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Staline théoricien ? - Matière et Révolution
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Staline théoricien ?

lundi 25 février 2019, par Robert Paris

Staline et son bourreau en chef

« Staline représente un phénomène absolument exceptionnel. Il n’est ni penseur ni écrivain, ni orateur. (...) Il prit possession du pouvoir, non grâce à des qualités personnelles, mais en se servant d’une machine impersonnelle. Et ce n’était pas lui qui avait créé la machine, mais la machine qui l’avait créé ; avec sa puissance et son autorité, elle était le produit de la lutte, longue et héroïque, du Parti bolchevik (...). Lénine l’avait créée en une association constante avec les masses (...). Staline se borna à s’en emparer. »

Staline, théoricien ?

Certes, il a fallu de grands révolutionnaires prolétariens dont notamment Lénine et Trotsky, dirigeants politiques de grande envergure ce qui suppose nécessairement d’être aussi de grands théoriciens, pour battre l’ensemble des puissances impérialistes liguées à la bourgeoisie russe et à son armée.

Cela a permis à la révolution prolétarienne de se développer en Europe mais cela ne lui a pas suffi pour vaincre, le prolétariat européen, après l’assassinat de Liebknecht et Rosa Luxemburg ainsi que de quantités d’autres militants révolutionnaires d’Allemagne, ne disposant plus de dirigeants d’envergure, a mené des révolutions dans toute l’Europe mais sans succès.

L’isolement n’a pas permis à la révolution russe de continuer sa progression, le socialisme dans un seul pays de Staline n’étant qu’une lubie, qu’un prétexte, qu’une justification pseudo-théorique pour une politique réactionnaire, contre-révolutionnaire, anti-socialiste, violemment hostile au prolétariat.

Le stalinisme est tout sauf théorique. Il ne développe aucune théorie particulière. Il en change sans cesse. Il se contente de manœuvrer, de compter sur des forces hostiles à la révolution prolétarienne, de s’adapter aux forces impérialistes voisine, de tenter de leur servir de contre-poids au mouvement communiste mondial, en le cassant, en le démolissant politiquement, en le discréditant.

Pour les tâches policières comme politiques que s’est donné le stalinisme pour pérenniser la dictature de la bureaucratie, il n’est pas besoin d’une profonde théorie. La philosophie du flic lui suffit.

Le fait que le stalinisme ait la particularité, par rapport au flic classique, de se cacher derrière les œuvres de Lénine ou de Marx, de se cacher derrière la dictature du prolétariat et même derrière les soviets (bureaucratisés), ne fait pas du stalinisme une théorie.

Bien entendu, le stalinisme a eu quelques « inventions » qui lui sont propres : « le socialisme à pas de tortue », « le socialisme dans un seul pays », « la socialisation du koulak »suivi de l’extermination du koulak, les procès de Moscou, la fabrication policière des « crimes trotskistes », l’assassinat de toute la génération de révolutionnaires d’Octobre 1917, le goulag, l’alliance avec Hitler, etc. Mais toute cette « œuvre stalinienne » repose sur des fausses théories et sur des mensonges énormes.

Du vivant de Lénine, personne ne se serait permis de prétendre que Staline allait faire une œuvre théorique quelconque car cela aurait déclenché un vaste éclat de rire, un peu comme si on lui avait demandé de parler du mouvement communiste international, dont il ne connaissait pas le premier mot. C’était au point que personne n’avait songé à l’inviter aux quatre premières conférences internationales de l’Internationale communiste à Moscou, dirigées par Lénine, Trotsky, Radek, Zinoviev et bien d’autres. Staline était le seul dirigeant à n’y avoir jamais pointé son nez sans que cela étonne personne !!!

Comme il était le seul à n’avoir jamais commis un seul article sur des question théoriques ou celles du mouvement communiste international, avant qu’il soit parvenu à éliminer physiquement Lénine et politiquement Trotsky…

Mais, direz-vous, pour éliminer une tête politique comme Trotsky, il fallait quand même que Staline soit d’un grand calibre politique et sans doute théorique ?!!!

Eh bien, pas nécessairement. Pour aller à contre-courant de la société dominante, il faut de la stratégie. Pour aller dans le seul du courant dominant, il suffit de surfer !

Staline n’a rien créé du courant qui l’a porté. Ce n’est nullement lui qui a donné son poids à la bureaucratie des syndicats, des soviets, des secrétariats, de l’administration d’Etat. Il n’a fait que coiffer toutes ces institutions de manière progressive, peureuse, lente, discrète et de leur donner une direction commune.

Et justement, il l’a fait sans développer au départ la moindre préoccupation ou déclaration politique propre. Il l’a fait au nom des valeurs et des politiques complètement opposées à toutes celles qui allaient être les siennes quand il détiendrait le pouvoir au sommet, au nom de la révolution prolétarienne mondial, comme exécuteur des décisions de Lénine et Trotsky, comme admirateur de leurs idées !!! Il est facile de trouver des déclarations creuses de Staline d’avant 1926 qui disent exactement le contraire de ce qu’il affirmera ensuite.

On peut même dire que Staline n’a pas lui-même produit le stalinisme, il n’a fait que se glisser dans un vêtement qui ne demandait que l’acteur pour se mettre à agir.

Ce qui a produit le stalinisme, c’est d’abord et avant tout le double résultat de la révolution d’Octobre 1917 et de l’échec de la révolution de 1918-1923 en Europe : le pouvoir ouvrier en Russie et son isolement du reste du monde et donc son impossibilité d’aller au socialisme.

La misère en Russie, les destructions de la guerre et de la guerre civile, l’arriération héritée du tsarisme, la mort de la majorité des révolutionnaires et du prolétariat le plus actif lors de la guerre civile, le découragement du prolétariat devant les sacrifices et l’isolement international ont fait le reste : les prolétaires russes se sont découragés, ont quitté les soviets, le parti bolchevik et l’Etat ouvrier se sont isolés de la classe qui les portait. La bureaucratie des soviets, de l’Etat et du parti ont progressivement pris conscience qu’ils pouvaient s’autonomiser, pérenniser leurs avantages et développer leur pouvoir à condition de le faire sans théorie, sans affichage politique, sans aucune attitude offensive quelconque.

