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Qui était Erich Wollenberg, bolchevik allemand puis trotskiste
mercredi 4 février 2026, par
Qui était Erich Wollenberg
« Aux membres du KPD !
Aux combattants du Front Rouge !
Aux sans-parti, aux travailleurs communistes oppositionnels ! »
1er août 1934
Chers camarades et amis,
Depuis 1918-1919, je lutte au coude à coude avec vous dans les rangs du Parti communiste allemand (KPD) et du Roter Frontkämpferbund (RFB) [1] contre le système capitaliste, contre la République de Weimar et le fascisme, pour la dictature du prolétariat, pour la victoire du socialisme. En avril 1933, la commission internationale de contrôle du Komintern (IKK) m’a exclu du Parti à la demande de Fritz Heckert au motif d’activité oppositionnelle envers la direction et à la politique du KPD.
Vous, mes anciens camarades de lutte, avez le droit d’exiger de moi des explications sur les raisons qui m’ont poussé à me séparer du Parti. Je considère moi-même comme mon plus grand devoir humain et révolutionnaire de vous donner ces explications, de rendre compte devant vous, en toute franchise et sans réserve, de mon activité politique et de mes divergences avec la direction du Parti.
Vous pouvez penser que je le fais un peu tard et que j’ai laissé passer plus d’un an après mon exclusion du Parti. Mais j’ai été retenu à Moscou contre ma volonté, sur ordre de Heckert, Ulbricht, Pieck et des autres dirigeants du KPD dans l’émigration. La centrale du KPD m’y avait déjà « transféré à titre punitif » en décembre 1932 pour activité oppositionnelle, bien que j’eusse demandé à plusieurs reprises de façon pressante à rester en Allemagne pour ne pas abandonner mes camarades de lutte communistes à la dictature hitlérienne menaçante.
À Moscou, ma demande répétée de retourner en Allemagne a été abruptement rejetée par la centrale d’émigration du KPD. Tout particulièrement après mon exclusion du Parti, Heckert a essayé par tous les moyens de m’isoler complètement du prolétariat allemand sur le plan politique et de me faire taire en m’offrant un poste de fonctionnaire tranquille et bien payé en province en Russie.
Je ne pouvais pas continuer à assumer mon éloignement de votre lutte héroïque et d’une difficulté sans précédent, ceci pour moi-même, pour vous et pour le prolétariat allemand. J’ai donc quitté l’Union soviétique de ma propre initiative.
J’ai eu besoin de quelques petites semaines pour m’informer en Allemagne et dans les pays voisins de la situation politique du « Troisième Reich » et des courants qui se font jour dans le camp du communisme. Je m’adresse maintenant à vous en vous priant de m’écouter en camarades et d’en tirer les conséquences avec un sens des responsabilités communiste et une fermeté révolutionnaire : soit contre moi, soit contre la direction et la politique qui, j’en suis convaincu, ont causé la honteuse défaite du prolétariat allemand et qui empêchent aujourd’hui les forces révolutionnaires de se ressouder pour lutter et vaincre le fascisme et l’asservissement capitaliste [2].
Ma trajectoire politique et ma première opposition
Tout d’abord, il me faudra dire quelques mots de mon passé politique.
Septembre 1918, adhésion à l’USPD à Königsberg, comme lieutenant et blessé de guerre.
Participation à la Révolution de novembre dans les rangs de la Ligue Spartacus.
Avril 1919, direction d’une partie de l’Armée rouge en Bavière.
Mai 1919 - mars 1922, prison et forteresse avec de brèves interruptions, suite à trois évasions réussies.
1922, rédacteur à la Rote Fahne de Berlin et de Königsberg.
1923, dans l’illégalité, participation aux combats de la Ruhr, puis dirigeant politico-militaire dans le sud-ouest de l’Allemagne.
1924, menacé d’une condamnation à mort, envoyé comme émigré politique en Russie, où je suis resté jusqu’au printemps 1931, avec une seule interruption (un an de travail illégal en Allemagne).
Mars 1931, retour en Allemagne à la faveur de ladite « amnistie pour crimes de sang ». Jusque-là, informé de façon unilatérale par la presse du Parti communiste et les rapports du Comité central du KPD au Komintern, je pensais que, dans les grandes lignes, le Parti communiste, sa direction et sa politique étaient sains.
Lors d’un bref séjour à Königsberg, j’avais pu constater que la direction du Parti était un appareil sclérosé et qu’elle n’avait pas de contact vivant avec les cadres du parti et les larges masses travailleuses. De nombreux travailleurs communistes et les combattants du Front rouge de la ville m’ont demandé de faire pression sur le Comité central pour qu’il remédie à cette situation.
À Berlin, un camarade de premier plan m’a assuré que la centrale était au courant des « conditions de travail malsaines » en Prusse orientale et qu’elle allait bientôt prendre des mesures. Pour autant, bien entendu, rien n’a été fait.
En tant que membre de la direction fédérale du RFB illégal et rédacteur en chef du Roter Front, j’ai eu l’occasion de connaître la plupart des grandes organisations régionales du KPD et des Unions régionales du RFB à l’occasion de fréquents voyages pour donner des instructions, de réunions publiques de masse et de conférences illégales, de cours de formation, d’excursions, etc. Là, j’ai dû constater que les symptômes du mal que j’avais observés en Prusse orientale au sein du Parti (crise de confiance, bureaucratisation de l’appareil, etc.), se retrouvaient partout. Si j’avais cru au début que le mauvais choix de quelques responsables d’un district (la Prusse orientale) était responsable du climat malsain qui régnait là-bas dans l’organisation du Parti, je me suis rendu compte de plus en plus clairement que la politique du Parti était erronée sur toute une série de questions centrales et que la direction de l’ensemble du parti était rongée par le bureaucratisme et l’opportunisme.
Les principales causes des symptômes du mal me semblaient être les suivantes :
Bureaucratisation de la vie du parti
Les révolutionnaires professionnels étaient remplacés par des fonctionnaires du Parti bien payés qui n’avaient plus aucun lien vivant avec les « simples » membres et les masses ouvrières laissées-pour-compte. Un byzantinisme écœurant régnait au sein de la direction du Parti (autocongratulation). À l’intérieur et à l’extérieur du Parti, en particulier dans la confrontation avec les ouvriers révolutionnaires critiques et oppositionnels, les méthodes de persuasion de Lénine avaient été remplacées par la matraque de Staline.
Politique erronée à l’égard de la social-démocratie et des nazis
Le slogan du « social-fascisme » n’a pas seulement masqué aux masses le danger du véritable fascisme, du fascisme hitlérien, il a aussi largement contribué à renforcer et à réhausser la muraille de Chine que les dirigeants du SPD avaient érigée entre les ouvriers communistes et sociaux-démocrates. La politique syndicale de la centrale, avec l’Opposition syndicale révolutionnaire (RGO), a complètement éliminé l’influence des révolutionnaires au sein des syndicats réformistes et les plus grandes organisations de masse du prolétariat allemand ont été entièrement abandonnées aux Leipart [3] et à leurs semblables. L’orientation selon laquelle « le SPD était l’ennemi principal » ou que « la lutte principale devait être dirigée contre le SPD », avait si bien vidé le cerveau des dirigeants du KPD qu’ils ignoraient et niaient la progression du fascisme hitlérien. En février 1932, par exemple, le camarade Thälmann [4], lors de la session plénière du Comité central du KPD, déclarait que « rien ne serait plus fatal qu’une surestimation opportuniste du fascisme hitlérien » . Cette évaluation politique erronée des forces de classe empêchait nécessairement tout progrès vers un véritable front unique antifasciste, qui devait naturellement viser principalement les nazis.
Comment le KPD pouvait-il gagner des ouvriers sociaux-démocrates au front unique en déclarant « il faut d’abord vaincre le SPD, ensuite seulement on pourra battre les nazis » ? Les bureaucrates du Parti n’ont pas compris que, au contraire, le SPD ne pouvait être battu que si nous battions les nazis « d’abord » et sans fléchir, afin que les ouvriers sociaux-démocrates, « jusqu’au dernier d’entre eux », reconnaissent que, par nos actes, nous, les communistes, étions les meilleurs combattants contre le fascisme. La participation au « référendum » fasciste, que nous avons désigné sous le nom de « Référendum rouge », a contribué de manière extraordinaire à la confusion de la classe ouvrière et apporté de l’eau au moulin des nazis [5], de même que lorsque nous avons cru combattre le fascisme en nous comportant de manière encore plus nationaliste que les nazis (Programme de « libération nationale » [6], etc.).
Embourgeoisement parlementaire du parti
L’opportunisme parlementaire le plus superficiel supplantait de plus en plus la politique communiste, révolutionnaire, visant à gagner les masses pour conquérir le pouvoir. La bureaucratie du parti, sous le slogan de la lutte contre la terreur individuelle, menait en réalité une lutte contre la capacité de défense du prolétariat. La direction du Parti dénonçait publiquement comme « terreur individuelle » toute lutte défensive des ouvriers, voire la simple possession d’armes ou la préparation d’explosifs pour des combats révolutionnaires futurs. En réalité, parmi les ouvriers communistes, généralement conscients de l’importance de la lutte révolutionnaire de masse, il n’y avait pas de tendances sérieuses à la terreur individuelle, mais une volonté très sérieuse de lutter réellement contre le fascisme.
Dans la bureaucratie du Parti, cette volonté ne se manifestait que par une phraséologie radicale. Des préparatifs adéquats en vue de l’illégalité n’avaient même pas été entrepris, de sorte que, par exemple, le principal dirigeant du Parti, le camarade Thälmann, s’était contenté d’une résidence « illégale » , utilisée depuis dix ans déjà à de telles fins et donc connue depuis longtemps, non seulement d’une grande partie des permanents actuels et des ex-permanents du Parti, mais aussi de la police. La situation était encore pire pour ce qui était des préparatifs de l’illégalité pour l’ensemble du Parti. Ses organes moyens et inférieurs, en raison du slogan selon lequel « le fascisme était déjà là depuis longtemps », que le fascisme hitlérien n’était pas pire que le « fascisme de Severing » [7] ou le « fascisme de Brüning » [8] , n’avaient absolument aucune idée de l’ampleur de la terreur sous le véritable fascisme, celui de Hitler. La bureaucratie du parti évaluait tout sous l’angle de la captation et du comptage des suffrages parlementaires. Elle était aussi éloignée de la pensée révolutionnaire et de prise du pouvoir que de la reconnaissance des souffrances que le fascisme impose à la classe ouvrière. En revanche, la centrale, satisfaite d’elle-même, célébrait une « victoire électorale » après l’autre. Elle comptait les bulletins de vote du KPD, les comparait triomphalement aux bulletins de vote du SPD et se cachait la tête dans le sable comme une autruche devant les bulletins de vote des nazis.
C’est ainsi que le Parti communiste allemand a pu, sous une direction bureaucratique et parlementaire et avec une politique erronée et non léniniste, célébrer une « victoire parlementaire » après l’autre, tandis que les nazis préparaient leurs forces pour l’assaut – et la centrale des fonctionnaires émigrés du KPD continue sans relâche ce jeu absurde, comme si la victoire d’Hitler, l’assassinat de milliers des meilleurs combattants révolutionnaires, les camps de concentration, l’écrasement du Parti, l’anéantissement des syndicats, les camps du service du travail obligatoire, etc., n’existaient pas.
Ce que Marx et Engels disaient, après la défaite de la révolution de 1848-1849, des dirigeants de ce grand mouvement, s’applique parfaitement aux bureaucrates du KPD : « Ce sont les mêmes gens qui, sous prétexte d’une activité sans répit, non seulement ne font rien eux-mêmes, mais cherchent encore à empêcher que quelque chose soit fait en général, sauf le verbiage ; les mêmes gens qui, […] par leur crainte d’accomplir un acte quelconque entravaient le mouvement à chaque pas et l’ont amené à la fin à la défaite ; les mêmes gens qui voient bien la réaction [le fascisme, E. W.] et s’étonnent énormément de s’apercevoir qu’ils sont dans une impasse où ni la résistance ni la fuite ne sont guère possibles » [9].
La politique erronée et la pétrification bureaucratique de la direction du KPD avaient poursuivi l’œuvre de trahison de la classe ouvrière menée par la direction du SPD et conduit le prolétariat allemand dans une telle impasse, durant l’hiver 1932-1933, que ni résistance ni fuite n’étaient possibles. Hitler avait la partie facile.
Camarades !
Ce sont les principaux désaccords politiques qui ont motivé mes critiques, puis ma lutte oppositionnelle contre la direction du KPD.
À l’aide de quelques exemples concrets, je voudrais encore vous décrire mes confrontations avec la direction du parti et les événements qui ont conduit à mon exclusion.
Le RFB et la direction du parti
J’ai eu mes premières divergences en tant que membre de la direction fédérale du RFB. Le développement sain du RFB en une véritable organisation de défense prolétarienne a été empêché par l’attitude ambiguë de la direction du Parti. En 1929, la centrale n’avait pas seulement saboté les luttes de mai [10] , elle avait même poussé un soupir de soulagement lorsque Severing avait interdit le RFB. La centrale voulait profiter de l’occasion pour liquider complètement le RFB en lançant le mot d’ordre suivant : « Les camarades du RFB entrent tous dans le parti ! ». Ce n’est que lorsque la liquidation du RFB a échoué en raison de la résistance de ses combattants que la centrale a donné l’autorisation de maintenir illégalement cette organisation. Le comportement de la direction du Parti pendant et après les combats de mai 1929 explique que certains prolétaires mal formés du RFB aient été victimes de la démagogie nazie et soient passés à la SA [11] .
La petite guerre menée par la direction du Parti contre l’activisme du RFB a pris les formes les plus diverses. Par exemple, lorsque quelques membres du Rote Jungfront [12] se sont laissé entraîner dans des actions de fermeture inutiles [13] – conséquence de l’inaction à laquelle les condamnait la politique du parti – la centrale a ordonné de désarmer l’ensemble du Rote Jungfront. Après de longues négociations, cet ordre ne fut certes pas annulé, mais il ne fut pas non plus exécuté.
Toutes les tentatives pour améliorer la formation politique et technique des camarades du RFB échouèrent face à la résistance de la centrale, qui prit prétexte de mon arrestation, en novembre 1931, et de l’ouverture d’une procédure de haute trahison contre moi pour « poursuite des activités du RFB » pour m’éloigner de la direction fédérale après la levée de ma détention préventive (en mars 1932) et m’affecter comme rédacteur politique à la Rote Fahne .
Le parti et le rassemblement nazi dans la salle Pharus-Berlin [14]
Au sein de la rédaction du Rote Fahne, les frictions étaient permanentes, notamment avec le secrétaire de district du KPD et membre de la direction centrale restreinte Walter Ulbricht, qui se laissait encenser comme le « leader historique du prolétariat berlinois ». Ulbricht ne s’intéressait qu’à la lutte contre les « sociaux-fascistes » et s’opposait donc à la mise en œuvre d’un large combat idéologique de masse contre les nazis.
J’avais pris contact avec de nombreux prolétaires SA dans le Wedding et j’avais obtenu d’eux l’assurance qu’ils se rendraient à une réunion du KPD avec un co-orateur nazi (une heure de temps de parole) et qu’ils ne tenteraient pas de perturber la réunion.
Le secrétaire adjoint de district – un brave camarade révolutionnaire qui se trouve aujourd’hui entre les mains des bourreaux fascistes – a profité de l’absence temporaire d’Ulbricht pour ordonner à la direction du sous-district de Wedding de lancer une campagne de masse pour gagner les partisans nazis induits en erreur en organisant une telle réunion de discussion.
La direction du sous-district de Wedding a saboté la décision et, lorsqu’elle a finalement organisé la réunion dans la salle Pharus, à la mi-juin 1932, elle a si mal préparé les choses que seuls 300 à 400 camarades étaient présents au début de la réunion, dont 50 hommes chargés de la protection de la salle, tandis que 400 hommes des SA se trouvaient dans la cour, auxquels la direction du sous-district voulait interdire l’entrée avec l’aide de la police. Elle n’avait laissé entrer dans la salle que l’intervenant nazi avec deux SS [15] comme protection. Comme il ne s’agissait pas de « convaincre » trois fonctionnaires nazis endurcis, j’ai laissé entrer les 400 prolétaires SA dans la salle, malgré les protestations de la direction de l’assemblée. La soirée de discussion s’est déroulée avec succès, sans perturbations sérieuses, et la décision a été prise à l’unanimité de discuter à fond de la question la plus importante pour les prolétaires SA, « le NSDAP et le monde du travail », lors d’une nouvelle assemblée du KPD.
Comme la direction « oubliait » de poursuivre la campagne, Goebbels passa à la contre-attaque et organisa une réunion, le 2 juillet, dans la salle Pharus, pour laquelle un certain nombre de SS furent mobilisés en raison de l’attitude chancelante des SA de Wedding.
Walter Ulbricht me donna l’ordre de prendre la parole à cette réunion en tant que conférencier. J’acceptai avec plaisir, mais j’exigeai qu’une protection suffisante soit accordée aux orateurs. Le secrétaire de la direction du sous-district de Wedding m’expliqua que ce n’était pas possible dans le court laps de temps imparti (il n’était qu’une heure de l’après-midi !), qu’il ne pouvait rien faire d’autre que d’appeler les cellules du parti à manifester à 20h20 dans la Müllerstrasse (le rassemblement nazi était prévu à 19h20). Cela revenait à laisser l’orateur communiste sans protection et à envoyer les ouvriers communistes sous les matraques en caoutchouc de la police de Severing, dans la Müllerstrasse [16] , ce qui n’avait aucun sens. Ma protestation auprès d’Ulbricht n’a eu aucun succès ; il m’a expliqué que les préparatifs effectués par la direction du sous-district de Wedding étaient tout à fait suffisants et que je n’avais pas le droit de rassembler moi-même une équipe dans le Wedding ou dans un autre sous-district pour protéger l’orateur.
Je me suis donc rendu seul à la réunion nazie, où plus de 800 SA et SS étaient présents. On ne m’a pas laissé parler, malgré les assurances données au début. Dans son discours de clôture, par des mensonges éhontés, l’orateur nazi a provoqué une atmosphère de pogrom contre moi. À la sortie, les SS m’ont attendu, m’ont assommé, m’ont volé ma serviette et m’ont frappé à coups de couteau, de matraque et de talon. Gravement blessé à la tête et au visage, j’ai été transporté à l’hôpital par des camarades du RFB, à moitié inconscient, où l’on a constaté entre autres une commotion cérébrale .
Ulbricht a répondu à ma protestation contre le comportement criminel de la direction du sous-district de Wedding par une procédure du Parti contre moi ! J’aurais porté atteinte à l’autorité du Parti de deux manières : en critiquant la direction du sous-district et donc indirectement « le chef du prolétariat berlinois, le camarade Walter Ulbricht lui-même » ; et en me faisant battre par des nazis, moi, un responsable du KPD, dans le « Wedding rouge », ce qui ne pouvait avoir qu’un mauvais effet sur les ouvriers. Lorsque j’avais vu que j’étais seul, je n’aurais tout simplement pas dû aller dans la salle Pharus, en dépit de l’ordre de la centrale.
Pendant ce temps, Goebbels avait fait glisser des « plans d’assassinat communistes » dans ma serviette volée et, avec son « agression », il initia une violente campagne d’assassinat et de pogrom contre moi. Cela a conduit à mon arrestation temporaire. Le soir où j’ai été libéré de la préfecture de police, je me suis retrouvé devant le tribunal du Parti qui m’a réprimandé « pour mon comportement indiscipliné » (critique de la direction du sous-district et d’Ulbricht) et m’a interdit de poursuivre mes activités politiques dans le Wedding.
Les dirigeants historiques du KPD le 20 juillet
Le 20 juillet 1932, la centrale du KPD publiait un large appel contre la « terreur individuelle » dans la Rote Fahne. Il contient ce que les bureaucrates du Parti ont écrit de plus éhonté sous ce masque, en réalité contre la capacité de défense du prolétariat.
La centrale avait reçu des informations sur la décision imminente de von Papen [17] . Dans sa peur mortelle de l’activité des ouvriers, d’une lutte défensive du prolétariat, dans l’article de la Rote Fahne, la centrale stigmatisait toute possession d’armes comme « terreur individuelle » et menaçait les contrevenants « d’exclusion immédiate du parti ». Les dirigeants du KPD n’avaient pas d’autres soucis à la veille du 20 juillet. Ils quittèrent Berlin. Thälmann se rendit à Leipzig et Wilhelm Pieck monta tranquillement dans le train pour Brunswick, le 20 juillet au matin, après avoir acheté à la gare le journal annonçant la destitution de Severing, etc. Walter Ulbricht, le « leader du prolétariat berlinois » ne s’occupait pas des ouvriers berlinois, mais dirigeait depuis sa résidence clandestine le déménagement des dossiers poussiéreux et de tous les beaux appels à voter qui étaient évacués de la Karl Liebknechthaus par camion.
Pendant ce temps, plus d’un million d’ouvriers berlinois se retrouvaient sans chef dans les rues. Le front unique entre le Rot Front et la Reichsbanner était établi « en bas » , c’est-à-dire parmi les masses ouvrières [18] . Des éléments de la Schupo fraternisaient avec les ouvriers, d’autres étaient complètement désemparés et incapables d’agir.
Le 20 juillet, le prolétariat allemand tenait encore une fois le gouvernail de l’histoire entre ses mains. Il a laissé passer cette brillante occasion en raison de la trahison ouverte de la direction du SPD et de l’échec catastrophique de la direction du KPD. Le 20 juillet fut un jour décisif dans la lutte entre la révolution et la contre-révolution en Allemagne. Le 30 janvier 1933, Hitler a récolté facilement ce que Franz von Papen [19] avait pu semer sans ambages le 20 juillet.
Après la victoire d’Hitler, Fritz Heckert s’est moqué à Moscou de ces « petits-bourgeois du Parti » qui « avaient perdu la tête à cause du 20 juillet ». Ce n’est pas nous qui, le 20 juillet et depuis lors, tempêtons contre la direction et la politique du KPD, qui avions « perdu la tête », mais le 20 juillet avait montré que la révolution allemande était « sans tête », que le prolétariat allemand, sans direction révolutionnaire, courait à la catastrophe.
Deux expressions à retenir
La réponse qui m’a été donnée, le 20 juillet, par l’un des fonctionnaires de Wedding sur la situation dans laquelle se trouvait le Parti, est caractéristique de l’effondrement du parti de Liebknecht : « Pour nous, cela va tout à fait bien. J’ai convoqué les secrétaires de cellule et les responsables de l’agit-prop et leur ai expliqué que tout restait comme avant, que Severing restait l’ennemi principal. Ils l’ont compris. Ainsi, chez nous, il n’y a aucun risque de s’écarter de la ligne du parti » .
« Aucun risque de déviation » par rapport à la ligne du Parti qui voyait dans le SPD « l’ennemi principal » contre lequel le « principal coup » devait être porté – voilà ce qui était également décisif, le 20 juillet, pour les petits et grands fonctionnaires du parti. Lorsqu’en avril 1933, à Moscou, j’ai cité les paroles du fonctionnaire de Wedding lors de ma procédure d’exclusion devant la « plus haute instance du parti », Heckert s’est exclamé sous les applaudissements des autres membres de la Commission de contrôle de l’Internationale communiste : « Cet homme avait absolument raison. Severing était alors, même le 20 juillet, l’ennemi principal. Que Severing soit chassé par nous ou par von Papen, c’était la même chose. Dans les deux cas, cela représentait une victoire des ouvriers ».
Depuis le 20 juillet, j’aurais considéré comme un crime de continuer à me taire. Il n’y avait pas de groupe au sein de la centrale qui puisse constituer un noyau sain pour la création d’un nouveau, d’un véritable parti communiste. Le groupe d’opposition de l’époque, Neumann-Remmele [20] , était compromis par le passé politique de ses dirigeants. Il comprenait, outre de brillants révolutionnaires comme Eugen Schönhaar [21] , assassiné par Göring, un Willi Münzenberg [22] dont l’affairisme n’a d’égal que son manque de caractère politique. La critique que la fraction Neumann-Remmele adressait à la politique de la centrale était en partie tout à fait juste, en partie totalement erronée. La fraction n’avait pas de programme, et elle a dû se désintégrer lamentablement lorsque la centrale a fait monter les enchères.
Le point de cristallisation du nouveau parti communiste luttant dans l’esprit de Lénine et de Liebknecht ne pouvait reposer, au sein du KPD, que sur les ouvriers révolutionnaires.
Cette constatation m’a incité à rompre la discipline du parti après le 20 juillet et à nouer des liens d’opposition avec des fonctionnaires du parti et du RFB de niveau moyen et inférieur, ainsi qu’avec des membres « ordinaires » .
Comment les « leaders historiques » ont vu venir Hitler...
La centrale m’a donné l’ordre de partir pour Moscou après avoir constaté que la faim (j’avais été licencié sans préavis, après le 20 juillet, malgré ma maladie et mon illégalité) ne pouvait pas m’abattre. Suite à des demandes répétées de pouvoir rester en Allemagne, j’ai fait traîner mon départ pour Moscou d’octobre à décembre 1932. Finalement, je me suis rendu à Moscou avec l’accord de mes amis politiques. Mon intention était d’informer mes camarades sur place de la situation réelle en Allemagne, puis de rentrer en Allemagne au plus tard deux ou trois mois après, en supposant que Hitler ne serait pas encore arrivé au pouvoir d’ici là.
L’exigence de mon voyage à Moscou était un leurre : je prêchais devant des oreilles sourdes. « L’Allemagne n’est pas l’Italie » , me disait-on. « Hitler ne pourrait pas arriver au pouvoir tout seul », affirmait-on en se référant au fameux mot selon lequel le SPD et les nazis sont des « jumeaux » ; « le fascisme était un bloc informe de ces deux organisations (SPD et NSDAP) » ; et « la bourgeoisie ne pourrait pas se maintenir aux commandes sans ce bloc [du SPD et du NSDAP, E.W.] » (Staline, cité par Die Internationale , février 1932, p. 68).
Le 30 janvier 1933 dans la soirée, arriva un télégramme chiffré de la centrale du KPD informant le Komintern qu’elle avait reçu « de source absolument sûre l’information selon laquelle un gouvernement hitlérien n’entrerait pas en ligne de compte dans un avenir prévisible ».
Le lendemain, les faux prophètes de la centrale du KPD et du Komintern avaient une nouvelle recette. Désormais, l’instauration du gouvernement hitlérien n’était qu’un « signe de la montée révolutionnaire du prolétariat et de la faiblesse de la bourgeoisie ». Fin février, quelques jours avant la provocation de l’incendie du Reichstag, Fritz Heckert célébrait au comité du Parti de Moscou la « formidable avancée communiste en Allemagne », constatait que « les nazis n’avaient pas de base sociale » (!), que « le gouvernement hitlérien était sur le point de s’effondrer », etc. Triomphant, il se référait à Frick [23] qui avait déclaré devant des représentants de la presse qu’« un parti aussi puissant que le parti communiste ne pouvait pas être interdit, mais seulement combattu idéologiquement ». Lui, et avec lui toute la centrale, ils prenaient pour argent comptant la ruse de guerre des nazis et aidaient ainsi les Hitler, Göring, Frick à endormir la vigilance du prolétariat allemand.
Les méthodes de Heckert pour exclure
Heckert ayant été appouvé sans discussion, ce n’est que le lendemain que j’avais pu expliquer à des camarades dirigeants de la section allemande du Komintern que « le discours de Heckert, une moquerie éhontée à l’égard des prolétaires allemands, le ferait descendre de l’estrade s’il osait parler de la même manière en Allemagne ». C’est maintenant un certain Karl Schmid qui a reçu mission de fournir des « preuves » de mon activité fractionnelle. Il n’a pas réussi à présenter des faits et a donc inventé des « déclarations fractionnelles hostiles au parti » de ma part. Heckert a dès lors demandé l’ouverture d’une procédure du Parti contre moi. Le 7 avril 1933, la Commission internationale de contrôle (IKK) m’a exclu du parti pour « lutte contre le KPD, opinions hostiles au Parti et calomnies contre la direction du Parti en tant qu’agent objectif de l’ennemi de classe ». Pour justifier mon exclusion, l’IKK a invoqué, outre le « dossier Karl Schmidt » mensonger, les faits suivants : ma critique de la direction du sous-district de Wedding et du discours de Moscou de Heckert, ainsi que ma contribution à une lettre de février 1933, par laquelle Karl Friedberg, un vieux spartakiste, attirait l’attention de Staline sur le pourrissement de la direction du Parti, sur la politique désastreuse du KPD et sur la catastrophe imminente, demandant au dirigeant du Komintern d’intervenir, au moins en dernière minute, pour infléchir le cours des événements allemands en provoquant un changement à la direction du KPD et un revirement de sa politique.
Camarades et amis !
La centrale des fonctionnaires émigrés du KPD voulait me séparer définitivement de vous, de votre lutte pour le socialisme en m’excluant du Parti. Mais en réalité, mon chemin s’est séparé du Parti du 20 juillet et du 30 janvier, du Parti qui mène le prolétariat allemand de catastrophe en catastrophe, parce que je ne voulais pas me séparer de vous, de votre lutte pour le socialisme. La victoire de Hitler a mis à nu la force du réformisme et du centrisme dans le mouvement ouvrier allemand et ceci dans des proportions effrayantes. Elle a montré que non seulement le SPD, mais aussi le KPD, étaient devenus des partis réformistes et centristes. Ce que le plus grand stratège de la révolution prolétarienne, Friedrich Engels, a enseigné, s’applique à la direction du KPD :
« Celui qui en temps de révolution commande une position décisive et la livre, au lieu de forcer l’ennemi d’en tenter l’assaut, mérite, sans exception, qu’on le traite de traître » [24].
Les responsables du KPD ont livré sans combat toutes les positions décisives du prolétariat allemand à ses pires ennemis, les fascistes. Ils doivent être traités comme des traîtres, selon les mots d’Engels.
La principale leçon politique et organisationnelle que le prolétariat allemand doit tirer de la victoire hitlérienne et de l’effondrement du fier mouvement ouvrier est la suivante :
La condition préalable à la libération de la classe ouvrière du fascisme et du joug du capital est sa libération de la politique de banqueroute d’une direction faillie, incompétente et autocratique.
Mais ce n’est que la première étape. Le prolétariat allemand ne peut vaincre que s’il forge un véritable parti bolchevique dans la lutte contre le fascisme et l’asservissement au capital, dans la lutte contre l’ennemi intérieur de la classe ouvrière, le réformisme et le centrisme.
En avant vers le Nouveau Parti Communiste !
En avant vers la IV° Internationale communiste !
La tête haute ! Regardons devant nous ! L’avenir nous appartient !
1er août 1934
Notes
[1] L’Union des combattants du Front rouge (RFB) est une organisation militante antifasciste liée au KPD. Créée en 1924 et interdite en 1929, elle poursuit dès lors ses activités dans la clandestinité.
[2] Les passages en italique sont repris de l’original dans l’ensemble du texte.
[3] Theodor Leipart est président de la Confédération générale des syndicats allemands (ADGB) depuis 1921.
[4] Ernst Thälmann est président du KPD, de 1925 à 1933.
[5] Il s’agit d’un référendum pour la dissolution du parlement de Prusse, à majorité sociale-démocrate et centriste, lancé par les Casques d’acier (organisation paramilitaire ultra-conservatrice d’anciens combattants et de membres des corps francs) et soutenue par le Parti nazi et le Parti communiste. Il échoue, le 9 août 1931.
[6] Le 24 août 1930, le comité central du KPD publiait la « déclaration de programme pour la libération nationale et sociale du peuple allemand » , où les sociaux-démocrates allemands sont entre autres dénoncés comme des « agents volontaires des impérialistes français et polonais » (sic !).
[7] Carl Severing, membre du SPD, ministre de l’Intérieur de l’État libre de Prusse de 1920 à 1926 et de 1930 à 1932, mais aussi ministre allemand de l’Intérieur, de 1928 à 1930.
[8] Heinrich Brüning, membre du Zentrum, chancelier d’Allemagne du 30 mars 1930 au 30 mai 1932. Il gouverne essentiellement par décret en contournant le parlement.
[9] Marx et Engels, « Le manifeste des trois de Zurich » (3e partie de la lettre circulaire à Bebel, Liebknecht, Bracke et autres, des 17-18 septembre 1879), in : Marx et Engels, Œuvres choisies, tome 3, p. 94.
[10] Allusion à la répression sanglante des manifestations de rue du 1er Mai, interdites par la police de Berlin sous le contrôle du SPD, qui avait fait 33 morts.
[11] SA est l’abréviation de Sturmabteilung ou Section d’assaut, organisation paramilitaire du Parti nazi fondée en 1920.
[12] Le Rote Jungfront (Front de la jeunesse rouge) était l’organisation de jeunesse du RFB.
[13] Allusion probable à la campagne pour la fermeture des tavernes contrôlées par les nazis dans les quartiers populaires de Berlin, en particulier en septembre-octobre 1931, dans laquelle la Jeunesse communiste joue un rôle de premier plan (cf. Eve Rosenhaft, Beating the Fascists , Londres, etc., Cambridge U. P., 1983).
[14] La salle Pharus (en réalité les salles Pharus, parce qu’il y avait plusieurs salles dans le même immeuble) était située dans le quartier ouvrier de Wedding à Berlin. Elle était « le domaine incontesté du KPD » (Joseph Goebbels, Combat pour Berlin , 1931).
[15] La SS ou Schutzstaffel (escadron de protection) a été créée en avril 1925, initialement comme troupe de protection de Hitler.
[16] La Müllerstrasse est la rue qui donne accès à la salle Pharus, dans le quartier de Wedding à Berlin.
[17] Il est question ici de la destitution par décret présidentiel, sur décision du chancelier Franz von Papen, le 20 juillet 1932, du gouvernement de l’État libre de Prusse, mis dès lors sous tutelle du gouvernement du Reich. La Prusse est alors le plus grand état allemand, présidé par le social-démocrate Otto Braun. L’absence de réponse du mouvement ouvrier à ce coup d’état constitutionnel est généralement considérée comme l’événement majeur qui ouvre la voie à la prise du pouvoir par les nazis.
[18] « Rot Front » renvoie ici au RFB. La « Reichbanner » est une organisation militante républicaine des partis et syndicats qui soutiennent la République de Weimar, formée en partie d’anciens combattants à l’initiative de la social-démocratie.
[19] Franz von Papen est un politicien monarchiste, exclu du Zentrum pour avoir provoqué la chute du gouvernement Brüning, le 30 mai 1932. Il est chancelier du Reich, du 1er juin au 3 décembre 1932.
[20] Heinz Neumann et Hermann Remmele jouent un rôle important dans la soumission de la direction du KPD à Staline. À partir de 1931, ils développent cependant des divergences avec l’orientation du Parti, à laquelle ils reprochent de sous-estimer le danger nazi.
[21] Karl Eugen Schönhaar est arrêté à l’automne 1933 et abattu par la Gestapo, le 1er février 1933, lors d’une prétendue « tentative d’évasion ».
[22] Willi Münzenberg a été membre de la Ligue spartakiste, puis du KPD, dont il est élu membre du comité central en 1924. Il anime l’Internationale communiste de la jeunesse avant de devenir l’un des principaux propagandistes du Komintern.
[23] Wilhelm Frick est ministre de l’Intérieur du Troisième Reich, depuis le 30 janvier 1933.
[24] Friedrich Engels, Révolution et contre-révolution en Allemagne, 1851-52, chap. XIII.
https://www.marxists.org/francais/general/wollenberg/works/1934/wollenberg.htm
« L’armée rouge » de Wollenberg
Introduction
Peu d’étrangers en Union soviétique ont été mieux placés qu’Erich Wollenberg pour écrire sur la fondation et les débuts de l’Armée rouge. Malgré quelques faiblesses politiques, son livre offre un témoignage précieux sur le caractère de l’Armée rouge dans ses premières années ainsi que sur sa dégénérescence et sa décapitation sous Staline. Le changement qualitatif qu’il a subi dans les années 1930, décrit de manière plus vivante qu’ici, est un aspect indispensable de la montée du stalinisme. Toute l’histoire de l’Armée rouge a ensuite été réécrite et déformée. Le rôle de son fondateur, Léon Trotsky, a été complètement effacé des archives, tandis que celui de Staline et de ses partisans a été grossièrement exagéré. L’une des vertus majeures du livre de Wollenberg est qu’il remet les pendules à l’heure sur ces questions.
Wollenberg lui-même est né dans une famille allemande de la classe moyenne en 1892. Son père était médecin et il étudiait la médecine lorsque la Première Guerre mondiale éclata. Il s’engage volontairement dans l’armée impériale et devient lieutenant. En tant que combattant de première ligne, il fut blessé cinq fois, mais le dégoût du massacre le mit en contact avec le mouvement ouvrier. En 1918, il rejoignit le mouvement révolutionnaire qui balaya l’Allemagne alors que le régime du Kaiser tombait vers la défaite. Il est devenu membre du Parti social-démocrate indépendant et plus tard du Parti communiste allemand (KPD). En 1918, il dirigea un groupe de marins rouges à Königsberg et fut l’un des chefs militaires de l’éphémère soviet bavarois, commandant l’infanterie du groupe d’armées de Dachau. Sous le nom de Walter, il fut plus tard l’un des principaux experts militaires du mouvement communiste en Allemagne et dans le monde. Sa participation à la préparation du soulèvement de 1923 l’obligea à quitter l’Allemagne où un tribunal l’avait décrit comme l’un des hommes les plus dangereux du pays. En 1929, il devait écrire à Als Rotarmist von Munchen décrivant ses expériences.
À Moscou, Wollenberg termina ses études militaires et devint à son tour instructeur de l’Armée rouge, entrant en contact étroit, comme le montre son livre, avec de brillants jeunes commandants comme Toukhatchevski qui avaient accédé à des postes de direction pendant la guerre civile. De toute évidence, à cette époque, il ne faisait qu’un avec la révolution, considérant la révolution russe de 1917 comme la première étape de la révolution mondiale, et l’Armée rouge elle-même non pas comme une armée nationale, mais comme une armée au service du monde. la classe ouvrière. La désillusion s’est installée lorsque la politique de Staline du « socialisme dans un seul pays » a été imposée au Parti communiste de l’Union soviétique et à l’Internationale communiste dans son ensemble. Wollenberg ne pouvait pas supporter ce changement. Il tomba sous le coup du stalinisme et fut contraint de quitter l’Union soviétique. Il n’a pas pu retourner dans son Allemagne natale, où il était recherché. Il se réfugie en France puis en Afrique du Nord et c’est là, semble-t-il, qu’il rejoint les forces américaines après le débarquement de novembre 1942. Il est attaché de presse de l’armée américaine en Bavière après la Seconde Guerre mondiale et devient journaliste. et écrivain sur les questions soviétiques et militaires. Bien qu’il ait dérivé vers des positions politiques dangereuses, comme son livre l’indique déjà, Wollenberg est resté fidèle à son propre passé. Rien n’indique qu’il ait regretté le rôle qu’il a joué en tant qu’organisateur et chef de l’insurrection en Allemagne ou ses liens avec l’Armée rouge lorsque celle-ci était encore l’armée de la révolution internationale.
Dès les premières pages de son livre, Wollenberg insiste sur le fait que l’étude de l’Armée rouge n’est pas une question académique mais fait partie de la préparation à la révolution. Dans son pays natal, il avait assisté à la destruction de l’ancienne armée, mais ce n’est qu’en Russie, où la révolution a réussi, qu’elle a été suivie par la construction d’une nouvelle armée. Mais les conditions pour cela étaient très défavorables. L’ancienne armée impériale russe s’est largement désintégrée et a fondu au cours de la révolution. Il était composé principalement de paysans, dont beaucoup se sont précipités vers leurs villages pour participer à la saisie et à la redistribution des terres rendues possibles par le renversement du tsarisme. Du côté de la révolution, au début, il n’y avait que les Gardes rouges, constituées pour mener à bien l’insurrection et protéger les acquis de la révolution, et les bandes de guérilleros de paysans armés, constituées pour défendre les terres conquises pendant la révolution. De là naquit un conflit d’une certaine importance dans les cercles militaires soviétiques, dans lequel la guérilla s’opposait à la nécessité d’une armée moderne et disciplinée.
