonné. Leur silence au printemps<br class='autobr' />
de 1917 au moment des grèves et des mutineries de Champagne m'avait<br class='autobr' />
confirmé dans la croyance qu'il n'y avait rien à faire avec eux : je confondais<br class='autobr' />
les dirigeants et ceux qui les avaient suivis.</p>
<p>Un moment, nous avions espéré dans l'Union des syndicats de la<br class='autobr' />
Seine. Au début de l'année 1918, avec deux quartiers-maîtres mécaniciens<br class='autobr' />
des sous-marins, nous avions envoyé un permissionnaire parisien trouver<br class='autobr' />
Merrheim pour lui demander son aide dans la lutte contre la guerre : il<br class='autobr' />
l'avait expulsé, déjà passé à la trahison, lui aussi.</p>
<p>Ç'eût été le désespoir si la presse bourgeoise, la seule qui nous arrivait,<br class='autobr' />
n'eût été pleine d'informations sur la Révolution russe. Les « horreurs » et<br class='autobr' />
les « violences » bolcheviks produisaient dans nos flottilles - surtout sur<br class='autobr' />
les sous-marins — l'effet exactement inverse de celui qu'escomptait la presse<br class='autobr' />
bourgeoise. Pour ma part, je les lisais avec passion. En dévorant toutes<br class='autobr' />
les nouvelles, falsifiées cependant, sur la Révolution russe, je me sentais<br class='autobr' />
bouillonner d'enthousiasme pour elle.</p>
<p>Les dénonciations violentes de ses partisans en France (en réalité soit-disant<br class='autobr' />
partisans) m'amenèrent également à différencier les chefs socialistes<br class='autobr' />
entre eux et c'est ainsi que Brizon, Alexandre Blanc, Raffin-Dugens, c'està-<br class='autobr' />
dire les kienthaliens, gagnèrent peu à peu ma sympathie et celle de mes<br class='autobr' />
camarades.</p>
<p>« En finir, en finir, avec ce régime. » Voilà quelle était sans cesse la pensée<br class='autobr' />
essentielle de tout un groupe à bord.</p>
</blockquote></div>