Le bureaucratisme a plus produit Staline que l’inverse.

La formation du parti révolutionnaire russe et la direction de l’Etat ouvrier naissant n’auraient pas pu se passer de Lénine. La révolution d’Octobre et la formation de l’armée rouge n’auraient pas pu se passer de Trotsky. Mais la bureaucratie aurait pu trouver des dizaines de candidats à la place de Staline.

Staline allait dans le sens de l’Histoire, mais il y allait en suivant le courant de la contre-révolution, ce qui est très différent d’aller dans le sens de la révolution comme Lénine et Trotsky. Dans un cas, est nécessaire une compréhension profonde des forces en action, de leurs perspectives possibles, des moyens de les mettre en œuvre. Dans l’autre, il suffit de l’opportunisme et de l’esprit tactique du politicien, du bureaucrate et du policier. Et de tout cela, Staline ne manquait pas…

Certes, après avoir conquis le pouvoir, Staline a commis quelques articles ou ouvrages à prétention théorique mais il est certain que ce n’est nullement lui qui les a écrits. Il ne manquait pas de plumitifs, dont certains avaient une cervelle bien pleine comme Boukharine, Rykov ou Molotov, pour lui obéir et écrire sous sa direction, mais pas sous sa dictée. Staline n’avait pas commis un seul mot de ces « ouvrages théoriques » qui ne nécessitent pas un profond examen pour prouver… qu’ils ne prouvent rien !

Le passé politique de Staline prouve… seulement qu’il était un incapable politique en tant que dirigeant révolutionnaire et seulement un homme d’appareil. Il l’a démontré amplement pendant la révolution russe… bien avant la mort de Lénine.

Démontrons-le sur la « question paysanne » après Octobre…

Léon Trotsky en août 1930, dans « Staline théoricien » :

« Dans son discours-programme, prononcé le 27 décembre 1929 à la conférence des marxistes-agraires, Staline a parlé longuement de « l’opposition Trotsky-Zinoviev qui prétend que la révolution d’Octobre n’avait au fond rien apporté aux paysans »….

« Je parle, disait Staline, de la théorie qui prétend que la révolution d’Octobre a moins apporté au paysan que celle de Février, et, qu’au fond, la révolution d’Octobre n’a rien donné au paysan »…

Staline relie cette théorie imaginaire de l’opposition sur les avantages de la révolution de Février par rapport à celle d’Octobre, à la théorie dite « des ciseaux »…

En réalité la chose se présente ainsi : au XIIe Congrès du parti (printemps 1923), j’ai expliqué pour la première fois le désaccord menaçant qui existait entre les prix des produits industriels et ceux des produits agricoles. Dans mon discours, ce phénomène fut défini comme étant « les ciseaux des prix ». Je prévenais que le retard dans l’évolution de l’industrie rendrait plus grand l’écart entre les branches des ciseaux, menaçant de couper les liens qui unissaient le prolétariat à la paysannerie…

Presque trois ans après les anciennes discussions, Staline, pour son malheur, revint à ce problème. Condamné à répéter les opinions des autres et soucieux de prouver continuellement sa propre « indépendance », Staline, à chaque pas, ne fait que jeter des regards inquiets vers le passé de « l’opposition trotskyste », tout en ayant soin de cacher son jeu.

Dans le passé, Staline n’a rien compris à la théorie des « ciseaux » concernant les rapports de la ville et de la campagne. Pendant cinq ans (1923-1928) il voyait le danger non dans le retard, mais bien dans l’avance de l’industrie. Et pour cacher cela à tout prix, il balbutie confusément dans son discours quelque chose sur le « préjugé bourgeois » ( !!!) desdits ciseaux…

Nous avons déjà mentionné, en passant, que durant les premières années qui suivirent Octobre, les paysans opposèrent obstinément les communistes aux bolcheviks. Ils approuvaient ces derniers, car ils avaient assuré la révolution agraire avec un radicalisme qu’on n’avait jamais vu nulle part. Mais le même paysan se montrait mécontent des communistes qui administraient les usines et faisaient vendre les marchandises à des prix élevés.

En d’autres termes, le paysan approuvait jusqu’au bout la révolution agraire des bolcheviks, mais manifestait de l’angoisse, des doutes et, parfois même, une hostilité ouverte à l’égard des débuts de la révolution socialiste. Plus tard, cependant, le paysan dut comprendre que les bolcheviks et les communistes ne constituent qu’un seul et même parti…

En février 1927, à la séance plénière du Comité Central, je posai le problème de la façon suivante :

« La suppression de la classe des grands propriétaires terriens nous fit jouir d’un grand crédit politique et économique chez le paysan. Mais ce crédit n’est ni éternel, ni illimité. Tout dépend des rapports réciproques des prix. Pour arriver à une corrélation des prix avantageuse à la campagne, il faut accélérer le rythme de l’industrialisation, d’une part, et celui de la collectivisation de l’économie rurale, de l’autre. » (…)

A cette époque (début de 1927), la statistique officielle ignorait ou sous-estimait exprès la différenciation des couches sociales de la campagne, tandis que la politique de Staline, Rykov et Boukharine s’orientait vers la protection du « paysan aisé » et vers la lutte contre les « subsides aux pauvres ». Par conséquent le solde passif du bilan pesait péniblement surtout sur les masses rurales pauvres.

Mais dans ce cas – demandera le lecteur – comment Staline en est-il arrivé à opposer la révolution de Février à celle d’Octobre ? Cette question est toute naturelle. Staline, complètement incapable de penser sous une forme théorique abstraite, avait compris à sa manière et très vaguement mon opposition entre la révolution agraire-démocratique et la révolution industrielle-socialiste.