Il devint vite évident que pour combattre les forces contre-révolutionnaires basées sur l’ancien corps d’officiers, dirigés par des soldats professionnels et soutenus par l’impérialisme étranger, la révolution devrait construire sa propre armée. Cette tâche fut confiée à Léon Trotsky en tant que commissaire du peuple à la guerre. Il ne fait aucun doute que Trotsky a été l’influence dominante dans les débuts de l’histoire de l’Armée rouge et, comme Wollenberg le montre de manière concluante, son principal architecte. L’ampleur de la guerre civile et l’intervention étrangère signifiaient que la survie du régime soviétique dépendait entièrement de l’Armée rouge et en particulier de ses dirigeants. Comme Trotsky l’a compris dès le début, l’improvisation était inévitable, en utilisant le matériel disponible, y compris des spécialistes militaires de l’ancienne armée peu favorables aux objectifs de la révolution.
L’Armée rouge, selon Trotsky, devait être fondée sur les idées de la révolution socialiste mondiale. Comme toutes les grandes révolutions, la révolution bolchevique a dû s’armer, mais l’Armée rouge, issue d’une révolution prolétarienne, était dès le départ très différente de toutes les armées précédentes de l’histoire. Il lui fallait créer un nouveau corps d’officiers qualifiés tout en maintenant la plus étroite solidarité de classe entre tous les grades. Tout en faisant appel aux anciens cadres militaires possédant les connaissances de la science militaire sans lesquelles l’armée ne pourrait se construire, tout a été fait pour élever le niveau de conscience politique des soldats. Bien que Trotsky ait été démis de ses fonctions lorsque Staline, flanqué de Zinoviev et Kamenev, a pris le pouvoir après la mort de Lénine, jusque dans les années 1930, l’Armée rouge a continué à afficher bon nombre des traits qu’il lui avait imprimés : son internationalisme, sa camaraderie et son esprit politique. conscience. Malgré toutes les pressions de Staline et de la bureaucratie, des commandants comme Toukhatchevski ne diraient jamais publiquement un mot contre leur ancien chef.
Il était ironique que l’Armée rouge tombe sous le contrôle de Staline, de ses acolytes et de ses crapauds dont l’irresponsabilité, l’indiscipline et les erreurs tactiques lui avaient causé de graves dommages. Contre les mythes staliniens, Wollenberg raconte l’histoire vraie de la guerre civile et de la campagne de Pologne. Dans la première, c’est Vorochilov, soutenu par Staline, dont l’insubordination entraîne l’échec de l’armée du Sud autour de Simbirsk. Selon Toukhatchevski, cela a prolongé la guerre civile de deux ans. Trotsky, travaillant depuis son célèbre train blindé, dut prendre personnellement en charge les opérations à Sviyazhsk pour retrouver la situation de la campagne brillamment décrite par Larissa Reissner dans un article cité par Wollenberg. Dans un mépris similaire pour les ordres pendant la campagne de Pologne, les armées du front sud-ouest sous le commandement de Vorochilov et Yegorin, avec le soutien de Staline, ont ignoré les ordres de marcher contre Lublin et ont plutôt dissipé leur cavalerie et d’autres troupes dans un assaut infructueux contre Lublin. Waouh. Encore une fois, Toukhatchevski fut le critique le plus sévère de cette erreur qui coûta la guerre et força l’Armée rouge à battre en retraite.
De toute évidence, Staline n’a jamais oublié ni pardonné ses critiques à Toukhatchevski, sans aucun doute le plus brillant des commandants de l’Armée rouge. La vengeance de Staline fut sanglante : elle coûta la vie non seulement à Toukhatchevski mais aussi aux dirigeants de l’état-major et à des dizaines de milliers des meilleurs cadres militaires des forces soviétiques en 1938.
Wollenberg consacre un chapitre spécial à Trotsky et à l’Armée rouge et soutient généralement ses vues sur la doctrine militaire. Trotsky était un opposant déterminé à ceux qui idéalisaient les méthodes de guérilla ou qui adoraient « l’offensive totale ». Il considérait que l’Armée rouge devait être construite de la manière la plus méthodique possible, en mettant l’accent sur la formation, l’organisation et l’efficacité technique ainsi que sur la conscience politique. Bien qu’il soit généralement un admirateur de Toukhatchevski qui, comme lui, s’était rangé du côté de la révolution depuis le corps des officiers de l’ancienne armée, Wollenberg se range résolument du côté de Trotsky lors de la campagne de Pologne. Toukhatchevski avait trop confiance dans la capacité de l’Armée rouge à susciter le soutien de la classe ouvrière contre la bourgeoisie polonaise. Trotsky fut le seul membre du Comité central à mettre en garde contre les dangers de tenter de propager la révolution dans la Pologne ethnique à la pointe de la baïonnette, et il eut raison.
Bien que Wollenberg ait soutenu Trotsky sur les questions militaires, il a critiqué la ligne politique de Trotsky dans les années 1920 et 1930, comme le montre ce livre. Une mise en garde s’impose donc quant à son propre point de vue politique. Wollenberg connaissait de première main la dégénérescence stalinienne et son témoignage de ses effets sur l’Armée rouge est l’une des parties les plus précieuses de ce livre. Cependant, il ne fait aucun doute que le stalinisme a eu pour effet de le désorienter politiquement et il a perdu confiance dans la classe ouvrière.
Cette tendance est encore plus évidente dans la dernière édition de ce livre, à laquelle il ajoute plusieurs chapitres sur les développements politiques en Union soviétique. Même dans cette édition, il parle de la bureaucratie comme d’une nouvelle classe dirigeante et il adoptera plus tard l’idée que l’Union soviétique était devenue un pays capitaliste d’État. Wollenberg ne parvient pas à défendre cette thèse par une analyse convaincante, il ne donne pas non plus de substance à ses critiques de la politique de Trotsky ni ne propose d’alternative. Désillusionné par le parcours stalinien au cours duquel les officiers de l’Armée rouge auxquels il avait été étroitement attaché furent envoyés sans raison à la mort, il se transforma en commentateur sans but. Cette réaction est compréhensible, mais elle n’est pas excusable. Wollenberg connaissait mieux la science militaire que le marxisme.
Le lecteur doit donc être alerté des faiblesses et des dangers politiques de ce livre, qui devaient être démontrés dans la propre évolution de Wollenberg. Néanmoins, il conserve une valeur considérable à la fois en tant que preuve historique et témoignage personnel concernant la révolution russe et sa dégénérescence. Dans ses premières années, l’Armée rouge était en effet une armée d’un type nouveau, produit d’une grande révolution à l’instar de la New Model Army de Cromwell et des armées de la Révolution française. Contrairement à eux, c’était une armée ouvrière, une armée du futur. Cela montrait déjà que le prolétariat était capable de maîtriser les techniques militaires les plus avancées nécessaires à la lutte contre le capitalisme et d’innover lui-même. À la surprise de certains, ils apprendront que c’est Trotsky et non Guderian ou De Gaulle qui fut le premier partisan des divisions mécanisées. C’est l’Armée rouge, sous Toukhatchevski, qui a été la première à former des régiments de parachutistes, l’idée étant qu’ils se jetteraient derrière les lignes ennemies et se joindraient aux détachements d’ouvriers luttant contre leurs dirigeants impérialistes.
Malheureusement, l’Armée rouge a été victime de la main morte de la bureaucratie stalinienne. La dévastation provoquée dans ses rangs par l’assassinat de Toukhatchevski et de ses compagnons et les purges massives de la structure de commandement signifièrent que lorsque la Wehrmacht frappa en juin 1941, les forces soviétiques durent battre en retraite sur des centaines de kilomètres et furent au bord de la défaite. Seule la résurgence pendant la guerre du même esprit révolutionnaire qui avait animé l’Armée rouge pendant la guerre civile a rendu la victoire possible. Ce n’était pas grâce aux Vorochilov et aux Budenny, les favoris de Staline, qui se sont révélés être des forces épuisées. Mais une fois la victoire assurée, Staline veilla à ce que l’armée soit strictement contrôlée. Il craignait surtout que la vérité sur le passé ne soit connue. Au cours de la révolution politique contre la bureaucratie, la classe ouvrière soviétique devra ouvrir toutes les archives et découvrir la vérité. Ce livre de Wollenberg contribue à remettre l’histoire au clair en ce qui concerne l’Armée rouge.
New Park Publications, Ltd,
1978
Chapitre 1
Dans la vie des nations et des classes, il y a des moments et même des époques entières où – ainsi que carte 1nous le dit Lénine – « l’histoire fait que le problème militaire devient l’essence du problème politique ». Une telle période peut être trouvée dans la phase de transition d’un ordre de société capitaliste à un ordre social socialiste et d’une nation opprimée à une nation libérée.
Or les formes prises par les armées impérialistes sont en apparence extrêmement multiples et varient selon les formes plus ou moins démocratiques ou fascistes des différents États capitalistes, mais leur essence reste la même. Chaque armée bourgeoise est l’instrument de la dictature bourgeoise ou, pour citer encore Lénine, « l’instrument le plus sclérosé pour le maintien de l’ordre ancien des choses, la plus forte sauvegarde de la discipline bourgeoise, le soutien de la domination du capitalisme et les moyens de créer et inculquer une obéissance servile et maintenir les masses ouvrières sous l’emprise du capitalisme. Le passage d’une armée impérialiste à une armée révolutionnaire et la constitution de cette armée révolutionnaire sont donc des tâches qui doivent être accomplies sur la base des principes fondamentaux posés par la Révolution d’Octobre 1917, même si les détails peuvent varier selon la nature de la révolution. les formes militaires et politiques de cette armée. C’est là que réside la grande importance que doit revêtir pour tous les socialistes la connaissance de l’origine et du développement de l’Armée rouge.
Chaque armée reflète la constitution politique et l’ordre général de la société en vigueur dans le pays auquel elle appartient. La connaissance de l’Armée rouge nous donne donc la clé d’une connaissance du système économique, politique et social de l’Union soviétique à chaque phase de son développement.
Enfin, le socialisme international doit façonner sa stratégie de manière à permettre à l’Armée rouge de devenir un facteur décisif sur le champ de bataille international. L’armée est l’un des instruments politiques les plus importants. L’Armée rouge est l’instrument de la Révolution d’Octobre qui, comme Lénine l’internationaliste ne cessait de le souligner, « était fondamentalement une répétition générale, ou l’une des répétitions générales de la révolution prolétarienne mondiale ». Le but d’une répétition générale est de tester à chaque instant le jeu des comédiens, afin d’assurer le meilleur effet possible lors de la première soirée et d’éliminer autant que possible toutes les erreurs et tous les points faibles. Le caractère international de la Révolution russe l’amène à assigner au prolétariat socialiste les rôles simultanés d’observateur critique, de coopérateur et de futur acteur dans cette répétition générale, car, selon les mots de Goethe :
« De telles tâches, dans quelle mesure nous pourrions les accomplir, si seulement il nous était permis de les répéter. »
Dans la lutte des classes pour la liberté, de grandes tâches historiques seront assignées non pas une seule fois, mais à plusieurs reprises et dans des conditions variables. Il dépend donc dans une certaine mesure des travailleurs de chaque pays de savoir s’ils peuvent tirer des leçons de choses que l’histoire leur offre, afin que la tâche de leur émancipation puisse être « bien accomplie ». Tout socialiste honorable, conscient de ses responsabilités, doit étudier minutieusement la création, la consolidation, l’extension et, hélas, la dégénérescence du premier État soviétique et de la première Armée rouge, comme condition essentielle de cet achèvement.
Par conséquent, toutes les questions qui concernent la naissance, le développement, la force militaire et l’orientation politique de l’Armée rouge doivent être considérées en premier lieu par le prolétariat révolutionnaire de toutes les nations et par les races coloniales opprimées.
L’éclatement de l’armée tsariste
Dans sa brochure La Révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, Lénine, traitant des conditions fondamentales nécessaires à la création d’une force de défense prolétarienne, écrivait ce qui suit :
« Comme Marx et Engels l’ont souvent insisté, le premier commandement de ceux qui veulent mener à bien une révolution est de provoquer la destruction et la désintégration de l’ancienne armée et son remplacement par une nouvelle. Une nouvelle classe de la société, prenant pour la première fois les rênes du gouvernement, ne pourra jamais obtenir le pouvoir et le consolider sans la désintégration (ou, comme l’appellent les réactionnaires et les lâches philistins, la « désorganisation ») de l’ancienne armée, sans subir nécessairement une étape de transition difficile et douloureuse sans aucune armée et sans construire progressivement, au cours d’une guerre civile amère, une nouvelle organisation militaire comme force de défense de la nouvelle classe.
La désintégration de l’ancienne armée est la condition préalable essentielle au succès de toute révolution prolétarienne ; c’est également le signe que les conditions sont réunies pour une prise de pouvoir révolutionnaire. Mais les causes de la désintégration d’une armée sont aussi multiples que les causes d’une révolution et, outre les circonstances politiques, économiques et sociales générales qui incitent à la révolution, d’autres proviennent des conditions particulières d’une organisation militaire, telles que les mauvais traitements infligés aux soldats, mauvaise nourriture et revers sur le terrain.
Même à la veille de la Révolution de février 1917, l’armée russe était en voie de désintégration complète. 19 000 000 d’hommes avaient été progressivement appelés aux armes pendant les années de guerre, mais « armes » n’avait qu’une signification relative, car il n’y avait pas la moitié de suffisamment de fusils pour les hommes mobilisés. Pour chaque compagnie de 250 hommes en formation, à peine une douzaine de fusils étaient disponibles, et la plupart étaient d’un type vétuste qui ne pouvait pas être utilisé au front. Pendant l’instruction, ces fusils passaient de main en main ; la majorité des soldats devaient pratiquer leurs exercices d’armes avec des mannequins ; souvent, on leur montrait simplement les mouvements appropriés. Le soldat ne recevait pas son propre fusil avant d’atteindre une base de dépôt, souvent pas avant d’entrer dans les tranchées.
Les 19 000 000 d’hommes mobilisés représentaient environ 11 % de la population totale de la Russie, qui comptait alors 167 000 000 d’habitants – le pays comprenait alors la Finlande, la Pologne et les États baltes – ou près de 23 % de l’ensemble de la population masculine. Ces chiffres sont à rapprocher de ceux de la mobilisation britannique, qui a mis sous les armes pendant la Grande Guerre 5,7 millions d’hommes, sur une population totale de 46 millions, dont 22 millions d’hommes, soit une mobilisation de 12,4 % de la population totale. soit 26 pour cent de la population masculine. L’Allemagne a mobilisé 13 millions de personnes sur une population totale de 67,5 millions, dont 33 millions d’hommes, soit 19 pour cent de la population totale et 39 pour cent de la population masculine.
Mais la Russie tsariste ne pouvait rivaliser avec les États industriels modernes et hautement organisés. Son retard en matière de développement industriel, ses classes agraires et sa constitution politique semi-féodale, sa bureaucratie incompétente et complètement corrompue, et son système de communication insuffisant et mal organisé n’étaient pas à la hauteur de la tâche d’organiser, de nourrir et de diriger les millions de soldats qu’elle a mobilisés. . La pénurie de matériel de guerre commença à affecter la ligne de front dès l’hiver 1914-15 ; au cours des années suivantes, les approvisionnements de l’armée ne cessent de dégénérer, tandis que les conditions de transport ne cessent de se détériorer. Ces facteurs matériels, combinés aux défaites sur le front (qui étaient en partie dues à l’équipement défectueux des troupes), jouèrent un rôle important dans la désintégration de l’armée. Seule une faible proportion des 19 millions d’hommes mobilisés ont effectivement servi au front ; la pénurie d’armes et de matériel était l’une des raisons pour lesquelles le reste devait être employé sur les lignes de communication et dans la zone des bases. A la veille de la Révolution d’Octobre, c’est-à-dire en septembre 1917, un rapport du général Doukhonine, commandant en chef russe durant les derniers jours du régime Kerensky, chiffrait le nombre de déserteurs à environ 2 000 000 alors que la liste des victimes comptait 1 800 000 personnes. tués, environ 5 000 000 de blessés et 2 000 000 de prisonniers. Dukhonin a estimé l’effectif effectif restant à environ 10 000 000 d’hommes.
Les événements de la période révolutionnaire de février à octobre 1917 n’ont fait qu’accélérer la dissolution de l’armée. Même la Révolution d’Octobre n’a pas pu arrêter le processus de désintégration ; au contraire, la crainte d’être négligés dans la répartition des terres poussa les soldats issus de la paysannerie à déserter en masse et à se diriger vers leurs villages d’origine. Pendant ce temps, leurs camarades de la population industrielle affluaient dans les villes pour reprendre les usines et contribuer à la construction de leurs organisations de classe.
Ce processus de désintégration infecta également les régiments révolutionnaires qui faisaient cause commune avec le prolétariat révolté contre le régime de Kerensky. Selon un rapport sur le moral de la 1re brigade des gardes rédigé par K. Yeremeyev, commandant du district militaire de Petrograd, au gouvernement soviétique le 28 janvier 1918, les régiments résolument contre-révolutionnaires, comme le régiment de gardes Semionov, étaient-ils les moins touchés par la désintégration générale ? en comparaison des autres, et surtout des régiments révolutionnaires, ce régiment de gardes était le plus intact de tous sous son commandement.
Brest-Litovsk
Le gouvernement soviétique fut obligé de vivre la période difficile et douloureuse de l’absence d’armée au moment même où les forces de l’impérialisme allemand se préparaient à marcher sur Petrograd. C’était à l’époque de Brest-Litovsk.
De sérieuses divergences d’opinions s’étaient manifestées dans les rangs du parti bolcheviste. Certains membres du Comité central étaient d’avis qu’il incombait au gouvernement soviétique de déclencher immédiatement une guerre révolutionnaire contre l’impérialisme allemand afin de remplir ses obligations envers la révolution russe et le prolétariat international. Ce groupe comprenait Boubnov, Ouritski, Lomov et Djerjinsky, plus tard créateur et chef de la Tchéka. D’autres bolchevistes célèbres défendant le même point de vue étaient Radek, Riasonov et Piatakov.
Lénine, d’autre part, soutenait la tactique du « répit », dans laquelle les conditions préliminaires essentielles à une guerre révolutionnaire contre l’impérialisme allemand devaient être réunies. « Si la révolution allemande éclatait dans les trois ou quatre prochaines semaines, affirmait-il, alors peut-être que la tactique d’une guerre révolutionnaire immédiate ne détruirait pas notre révolution socialiste. Mais à supposer que la révolution allemande n’éclate pas dans le mois prochain ?... Les troupes paysannes, absolument épuisées par la guerre, renverseraient le gouvernement socialiste des ouvriers immédiatement après la première défaite, qui n’aurait lieu qu’après plusieurs années. mois, mais dans quelques semaines. Dans de telles circonstances, ce serait une erreur tactique que de risquer le sort de la révolution socialiste qui a déjà commencé en Russie. De telles tactiques dénoteraient une politique de pure aventure. Mais en concluant une paix séparée, nous garderons les mains libres pendant un certain temps pour poursuivre et consolider la révolution socialiste, tandis que nous aurons en même temps le loisir de créer une base économique solide pour une forte Armée rouge composée d’ouvriers et de paysans. » Ce point de vue fut soutenu au sein du Comité central bolchevique par Zinoviev, Sverdlov, Staline, Sokolnikov, Smilga et Stassova.
Ceux qui tenaient à la théorie de la guerre révolutionnaire immédiate opposaient au point de vue de Lénine l’argument selon lequel la conclusion de la paix ferait du gouvernement soviétique un agent direct de l’impérialisme allemand. « Mais cet argument est complètement erroné », expliqua Lénine, « parce qu’à l’heure actuelle, une guerre révolutionnaire ferait de nous des agents directs de l’impérialisme anglo-français et aiderait ainsi ses objectifs. Les Anglais ont proposé directement à Krylenko, notre commandant en chef, une centaine de roubles par mois pour chaque soldat russe, si nous poursuivons les hostilités. Mais même si nous n’acceptions pas un seul kopek des Français et des Anglais, nous leur apporterions quand même une aide directe en détournant d’eux une partie de l’armée allemande. Dans aucun des cas, nous ne pouvons échapper à une sorte d’association avec l’un ou l’autre groupe d’impérialistes. »
L’opinion de Lénine était qu’il était impossible de miser le sort de la première révolution prolétarienne réussie sur la possibilité douteuse d’une révolution allemande dans un avenir proche. Néanmoins, il s’efforça concrètement de créer les conditions d’une guerre révolutionnaire immédiate. Prenant contact avec le capitaine Sadoul, membre de la délégation militaire française devenu communiste, il ouvrit des négociations dans le but de freiner l’avancée menaçante des Allemands en faisant sauter des ponts et en détruisant les voies ferrées et le matériel roulant sous la direction des Français. officiers. Sa décision d’accepter immédiatement et en toutes circonstances une paix dictée n’est devenue irrévocable que lorsqu’il a reçu « la nouvelle douloureuse et honteuse que les régiments refusent de rester sur leurs positions ou même d’occuper la ligne de Narva et n’exécutent pas l’ordre ». détruire tout sur leur ligne de retraite, sans parler de la fuite précipitée, du chaos, de la stupidité, de la lâcheté et de la négligence qui existent actuellement dans l’armée.
Un troisième groupe au sein du Comité central du Parti, sous la direction de Trotsky, représentait un point de vue « intermédiaire », qui a été expliqué par Yoffe, ancien collègue de Trotsky dans la délégation de Brest-Litovsk et fervent partisan de ses vues, dans son Mémoires. Cette fraction du parti nourrissait l’espoir d’une révolution allemande et défendait la poursuite de la politique « ni guerre ni paix ». Ils espéraient que l’avancée allemande se heurterait avec le temps à une résistance ; Les ouvriers et les paysans, supposaient-ils, seraient poussés par les actes de pillage et de violence de la part des soldats allemands à déclencher une guérilla. La conséquence inévitable d’une telle politique serait une révolution de l’avancée des troupes allemandes, qui s’étendrait ensuite aux travailleurs allemands. Ces tactiques, affirmaient-ils, étaient les seules capables de libérer la révolution allemande, même si leur emploi signifiait la capitulation temporaire de Petrograd et de Moscou et la retraite dans l’Oural. « Mais si nous capitulons devant l’impérialisme allemand et signons immédiatement le traité de paix », affirmaient-ils, « nous commettons un acte équivalant à une trahison des révolutions allemande, polonaise et finlandaise. »
Lors des négociations de Brest-Litovsk en janvier 1918, Trotsky défendit ce point de vue exposé par Yoffe, et ce conformément aux instructions du Comité central bolchevique. Mais lorsque les forces de l’impérialisme allemand ont répondu à son refus de signer le traité dicté en ordonnant une avance sur Petrograd, le point de vue de Lénine a gagné le soutien du Parti. Un compte rendu des discussions finales au sein de la Fraction Communiste et à l’assemblée générale du soviet de Petrograd a été donné avec une emphase dramatique par L. Stupochenko, l’un des participants bolcheviques à ces séances historiques :
« Le 22 février 1918, Sverdlov ouvrit la séance commune des deux fractions gouvernementales, les bolchevistes et les socialistes-révolutionnaires de gauche. Il a attiré notre attention sur le fait que nous devions donner une réponse aux Allemands le lendemain matin et, comme il était déjà 23 heures, il a demandé aux orateurs d’être brefs. Krylenko fut le premier à prendre la parole, mais son discours ne souligna qu’un seul point : « Nous n’avons pas d’armée. Les soldats démoralisés s’enfuient affolés dès qu’ils voient apparaître à l’horizon un casque allemand, abandonnant leur artillerie, leurs convois et tout leur matériel de guerre à l’ennemi qui avance triomphalement. Les unités des Gardes rouges sont repoussées comme des mouches. Nous n’avons aucun pouvoir pour retenir l’ennemi ; seule une signature immédiate du traité de paix nous sauvera de la destruction.
« Son discours a été interrompu par des interruptions colériques des socialistes-révolutionnaires de gauche : ’C’est une ruse de démagogue, ce n’est pas l’opinion du commandant en chef !’ A bas lui ! Mais les bolchevistes étaient du côté de Krylenko. « Sverdlov a eu du mal à remettre de l’ordre dans la réunion. L’atmosphère devint brûlante. « Et où est notre flotte ? est venu de certains bancs. « Voici le camarade Raskolnikov, demandez-lui ! répondit Krylenko. Alors Raskolnikov, avec un geste de désespoir, répondit de son siège : « Nous n’avons plus de flotte maintenant ; il est brisé. Les marins s’enfuient chez eux et abandonnent leurs navires à l’ennemi.
« ’J’appelle le camarade Lénine à parler au nom de la fraction bolchevique en tant que partisan d’une paix immédiate’, annonça Sverdlov.
« Et Lénine a dit : ’Oui, nous sommes désormais impuissants.’ L’impérialisme allemand nous a saisis à la gorge et, à l’ouest, je ne vois aucun poing prolétarien qui puisse nous délivrer des griffes de l’impérialisme allemand. Donnez-moi une armée de cent mille hommes - mais ce doit être une armée forte et inébranlable qui ne tremblera pas à la vue de l’ennemi - et je ne signerai pas le traité de paix... Si nous nous retirons dans l’Oural, nous peut retarder la pression des Allemands de deux ou trois semaines ; mais pouvez-vous me garantir que la révolution mondiale aura lieu dans quinze jours ? Vous devez signer cette paix honteuse afin de sauver la révolution mondiale en préservant son plus important et actuellement son seul point d’appui, la République soviétique.
« Comme les socialistes-révolutionnaires refusaient de proposer à aucun partisan de la politique de paix de parler en leur nom, Sverdlov a crié : ’Bolchevistes, à la réunion de la Fraction !’ Là, il ouvrit les débats et les adversaires de la paix accablèrent Lénine de questions. Leur assaut était dirigé par Steklov, qui s’écria : « Dites-moi, camarade Lénine, quelle est votre attitude à l’égard de la clause du traité qui nous oblige à retirer toutes nos troupes d’Ukraine ?
« ’Nous remplirons nos obligations en retirant toutes nos troupes d’Ukraine’, répondit Lénine. « Mais là-bas, le diable seul sait lesquels sont des soldats russes et lesquels sont des soldats ukrainiens. Il est tout à fait possible qu’il n’y ait plus aucune troupe russe là-bas, seulement l’armée ukrainienne.
« Devons-nous laisser nos frères finlandais sombrer dans un combat contre toute attente, faute d’aide ? »
« Oui, nous nous engagerons à leur refuser toute aide. Mais pensez simplement à ce terrible accident que nous avons eu hier sur les chemins de fer finlandais ! Nos cheminots ont été si « imprudents » qu’ils ont envoyé des camions chargés de matériel de guerre directement en Finlande au lieu de les pousser vers le front sud. De telles erreurs regrettables à la frontière sont toujours possibles. Et quant aux marins, nos camarades finlandais nous ont demandé de les rappeler. Ils sont tellement démoralisés qu’ils vendent leurs armes aux Blancs et ne font ainsi que rendre la lutte des Soviétiques plus difficile.
« Mais nous devons nous engager à mettre un terme à toutes les activités anti-impérialistes et à abandonner nos préparatifs pour la révolution mondiale ! »
« Je pensais avoir affaire ici non pas à des bébés politiques, mais à d’anciens membres d’un parti illégal qui savent très bien comment nous avons réussi à maintenir nos activités sous le tsarisme. Le Kaiser n’est pas plus intelligent que Nicolas.
« Mais le parti ne sera pas autorisé à publier dans sa presse des articles contre l’impérialisme et le Kaiser ! Ce serait une violation du traité de Brest.
« Le Comité exécutif central des soviets et le Conseil des commissaires du peuple signeront le traité, mais pas le Comité central du Parti. Le gouvernement soviétique ne peut assumer aucune responsabilité pour les actes du Parti.
« La fraction a décidé à la majorité de signer le traité, rendant le vote obligatoire pour tous les bolchevistes, à l’exception des camarades lettons, qui ont été autorisés à quitter la salle avant qu’il n’ait lieu, car on ne pouvait pas attendre d’eux qu’ils assument la responsabilité de la ruine de la Lettonie soviétique. .
« Malgré l’heure tardive - il était déjà 3 heures du matin - un grand nombre de personnes remplissaient les bancs de la salle de réunion. Les discours furent enfin terminés et le vote tant attendu eut lieu. 116 ont voté pour la paix et 85 contre, avec 26 abstentions. Deux anarchistes ont refusé de voter. Des cris retentirent sur les bancs : « Traîtres ! Vous avez trahi notre pays ! Judas ! Des espions allemands ! Nous sommes sortis dans la rue au milieu de cris, de rugissements et de sifflets. Il était six heures du matin, mais il faisait encore nuit, avec seulement de faibles lueurs dans le ciel à l’est.
Ces « faibles lueurs » constituaient le répit dont nous avions besoin pour construire un système économique socialiste et une armée pour la guerre révolutionnaire.
L’épisode de Brest a amené le gouvernement soviétique au bord du gouffre. Elle fut contrainte de battre en retraite devant l’avancée du capitalisme allemand sans porter un seul coup, parce qu’elle ne possédait pas une armée équipée de tous les instruments de guerre modernes et dirigée par des hommes versés dans l’art de la guerre moderne. Les armes de la critique étaient impuissantes face à la « critique des armes ».
Les révolutionnaires russes et les amis de la révolution socialiste russe se sont trouvés confrontés à une question effrayante : Kautsky avait-il raison de dire que « la guerre n’est pas le point fort du prolétariat » ? S’il dit la vérité, alors la République soviétique isolée deviendra une proie facile pour les puissances impérialistes, à moins que la Grande Guerre ne se termine par une révolution victorieuse des classes opprimées. La victoire de l’un ou l’autre groupe impérialiste, ou un compromis entre les deux, signifierait sa perte.
Brest-Litovsk a prouvé à quel point l’affirmation prophétique de Marx selon laquelle « la révolution devra combattre les instruments et les arts de guerre modernes avec des instruments et des arts de guerre modernes » était exacte. Mais une autre déclaration du créateur du socialisme scientifique estime que « la bourgeoisie apprend au prolétariat à utiliser ses armes ».
Le prolétariat pourrait-il apprendre l’art de la guerre sous la direction bourgeoise ? Ou bien sa propre force lui permettrait-elle de créer une armée moderne, équipée de matériel de guerre moderne qu’elle pourrait utiliser à son avantage ? La victoire prolétarienne de la Révolution d’Octobre n’a pas tranché cette question, car elle était le résultat d’une lutte entre les ouvriers et les soldats entraînés par la bourgeoisie, d’une part, et les restes de l’ancienne armée, alors complètement démoralisée et en voie de désintégration. de l’autre. Même après Brest-Litovsk, le problème militaire resta le problème fatidique de la révolution socialiste. Elle pendait comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête du jeune gouvernement soviétique.
L’organisation militaire bolchevique.
Aucun cadre spécial n’avait suivi de formation à l’époque pré-révolutionnaire pour constituer une armée. Le Parti bolcheviste avait ses propres organisations militaires illégales au sein de l’armée tsariste, mais la mission de ces cellules militaires était de diffuser la propagande révolutionnaire parmi les troupes et de préparer des bases pour l’insurrection armée.
Après la victoire de la révolution prolétarienne, les fonctions de ces cellules ont subi un changement. Lénine a insisté à plusieurs reprises : « Depuis le 25 octobre, nous sommes devenus les défenseurs de notre pays et de notre patrie socialiste. » Mais les militaires bolcheviques, qui jusqu’alors étaient « remplis de tendances ardentes, négatives et destructrices » dans toutes les affaires militaires, comme l’a dit avec raison Gussev, l’un des dirigeants de l’organisation militaire bolchevique, étaient maintenant contraints d’opérer un changement complet de front. . De désorganisateurs de l’ancienne armée, ils durent devenir organisateurs de la nouvelle.
La Révolution de Février avait déjà apporté un certain changement dans la nature du travail militaire bolchevique, auparavant concentré uniquement sur la négation et la destruction. Son ancien slogan : « Transformez la guerre impérialiste en guerre civile » a cédé la place à un appel à l’action pour la préparation d’une insurrection armée et la prise des rênes du gouvernement. L’organisation militaire bolchevique a créé des cadres spéciaux de soldats qui étaient cœur et âme avec la révolution.
La tâche de ces cadres n’était plus de saper l’autorité des officiers, mais plutôt d’exercer un contrôle sur leurs supérieurs afin d’empêcher la création au sein de l’armée « démocratique » de « formations spéciales de volontaires » capables de lutter contre la révolution ; ils organisèrent également des unités militaires révolutionnaires pour préparer l’insurrection armée. Comme ces militaires bolchevistes avaient un autre domaine d’activité parmi les gardes rouges formés au sein des usines, leur travail de formation et de direction de ces ouvriers d’usine leur avait donné, même avant octobre 1917, une sorte de préparation à la grande tâche qui les attendait après Brest-Litovsk.
Après la Révolution de Février, Petrograd est devenue le centre du travail militaire bolchevique. Le Comité local du Parti bolchevique créa une « Commission militaire » spéciale pour poursuivre le travail parmi les troupes de la garnison de Petrograd. Des commissions similaires furent créées dans la flotte baltique et sur le front.
Dès avril 1917, la Commission militaire de Petrograd publia un journal connu sous le nom de Soldatskaya Pravda (La Vérité des soldats), qui devint l’organe central des militaires bolcheviques. D’autres journaux militaires virent également le jour sur le front, comme par exemple l’Okopnaïa Pravda (Vérité des tranchées) de la 12e armée, qui occupait le secteur nord du front russo-allemand.
À mesure que la crise révolutionnaire mûrissait, le travail de l’organisation militaire passa progressivement de la désintégration de l’ancienne armée à l’organisation des nouvelles forces armées de la révolution. Le 16 juin, à l’initiative de l’organisation de Petrograd, se réunit la Conférence panrusse des organisations militaires bolcheviques. Des délégués provenaient de 500 formations militaires, qui comptaient dans leurs rangs environ 30 000 bolcheviques.
Les bolcheviks étaient le plus fortement représentés dans les troupes qui passèrent à la révolution, c’est-à-dire celles des fronts nord et ouest, dans la flotte baltique, en Finlande, dans les garnisons de Petrograd et de ses environs et à Moscou. Ils étaient les plus faibles sur les fronts roumain et sud-ouest.
La conférence a décidé que la tâche principale des organisations militaires devait être la création de bases révolutionnaires à l’intérieur et à l’extérieur de l’armée. Elle créa à Petrograd des cours d’instruction de courte durée pour donner aux agitateurs bolchevistes une formation militaire avant de les envoyer aux troupes du front.
L’organisation militaire a joué un rôle important dans la préparation et la direction de l’insurrection armée, mais après les victoires d’octobre 1917, les cellules militaires ont tenté d’arrêter la désintégration de l’ancienne armée et de constituer des formations de la nouvelle armée dans le cadre de son prédécesseur. . Mais il devint bientôt évident que les ouvriers russes servant dans l’ancienne armée étaient « incapables de s’en emparer et d’en faire un usage actif à leurs propres fins ». L’ancienne armée tsariste, que Kerensky essaya de transformer en une armée citoyenne démocratique avec aussi peu de succès qu’Ebert et Noske l’obtinrent peu de temps après en Allemagne dans des circonstances similaires, ou qu’Azana et Girals obtinrent en Espagne en 1936, ne pouvait tout simplement pas devenir une armée tsariste. armée de classe du prolétariat. Le système d’élection des dirigeants n’a rien fait pour arrêter le processus de désintégration. Comme le faisait remarquer Trotsky, il fallait d’abord le réduire en atomes et le dissoudre en ses éléments constitutifs. Chaque soldat, ouvrier et paysan devait d’abord regagner le lieu de son occupation civile et réintégrer son ancienne cellule ouvrière pour en ressortir, nouveau-né, rejoindre une nouvelle armée.
Par une démobilisation rapide et complète, le gouvernement soviétique imposa une sorte d’ordre au mouvement spontané des masses de soldats vers leur pays. Cette démobilisation achevée, l’armée régulière de l’époque tsariste cessa d’exister. Ce n’est que dans quelques cas isolés, comme par exemple dans les régiments lettons et la 4e division de cavalerie, que les militaires bolcheviques réussirent à transformer des unités de l’ancienne armée en formations efficaces de la nouvelle.
Néanmoins, les cellules bolcheviques jouèrent un grand rôle dans l’organisation de la nouvelle armée car, comme le souligne Trotsky, « elles furent les premières à nous permettre de découvrir les éléments résolus, quoique peu nombreux, dont la valeur était si grande dans les moments critiques de la révolution. Pendant la période du soulèvement d’Octobre, ils exercèrent leur travail de commandants et de commissaires d’unités militaires, tandis que beaucoup d’entre eux étaient destinés à devenir organisateurs des Gardes rouges et de l’Armée rouge.
Chapitre 2
Les gardes rouges
Les Gardes rouges en Russie avaient une longue tradition révolutionnaire. Dès l’époque révolutionnaire de 1906, les classes ouvrières russes formèrent leurs propres unités de combat dans les usines, après quoi la contre-révolution victorieuse découvrit que l’une de ses tâches principales devait être le désarmement des ouvriers et la destruction de ces unités. Mais les ouvriers rétablirent leurs forces de défense ou « Gardes rouges » lors de la révolution de février 1917.
Le développement de ces gardes rouges fut d’abord entravé par le fait que les Soviétiques étaient encore dominés par l’influence des menchévistes et des socialistes-révolutionnaires. Ces partis étaient d’avis qu’il ne fallait pas permettre à la Révolution de détruire le cadre de la démocratie bourgeoise, car ils craignaient qu’au vu du retard de la Russie et de la situation internationale générale, toute transformation de la révolution démocratique en révolution socialiste ne soit forcément désastreuse. Ils pensaient que cela conduirait à un mouvement réactionnaire et à la victoire finale des contre-révolutionnaires militaristes-monarchistes.
Le 28 février 1917, l’assemblée générale des soviets d’ouvriers et de soldats de Petrograd fut conduite dans un premier élan d’enthousiasme pour voter la création d’une « milice ouvrière ». Mais quelques jours plus tard, le 7 mars, le comité exécutif des soviets suspendit cette résolution et publia un décret par lequel la milice ouvrière était obligée de fusionner avec la milice citoyenne ordinaire. L’application de ce décret assura à la bourgeoisie le contrôle de la milice unifiée, et la milice séparée des ouvriers cessa d’exister en tant qu’organisation de classe indépendante du prolétariat.
L’organisation militaire des bolchevistes, qui jusqu’alors s’occupait principalement du travail parmi les troupes, se transforma rapidement en un centre directeur des activités de la milice ouvrière ou des gardes rouges. La première période de l’existence illégale des Gardes rouges est décrite par MG Fleer, un membre éminent de l’organisation militaire de Petrograd :
« Les organisations de gardes rouges qui n’étaient pas en contact étroit avec le parti, comme par exemple les unités ouvrières armées dans les usines, étaient relativement faciles à camoufler, car il leur suffisait de jouer le rôle de milices d’usine officiellement chargées de la mission. la tâche de défendre les bâtiments de l’usine. Ces obligations légales donnaient à la milice ouvrière une marge d’ activité considérable. Il ne faut pas oublier que les usines étaient heureuses de payer l’entretien de cette milice d’usine avant de prendre conscience de sa véritable nature, puisqu’elles se sentaient plus en sécurité sous la protection de leurs « propres » ouvriers que sous celle de la milice citoyenne, qui pouvait n’impose aucune autorité sur les mains de l’usine. Les milices prolétariennes d’usines devinrent bientôt un phénomène général et inévitable dans les usines de Petrograd, de Moscou et de tous les autres centres de l’industrie russe. »
Toutes les tentatives faites par le gouvernement provisoire pour désarmer les ouvriers échouèrent et ne conduisirent qu’à une diminution rapide de l’influence exercée dans les usines par les socialistes-révolutionnaires de droite et les menchévistes qui soutenaient ces efforts. C’est pourquoi le soviet du quartier Viborg de Petrograd, qui était pour ainsi dire le fief ouvrier, décida à l’unanimité, fin avril, d’insister pour la formation d’unités séparées de la Garde Rouge, estimant que c’était une tâche indispensable du prolétariat. . Une résolution similaire fut adoptée par le Conseil général des ouvriers des usines de Petrograd, créé par l’organisation militaire bolchevique. Ces deux organismes ont défini les buts et les objectifs de la Garde Rouge comme suit :
Défense des acquis de la Révolution (gains réalisés par les classes ouvrières, selon la définition du soviet de Viborg) et défense contre les complots contre-révolutionnaires (des classes dirigeantes, selon les mots du soviet de Viborg).