Il décida tout bonnement que la révolution démocratique n’est pas autre chose que la révolution de Février. Il faut s’arrêter sur ce point, car le manque de compréhension traditionnel que Staline et ses partisans manifestent dans la question des rapports entre la révolution démocratique et la révolution socialiste est à la base de leur lutte contre la théorie de la révolution permanente…

Staline salua la révolution de Février 1917 non comme un révolutionnaire prolétarien et internationaliste, mais en somme comme un démocrate de gauche. Il l’a démontré très clairement par toute son attitude jusqu’à l’arrivée de Lénine en Russie. La révolution de Février représentait et, comme nous le voyons, représente pour Staline une révolution « démocratique » par excellence. Il était pour le soutien du premier gouvernement provisoire qui avait à sa tête un grand propriétaire terrien, le national-libéral prince Lvov et dont le ministre de la guerre était un national-conservateur, l’industriel Goutchkov, et le ministre des Affaires étrangères, un national-libéral, Milioukov.

A la Conférence du parti du 29 mars 1917, Staline motivait la nécessité de soutenir le gouvernement provisoire des propriétaires terriens et des bourgeois dans les termes suivants :

« Le pouvoir est divisé entre deux organes dont aucun ne jouit de la plénitude du pouvoir. Les rôles sont partagés. Le Soviet détient de fait l’initiative des transformations révolutionnaires, le Soviet est le chef révolutionnaire du peuple en révolte, c’est l’organe qui a formé le gouvernement provisoire. Le gouvernement provisoire a assumé la tâche de consolider les conquêtes du peuple en révolution. Et tant que le gouvernement provisoire appuie la marche de la révolution, il faut le soutenir. »

Le gouvernement de Février, bourgeois, propriétaire et profondément contre-révolutionnaire, était considéré par Staline non comme un ennemi de classe, mais comme un collaborateur, avec lequel il fallait partager le travail. Les ouvriers et les paysans devaient « conquérir », et la bourgeoisie devait « affermir ». Tout cela allait former « la révolution démocratique ». La formule fondamentale des mencheviks sur le soutien de la bourgeoisie « en tant que… » était en même temps la formule de Staline.

Staline disait tout cela un mois après la révolution de Février, lorsque le véritable caractère du gouvernement provisoire était clair même pour un aveugle. L’investigation marxiste n’était même pas nécessaire pour cela, car l’expérience politique suffisait largement…

En posant sans cesse depuis 1923 le problème des « ciseaux » économiques entre la ville et la campagne, l’opposition ne poursuivait qu’un but précis, devenu maintenant indiscutable pour tous : elle voulait faire comprendre à la bureaucratie que le danger de rupture entre la ville et la campagne devait être éliminé non au moyen de proclamations sacrées… mais bien par le rythme accéléré du développement industriel, et la collectivisation énergique des exploitations paysannes…

La théorie marxiste est une arme de la pensée qui sert à éclairer ce qui est en train de se former et ce qui viendra, et à définir ce qu’il faut faire. La théorie de Staline n’est qu’une esclave de la bureaucratie. Elle ne sert qu’à disculper « post hoc » (après coup) les zigzags, qu’à cacher les erreurs d’hier et, par conséquent, à préparer celles de demain. »

Qui était Staline ?

1922-1923 : quand Lénine et Trotsky étaient unis contre Staline et la bureaucratie russe

Quand Staline s’attaquait à la perspective internationale et prolétarienne de Lénine

Pourquoi Staline a-t-il vaincu ?

Staline a fait tuer Lénine

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Staline a détruit une génération de révolutionnaires

Lire encore

Léon Trotsky

Une biographie politique de Staline

Six ans de lutte depuis la mort de Lenine, six ans de lutte contre Trotsky, six ans de régime des épigones, d’abord la troïka, puis la bande des sept, finalement l’unique, toute la période significative du déclin de la révolution, de son reflux à l’échelle internationale, de l’abaissement du niveau théorique, nous ont amenés à un point critique au plus haut degré. Dans la victoire bureaucratique de Staline a culminé une grande période historique et apparaissait en même temps le caractère inéluctable de sa défaite dans un avenir proche. La culmination de sa bureaucratie annonce sa crise. Elle peut être plus rapide que sa montée ou son déclin. Le régime du socialisme national et son héros arrivent sous les coups, non seulement des contradictions internes, mais aussi du mouvement révolutionnaire international. La crise mondiale va donner à ce dernier une série d’impulsions nouvelles. L’avant-garde du prolétariat ne pourra pas ne voudra pas étouffer dans les griffes d’une direction molotoviste. La responsabilité personnelle de Staline est engagés. Doutes et anxiétés sont entrés dans les âmes de ceux-là mêmes qui sont le mieux trempés. Et Staline ne peut donner plus que ce qu’il a. Il est menacé d’une descente qui peut s’avérer plus rapide en proportion du caractère artificiel de son ascension.

En tout cas, Staline est le personnage central dans l’actuelle période d’instabilité. Les caractéristiques de Staline ont un grand intérêt politique par rapport au cours du 16° congrès. Le numéro actuel du Biulleten Oppositsii est consacré dans une large mesure à la caractérisation du chef de l’appareil comme travailleur politique et comme théoricien.

Dans les lignes qui suivent, nous avons voulu contribuer par quelque matériel à la biographie politique de Staline. Ce matériel est très incomplet. Nous avons choisi l’essentiel de ce que nous avons dans nos archives. Mais il manque temporairement dans nos archives encore bien des matériaux et documents essentiels, peut-être les plus importants. Des archives de police, qui ont intercepté et copié pendant des décennies les lettres de révolutionnaires, documents, etc. Staline, au cours des dernières années, a méticuleusement réuni des matériaux avec lesquels il a pu, d’un côté, garder une prise sur des amis peu sûrs, jeter une ombre sur les opposants et avant tout se protéger lui-même et ses partisans contre la publication de tel ou tel de ces épisodes qui porterait atteinte au faux monolithisme artificiellement créé par leurs biographies. Nous n’avons pas ces documents. Il faut se souvenir de l’insuffisance de notre information pour apprécier le matériel qui suit.

1 . Le 23 décembre 1925, l’information de police suivante était publiée dans l’organe du parti Zaria Vostoka par de très proches amis de Staline :

"Selon l’information reçue de l’agence, Djougachvili était connu dans l’organisation par le sobriquet de Sosso et Koba, travailla à partir de 1902 dans le parti social-démocrate, d’abord comme menchevik, puis comme bolchevik, comme propagandiste du premiers district (chemins de fer)".

Par rapport à cette information policière publiée par ses partisans, aucune réfutation n’a été publiée nulle part à notre connaissance. De cette information il ressort que Staline a commencé comme menchevik.

2 . En 1905, Staline était chez les bolcheviks et prenait une part active à la lutte. Quelles étaient ses idées sur le caractère et les perspectives de la révolution ? Autant que nous sachions, il n’existe pas de document connu à ce sujet. Aucun article, discours ou résolution de Staline n’a été reproduit. Pourquoi ? De toute évidence, parce que la republication des articles de Staline ou de lettres de cette période ne pouvaient que nuire à sa biographie politique. Il n’y a pas d’autre explication à l’oubli obstiné du passé du "chef ".

3 . En 1907, Staline a pris part à I’expropriation de la banque de Tiflis. Les mencheviks, à la suite des philanthropes bourgeois, exprimèrent leur indignation contre les méthodes "conspiratives" du bolchevisme et son "anarcho-blanquisme". On ne peut avoir, à l’égard de cette indignation qu’une attitude, le mépris. Le fait de prendre part à une telle entreprise, le fait de porter un coup partiel à l’ennemi, ne pouvait qu’honorer la résolution révolutionnaire de Staline. Il est cependant étonnant que ce fait ait été retiré, de façon lâche, de toutes les biographies officielles de Staline. Est-ce au nom de la respectabilité bureaucratique ? Après tout, nous ne le pensons pas. C’est plus vraisemblablement pour des raisons politiques. Car, si la participation à une expropriation en soi ne peut pas compromettre un révolutionnaire aux yeux des révolutionnaires, la fausse appréciation politique de cette situation compromet Staline en tant que politique. Des coups séparés contre les institutions de l’ennemi, y compris sa "trésorerie", ne sont compatibles qu’avec l’offensive révolutionnaire des masses, c’est-à-dire avec la montée de la révolution. Quand les masses reculent, les opérations de partisans dégénèrent inévitablement en aventures et conduisent à la démoralisation du parti. Staline en tout cas a montré que, dans cette période, il était incapable de distinguer entre marée haute et marée basse. Il révélera plus d’une fois (Estonie, Bulgarie, Canton, troisième période) son incapacité à s’orienter politiquement sur une plus grande échelle.

4 . Staline, depuis l’époque de la première révolution, mène la vie d’un révolutionnaire professionnel. Prison, exil, évasions. Mais pendant toute la période de la réaction, de 1907 à 1911, on ne trouve pas un seul document, article, lettre ou résolution - dans lequel il a formulé sa propre appréciation de la situation et de ses perspectives. Il est impossible que de tels documents n’existent pas. Il est impossible qu’ils ne soient pas conservés, ne serait-ce que dans les archives de police. Pourquoi ne sont-ils pas publiés dans la presse ? C’est tout à fait évident : ils ne peuvent conforter la caractérisation absurde de l’infaillibilité théorique et politique de l’appareil qui signifie celle de Staline lui-même créée par lui.

5 . Une seule lettre de cette période est passée par mégarde dans la presse et confirme intégralement notre hypothèse. Le 24 janvier 1911, Staline écrivit à ses amis en exil. Cette lettre fut interceptée par la police et reproduite le 23 décembre 1925 par la même comité de rédaction plus servile qu’astucieux de la Zaria Vostoka. Voici ce qu’écrivait Staline :

" Nous avons évidemment entendu parler de la "tempête dans un verre d’eau" à l’étranger : Le bloc Lenine-Plekhanov d’une part, et le bloc Trotsky-Martov-Bogdanov de l’autre. L’attitude des ouvriers envers le premier bloc est, autant que je sache, favorable. Mais les ouvriers commencent à regarder l’émigration en général avec dédain : "Qu’ils demandent la lune autant que le cœur leur en dit ; mais nous, à qui les intérêts du mouvement sont chers, travaillons, et le reste s’arrangera". C’est selon moi ce qu’il y a de mieux à faire"

Ce n’est pas le lieu ici d’examiner si Staline définit correctement la composition des blocs : la question n’est pas là.

Lenine a mené une lutte sévère contre les légalisateurs, les liquidateurs et opportunistes, pour les perspectives de la deuxième révolution. Cette lutte est ce qui a déterminé fondamentalement les groupements à l’étranger. Mais comment le bolchevik Staline apprécia-t-il ces batailles ? Comme un empiriste et un praticien sans principe tout à fait sans espoir : "une tempête dans un verre d’eau", "qu’ils demandent la lune si le cœur leur en dit", "travaillons et le reste s’arrangera", écrit-il, manifestant ces sentiments qui étaient caractéristiques de cette période de réaction et de déclin.

Nous avons ainsi de la personne de Staline l’image non seulement d’un conciliateur - car le conciliationisme est un courant idéologique qui s’est attaché à créer une plate-forme -, nous avons un empirisme aveugle qui méprise totalement les problèmes de principe de la révolution.

N’est-il pas facile d’imaginer le châtiment que la rédaction de Zaria Vostoka a reçu pour avoir publié cette lettre et les mesures qui ont été prises à l’échelle gouvernementale pour empêcher à l’avenir la parution de tels documents ?

6 . Dans son rapport au 7° plenum du C.E.I.C. en 1926, Staline caractérisait le passé du parti de cette façon :

"L’histoire de notre parti, si on la prend depuis le moment de sa naissance sous la forme d’un groupe bolchevique en 1903, et retracée dans ses différentes étapes jusqu’à nos jours, peut être, sans exagération, tenue pour une histoire de lutte entre contradictions à l’intérieur du parti - il n’y a et ne peut y avoir de ligne médiane dans les questions de principe" .