Les Nouvelles soviétiques des ouvriers et des soldats de Petrograd, l’organe officiel du Comité exécutif, s’opposèrent le 28 avril à la résolution de Viborg dans un article de fond et implorèrent les ouvriers « de ne pas s’engager dans cette voie dangereuse qui menaçait de briser l’unité du front révolutionnaire ». . » Il qualifiait la Garde rouge de fossé creusé entre le prolétariat révolutionnaire et l’armée, laissant entendre qu’une telle organisation ne donnerait qu’une trop bonne occasion à l’ennemi de persuader les soldats que les ouvriers s’arment contre eux.
La situation ne connut aucun changement radical jusqu’au moment du putsch de Kornilov. Après la répression de la révolte de juillet à Petrograd, les militaires réactionnaires respirèrent plus librement. Le gouvernement provisoire avait émis des mandats d’arrêt contre les dirigeants bolchevistes en raison de leur participation à la révolte ; Lénine et Zinoviev se cachaient en Finlande, tandis que Trotsky et Kamenev étaient en prison. Les classes populaires étaient dans un état de dépression.
Puis, un jour de la fin août, le général Kornilov, commandant en chef du front, marcha sur Petrograd, avec l’intention de renverser le gouvernement provisoire de Kerensky et d’établir une dictature militaire comme étape de transition vers la restauration de la monarchie. Les événements se succédèrent à un rythme haletant.
Le gouvernement provisoire fut obligé de solliciter l’aide des ouvriers. La Garde Rouge sortait du crépuscule de sa semi-légalité et était armée. La défense entière de Petrograd et la lutte immédiate contre Kornilov étaient presque exclusivement entre ses mains. Le 28 août, une séance des délégués ouvriers et soldats de Petrograd décréta la création immédiate d’une milice ouvrière et l’enregistrement de tous les ouvriers révolutionnaires pour la défense armée de la capitale.
En quelques jours, 25 000 ouvriers s’enrôlèrent dans la milice. Les Gardes rouges, connues à Petrograd sous le nom de milice ouvrière, devinrent la force armée officielle du soviet de Petrograd, dans lequel les bolchevistes avaient désormais obtenu la majorité. La direction de ce soviet de Petrograd était alors entre les mains du représentant bolchevique, LD Trotsky, qui en avait été le vice-président dès les années révolutionnaires 1905-1906.
Les Gardes rouges se donnèrent alors une constitution de nature purement militaire, qui les divisa en décades, escouades de caporaux, compagnies, etc., ainsi qu’en unités techniques spéciales, telles que dynamiteurs, cyclistes, télégraphistes, mitrailleurs, artilleurs, etc. bientôt. La plus petite unité combattante de la Garde rouge était la décennie, composée de 13 hommes. Quatre décennies formaient une escouade de caporaux (53 hommes), trois escouades de caporaux une compagnie (160 hommes), trois compagnies un bataillon, composé de 480 hommes, plus des unités techniques qui faisaient l’effectif total de 500 à 600 hommes ; tous les bataillons d’un district formaient la division de district, qui, si elle était suffisamment nombreuse, était subdivisée en régiments. Après le putsch de Korniov, les Gardes rouges de Moscou et des autres centres industriels russes furent légalisés et armés selon la même procédure qu’à Petrograd.
La Garde rouge préparait fébrilement une insurrection armée. Podvoisky, qui faisait partie de son état-major, écrit ce qui suit :
« Lorsque l’aventure Kornilov fut terminée, notre tâche suivante fut de veiller à ce que les armes restent entre les mains des travailleurs et de créer ainsi une force armée avec laquelle nous pourrions prendre les rênes du gouvernement. Dans l’organisation militaire des bolcheviks, nous trouvâmes des cadres d’instructeurs que nous employâmes dans les usines. C’est ainsi qu’est né un réseau militaire étroit et ciblé que nous avons construit selon nos plans. Le développement ultérieur des forces armées du prolétariat nous a obligés à initier des cours d’instruction dans lesquels nos camarades qui avaient servi comme sous-officiers pouvaient approfondir leurs connaissances militaires et se préparer à travailler comme instructeurs. »
Mais le gouvernement Kerensky n’a pas suspendu ses opérations contre la Garde rouge, c’est-à-dire contre les organisations armées de classe du prolétariat, une fois passé le danger Kornilov. Le 5 septembre, le gouverneur général militaire de Petrograd a publié un arrêté exigeant que toutes les armes à feu soient enregistrées avant le 30 septembre. La Garde rouge n’a pas tenu compte de cet ordre et le 21 septembre Nikitine, le ministre mencheviste de l’Intérieur, a publié le décret suivant : :
« Les organisations de Gardes rouges doivent être surveillées en permanence. Après consultation du commandant en chef, des mesures seront prises pour désarmer la Garde rouge, compte tenu de sa responsabilité dans les activités criminelles. L’enregistrement des armes doit être effectué par la milice. [c’est-à-dire la police citoyenne.] Les réglementations relatives au port d’armes doivent être examinées et un projet de loi doit être présenté pour renforcer les sanctions en cas de port d’armes non autorisé.
Les menchévistes menèrent une violente campagne de propagande dans le but d’opposer les troupes régulières aux ouvriers armés. Lors de l’assemblée générale des soviets des délégués des soldats, tenue à Moscou le 5 octobre, ils déposèrent une résolution qui, après avoir évoqué les grands services rendus par l’armée à la Révolution, affirmait que « en tant qu’armée de classe, l’armée rouge La garde est un danger pour la cause de la Révolution ; puisque nous possédons désormais une armée révolutionnaire, elle est nuisible car elle s’oppose à l’armée nationale, divisant ainsi les forces de la démocratie et donnant aux ennemis de la Révolution l’occasion de semer la discorde entre une partie de celle-ci et une autre, ce qui doit sans aucun doute conduire à l’affaiblissement de la démocratie révolutionnaire dans son ensemble.
Cette résolution ne fut pas adoptée, mais les délégués des soldats, restés en fonction depuis la révolution de Février, prirent une attitude hostile à la Garde rouge et sabotèrent le travail d’armement de celle-ci. Les soldats de base étaient cependant d’un avis différent, comme le montre la résolution suivante des soldats, publiée dans le Social-Démocrate du 12 octobre :
« Ne croyez pas ces menteurs qui vous disent que la création de la Garde Rouge signifie une campagne contre les soldats. Rien ne doit séparer les soldats des ouvriers. Ils doivent être unis.
Lors des combats d’octobre, les Gardes rouges et les unités révolutionnaires de l’armée régulière fusionnèrent pour un temps pour former une force armée capable d’agir de manière homogène en faveur de la révolte prolétarienne. Lorsque les soldats révolutionnaires retournèrent dans leurs unités après la victoire et s’y démobilisèrent pour regagner leurs usines ou leurs villages, ils quittèrent la Garde Rouge pour agir comme forces armées de défense des usines et constituer ainsi les troupes d’élite de la Révolution. La valeur combative des différentes formations de la Garde Rouge n’était en aucun cas uniforme, car elle dépendait de la force de leurs cadres bolcheviques, de la mesure dans laquelle ils étaient imprégnés de soldats expérimentés du front et des qualités personnelles et militaires des hommes qu’ils composaient. élus comme dirigeants.
Le principe de l’élection des officiers était universellement établi. Du point de vue des qualifications militaires, cela ne pouvait qu’affecter plus ou moins l’efficacité des unités. Les Gardes rouges accordaient moins d’importance aux capacités militaires de leurs commandants qu’à la solidité de leurs opinions politiques et étaient, en fait, souvent amenés à voter pour des candidats jouissant d’une popularité universelle. Cela a souvent conduit à s’attirer les faveurs et à des astuces et intrigues démagogiques.
Les Gardes rouges étaient à la hauteur de leur tâche de défendre le nouveau régime soviétique jusqu’à ce que les contre-révolutionnaires se unissent et envoient contre eux des troupes correctement organisées. Mais les Gardes, principalement issues des villes et des centres industriels, se révélèrent insuffisantes pour défendre la dictature du prolétariat lorsqu’elles furent appelées à faire face aux attaques des armées blanches composées de soldats réguliers. Pourtant, comme le note la section historique de l’Académie de guerre, ils ont agi au cours des premiers mois de la guerre civile comme « le bouclier du prolétariat russe contre les opérations ennemies des contre-révolutionnaires étrangers et indigènes ». Sur cette base, le régime soviétique commença à renforcer ses forces armées et les premières formations combattantes de l’Armée rouge furent regroupées autour des divisions de la Garde rouge.
Guérilla
Tandis que les Gardes rouges se formaient dans les centres industriels, une autre force d’un caractère unique naissait spontanément dans les steppes. Il s’agissait de guérilleros ou de bandes de paysans armés qui formaient des unités pour défendre les terres qu’ils avaient conquises lors de la Révolution d’Octobre. Le caractère particulier de la guérilla russe était déterminé par les facteurs suivants :
La taille immense de la Russie et sa population relativement peu nombreuse ; le système de transport et de communication défectueux, qui a subi une nouvelle dégénérescence au cours des guerres étrangères et civiles ; le manque de contact fiable avec la capitale ; l’extraordinaire diversité de la structure sociale, de la culture, de la densité de la population et de la composition nationale de la paysannerie, et enfin la diversité de la nature du pays, à savoir les steppes, les montagnes et la taïga (forêt vierge sibérienne).
D’une manière générale, nous constatons que le mouvement de guérilla a pris deux aspects très contrastés, représentés respectivement par les guérilleros ukrainiens, parmi lesquels prédominait l’influence des paysans individualistes les plus riches, et les guérilleros sibériens, qui manifestaient le caractère discipliné paysan-prolétaire du mouvement. Naturellement, la ligne séparant ces deux opposés n’était en aucun cas une ligne territoriale ; en fait, ces deux manifestations de guérilla coexistaient souvent côte à côte et étaient souvent étroitement liées l’une à l’autre au sein d’un même groupe.
La plus grande capacité d’organisation et la meilleure discipline des bandes sibériennes étaient dues dans une certaine mesure aux conditions sociales, mais principalement aux immenses distances des steppes sibériennes et de la taïga, qui obligent les hommes à dépendre les uns des autres et à s’entraider dans la lutte contre Nature. En outre, depuis plus d’un siècle, la Sibérie était le pays où les tsars exilaient les opposants politiques qui leur gênaient ; Pendant des générations, ces exilés avaient réussi à élever la conscience révolutionnaire de toute la population sibérienne, y compris la paysannerie, à un niveau extraordinairement élevé. Nous pouvons suivre le développement d’une de ces bandes de guérilleros sibériennes, typiques de beaucoup d’autres, dans les écrits d’Ilyukov, qui organisa et dirigea les guérilleros de Sutshan :
« Les ouvriers se sont présentés seuls comme défenseurs de la Révolution pendant la période du débarquement de l’armée d’intervention à Vladivostok et des opérations contre les légionnaires tchécoslovaques. La majorité des larges masses paysannes restèrent inactives. Les forces révolutionnaires de la paysannerie ne se développèrent que quatre ou cinq mois plus tard, c’est-à-dire au moment où toute la Sibérie et l’Extrême-Orient étaient aux mains des gardes blancs. Une réaction effrénée s’empara des villes, mais lorsque les contre-révolutionnaires établirent leur pouvoir par le feu et l’épée, les paysans commencèrent peu à peu à comprendre la véritable signification des événements qui se déroulaient.
« La domination des Blancs s’est révélée être un excellent moyen de révolutionner, en quelques mois, non seulement les villages, mais aussi la petite bourgeoisie et l’intelligentsia des villes. Les paysans du district de Sutshan se sont rassemblés et ont formé un « Comité pour organiser la résistance révolutionnaire aux contre-révolutionnaires et aux interventionnistes ». Ilyukov a été élu président. Bientôt, d’autres bandes se formèrent dans les villages voisins.
« Le comité proposait d’occuper toute la vallée du Sutshan et d’établir des contacts avec les mines de charbon et le chemin de fer de Sutshan afin d’y former de nouvelles organisations ouvrières ; mais la suite des événements ne leur laissa aucune chance de mener à bien leurs projets. Les nouvelles du front étaient de plus en plus favorables aux Blancs, tandis que la Garde Rouge battait en retraite et enchaînait les défaites. Nous avons été obligés de lancer une offensive immédiate afin de détourner le plus grand nombre possible de forces ennemies vers nous et loin du front de l’Oural.
« Aucun de nous ne croyait alors que notre révolte mènerait à une prise de pouvoir immédiate. Au contraire, nous nous préparions tous à une guerre longue, lasse et obstinée, qui ne pouvait pas prendre le caractère d’une guerre régulière, mais devait être menée comme une campagne de franc-tireur, le genre de guerre qui était pour nous la plus facile à mener et à mener. qui frapperait néanmoins l’ennemi dans ses points les plus vulnérables. Le 21 décembre, les dirigeants des différentes formations combattantes ont tenu une conférence dans le village de Frolovka et ont décidé de déclencher immédiatement la révolte et d’imposer des impôts aux paysans riches afin de s’assurer du nerf de la guerre.
Au début, les bandes de guérilla s’approvisionnaient grâce à la nourriture qu’elles trouvaient dans les villages, mais au fil du temps, elles établirent leur domination sur des zones compactes du territoire de guérilla, ce qui les rendit indépendantes des « garde-manger des paysans » en ouvrant des sources plus ou moins constantes. de l’approvisionnement grâce aux revenus forestiers, au territoire qu’ils occupaient et aux impôts imposés aux paysans riches.
Les guérilleros sibériens travaillaient en étroite collaboration avec les ouvriers des villes, dont ils recevaient une aide financière. Leur tâche consistait à désorganiser et à détruire les lignes de communication ennemies. Ils causèrent des dégâts incalculables à l’amiral Koichak et préparèrent la victoire finale de l’Armée rouge. De nombreuses bandes de guérilla prirent même l’initiative d’organiser les ouvriers pour le conflit révolutionnaire. L’« État-major des bandes révolutionnaires de guérilla de la vallée de Sutshan », par exemple, lança le 2 février 1919 l’appel suivant aux ouvriers de Vladivostok :
« Ouvriers et camarades ! Un incendie qui doit s’étendre à tous les travailleurs honorables et une révolte des masses opprimées ont éclaté à Sutshan comme le puissant incendie qui peut survenir à la suite de l’allumage d’une seule allumette. Cette flamme révolutionnaire, qui a embrasé tout le monde d’hier qui se trouvait sur son passage, s’est également emparée de la paysannerie. L’esprit de révolution, réprimé par des siècles d’oppression et par les propriétaires fonciers et les capitalistes, a vécu et prospéré parmi la paysannerie. A nous, camarades ouvriers ! Rejoignez notre armée ! Levez-vous et combattez pour la Révolution des Ouvriers et des Paysans ! Vive la Révolution mondiale ! Vive le pouvoir des Soviétiques !
Cet appel rayonne du pathétique selon lequel des générations de révolutionnaires bannis, en commençant par les décabristes et en finissant par les populistes et les bolchevistes, ont fait reposer la force des bandes de guérilla sibériennes dans leur connaissance intime de la taïga, mais ni le courage ni la supériorité numérique ne leur ont servi lorsque impliqués dans une guerre ouverte contre des adversaires bien entraînés et bien armés. Lorsque des bandes de guérilleros, comptant au total environ 30 000 hommes, quittèrent l’abri de la forêt vierge au printemps 1920 et avancèrent contre les villes du district d’Ainur, elles furent victimes d’une attaque japonaise dans la nuit du 4 au 5 avril. Ils étaient incapables de résister à des forces qu’ils dépassaient en nombre de trois contre un lorsqu’ils combattaient sur un terrain inhabituel.
Il est donc naturel que nous éprouvions de la gratitude envers la taïga qui nous protège, tel un fil rouge qui traverse les innombrables chants de ces bandes de guérilla :
« Sombre Taiga, des arbres en danger, massés et impénétrables ! Pourtant, nous, les rebelles, cachés en toute sécurité dans tes clairières, avons trouvé le repos et l’aisance.
Nous te devons la vie et la liberté, La force de combattre un autre jour. Nous te montrerons donc notre gratitude En l’hommage de ce laïc.
En plus des guérillas révolutionnaires-prolétariennes, il existait en Sibérie d’autres bandes dans lesquelles prédominait l’influence des paysans les plus riches. Il existait en fait des bandes de guérilla dans lesquelles étaient représentées de nombreuses nuances d’opinion, y compris celles typiques de l’Ukraine, et qui étaient destinées à devenir une source de grave danger pour la révolution prolétarienne dans ce pays.
L’Ukraine était la seule région de la Russie européenne où la guérilla s’est développée en une manifestation de masse et a pris des dimensions sans précédent dans l’histoire. D’un autre côté, le mouvement de guérilla au nord et à l’est de la Volga s’est déroulé selon des lignes très similaires à celles qui l’ont caractérisé en Sibérie. Lorsque ces bandes agissaient de manière indépendante, elles faisaient un excellent travail, mais elles étaient incapables de s’intégrer dans le cadre d’une armée régulière, dans laquelle il y avait des frictions constantes entre elles et les autres troupes. K. Yeremeev, qui organisa le premier corps des Volontaires rouges alors qu’il commandait le district militaire de Petrograd à l’automne 1918, nous a fait le récit suivant de ses expériences avec les bandes de guérilla :
« Les marins appartenant à la flotte baltique et plusieurs contingents de guérilleros ont précédé le 1er corps sur le front. Les bandes de guérilleros étaient composées d’hommes combatifs et enthousiastes qui ne pouvaient supporter toutes les opérations préliminaires et voulaient passer à l’action immédiatement. Nous avons certainement eu beaucoup de mal avec eux devant. Ils bouleversent souvent tous nos plans et arrangements ; ils ne se sont jamais conformés à aucun schéma général, mais se sont simplement fiés à leur propre inspiration. Le groupe « Wolf Pack » a fait un travail particulièrement bon ; elle était commandée par un matelot et se composait entièrement de matelots, de soldats et d’ouvriers. Une bande anarchiste s’est également distinguée ; ce n’était pas un corps particulièrement nombreux, à peine deux cents hommes, mais un corps très compact, solidement soudé par le courage téméraire de tous ses membres. Ces deux bandes furent rappelées du front et mises à ma disposition immédiate ; nous les avons envoyés en Finlande, où les Blancs et les Allemands avançaient contre nous. Presque tous les membres des deux bandes y trouvèrent la mort, mais ils combattirent vaillamment et infligèrent de lourdes pertes aux Blancs.
L’Ukraine, densément peuplée, avec sa culture ancienne et ses antagonismes de classe et raciaux, a été le berceau des bandes de guérilla anarchiste. hostiles à toute forme de centralisation. Mais la principale caractéristique des guérilleros ukrainiens était leur inconstance. Parfois ils s’alliaient à l’Armée rouge, mais ils risquaient à tout moment de déclarer leur neutralité ou de se rallier aux Blancs. Lénine nous a laissé le commentaire suivant sur la guérilla en Ukraine, que je cite d’un discours qu’il a prononcé au Soviet de Moscou le 4 juillet 1919 :
« Les premières bandes de guérilla en Ukraine ont été créées par une conscience de classe très insuffisante, par l’inefficacité et le manque d’organisation généraux, ainsi que par la désorganisation provoquée par Petlioura. Les paysans ont simplement pris les armes, ont choisi un ataman (capitaine) et ont institué sur-le-champ leur propre gouvernement. Ils ne prêtaient aucune attention au pouvoir central et chaque chef ukrainien pensait pouvoir résoudre tous les problèmes de son pays sans se soucier des événements de la capitale. Il faut redouter le mouvement de guérilla, le comportement arbitraire des bandes individuelles et leur désobéissance à l’autorité ; nous devons les redouter comme le feu, car ils mèneront à notre destruction.
Lorsque les troupes françaises et grecques de l’armée d’intervention en Russie méridionale occupèrent les ports de la mer Noire, le chef de la guérilla Grigoriev les attaqua et les força à évacuer ces villes en toute hâte. Mais peu après, Grigoriev déclencha une révolte contre l’autorité soviétique qui ébranla tout le front sud de l’Armée rouge. La plus grande bande de guérilla ukrainienne, commandée par Makhno, forme alors une alliance militaire avec l’Armée rouge contre le général Dénikine.
Bien que les guérilleros de Makhno aient joué un rôle décisif dans la défaite de Dénikine, Makhno ne tarda pas à se retourner contre l’Armée rouge. Le résultat de l’ancienne haine nationale envers les oppresseurs de la Grande Russie était que les paysans ukrainiens préféraient être sous la direction de leurs « propres » paysans, grands et petits, plutôt que de recevoir les ordres du prolétariat ukrainien, qui « avait fait cause commune avec la Grande Russie. Une raison encore plus convaincante de l’inconstance des bandes de guérilleros ukrainiennes était la rigueur avec laquelle tous les produits agricoles étaient réquisitionnés pour les besoins de l’Armée rouge.
À côté de la guérilla politique en Ukraine, on peut noter le développement d’une forme singulière de banditisme, qui lui est en partie complémentaire. Une véritable armée de déserteurs des deux armées opposées dans la guerre civile se rassembla dans les bois et forma une sorte de tiers parti, qu’ils appelèrent les « Verts », tirant leur nom de la couleur des bois qui les abritaient. Des bandes de ces Verts organisèrent des expéditions de pillage afin de se procurer les fournitures dont ils avaient besoin, contribuant ainsi largement à la désorganisation générale et aux préjugés contre le mouvement de guérilla politique.
Mais la grande majorité des Verts n’étaient que le résultat et l’expression de l’inconstance de la paysannerie. Lorsqu’enfin les paysans, inspirés par leur expérience des Rouges et des Blancs, se rallièrent au gouvernement soviétique, les déserteurs sortirent de leurs bois et rejoignirent de leur propre gré l’Armée rouge.
Trotsky assistait souvent à des réunions de masse de ces hommes, qu’il appelait « camarades déserteurs ». Au cours de l’été 1919, un rapport fait au soviet de Moscou sur le changement de front qui se faisait sentir dans les rangs des bandes de déserteurs verts disait :
« Trotsky a parcouru de nombreuses régions dans lesquelles nous luttions autrefois en vain contre les déserteurs. Il a pris la parole lors de leurs réunions, où il a trouvé parmi eux au moins 10 000 hommes qui avaient été facilement intimidés ou trop facilement vaincus par la bourgeoisie. Il m’a parlé du changement qui s’était produit dans les opinions de ces hommes, ce qui est en effet indescriptible. Certains commissaires affirment que nous sommes véritablement submergés par le flot d’anciens déserteurs qui affluent désormais dans l’Armée rouge. »
L’époque de la guérilla réussie a pris fin lorsque la guerre civile a remplacé les petites opérations par de grandes opérations sur des fronts retranchés. « Le mouvement de guérilla, écrivait Trotsky en 1923 dans un ouvrage sur l’Armée rouge, était une arme nécessaire et adéquate dans la première période de la guerre civile. La lutte contre la contre-révolution, qui n’avait pas encore trouvé sa place et ne pouvait pas mettre sur le terrain des masses armées compactes, était menée avec l’aide de petits corps de troupes indépendants. Ce type de guerre exigeait sacrifice de soi, initiative et indépendance. Mais à mesure que la guerre prenait de l’ampleur, elle a progressivement nécessité une organisation et une discipline appropriées. Le mouvement de guérilla a alors commencé à tourner son pôle négatif vers la Révolution. »
Le transfert des bandes de guérilla vers l’Armée rouge régulière s’est déroulé avec des difficultés considérables. Un certain nombre de bandes qui refusaient de se conformer à l’autorité centrale soviétique furent liquidées de force. Parmi eux se trouvait l’armée de guérilla ukrainienne commandée par « Papa Makhno ». Mais d’autres bandes de guérilla, notamment celles dirigées par Tchapaïev et Boudionny, prirent progressivement place dans les rangs de l’Armée rouge, après bien des hésitations et de la résistance. Il y eut en effet une étape temporaire et intermédiaire de « guérillas régulières », au cours de laquelle des bandes de guérilleros combattaient aux côtés des formations de l’Armée rouge, sous un chef commun et avec un plan d’opérations unifié.
La répression du mouvement de guérilla fut rendue d’autant plus difficile que des tendances de guérilla commencèrent à se manifester au sein de l’Armée rouge, infectant même les communistes, en particulier ceux d’origine paysanne ; de nombreux vieux soldats et sous-officiers y succombèrent également.
Parmi les communistes qui introduisirent des tendances de guérilla dans l’Armée rouge se trouvait Klim Vorochilov, bolcheviste de 1905 et volontaire tsariste pendant la Grande Guerre. Sous sa direction, un groupe spécial fut créé au sein de l’Armée rouge, connu sous le nom de Clique des sous-officiers, car il était composé presque entièrement d’anciens sous-officiers. Leur opposition aux autorités militaires centralisées, et plus particulièrement à l’emploi de spécialistes militaires, a souvent pris des formes extrêmes, comme la décision d’ignorer tous les ordres émis par d’anciens officiers tsaristes.
Cette décision était leur réponse à la nomination du jeune lieutenant des gardes tsaristes Tuchachevsky au commandement de la Première Armée rouge. Le 2 juin 1918, sur ordre du Conseil révolutionnaire de guerre et du gouvernement soviétique, il proclama la mobilisation de tous les anciens officiers, qui furent ainsi appelés au service dans l’Armée rouge. Des membres de la clique de Vorochilov ont proféré de fortes menaces de tirer sur l’« officier de la garde », après quoi Trotsky a émis un ordre, contresigné par Lénine, selon lequel l’insubordination contre les officiers nommés par le Conseil révolutionnaire de guerre serait punie avec la plus grande sévérité.
Même si les tendances guérilleros de la clique des sous-officiers ne se manifestaient plus aussi ouvertement, l’opposition à la conception de l’Armée rouge de Lénine et de Trotsky ne cessa pas. Les points en litige peuvent être résumés comme suit
(1) Les partisans du point de vue de la guérilla s’opposaient au service militaire obligatoire et étaient favorables au système volontaire.
(2) Ils étaient contre la nomination des officiers et en faveur de leur élection.
(3) Ils étaient contre la nomination d’officiers tsaristes et étaient favorables au principe selon lequel tous les ordres de l’armée devaient être discutés et approuvés par les troupes avant d’être exécutés.
Le point de vue suivant a également été soutenu en théorie par Vorochilov et ses amis :
Une armée centralisée est l’institution d’un État impérialiste. La Révolution doit se montrer à la hauteur d’elle-même en abolissant une fois pour toutes la guerre des tranchées et l’armée centralisée. Les petites opérations irrégulières constituent la véritable tactique de la révolution.
L’erreur fondamentale des adeptes de la guérilla était d’avoir poussé leur « théorie de la guerre révolutionnaire » jusqu’à essayer d’appliquer leurs formes d’organisation et leurs tactiques de combat à des situations totalement différentes de celles qui les avaient rendues nécessaires, ou en tout cas inévitables. , pour les unités prolétariennes armées à un certain stade du développement de la guerre de classes.
La construction de la nouvelle armée
Le 12 janvier 1918, le Conseil des commissaires du peuple publia un décret concernant la « formation de l’armée socialiste », qui devait être « édifiée par la base sur les principes de l’élection des officiers et de la discipline et du respect mutuels ». Le but de cette armée était défini comme suit :
« L’ancienne armée fonctionnait comme un instrument d’oppression des ouvriers par la bourgeoisie. Avec le transfert de l’autorité de l’État aux classes ouvrières et exploitées, il est apparu nécessaire de créer une nouvelle armée, qui servirait de rempart au régime soviétique actuel et de base pour le remplacement, dans un avenir proche, de l’armée permanente par l’armée soviétique. force armée du peuple et base de la révolution socialiste en Europe.
Pour l’instant, ce décret n’existe que sur le papier. Les premières formations de l’Armée rouge ne furent levées que le 23 février 1918, lorsque les forces de l’impérialisme allemand marchaient sur Petrograd, de sorte que cette date peut être qualifiée d’anniversaire de l’Armée rouge des ouvriers et des paysans. En même temps, le Comité central du Parti bolcheviste et le Comité exécutif central des Soviets adoptèrent des résolutions nommant L. Trotsky commissaire du peuple à la guerre et lui confiant la tâche d’organiser et de diriger les forces armées de la dictature du prolétariat au plus haut niveau. moment du plus grand danger pour le nouveau gouvernement soviétique.
Le principe du volontariat a été pour l’instant maintenu. La conscription ne pouvait être appliquée que lorsque les conditions idéologiques et organisationnelles essentielles à son application étaient cristallisées. Il s’agissait des éléments suivants : (1) Un changement d’humeur chez les paysans, indescriptiblement las de la guerre. (2) La création d’un appareil administratif dans la capitale et les provinces pour s’occuper des hommes appelés sous les couleurs.
Le 22 avril, le gouvernement soviétique publia un décret prévoyant une « formation militaire universelle ». Cette formation devait avoir lieu dans les usines et autres lieux de production, et généralement en dehors des heures de travail. Les volontaires étaient tenus de servir pendant six mois.
Le 10 mai, l’Armée des Volontaires Rouges comptait 306 000 hommes. 34 000 des 50 000 gardes rouges furent recrutés dans la nouvelle armée, tandis que les autres volontaires provenaient principalement des hommes de l’ancienne armée et de la flotte.
Le 12 juin, l’Union Soviétique mobilisa les cinq premières classes (1892-1897) dans cinquante et un districts de la Volga, de la partie occidentale de la Russie européenne et de la Sibérie, c’est-à-dire dans tous les districts immédiatement menacés par des contre-révolutionnaires internes ou externes. Fin juillet 1918, deux classes sont mobilisées avec succès à Moscou et à Petrograd. En juillet, le Ve Congrès soviétique approuva cette mobilisation comme mesure d’urgence et accepta le plan de conscription présenté par le Conseil des commissaires du peuple. Mais jusqu’en 1919, cette mobilisation obligatoire fut complétée par des appels aux membres de diverses organisations sociales pour qu’ils s’engagent dans le service volontaire.
C’est ainsi que nous trouvons des appels des directions d’usines aux ouvriers, des comités de paysans pauvres aux paysans, des syndicats et du parti communiste à leurs membres. Ces derniers avaient un caractère plus ou moins obligatoire, puisque le refus de répondre impliquait l’expulsion des organismes dont l’autorité soutenait les recours. Jusqu’au 1er octobre 1919, environ 180 000 membres du Parti s’enrôlèrent, tandis que 75 % des refus de servir provenaient de la paysannerie.
Il existe également des chiffres qui révèlent des désertions de 5 à 7 % des troupes au front. Le nombre total des déserteurs au cours de l’hiver 1919-1920 s’élevait à 2 846 000, dont 1 543 000 reprirent volontairement leurs fonctions lorsque le gouvernement soviétique leur garantissait l’immunité de punition.
Seule une partie des hommes appelés sous les couleurs pouvait être armée ; les registres du personnel de l’Armée rouge étaient donc divisés en deux catégories : « soldats rationnaires » et « combattants ». Les chiffres de l’Armée rouge pour ses deux premières années étaient :
Fin 1918 600 000 « soldats rationnaires »
1er février 1919 1 000 000 de « soldats rationnaires »
1er janvier 1920 3 000 000 de « soldats rationnaires »
1er octobre 1920 5 498 000 « soldats rationnaires »
Mais à l’époque où ses effectifs étaient les plus grands, c’est-à-dire à l’automne 1920, l’Armée rouge ne possédait pas plus de 400 000 à 500 000 fusils et épées. Les hommes non armés n’appartenaient pas à « l’Armée du Travail », constituée en 1919 après la liquidation de plusieurs fronts, mais étaient enrôlés dans des unités affectées aux formations dans lesquelles servaient les hommes armés. En octobre 1920, les 5.490.000 « soldats rationnaires » étaient répartis comme suit :
2 600 000 dans les districts sous contrôle militaire
159 000 dans l’armée du travail
391 000 dans l’armée de réserve 1 780 000 au front.
Le reste, soit un demi-million, était affecté à des fonctions de bureau, de garde, de chemin de fer et de transport. Lorsque le front polonais naquit la même année, il n’absorbait que 150 000 « combattants » pour 600 000 « soldats rationnaires », de sorte qu’il y avait quatre soldats derrière chacun sur la ligne de front.
Cette disproportion entre les hommes armés et non armés dans l’Armée rouge était principalement due à l’effondrement complet de l’industrie et de l’agriculture, aux énormes distances de transport et à la lutte contre le banditisme, qui nécessitait le maintien de formations militaires, même non armées ou semi-armées. armés pour occuper et patrouiller l’arrière-pays et en faire une base d’approvisionnement pour l’armée.
Les forces au front étaient presque entièrement autonomes. Compte tenu de l’effondrement du système de transport, cet état de choses était une nécessité, mais il a contribué à accentuer les différences entre ouvriers et paysans, et cela malheureusement dans les endroits les plus vulnérables, c’est-à-dire immédiatement derrière les fronts et sur les voies de communication, qui s’étendait généralement sur une longueur de plus de 200 kilomètres. Le fait que l’Armée rouge était obligée de vivre à la campagne fut une des causes des hésitations extrêmes parmi la paysannerie et ses bandes de guérilla indépendantes.
Les troupes au front n’étaient pas seulement autonomes en matière de rations, et même en partie, en matière d’équipement, mais elles éprouvaient également la nécessité d’organiser et de constituer leurs formations dans la zone du front, où un certain nombre de dans la mesure où ils étaient autonomes en matière de main-d’œuvre nécessaire pour combler les lacunes dans leurs rangs. Cette création d’une armée révolutionnaire pratiquement « sous le feu de l’ennemi » est décrite de la manière la plus frappante par SI Gussev dans son ouvrage Les Leçons de la guerre civile :
« Le temps ne nous permettait plus de lever des formations n’importe où dans l’arrière-pays. Tous les volontaires et conscrits étaient nécessairement affectés aux troupes au front, surtout au début de la guerre civile. Les bataillons se transformèrent en régiments ; les régiments faibles furent fusionnés, les divisions furent formées de régiments uniques. Au front, nous ne nous sommes pas contentés de livrer des batailles ; là aussi, nous avons dû entreprendre un formidable travail d’organisation. Derrière la ligne de front, des armées de réserve spéciales furent créées et chargées de donner une formation militaire et politique à la main-d’œuvre venant de l’arrière-pays. Le trait le plus caractéristique de l’Armée rouge (qui la distingue effectivement des armées précédentes) était peut-être le fait que les deux tiers de ses troupes régulières étaient levées, ou du moins finalement équipées, directement par le commandement du front et non par l’ensemble de l’armée. Centre militaire russe dans l’arrière-pays.
« Le travail de l’état-major se limitait à la mobilisation et à la collecte de statistiques. Malgré tous les efforts, la tentative de constituer une Armée rouge au moyen d’un puissant appareil administratif central a échoué dès le début. C’est l’inverse qui s’est produit, car l’Armée rouge a été constituée par un appareil absolument décentralisé. Des formations individuelles virent le jour dans des secteurs locaux du front, puis fusionnèrent progressivement pour former une armée centralisée. La création de l’Armée rouge au moyen d’un puissant appareil centralisé est donc impossible, car ce centre puissant n’existe pas. La machine militaire d’un Etat prolétarien est toujours faible au début. Il est désastreux de tenter de centraliser si l’on ne dispose pas d’un centre puissant. »
Pour cette raison, dit Trotsky, « tous les régiments étaient en eux-mêmes des improvisations vivantes, et l’armée dans son ensemble en était également une. Pour notre tâche de construction de l’Armée rouge, nous avons dû faire appel aux formations de la Garde rouge et aux régiments de l’armée tsariste, aux chefs paysans et aux généraux tsaristes. En fait, nous avons créé l’armée à partir de tous les matériaux historiques à notre disposition et avons fait notre travail du point de vue d’un Etat prolétarien luttant pour son existence, sa consolidation et son développement. »
Les éléments multiples caractéristiques de la première phase des forces armées de la révolution – multiples en ce qui concerne leur organisation militaire, leur forme d’armement et leurs méthodes de combat, et multiformes en ce qui concerne leurs nationalités et leurs idéologies – ont été soudés ensemble dans le creuset. des quatre années de guerre civile et de la campagne de Pologne en une Armée rouge homogène composée d’ouvriers et de paysans.
Chapitre 3
Parallèles historiques
Chaque grande révolution a été contrainte, au cours d’une guerre civile et d’une guerre nationale d’indépendance, de créer une nouvelle armée révolutionnaire, pour ainsi dire, à partir de terre et sur les débris de l’ancienne armée – l’armée des dirigeants et des oppresseurs. . Si la classe ou le parti révolutionnaire échouait dans cette tâche militaire, s’il ne parvenait pas à obtenir le répit dont il avait besoin pour traverser la douloureuse période de transition sans armée, il aurait échoué dans le problème que lui avait posé l’histoire et il serait condamné à sombrer pour une longue période de développement ultérieur (ou peut-être pour toujours) dans le vide où l’histoire n’a rien à enregistrer.
Dans la guerre des paysans allemands, qui éclata au printemps 1525 avec la soudaineté d’un orage, les paysans, dès qu’ils furent abandonnés par les citoyens des villes, gaspillèrent leurs forces et furent ainsi vaincus par les armées de la noblesse, bien qu’elles aient à leurs côtés les « grands bataillons ». Ils ne savaient pas comment rassembler leurs détachements dispersés d’hommes armés en une armée ; ils étaient incapables de résoudre le problème du leadership militaire. Les siècles de misère qui ont suivi en Allemagne et les manifestations de la barbarie hitlérienne peuvent en fin de compte être attribués au fait que la révolte des paysans (la condition préalable la plus importante à une révolution civique) n’a pas réussi à donner aux « arguments militaires » une réponse satisfaisante. .
La grande montée de la bourgeoisie anglaise au cours des derniers siècles est due au fait que Cromwell était sa propre épée ainsi que son propre idéologue. Il organisa l’armée du Long Parlement et put la mener à la victoire.
Comme la Révolution d’Octobre, la Révolution française a été exposée à des assauts furieux de la part d’ennemis internes et d’armées interventionnistes, au cours de sa « douloureuse période sans armée ». Il lui fallut improviser dès le départ ses propres armées révolutionnaires. Ses soldats étaient aussi mal nourris et mal entraînés que les hommes de l’Armée rouge ; leurs vêtements étaient tout aussi en lambeaux, leur équipement au front aussi mauvais. Ils étaient la cible d’hommes politiques et d’écrivains militaires qui demandaient : « De quel genre de soldats s’agit-il ? Une collection de clochards, de mendiants et de bandits ! Mais ces mendiants, ces guerriers sans-culottes aux pieds nus ont vaincu les armées magnifiquement équipées que les dirigeants de l’Europe envoyaient contre eux. Un Winston Churchill contemporain aurait pu parler des « Quatorze rois et plus » avec le même contentement que son successeur moderne manifestait en 1919 lorsqu’il se vantait des « Quatorze États » luttant contre la Révolution d’Octobre.
La création d’une armée révolutionnaire au milieu d’une guerre étrangère et civile n’est donc pas un problème nouveau imposé par l’histoire pour la première fois à une classe ou à un parti révolutionnaire. Lénine avait néanmoins raison de se ranger de son côté lorsque, au cours de son discours du 18 mars 1919, lors de la VIIIe Journée du parti Boishéviste, il soulignait que « le problème de la création d’une Armée rouge était tout à fait nouveau ». . Jusqu’à présent, elle n’a jamais fait une apparition, même théorique. Comme l’a dit le camarade Trotsky, nous avons dû expérimenter et faire des essais. Nous avons tenté de mener à bien notre mission à une plus grande échelle que quiconque dans le monde n’a jamais tenté. »
Quelle est la nouveauté dans cette création d’une Armée rouge d’une ampleur sans précédent dans l’histoire ? Elle réside dans la base de classe particulière du prolétariat, qui a été non seulement exploité et opprimé politiquement par les classes dirigeantes, mais aussi déshérité par elles.
Les seigneurs féodaux ont cédé à la bourgeoisie bien avant leur chute politique leur monopole de l’éducation – ou du moins le monopole qu’ils possédaient en raison de leurs contacts étroits avec les monastères et le clergé séculier ; mais après s’être emparé du pouvoir politique et avoir « exproprié les expropriateurs » dans le domaine économique, le prolétariat restait encore dans l’état de déshéritage qui lui avait été imposé par la bourgeoisie vaincue dans le domaine intellectuel, dans les domaines de la capacité et du savoir, dans le sphère de la culture.