Ces paroles impressionnantes sont dirigées contre le "conciliationnisme" idéologique, en rapport avec ceux contre qui Staline menait la lutte. Mais ces formules absolues d’irréconciliabilité idéologique sont en contradiction totale avec la physionomie politique et le passé politique de Staline lui-même. Il a été, en tant qu’empiriste, un conciliateur organique, mais surtout, en tant qu’empiriste, il n’a pas donné d’expression principielle de son conciliationnisme.

7 . En 1912, Staline collaborait au journal légal des bolcheviks Zviezda. Le comité de Petersbourg, en lutte directe contre Lenine, publia ce journal d’abord comme un organe conciliateur. Voici ce que Staline écrivait dans l’éditorial programmatique :

"Nous serons satisfaits si le journal, ne tombant pas dans les aberrations politiques des différentes fractions, soutient avec succès les trésors spirituels de la démocratie, à laquelle aujourd’hui des ennemis évidents et de faux amis se cramponnent audacieusement".

La phrase sur les exagérations des différentes (!) fractions est entièrement dirigée contre Lenine, ses "tempêtes dans un verre d’eau", sa disposition à "demander la lune" entre autres "exagérations politiques". L’article de Staline, à sa façon, coïncide entièrement avec la tendance vulgaire conciliationniste de la lettre de 1911 citée plus haut et contredit tout à fait son affirmation ultérieure de l’inadmissibilité d’une ligne médiane dans les questions de principe.

Une des biographies officielles de Staline proclame :

"En 1913, il a été de nouveau exilé à Touroukhansk, où il est resté jusqu’en 1917".

Le numéro de la Pravda pour l’anniversaire de Staline s’exprime de la même façon :

"Les années 1913 à 1916, Staline les a passées en exil à Touroukhansk" ( Pravda, 21 décembre 1929).

Pas un mot supplémentaire. C’étaient les années de la première guerre mondiale, I’effondrement de la II° Internationale, de Zimmerwald, de Kienthal, de la plus profonde lutte idéologique dans la société. Quelle part Staline y a-t-il pris ? Quatre ans d’exil doivent avoir été des années de travail intellectuel intense. Les exilés dans ces circonstances tenaient des journaux, écrivaient des tracts, élaboraient des thèses, des plates-formes, échangeaient des lettres polémiques, etc. Il est impossible que Staline, en quatre ans d’exil, n’ait rien écrit sur les problèmes fondamentaux de la guerre, de l’Internationale et de la révolution. Mais il serait futile de chercher une trace du travail intellectuel de Staline pendant ces quatre années étonnantes. Comment est-ce possible ? Il est tout à fait clair que si on pouvait trouver une seule ligne, où Staline formule l’idée de défaitisme ou annonce la nécessité d’une nouvelle Internationale, cette ligne aurait été depuis longtemps publiée, photocopiée et traduite dans toutes les langues, enrichie de commentaires érudits par toutes les académies et institutions. On n’a pas trouvé une seule ligne de ce genre. Cela signifie-t-il que Staline n’écrivait pas du tout ? Non. Ce serait incroyable. Mais cela signifie que, de tout le matériel écrit pendant ces quatre ans, il n’y a rien, absolument rien, qui puisse être utilisé aujourd’hui pour renforcer sa réputation. De cette façon, les années de guerre, où les idées et mots d’ordre de la révolution russe et de la III° Internationale ont été forgées, s’avèrent un espace vide dans la biographie idéologique de Staline. Il est très probable qu’à cette époque il disait et écrivait : "Qu’ils demandent la lune et fassent des tempêtes dans des verres d’eau".

9 .[1] Staline arrive à Petersbourg avec Kamenev à la mi-mars 1917. La Pravda dirigée par Molotov et Chliapnikov a un caractère vague, primitif, néanmoins gauche, dirigé contre le Gouvernement provisoire. Staline et Kamenev ont écarté le vieux comité de rédaction comme trop à gauche et ont adopté une position profondément opportuniste dans l’esprit des mencheviks de gauche : soutien du Gouvernement provisoire sur la défense militaire de la révolution (c’est-à-dire du gouvernement bourgeois), une alliance avec les mencheviks du type Tseretelli.

La position de la Pravda en ces jours est une page scandaleuse dans l’histoire du parti et de la biographie de Staline. Ses articles de mars, qui étaient le résultat révolutionnaire de ses méditations en exil, expliquent parfaitement pourquoi pas une ligne des travaux de Staline de l’époque de la guerre n’est encore parue.

10 . Nous rapportons ici l’épisode de Chlipanikov (L’année 1917, vol. 2, 1925) sur les changements introduits par Staline et Kamenev réunis à l’époque sur une position identique :

"Le jour de la parution du premier numéro de la "nouvelle" Pravda, le 15 mars, fut un jour de réjouissance pour les défensistes. Tout le Palais de Tauride, des hommes d’affaires dans les comités de la Douma au cœur même de la démocratie révolutionnaire, le comité exécutif était plein de la nouvelle : la victoire des bolcheviks modérés de bon sens sur les extrémistes. Dans ce même C.E., on nous accueillait avec des sourires venimeux. Ce fut la seule et unique fois que la Pravda eut l’approbation même des fermes défenseurs du libéralisme, quand ce numéro de la Pravda arriva dans les usines, il causa une profonde perplexité parmi les membres de notre parti et nos sympathisants et un plaisir malveillant à nos adversaires . Au comité de Petersbourg, au bureau du Comité Central et au comité de rédaction de la Pravda arrivaient des questions : de quoi s’agit-il ? Pourquoi notre journal renonce-t-il à la ligne de Lenine ? Pourquoi rejoint-il la ligne des défensistes ? Le comité de Petersbourg comme toute l’organisation étaient pris à l’improviste, étaient profondément indignés et blâmaient le bureau du C.C. L’indignation dans les sections était colossale et quand les prolétaires découvrirent que la Pravda avait été prise en mains par les trois anciens rédacteurs de la Pravda arrivés de Sibérie, ils demandaient leurs exclusion du parti" ( le troisième était l’ancien député Plouranov).

Il faut ajouter ce qui suit :
- Le récit de Chliapnikov fut retravaillé et très atténué sous la pression de Staline et Kamenev (à cette date la troïka dominait encore),
- il n’a paru dans la presse officielle aucun démenti de Chliapnikov. Et comment le démentir ? Les numéros de la Pravda existent encore !

11 . La position de Staline sur le problème du pouvoir révolutionnaire est exprimée dans un discours à une conférence du parti le 20 mars 1917 :

"Le Gouvernement provisoire a pris en fait le rôle de renforcement des conquêtes de la révolution. Le pouvoir soviétique et la social-démocratie mobilisent les forces, contrôlent, mais le Gouvernement provisoire persistant dans ses erreurs, joue le rôle qui consiste à renforcer celles des conquêtes du peuple qu’ils ont déjà réalisées. Une telle situation a des aspects négatifs, mais également positifs : ce n’est pas notre intérêt aujourd’hui de forcer les événements, d’accélérer le procès de coupure avec les couches bourgeoises qui, plus tard, s’éloignent inévitablement de nous. "

Staline a peur de "repousser la bourgeoisie" - l’argument fondamental des mencheviks à partir de 1904 :

"Dans la mesure où le Gouvernement provisoire soutiendra les initiatives de la révolution, il faudra le soutenir ; dans la mesure où il (sera - NDE) contre-révolutionnaire, le soutien du Gouvernement provisoire est inacceptable".

C’est ce que disait Dan. En d’autres termes, il est possible de défendre le gouvernement bourgeois devant les masses révolutionnaires. Le compte rendu affirme plus loin :

"Le camarade Staline rend publique la résolution sur le Gouvernement provisoire adoptée par le bureau du Comité Central, mais dit qu’il n’est pas totalement d’accord avec elle et approuve plutôt celle du soviet de Krasnoïarsk".

Nous citons les points les plus importants de la résolution de Krasnoïarsk :

"Manifeste clairement que la seule source de pouvoir et d’autorité du Gouvernement provisoire est la volonté du peuple qui a fait la révolution et auquel le Gouvernement provisoire est obligé d’obéir totalement (...) Soutien du Gouvernement provisoire dans son activité, dans la mesure où il marche dans la voie de la satisfaction de la classe ouvrière et de la paysannerie révolutionnaire dans la révolution en développement".

Telle est la position de Staline sur la question du pouvoir.

12 . La date, 29 mars ; doit être particulièrement soulignée. Ainsi, plus d’un mois après le début de la révolution, Staline parle encore de Milioukov comme d’un allié : le Soviet gagne et le Gouvernement provisoire renforce. Il est difficile de croire que ces mots puissent être prononcés par un rapporteur à la conférence bolchevique de mars 1917 Même Martov n’aurait pas posé la question ainsi. C’est la théorie de Dan dans toute son acception la plus vulgaire : la révolution démocratique comme une abstraction où seraient partie prenante les forces les plus "modérées" comme les plus "déterminées", qui se partagent le travail : l’une gagne et l’autre renforce. Néanmoins le discours de Staline n’est pas un hasard. Nous avons là le schéma de toute la politique stalinienne en Chine dans les années 1924-1928.

Avec quelle indignation passionnée, en dépit de toute sa réserve, Lenine, qui réussit à venir à la dernière session de cette même conférence, cingla-t-il la position de Staline. "Même nos bolcheviks, dit-il., manifestent leur confiance au gouvernement. Cela ne peut s’expliquer que par les fumées de la révolution. Cela veut dire le naufrage du socialisme. Vos camarades font confiance au gouvernement. S’il en est ainsi, nos chemins se séparent. Je resterai plutôt en minorité. Un seul Liebknecht m’est plus cher que cent dix défensistes du type Steklov-Tchkeidzé. Si vous sympathisez avec Liebknecht et tendez un seul doigt aux défensistes, c’est une trahison du socialisme international" ( Conférence du 4 avril 1917, session du 4 avril, "Rapport du camarade Lenine", p.44).

Il ne faut pas oublier que le discours de Lenine et les rapports intégraux ont été jusqu’à maintenant dissimulés au parti.

13 . Comment Staline pose-t-il la question de la guerre ? Exactement comme Kamenev. Il faut éveiller les ouvriers européens et pendant ce temps faire son devoir à l’égard de la "révolution". Mais comment éveiller les ouvriers ? Staline répond dans son article du 17 mars :

"(...) Nous avons déjà montré l’une des méthodes les plus sérieuses pour le faire. Il consiste à obliger notre gouvernement à se prononcer non seulement contre tout plan d’offensive, mais à formuler ouvertement la volonté du peuple russe de commencer tout de suite des négociations pour une paix générale, les deux côtés renonçant aux annexions et avec le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes".

De cette façon, le pacifisme de Milioukov-Goutchkov devait servir de moyen pour éveiller le prolétariat européen. Le 4 avril, lendemain de son arrivée, Lenine déclarait avec indignation à une conférence du parti :

"La Pravda exige du gouvernement qu’il renonce aux annexions. Demander aux gouvernements capitalistes de renoncer aux annexions, c’est un non-sens, une dérision criante" (ibidem).

Ces paroles étaient dirigées contre Staline.

14 . Le 14 mars, le soviet mencheviks-S.R. publia un manifeste sur la guerre aux opprimés du monde entier. Ce manifeste était un hypocrite document pseudo-pacifiste dans l’état d’esprit politique des mencheviks et des S.R., qui tentait de persuader les ouvriers des autres pays de se soulever contre leur propre bourgeoisie, eux-mêmes étant dans le même harnais que les impérialistes de Russie et de toute l’Entente. Comment Staline appréciait-il ce manifeste ?