Cette dépendance intellectuelle a été la plus grande dans la période qui a immédiatement suivi la prise du pouvoir, c’est-à-dire dans les années où la bourgeoisie a déployé ses efforts les plus acharnés et les plus féroces pour reconquérir son autorité perdue. Un monopole bancaire peut être brisé en quelques semaines, voire quelques heures, mais un monopole éducatif ne peut être vaincu que par un travail de plusieurs années, voire plusieurs décennies, et encore seulement par un labeur dur et incessant. Pendant ce temps, le prolétariat ne peut compter sur aucun autre enseignant que les spécialistes qui ont jusqu’ici servi la bourgeoisie. Cette règle vaut pour toutes les branches du savoir, et plus particulièrement pour le savoir militaire.
La première grande mais tâtonnante tentative d’un prolétariat pour s’emparer et maintenir le pouvoir politique fut l’expérience de la Commune de Paris. Le problème militaire n’est pas une des moindres causes de son échec. Dans son ouvrage historique La Commune de Paris, paru en 1880, Pierre Lavrov dépeint l’incapacité des communards à mettre en campagne une armée efficace contre les forces de l’Assemblée de Versailles dans les termes suivants :
« Ni les socialistes ni les extrémistes démocrates, tous deux issus des rangs de la classe ouvrière et des employés pacifiques, ne pouvaient fournir des spécialistes militaires. Les occupations habituelles et la tendance générale de pensée de ces dirigeants d’une révolution populaire les rendaient étrangers au monde militaire. Le gouvernement était incapable de diriger les affaires de guerre et, par conséquent, toute discipline militaire était minée, tandis que les chefs militaires étaient privés de la possibilité d’agir rapidement et énergiquement. au moment même où le sort de la Commune dépendait de la rapidité et de l’énergie de ses actions. »
Lissagaray, qui a combattu pour la Commune, décrit ainsi l’état des troupes :
"La plupart des bataillons n’avaient pas de chefs. Les cadres de la Garde nationale étaient incomplets, tandis que les généraux qui assumaient la responsabilité de diriger 40 000 hommes n’avaient jamais mis en action un seul bataillon. Ils négligeaient les dispositions les plus élémentaires ; ils ne fournissaient pas d’artillerie, des wagons à poudre et des ambulances. Un jour, ils ont même oublié de donner des ordres et ont ainsi laissé leurs hommes pendant des heures sans nourriture dans un brouillard froid et humide.
C’est l’expérience de la Commune de Paris qui a amené Karl Kautsky à penser que « la guerre n’est pas le point fort du prolétariat ».
Mais entre-temps, près d’un demi-siècle s’était écoulé. Le prolétariat a beaucoup appris depuis 1871, même dans le domaine militaire. Les soldats russes issus des classes ouvrières et paysannes ont pu faire une étude pratique de la guerre lors de la guerre russo-japonaise de 1904 et de la guerre impérialiste mondiale.
Mais la bourgeoisie avait aussi beaucoup appris. La technique et la tactique militaires avaient connu d’importants développements, mais nous devons également prendre en considération le fait que l’armée russe pré-révolutionnaire était loin derrière les autres armées modernes dans ces domaines ainsi que dans les questions importantes d’organisation et d’administration militaires. Tant que les forces rouges russes devaient combattre uniquement les forces blanches russes organisées et dirigées par des officiers russes, l’état arriéré de l’ancienne armée tsariste était en fait un atout pour l’armée soviétique, car ses propres rangs contenaient de nombreux anciens prisonniers de guerre. , dont des soldats, des sous-officiers et même quelques officiers des armées allemande et austro-hongroise. De plus, il fallait moins de temps et de peine pour amener les soldats et les officiers – ou même des corps d’armée entiers – au niveau des normes tsaristes arriérées qu’au niveau plus élevé d’une armée moderne. Mais le retard de l’ancienne armée était à lui seul la cause de l’ampleur du danger que menaçait une intervention.
La création d’un corps d’officiers qualifiés était une question de vie ou de mort pour la République soviétique. Le Parti Boishéviste n’avait fait aucune préparation pour résoudre un tel problème. En mars 1919, Lénine attirait l’attention sur le fait que « les anciens professeurs du socialisme qui ont prévu et prophétisé tant d’événements de la révolution sociale n’ont jamais discuté de la question de l’utilisation des réserves de connaissances et de techniques bourgeoises accumulées par les pires formes de militarisme ».
Lénine, en effet, avait accordé une grande attention aux problèmes militaires à l’époque pré-révolutionnaire. Le profond ouvrage de Clausewitz, Sur la guerre , devint son manuel de connaissances militaires et il appliqua le système de pensée de son instructeur aux problèmes soulevés dans l’art de l’insurrection armée et de la guerre révolutionnaire. Durant son exil en Suisse au début de la guerre mondiale, il traduisit les mémoires du général de commune Cluseret et les publia avec sa propre préface. Mais ni Cluseret, ni les travaux militaro-techniques de Friedrich Engels, ni ceux de Bebel et Jaur sur la milice ne traitaient du problème fondamental de la création d’une Armée rouge ou de l’emploi de spécialistes militaires pour lever et diriger les forces armées de la Révolution. .
Les cadres des officiers prolétariens
Dans les premiers mois qui suivirent la Révolution d’Octobre, et surtout dans la période qui précéda immédiatement Brest-Litovsk, les officiers de la Garde Rouge étaient presque exclusivement issus des cadres militaires bolcheviques et des sous-officiers de l’ancienne armée. Ces hommes constituaient également le noyau des officiers de l’Armée rouge régulière.
Les sous-officiers de l’ancienne armée étaient fréquemment élus comme représentants dans les conseils de soldats au moment de la Révolution de Février. Ils apprennent à prendre le commandement de grandes formations militaires et fournissent ainsi au pouvoir soviétique un noyau de dirigeants qui lui restent fidèles. Mais pendant les années de guerre, ces sous-officiers avaient été contraints de limiter leurs activités dans le domaine de l’organisation et de la tactique militaires à des unités allant du peloton à la compagnie. La conséquence était qu’ils avaient souvent un bon sens du travail tactique, mais leur capacité à transformer des hordes armées en formations militaires et à diriger ces formations s’apparentait quelque peu à celle que l’on pouvait attendre d’un homme des bois. Lorsqu’ils sont promus au commandement des armées, ils conservent toujours les perspectives limitées de caporaux.
Les plus importants commandants d’armée issus des anciens sous-officiers tsaristes sont les actuels maréchaux BlŸcher, Vorochilov et Boudionny, auxquels s’ajoute le chef de la guérilla Tchapaïev, tombé en 1919. Boudionny servit dans les rangs de l’armée. Guerre russo-japonaise et devient sergent-major pendant la guerre mondiale.
La plupart des militaires bolcheviques ont acquis les connaissances et les capacités des chefs d’armée en un temps étonnamment court, malgré le fait qu’ils n’avaient effectué aucun service militaire auparavant. Ces « civils » avaient un grand avantage sur les sous-officiers, dans le sens où leurs perspectives n’étaient pas limitées par le point de vue du caporal et ils étaient bien conscients de leur manque de connaissances militaires. Le sous-officier ayant servi au front se croyait souvent maître de toute sagesse militaire parce qu’il s’était montré supérieur à son lieutenant ou à son capitaine dans les tâches pratiques liées à sa compagnie.
Les militaires accédaient généralement au haut commandement en étant promus parmi les commissaires de guerre ou les conseils de guerre révolutionnaires. Les commandants de l’armée les plus titrés parmi les anciens militaires boishévistes sont Antonov-Ovsenenko, Frunse, le successeur de Trotsky au commissariat à la guerre, Yakir, le commandant en chef du district militaire d’Ukraine, fusillé aux côtés de Touchachevsky en mai 1937. , Georgi Piatakov, qui a siégé aux conseils de guerre révolutionnaires de diverses armées et a été fusillé en janvier 1937, Smirnov, qui a siégé aux conseils de guerre révolutionnaires des fronts de l’Est et du Sud-Est, du front occidental de la guerre de Pologne et de la Caucase et est mort dans l’une des prisons de Staline, et Ivan Smilga, que Lénine et Trotsky envoyaient présider les conseils de guerre révolutionnaires les uns après les autres, chaque fois que la situation était critique sur le front en question. Son nom est lié à de nombreuses grandes victoires remportées par l’Armée rouge, mais il fut fusillé en janvier 1937.
Naturellement, le nombre des sous-officiers prolétariens et des anciens militaires était bien trop petit pour occuper tous les postes d’officiers dans une armée de 5 000 000 d’hommes. De plus, ils n’étaient pas en mesure de réussir à organiser, entraîner et diriger des armées sans l’assistance d’experts. Dès le printemps 1918, des écoles militaires furent créées dans le but de fournir de nouveaux cadres de commandants prolétariens, mais même celles-ci étaient très loin de combler les lacunes. Trotsky nous en a donné la description suivante :
« Dans la première période, les écoles militaires montraient des signes de faiblesse générale de notre organisation militaire. Les cours de courte durée, d’une durée de quelques mois seulement, ne pouvaient produire que des soldats médiocres pour une Armée rouge, mais pas de dirigeants. Alors que des hommes étaient envoyés au front, dont la plupart ne maniaient un fusil qu’après avoir été entraînés, ces hommes de l’Armée rouge qui avaient suivi un cours de quatre mois n’étaient pas simplement appelés à diriger les escouades qu’ils devaient ; commander des demi-compagnies et même des compagnies.
Mais les écoles militaires ne pourraient même pas atteindre ces faibles résultats sans employer un nombre considérable d’officiers appartenant à l’ancienne armée.
Les Officiers de l’Ancienne Armée
Le problème de l’emploi de spécialistes militaires dans une armée posé par la dictature du prolétariat est ancien. Cela fait partie du problème posé par les relations du parti révolutionnaire avec les classes moyennes en général et avec les experts et scientifiques bourgeois en particulier.
La classe des officiers russes n’a jamais été un corps d’hommes bien soudé et homogène. De fortes traditions et tendances révolutionnaires y ont toujours coexisté avec les tendances réactionnaires. Dans chaque grande lutte politique et sociale entreprise par le peuple russe, il y avait toujours des officiers dans le camp révolutionnaire.
Les dirigeants de la rébellion décabriste de 1827, qui visait le renversement du tsarisme et l’établissement d’une république démocratique, étaient des officiers. Les officiers jouèrent également un rôle de premier plan dans la grande insurrection paysanne de la seconde moitié du siècle précédent. Dans les années 1970, le célèbre populiste Chelyabov, d’origine serf, parvint à rallier à sa cause un certain nombre d’officiers de Saint-Pétersbourg, dont plusieurs de haut rang, qui se rangèrent aux côtés du peuple dans la lutte contre le servage et le tsarisme et mirent fin à leur guerre. vit sur la potence pour le bien de la Révolution. Les traditions de la classe des officiers russes gardent également immortel le nom du lieutenant Schmidt, qui a dirigé les marins de la flotte de la mer Noire dans leur mutinerie en 1905 et qui a finalement été traduit en cour martiale et fusillé.
Dans les premiers jours de la Révolution d’Octobre, de nombreux officiers (surtout issus des rangs subalternes) proposèrent leurs services au parti soviétique. Le meilleur type de ces officiers progressistes était représenté par un certain MN Tuchachevsky, issu d’une vieille famille aristocratique dont les origines descendaient des comtes de Flandre. L’un des ancêtres de Touchachevsky était le fils d’un comte de Flandre disparu après avoir combattu en Terre Sainte en tant que croisé. Pendant longtemps on n’entendit plus parler de lui, jusqu’à ce qu’il réapparaisse subitement dans le quartier d’Odessa, en compagnie d’une jeune épouse turque. Là, il prit du service auprès d’un prince russe, qui lui confia le mandat du village de Tuchachev.
Le jeune Tuchachevski a grandi imprégné des idées de la Révolution française, des décabristes et des populistes. Sorti de l’École militaire en 1914, il est envoyé au front comme sous-lieutenant lorsque la Guerre mondiale éclate. En 1915, il fut fait prisonnier par les Allemands.
Lors du triomphe de la Révolution de Février, il tenta de s’échapper les unes après les autres. Il n’a réussi à s’enfuir qu’à son cinquième effort, lorsqu’il s’est évadé de la forteresse d’Ingolstadt, en Bavière. A la veille de cette évasion, il dit à un codétenu français : « Dans un an, je serai soit général, soit cadavre. »
Le jeune lieutenant populaire de la Garde fut élu chef de compagnie par ses hommes peu après son arrivée à Petrograd. Il rendit ensuite compte à Sklansky, qui était à l’époque le représentant de Trotsky. Trotsky, reconnaissant les grands talents militaires et le caractère intègre du jeune officier, le nomma à un poste dans la section militaire du Comité exécutif central des Soviétiques. Plus tard, on retrouve Tuchachevsky chargé de l’organisation et du commandement suprême de la Première Armée rouge lorsque la Légion tchécoslovaque s’est soulevée contre les Soviétiques en mai 1918.
Des milliers d’officiers subalternes sont entrés dans l’Armée rouge avec Tuchachevsky ; quelques-uns d’entre eux ne tardèrent pas à commander des divisions, des corps et des armées. Outre Touchatchevsky, nous pouvons citer celui qui s’est distingué par Ouborévitch, qui a commandé les 14e, 11e et 13e Armées rouges lors des campagnes contre Dénikine et Wrangel en 1919 et 1920, et qui a été le commandant suprême des armées révolutionnaires d’Extrême-Orient. dans
1921-22, lorsqu’il acheva de libérer cette région des gardes blancs et des Japonais par l’occupation de Vladivostok. Il fut fusillé en mai 1937.
Primakov, qui après Budyonny, fut le meilleur commandant de cavalerie de la guerre civile et dirigea une division de cavalerie rouge sur presque tous les fronts. À la fin de la guerre civile, il fut nommé responsable de l’École des commandants du Kremlin ; plus tard, il a exercé les fonctions de commandant en chef adjoint du district militaire d’Ukraine. Lui aussi fut abattu en mai 1937.
Putna, un grand héros de la guerre civile, qui commanda une division lors de la campagne de Pologne et fut fusillé aux côtés de son ancien chef, Tuchachevsky, en mai 1937.
L’un des premiers officiers d’état-major à offrir ses services à l’Armée rouge fut l’officier tsariste, le colonel S. Kamenev, issu d’une ancienne famille militaire. Après avoir occupé avec distinction de nombreux postes élevés, il est nommé commandant en chef de toutes les forces armées de la République le 1er juin 1919. À la fin de la guerre civile, il devient inspecteur d’état-major de l’Armée rouge. , alors chef d’état-major, et en mai 1927, vice-président du Conseil révolutionnaire de guerre, poste qu’il occupa jusqu’à son remplacement par Touchachevsky.
Parmi les autres officiers d’état-major, dont la plupart étaient à l’origine des Polkovniki (colonels commandant des régiments), on peut citer Vazetis, qui fut le premier commandant en chef des forces armées de la République, mais devint instructeur à l’Académie de guerre de l’état-major général en 1919 ; Kork, ancien élève de l’Académie de guerre tsariste, qui commanda une armée pendant la guerre civile et devint ensuite directeur de l’Académie de guerre, et fut fusillé en mai 1937 ; Egerov, le successeur de Touchachevsky, qui commanda avec distinction une armée sur le front sud pendant la guerre civile ; Shaposhnikov, qui n’est entré dans l’Armée rouge que quelque temps plus tard, et n’a exercé aucun commandement pendant la guerre civile, au cours de laquelle il a été employé au travail d’état-major de la base. Depuis l’exécution de Touchatchevsky et d’autres dirigeants de l’Armée rouge, Shaposhnikov, Egerov et Vorochilov sont les principaux chefs de l’Armée rouge.
Les sentiments patriotiques furent les principaux motifs qui poussèrent un certain nombre d’officiers de l’ancienne armée à offrir de bonne foi leurs services au gouvernement soviétique, auquel ils étaient initialement hostiles. Ils se rendirent compte que la liberté nationale de la Russie était indissolublement liée au pouvoir soviétique et virent que toutes les « associations patriotiques » luttant contre les Soviétiques étaient forcées de devenir les agents des puissances impérialistes s’efforçant de mettre la main sur les champs de maïs et les gisements de pétrole et de minéraux du pays. « Terre russe. »
Dans son ouvrage intitulé Trotsky et l’ Armée rouge, publié en 1923, Karl Radek décrit ses expériences avec un expert militaire qui accompagnait la délégation russe à la conférence de Brest-Litovsk. Au début, son attitude et celle de ses frères officiers envers les délégués conduits par Trotsky étaient plus que glaciales. Ils pensaient qu’on les avait entraînés là-bas comme participants involontaires à une comédie arrangée à l’avance, car ils considéraient les bochevistes comme des agents de l’impérialisme allemand. Mais, nous dit Radek, « dès que Trotsky a commencé à s’opposer aux exigences de l’impérialisme allemand au nom des principes de la révolution russe, la méfiance initiale à l’égard des experts militaires russes a diminué de jour en jour. Je me souviens encore de la nuit où l’amiral Altvater est entré dans ma chambre et m’a dit en toute sincérité : « Je suis venu ici parce que j’y étais obligé. Je ne te faisais pas confiance. Mais maintenant, je vais vous aider et faire mon devoir comme jamais auparavant, car je crois sincèrement que je servirai mon pays en agissant ainsi.
Lorsque Pilsudski fit entrer ses forces sur le territoire russe en 1920 sans aucune déclaration de guerre et occupa une partie de l’Ukraine, un infirme à la barbe blanche se présenta aux portes du Kremlin et insista pour voir Kaliniti, Trotsky ou un autre membre du parti. gouvernement. Il refusa dans un premier temps de donner son nom à la sentinelle, se contentant de déclarer qu’il était un ancien officier de l’armée qui souhaitait offrir ses services à l’Armée rouge.
Il s’agissait de Broussiov, ancien commandant en chef de l’armée tsariste. Alors qu’il vivait caché dans une maison privée à Moscou pendant la guerre civile, il a été grièvement blessé par un obus et a perdu une jambe. Cela lui a sauvé la vie, car autrement il aurait probablement été fusillé par les Gardes rouges, qui le tenaient pour responsable des massacres de la guerre impérialiste.
Pendant longtemps, il avait vécu dans un isolement complet, mais son patriotisme le poussait désormais dans les bras du gouvernement soviétique. Il apporta avec lui une copie d’une proclamation appelant tous les anciens officiers à rejoindre l’Armée rouge et à aider à délivrer leur pays des envahisseurs étrangers.
Trotsky nomme Brussilov président du Conseil spécial de guerre auprès du commandant en chef de l’Armée rouge. Par la suite, ce vétéran servit comme inspecteur de cavalerie de 1922 à 1924, date à laquelle il prit sa retraite. En 1925, il mourut et reçut des funérailles nationales, son corps étant transporté au cimetière sur un affût de canon. Lorsque les trois salves furent tirées, les prêtres s’en chargeèrent et l’enfouirent dans un monastère selon les rites de l’Église orthodoxe.
Le général Nikolaïev, officier de l’ancienne armée tsariste, fut fait prisonnier en 1919 par le général Ioudenitch dans les environs de Petrograd, alors qu’il dirigeait les troupes de l’Armée rouge. Ioudénitch voulut d’abord le prendre à son service ; il l’envoya chercher et lui tendit la main. Mais Nikolaïev a refusé de serrer la main d’un « bourreau du peuple russe et d’un agent des interventionnistes ». C’est pourquoi Ioudenitch le condamna à être pendu, et Nikolaïev, alors qu’il avait la corde autour du cou, cria : « Vive l’Armée rouge ! Je déclare que j’ai servi les ouvriers et les paysans jusqu’à mon dernier souffle !
La plupart des anciens officiers furent incorporés dans l’Armée rouge au moyen d’une mobilisation obligatoire. En 1924, l’un de ces hommes, qui commandait alors une division de l’Armée rouge, me raconta sa carrière.
Il était déjà colonel dans l’armée russe lorsqu’il servit comme volontaire auprès des Français pendant la Grande Guerre. En 1916, il commande une division marocaine à Verdun. Il reçut la Croix de la Légion d’Honneur et de nombreuses autres distinctions qui lui furent décernées pour sa bravoure. Lorsque les hostilités cessèrent entre l’Allemagne et la Russie, il rentra chez lui et vécut très tranquillement à Samara. Il fut arrêté au cours de l’hiver 1918-1919.
Chaque jour, des hommes de l’Armée rouge sortaient des prisonniers des cellules de masse et les abattaient. Un jour, son nom fut lu à l’appel du matin et il fut transporté avec une vingtaine d’autres anciens officiers dans un camion qui l’attendait et qui quitta la ville. Les prisonniers étaient convaincus qu’ils allaient être abattus, mais le camion s’est arrêté devant un bâtiment, où des hommes armés les ont escortés jusqu’à une pièce. De là, ils furent emmenés un à un dans une pièce voisine, d’où ils ne revinrent pas.
Enfin vint le tour de mon ami. Dans la pièce voisine, il fut reçu par un commissaire rouge, à côté duquel se tenait un ouvrier, vêtu d’une veste de cuir, un fusil en bandoulière et un revolver à la ceinture. Le commissaire lui remit un document qui se révéla être une copie du décret de Trotsky sur la mobilisation des anciens officiers. Le colonel a signé une déclaration sous serment selon laquelle il servirait fidèlement l’Union soviétique et l’Armée rouge. Il fut alors informé que son épouse et sa famille seraient tenues responsables de toute trahison qu’il pourrait commettre.
Trois minutes plus tard, le colonel tsariste était assis dans une voiture en tant que commandant d’un régiment de tirailleurs rouges. À côté de lui était assis le commissaire du régiment, qui s’est avéré être l’ouvrier en veste de cuir. En route vers le front, celui-ci décrivit la situation de son régiment ; il n’y avait ni direction ni discipline adéquates ; il n’y avait pas assez de fusils pour tout le monde. Les soldats rouges se méfiaient fortement de tous les anciens officiers tsaristes, tandis que le nouveau commandant pouvait s’attendre à une résistance obstinée de la part des anciens sous-officiers, qui occupaient jusqu’alors tous les postes de commandement du régiment.
Le colonel atteignit son régiment la nuit même. Deux jours plus tard, il est entré en action. Le colonel, qui jusqu’alors s’était tenu en retrait, s’empare d’un fusil et prend d’assaut les positions ennemies à la tête de ses hommes.
C’en était fini de l’opposition à l’officier tsariste. Après la bataille, les soldats portèrent leur « commandant rouge » sur leurs épaules jusqu’au marché, où ils tinrent une réunion en son honneur. Cet ancien colonel tsariste fut promu pour sa valeur au commandement d’une division, puis commanda un corps d’armée et reçut deux « Ordres du drapeau rouge ».
De nombreux officiers tsaristes, dont certains volontaires pour servir dans l’Armée rouge, se sont rendus coupables de trahison. Lors d’une assemblée de 3 000 spécialistes militaires à Petrograd en octobre 1919, Zinoviev décrit un cas typique :
" J’ai fait la connaissance de Neklyudov lorsqu’il était officier rouge commandant Krasnaya Gorka. C’était alors un jeune homme d’une bonne vieille famille qui avait produit de nombreux libéraux sous les règnes d’Alexandre II et d’Alexandre III. Il a contribué à la construction de cette forteresse, et j’aurais imaginé que chaque pierre de Krasnaya Gorka lui était chère. À l’époque tsariste, il était la cinquième roue du chariot, car les vieux bureaucrates n’étaient pas disposés à laisser les descendants d’ancêtres libéraux progresser. Sous le gouvernement soviétique, il était nommé à la tête de Krasnaya Gorka. Là, il eut l’occasion d’appliquer ses talents ; il reçut toute l’aide possible dont il avait besoin pour les développer. Comment alors pourrions-nous anticiper la trahison d’un tel homme ? Mais savez-vous ce qu’il a fait ? Krasnaya Gorka aux gardes blancs finlandais.
Le colonel MA Muraviov était un autre traître. De lui aussi, on attendait tout sauf une trahison. Pendant la Révolution d’Octobre, il commandait les forces rouges que le Comité de guerre révolutionnaire envoya contre le général Krasnov, qui avançait sur Petrograd. Il commanda ensuite le front roumain, puis fut nommé commandant en chef des troupes rouges en Ukraine. Au cours de l’été 1918, le gouvernement soviétique le nomma commandant en chef des forces dans les régions de la Volga et de l’Oural.
C’était à l’époque de la révolte tchécoslovaque contre les autorités soviétiques. La base d’opérations la plus importante des forces rouges était Simbirsk, la ville natale de Lénine. Mouraviov entra dans cette ville avec un détachement de troupes qui lui étaient dévouées personnellement et dirigées par des socialistes-révolutionnaires de gauche ; là, il invita les principaux bolchevistes à le rencontrer, les arrêta et prit des dispositions pour s’emparer de Touchachevsky, qui commandait alors la 1ère Armée rouge. Mais ce dernier, protégé par ses propres hommes, organisa la résistance à cette trahison.
Mouraaviov a publié une proclamation : « Paix avec les Tchèques, qui sont nos frères slaves ! Guerre avec l’Allemagne ! Il ne fallut pas longtemps avant qu’il soit arrêté et fusillé, mais pendant un certain temps sa trahison provoqua une telle désorganisation dans l’armée que Simbirsk tomba aux mains des Tchèques et des Blancs.
De nombreux officiers commettèrent des actes de trahison parce que leur conscience de classe bourgeoise était plus forte que leurs sentiments patriotiques. Ils désertèrent souvent pour rejoindre les forces impérialistes, mais les bolchevistes considéraient une telle trahison comme l’une des inévitables « dépenses improductives » encourues par le prolétariat dans son travail de constitution de son armée de classe.
Les commissaires politiques
Les autorités soviétiques s’efforçaient de réduire au minimum ces « dépenses improductives » grâce aux commissaires politiques attachés aux anciens officiers. Ils s’efforcèrent avant tout de dissiper la méfiance naturelle des soldats rouges à l’égard de l’emploi de spécialistes militaires en décrétant que tout officier tsariste serait accompagné d’un commissaire, qui devait contresigner tout ordre donné par le commandant avant qu’il ne devienne effectif. Le commissaire était en fait le représentant direct du gouvernement soviétique auprès de l’armée.
Le commandement des fronts et des armées était confié à des « Conseils de guerre révolutionnaires », composés d’un commandant et d’un ou deux commissaires. Il y avait des commissaires pour chaque corps et division, tandis que d’autres étaient attachés aux unités plus petites jusqu’aux bataillons et parfois même aux compagnies.
Les fonctions des Conseils de guerre révolutionnaires et des commissaires étaient essentiellement les mêmes, bien que dans des cadres différents. Les commissaires n’étaient pas autorisés à interférer dans le travail de la direction ni dans les mesures tactiques, et dans toutes les questions d’opérations réelles, ils étaient obligés de contresigner même les ordres qu’ils n’approuvaient pas ; dans de tels cas, toutefois, ils ont le droit de protester auprès d’une autorité supérieure. Dans tous les autres domaines d’activité, le commissaire avait une voix égale à celle du commandant.
Naturellement, il y avait souvent des frictions entre les deux, car il était impossible de tracer une ligne précise entre leurs pouvoirs. Trop souvent, ce genre de friction paralysa pendant un certain temps les activités d’importantes troupes. L’ordre militaire publié par Trotsky le 5 août 1918, à une époque où le bureau du commissaire commençait tout juste à devenir un élément régulier de l’appareil militaire, est caractéristique de la manière dont il traitait de telles difficultés. Il se déroule comme suit :
"En ce qui concerne la participation d’officiers aux révoltes de la Garde blanche, je constate que les querelles entre commissaires et chefs militaires se sont récemment multipliées. D’après les preuves dont je dispose, il apparaît clairement que les commissaires adoptent souvent une ligne d’action tout à fait erronée, soit en usurpant des agents, soit en usurpant les rangs des gardes blancs. fonctions de direction, ou en empoisonnant les relations entre officier et commissaire par une politique de chicanes menées dans un esprit de rivalité indigne. En même temps, il n’est pas rare que la présence du commissaire n’empêche pas le commandant militaire de déserter pour rejoindre l’ennemi.
« Compte tenu de ces circonstances, je dois porter les faits suivants à la connaissance de tous les commissaires :
"(1) Un commissaire n’est pas là pour donner des ordres, mais pour surveiller. Il doit veiller avec attention et précision.
« (2) Un commissaire doit se comporter avec respect envers les experts militaires qui remplissent consciencieusement leurs fonctions et doit protéger leurs droits et leur dignité humaine par tous les moyens de l’autorité soviétique.
« (3) Un commissaire ne doit pas rechercher de querelles, mais s’il estime nécessaire d’intervenir, son intervention doit être efficace.
"(4) Les infractions à cet ordre seront passibles de sanctions sévères.
"(5) Un commissaire qui ne parvient pas à empêcher la désertion d’un commandant devra répondre de sa négligence de sa propre vie."
Dans l’ensemble, les commissaires se justifiaient comme des complices nécessaires à l’emploi d’anciens officiers tsaristes dans l’organisation et le commandement de l’Armée rouge. « Seule l’heureuse combinaison d’un communiste et d’un officier d’état-major garantira une efficacité à 100 % dans la direction », écrivait l’ancien officier d’état-major tsariste et commandant de l’Armée rouge, S. Kamenev, dans un ordre militaire qu’il publia en 1920.
La fonction de commissaire était conçue comme une mesure temporaire que la création d’un corps fiable d’officiers soviétiques rendrait progressivement inutile.
Statistiques
On ne peut estimer l’ampleur du problème posé par l’emploi des officiers tsaristes dans l’Armée rouge et résolu avec succès par Lénine et Trotsky qu’en étudiant les statistiques concernant les officiers qui ont servi dans cette armée pendant la guerre civile.
Lorsque l’ancienne armée tsariste s’est effondrée, elle a laissé en héritage environ 500 000 officiers de tous grades. A première vue, ces chiffres peuvent paraître trop élevés, surtout si on les compare aux chiffres actuels en temps de paix, et si l’on oublie de tenir compte de l’ampleur qu’a prise l’armée tsariste pendant la guerre mondiale.
En 1917, le nombre des hommes servant dans les forces tsaristes atteignait au total 12 millions, car il faut déduire 7 millions de victimes des 19 millions mobilisés. En incluant tous les officiers de l’état-major et de l’administration militaire, nous arrivons ainsi à une proportion d’un officier pour vingt-quatre hommes dans l’ancienne armée tsariste.
D’après les documents fournis par le capitaine Peter Wright dans son ouvrage : Au Supreme War Council, l’armée britannique totale en mars 1918, y compris les troupes de couleur mais à l’exclusion des bataillons de travail, se composait de 220 770 officiers et 4 761 484 hommes, de sorte que l’on trouve un officier. à seulement vingt et un hommes.
Selon les statistiques de l’état-major russe, environ 200 000 des 500 000 officiers de l’armée russe
L’armée tsariste a servi aux côtés des Blancs ou dans les armées interventionnistes pendant la guerre civile. On peut estimer le nombre de personnes servant dans l’Armée rouge à environ 100 000 personnes, y compris les Praportshiki (enseignes). Le nombre des officiers servant dans les branches combattantes et administratives de l’Armée rouge, au 1er janvier 1919, s’élevait à 165 113 personnes de tous grades ayant servi dans l’ancienne armée, selon les statistiques de l’état-major.
Le 15 août 1920, l’Armée rouge contient
214 717 Praportshiki et sous-officiers
48 409 Officiers ayant le grade de lieutenant et plus
10 339 Officiers militaires 13 949 Médecins et vétérinaires 26 766 Autre personnel ambulancier
Au total, 314 180 spécialistes militaires de l’ancienne armée
À la fin de décembre 1920, les écoles militaires rouges fournissaient 39 914 officiers subalternes à l’armée, qui comptait alors au total 130 000 officiers et 315 747 sous-officiers et officiers militaires.
Face à cet emploi massif d’anciens officiers tsaristes dans l’Armée rouge, la question se pose naturellement de savoir pourquoi il a fallu démolir complètement l’édifice de l’ancienne armée, sans laisser, pour ainsi dire, pierre sur pierre, et ensuite utiliser ces mêmes pierres pour la construction laborieuse d’un nouveau bâtiment. Pourquoi fallait-il appliquer la recette bolchevique de désintégration de l’armée au lieu de la réformer par une imprégnation démocratique ?
La réponse est que l’acquisition d’un quart de l’effectif total des officiers tsaristes pour une armée de type socialiste était une tâche politique et non mathématique. Il fallait que la Révolution possède suffisamment de pouvoir pour rallier certains de ces officiers à son côté et imposer le service obligatoire aux autres avant de pouvoir les enrôler tous dans une armée révolutionnaire et s’assurer qu’ils y serviront la cause du prolétariat. au lieu de mettre le prolétariat en uniforme pour servir les intérêts des classes exploiteuses.
Lorsque Mechonoshin, membre du premier Collège des commissaires à la guerre, rendit visite au ministère de la Guerre peu après la Révolution d’Octobre, il fut reçu par le général Babikov dans un style militaire. Toutes ses questions et objections ont été accueillies par un « oui » militaire laconique. Mechonoshin a quitté le War Office avec la certitude que « cette machine ne peut pas être remodelée. Il est plus susceptible de nous changer que d’être changé par nous. C’est le système qu’il va falloir démolir. Nous devons soigneusement préserver et mettre de côté tout ce qu’il contient de précieux, afin de pouvoir l’utiliser lors de la construction de la nouvelle machine et de notre nouvelle organisation militaire. »
La généralisation et l’amplification données par Lénine à ce jugement empirique porté par un ouvrier boishéviste du type de Mechonoshin doivent servir de guide à la ligne d’action à suivre par le prolétariat socialiste : « Nous ne pouvons nous maintenir au pouvoir qu’en nous appropriant tous les l’expérience culturelle et technique acquise par le capitalisme progressiste et enrôlant tous ses représentants à notre service. Notre Armée rouge n’a remporté des victoires militaires que parce que nous avons réussi à résoudre ce problème. »
Chapitre 4
Analogies historiques.
Le conflit armé contre la contre-révolution interne a commencé avant même la prise du pouvoir par les bolchevistes. Quand, en août 1917, le général Kornilov marcha sur Petrograd, son principal coup fut dirigé contre le prolétariat socialiste montant carte 2plutôt que contre la démocratie bourgeoise vacillante. Mais la dure lutte pour l’auto-préservation et la consolidation et l’amplification de la Révolution d’Octobre, qui dura près de quatre ans, ne commença qu’après la victoire facilement remportée en octobre 1917.
La guerre civile, qui a torturé le pays jusqu’à ses moelles et fait d’innombrables victimes, n’était pas un phénomène propre à la révolution russe. "L’histoire ne connaît aucun exemple de révolution qui puisse être considérée comme un fait accompli lorsqu’elle s’est avérée réussie, ou qui permettra aux rebelles de se reposer sur leurs lauriers une fois terminée." Par ces mots, Lénine n’a fait qu’énoncer une vérité historique aussi vieille que les classes et les guerres de classes.
Il y a toujours quelque chose de fascinant dans les analogies historiques entre révolutions. Des comparaisons entre la Révolution d’Octobre et la Révolution française sont fréquemment faites ; les guerres révolutionnaires que chaque pays a été contraint de mener après avoir renversé l’ancien régime, ainsi que leur début et leur fin, sont trop facilement réduits à un dénominateur commun. Mais nous devons « utiliser de telles analogies avec la plus grande prudence », comme le soulignait à juste titre Trotsky dans sa Doctrine militaire (1921), « sinon, poursuit-il, « les ressemblances superficielles pourraient nous faire oublier les différences matérielles ». La critique de Trotsky est d’autant plus instructive qu’il n’a pas suivi ses propres conseils dans la mesure où il est désormais amené à établir une comparaison imprudente entre le stalinisme et le bonapartisme sur la base de ressemblances superficielles. Il néglige ici le fait que les causes matérielles et socio-économiques du bonapartisme résidaient dans la destruction de la petite production, alors que le stalinisme a accédé au pouvoir sur la base économique des monopoles d’État.
Dans l’ouvrage déjà cité, Trotsky écrit : « Lorsque nous parlons des guerres révolutionnaires, nous sommes le plus souvent influencés par les souvenirs des guerres de la Révolution française. On oublie là qu’à la fin du XVIIIe siècle, la France était le pays le plus riche et le plus civilisé du continent européen, alors que la Russie du XXe siècle était le pays européen le plus pauvre et le plus arriéré. La tâche révolutionnaire de l’armée française avait un caractère bien plus superficiel que les tâches révolutionnaires qui nous attendent aujourd’hui. A cette époque, l’objectif principal était le renversement des « tyrans » et l’abolition ou la modification du servage féodal. Notre mission, en revanche, est la destruction complète de l’exploitation et de l’oppression de classe.
La pauvreté absolue et relative et le retard de la Russie, combinés à la substance matérielle et socio-politique de la révolution prolétarienne, ont imprimé leur propre empreinte sur la guerre civile russe. La grande majorité de la population russe appartenait à la petite bourgeoisie, alors que selon les dernières statistiques d’avant-guerre, 86,5 % de cette population vivait à la campagne, contre seulement 13,5 % dans les villes.
« La Russie est si vaste et si variée », écrivait Lénine dans une polémique contre les communistes de « gauche » en mai 1918, « que les types de conditions sociales et économiques les plus diverses sont étroitement liés les uns aux autres. Nous avons (1) le système économique paysan patriarcal, qui est dans une très large mesure une économie naturelle ; (2) le système économique du petit commerçant (qui comprend la majorité des paysans qui vendent du pain) ; (3) le système économique privé du capitalisme ; (4) le capitalisme d’État ; (5) le socialisme (depuis la victoire de la Révolution d’Octobre). La principale guerre socio-économique se transformera en une lutte des classes moyennes inférieures et du capitalisme privé, contre le capitalisme d’État et le socialisme. »
Un examen de cette structure socio-économique de la Russie révèle la futilité des comparaisons historiques entre les objectifs, les tendances de développement et les manifestations dégénératives (Thermidor !) de la Révolution française et de la Révolution d’Octobre.
De la paix de Brest-Litovsk à l’intervention de l’Entente
Après les victoires de la Révolution à Petrograd et à Moscou, l’autorité du gouvernement soviétique a envahi tout le vaste royaume comme un puissant courant qui emporte tout avec lui. Les soviets des villes et des campagnes passèrent sous la direction bolchevique, les anciens fonctionnaires furent chassés de leurs fonctions, les ouvriers prirent possession des usines et les paysans s’emparèrent des domaines de la Couronne, de l’Église et des propriétaires fonciers. Lorsque des manifestations de résistance apparaissaient localement, elles étaient combattues par de petites troupes de choc de gardes rouges ou des détachements de soldats pro-révolutionnaires envoyés de la capitale ou agissant de leur propre initiative. Cette force élémentaire de la première vague révolutionnaire a provoqué la panique dans le camp des contre-révolutionnaires et une paralysie temporaire de toutes les forces hostiles à la Révolution.
La seule opposition qui résistait encore était la Rada d’Ukraine, qui s’apparentait plus ou moins au gouvernement Kerensky dans son aspect politique, mais possédait de fortes caractéristiques séparatistes nationalistes ukrainiens. Même après la victoire de la révolution prolétarienne, les siècles d’oppression de la part des Grands Russes se sont avérés un obstacle à un mouvement de classe indépendant dans les rangs du prolétariat des races autrefois opprimées.
La Rada régnait toujours à Kiev, l’ancienne capitale ukrainienne située au milieu des plaines, mais un Comité exécutif central des Soviétiques s’était constitué à Kharkov, le centre du bassin industriel et minier ukrainien, et étendait progressivement son pouvoir. vers l’ouest. Ces deux organismes envoyèrent des délégations de paix à Brest-Litovsk, mais pendant les négociations, les troupes soviétiques occupèrent Kiev le 8 février 1918 et le gouvernement de la Rada s’enfuit à Jitomir. Les représentants de l’impérialisme allemand et austro-hongrois concluent alors un traité avec ce gouvernement sans terre qui, comme le remarque Trotsky, n’a « pour base aucun territoire autre que la citadelle de Brest-Litovsk ». Ils pensaient par cette démarche faire pression sur la délégation soviétique russe ; en outre, il y avait des raisons de politique intérieure qui les poussaient à donner à leurs peuples une « paix » comme stimulant pour poursuivre la « poursuite de la guerre jusqu’à la victoire finale ».
Pour le moment, cette manœuvre allemande ne pouvait rien faire pour influencer le sort de la Rada. L’Ukraine était occupée par les troupes rouges dirigées par Antonov-Ovseyenko et Georgi Piatakov, ce dernier devenant chef du premier gouvernement soviétique ukrainien, qui fut alors formé.
Les Roumains occupèrent la Bessarabie lors des négociations de Brest-Litovsk. En février, ils furent lourdement vaincus par les troupes de la Garde rouge dirigées par le colonel Muraviov, qui devait plus tard devenir un traître lors de la lutte contre les Tchécoslovaques. Dans cette campagne, le corps ouvrier chinois combattant aux côtés des Soviétiques s’est distingué ; ils étaient organisés et dirigés par un étudiant juif de Kishinev, âgé de vingt et un ans, nommé Yakir, tandis qu’un autre dirigeant couronné de succès des forces rouges sur le front de Bessarabie était Uborevitch, devenu membre du Parti bolchevique en 1917.
Sous la pression de leur défaite, les Roumains firent une offre de paix prévoyant l’évacuation complète de la Bessarabie. La paix fut conclue sur cette base le 8 mars 1918. Puis les Allemands occupèrent l’Ukraine et, se sentant en sécurité sous la protection des baïonnettes de Wilhelm, les Roumains restèrent en Bessarabie. Ouborévitch lança ses troupes contre l’avancée des Allemands, mais après de violents combats, elles furent dispersées. Il a été blessé et fait prisonnier, mais a réussi à s’échapper avant d’être complètement remis de ses blessures.
Pendant ce temps, les Gardes rouges réprimèrent deux révoltes organisées par des officiers contre-révolutionnaires.
Un grand nombre d’officiers avaient quitté l’armée quelque temps avant sa dissolution. Ils se rassemblèrent dans la région du Don, essentiellement agricole, et à Orenbourg, dans l’Oural. Cette dernière région constituait une base d’opérations très favorable pour une contre-révolution, car la majorité des ouvriers étaient de petits propriétaires et propriétaires fonciers, tandis que le mélange de nombreuses nationalités constituait un autre atout. Le groupe racial non russe le plus important était celui des Bachkirs, impliqués depuis des temps immémoriaux dans des conflits avec les Russes sur la question de la propriété foncière. Les généraux blancs savaient exploiter ces antagonismes raciaux à leurs propres fins.
Dans les steppes d’Orenbourg, le cosaque Hetman Dutov a formé des formations de volontaires blancs composées d’officiers de l’ancienne armée et de cosaques de l’Oural. Mais il fut vaincu par les forces locales de la Garde rouge, dirigées par le métallurgiste bolchevique Medvedyev, qui gagna le surnom de « maréchal en avant » grâce à la célérité de ses opérations militaires et au slogan « en avant » qu’il écrivait toujours dans ses ordres quotidiens et invariablement. » prononcé lorsqu’il conduisit personnellement les Gardes rouges à l’action. Il est connu aujourd’hui sous le nom de maréchal Blücher, et l’on peut ajouter qu’en 1918 il fut le premier à être décoré de l’Ordre du Drapeau Rouge.
La concentration des formations d’officiers de la Garde blanche sous les ordres des généraux Kornilov et Kaledin dans la région du Don constituait une menace bien plus grande pour le nouveau gouvernement soviétique. Le gouvernement de la Rada n’étant pas encore expulsé d’Ukraine, Kaledin était en mesure de couper la Russie de ses gisements houillers les plus riches par une avancée réussie, ainsi que de son grenier européen s’il parvenait à réaliser une jonction avec la Rada. De plus, Kaledin disposait d’une main d’œuvre suffisante pour recruter dans les cosaques des steppes du Don ; mais, d’un autre côté, la structure sociale de ces Cosaques n’était en aucun cas homogène. Sur leurs 2 000 000 d’habitants, 1 800 000 étaient des paysans, dont 500 000 paysans sans terre. C’est là, et dans la grande oasis prolétarienne des steppes connue sous le nom de bassin du Don, que réside la grande faiblesse des Blancs de la région du Don.
Le principal plan d’opérations rouges visait à creuser un fossé entre l’Ukraine et le Don et à avancer jusqu’à Rostov sur la mer d’Azov afin d’anéantir chaque groupe d’opposants séparément. Sous la direction d’Antonov-Ovseenko, cette tâche a été accomplie dans les plus brefs délais.
Trois détachements de la Garde rouge, dirigés par Sivers, Sablin et Petrov, convergèrent vers Rostov, occupée le 8 mars 1918. Kaledin s’était suicidé un mois auparavant, lorsqu’il avait perdu confiance en sa capacité à rallier les cosaques du Don à son comptoir. -révolution. Le général Kornilov, qui après sa mort assuma le commandement suprême, réussit à s’échapper après la prise de Rostov et la dispersion des volontaires de la Garde blanche.
Les Rouges qui ont vaincu les formations de volontaires des officiers constituaient une force étrangement improvisée, dans laquelle des détachements ouvriers de Gardes rouges combattaient en coopération tactique avec des formations composées des restes d’anciens réguliers. Les principaux combats eurent lieu le long de la voie ferrée, où les Rouges furent contraints d’avancer en trois groupes successifs afin de coordonner la fiabilité variable de leurs différentes unités. Dans la camionnette se trouvait un train blindé, derrière lequel suivaient les Gardes rouges, tandis que les formations des restes de l’ancienne armée fermaient la marche.
La répression de ces deux révoltes d’officiers prouva que les contre-révolutionnaires n’étaient pas en mesure de renverser le pouvoir du soviet par la seule force intérieure. Désormais, ils s’efforcèrent d’obtenir une assistance armée de l’étranger ; c’est-à-dire que les contre-révolutionnaires russes sont devenus des « auxiliaires indigènes » des puissances impérialistes. Leur patriotisme s’est ainsi révélé comme une trahison contre les intérêts nationaux en faveur de l’impérialisme étranger. Les paroles de Karl Marx, écrites en 1871 dans son ouvrage La Guerre civile en France, se sont réalisées ; comme il le dit alors : « La domination de classe n’est plus en mesure de se déguiser sous un uniforme national ; tous les gouvernements nationalistes sont unis contre le prolétariat.
Après l’expulsion de la Rada de Kiev et l’écrasement de Dutov et de Kaledin, à la mi-février 1918, la quasi-totalité de la Russie se retrouva aux mains des Soviétiques. Mais les semaines suivantes vont révéler l’instabilité de la base politique sur laquelle reposait la dictature du prolétariat.
Dans la seconde quinzaine de février, les forces de l’impérialisme allemand ont occupé les États baltes et y ont réprimé la révolution dans le sang. En même temps, ils commencèrent à avancer en Ukraine pour les raisons que nous trouvons énumérées dans le journal du général Hoffmann, qui écrivait le 17 février 1918 : « Demain, nous allons commencer les hostilités contre les bolcheviks. Il n’y a pas d’autre alternative, sinon ces types tueraient les Ukrainiens, les Finlandais et les Baits, lèveraient à loisir une nouvelle armée révolutionnaire et feraient leur sale boulot dans toute l’Europe. »
Conformément à cette « mission européenne » de l’impérialisme allemand, Kiev fut occupée ; deux semaines plus tard, c’était au tour d’Odessa ; en avril, les Allemands étaient à Kharkov. Les chefs de l’Armée rouge ne pouvaient envoyer que 15 000 combattants contre les vingt-neuf divisions d’infanterie ennemies et quatre divisions et demie de cavalerie, qui constituent une armée de 200 à 250 000 hommes.
Les Allemands nommèrent le général tsariste Skoropadski comme hetman ; avec l’aide des baïonnettes allemandes, il instaure une dictature militaire sanglante. Les Gardes rouges ont évacué l’Ukraine presque sans combat, mais un comité révolutionnaire bolchevique illégal est resté à Kiev, où il a fonctionné sous la direction de Georgi Piatakov, dont le frère aîné Léonid avait dirigé le travail militaire bolchevique illégal en janvier 1918, sous le régime. de la Rada, jusqu’à ce qu’il soit arrêté et assassiné après des tortures bestiales. Mais Georgi Piatakov était destiné à être fusillé par Staline dix-neuf ans plus tard.
Parmi les membres de ce comité révolutionnaire illégal se trouvaient Skripnik, Satonsky, Aussem et Boubnov. (Skripnik était commissaire du peuple pour l’Ukraine en 1937, lorsqu’il se suicida juste avant son arrestation.) Les fonctions de ce comité comprenaient la désorganisation des lignes de communication ennemies, la propagande révolutionnaire parmi les armées d’occupation et la préparation des révoltes.
Les troupes allemandes occupèrent l’Ukraine et toute la partie méridionale de la Russie européenne, avançant jusqu’aux côtes de la mer d’Azov.
Le début de l’intervention de l’Entente
Fin mai 1918, commence une aventure qui se déroule sur un tronçon de 3 000 kilomètres du Transsibérien. Son champ d’action s’étendait d’Irkoutsk, sur le lac Baïkal, jusqu’à Samara, sur la Volga, et il a fourni les étincelles qui allaient enflammer la contre-révolution interne.
Pendant la guerre mondiale, une légion tchécoslovaque avait vu le jour en Russie, composée principalement de prisonniers de guerre autrichiens de nationalité tchèque. Ce groupe d’hommes se trouvait en Ukraine au moment de la Révolution d’Octobre et a immédiatement déclaré sa neutralité.
Jaroslav Hashek, qui devait plus tard acquérir une renommée universelle avec son roman de guerre historico-culturel Le Bon Soldat Schweik, combattit dans leurs rangs.
Les Tchèques se sont retirés sur le sol russe soviétique lorsque les Allemands ont occupé l’Ukraine. Il fut convenu avec le gouvernement soviétique qu’ils seraient embarqués sur le chemin de fer transsibérien et envoyés à Vladivostok, où ils pourraient s’embarquer pour la France. Mais l’occupation de ce port par les Japonais incita les autorités soviétiques à modifier leurs plans, car elles craignaient qu’une jonction des forces armées tchèques et japonaises ne conduise à un renforcement du front antisoviétique en Sibérie. Ils ouvrirent donc de nouvelles négociations avec les Tchèques et les Français, en vue d’organiser la marche de la Légion sur Archangeisk. Puis, fin mai 1918, la Légion tchécoslovaque s’insurrectionna contre les autorités soviétiques.
La domination soviétique s’est effondrée tout au long du Transsibérien, dans la vaste zone du bassin européen de la Volga et jusqu’au cœur de la Sibérie. Les Tchécoslovaques occupèrent presque simultanément Samara sur la Volga, Chelyanbinsk dans l’Oural et Novo-Nikolayevsk (aujourd’hui Novo-Sibirsk) en marchant sur le chemin de fer transsibérien en trois colonnes. Leur nombre n’était pas grand, ne s’élevant qu’à environ 40 000 hommes au total, de sorte que la faiblesse du gouvernement soviétique et l’inconstance de la paysannerie russe et des classes moyennes inférieures sont amplement démontrées par le fait que des forces si faibles numériquement ont pu prendre le contrôle. d’une région s’étendant de la Volga à l’Ob et de là jusqu’au lac Baïkal, avec pour base stratégique un tronçon de 3 000 kilomètres de voies ferrées.
Le général Stefanik, destiné à devenir plus tard le premier ministre de la Guerre de la République tchécoslovaque, a fourni le contexte international de l’action de la Légion dans un discours qu’il a prononcé devant les soldats tchèques lors de son séjour en Sibérie. « Je peux vous assurer, dit-il, que l’Entente assumera la responsabilité des combats dans lesquels nos soldats tchécoslovaques sont actuellement engagés et que même les socialistes français ont voté l’argent pour le maintien des troupes tchécoslovaques en Sibérie. Cette fois, je peux garantir que l’action de l’Entente se concrétisera. D’après mes informations, les Alliés eux-mêmes sont sur le point d’engager les hostilités contre les forces soviétiques et opéreront principalement dans le sud de la Russie, que le général Berthelot va occuper avec cinq divisions tirées des fronts de Salonique et roumain. En même temps, les troupes de l’Entente à Mourmansk seront renforcées. »
Le Dr Benes, ancien ministre des Affaires étrangères et actuel président de la République tchécoslovaque, exprime des vues similaires dans ses Mémoires, dans lesquels il déclare : « Le problème de notre Légion est devenu un élément important de la politique et du plan de campagne des Alliés. »
Le « Gouvernement de Sibérie », établi à Omsk, et le « Gouvernement des constituantes » à Samara furent fondés sur la force de l’insurrection tchécoslovaque. Ces deux gouvernements étaient de nature démocratique petite-bourgeoise.
Un autre front de guerre civile se forma au même moment dans le sud de la Russie. Lorsque les Allemands avancèrent dans la région du Don, que les Gardes rouges avaient débarrassée des formations blanches de Kaledin, les Cosaques se soulevèrent contre les Soviétiques. Une armée du Don Blanc fut formée sous le commandement du général Krasnov qui fut arrêté après sa tentative de réprimer le soulèvement de Petrograd en octobre 1917, puis relâché après avoir donné sa parole d’honneur de ne plus entreprendre d’action contre les Soviétiques. La région du Kouban, qui comprenait les riches steppes productrices de maïs au nord du Caucase, où vivaient tant de cosaques, fut également perdue aux mains des Soviétiques, le chef de la révolte des Gardes blancs étant le général Denikine.
La bourgeoisie russe s’était remise de sa panique. Elle abandonna bientôt l’action défensive et passa partout à l’offensive. Les Gardes rouges étaient incapables de faire face aux forces militaires régulières des Blancs. Ils se retirèrent presque sans combat. Lorsqu’ils passèrent à l’action, ils furent vaincus après une brève résistance. Le sort des forces rouges est décrit comme suit par Putna dans son ouvrage sur la guerre civile :
« Lorsque Kazan céda le 6 août 1918 sous les coups conjugués des Tchèques et des Russes blancs, nos faibles forces s’enfuirent après leur dispersion en direction du nord-ouest. Ils ont fui comme les hommes fuient après une défaite décisive – semblait-il alors – qui ne pourra jamais être contrebalancée.
Le péril mortel qui menaçait la République soviétique a fait prévaloir les opinions de Lénine et de Trotsky en faveur d’une armée centralisée assistée par des spécialistes militaires sur les adeptes de la guérilla. En fait, la Légion tchécoslovaque fut, dans une certaine mesure, quoique involontairement, la cause de la naissance de l’Armée rouge. Le gouvernement soviétique procéda à une mobilisation de masse ; les hommes appelés étaient équipés, armés, enrôlés en formations et entraînés aux trains et à la marche. Le Conseil de guerre révolutionnaire donna l’ordre d’évacuer temporairement le secteur de Tsaritsyne sur le front sud, le général Krasnov, qui était encore en train d’organiser ses armées blanches, ne menaçant aucun danger immédiat. K. Vorochilov, qui commandait ce secteur, refusa d’exécuter cet ordre et fut soutenu dans son insubordination par Staline, qui était attaché à l’armée du Sud en tant que membre du Conseil révolutionnaire de guerre local. L’échec ultérieur de l’armée du Sud sur le champ de bataille de Simbirsk empêcha la défaite complète des Blancs ; selon une déclaration faite par Tuchachevsky en 1922 en sa qualité de directeur de l’Académie de guerre, cela provoqua une prolongation de deux ans de la guerre civile.
La confiance du prolétariat russe dans sa capacité à résister avec succès aux attaques des formations blanches régulières a été gravement ébranlée. Les choses furent aggravées par la trahison du colonel Mouraaviov, qui tomba comme la foudre sur un front rouge en formation.
C’est alors que Trotsky prit personnellement la direction des opérations à Sviyazhsk, près de Kazan. Le 10 septembre 1918, Putna prit cette ville et le 12 septembre, la 1ère Armée rouge, commandée par Touchachevsky, remporta une victoire décisive sur les forces alliées tchécoslovaques et russes blanches, récupéra Simbirsk et commença une série d’opérations rapides qui libérèrent la ville. région de la Moyenne Volga des Blancs.
La bataille de Simbirsk fut la première grande victoire remportée par l’Armée rouge régulière, écrivait Trotsky comme suit :
« Ce jour était une date marquante dans l’histoire de l’Armée rouge. Nous sentîmes aussitôt la terre ferme sous nos pieds. Le temps de nos premiers efforts impuissants était révolu ; désormais nous avons pu nous battre et gagner.
Le point culminant de la guerre civile
Mais la situation de la République soviétique restait critique après la bataille de Simbirsk. L’Entente avait débarqué des troupes anglaises et américaines à Mourmansk et à Archangelsk en juillet et août. L’Extrême-Orient était occupé ; une armée alliée fut formée sous le commandement d’un général japonais, auquel était associé le général anglais Knox. Elle était composée de deux divisions japonaises, de 7 000 Américains, de deux bataillons anglais et de 3 000 Français et Italiens.
Selon les statistiques de l’état-major russe, les forces interventionnistes atteignirent en février 1919 un total de 300 000 hommes. Parmi eux, 50 000 hommes composaient l’armée du Nord, tandis que les troupes franco-grecques au nombre de 20 000 ainsi que 7 000 Américains occupaient la côte de la mer Noire. Il y avait 40 000 hommes dans le secteur finlandais et 37 000 autres en Estonie et en Lettonie. Les forces polonaises étaient au nombre de 64 000 et les Tchécoslovaques 40 000. Les Japonais envoyèrent trois divisions, et enfin il y eut les 31 000 Baits allemands. Ces chiffres n’incluent pas les marins des flottes britannique et française en mer Baltique et en mer Noire.
La guerre civile a ravagé la Russie pendant trois années, au cours desquelles les victoires ont fluctué d’un côté à l’autre. Il semblait souvent que la République soviétique allait être brisée en quelques semaines ; il y a eu aussi des moments où les espoirs ont pris la forme concrète d’une révolution prolétarienne se précipitant vers l’ouest à grands pas rapides et audacieux. Le bolchevisme frappa à deux reprises aux portes de l’Europe centrale : au printemps 1919 et lors de la campagne de Pologne de 1920.
Lorsque les armées d’occupation allemandes, qui se désintégraient sous l’influence bolchevique, rentrèrent chez elles après le triomphe de la révolution de novembre en Allemagne et en Autriche-Hongrie, l’Armée rouge commença à se préparer à sa mission consistant à porter l’étendard de la révolution prolétarienne internationale dans ces pays. de l’Occident. C’était l’époque où Lénine écrivait :
« Le prolétariat russe comprendra que le moment est proche où il devra consentir ses plus grands sacrifices en faveur de l’internationalisme. Le jour approche où les circonstances nous obligeront à prêter assistance contre l’impérialisme anglo-français, à la nation allemande qui s’est libérée de son propre impérialisme. Commençons donc sans tarder nos préparatifs. Montrons que les ouvriers de Russie peuvent travailler avec d’autant plus d’énergie, lutter avec plus d’abnégation et donner leur vie plus facilement lorsqu’est en jeu une révolution qui n’est pas seulement l’affaire de la Russie mais l’affaire des travailleurs internationaux du pays. monde."
Au printemps 1919, l’intervention militaire directe de l’Armée rouge sur la scène internationale de la guerre des classes semblait n’être qu’une question de jours. En Hongrie et en Bavière, les ouvriers avaient pris le pouvoir ; l’Armée rouge hongroise était engagée dans une offensive victorieuse. Après avoir reconquis l’Ukraine, l’Armée rouge russe avança en direction de la Russie des Carpates, où des districts entiers passèrent sous le contrôle des forces de guérilla soviétique. Chaque heure diminuait la distance séparant les forces révolutionnaires russes avançant vers l’ouest et celles des Hongrois avançant vers le nord-est.
Puis l’attaque lancée par les gardes blancs de Horthy et leurs forces alliées obligea les Rouges hongrois à suspendre leur avance au nord-est et à jeter toutes leurs forces sur leur front sud-ouest. Dans le même temps, les troupes de l’Armée rouge russe marchant vers la Russie des Carpates ont dû être transférées en toute hâte vers le nouveau front oriental qui a vu le jour sur la Volga et sur le front sud de l’Ukraine et du Don. L’amiral Koltchak avait réussi à renverser le « gouvernement démocratique petit-bourgeois de Sibérie » et ses armées s’approchaient de la Volga, tandis que le général Denikine, qui avait pris le commandement suprême de toutes les formations de la Garde blanche du sud de la Russie, avançait vers la Russie centrale depuis le centre de la Russie. sa base à Kouban.
Dénikine occupait la région du Don et l’est de l’Ukraine ; ses troupes se dirigèrent vers Orel, située à seulement 382 kilomètres de Moscou. En Ukraine, une révolte paysanne éclata derrière les forces rouges. La contre-révolution blanche tirait profit de l’accentuation de la lutte des classes dans les villages, tandis que les paysans se révoltaient contre les réquisitions obligatoires de leurs produits.
A la fin du mois d’avril, la situation avait radicalement changé au détriment du gouvernement soviétique. Plus des cinq sixièmes du territoire russe étaient aux mains des Blancs, dont les forces avançaient de l’est et du sud vers Moscou comme un irrésistible rouleau compresseur. (Voir la carte 1.)
En mars 1919, Frunse devient commandant en chef des troupes opposées à Koltchak sur le front de l’Est ; à la mi-avril, la 5e Armée rouge, commandée par Touchachevsky, fut ajoutée à ses forces. Touchachevsky était responsable de la contre-attaque et il concentra 36 000 des 60 000 hommes composant l’armée de l’Est à Busulug, une petite ville de la région centrale de la Volga, non loin de Samara, laissant les 700 kilomètres de front tenus uniquement par une ligne faible.
Il acquiert ainsi une supériorité tactique décisive au centre de gravité qu’il a choisi. Il a percé le front blanc et l’a enroulé. Après la bataille de Bousulug, il entreprit une avancée presque sans précédent dans l’histoire militaire, car elle partait de la région de la Volga, traversait l’Oural et continuait à travers la Russie asiatique jusqu’à atteindre Vladivostok. Ses forces parcourèrent une distance de plus de 8 000 kilomètres dans des conditions d’action pratiquement continue.
Le 13 août 1919, Frunse diverge vers le Turkestan avec une partie de l’Armée rouge de l’Est, tandis que Tuchachevsky poursuit la poursuite de Koltchak avec les 2e et 5e armées. Il prend Omsk le 14 novembre ; Tomsk lui tomba aux mains le 22 décembre et Krasnoïarsk (3 217 kilomètres par chemin de fer depuis Samara) le 6 janvier 1920. Pendant 247 jours, les forces rouges parcourèrent ainsi en moyenne 13 kilomètres par jour, période pendant laquelle elles ne se contentèrent pas de mener une guerre continue. combats, mais il dut aussi escalader les pentes abruptes de la chaîne de l’Oural et affronter le froid glacial d’un hiver sibérien.
En janvier 1920, Koltchak fut coupé de la côte Pacifique par une rébellion qui éclata sur ses arrières à Irkoutsk. La Légion tchécoslovaque conclut un armistice avec les Rouges et remit l’or du trésor russe, qu’ils avaient capturé à Kazan, en échange d’un passage gratuit. Koltchak s’est suicidé avant que les troupes soviétiques n’entrent dans Irkoutsk.
En janvier, Touchachevsky fut rappelé du front oriental vers le centre de la Russie, où il fut chargé des opérations contre Dénikine, qui avait occupé Kiev l’été de l’année précédente alors que les forces rouges poursuivaient les hommes de Koltchak à travers l’Oural. La cavalerie de Dénikine, dirigée par le général Mammontov, avait franchi les lignes rouges et atteint Tambov, à 471 kilomètres au sud de Moscou. Ils dévastèrent tout le pays que les troupes soviétiques auraient à traverser.
Le gouvernement soviétique entreprit de créer ses propres forces de cavalerie puissantes. Les premières troupes à cheval avaient été levées dès l’été et l’automne 1918 par le Conseil révolutionnaire de l’armée du Sud (Staline, Egorov et Vorochilov) parmi les troupes de guérilla de Boudionny, mais Trotsky s’était toujours jusqu’ici opposé à l’emploi de la cavalerie dans le camp. Guerre civile, car il fallait le recruter principalement parmi les Cosaques, dont l’ancienne position privilégiée les rendait peu fiables.
Mais voilà que Trotsky lançait aux masses son slogan : « Prolétaires, à cheval ! » Vorochilov était attaché comme commissaire à Budyonny, le commandant des premières forces de cavalerie. Il fut ainsi privé de son commandement indépendant, et le Conseil révolutionnaire de guerre pensa avoir trouvé une occupation pour ses tendances individualistes de guérilla qui l’empêcheraient de commettre des méfaits.
Le 9 octobre 1919 fut la date de la contre-offensive rouge contre Orel, qui fut capturée par Ouborévitch. Les premiers combats prouvèrent que les cavaliers de Boudionny étaient supérieurs à la cavalerie blanche, tandis que la paysannerie ukrainienne passa une fois de plus du côté soviétique, consciente qu’une victoire de Dénikine signifierait le retour des anciens propriétaires fonciers. Les forces de guérilla de Makhno effectuèrent une jonction avec l’Armée rouge et avancèrent vers Taganrog, sur la mer d’Azov, où Dénikine avait son quartier général.
Les graines de la décadence furent semées dans l’armée de Dénikine lorsqu’il recourut à la conscription à l’été 1919.
Lénine prévoyait les conséquences de cette démarche lorsqu’il déclarait le 4 juillet 1919 :
« Une mobilisation générale en finira avec Dénikine, comme elle en aura fini avec Koltchak. Tant que son armée était une armée de classe, composée uniquement de volontaires à caractère antisocialiste, elle était forte et fiable. Il était certes en mesure de lever des forces plus rapidement lorsqu’il instituait des levées militaires obligatoires, mais plus son armée était grande, moins elle était consciente de sa classe et plus elle s’affaiblissait. Les paysans enrôlés dans les forces de Dénikine le serviront de la même manière que les paysans sibériens ont servi Koltchak, c’est-à-dire qu’ils désorganiseront complètement son armée. »
Dénikine venait de lancer une contre-offensive depuis la région du bas Don lorsque Touchachevsky prit le commandement suprême de l’armée du sud. Les Blancs ont réussi à remporter quelques premiers succès ; puis Tuchachevsky exécuta un mouvement de retournement profond qui le mit en position d’attaquer le flanc droit de Dénikine à Tikhoryetsk. Dénikine fut contraint à une retraite désordonnée et ne put réussir qu’à embarquer quelques restes de son armée à bord d’un navire à Novorossiisk, où ils furent envoyés rejoindre Wrangel en Crimée. Ainsi, les forces rouges dirigées par Touchatchevsky liquidèrent les deux adversaires les plus dangereux de la Russie soviétique, Koltchak et Dénikine.
En octobre 1919, Trotsky commanda les forces qui repoussèrent l’attaque du général Yudenich sur Petrograd. Un « gouvernement du Nord-Ouest » avait été formé dans la campagne située au nord-ouest de la ville sous le protectorat du général britannique March ; cet organisme a conclu un accord avec l’Estonie, dont il reconnaît l’indépendance. Le général Ioudenitch, qui commandait les armées du « Gouvernement du Nord-Ouest », avait sous ses ordres des troupes qui comptaient 70 000 « soldats rationnaires », mais seulement 20 000 combattants. Il était accompagné de pas moins de cinquante-trois anciens généraux tsaristes, qui aspiraient tous à des postes et recevaient des occupations proportionnées à leur rang. Mais lorsque l’armée de Yudenich fut vaincue en octobre 1919, le « gouvernement du Nord-Ouest » cessa d’exister, tandis que la flotte britannique, sur laquelle il comptait pour son soutien, le laissa dans le pétrin, et les Estoniens firent de même. Les restes des forces blanches ont fui vers l’Estonie, où ils ont été internés.
En février et mars 1920, les forces de l’Armée rouge supprimèrent le « Gouvernement du Nord » établi à Archangelsk et Mourmansk sous la protection des forces anglaises et américaines commandées par le général Miller. Ainsi, le printemps 1920 vit la libération de la Russie soviétique du cercle encerclé d’armées hostiles, les seuls ennemis restant à combattre étant les forces du général Wrangel, qui résistaient en Crimée. Cette zone ne fut reconquise qu’après la fin de la campagne de Pologne, lorsque Frunse accomplit la tâche.
L’année 1920 est occupée par la campagne de Pologne, qui fait l’objet d’un autre chapitre. Les forces rouges occupèrent la Géorgie en février 1921 et la révolte de Cronstadt éclata en mars suivant. Les forces du baron Ungern Sternberg en Extrême-Orient furent anéanties à l’automne 1921, tandis qu’en octobre de la même année la pression exercée par les Armées rouges sous Ouborevitch obligea les Japonais et les Américains composant les forces restantes de l’Entente à évacuer Vladivostok. Ainsi se terminèrent les quatre années de guerre civile.
Le fiasco des interventions
Quatorze États ont envoyé des forces en Russie pour réprimer la révolution socialiste. Parmi eux se trouvaient les principales grandes puissances mondiales – la Grande-Bretagne, la France, l’Amérique et le Japon – qui venaient de réussir à vaincre l’impérialisme allemand. A eux étaient associées la Tchécoslovaquie, la Grèce, la Pologne, la Lettonie, la Finlande, l’Estonie, la Yougoslavie, la Roumanie, la Lituanie et la Turquie, sans compter les Allemands, qui furent actifs en Ukraine en 1918 et dans les pays baltes en 1919. Les bolchevistes ont triomphé de tout cet ensemble de forces.
Les puissances interventionnistes étaient divisées entre elles par un conflit d’intérêts et ne pouvaient donc former aucun plan homogène pour la conquête de la Russie. Si la Pologne avait jugé bon d’attaquer au moment où Dénikine contrôlait le sud de la Russie et était en marche vers Moscou, les Soviétiques en auraient fini, mais les Polonais réactionnaires n’étaient pas intéressés par le sud de la Russie. Les forces de Dénikine devaient être vaincues avant que la Pologne ne choisisse d’attaquer la Russie soviétique pour soutenir son vassal ukrainien, Petlioura.
Le manque d’unité dans le camp des puissances interventionnistes a été une des causes de l’échec de leur intervention. L’autre cause réside peut-être dans l’humeur laide qui règne parmi les peuples de ces pays.
Clemenceau souhaitait supprimer les Soviétiques par la force des armes, mais ses propres marins, menés par Marty, lui arrachèrent ses armes des mains. Curzon et Churchill lancèrent un appel à une croisade contre le bolchevisme, mais les ouvriers britanniques s’y opposèrent et Lloyd George adopta une attitude hésitante. Bien que les puissances interventionnistes aient envahi le sol russe avec leurs forces blanches, les Soviétiques avaient leurs propres alliés dans les pays ennemis. Il suffit de citer les plaintes éloquentes que Churchill, alors ministre britannique de la Guerre, formula dans son discours au banquet du Club anglo-russe le 17 juillet 1919 :
« Le grand succès obtenu grâce à notre aide montre que nous aurions déjà pu réaliser une restauration complète en Russie, si les cinq grandes puissances victorieuses nous avaient apporté dès le début un soutien fort et désintéressé. Mais il y a parmi nous un nombre considérable de gens qui seraient sincèrement heureux de voir Koltchak et Dénikine, leurs forces et tous ceux qui épousent leur cause, battus et soumis au gouvernement bolchevique. Ils se réjouiraient de voir Lénine, Trotsky et leur étrange bande obscure d’anarchistes et d’aventuriers juifs occuper le puissant trône des tsars sans résistance ni rivaux, et ajouter la nouvelle tyrannie de leurs idées subversives aux méthodes despotiques de l’ancien régime.
Dénikine fut la dernière carte sur laquelle les Alliés mirent leurs espoirs. À la mi-avril 1919, ils apportèrent leur soutien à Koltchak, mais sa défaite les « déçut ». Le 24 avril, Clemenceau envoya à Koltchak un télégramme dans lequel il l’assurait que Dénikine serait en mesure de tenir bon dès qu’il recevrait l’aide de l’Entente, tandis que les forces britanniques, françaises et roumaines occuperaient le sud de la Russie et que les Polonais menaceraient danger suffisamment sérieux pour les bolchevistes venant de l’ouest. L’homme d’État français a donc conseillé à Koltchak de poursuivre son offensive contre Moscou et de tenter de prendre contact avec Dénikine sur son aile gauche.
Ce télégramme ne devait être qu’une piètre consolation pour Koltchak, dont les marches forcées n’étaient alors pas dirigées vers Moscou, mais plutôt vers l’Oural. La dernière aide officielle britannique reçue par les Blancs était une somme de 14 500 000 £ versée à Dénikine. Churchill a envoyé le télégramme suivant à Koltchak au sujet de cette somme :
« Il y a quelque temps, le gouvernement britannique a décidé de concentrer son aide sur le front du général Dénikine. Je suis heureux de vous informer que le Cabinet a accepté ma recommandation d’envoyer au général Denikine la somme de quatorze millions et demi de livres pour les armes et l’équipement. Le Cabinet estime également que ce serait le plan le plus sensé de soutenir le général Dénikine, car il est proche de Moscou et a occupé les centres miniers de maïs et de charbon. »
Lloyd George hésita, mais ne devint définitivement anti-interventionniste que lorsque le fiasco de l’intervention fut manifeste. Du mémorandum qu’il adressa au Conseil des Quatre de Versailles le 25 mars 1919, on peut citer le retentissant coup de trompette suivant :
« Le plus grand danger que je perçois dans la situation actuelle est la possibilité pour l’Allemagne d’unir son destin à celui des bolchevistes et de mettre sa richesse, son intelligence et sa grande capacité d’organisation à la disposition des hommes qui rêvent de conquérir le monde pour le bolchevisme par la force de la force. bras. Ce danger n’est pas une vaine imagination. Si l’Allemagne passe au spartacisme, elle liera inévitablement son sort à celui des bolchevistes. Si cela se produit, toute l’Europe de l’Est sera entraînée dans le tourbillon de la révolution bolchevique et, dans un an, nous nous retrouverons confrontés à près de 3 000 000 d’hommes qui seront soudés par des généraux et des instructeurs allemands dans une gigantesque armée équipée de machines allemandes. -armes à feu et prêt à entreprendre une offensive contre l’Europe occidentale.
Mais la même trompette sonna la retraite le 17 novembre 1919, après les lourdes défaites infligées à Dénikine et à Wrangel. Ce jour-là, en discutant de la question russe à la Chambre des communes, Lloyd George a déclaré :
« Chaque fois que les armées ont dépassé un certain point dans leurs attaques contre le bolchevisme, elles ont échoué. Il est parfaitement évident que ce pays, avec les énormes fardeaux que lui impose la guerre, ne peut pas assumer indéfiniment la responsabilité du financement de la guerre civile en Russie. Notre première préoccupation doit être pour notre propre peuple.
Le « souci de notre propre peuple » était dû à l’opposition manifestée par les ouvriers et les soldats britanniques à l’intervention antisocialiste. Cette opposition fut en fait la raison décisive de son échec total. Le 6 décembre 1919, trois semaines après le discours de Lloyd George à la Chambre des communes, Lénine déclara au 7e Congrès soviétique :
« Quel est le miracle qui a permis aux Soviétiques de mener deux années de guerre acharnée, d’abord contre l’impérialisme allemand alors jugé tout-puissant, puis contre l’impérialisme de l’Entente, et ce malgré notre retard, notre pauvreté et notre lassitude de la guerre ? Nous avons privé l’Entente de ses soldats. La victoire que nous avons remportée en forçant le retrait des troupes anglaises et françaises a été le succès le plus décisif que nous ayons jamais remporté contre l’Entente. Nous avons vaincu leur supériorité numérique et technique grâce à la solidarité manifestée par les travailleurs contre les gouvernements impérialistes. »
L’intervention a été un fiasco parce que la tentative d’inciter les forces internes à la contre-révolution a été menée avec des moyens insuffisants. Quand donc,
la contre-révolution interne « a échoué » et les Alliés ont été « déçus », ils ont été contraints de décevoir leurs confédérés russes blancs, et ainsi l’intervention a échoué.
Quelques problèmes militaro-politiques
Lorsqu’on évalue la valeur militaire des opérations de la guerre civile, il faut se garder d’une comparaison mécanique avec les normes fixées par la guerre mondiale ou d’une application des expériences de la guerre civile russe aux guerres futures livrées entre armées mécanisées modernes.
Le nombre de combattants réels pendant la guerre civile était relativement faible par rapport à ceux qui ont pris part à la guerre mondiale. Les « armées de masse » de 100 à 150 000 hommes constituaient les plus grandes forces qui combattaient des deux côtés pendant la guerre civile. Les statistiques de l’état-major de l’Armée rouge montrent que les forces de la Garde blanche combattant sur le sol russe au cours de l’été 1919, c’est-à-dire au moment où elles déployèrent leurs plus grands efforts, ne comptaient pas plus de 500 000 fantassins, 100 000 cavaliers, 2 800 mitrailleuses. et 700 canons. Ce total de 600 000 hommes était réparti sur trois ou quatre théâtres de guerre complètement séparés les uns des autres.
Compte tenu de la meilleure formation militaire et du meilleur leadership des Blancs, et, en outre, du pourcentage plus élevé d’officiers et de sous-officiers expérimentés dans leurs rangs, fournis par un corps d’hommes entraînés, il était évident que les Rouges ne pourraient gagner que s’ils avaient le de « plus gros bataillons » de leur côté. Le Haut Commandement Rouge comprit la possibilité d’exploiter l’avantage des combats sur les lignes intérieures et d’apporter une supériorité numérique sur l’ennemi au point crucial, comme le montre l’exemple fourni par les opérations de l’été 1919, où 172 000 hommes étaient concentrés sur le front sud contre les 152 000 hommes de Dénikine. La supériorité numérique des Rouges fut encore plus prononcée lors des opérations finales contre Wrangel en Crimée, lorsque les troupes de Frunse furent renforcées par des formations amenées du front polonais, de sorte qu’il put prendre le terrain avec 143 000 hommes et 500 canons contre les 37 220 hommes de Wrangel. et 213 canons. En mars 1919, alors que les forces qui s’affrontaient à Samara, sur le front de l’Est, étaient à peu près égales en nombre (111 000 Rouges avec 379 canons contre 113 000 Blancs avec 200 canons), les Rouges furent contraints de battre en retraite jusqu’à l’arrivée de l’armée de Touchachevsky. La 5e Armée leur a donné la supériorité numérique nécessaire à la victoire.
Ce fait n’enlève rien à l’extraordinaire héroïsme dont ont fait preuve les forces rouges. Une armée soudée dans le feu de la guerre et de la guerre civile ne pourrait être victorieuse dans la bataille contre des formations bien soudées composées d’officiers, de sous-officiers et d’hommes de l’ancienne armée régulière tsariste que si ses dirigeants parvenaient à exploiter l’héroïsme des guerriers révolutionnaires. en combinaison avec une supériorité tactique sur les centres de gravité stratégiques décisifs.
Aucune conclusion rétrospective concernant l’emploi d’armées de masse modernes ne peut être tirée des engagements de la guerre civile russe. Cela peut facilement être constaté en comparant les armées de 150 000 hommes et leur équipement technique inférieur avec la main-d’œuvre, qui s’élevait à des millions, qui fournissait les armées de la guerre mondiale. En janvier 1918, par exemple, l’Entente comptait 1 480 000 fantassins, 74 000 cavaliers, 8 900 canons légers et 6 800 canons lourds sur le front occidental contre les 1 232 000 fantassins, 24 000 cavaliers, 8 800 canons de campagne et 5 500 canons lourds des Allemands.
Les immenses distances parcourues par les Blancs constituaient une particularité de la guerre civile russe. Toutes les plus grandes formations de gardes blanches étaient dressées aux confins de la Russie, là où Krasnov, Koltchak et Denikin commençaient leurs tentatives d’avance sur Moscou. La longueur de leurs itinéraires de marche sur les théâtres de guerre de l’est et du sud-est variait entre 960 kilomètres (Taganrog-Moscou) et 2 680 kilomètres (Omsk-Moscou). Dans les parties européennes des théâtres de guerre de l’est et du sud-est, chaque tronçon de voie ferrée devait desservir 150 à 250 kilomètres du front stratégique. Les fronts étaient donc excessivement longs, mais en réalité pratiquement toutes les opérations étaient concentrées sur des points d’importance stratégique et plus particulièrement sur les lignes ferroviaires. Des avancées et des reculs de plusieurs centaines de kilomètres n’étaient donc pas anormaux.