"D’abord incontestablement le seul mot d’ordre "A bas la guerre" est impraticable comme voie pratique. On ne peut pas ne pas saluer l’appel d’hier du soviet des députés ouvriers et paysans aux nations du monde entier, pour qu’elles obligent leurs propres gouvernements à mettre fin au massacre. Cet appel, s’il atteint les larges masses, ramènera sans aucun doute des centaines et des milliers d’ouvriers au mot d’ordre oublié "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !".

Comment Lenine apprécia-t-il l’appel des défensistes ? Dans le discours d’avril déjà cité, du 4, il disait :

"L’appel du soviet des députés ouvriers. Pas un seul mot qui porte la marque de la conscience de classe. Rien que des phrases sans vie" ( ibid., p.43)

Ces paroles de Lenine visent Staline. C’est pourquoi les rapports de la conférence de mars sont cachés au parti.

15 . Menant à l’époque, à l’égard du Gouvernement provisoire et de la guerre la politique des mencheviks de gauche, Staline n’avait aucune raison de refuser l’unité avec les mencheviks. Voici comment il s’exprimait sur cette question à cette même conférence de mars 1917. Nous citons le rapport mot à mot :

"l’ordre du jour : proposition Tseretelli pour l’unité. Staline : il faut y aller. Il faut absolument définir notre proposition sur la ligne de l’unité. L’unité est possible sur la ligne de Zimmerwald et Kienthal" .

Même Molotov, c’est vrai, exprime des doutes, pas de façon très claire, il est vrai. Staline réplique :

"Courir au-devant de désaccords, ce n’est pas nécessaire. Sans désaccords, il n’y a pas de vie du parti. A l’intérieur du parti, on se débarrasse des désaccords sans signification" ( ibid.-, p. 32)

Ces quelques mots en disent plus que des volumes entiers. Ils montrent que ces idées sur lesquelles Staline a vécu pendant les années de guerre et témoignent avec une précision judiciaire que le zimmerwaldisme de Staline était de la même marque que celui de Tseretelli. Ici encore, pas un soupçon du caractère irréductible des idées, dont Staline allait arborer le masque quelques jours plus tard dans l’intérêt de la lutte de l’appareil. Au contraire, menchevisme et bolchevisme se présentent à Staline, à la fin mars 1917, comme des nuances de pensée qui peuvent vivre en harmonie dans le même parti. Les désaccords avec Tseretelli, Staline les appelle "sans signification", dont on peut se débarrasser à l’intérieur d’un seul et même parti. On voit ici comment Staline a été amené à dénoncer les rapports conciliationniste de Trotsky avec les mencheviks de gauche...en 1913 !

16 . Dans une telle situation, Staline naturellement ne pouvait sérieusement rien opposer aux S.R. et aux mencheviks à l’exécutif, quand il y entra comme représentant du parti après son arrivée. On ne trouvera dans les comptes-rendus ou la presse une seule proposition, une seule déclaration, une seule protestation dans laquelle Staline oppose dans une certaine mesure clairement le point de vue bolchevique à la servilité des "démocrates révolutionnaires" devant la bourgeoisie. Un des chroniqueurs des événements de cette époque, Soukhanov, auteur du manifeste mentionné ci-dessus aux travailleurs du monde entier écrit dans Notes de la Révolution :

"quant aux bolcheviks, en ce temps, outre Kamenev, apparut au comité exécutif Staline, pendant sa brève activité au comité exécutif, il produisit l’impression d’une tâche grise qui parfois disparaissait sans laisser de trace. Il n’y a rien de plus à dire sur lui (Notes de la Révolution, pp. 265-266)

17 . Revenant de force de l’étranger finalement, Lenine tempête et fulmine contre la Pravda kautskyste (l’expression est de Lenine), et Staline se dérobe. Kamenev se défend, mais Staline garde le silence. Petit à petit il rejoint la nouvelle ligne officielle tracée par Lenine. Mais on ne peut pas trouver une seule pensée indépendante, une seule généralisation sur laquelle il vaille la peine de s’arrêter. Quand les circonstances le permettent, Staline est entre Lenine et Kamenev. Ainsi, quatre jours après l’insurrection d’Octobre, quand Lenine exigeait l’exclusion de Zinoviev et Kamenev, Staline déclara dans la Pravda qu’il ne voyait pas de divergence de principe (Voir dans le même numéro l’article "Un poinçon dans le sac").

18 . Staline n’a pas eu de position indépendante pendant la période des négociations de Brest. Il hésitait, attendait, se taisait. Au dernier moment, il a voté pour les propositions de Lenine. La position confuse et sans espoir de Staline à cette période est suffisamment et clairement caractérisée même par le rapport officiel du C.C.

19 . Dans la période la guerre civile, Staline était opposé aux principes posés comme base pour la création de l’armée rouge et dans les coulisses inspirait l’Opposition dite "militaire" contre Lenine et Trotsky. Trotsky a apporté là-dessus des faits dans son autobiographie (Voir aussi l’article de Markine).

20 . En 1922, pendant la maladie de Lenine et le congé de Trotsky, Staline, sous l’influence de Sokolnikov, fit adopter une résolution sapant le monopole du commerce extérieur Cette proposition devait être annulée grâce aux vigoureuses protestations de Lenine et de Trotsky (Cf. "Lettre à l’Istpart").