Cette concentration des opérations sur les lignes ferroviaires confère une importance écrasante aux trains blindés. Un raid réussi par l’un de ces trains pourrait aboutir à la conquête de quartiers entiers. C’est là également que réside l’explication de l’effet néfaste qu’a exercé la rébellion de la Légion tchécoslovaque sur l’ensemble du développement de la guerre civile. Mais au fil des années, l’importance des chemins de fer fut quelque peu contrebalancée par la capacité organisationnelle accrue des deux côtés, de sorte que les fronts prirent un caractère plus général.
Les combats les plus durs ont eu lieu dans la région de la Volga, dont la possession était si âprement contestée par les deux camps. Ceci est facilement compréhensible étant donné que quinze lignes de chemin de fer s’approchent du fleuve par l’ouest, de sorte qu’un ennemi venant de l’est pouvait s’en servir dès qu’il avait pris le contrôle du fleuve.
Dans une guerre civile, le front est partout. Les réserves de main-d’œuvre des deux camps sont réparties sur l’ensemble du pays. Les deux belligérants doivent donc s’efforcer d’utiliser activement les réserves situées immédiatement derrière la ligne de front ennemie et dans les centres de gouvernement.
La partie de ces réserves qui comprend la petite bourgeoisie des villes et les paysans est vouée à vaciller et à développer ses propres activités selon des sentiments passagères ; c’est le terrain sur lequel prospère la guérilla. Mais d’autres couches de la population, immédiatement derrière le front et le long des lignes de communication, constitueront les loyalistes et les partisans les plus résolus de l’ennemi, raison pour laquelle l’espionnage et le contre-espionnage ont pris des dimensions extraordinairement importantes pendant la guerre civile russe.
Les activités des agents blancs se limitaient principalement à l’espionnage militaire au sens étroit du terme et à des actes de sabotage ; ce n’est que dans des cas exceptionnels qu’ils entreprirent d’organiser des révoltes contre-révolutionnaires. Ce dernier type de travail était cependant l’une des tâches les plus importantes des agents rouges, qui s’efforçaient de couronner et de compléter les attaques des forces rouges régulières par des révoltes d’ouvriers et de paysans sur les derrières des Blancs.
La direction de l’espionnage et du contre-espionnage rouges reposait entièrement entre les mains de la Tchéka ou « Commission extraordinaire pour la répression de la contre-révolution ». Cet organisme, qui fut le précurseur de la Guépéou, s’est avéré être l’œil omniscient de la dictature du prolétariat pendant les années de la guerre civile.
La mutinerie de Cronstadt
L’intervention militaire n’a pas été le coup le plus dur que les puissances capitalistes ont porté à la révolution socialiste. Ce dernier fut frappé bien plus durement par le blocus, qui fut assez complet pour étouffer tout commerce extérieur, comme le montrent les chiffres suivants des importations et des exportations en millions de pouds1 : Le poud est une mesure russe. 1913 — 1917 — 1918 — — 1919 — 1920
Importations 936,6 178,0 11,5 0,5 5,2 Exportations 1472,1 56,6 1,8 0,0001 0,7
A ce propos, il faut noter que la Russie tsariste importait de l’étranger 58 pour cent de ses machines et installations industrielles et 45 pour cent de ses machines agricoles.
3 762 ponts ferroviaires, 3 597 ponts routiers, plus de 1 700 kilomètres de voies ferrées et plus de 90 000 kilomètres de câbles télégraphiques ont été détruits au cours de la guerre civile. En outre, le territoire en possession des Soviétiques a été pendant plusieurs années coupé des gisements pétroliers du Caucase ainsi que des centres industriels et agricoles les plus importants pendant de longues périodes. Les conséquences de cette destruction massive ont frappé l’Armée rouge et la République soviétique dans deux directions : du côté technico-économique et du côté socio-politique.
Comme Trotsky l’a très justement fait remarquer, les bolchevistes étaient obligés de « piller toute la Russie » afin de satisfaire les besoins les plus élémentaires de l’armée. Trotsky n’exagérait certainement pas, car en 1920 l’armée consommait 25 pour cent de la production totale de blé, 50 pour cent des autres produits céréaliers, 60 pour cent des approvisionnements en poisson et en viande et 90 pour cent de toutes les bottes et bottes des hommes. articles de chaussures. De plus, les vêtements fournis à l’armée représentaient le strict minimum, alors que le déficit d’équipement était encore plus grand. Les effets combinés du blocus et de la séparation des Soviétiques des centres de production importants se traduisirent par le fait que le commissariat à la guerre ne fut pas en mesure de fournir des armes à plus de 10 % des hommes mobilisés.
Les bolchevistes furent contraints de réquisitionner tous les excédents de céréales des paysans afin d’assurer les approvisionnements nécessaires à l’alimentation de l’armée et du prolétariat industriel. Les soi-disant « escouades de réquisition » et le système de quotas forcés qui extrayaient les derniers stocks de céréales des paysans de leurs cachettes et étranglaient tout petit commerce étaient des causes fréquentes de l’hésitation de la paysannerie du côté des Blancs.
Mais pendant la guerre civile, les paysans n’avaient d’autre choix qu’entre les escadrons de réquisition communistes et les vieux propriétaires fonciers, qui voulaient les priver de leurs terres ainsi que de leurs surplus. C’était un choix difficile, mais ils ont finalement décidé que les communistes étaient un moindre mal.
Après la défaite des Blancs, les paysans se trouvèrent confrontés à une autre paire d’alternatives. Ils pouvaient choisir entre les escadrons de réquisition communistes et leur propre « système économique indépendant ». Dans ce cas, le choix était facile et leur opposition aux communistes commença à se durcir.
La politique de réquisition obligatoire de tous les excédents de produits paysans par les agents de la dictature du prolétariat était une mesure de guerre qui allait à l’encontre de toutes les conceptions théoriques des plus grands socialistes. « La guerre et la destruction nous ont imposé le « communisme de guerre », écrivait Lénine dans sa brochure sur l’impôt sur les produits naturels en 1921. « Cette politique n’était pas et ne pourrait jamais être conforme à la mission économique du prolétariat. Il ne s’agissait que d’une mesure provisoire. La politique correcte d’un prolétariat qui a instauré une dictature dans un pays de petites classes moyennes est celle qui amène le paysan à échanger ses produits contre les produits industriels dont il a besoin. C’est la politique alimentaire qui s’harmonise avec la mission du prolétariat et la seule capable de consolider les bases du socialisme et d’assurer une victoire socialiste complète. »
Lorsque la guerre civile prit fin à l’automne 1920, les bolchevistes ne parvinrent pas à trouver la bonne manière d’abolir rapidement les méthodes du « communisme de guerre », d’examiner leurs relations avec la paysannerie et de les remodeler selon les principes socialistes. De plus, une conséquence de la guerre civile et du pouvoir absolu placé entre les mains des communistes par les nécessités de la guerre s’est manifestée dans les excroissances bureaucratiques qui se sont manifestées dans toutes les sphères de la société - dans les soviets, les syndicats, l’administration économique et dans l’ensemble de l’appareil gouvernemental.
Ce bureaucratisme a trouvé un terrain extraordinairement fécond dans l’état arriéré du peuple russe. La bureaucratie, comme Lénine l’a constaté, a développé des développements particulièrement luxueux en raison des méthodes utilisées par le « communisme de guerre ».
« Nous ne pouvions pas réorganiser nos industries alors que nous étions bloqués et assiégés de tous côtés », a-t-il écrit. « Nous n’avons pas osé mettre un terme au « communisme de guerre » ; dans notre désespoir, nous n’osâmes pas reculer devant des mesures extrêmes. Mais les mesures qui constituent une condition essentielle de la victoire dans un pays assiégé et une forteresse assiégée ont révélé leur côté négatif au printemps 1921, lorsque les dernières forces de la Garde blanche ont été chassées du sol de l’Union des Républiques socialistes soviétiques. Dans une forteresse assiégée, tout échange de marchandises doit être stoppé. Un tel état de choses peut durer trois ans si les masses sont particulièrement héroïques, mais entre-temps l’appauvrissement des petits producteurs s’accentuera. La bureaucratie se révèle aujourd’hui comme un héritage de l’état de siège et une superstructure bâtie sur les corps des petits producteurs brisés et écrasés. »
C’est en ces termes que Lénine définit les faits du maintien de la politique du « communisme de guerre », qui provoqua la mutinerie de Cronstadt en mars 1921.
L’essence sociopolitique de la guerre civile de quatre années l’a façonnée comme une lutte entre la classe ouvrière et la bourgeoisie pour le pouvoir sur les masses des individus de la classe moyenne inférieure et, surtout, sur la paysannerie. Le fait que la bourgeoisie comptait sur l’aide de formations militaires envoyées par des puissances impérialistes étrangères donnait à cette guerre de classes les caractéristiques d’une guerre nationale d’indépendance. La masse entière du prolétariat industriel était activement du côté des bolchevistes pendant cette guerre civile, tandis que le reste des classes prolétariennes et semi-prolétariennes apportait un certain soutien à la dictature du prolétariat, bien qu’avec des hésitations considérables.
Le prolétariat industriel a également hésité lors de la mutinerie de Cronstadt. Ses sympathies penchaient vers la cause des hommes de Cronstadt, qu’elle soutenait ouvertement au moyen de grèves massives à Petrograd et dans d’autres grandes villes. Les liens entre la dictature du prolétariat et la paysannerie ayant été rompus, les bolchevistes se retrouvèrent isolés pour la première fois depuis leur victoire en octobre 1917. Mais la machinerie d’État se révéla fermement entre leurs mains, tandis que les liens entre la dictature du prolétariat et la paysannerie avaient été rompus. Les relations entre l’armée paysanne et les populations villageoises se sont relâchées par des années de guerre civile et le transfert continu des forces rouges d’un théâtre de guerre à un autre. L’armée s’est révélée être un instrument fiable entre les mains des dirigeants bolcheviques lorsqu’ils ont été contraints de réprimer la mutinerie de Cronstadt.
Le ton de cette mutinerie fut donné par les grèves massives des ouvriers de Petrograd. Les ouvriers industriels russes n’avaient jamais complètement perdu le contact avec les villages ; lorsque la sélection de ces ouvriers combattait sur tous les fronts pendant la guerre civile, leurs places dans les usines étaient occupées par un flux continu de main-d’œuvre affluant des villages ; par conséquent, les revendications des ouvriers en grève ont mis au premier plan un certain nombre de problèmes paysans. Le 27 février 1921, le comité de grève de Petrograd publia la proclamation suivante :
« Toute la politique du gouvernement doit subir un changement profond, et avant tout les ouvriers et les paysans doivent retrouver leur liberté. Ils ne veulent pas suivre les dirigeants bolcheviques ; ils veulent décider eux-mêmes de leur sort. Vous devez donc présenter de manière urgente et organisée les revendications suivantes :
« La libération de tous les travailleurs socialistes et sans parti arrêtés.
« L’abolition de l’état de siège.
« Liberté d’expression, de presse et de réunion pour toutes les classes populaires.
« Vote libre lors de nouvelles élections pour les comités d’usine, les syndicats et les soviets. »
Le problème des salaires était une question aussi aiguë que l’humeur laide des ouvriers. Le salaire réel moyen d’un ouvrier représentait à peine un tiers de son salaire d’avant-guerre. En 1913, un ouvrier d’usine gagnait généralement environ 22 roubles-or par mois, mais en 1918 son revenu mensuel total (salaire plus ration alimentaire) n’avait que la valeur d’achat de 8,99 roubles d’avant-guerre. En 1920, cette valeur d’achat était tombée à 7,12 roubles, et au printemps 1921 elle n’était plus que de 6,95 roubles, soit seulement 31,6 pour cent du salaire d’avant-guerre.
La mutinerie de Cronstadt éclata le 3 mars 1921, au moment où une vague de grèves s’étendait de Petrograd à toute la Russie.
Les marins qui équipaient la flotte à Cronstadt étaient principalement recrutés parmi les jeunes de la paysannerie ukrainienne. Dans son aspect socio-politique, la mutinerie de Cronstadt était donc une révolte paysanne, soutenue par une partie du prolétariat urbain. Au cours des troubles, les paysans chassèrent les soviets bolcheviques chaque fois qu’ils pouvaient déclencher une action de masse, organiser des formations militaires et prendre possession d’armes.
Les proclamations des marins de Cronstadt contenaient de nombreuses revendications politiques et économiques avancées au nom du prolétariat industriel, exactement de la même manière que les revendications de la paysannerie étaient incorporées dans les manifestes de grève des ouvriers de Petrograd. On peut en déduire que les ouvriers exercèrent une forte influence sur les mutins. Un grand nombre de communistes de Cronstadt et pratiquement toute la population de l’île, composée principalement de pêcheurs et de métallurgistes, prirent part au soulèvement. D’une résolution adoptée par les 1ère et 2ème brigades d’équipages de cuirassés, on peut noter les sections suivantes :
(8) Suppression des brigades de réquisition.
(9) Rations égales pour tous les travailleurs, à l’exception de ceux occupés à des travaux insalubres.
(11) Liberté pour les paysans de cultiver toutes les terres à leur manière ; la permission de posséder à titre privé tout le bétail qu’ils peuvent élever sans recourir à de la main-d’œuvre salariée.
(15) Autorisation d’exercer des industries à domicile n’impliquant pas l’emploi de main-d’œuvre salariée.
Le 13e numéro du Bulletin d’information du Comité révolutionnaire provisoire des marins, des hommes de l’Armée rouge et des ouvriers de la ville de Cronstadt, publié le 15 mars 1921, déclare également :
« Tous les ouvriers paysans ont été déclarés exploiteurs et ennemis du peuple. Les communistes entreprenants ont pris en main l’œuvre de destruction et commencent à établir l’économie soviétique sous la forme de domaines agricoles qui doivent devenir la propriété de l’État, qui est le nouveau propriétaire foncier. L’économie agricole communiste a été introduite partout, et les communistes ont pris à cette fin les meilleures terres et ont imposé aux paysans pauvres un fardeau plus lourd et plus lourd que ne le faisaient les anciens propriétaires fonciers de leur temps.
Le même numéro de ce bulletin contient une citation d’un discours prononcé par un paysan au VIIIe Congrès des Soviets en décembre 1920 : « Tout va bien, mais.
la terre nous appartient, mais le pain qui en sort est à toi ; les rivières nous appartiennent, mais les poissons sont à vous ; les forêts nous appartiennent, mais leur bois est à vous.
Les objectifs politiques de la mutinerie de Cronstadt peuvent être déterminés à partir d’un article de fond du cinquième numéro du même bulletin, qui déclare :
« Ici, à Cronstadt, a été posée la première pierre de la Troisième Révolution, qui a libéré les masses laborieuses de leurs dernières chaînes et a ouvert la voie à la construction d’un Etat socialiste. La révolution actuelle permettra aux masses travailleuses d’élire librement leurs propres soviets, qui pourront alors faire leur travail sans pression du Parti et transformer les syndicats bureaucratiques en organisations libres qui uniront les ouvriers, les paysans et l’intelligentsia.
Le Xe Congrès du Parti bolchevique se tenait à Moscou lorsque la nouvelle de la mutinerie de Cronstadt tomba. Au début, les délégués rassemblés pensaient que Kronstadt allait fournir une autre « insurrection tchécoslovaque » et un phare pour allumer une autre guerre civile et provoquer une nouvelle intervention. Le spectre d’une nouvelle guerre civile planait sur toute la République soviétique, car les dirigeants en exil des partis mencheviste, social-révolutionnaire, cadet et monarchiste envoyaient tous leurs meilleurs vœux aux mutins de Cronstadt.
Une armée fut envoyée à Cronstadt sous le commandement de Tuchachevski. Plusieurs centaines de délégués se portèrent volontaires pour servir comme officiers et commissaires dans les contingents qui devaient liquider la mutinerie. Puis, tandis que les mutins envoyaient télégramme sur télégramme à « Lénine l’incorruptible », les forces de Touchatchevsky avançaient depuis Krasnaïa Gorka à travers les glaces dangereuses du golfe de Finlande que les vents printaniers brisaient. Dans la nuit du 16 mars, ils ont vaincu Cronstadt endormi, qui avait considéré toute forme d’attaque depuis la mer comme impossible. D’autres exécutions ont suivi, les rebelles ont été fusillés comme mutins et contre-révolutionnaires, mais les aspects économiques de leur programme ont été incarnés dans les résolutions de la Xe Journée du Parti, qui préconisaient le remplacement du système de quotas par une taxe sur les produits, et ont été concrétisées plus tard. dans la Nouvelle Politique Économique (Nep). Les revendications politiques des hommes de Cronstadt (qui, malgré leur imprécision, visaient au rétablissement de la démocratie soviétique) n’eurent cependant qu’une réalisation partielle et incomplète. Lénine, en effet, commença la lutte contre la bureaucratie, mais, à cause de sa maladie et de sa mort prématurée, cet « héritage » du retard tsariste et de la guerre civile se répandit comme une peste.
La liquidation rapide de la mutinerie de Cronstadt a montré au Parti bolchevique où résidait la faiblesse de tout mouvement de masse dirigé contre le parti au pouvoir.
Le Parti bolcheviste avait acquis le monopole du pouvoir ; c’était la seule force organisée qui représentait le prolétariat russe soviétique. C’était là sa force, mais c’était aussi là que se trouvaient les germes de sa décadence.
A l’occasion de la célébration de son cinquantième anniversaire, le 23 avril 1920, Lénine profita de l’occasion pour s’adresser à une réunion des membres actifs de la branche moscovite du Parti dans les termes suivants :
« Même aujourd’hui, notre Parti pourrait, dans certaines circonstances, se retrouver dans une position très dangereuse. Il pourrait tomber dans la position d’un homme devenu présomptueux. Tout le monde sait que le déclin et la chute des partis politiques sont souvent précédés de circonstances qui donnent à ces partis l’occasion de devenir présomptueux. Permettez-moi de conclure en espérant qu’en aucun cas notre parti ne deviendra un parti présomptueux. »
Chapitre 5
La campagne polonaise de 1920
Frédéric le Grand revêtait autrefois sa politique étrangère d’un mauvais latin. Prevenire, non preveniri, disait-il, signifiant carte 3par là qu’il vaut mieux lancer une attaque surprise sur l’ennemi que de le laisser porter le coup le premier.
Pilsudski a mis en pratique cette maxime au printemps 1920. Le Dr Vaclav Lipinski, pendant de nombreuses années ambassadeur de Pologne à Berlin, l’avoue plus ou moins sans honte dans un article intitulé « Le Grand Maréchal », paru en préface de la traduction allemande de Mémoires de Pilsudski . Il y écrit :
« La nouvelle année 1920 allait apporter un changement radical dans la situation de guerre existante. Les bolchevistes se préparèrent ardemment à une attaque surprise contre la Pologne après avoir vaincu les armées de Koltchak, Denikin et Yudenich qui s’opposaient à la Révolution. L’objectif essentiel de cette attaque surprise était évident ; ils entendaient détruire la Pologne pour s’associer à l’Allemagne, encore secouée par la fermentation révolutionnaire, et allumer ainsi le feu de la révolution communiste dans toute l’Europe. Joseph Pilsudski, commandant suprême des forces polonaises, décida d’anticiper l’assaut de l’ennemi par sa propre offensive, l’attaque étant la forme de défense la plus efficace.
« Comme les premières informations qu’il a reçues faisaient état d’une concentration des forces russes en Ukraine, il a décidé de porter son coup dans la même direction et de combiner ce plan avec des opérations politiques d’une grande portée. Afin d’affaiblir la Russie et de renforcer les forces de ses ennemis, Pilsudski signe donc le 22 avril 1920 un accord militaire avec Petlioura, le chef militaire et politique du mouvement indépendantiste ukrainien ; quatre jours plus tard, il lança de sévères attaques qui lui permirent de détruire deux armées russes et d’entrer à Kiev le 7 mai.
L’affirmation de Lipinski selon laquelle la Russie soviétique faisait des « préparatifs acharnés » pour la guerre contre la Pologne au printemps 1920 est réfutée par le fait que seules des forces russes très faibles étaient stationnées sur la ligne de sa frontière polonaise. Le 25 avril, 40 000 hommes (réguliers polonais et formations de Petlioura) avancent en Ukraine, mais les Polonais ont déjà occupé les deux villes frontières de Mosyr et Rechnize le 6 mars.
Après leur occupation, le Conseil révolutionnaire de guerre de la République soviétique a ordonné à l’armée de cavalerie de Boudionny, alors dans le Caucase, de se diriger vers l’Ukraine. Mais ces forces étaient toujours en marche lorsque Pilsudski lança sa grande offensive.
Seules les rares troupes de la 12e Armée rouge, soit au total 12 000 hommes, étaient alors en service.
Ukraine. Plus au sud, à proximité de la frontière bessarabe, la 14e Armée rouge était déjà engagée dans une série d’engagements avec les troupes de Petlioura et les formations « sauvages » roumaines. La 12e armée fut repoussée de l’autre côté du Dniepr et les Polonais prirent Kiev, qui changea alors de forme de gouvernement pour la quinzième fois depuis la Révolution.
Les autorités soviétiques n’envoyèrent pas de forces importantes à la frontière polonaise jusqu’à ce que Pilsudski ouvre les hostilités. Au début de 1920, ils avaient même proposé aux Polonais des conditions de paix bien plus favorables que celles envisagées par l’Entente. Mais Pilsudski rêvait des frontières « d’avant 1722 » (c’est-à-dire celles d’avant le premier partage de la Pologne), qui lui auraient donné une partie de l’Ukraine, toute la Prusse orientale, la Lituanie et la Russie blanche, et la moitié de la Lettonie pour le reste. La Grande Pologne sur laquelle se tournaient ses aspirations.
Comme Trotsky l’a clairement indiqué dans son ouvrage Sur la doctrine militaire, le fait que la Russie soviétique était manifestement sur la défensive « a contribué dans une très large mesure au travail visant à rallier à notre côté l’opinion publique de nombreux intellectuels bourgeois ainsi que celle des travailleurs ». et les paysans.
Le Conseil révolutionnaire de guerre décida de former deux groupes d’armées pour l’offensive prévue pour la campagne de Pologne. L’un devait être employé sur le « front occidental » et avancer sur Varsovie depuis la Russie blanche par une route lui permettant de couvrir son flanc par les frontières lituaniennes et prussiennes orientales, tandis que l’autre devait former le « front sud-ouest ». et marche sur Lublin après avoir repris Kiev. Les opérations sur ce front sud-ouest devaient être coordonnées avec celles du front ouest.
Tuchachevsky fut nommé commandant en chef du front occidental ; Smilga l’accompagnait comme membre du Conseil révolutionnaire de guerre, avec Mukievitch comme commissaire d’état-major. Les forces composantes du front occidental comprenaient la 4e armée (commandée par Sergueïev), la 15e armée (commandée par Kork, avec Lashevitch comme membre du Conseil de guerre révolutionnaire), la 3e armée (Yakir) et la 16e armée (Pyatakov comme membre). du Conseil Révolutionnaire de Guerre).
Le commandant en chef au sud-ouest. était Yegorov, qui dirigeait également la 12e armée. Staline était membre du Conseil de guerre révolutionnaire sur ce front, qui comprenait, outre la 12e armée, la 1re armée de cavalerie (commandée par Boudionny, avec Vorochilov comme commissaire) et la 14e armée (Uborevitch), qui opérait sur le front. Frontière de Bessarabie.
Afin de coordonner les opérations militaires des deux groupes d’armées, le Conseil révolutionnaire de guerre a décidé que les forces du sud-ouest (à l’exception de la 14e armée) seraient subordonnées au commandant en chef du front occidental. aussitôt que celui-ci fut avancé jusqu’au méridien de Brest-Litovsk. Cet arrangement était un compromis, car Touchatchevsky avait demandé la subordination immédiate des deux armées du front sud-ouest à son commandement, afin d’assurer l’unité d’action. Mais le SS Kamenev, qui était alors le commandant suprême de toutes les forces armées de l’Union soviétique, opta pour cette solution temporaire au problème, car des frictions considérables avaient existé entre Touchatchevsky et les commandants du front sud-ouest (Egorov, Staline et Voroshilov) depuis l’insurrection tchécoslovaque de l’été 1918.
Le Conseil de guerre révolutionnaire a ordonné aux troupes de presque toutes les régions de Russie de se rendre sur le front polonais dès que Pilsudski a ouvert les hostilités. Jusqu’en avril 1920, pratiquement aucune force n’avait été envoyée dans cette région.
De décembre 1919 à avril 1920, la région destinée à devenir le front occidental n’est occupée que par trois divisions d’infanterie et trois brigades ; sur le front sud-ouest, c’est-à-dire dans le secteur où Pilsudski prétendait avoir remarqué des concentrations de forces si importantes qu’il considérait sa prévention comme une mesure indispensable de la défense nationale, il n’y avait, en janvier 1920, qu’une seule division d’infanterie. Au cours des mois suivants, les formations suivantes furent envoyées sur le futur théâtre de guerre polonais depuis l’ancien front nord, la région militaire de l’Oural, le circuit militaire de Toula, les fronts de l’Est, du Caucase et du Sud :
Sur le front occidental, deux divisions d’infanterie et deux brigades d’infanterie en avril, cinq divisions d’infanterie et deux brigades d’infanterie en mai, trois divisions d’infanterie et trois brigades de cavalerie en juin, soit un total de dix divisions d’infanterie, cinq brigades d’infanterie et trois brigades de cavalerie.
Sur le front sud-ouest, cinq divisions de cavalerie en avril (Budyonny) et trois divisions d’infanterie en mai et juin.
Ces chiffres constituent la meilleure réfutation de toute affirmation selon laquelle la République soviétique nourrissait des intentions offensives contre la Pologne avant que Pilsudski ne commence les hostilités.
Touchatchevsky nous a donné l’esquisse suivante de la situation de la Russie soviétique à cette époque dans son ouvrage L’Avance au-delà de la Vistule, qui est une version abrégée de la série de conférences qu’il a prononcées à l’Académie de guerre du 7 au 10 février :
« Koltchak avait été achevé à l’est et Dénikine dans le Caucase. La base d’opérations de Wrangel en Crimée était le seul territoire encore occupé par les Blancs. Toutes les opérations dans le nord et l’ouest furent terminées, à l’exception de celles sur le front polonais. Un traité de paix avait déjà été conclu avec la Lettonie. L’action de la Pologne est donc intervenue à un moment qui nous était relativement favorable. »
Bien que la plupart des forces de Touchachevsky soient encore en route vers lui le 20 mai, il lance ce jour-là une attaque sur Smolensk. Pilsudski soutient dans son livre L’Année 1920, écrit en réponse à l’ouvrage de Touchatchevsky mentionné ci-dessus, que lors de cette offensive de mai, « la principale erreur de Touchachevsky (qui condamnait d’avance ses grands projets à l’échec) reposait sur une appréciation erronée de ses propres idées. et les forces de son adversaire, ce qu’il a fait sans tenir compte de son homologue qui commandait les troupes de l’autre côté.
Cette critique montre que Pilsudski s’est trompé sur les objectifs que Tuchachevski s’était fixés lors de son avancée dans la région de Smolensk. Il ne voulait pas imposer une décision là-bas, et il n’aurait d’ailleurs pas pu le faire, puisqu’il n’avait reçu que la moitié des troupes assignées à son commandement. Son véritable objectif était de relâcher la pression sur le front sud-ouest afin de permettre la reconquête de Kiev et l’avancée des armées de la 12e et de Budyonny sur Lublin, afin que les forces du sud-ouest ne soient pas trop loin de son territoire. flanc gauche lorsqu’il a commencé son offensive imminente sur le front ouest.
Touchachevsky obtint ce résultat mineur avec son offensive de mai, car alors qu’il menait de lourdes actions d’arrière-garde dans le nord, Egorov contre-attaqua le 5 juin. La cavalerie de Boudionny perça les lignes ennemies et les 12e et 14e armées suivirent dans son sillage. Les forces polonaises battent en retraite précipitée ; le 8 juin, Boudienny prit Jitomir. Kiev fut reprise le 12 juin ; le 25 juin, Brody était occupée. Mais entre-temps, la situation sur le front sud-ouest était devenue quelque peu critique, car Wrangel avait entamé une avancée victorieuse vers le nord depuis la Crimée le 6 juin et détournait ainsi les renforts du front sud-ouest puisqu’ils devaient être envoyés pour s’occuper de lui. .
Au début du mois de juillet, Touchachevsky avait concentré suffisamment de forces pour passer à l’offensive. Les 48 837 fantassins et les 3 456 cavaliers dont il disposait lors de sa première avancée en mai, avaient désormais atteint des totaux de 80 942 et 10 521 respectivement, répartis comme suit :
La 4e armée comprenait environ 14 000 fantassins et cavaliers, la 15e environ 26 000, la 3e environ 20 000 et la 16e environ 25 000. Il y avait aussi la 57e division d’infanterie, composée de quelque 6 000 fantassins et cavaliers, qui était une « division spéciale » opérant de manière indépendante sur le flanc gauche du front sud-ouest. Celui-ci fut ensuite connu sous le nom de Groupe Mosyrz, en raison de son avancée en direction de Mosyrz.
L’armement total de l’artillerie du front sud-ouest était composé de 395 canons.
Tuchachevsky a déclaré que ses forces comprenaient également 68 725 hommes pour lesquels aucune arme n’était disponible, de sorte qu’il ne pouvait les employer que pour remplacer les pertes du front.
Pilsudski estimait les forces ennemies qui s’opposaient à lui dans la Russie blanche au chiffre le plus élevé d’environ 200 000 hommes. Les statistiques des départements de l’équipement et du commissariat de l’état-major général de l’Union soviétique donnent un total de 795 645 hommes et 150 572 chevaux employés sur le front occidental pendant la campagne de Pologne, et Pilsudski suppose que le commandement supérieur rouge était en mesure d’envoyer un peu plus de 25 pour cent de l’effectif total de ce front en action. Il faut cependant noter qu’il estimait entre 12 et 15 seulement le pourcentage d’hommes de l’armée polonaise susceptibles d’entrer en action, « en raison de leur discipline inférieure, de la faiblesse et de la lâcheté polonaises ».
Pilsudski estime les forces commandées par le général Szepycky sur le même secteur que Touchachevsky à pas plus de 100 000 à 120 000 hommes. Il estime également qu’il avait entre 120 000 et 180 000 hommes sous ses ordres lorsqu’il commença sa contre-offensive en août, cette grande latitude dans son estimation s’expliquant, comme il l’affirme en se plaignant, « par la grande confusion qui régnait à l’époque ». Mais il serait sans doute sage de traiter toutes les statistiques des deux belligérants avec la plus grande réserve.
En juin, Pilsudski souhaitait « liquider Boudionny rapidement », car le revers de Touchatchevsky en mai lui faisait croire qu’il n’avait pas besoin d’anticiper une offensive russe immédiate dans le nord. Il transféra donc des forces considérables vers le sud.
"Je n’attachais pas une grande importance à la cavalerie de Boudionny", écrit-il, "et je pensais que leurs victoires sur les théâtres de guerre soviétiques précédents étaient plutôt dues à la désintégration interne des forces de leurs adversaires qu’à la valeur réelle de leurs méthodes de combat." C’est pourquoi Pilsudski ne se concentra de nouveau sur son front nord qu’après l’échec de tous ses efforts pour vaincre Boudionny, c’est-à-dire peu avant le début de l’offensive de Touchatchevsky. Il laisse ensuite les opérations contre Boudionny à la tête de Rydz-Smigly, « qui, comme presque tout le monde à cette époque, ne prenait pas au sérieux la cavalerie ennemie ».
Le 4 juillet, Touchachevsky lança une attaque dans le secteur compris entre la Bérésina et la Dvina septentrionale. Il masse les 4e, 15e et 3e armées sur son aile droite, obtenant ainsi une énorme supériorité numérique au point qu’il avait choisi pour le centre de ses opérations. Attaquant 30 000 Polonais avec 50 000 fantassins et 10 000 cavaliers (la 2e armée de cavalerie, commandée par Gay), il perce le front polonais, et les troupes soviétiques avancent alors vers l’ouest en direction de Varsovie.
Vilna est prise le 14 juillet ; le 19, l’ancienne forteresse de Grodno tombait ; le 27, les Russes étaient à Ossovetz. Pilsudski songea alors à lancer une contre-attaque contre le flanc gauche de Tuchachevsky depuis la région de Brest-Litovsk ; le 30 juillet, le général Sikorski, qui commandait les forces défendant la forteresse, l’informa qu’il pouvait tenir dix jours. Mais Brest-Litovsk tombe le 1er août, deux jours plus tard, et Bialystok est prise le même jour.
Pilsudski nous a donné la description suivante de l’avancée des Armées rouges et de l’impression qu’elles ont produite sur les forces polonaises et sur l’ensemble de la République polonaise :
« Les troupes de Touchatchevsky avancèrent continuellement dès que la voie fut libre pour la 4e armée et la cavalerie. Un jour, ils n’étaient qu’à une vingtaine de kilomètres de Varsovie et de ses environs, soit une journée de marche normale. Cette avance incessante et vermiforme d’une immense horde ennemie, qui durait des semaines, avec des interruptions spasmodiques ici et là, nous donnait l’impression de quelque chose d’irrésistible se déplaçant comme de terribles nuages d’orage qui ne souffraient aucune opposition. La pression de cet orage qui approche a brisé les articulations de la machine étatique, affaibli tous nos caractères et arraché le cœur de nos soldats. Par cette marche sur Varsovie, qui provenait sans aucun doute de sa volonté et de son énergie, Touchatchevsky a prouvé qu’il était devenu un général bien au-dessus de la moyenne des commandants ordinaires.
Pilsudski « prit alors une décision contraire à toute logique et aux bons principes de la guerre ». Il retire un certain nombre de formations du front sud polonais, ne laissant que deux divisions d’infanterie et demie pour s’opposer à la 12e Armée rouge et à la cavalerie de Budyonny. Il planifia sa contre-offensive en partant du principe théorique que ces forces soviétiques n’existaient pas.
Il concentra ainsi plus de vingt divisions contre les Russes du front occidental, dont quinze étaient destinées à jouer le rôle passif de défenseurs de Varsovie. Sa tâche était rendue possible et allégée par le fait que, malgré le boycott initié par les ouvriers allemands, un matériel d’artillerie considérable lui était parvenu de France.
Pilsudski refuse aux Français toute participation à sa victoire sur les forces soviétiques et attribue tous ses succès à l’énergie et à l’habileté dont lui-même et ses collaborateurs polonais ont fait preuve. « C’est grâce à l’extraordinaire énergie déployée par le général Sosnovski dans la région de Varsovie que l’artillerie est entrée en scène avec une force jusqu’alors inconnue dans notre guerre. Cela se rapprochait étroitement de l’idéal développé par les expériences de la guerre mondiale. Avec cette artillerie, nous avons pu développer un véritable tir de tambour.
Lorsque l’artillerie française servie par des officiers français sous le commandement du général Sosnovski eut soulagé Pilsudski de la plus grande partie de ses inquiétudes concernant Varsovie, il concentra cinq divisions et demie dans la région de Deblin-Lublin, avec l’intention de les envoyer contre les troupes non gardées de Tuchachevksy. flanc gauche en direction de Brest-Litovsk.
Malgré leur progression continue, les Russes se trouvaient dans une position critique sur le front occidental. Les deux ailes de la masse principale sont restées en l’air. La 4e armée, qui opérait sur le flanc droit en collaboration avec les fortes forces de cavalerie de Gay et avait reçu le 5 août l’ordre de tourner vers le sud et d’avancer dans la direction Medlin-Varsovie, poursuivit sa marche en direction nord-ouest en direction du corridor polonais. , perdant ainsi le contact avec le commandement supérieur. Dans son livre, Pilsudski cite le mot d’esprit d’un officier français qui disait qu’« au lieu d’atteindre Varsovie, la 4e armée russe s’est battue contre le traité de Versailles plutôt que contre la Pologne ».
Le 16 août à l’aube, Pilsudski lança sa contre-offensive depuis la région de Deblin-Lublin. « Cette opération illogique et contraire à tous les principes de guerre sensés » a été couronnée de succès car les forces des armées rouges du sud-ouest n’ont pas réussi à entrer en action. Pilsudski ne trouva en face de ses forces d’attaque que quelques milliers d’hommes appartenant au « Groupe Mosyrz », divisé en très petites unités formant un cordon large mais très lâche contre Deblin-Lublin. Ceux-ci se retirèrent en désordre lorsque les divisions polonaises tombèrent sur eux.
Les troupes de Pilsudski ne rencontrèrent pratiquement aucune résistance pendant les trois premiers jours de leur offensive. Le maréchal, qui dirigeait personnellement les opérations, « soupçonnait des pièges partout », « se croyait dans une féerie enchantée » et « voyait partout des mystères et des énigmes ».
Le 18 août, Pilsudski était de retour à Varsovie, où il donna l’ordre d’une avance générale sur toute la ligne. Le même jour, Touchatchevsky ordonna une retraite générale, mais « le commandant de la 4e Armée rouge désobéit aux ordres et commença une nouvelle avancée en direction de la Prusse orientale ». Les formations restantes de l’Armée rouge retournèrent en désordre vers leurs positions d’origine entre la Bérésina et le nord de la Dvina, tandis que la 2e armée de cavalerie et des parties de la 4e armée qui avaient avancé trop loin vers l’ouest étaient forcées de se diriger vers le sol de Prusse orientale et internées en Allemagne jusqu’à ce que la fin des hostilités.
Un armistice entra en vigueur le 12 octobre, alors que les forces soviétiques occupaient la ligne qui constitue aujourd’hui la frontière entre les deux pays, et le 18 mars 1921, un traité de paix entre la Pologne et la Russie soviétique fut signé à Tallinn.
Les accusations portées par Tuchachevsky contre Staline, Yegorov et Voroshilo c.
Tuchachevski attribue l’échec de l’offensive russe au fait que les forces du front sud-ouest en général et la 1re armée de cavalerie en particulier ont été incitées par Staline et Vorochilov à désobéir aux ordres du commandant en chef. Au lieu d’agir selon ses instructions et de se concentrer dans la région de Samosz-Hrubezov, en prévision d’une avance sur Lublin, ils poursuivirent leur marche sur Lwow. Il résume ainsi la situation au début de l’offensive polonaise :
« Les Polonais ont procédé à un regroupement audacieux mais solide de leurs forces ; laissant la Galice tenter sa chance, ils concentraient toutes leurs forces pour leur attaque principale sur le front décisif de l’ouest. À ce moment critique, nos troupes étaient dispersées et se déplaçaient dans diverses directions. Notre aile gauche, c’est-à-dire les groupes composant notre front sud-ouest, était à cet égard une source constante d’inquiétude pour le front occidental. Anticipant que l’armée de cavalerie serait à tout moment à la disposition du front occidental et que nous serions en mesure d’effectuer une jonction avec elle, nous projetâmes la formation d’un groupe fort qui marcherait sur Lublin pendant que nous concentrerions l’essentiel du front. là-bas, les forces de la 12e armée et de la 1re armée de cavalerie. Si cela avait été fait à temps, notre groupe d’armées là-bas aurait menacé les Polonais d’un danger, auquel cas ils n’auraient pas osé risquer une attaque depuis la région de Deblin-Lublin, car ils se seraient alors trouvés dans une situation très critique. position. Même si l’avancée de l’armée de cavalerie avait été quelque peu retardée, les forces polonaises auraient néanmoins été exposées au danger d’une défaite complète et inévitable, car nos forces de cavalerie victorieuses les auraient prises à revers. »
Pour compléter la déclaration de Touchachevsky, il faut ajouter que, selon Pilsudski, il n’y avait que 16 000 soldats polonais pour barrer le passage aux 35 000 hommes composant la 12e armée et l’armée de cavalerie, s’ils avaient avancé sur Lublin. Mais après la chute de Brody, le 25 juin, Staline et Vorochilov donnèrent l’ordre à la cavalerie de se diriger vers Lwow. « Pire encore », observe Tuchachevsky, « notre armée de cavalerie victorieuse s’est retrouvée impliquée dans de violents combats à Lwow à cette époque, perdant du temps et gaspillant ses forces dans des combats avec une infanterie fortement retranchée devant la ville et soutenue par la cavalerie et l’aviation puissante. escadrons.