21 . Dans la même période, sur la question nationale, Staline occupe une position que Lenine qualifie de tendance bureaucratique et chauvine. Staline, pour sa part, accuse Lenine d’avoir des tendances libérales nationales ("Lettre à l’Istpart"). Quelle a été la position de Staline sur la question de la révolution allemande de 1923 ? Ici aussi, comme en mars 1917, il devait s’orienter de façon indépendante sur une grande échelle : Lenine était malade et une lutte était déclenchée contre Trotsky. Voici ce qu’il écrivait en août 1923 à Boukharine et Zinoviev sur la situation en Allemagne :

"Devons-nous, nous, communistes, chercher, dans la phase actuelle, à nous emparer du pouvoir sans les social-démocrates, sommes-nous assez mûrs pour cela ? Selon moi, tout est là. Quand nous avons pris le pouvoir en Russie, nous avions des réserves comme a. le pain, b. la terre aux paysans, c. le soutien de l’immense majorité de la classe ouvrière, d. la sympathie des paysans,. Les communistes allemands n’ont en ce moment rien de semblable. Certes, ils ont dans leur voisinage la nation soviétique, ce que nous n’avions pas, mais que pouvons-nous leur offrir à l’heure actuelle ? Si aujourd’hui en Allemagne le pouvoir, pour ainsi dire, tombait et si les communistes s’en saisissaient, ils échoueraient avec pertes et fracas. Cela, dans le "meilleur" des cas. Dans le pire, ils se feraient tailler en pièces et rejeter. Le tout n’est pas que Brandler veuille "éduquer les masses", l’essentiel est que la bourgeoisie, plus les social-démocrates de droite, transformeraient à coup sûr le cours de la manifestation en bataille générale - en ce moment les chances sont de leur côté - et les écraseraient. Certes les fascistes ne dorment pas, mais nous avons intérêt à ce qu’ils attaquent les premiers : cela groupera toute la classe ouvrière autour des communistes - l’Allemagne n’est pas la Bulgarie. D’ailleurs, d’après tous mes renseignements, les fascistes sont faibles en Allemagne. Selon moi, on doit retenir les Allemands et non les stimuler" .

Ainsi, en août 1923, quand la révolution allemande frappait à toutes les portes, Staline, disait que Brandler devait être retenu et non stimulé. Pour avoir manqué la situation révolutionnaire en Allemagne, Staline prit la plus lourde part de responsabilité. Il a soutenu les temporisateurs, les sceptiques, les attentistes. Dans cette question d’une importance historique mondiale, ce n’est pas par hasard qu’il a pris une position opportuniste : il ne faisait en réalité que continuer la politique qu’il avait menée en Russie en mars 1917.

23 .[2] Après que la situation révolutionnaire ait été gâchée par la passivité et l’indécision, Staline a défendu pendant longtemps le C.C. brandlerien contre Trotsky, se défendant ainsi lui-même. Ainsi écrivait-il en décembre 1924 - un an après le naufrage allemand :

"Cette originalité, il ne faut pas l’oublier un seul instant. Il convient surtout de s’en souvenir lorsqu’on analyse les événements de l’automne 1923 en Allemagne. Et c’est tout d’abord Trotsky qui devrait s’en souvenir, lui qui établit en bloc analogie (!!) entre la Révolution d’Octobre et la révolution en Allemagne et flagelle sans retenue le parti communiste allemand".

Ainsi Trotsky était coupable à l’époque de flageller le brandlerisme et non de le protéger ! Il apparaît clairement à quel point Staline et son Molotov sont aptes à la lutte contre les droitiers en Allemagne.

24 . L’année 1924, année du grand tournant. Au printemps, Staline répète encore les vieilles formules sur l’impossibilité de bâtir le socialisme dans un seul pays et un pays arriéré de surcroît. A l’automne de la même année, il rompt avec Marx et Lenine dans la question fondamentale de la révolution prolétarienne et construit sa théorie du socialisme dans un seul pays. A proprement parler, elle n’a jamais été développée nulle part ni exposée par Staline de façon positive. Elle repose sur deux citations falsifiées de Lenine. Staline n’a répondu à aucune réfutation. La théorie du socialisme dans un seul pays a une base administrative, pas théorique.

25 . La même année, Staline crée la théorie de la double composition, c’est-à-dire de partis bi-classistes d’ouvriers et de paysans pour l’Orient. C’est une rupture avec le marxisme et toute l’histoire du bolchevisme sur la question fondamentale du caractère de classe du parti. Même l’I.C. en 1928 a été obligée de reculer et d’abandonner une théorie qui a été pendant longtemps à la ruine des partis communistes d’Orient. Mais la grande découverte continue aujourd’hui encore à figurer dans Les Questions du Léninisme de Staline.

26 . La même année, Staline décide de subordonner les communistes chinois au parti bourgeois, le Kuomintang, le qualifiant de parti ouvrier et paysan selon le modèle inventé par lui. Les ouvriers et paysans chinois sont politiquement réduits en esclavage sous la bourgeoisie par l’autorité de l’I.C. Staline a organisé en Chine la division du travail que Lenine l’avait empêché d’organiser en Russie après 1917, les ouvriers et paysans chinois l’emportent et c’est Tchang Kaï-Chek qui se renforce. La politique de Staline a été la cause directe et immédiate du naufrage de la révolution chinoise.

27 . La position de Staline - ses zigzags - sur les questions de l’économie soviétique sont trop fraîches dans la mémoire de nos lecteurs et nous ne perdrons pas de temps à les commenter ici.

28 . En conclusion, nous rappelons le Testament de Lenine. Il ne s’agit pas d’un article ou d’un discours polémique, dans lequel on peut toujours imaginer qu’il y eut d’inévitables exagérations, découlant de l’ardeur du combat. Non, dans le Testament, Lenine, pesant calmement chaque mot, donne son dernier avis au parti concernant ses camarades sur la base de toute l’expérience de son travail en commun avec eux. Que dit-il de Staline ? a- brutal, b- déloyal, c- enclin à abuser du pouvoir.

Conclusion : "l’éliminer du poste de secrétaire général".

Quelques semaines plus tard, Lenine dicta une note à Staline dans laquelle il indiquait son intention de "rompre toutes relations personnelles et de camarade" avec lui. Ce fut l’une des dernières expressions de la volonté de Lenine. Tous ces faits sont établis dans le compte rendu du plenum du Comité Central de 1927.

Telles sont les grandes étapes de la biographie politique de Staline. Elles donnent une image assez complète, dans laquelle son énergie, sa volonté, sa détermination, se combinent avec son empirisme, sa myopie, sa tendance organique à des décisions opportunistes dans les grandes questions, sa brutalité personnelle, sa déloyauté et sa tendance à abuser du pouvoir.

Notes

[1] Les ruptures de séquence sont conformes au texte original. (NDE).

[2] idem.

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