Boudionny poursuivit même ses attaques insensées contre les fortifications de Lwow pendant cinq jours après le début de l’offensive de Pilsudskj. Il n’ordonna à ses forces affaiblies de marcher sur Lublin « que lorsqu’il fut trop tard ».
Pilsudski, qui était le grand homologue de Touchatchevsky et le conquérant sur le théâtre de guerre polonais, critique ainsi les critiques de son adversaire à l’égard des commandants du front sud-ouest :
« Si Touchatchevsky comptait sur une coopération avec les forces russes dans le sud, il aurait dû attendre le développement de leurs opérations là-bas et les soutenir lorsque cela était nécessaire. Mais dès qu’il se décida à avancer jusqu’à la Vistule sans compter sur l’appui du sud, il n’eut pas le droit de se plaindre plus tard du manque de ce même appui.
Pilsudski néglige ici le fait que Touchatchevsky n’était pas le commandant suprême de toutes les forces soviétiques et qu’il était donc incapable de diriger les mouvements des armées du front sud-ouest selon ses propres désirs. En vertu de l’accord conclu entre lui et S. Kamenev, les forces du front sud-ouest devaient lui être subordonnées après la prise de Brest-Litovsk ; Bien que ses troupes prirent cette forteresse le 1er août, ce n’est que le 11 août que Kaménev ordonna à ses commandants « de regrouper leurs formations et d’envoyer immédiatement l’armée de cavalerie à Zamosc-Hrubeszov ». La 12e armée d’Egorov fut placée sous le commandement de Tuchachevski le 13 août, mais, comme l’armée de cavalerie, elle fut incitée par Staline et Vorochilov à désobéir à ces ordres.
Outre les réserves ci-dessus, Pilsudski estime qu’une concentration de la cavalerie dans la région de Zamosc-Hrubeszov aurait réduit à néant tout son plan d’opérations. "L’élimination de la puissante force de combat que possédait l’ennemi dans la cavalerie de Boudionny était une condition fondamentale pour la réussite de l’exécution de mon plan", écrit-il. « Notre front sud-ouest a dû être abandonné à son sort. Je ne croyais pas impossible que les forces de cavalerie qui nous avaient fait tant de dégâts reprennent leur marche en avant. Leur ligne de marche correcte était celle qui les aurait rapprochés des principales armées russes commandées par Touchachevsky, et cela aurait également menacé pour nous le plus grand danger. Tout me paraissait noir et sans espoir, les seuls points lumineux à l’horizon étant l’échec de la cavalerie de Boudionny à attaquer mes arrières et la faiblesse affichée par la 12e Armée rouge.
Pilsudski a commencé son offensive avec seulement ces « points lumineux à l’horizon ». Mais il a admis par avance qu’il « se rendait compte que les forces affaiblies du front sud ne seraient pas en mesure de retenir l’ennemi qui leur faisait face, et a donc donné l’ordre à la 6e armée de se retirer lentement sur Lwow en cas de pression des Russes ». . Mais dans le cas où Boudionny se dirigerait vers le nord, j’ai ordonné à notre cavalerie de coopérer avec la meilleure division d’infanterie de ces régions pour le poursuivre et de retarder à tout prix son avance.
Même Touchachevsky n’insistait pas aussi fortement sur l’importance décisive d’une attaque de la cavalerie russe sur le flanc des troupes de choc polonaises. Pusudski prévoyait d’attirer Budyonny encore plus loin dans les environs de Lwow par la retraite de ses propres troupes, mais il leur donna également l’ordre strict de retarder à tout prix l’avancée du chef de la cavalerie russe vers le nord.
Mais Pilsudski va encore plus loin. Face au danger qui le menace, il recourt à « une action extrêmement audacieuse ». « En retirant les 1re et 3e divisions de légionnaires du front sud, écrit-il, j’ai ouvert la voie à la cavalerie de Boudionny pour nous attaquer. »
C’était, en fait, l’élément « illogique » du plan d’attaque de Pilsudski « qui allait à l’encontre de tous les principes sensés de la guerre ». Mais le 15 août, il peut constater avec triomphe que « l’armée de cavalerie de Boudionny développe des activités dans le sud et que notre 6e armée commence à se replier sur Lwow sous la pression qu’il exerce ». Ces opérations le garantissaient plus ou moins contre le risque de chute de la cavalerie rouge sur ses flancs et ses arrières, de sorte qu’il put commencer son offensive le 16 août la conscience tranquille.
Quels sont les arguments avec lesquels les commandants du front sud-ouest russe – Staline, Vorochilov et Egorev – défendent leur action ?
Au début, ils n’ont fait aucune tentative pour la défendre. Ce n’est que lorsque Staline fut impliqué dans sa lutte contre Trotsky, quelques années plus tard, qu’il affirma que l’ensemble du plan de campagne élaboré par Touchachevsky et Trotsky était totalement erroné dans sa conception et qu’« il était basé sur un point de vue purement militaire qui ignoré l’aspect politique. Sa plainte était que ce plan de campagne, basé sur un encerclement de Varsovie, avait initié
du nord, il s’agissait d’une marche à travers les zones agricoles, tandis que les grands districts industriels s’étendaient sur une ligne d’avancée à travers le territoire au sud et au sud-ouest de Varsovie.
Mais la théorie de Staline n’est pas exactement renforcée par le fait que Lwow a opposé une résistance farouche à l’avancée des Armées rouges du sud-ouest, malgré sa forte population prolétarienne. De plus, toute avancée de l’Armée rouge sur Lodz à travers le territoire au sud de Varsovie aurait été menacée d’attaques de flanc du nord et du sud, c’est-à-dire depuis Varsovie fortement fortifiée et depuis la forteresse de Cracovie, qui l’auraient saisie comme entre des tenailles et l’auraient écrasée. .
Le plan de Tuchachevski était basé sur l’idée que l’ampleur de son aile droite lui permettrait de bénéficier du soutien d’une Lituanie amie et d’une Allemagne dotée d’un fort mouvement ouvrier. Mais en aucun cas, un commandant subordonné ne peut permettre que tout un plan de campagne échoue simplement parce qu’il ne l’approuve pas et préfère mener sa propre guerre.
En réalité, ni Staline ni Vorochilov n’étaient motivés par leur désir d’appliquer les « théories scientifiques révolutionnaires » en 1920. La véritable raison de leurs actions était la vieille querelle et rivalité entre Touchatchevsky et les commandants des forces du sud-ouest, à laquelle nous peuvent ajouter les anciens éléments de guérilla dans leur sang. Leur plan pour capturer Lwow n’a été élaboré qu’après la chute de Brody. « Lwow est si proche – à peine à une centaine de kilomètres de notre route », ont-ils déclaré. "Allez ! Prenons-le !
Tuchachevsky, dans son livre, établit une comparaison entre la conduite des chefs du front sud-ouest et le comportement du général Rennenkampif lors de la bataille de Tannenberg en 1914. Il approfondit cette comparaison plus en détail dans ses conférences à l’Académie de guerre et a accusé ces dirigeants de trahison délibérée. Mais à cette époque, Vorochilov n’était qu’un commandant insignifiant d’un district militaire du Caucase.
Il existe en effet certaines ressemblances entre le comportement du général Rennenkampif en 1914 et la conduite des chefs du front sud-ouest, qui sont aujourd’hui les chefs du gouvernement et de l’armée soviétiques. En août 1914, les Russes envahirent la Prusse orientale avec deux armées, dont une du nord sous le commandement de Rennenkampif, qui entra sur le territoire allemand par l’est, tandis que Samsonov dirigeait les forces attaquant par le sud. Le haut commandement allemand décide de dépouiller le front opposé à Rennenkampif de la quasi-totalité de ses troupes, afin de tenter une victoire décisive sur Samsonov dans le sud. Le général Max Hoffmann, qui a joué un rôle de premier plan dans la bataille, donne la description suivante de la situation critique des forces allemandes et de la conduite de Rennenkampif, qui a rendu possible la victoire allemande, dans son livre : La guerre des opportunités négligées :
« Personne, même s’il était ignorant de l’art de la guerre, ne pouvait manquer de voir qu’il était impossible de transférer deux corps d’armée du front nord au front sud ; personne ne pouvait supposer que le général Rennenkampif resterait inactif lorsqu’il recevrait la nouvelle de la retraite allemande le 21 au matin. Le prédécesseur de Hindenburg, Prittwitz, n’aurait pas pu supporter la tension exercée sur ses nerfs au cours des jours suivants par cette question vitale : « Est-ce que Rennenkampif attaquera ou non ?
« Le général Samsonov envoya à Rennenkampif ordre sur ordre de poursuivre les Allemands, mais l’armée de Rennenkampif persistait dans son incompréhensible immobilité. Les commandants allemands envoyèrent donc deux corps d’armée supplémentaires sur le front sud, afin de les utiliser pour la bataille décisive contre Samsonov.
« La question se pose naturellement de savoir pourquoi Rennenkampif a refusé d’attaquer malgré les ordres répétés que Samsonov lui a envoyés par radio. La moindre avancée de sa part eût évité la catastrophe de Tannenberg.
« Je voudrais donc mentionner la rumeur selon laquelle Rennenkampif aurait refusé son aide en raison de son inimitié personnelle envers Samsonov. Qu’une telle inimitié personnelle ait existé entre les deux hommes, je le sais pertinemment ; elle datait de la bataille de Liao-Yang dans la guerre russo-japonaise, lorsque Samsonov entreprit la défense des mines de charbon de Yentai avec sa division cosaque de Sibérie, mais fut contraint de les évacuer parce que le détachement de Rennenkampif sur l’aile gauche russe restait inactif malgré commandes répétées. Des témoins m’ont raconté les propos brûlants échangés entre les deux dirigeants à la gare de Moukden après la bataille.
Les ressemblances entre le comportement de Rennenkampif, qui provoqua l’anéantissement complet d’une armée russe, et la conduite des chefs du front sud-ouest, qui conduisit à la perte d’une campagne entière, sont certainement des plus frappantes. Mais les facteurs qui ont finalement rendu possible la victoire de Pilsudski peuvent être attribués à une source qui se situe profondément au-delà de toutes les considérations militaires.
« Révolution venue de l’extérieur »
Le plan de l’avancée russe vers Varsovie était basé sur l’idée fondamentale de la fraternisation révolutionnaire avec les ouvriers polonais et de l’excitation des conflits révolutionnaires en Allemagne. Touchatchevsky posait la question : « L’Europe pourrait-elle soutenir ce mouvement socialiste constitué par la marche sur Varsovie par une révolution à l’ouest ?
Il a donné la réponse suivante :
« Les événements disent ’Oui’. Les ouvriers allemands manifestèrent une opposition ouverte à l’Entente. Ils renvoyèrent les wagons remplis d’armes et de vivres que la France avait envoyés au secours de la Pologne ; ils refusèrent de décharger les navires français et britanniques envoyés à Dantzig avec des armes et des munitions ; ils provoquèrent des accidents sur les chemins de fer, etc. De Prusse orientale arrivèrent des centaines et des milliers de volontaires qui formèrent une brigade de fusiliers allemands sous la bannière de l’Armée rouge. En Angleterre, la classe ouvrière était également aux prises avec un mouvement révolutionnaire très actif.
« Après la perte d’une guerre, il est naturellement facile de découvrir des erreurs et des bévues politiques. Mais une « révolution venue de l’extérieur » était une possibilité. L’Europe capitaliste était profondément ébranlée, et peut-être la guerre de Pologne aurait-elle pu servir de lien entre la Révolution d’Octobre et une révolution en Europe occidentale, si nos erreurs stratégiques et notre défaite sur le champ de bataille ne l’avaient pas rendu impossible.
« Notre tâche était difficile, audacieuse et compliquée ; mais la solution des problèmes mondiaux n’est jamais une tâche facile. Il ne fait aucun doute que la révolution des ouvriers polonais serait devenue une réalité si nous avions réussi à priver la bourgeoisie polonaise de son armée bourgeoise. L’incendie provoqué par une telle révolution ne se serait pas arrêté aux frontières polonaises ; elle se serait répandue dans toute l’Europe comme les eaux d’un torrent sauvage de montagne.
« L’Armée rouge n’oubliera jamais cette expérience de « révolution venue de l’extérieur ». Si jamais la bourgeoisie européenne nous défie dans une autre guerre, l’Armée rouge réussira à la détruire. Dans un tel cas, l’Armée rouge soutiendra et propagera la révolution en Europe. »
L’erreur dans les calculs de Touchachevsky réside dans sa vision trop optimiste de la situation révolutionnaire en Pologne ou, pour mieux dire, dans sa sous-estimation de l’antagonisme national entre la race polonaise et les Grands Russes, qui avaient été leurs oppresseurs nationaux. depuis plus d’un siècle. Cette erreur fait honneur à Touchatchevsky, car elle vient de son zèle révolutionnaire.
FR Sergueïev, qui commandait la 4e Armée rouge, était nettement sceptique quant à son jugement sur les sentiments révolutionnaires des ouvriers polonais. Dans son livre De la Dvina à la Vistule, il écrit :
« Les occupants des chancelleries politiques éloignées du front étaient les seuls à croire sérieusement à la possibilité d’une révolution polonaise. Nous, dans l’armée, n’y croyions guère et notre tentative de former une Armée rouge polonaise à Bialystok est une preuve suffisante du fait que nos sources d’information nous donnaient une vision trop optimiste de la situation en Pologne. »
Les « chancelleries politiques » doivent inclure la propre « chancellerie » de Lénine et le Komintern, que lui et Zinoviev dirigeaient alors.
Pilsudski accorde une attention particulière dans son livre à la question de la « révolution venue de l’extérieur », telle qu’exposée par Tuchachevsky.
« La Pologne, écrit-il, a été submergée pendant cent vingt ans par les bienfaits d’une domination étrangère, qu’elle détestait passionnément parce qu’elle était maintenue par la puissance de baïonnettes extraterrestres. Quand Touchatchevsky tendait la main pour saisir le centre de notre vie nationale, Varsovie, notre capitale ; Lorsque ses baïonnettes eurent fait leur travail, la révolution soviétique ne pouvait se reposer que sur leurs pointes, car en Pologne, elle n’avait aucune valeur. Pourtant, tous les calculs de Touchatchevsky et de son pays reposaient sur l’idée qu’il suffisait que les baïonnettes donnent le mot pour que la révolution soviétique ait alors une chance de développer sa puissance dans le pays qu’elle a envahi. »
La vérité, en tout cas, doit se situer quelque part entre les opinions formées, d’une part, par les bolcheviks, y compris Touchachevsky, et, d’autre part, par Pilsudski. Sans aucun doute, la majorité des paysans polonais, presque toutes les classes moyennes inférieures urbaines et même une partie de la classe ouvrière polonaise sympathisaient avec les idées nationalistes de la bourgeoisie polonaise. Trotsky, qui connaissait suffisamment bien l’histoire polonaise et la mentalité du prolétariat polonais pour prévoir cette issue, s’opposait à l’idée d’étendre l’invasion au-delà des frontières ethnographiques de la Pologne, mais il était le seul membre du Comité central bolchevique à défendre ce point de vue. voir. Dans son ouvrage Sur la doctrine militaire, il aborde en détail ce problème de la « révolution venue de l’extérieur », comme en témoigne la campagne polonaise :
« Nous avons surestimé le caractère révolutionnaire de la situation intérieure polonaise. Cette surestimation s’est traduite par l’extraordinaire agressivité – ou, plus exactement, par l’échec de cette agressivité dont nous aurions pu faire preuve – de nos opérations militaires. Nous avons avancé avec trop de négligence et tout le monde connaît les conséquences : nous avons été repoussés. Dans la grande guerre de classes qui se déroule actuellement, l’intervention militaire extérieure ne peut jouer qu’un rôle secondaire, coopératif et concomitant. L’intervention militaire peut accélérer le dénouement et faciliter la victoire, mais seulement lorsque la conscience politique et les conditions sociales sont mûres pour la révolution. L’intervention militaire a le même effet que les forceps d’un médecin ; s’il est utilisé au bon moment, il peut raccourcir les douleurs de l’accouchement, mais s’il est utilisé prématurément, il ne fera que provoquer un avortement. [1]
La marche sur Varsovie n’a pas réussi à provoquer une révolution en Europe centrale, car le fait que des siècles d’oppression aux mains des Grands Russes avaient laissé le prolétariat polonais pas encore suffisamment mûr pour la révolution a coïncidé avec les erreurs militaires associées aux noms de Staline, Vorochilov et Yegorov.
Au moment où les troupes de l’Armée rouge traversaient la Vistule, le centre de gravité révolutionnaire n’était pas sur ce fleuve, mais sur la Spree et dans la Ruhr ; il avait sauté de Varsovie à Berlin. Les hypothèses internes nécessaires à un conflit révolutionnaire décisif entre le prolétariat et la bourgeoisie avaient mûri dans l’Allemagne de 1920. Le maréchal von Blomberg passe en revue la situation qui existait alors en Allemagne dans sa préface à la traduction allemande des Mémoires de Pilsudski . Révolutionnaire et soldat. ] dans les mots suivants :
« La guerre russo-polonaise n’intéresse pas seulement les soldats. Son résultat a une signification historique universelle. Son importance pour l’Allemagne ne peut guère être surestimée, car dans cette guerre, il s’agissait de bien plus que la liberté nationale polonaise et l’existence de la République polonaise. Dans son dernier aspect, il s’agissait de savoir si la révolution bolchevique devait pénétrer plus loin en Europe et imposer ainsi sa domination sur l’Allemagne ainsi que sur d’autres pays. Dans l’Allemagne de 1920, bon nombre des conditions préalables indispensables à une telle révolution existaient. La Pologne, après une dure lutte, a renvoyé le bolchevisme dans son pays natal et a érigé une barrière solide contre sa progression vers l’ouest. La Pologne a ainsi sauvé toute l’Europe, y compris l’Allemagne, de l’effondrement. »
Lénine était favorable à l’offensive militaire parce que la marche sur Varsovie aurait pu accélérer l’effondrement de l’Europe capitaliste et faciliter les victoires du prolétariat allemand et européen. Après la défaite des forces soviétiques devant Varsovie, il donna l’explication suivante dans un discours prononcé le 2 octobre 1920, lors de la célébration de la Journée syndicale des ouvriers de l’industrie du cuir :
« Le traité de paix de Versailles et tout le système international résultant de la victoire de l’Entente sur l’Allemagne auraient été bouleversés si la Pologne était devenue un Etat soviétique et si les travailleurs de Varsovie avaient reçu de la Russie soviétique l’aide qu’ils attendaient. C’est la raison pour laquelle l’avancée des Armées rouges sur Varsovie s’est transformée en crise internationale. Il ne s’agissait pour nous que de quelques jours supplémentaires d’avancée victorieuse, et alors nous n’aurions pas simplement pris Varsovie ; nous aurions également dû ébranler le traité de paix de Versailles jusque dans ses fondements. C’est là l’importance internationale de notre guerre avec la Pologne.
Notes de fin
[1] Dans son Histoire officielle du Parti communiste de l’Union soviétique, Pepov donne l’exposé suivant du point de vue de Trotsky :
« Trotsky voudrait maintenant nous faire croire qu’il s’est opposé à la marche sur Varsovie parce qu’il en prévoyait les conséquences désastreuses. Il prétend même faire un parallèle entre Brest-Litovsk (le traité de paix de 1918) et Varsovie (1920), alléguant que Lénine avait averti le Parti du danger en 1918 et que lui (Trotsky) avait fait de même en 1919. En réalité, Trotsky était Non pas contre la marche sur Varsovie parce qu’il considérait nos forces comme insuffisantes, mais parce que ses préjugés sociaux-démocrates le rendaient opposé à l’idée d’imposer une « révolution de l’extérieur » à n’importe quel pays. En juillet 1920, le Comité central rejeta de la manière la plus catégorique les propositions antibolcheviques et kautskystes de Trotsky. »
Mais aujourd’hui, Staline défend précisément le point de vue que Pepov attribue à Trotsky. On se souvient peut-être de sa conversation du 3 mars 1936 avec Howard, président du syndicat de presse américain connu sous le nom de journaux Scrips-Howard, dont je cite ce qui suit :
« HOWARD : N’êtes-vous pas d’avis qu’il puisse y avoir des craintes bien fondées dans les pays capitalistes que l’Union soviétique puisse décider d’une conversion forcée d’autres nations à ses théories politiques ?
« STALINE : Il n’y a aucune raison d’avoir de telles craintes. Vous vous trompez lourdement si vous pensez que les hommes du Soviet voudraient un jour changer l’état d’un autre pays par n’importe quel moyen, et encore moins par la force.
« HOWARD : Votre déclaration implique-t-elle que l’Union soviétique a renoncé d’une manière ou d’une autre à ses plans et à ses intentions de provoquer une révolution mondiale ?
« STALINE : Nous n’avons jamais eu de tels plans ou intentions.
« HOWARD : Il me semble, M. Staline, qu’une impression tout à fait différente prévaut dans le monde depuis longtemps. « STALINE : C’est le résultat d’un malentendu.
« HOWARD : Un malentendu tragique ?
« STALINE : Non, c’est comique. Ou peut-être une tragi-comique. Il est absurde de vouloir faire de la révolution un produit d’exportation. Si un pays veut une révolution, il veut la faire lui-même ; et s’il n’en veut pas, il ne peut y avoir de révolution. Affirmer que nous voulons provoquer la révolution dans d’autres pays en nous ingérant dans leur mode de vie, c’est affirmer quelque chose qui n’est pas vrai et que nous n’avons jamais avancé. »
Chapitre 6
Trotsky et l’Armée rouge
L’histoire officielle telle qu’elle est écrite aujourd’hui en Union soviétique refuse d’admettre le rôle joué par Trotsky en tant qu’organisateur des victoires de l’Armée rouge et dépeint Staline comme le plus grand chef militaire de la guerre civile. Dans l’ouvrage historique de Pepov, nous trouvons :
« Le grand honneur d’avoir organisé les victoires de l’Armée rouge revient avant tout au Parti et à son chef Lénine. Le meilleur et le plus fidèle collaborateur de Lénine dans le domaine militaire était le camarade Staline. C’est le camarade Staline qui, à l’automne 1918, joua un rôle de premier plan dans la brillante défense de Tsaritsyne contre le général Krasnov, qui était alors l’adversaire le plus sérieux du gouvernement soviétique. À cette époque, Tsaritsyne servait de coin entre les deux principaux groupes de forces de la Garde blanche au sud et à l’est.
« Au cours des premiers mois de 1919, c’est grâce à l’action énergique du camarade Staline que l’avancée de Koitchak dans le secteur nord du front de l’Est fut stoppée. Le camarade Staline a également fait preuve d’une grande activité sur les fronts ouest et nord-ouest au cours de la première moitié de 1919. Enfin, il a été à l’origine du plan visant à l’anéantissement de Dénikine sur le front sud à l’automne 1919. »
Cette histoire officielle garde le silence sur le rôle joué par Staline dans la campagne de Pologne de 1920, mais fait les remarques suivantes à propos de Trotsky :
« Le Parti a remporté ses victoires dans la guerre civile contre les principaux ennemis du soviet sous la direction de Lénine et contre les conseils contenus dans les plans de Trotsky. Nous ne pouvons nier le rôle de Trotsky dans la guerre civile en tant que propagandiste et exécutant des décisions du Comité central, lorsqu’il a choisi de les exécuter, mais sa stratégie et toute sa politique étaient entachées de nombreux défauts organiques. L’incrédulité profondément enracinée de Trotsky quant à l’aptitude du prolétariat à diriger la paysannerie et du Parti à diriger l’Armée rouge est caractéristique de sa stratégie et de sa politique. Il explique son introduction d’une discipline exclusivement formelle et des méthodes de coercition habituelles dans les armées bourgeoises ; on y voit aussi la raison de ses efforts pour maintenir le Parti aussi éloigné que possible de l’armée, de sa confiance illimitée dans les spécialistes bourgeois et de sa piètre opinion de l’Armée rouge par rapport aux armées de la Garde blanche. Tout cela reflète la psychologie des anciens officiers tsaristes qui ont obtenu des postes d’état-major. »
Karl Radek a écrit de la même manière le 23 février 1935, jour du dix-septième anniversaire de l’Armée rouge. Il qualifiait Staline de « chef de l’armée prolétarienne et de génie militaire de la guerre civile », mais disait de Trotsky qu’il était « le prototype du général petit-bourgeois vacillant qui surchargeait le front d’anciens officiers d’état-major tsaristes, sans se soucier ni des leur attitude à l’égard de la Révolution ou de leurs capacités militaires, et a essayé de l’impressionner avec ses impossibles uniformes d’état-major. Mais Staline ne s’est jamais soucié des épaulettes des officiers. »
Non seulement les histoires officielles écrites aujourd’hui nient à Trotsky tous ses mérites en tant que chef de l’Armée rouge ; ils refusent également d’admettre son rôle de leader de la Révolution d’Octobre à Petrograd. Pas moins qu’un personnage, Joseph Staline lui-même, a écrit les mots suivants dans sa brochure intitulée Du trotskisme.
« Je dois dire que Trotsky n’a pas joué et ne pouvait jouer aucun rôle dirigeant dans la Révolution d’Octobre. En tant que président du soviet de Petrograd, il se contentait de donner effet à la volonté du Parti exprimée dans ses décrets qui guidaient chacun de ses pas. Il n’a joué aucun rôle particulier ni dans le Parti ni dans la Révolution d’Octobre, et il ne pouvait même pas le faire, car il était encore un membre relativement jeune de notre Parti à l’époque d’Octobre. »
Un article de fond paru dans la Pravda le 6 novembre 1918, en commémoration du premier anniversaire de la Révolution d’Octobre, jette une lumière quelque peu différente sur les activités de Trotsky à cette époque, car il déclare :
« Tout le travail et l’organisation pratique du soulèvement se sont déroulés sous la direction immédiate de Trotsky, président du soviet de Petrograd. Nous pouvons affirmer avec certitude que c’est avant tout au camarade Trotsky que nous devons l’adhésion rapide de la garnison à la cause soviétique et l’organisation habile du travail du Comité de guerre révolutionnaire du Parti. »
L’auteur de cet article était Joseph Staline, qui y apposa sa signature complète.
Larissa Reissner, la jeune fille boishéviste qui combattit dans les rangs de la Garde rouge lors de la Révolution d’Octobre puis entra dans l’Armée rouge comme soldat, participa en 1919 à la guerre civile en tant que commissaire attachée à l’état-major de la flotte baltique, et a acquis plus tard une réputation mondiale grâce à ses descriptions de la guerre civile, dépeint Trotsky au front dans son livre Octobre.
Le passage que je cite concerne les jours critiques de l’insurrection tchécoslovaque, lorsque l’Armée rouge, alors seulement en voie de formation, n’avait pas encore fait son baptême du feu. Ses régiments battent en retraite, paniqués, devant l’assaut des Tchécoslovaques. Kazan fut perdu et les restes de l’Armée rouge en déroute furent rassemblés à Sviyazhsk.
« Trotsky arriva à Sviajsk le troisième ou le quatrième jour après la chute de Kazan. Son train blindé s’arrêta à la petite gare, avec l’intention évidente d’y faire un long séjour. Tout le génie organisationnel de Trotsky s’est immédiatement manifesté. Il réussit à mettre en place des dispositions de rationnement efficaces et à amener d’autres batteries et plusieurs régiments à Sviyazhsk, malgré l’évidente panne des chemins de fer - en bref, il fit tout ce qui était nécessaire pour faire face à l’attaque imminente. Il ne faut pas non plus oublier le travail qui a dû être accompli en 1918, alors que la démobilisation générale exerçait encore ses effets destructeurs et que l’apparition d’un détachement bien équipé de l’Armée rouge dans les rues de Moscou faisait tellement sensation. Trotsky, à cette époque, nageait à contre-courant, contre la lassitude de quatre années de guerre et contre le flot révolutionnaire qui débordait sur tout le pays, emportant avec lui les décombres de l’ancienne discipline tsariste et engendrant une haine farouche de tout. qui rappelait les souvenirs des ordres des officiers, des casernes et de la vie militaire.
« Malgré tout, les rations se sont nettement améliorées ; les journaux, les pardessus et les bottes arrivèrent. Et là, là où les bottes étaient servies, nous avons trouvé un véritable état-major permanent de l’armée. L’armée s’y enracina solidement et ne songea plus à fuir.
« Trotsky a réussi à doter sa nouvelle armée d’une colonne vertébrale de fer. Il s’installa à Sviajsk avec la ferme détermination de ne pas céder un pouce de territoire. Il a réussi à être un leader sage, inflexible et imperturbable pour cette petite poignée de défenseurs.
Alors que l’Armée rouge se préparait à attaquer Kazan, une importante formation de troupes de la Garde blanche gagna de nuit l’arrière des lignes soviétiques et attaqua la gare de Sviyazhsk.
« Alors LD Trotsky mobilisa tout le personnel du train – les commis, les télégraphistes, les ambulanciers et son propre garde du corps – bref, tous ceux qui pouvaient tenir un fusil. Les bureaux du personnel se vidèrent en un clin d’œil ; il n’y avait plus de « base » pour personne.
Toutes ces forces improvisées se jetèrent sur les gardes blancs, qui s’approchaient alors de la gare.
« Les Gardes blancs pensaient combattre un nouveau corps de troupes bien organisé ; ils ne se doutaient pas que toute l’opposition qu’ils avaient à affronter était une poignée de combattants rassemblés à la hâte, derrière lesquels il n’y avait que Trotsky lui-même et Slavin, le commandant de la 5e Armée rouge. Cette nuit-là, le train de Trotsky resta là sans sa locomotive, comme d’habitude, tandis qu’aucune unité de la 5e Armée, qui s’apprêtait à passer à l’offensive et s’était avancée à une distance considérable de Sviajsk, ne fut troublée par un rappel du front vers aide à la défense de la ville presque non protégée. L’armée et la flottille ne savaient rien de l’attaque nocturne jusqu’à ce qu’elle soit terminée, et les gardes blancs s’étaient retirés avec la ferme conviction d’avoir rencontré pratiquement une division entière.
« Le lendemain, vingt-sept déserteurs réfugiés sur les paquebots furent traduits en cour martiale et fusillés. Parmi eux se trouvaient plusieurs communistes.
« Quiconque a vécu avec l’Armée rouge, est né avec elle et a grandi avec elle lors des combats à Kazan, peut confirmer que l’esprit de fer de cette armée ne se serait jamais solidifié et que les contacts étroits entre les Le parti et la masse des soldats, ainsi que le contact tout aussi étroit entre le gradé et l’officier commandant suprême, n’auraient jamais existé si, à la veille de la prise de Kazan, qui devait coûter la vie à tant de centaines de soldats, le Parti n’aurait pas fait cette démonstration aux yeux de toute l’armée d’hommes prêts à consentir le sacrifice suprême pour la Révolution, s’il ne leur avait montré que les dures lois de la discipline fraternelle s’imposaient aussi à ses propres membres et qu’il ont eu le courage d’appliquer les lois de la République soviétique aussi impitoyablement à eux qu’à d’autres délinquants.
« Les vingt-sept furent abattus et leurs cadavres comblèrent la brèche que les Blancs avaient faite dans l’autonomie et la détermination de la 5e Armée.
« Une armée d’ouvriers et de paysans devait s’exprimer d’une manière ou d’une autre ; il lui fallait créer son propre aspect extérieur et prendre sa propre forme, mais personne ne pouvait prédire de quelle manière il accomplirait cette tâche. À cette époque, il n’existait naturellement aucun programme dogmatique ni aucune recette pour la croissance et le développement de ce puissant organisme.
« Il n’y avait qu’un pressentiment dans le Parti et dans les masses, une sorte de conjecture créatrice sur la nature de cette organisation militaire révolutionnaire jusqu’alors inconnue, qui tirait de la lutte quotidienne des caractéristiques nouvelles et authentiques. Le mérite particulier de Trotsky réside peut-être dans le fait qu’il lui a fallu seulement un instant pour ressentir la moindre réaction chez les masses d’hommes qui portaient déjà sur leur personne l’empreinte de cette formule organisationnelle unique.
« Trotsky a rassemblé et systématisé chaque petite méthode de travail qui pouvait aider Sviyazhsk assiégée à simplifier, organiser et accélérer le travail de guerre.
« Un homme qui est un excellent orateur et qui a développé la forme rationnelle, impeccable et plastique d’une nouvelle armée peut néanmoins geler son esprit ou le laisser se dissiper. De tels risques ne peuvent être éliminés que si l’homme est aussi un grand révolutionnaire doté de l’intuition créatrice et d’un poste de radio interne d’une puissance de cent kilowatts, sans lequel personne ne peut approcher les masses. »
Trotsky possédait cette faculté d’initiative.
« Le soldat, le commandant et le commissaire de guerre qui était en lui n’ont jamais pu évincer le révolutionnaire. Et quand, de sa voix métallique surhumaine, il dénonçait un déserteur, il craignait vraiment en lui ce mutin dont la trahison ou la lâcheté était si nuisible et destructrice, non seulement pour les opérations militaires, mais pour toute la cause révolutionnaire prolétarienne. »
Ce sont les mots de Larissa Reissner. Nous pouvons ajouter que la grande éthique révolutionnaire de Trotsky lui a permis de visualiser dans les guerriers de l’Armée rouge non seulement ses soldats de la guerre civile mais aussi les bâtisseurs du futur ordre socialiste de la société. Quand les « volontaires » de Wrangel chantaient en 1919 :
"Un bateau à vapeur est à portée de main, Les vagues battent contre ses flancs, Quand les hommes de l’Armée rouge tenteront de débarquer, Nous les donnerons tous aux poissons à manger."
l’Armée rouge l’a adapté à ses propres besoins en lui substituant :
"Quand les volontaires de Wrangel tenteront d’atterrir, nous les donnerons tous aux poissons à manger."
Mais Trotsky donna un ordre militaire interdisant cette parodie, au motif que les volontaires de Wrangel n’étaient que des hommes égarés et que la révolution prolétarienne trouverait le moyen de les ramener de son côté. De tels vers, expliqua-t-il, n’étaient que le produit d’une brutalité militaire, que les soldats de l’Armée rouge devaient éviter, car ils constituaient le matériel humain avec lequel l’État socialiste devait être construit.
L’un des grands mérites de Trotsky en tant qu’organisateur de l’Armée rouge était la manière dont il appliquait ses connaissances théoriques au petit travail pratique quotidien de constitution de l’armée. Peu après le début des quatre années de guerre civile, un groupe de militaires bolcheviques proposa une « Doctrine militaire spéciale du prolétariat révolutionnaire », qui aboutit à une « Théorie de l’offensive totale », à la suite de quoi Trotsky leur donna la réponse suivante :
« Nous devons maintenant consacrer toute notre attention à améliorer notre matériel et à le rendre plus efficace plutôt qu’à de fantastiques projets de réorganisation. Chaque unité militaire doit recevoir régulièrement ses rations, les denrées alimentaires ne doivent pas pourrir et les repas doivent être correctement cuits. Nous devons enseigner à nos soldats la propreté personnelle et veiller à ce qu’ils exterminent la vermine. Ils doivent bien apprendre leur exercice et l’exécuter autant que possible en plein air. Il faut leur apprendre à rendre leurs discours politiques courts et sensés, à nettoyer leurs fusils et à graisser leurs bottes. Ils doivent apprendre à tirer et aider leurs officiers à faire respecter strictement les règles relatives aux contacts avec les autres unités sur le terrain, aux travaux de reconnaissance, aux rapports et aux gardes. Ils doivent apprendre et enseigner l’art de s’adapter aux conditions locales, ils doivent apprendre à bien enrouler leurs puttees pour éviter les plaies aux jambes, et encore une fois ils doivent réapprendre à graisser leurs bottes. Tel est notre programme pour l’année prochaine en général et pour le printemps prochain en particulier, et si quelqu’un veut profiter d’une occasion solennelle pour qualifier ce programme pratique de "doctrine militaire", il est le bienvenu. »
Avec cette définition des tâches qui lui incombaient, Trotsky a donné à l’Armée rouge le levier dont elle avait alors besoin pour élever le niveau général de son efficacité.
Puisque nous avons déjà cité l’opinion de Radek de 1935 sur le rôle joué par Trotsky dans l’évolution de l’Armée rouge, il ne serait pas superflu de citer encore l’article intitulé Léon Trotsky, organisateur de la victoire, qu’il a écrit en 1923 :
« Notre appareil d’État grince et gronde. Mais notre véritable grande réussite, c’est l’Armée rouge. Son créateur et centre de volonté est le camarade LD Trotsky. L’histoire de la Révolution prolétarienne a prouvé que les stylos (Pen était le pseudonyme de Trotsky avant la Révolution) peuvent être transformés en épées. Trotsky est l’un des meilleurs écrivains sur le socialisme international, mais ses dons littéraires ne l’ont pas empêché de devenir le premier dirigeant et le premier organisateur de la première armée du prolétariat.
« Le génie organisationnel de Trotsky s’est exprimé dans l’attitude courageuse qu’il a adoptée face à l’idée d’employer des spécialistes militaires pour renforcer l’armée. Seule la foi ardente de Trotsky dans notre pouvoir social, sa foi dans notre capacité à réaliser les meilleurs moyens de tirer profit du savoir de ces experts militaires tout en refusant qu’ils nous dictent en matière politique, sa foi dans le pouvoir de la vigilance La volonté d’ouvriers progressistes de triompher des intrigues contre-révolutionnaires des anciens officiers tsaristes pourrait briser les soupçons de nos militaires et leur apprendre à utiliser les capacités de ces officiers. Nous ne pourrions trouver une solution pratique et efficace à ce problème qu’en découvrant un chef d’armée doté d’une volonté de fer, qui non seulement jouirait de la confiance totale du Parti, mais qui pourrait aussi utiliser sa volonté de fer pour dominer les contremaîtres qu’il obligeait à servir notre cause. Non seulement le camarade Trotsky a trouvé le moyen de soumettre à sa volonté ces anciens officiers de l’ancienne armée grâce à l’énergie dont il a fait preuve ; il est allé encore plus loin, car il a réussi à gagner la confiance des meilleurs éléments parmi les experts et à faire d’eux des ennemis de la Russie soviétique des partisans convaincus de notre cause.
« Dans ce cas-ci, la révolution russe a agi à travers le cerveau, le cœur et le système nerveux de son grand représentant. Lorsque nous nous sommes lancés pour la première fois dans l’épreuve de la bataille, le Parti et LD Trotsky nous ont montré comment appliquer les principes d’une campagne politique au conflit armé dans lequel il fallait utiliser des arguments d’acier. Nous avons concentré toutes nos forces matérielles sur la guerre. Notre parti tout entier comprend la nécessité de le faire, mais cette nécessité a trouvé sa plus grande expression dans la détermination de fer de Trotsky.
« Après notre victoire sur Dénikine en mars 1920, Trotsky déclara au congrès du Parti : ’Nous avons pillé toute la Russie pour conquérir les Blancs !’ Il exprimait par ces quelques mots toute la concentration de volonté dont nous avions besoin pour vaincre. Il nous fallait un homme qui puisse incarner notre appel au combat, qui puisse devenir un tocsin qui nous appelle aux armes et à l’obéissance à cette volonté qui exige avant tout une subordination inconditionnelle à la grande et terrible nécessité de la guerre. Seul un homme qui travaillait comme Trotsky, seul un homme qui savait parler aux soldats comme Trotsky leur parlait, seul un tel homme pouvait devenir le porte-drapeau des ouvriers armés.
« Il était tout en une seule personne. Il a pesé dans son cerveau les conseils stratégiques de ses experts et a trouvé le moyen de les appliquer au mieux dans les conditions sociales telles qu’il les voyait. Il savait combiner les impulsions émanant de quatorze fronts et de dix mille communistes qui lui disaient au centre ce qu’il pouvait attendre de l’armée, comment travailler au mieux avec elle et quelle forme lui donner ; il a su intégrer tout cela dans un plan stratégique et un schéma organisationnel. Et grâce à tout ce travail magnifique qu’il a accompli, il a compris, comme personne d’autre, comment appliquer ses connaissances sur l’importance des facteurs moraux dans la guerre.
« Notre armée était une armée paysanne. C’est là que s’est réalisée la dictature du prolétariat, c’est-à-dire le commandement de cette armée par des ouvriers et des représentants de la classe ouvrière, en la personne de Trotsky et des camarades qui ont coopéré avec lui. Cela a été accompli avant tout par la manière dont Trotsky a fait appel à l’aide de l’ensemble de notre appareil du Parti pour inspirer à cette armée de paysans fatigués par la guerre la profonde conviction qu’ils luttaient pour leurs propres intérêts.
« Trotsky a travaillé avec tout notre Parti à la tâche de créer une Armée rouge. Il n’aurait pas pu accomplir cette tâche sans la coopération du Parti. Mais la création de l’Armée rouge et ses victoires auraient exigé des sacrifices bien plus importants s’il n’avait pas été là. Si notre Parti veut être le premier Parti du prolétariat qui ait réussi à constituer une grande armée, cette page glorieuse de l’histoire de la Révolution russe doit être à jamais associée au nom de Léon Davidovitch Trotsky, l’homme dont le travail et les actes seront non seulement une question d’amour, mais aussi d’étude pour les générations futures de travailleurs qui entreprendront la conquête du monde entier.
Tel était le jugement rendu par Karl Radek sur le rôle de Trotsky en tant que créateur, organisateur et chef de l’Armée rouge en février 1923, alors que Lénine vivait encore et qu’il était sous son contrôle.
Dans ses souvenirs de Lénine (Vladimir Lénine), Maxime Gorki a raconté une conversation qu’il a eue avec lui. Lorsqu’il évoqua au cours de cet entretien l’hostilité manifestée par certains Boishévistes à l’égard de Trotsky, Lénine tapa du poing sur la table et dit :
« Montrez-moi un autre homme qui aurait pu pratiquement créer une armée modèle en un an et gagner également le respect des spécialistes militaires. Nous avons un tel homme ! Nous avons tout ! »
Chapitre 7
L’Armée rouge dans les années de paix
la chute de Trotsky ; Frunse et Vorochilov
À l’automne 1924, quelques mois après la mort de Lénine, Zinoviev exigea le retrait de Trotsky du poste de commissaire à la guerre et son expulsion du Parti.
Dans la préface de son livre sur la Révolution d’Octobre, Trotsky émet une critique cinglante de l’attitude hésitante de Zinoviev à cette époque et de son opposition à la décision du Parti de déclencher la Révolution. Trotsky pose également la question : que se serait-il passé si Zinoviev avait été chef du Parti en 1917, s’il avait occupé la position d’autorité qui était la sienne en 1923 et de nouveau en 1924, lorsqu’il était à la tête de l’Internationale communiste ?
La déduction politique à tirer du raisonnement de Trotsky est qu’il aurait fallu obtenir une direction offrant la plus grande garantie personnelle contre des défaites similaires à celles subies par le prolétariat allemand en 1923, lorsque les circonstances lui étaient favorables.
À l’automne 1924, la direction du Parti et de l’État fut confiée à ce qu’on appelle la Troïka ou triumvirat de Zinoviev, Kamenev et Staline. Ce dernier, qui avait précédemment incité Zinoviev à prendre des mesures énergiques contre Trotsky, apparut soudain dans le rôle de « médiateur », et un compromis fut ainsi trouvé. Trotsky fut démis de ses fonctions militaires, mais resta membre du parti Boishéviste.
Quelques mois auparavant, Sklansky, premier commissaire adjoint à la guerre et ami de confiance le plus proche de Trotsky, avait été démis de ses fonctions du jour au lendemain alors qu’il était en congé et envoyé en Amérique, où il était destiné à se noyer un an plus tard lors d’un voyage en bateau à moteur. Sa place fut occupée par Michael Frunse, un ami intime de Zinoviev. Les relations entre Trotsky et Frunse au sein du Commissariat à la guerre étaient plutôt de nature antagoniste que de coopération.
Frunse était un vieux Boishéviste, du type révolutionnaire professionnel. C’était le fils d’un chirurgien militaire, né à Pishpek, en Asie centrale, en 1885 ; après avoir réussi son baccalauréat, il étudia l’économie à l’école technique de Saint-Pétersbourg, mais fut expulsé en 1904 pour avoir participé à un cours marxiste.
L’année suivante, nous le retrouvons actif en tant qu’organisateur du parti Boishéviste à Ivanovo-Voznessensk, le centre de l’industrie textile russe. Il fut délégué au 3e Jour du Parti (Londres 1905) et au 4e Jour du Parti (Stockholm, 1906), mais par la suite
« Un attelage russe de trois chevaux conduits de front. (Note du traducteur.)
L’année dernière, il a été arrêté et condamné à quatre ans de prison. Un an plus tard, il fut condamné à mort pour « résistance à l’autorité de l’État », mais la Cour d’appel commua la peine en six ans de travaux forcés.
Frunse s’est évadé de la prison de Chita en 1915. Au moment de la révolution de février 1917, il effectuait un travail militaire illégal à Minsk ; plus tard, il devint chef du Parti bolchevique pour la Russie blanche et sur le front occidental. En octobre 1917, il arrive à Moscou à la tête de 2 000 ouvriers armés. Il devint commissaire militaire à Iaroslavl à l’été 1918, commandant de l’armée sur le front de l’Est en décembre de la même année et fut nommé pour diriger un groupe d’armées sur ce front en 1919. Les forces sous ses ordres vainquirent Kolchak et conquirent le Turkestan. pour les Soviétiques. Il dirigea également les dernières opérations contre Wrangel en Crimée, où il fit preuve d’un grand courage personnel lors de la prise de Perekop.
Frunse était un homme très instruit, qui alliait un grand talent d’organisation à une minutie minutieuse. Il n’occupa son poste de commissaire à la guerre que quelques mois ; puis il mourut des suites d’une opération pour calculs biliaires, qui lui fut imposée contre sa volonté par le Comité central. La commission médicale qui l’a examiné ne s’est pas prononcée en faveur de l’opération, mais a déclaré que sans elle, il ne serait jamais complètement apte au travail. Staline incita alors le Parti à lui ordonner de le subir.
Le choix du successeur de Frunse a provoqué un conflit au sein de la Troïka. Zinoviev proposa d’abord Lachevitch, un vieux bolcheviste qui prit une part importante dans le travail militaire pendant la guerre civile ; c’est l’homme qui, quelques années plus tard, fut l’instigateur d’une réunion illégale du groupe d’opposition de Zinoviev dans une forêt près de Moscou, pour lequel il fut démis de ses fonctions et exilé en Sibérie, où il mourut.
Le candidat de Staline était Ordyonikidse. Lorsque Zinoviev se rendit compte de son incapacité à assurer le poste de Lashevitch, il fit une tentative audacieuse pour éliminer Staline de la direction du Parti et de l’État en le proposant comme commissaire à la guerre. Plus tard, Staline avoua à ses amis que cette proposition était pour lui une révélation et lui faisait comprendre que les divergences entre Zinoviev et lui devaient inévitablement conduire à une lutte pour le pouvoir, dans laquelle l’un ou l’autre devrait sombrer.
Finalement, leur comédie d’intrigues se termina par un compromis qui donna à Vorochilov une nomination temporaire comme successeur de Frunse. Zinoviev était convaincu qu’il n’aurait pas de grandes difficultés à rallier cet homme à ses opinions politiques, car il était influençable et peu intelligent. Mais Zinoviev était destiné à vivre une expérience malheureuse avec Vorochilov.
Cela s’est produit alors que les deux hommes étaient ensemble en permission en Crimée. Là, Zinoviev révéla ses projets à Vorochilov et pensait avoir convaincu le nouveau commissaire à la guerre de la nécessité de briser les excès de Staline.
influence sive. Vorochilov promet de le soutenir : il assiste alors à une réunion du Comité central, où il révèle les desseins de Zinoviev qui précipitent la chute de ce dernier.
Vorochilov a derrière lui une dure vie prolétarienne. Il est fils d’un cheminot, né en 1881 ; à l’âge de sept ans, il fut mis au travail et ne put donc pas aller à l’école. Au début, il travailla sous terre dans les mines ; plus tard, il devint ouvrier agricole sous un koulak. Après cela, il a travaillé comme berger, mais à l’âge de douze ans, il a eu la chance de fréquenter une école de village. À quinze ans, il travaillait dans une usine métallurgique et, à dix-sept ans, il subit sa première arrestation lorsqu’il fut placé en garde à vue pour participation à une grève.
Lorsqu’il est employé comme métallurgiste à l’usine Hartmann de Lougansk en 1903, il établit ses premiers contacts avec les milieux marxistes. En 1906, le jeune ouvrier était délégué à la Journée du Parti de Stockholm ; l’année suivante, il fut arrêté pour travail illégal, mais s’enfuit peu de temps après et se rendit à Bakou pour des affaires avec le Parti. A partir de cette date, il fut en contact avec Staline.
Au début de la Guerre mondiale, il vivait en exil, mais fut influencé par la propagande chauvine pour se porter volontaire pour le service actif. Durant la Révolution de Février, il retrouve le chemin du Parti.
Vorochilov n’a jamais réussi à combler les lacunes de son éducation, bien qu’il ait fait de sérieux efforts dans ce sens, au moins au cours de ses premières années au Commissariat à la Guerre. Son autorité au sein du commandement supérieur de l’Armée rouge était et est toujours limitée, car il a toujours été considéré comme un simple porte-parole des dirigeants du parti boishéviste. Il n’a jamais développé d’idées militaires indépendantes lors des sessions du Conseil révolutionnaire de guerre, bien qu’il ait fait preuve d’une certaine originalité dans la conception de nouveaux uniformes pour diverses unités militaires. Il fut responsable de la réintroduction de tous les anciens grades d’officiers, du lieutenant au maréchal, en 1936.
Vorochilov est entré dans son nouveau poste avec deux Ordres du Drapeau Rouge qu’il avait remportés pendant la guerre civile. Dès qu’il fut en fonction, il s’en accorda deux autres pour les actes de bravoure accomplis à cette époque, geste inutile, car son courage était bien connu dans toute l’armée.
Trotsky le résume ainsi dans un article du 17 juin 1937 :
« Ce n’est un secret pour personne que le vieux Boishéviste Vorochilov est une figure purement décorative. Du vivant de Lénine, personne n’aurait songé à l’élire au Comité central. Bien que son courage personnel pendant la guerre civile soit indéniable, il a fait preuve d’un manque total de capacités militaires et administratives et a montré l’attitude d’un homme de l’arrière-pays. Ni Staline ni aucun autre membre du Politburo ne se faisaient d’illusions sur ses qualités de chef militaire et c’est pour cette raison qu’ils se sont efforcés de le soutenir dans son mandat en lui apportant l’assistance de collègues experts. »
Par ces mots, Trotsky a exprimé les opinions courantes dans le corps des officiers supérieurs ainsi que parmi les chefs du parti et du gouvernement.
Néanmoins, le « Premier maréchal rouge de l’Union soviétique » est une figure populaire aux yeux de la jeune génération et des soldats de l’Armée rouge. Vorochilov est un excellent cavalier et un superbe tireur qui participe à de nombreuses compétitions de tir au sein et à l’extérieur de l’armée. L’idéal de tout soldat rouge et de tout jeune citoyen soviétique est de devenir un « tireur de Vorochilov », c’est-à-dire de tirer aussi bien que Vorochiov et de recevoir un insigne pour ses prouesses.
Les véritables dirigeants de l’Armée rouge ces dernières années ont été Touchachevsky et Gamarnik. Leurs meilleurs subordonnés immédiats étaient les trois membres du Conseil de guerre de l’Union soviétique et les commandants des districts militaires les plus importants : Yakir, Uborevitch et Blücher.
Organisation de l’armée.
La première déclaration définitive sur la structure de la nouvelle armée se trouve dans les Dix thèses du pouvoir soviétique, que Lénine a rédigées pour la 7e Fête du Parti en mars 1918. » L’article 5 prescrit :
« La création de forces armées de paysans et d’ouvriers qui doivent rester en contact le plus étroit possible avec le peuple (les Soviétiques et les paysans armés
1 Voir l’Annexe I.
et les travailleurs). L’organisation d’un armement général du peuple comme premier pas vers une nation entière en armes. »
Cette résolution fut adoptée concrètement dans le programme du Parti élaboré pour la 8e Fête du Parti en mars 19191. Elle prévoyait l’introduction complète du système de milice, au motif que « contrairement à la structure de l’ancienne armée, il est nécessaire rendre la période d’instruction dans les casernes aussi brève que possible. Les casernes doivent se rapprocher d’une école militaro-politique et assurer le contact le plus étroit possible entre les formations militaires et les usines, les usines, les syndicats et les organisations des villageois les plus pauvres. »
La guerre civile a empêché le gouvernement soviétique de tenter de réaliser ce programme en 1919 [Voir Annexe I. ] . En avril 1920, peu avant le déclenchement de la guerre russo-polonaise, la IXe Journée du Parti décida, dans une résolution spéciale intitulée « La transition vers le système de milice », de construire une Armée rouge de la paix sur les principes généraux du système de milice. système de milice. Cette résolution stipulait cependant que « les milices ouvrières et paysannes doivent s’appuyer sur des cadres ayant reçu une préparation militaire, technique et politique ».
Après la guerre russo-polonaise, la forme future de l’armée devint l’objet de violentes discussions au sein du Parti, et encore plus violentes dans les rangs des officiers. Les partisans du système des milices et les partisans d’une armée permanente représentaient deux points de vue extrêmement antagonistes, le principal porte-parole de ce dernier système étant Touchachevsky, qui publia en janvier 1921 une polémique intitulée L’Armée rouge et la milice, dans laquelle il a exprimé son propre point de vue avec la plus grande acuité. Il est intéressant de noter les audaces de pensée de cet officier qui commanda une armée à vingt-huit ans, même s’il faut admettre qu’il les exprime parfois avec trop d’acidité :
« Les partisans du système des milices ne tiennent absolument aucun compte de la mission militaire actuelle de la Russie soviétique qui consiste à propager la révolution socialiste à travers le monde. Les riches variétés de la vie socialiste et de la révolution socialiste ne peuvent être imposées dans un cadre particulier. Ils se répandront irrésistiblement dans le monde entier et leur force croissante perdurera aussi longtemps qu’il restera une bourgeoisie quelque part.
« Quelle est la meilleure manière pour eux d’atteindre leurs objectifs ? C’est la voie de l’insurrection armée au sein de chaque État, ou la voie des attaques socialistes armées contre les États bourgeois, ou une combinaison des deux. Personne ne peut faire de prophéties précises, car le cours de la Révolution nous montrera la bonne voie. Une chose est cependant sûre : si une révolution socialiste parvient à conquérir le pouvoir dans un pays quelconque, elle aura un droit évident à s’étendre et s’efforcera de s’étendre au monde entier en faisant sentir son influence immédiate dans tous les pays voisins. Son instrument le plus puissant sera naturellement ses forces militaires.
« La structure d’une armée est déterminée d’une part par les objectifs politiques qu’elle poursuit et d’autre part par le système de recrutement qu’elle emploie. Il va de soi qu’un prolétariat sorti victorieux d’une guerre de classes ne peut pas recruter son armée par la forme ordinaire du service militaire national obligatoire. L’obligation d’y servir ne doit affecter que les classes ouvrières.
« Nous voyons donc que la révolution socialiste a créé un nouveau système de recrutement pour son armée de classe internationale, formant ainsi un contraste avec les révolutions bourgeoises qui ont développé des armées nationales et démocratiques.
« Les caractéristiques d’une armée de milice sont sa vaste taille et son efficacité de guerre relativement faible. Les grandes armées qui ne disposent pas du noyau de formations militaires permanentes ne peuvent pas recevoir en temps de paix un entraînement approfondi avec des unités régulières, car elles ne sont constituées que par ordres de mobilisation. Leur efficacité de guerre est donc forcément faible.
« Il faut remédier à ce défaut d’une manière ou d’une autre, et la méthode la plus appropriée est la méthode de la technique de guerre. Le succès d’un système de milice dépend d’un réseau de communications extrêmement bien construit qui permet le transport des hommes par chemin de fer, par véhicule automobile et par voie navigable. Il peut devenir une source de grande force, mais seulement lorsque l’État en question possède pratiquement toutes ses terres en culture et possède de grandes richesses et des industries très développées. Une armée de milice ne vaut pas un sou si elle ne dispose pas de vastes réserves de main-d’œuvre et d’une technique militaire pouvant être appliquée jusqu’aux limites les plus extrêmes. Dans notre cas, l’introduction du système de milice équivaudrait à une crucifixion de la Russie soviétique. »
Touchachevsky considérait le système des milices comme « une idée désuète ou, plus exactement, une superstition désuète datant de la période de la IIe Internationale », qui n’était pas inspirée par le principe d’une offensive socialiste. Lénine et Trotsky, et avec eux la majorité du parti Boischeviste, n’étaient cependant pas, à cette époque, d’accord avec le point de vue de Touchachevsky.
Tuchachevski envisageait la création d’une armée révolutionnaire moderne, prête et capable de défendre la Russie soviétique contre les attaques impérialistes et d’aider les prolétariats des autres pays et les races coloniales par une aide armée fraternelle dans leurs luttes contre leurs oppresseurs. Mais les conditions internes nécessaires à la création d’une telle armée manquaient, puisque les relations plus étroites et meilleures entre les classes ouvrières et la paysannerie qu’elles présupposaient n’existaient pas encore. Il fallait donc construire l’Armée rouge de manière à ce qu’elle puisse servir avant tout de lien entre la ville et la campagne.
Les années 1922 et 1923 furent consacrées à la tâche difficile de démobiliser les millions de personnes qui ont servi pendant la guerre civile. En 1924, on commença avec la construction de l’Armée rouge selon les principes généraux posés par le programme militaire de la IXe Journée du Parti.
Depuis lors, le service obligatoire en Russie a été divisé en trois. parties : (1) formation préliminaire ; (2) service aux couleurs ; (3) service dans la réserve. Le service sous les drapeaux s’effectue soit dans l’armée régulière, permanente, dite « Armée du Cadre », soit dans l’« Armée territoriale », qui est basée sur le système de milice. La durée du service dans l’armée régulière varie selon l’armée ; dans l’infanterie, elle est de deux ans, dans l’artillerie et dans certains autres corps spécialisés de trois ans, et dans la marine et l’aviation de quatre ans.
Il existait à l’origine une réglementation selon laquelle seuls les hommes d’ascendance prolétarienne ou semi-prolétarienne étaient éligibles au service dans l’armée, par laquelle les fils de koulaks, de prêtres ou d’autres personnes n’ayant pas obtenu la pleine citoyenneté soviétique étaient exclus. Cette réglementation restrictive fut cependant abolie en 1937.
Tous les hommes rassemblés pour le service devaient passer trois commissions de recrutement. La première d’entre elles était la « Commission sociale », chargée de vérifier si l’origine sociale de la recrue la rendait éligible au service dans l’Armée rouge ; cette commission répartissait également les recrues en groupes selon leur dispensabilité sociale, certains fils de paysans travaillant dans des fermes individuelles étant affectés à l’armée territoriale avec de jeunes ouvriers et employés dont les parents dépendaient de leurs revenus. Puis vint la « Commission médicale », qui répartit les recrues dans les catégories suivantes :
(1) Inapte au service militaire.
(2) Apte au service dans l’armée territoriale.
(3) Apte au service dans l’Armée des Cadres.
(4) Apte au service dans l’artillerie, la marine, l’armée de l’air et les branches spéciales.
Enfin, la « Commission militaire » assignait les recrues à l’Armée territoriale ou à l’Armée de cadres et les affectait aux armes dans lesquelles elles devaient servir dans l’un ou l’autre système militaire. Les recrues servant dans les corps blindés, l’armée de l’air ou la marine devaient réussir certains examens (psychotechniques et autres) après une période de probation.
Dans l’Armée territoriale, la formation s’étalait sur plusieurs années, mais en moyenne la recrue territoriale pouvait compter sur une période de cinq ans, dont huit à onze mois seraient passés dans son unité. Celles-ci comprenaient deux mois de service en caserne la première année, suivis de périodes d’environ six semaines au camp ou en manœuvres les années suivantes.
Les conscrits territoriaux résidant dans une zone particulière formaient une unité militaire d’une formation territoriale particulière, commandée par des officiers de réserve appartenant à cette région.
Le système en vigueur pour le recrutement des recrues vivant dans les steppes est le suivant : les hommes éligibles de trois villages sont rassemblés et constituent alors une unité de leur régiment, bien que non encore armé. Sous la direction de quelques officiers, ils convergent à pied, en voiture, par train et par eau sur le dépôt régimentaire, et le régiment est réputé formé dès qu’ils ont dégainé leur uniforme et leur équipement.
En cas de mobilisation, ces formations territoriales doivent coopérer pour accélérer les marches de l’Armée rouge régulière.
Le système territorial assure l’interruption minimale de la vie industrielle et économique par l’accomplissement du service militaire. Les territoriaux paysans ne sont appelés à la formation que pendant les mois où ils peuvent être le plus facilement épargnés du travail de la terre. Les ouvriers employés dans les usines reçoivent leur salaire habituel pendant leurs périodes de service. Contrairement au système de milice suisse, les territoriaux russes ne ramènent pas chez eux leurs uniformes, armes et autres équipements à la fin de leur formation militaire.
L’inconvénient de cette forme de formation réside dans la valeur militaire inférieure des hommes qui la suivent. Selon Goussov, les expériences de la guerre civile montrent que « les formations territoriales se battent principalement pour leurs foyers et leurs maisons. Ils sont réticents à prendre part à des offensives ou à des retraites qui les éloignent du voisinage de leurs habitations et de leurs familles.
La forme organisationnelle de l’armée des cadres russes est similaire à celle que l’on peut trouver dans n’importe quelle armée permanente impérialiste. Mais jusqu’en 1934, 74 % des divisions de l’Armée rouge étaient territoriales, ce qui ne laissait que 26 % à l’armée permanente. En 1935, ces proportions se sont inversées et nous avons aujourd’hui 77 pour cent des troupes dans les divisions régulières, et seulement 23 pour cent dans les forces territoriales.
De 1923 à 1934, l’effectif de l’armée des cadres était d’environ 560 000 hommes. Il fut ensuite porté à 940 000 en 1935 et enfin en 1936 à 1 300 000, répartis entre toutes les branches des forces de défense. Ces chiffres n’incluent pas les hommes servant dans l’Armée territoriale rouge.
À partir de 1935, les divisions régulières ont été progressivement portées à l’effectif de guerre et, le 1er janvier 1936, Touchachevsky déclarait dans son rapport au Comité exécutif central des Soviétiques que « l’entraînement à la guerre dispensé en temps de paix se rapproche autant que possible aux conditions du service de guerre effectif. Notre système est aussi parfait qu’il peut l’être, tant à des fins de mobilisation que de formation.
On peut ainsi constater que les revendications initiales de Touchatchevsky n’ont pas été satisfaites. Mais les hypothèses politiques sur lesquelles il les fondait en 1921 n’existent plus.
L’aspect politique de l’Armée rouge.
Le serment militaire prêté par les hommes de l’Armée rouge était dans sa première forme le suivant :
« En entrant par la présente dans la communauté des ouvriers et des paysans de l’Armée rouge et en assumant délibérément et de mon plein gré le devoir d’apporter mon aide dans les guerres dures et saintes des peuples opprimés, je jure devant mes frères d’armes , à toute la nation ouvrière et à ma propre conscience révolutionnaire que je suis prêt à combattre dignement et sans crainte, trahison ni appréhension pour la grande cause pour laquelle les enfants des meilleures familles d’ouvriers et de paysans ont déjà donné leur vie, car la victoire du pouvoir soviétique et le triomphe du socialisme.
En prenant la direction du Commissariat à la Guerre, Trotsky a conçu une nouvelle forme de serment militaire, qui obligeait les soldats de l’Armée rouge à servir non seulement la Russie soviétique et les ouvriers russes, mais le prolétariat du monde entier :
« (1) Moi, fils de parents ouvriers et citoyen de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques, je prends le titre de soldat dans l’Armée des Ouvriers et des Paysans.
« (2) Devant les travailleurs de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques et du monde entier, je m’engage à porter ce titre avec honneur, à apprendre consciencieusement l’art de la guerre et à chérir comme la prunelle de mes yeux les biens du peuple et protégez-le contre tout vol et toute destruction.
« (3) Je m’engage à observer strictement et résolument la discipline révolutionnaire et à obéir sans hésitation à tous les ordres qui me seront donnés par les commandants placés sur moi par le gouvernement des ouvriers et des paysans.
« (4) Je m’engage à m’abstenir de toute action portant atteinte à la dignité d’un citoyen de l’Union soviétique et à retenir mes camarades de telles actions, et à orienter chacune de mes actions et pensées vers la libération de tous les travailleurs.
« (5) Je m’engage à répondre au premier appel du gouvernement ouvrier et paysan en me mettant à sa disposition pour la défense de la république ouvrière et paysanne contre toute attaque et péril de quelque ennemi que ce soit, et à n’épargner ni mes ma force ni ma vie dans la bataille pour l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques et pour la cause du socialisme et de la fraternisation de toutes les races.
« (6) Que le mépris de tous soit mon lot et que la main dure de la loi révolutionnaire me punisse, si jamais avec de mauvaises intentions je romps mon serment solennel. »
Tout le travail d’éducation politique dans les rangs de l’Armée rouge fut d’abord imprégné de cet esprit d’internationalisme. L’ampleur de la mission qu’elle s’est assignée apparaît clairement quand on se rend compte que les paysans constituaient la plus grande partie de l’armée. Mais, comme l’écrivait Gussov en 1921, « Si les casernes, les écoles et la presse du tsar étaient capables de transformer les paysans en soldats capables d’abattre leurs pères et leurs frères, pourquoi ne devrions-nous pas accomplir la tâche consistant à créer à partir de ces mêmes paysans une armée qui apporterait-il une assistance à la Révolution mondiale ?
La direction de l’armée était assurée par la triple autorité de commandant, de commissaire et d’administrateur politique. La direction militaire incombait au commandant. Le poste de commissaire a été créé afin de maintenir les commandants sous observation politique. À cela s’ajoutait l’« Administration politique » de l’armée, qui faisait partie du Commissariat à la Guerre (connu plus tard sous le nom de Commissariat à la Défense) ; c’était une institution d’une certaine importance, mais soumise au contrôle immédiat du Parti. Le premier chef de l’administration politique fut Gussov ; son successeur fut Boubnov, qui céda à son tour la place à Gamarnik, ce dernier occupant ce poste jusqu’en mai 1937. Tous trois étaient membres du Comité central du Parti communiste de l’Union soviétique.
L’administration politique travaillait grâce aux cellules du Parti, qui existaient dans chaque unité, depuis l’état-major jusqu’aux compagnies. Tant que les principes du Parti de Lénine selon lesquels « chaque membre du Parti est responsable du Parti tout entier et le Parti est responsable de chaque individu » restèrent valables, ces cellules du Parti furent capables de traiter toutes les questions politiques qui se posaient au sein de l’armée, et a contribué à façonner la politique du Parti sur la base du centralisme démocratique. De plus, ils exerçaient un contrôle politique et moral à la fois sur leurs propres membres et sur les officiers et soldats sans parti.
Enfin, l’Administration politique a organisé et dirigé l’ensemble du vaste travail d’éducation culturelle et politique au sein de l’armée au moyen de l’enseignement politique, des écoles et cours politiques, des bibliothèques et de la diffusion de la littérature, des journaux du mur et de l’Armée rouge, des théâtres, des cinémas, des coins Lénine, contacts avec les usines et les villages, le Secours Rouge, la Société de Défense Aérienne et Chimique (Ossoaviachim), les sociétés musicales et dramatiques, les clubs sportifs, les clubs d’échecs, etc. Les recrues analphabètes apprenaient à lire et à écrire dès les premiers mois de leur carrière. la formation, tandis qu’un grand nombre de soldats étaient préparés au cours de leur dernière année à un futur emploi civil dans des postes tels que conducteurs de tracteurs, gardiens de machines, dirigeants de fermes collectives et ouvriers industriels spécialisés ; dans de nombreux cas, ces hommes recevaient une instruction au moyen de cours de plusieurs semaines qu’ils devaient suivre dans les usines. Ainsi, l’Armée rouge a fourni aux villages des cadres entiers d’organisateurs et d’ouvriers qualifiés.
Dans le travail du Parti, il n’y avait aucune distinction entre officiers et soldats ; les seules différences reconnues étaient celles entre les membres du Parti, les candidats et les hommes sans parti. Un commandant de compagnie communiste qui se comportait de manière non communiste dans son service ou dans sa vie privée devait répondre de sa conduite envers la cellule, dont le secrétaire pouvait éventuellement être son subordonné militaire direct. Si un dirigeant non-parti cherchait à être admis au Parti, il devait se soumettre à un examen approfondi de ses qualités politiques et humaines lors d’une réunion du Parti à laquelle les autres hommes non-partis étaient admis. Dans de tels cas, des soldats, qui pouvaient même être originaires du même village que leur officier, se présentaient pour rendre compte de ses tendances politiques passées et de son comportement personnel à ses semblables et à ses subordonnés, et posaient des questions auxquelles il devait donner des détails pratiques. réponses. La décision quant à son acceptation ou son rejet revenait alors à la cellule du Parti et aux autorités du Parti au-dessus d’elle.
Tant que les principes démocratiques régnaient dans le Parti, ces cellules militaires constituaient une garantie précieuse pour la continuation et l’intensification du caractère de classe prolétarien de l’Armée rouge. Ils formaient un mur de protection contre le développement d’une classe d’officiers définie.
Les distinctions sociales et économiques entre tous les grades de l’Armée rouge sont restées extrêmement légères au cours des premières années de paix. Les officiers rouges, surtout ceux qui appartenaient au Parti communiste, étaient cantonnés à un mode de vie extrêmement spartiate.
Je me souviens d’un incident qui s’est produit en 1925, juste après l’apparition des autocars dans les rues de Moscou. En sortant de la caserne, j’ai demandé au commandant de compagnie, qui se trouvait avec moi, de m’accompagner dans un bus jusqu’au centre de la ville. Il refusa très sérieusement, au motif qu’il n’était pas convenable qu’un commandant prolétarien voyage dans un « moteur ».
En 1924, le salaire d’un commandant de corps était de 150 roubles par mois, ce qui correspond à peu près à celui d’un métallurgiste bien payé. C’était donc 25 roubles par mois en dessous du « maximum du Parti », c’est-à-dire le salaire mensuel le plus élevé qu’un membre du Parti était autorisé à accepter à l’époque. Le commandant de division recevait 100 roubles par mois et le commandant de compagnie 43 roubles. Un chef de groupe (sous-officier) ne recevait que 15 roubles par mois.
Il n’y avait pas à cette époque de désordre pour les officiers spéciaux. Les repas des officiers et des hommes étaient préparés dans les mêmes cuisines. Les officiers communistes portaient rarement les insignes de leur grade lorsqu’ils n’étaient pas en service et s’en débarrassaient fréquemment même lorsqu’ils étaient en service. À cette époque, l’Armée rouge ne reconnaissait une relation de supérieur à subordonné que lors de l’accomplissement du devoir militaire et, de toute façon, chaque soldat connaissait son commandant, avec ou sans insignes de grade.
Les domestiques des officiers furent supprimés. Les agents devaient donc nettoyer eux-mêmes leurs bottes. Je me souviens d’un autre incident en 1925, survenu dans un camp d’été dans la région de la Volga. Pendant que les troupes étaient en service, un soldat, qui se trouvait être un paysan des colonies allemandes de la Volga, fut envoyé dans la tente du commandant de sa compagnie pour chercher une carte. Remarquant que les bottes de son commandant étaient sales, il s’assit à l’extérieur de la tente et commença à les nettoyer. La conséquence de son action a été une plainte contre le dirigeant en question et contre le secrétaire de la cellule du Parti de l’entreprise.
L’officier put se prouver innocent de cette « rechute dans les abus tsaristes », mais le secrétaire de cellule fut réprimandé pour ne pas avoir suffisamment instruit le soldat sur la conscience de classe prolétarienne. Par la suite, la société dramatique régimentaire a produit un certain nombre de scènes de la vie de caserne à l’époque tsariste, dans lesquelles les domestiques des officiers et le cirage des bottes étaient les thèmes principaux.
La « mission fondamentale » du travail d’éducation politique était, comme l’écrivait Goussov en 1921 alors qu’il était chef de l’administration politique, « de transformer une grande partie des paysans en communistes internationaux et de restaurer, au moins, la jeune génération en partisans sympathiques ». de l’idée d’une guerre révolutionnaire d’agression, parce que l’idée d’une guerre révolutionnaire de défense était une idée que le paysan pouvait comprendre relativement facilement. Gussov a également donné les conseils pratiques suivants pour la réalisation de ce travail éducatif international :
« L’éducation dans l’esprit de l’internationalisme présuppose naturellement en premier lieu que l’homme de l’Armée rouge soit familiarisé avec l’ABC du communisme. Sans cette base théorique, nous ne pouvons faire aucun progrès. Le nœud du problème ne réside cependant pas dans un internationalisme abstrait, mais dans l’initiation quotidienne du soldat à la sphère d’intérêt de la Révolution mondiale à travers ses intérêts paysans immédiats. Sinon, le travail sera inutile.
« Par exemple, l’instructeur doit être capable de lier le sort de la terre d’un paysan dans la région d’Oufa au sort de la Révolution mondiale et de prouver au-delà de toute possibilité d’argumentation que seul le succès de la Révolution mondiale peut consacrer le droit permanent de ce paysan. à sa terre. Depuis les terres paysannes de la région d’Oufa jusqu’à la Révolution mondiale, il y a peut-être un très long chemin, mais il faut néanmoins le parcourir en montrant au paysan où se trouvent ses véritables intérêts. Nous avons préparé un matériel didactique concret de ce type sous forme d’exemples de l’aide apportée à nous et à nos paysans par le prolétariat d’Europe occidentale pendant la guerre civile et encore une fois pendant la famine. De ces exemples, il n’y a qu’un pas à l’idée d’assistance mutuelle et aux conceptions du devoir de la paysannerie russe envers la révolution mondiale. »
Le travail d’éducation était complété par des allocutions de délégués appartenant aux partis communistes d’autres pays, d’émigrants politiques (Aide rouge) et de représentants des peuples coloniaux.
La littérature de l’Armée rouge s’est également attachée à éveiller et à intensifier l’internationalisme des soldats. En 1929, une pièce révolutionnaire intitulée La Première Armée de cavalerie rouge fut jouée à la Maison centrale de l’Armée rouge à Moscou. Le casting était entièrement composé d’amateurs appartenant à l’Armée rouge, les rôles féminins étant interprétés par des épouses d’officiers. Dans une scène, un soldat russe a été condamné à être « abattu par l’ennemi » pour propagande révolutionnaire pendant la guerre mondiale, c’est-à-dire que, sur ordre de son lieutenant, il a été forcé par des sous-officiers armés de revolvers chargés de grimper sur le parapet de la tranchée et s’exposer aux balles allemandes. Au milieu de l’excitation et de l’indignation de ses camarades, qui n’osaient pourtant pas se mutiner, il grimpa, mais au lieu des balles meurtrières attendues des tranchées ennemies, ce fut seulement un cri en allemand : « Camarades, nous ne tirerons pas ! Alors les soldats prolétaires allemands sortirent de leurs tranchées et fraternisèrent avec leurs camarades de classe russes.
Plusieurs communistes étrangers qui ont assisté avec moi à cette pièce ont parlé à Gamarnik dans l’intervalle et lui ont fait part de l’impression ineffaçable que produisait sur eux un tel hymne internationaliste exprimé sous forme d’art dramatique. Gamarnik nous a fait découvrir les coulisses et nous a présenté les acteurs jouant les rôles principaux du « lieutenant tsariste » et du « soldat ». Nous avons découvert que le « soldat » de scène était un lieutenant appartenant à une compagnie du 1er régiment de fusiliers prolétariens, tandis que le « lieutenant » qui l’injuriait et le frappait et lui ordonnait ensuite de se mettre au parapet était un simple soldat de son peloton, c’est-à-dire un soldat immédiat. subordonné du « soldat » qu’il maltraitait sur scène. « Une armée impérialiste pourrait-elle faire une chose pareille sans ébranler toute la base de la discipline militaire ? » demanda Gamarnik en souriant.
En 1924, à la demande de Gamarnik, j’écrivis une pièce pour l’Armée rouge. Son sujet était la guerre contre le capitalisme menée par l’Armée rouge bavaroise, dont les rangs comprenaient un certain nombre de prisonniers de guerre russes et italiens prêts à donner leur vie pour la révolution allemande et internationale.
En 1929, un jeune soldat de l’Armée rouge d’origine paysanne tenta d’expliquer les bases de la discipline socialiste à un général allemand de la Reichswehr, qui rendit visite à la Maison centrale. Dans l’une des salles du club, le général trouva une classe d’officiers et d’hommes assis ensemble sur des bancs d’école pour recevoir un enseignement en langue allemande.
Il demanda à un commandant de division rouge qui participait au cours comment cet état de choses pouvait être concilié avec la discipline militaire. Il pouvait arriver, soulignait-il, que l’instructrice posait à l’officier une question à laquelle il ne pouvait pas répondre. Si l’un de ses soldats y répondait, il passerait pour un imbécile devant ses hommes.
"Au contraire, nous rivalisons d’émulation socialiste", répond en souriant le commandant de division.
"Et pourquoi n’apprendrais-je pas l’allemand mieux que le camarade commandant de division ?" » a demandé en séance privée à côté du général. « Il est pour moi une grande autorité, car il est mon instructeur en matière militaire et politique, et dans ce domaine, je peux apprendre beaucoup de choses de lui. Mais pour tout le reste, en matière agricole par exemple, je suis pour lui une grande autorité. Nous, les paysans, avons été affectés aux travaux de récolte après les dernières manœuvres d’automne, puis nous avons attaché une escouade de vingt-quatre hommes, car je suis un agriculteur expérimenté. Le commandant de mon propre régiment travaillait sous mes ordres ; il est métallurgiste et ne connaît rien à l’agriculture. Il se serait ridiculisé s’il avait dû diriger notre équipe aux travaux de récolte.
L’esprit international et les bases socialistes de la discipline de l’Armée rouge furent balayés au cours des années 1931-33, qui furent une période de crise grave. Aujourd’hui, tout le travail éducatif se concentre sur l’inculcation du « patriotisme soviétique » et de l’arrogance nationaliste. La conséquence de la politique d’alliances de blocs avec les gouvernements impérialistes a été que la conception des luttes de classes au sein des États impérialistes et des luttes des races coloniales opprimées contre les États impérialistes a dû céder la place à la théorie opposée des États « amis » et « hostiles » et de leurs citoyens. Il en résulte qu’aujourd’hui un homme de l’Armée rouge - ou, en fait, n’importe quel citoyen soviétique moyen - considère un Allemand comme son « ennemi » et un Français ou un Américain (même s’il s’agit de M. Pierpont Morgan lui-même) comme son « ennemi ». ami.’
Les relations naturelles et faciles entre les officiers et les hommes de l’Armée rouge ont également été mises à mal. Les officiers rouges forment désormais une caste fermée et privilégiée. Certaines institutions militaires démocratiques ont été abolies peu après l’arrivée au pouvoir de Vorochilov. Dès 1926, la rémunération des officiers a connu de fortes augmentations. Les mess des officiers ont été rétablis ; les relations militaires ordinaires entre officiers et hommes, en service ou en dehors, furent réintroduites en même temps. Dans de nombreux cas, « l’élévation du niveau culturel » des officiers les a amenés à obtenir le divorce d’épouses d’origine prolétaire ou paysanne, qui n’étaient pas aux normes de la « société », et à épouser des femmes appartenant aux cercles de la vieille aristocratie, la l’ancienne bourgeoisie ou la nouvelle bureaucratie. Il s’agissait en fait d’un phénomène de masse.
Le niveau de vie des officiers soviétiques n’est désormais pas inférieur à celui de ses collègues des armées impérialistes, mais le niveau de vie de la masse du peuple et des soldats de l’Armée rouge reste encore considérablement inférieur aux standards correspondants en Europe occidentale et en Amérique. . Comme les « commandants » de la bureaucratie stalinienne, les officiers de l’Armée rouge forment désormais une classe privilégiée particulière qui s’est éloignée de la masse des travailleurs de l’Union soviétique et s’est élevée bien au-dessus d’elle. Un type particulier d’officier « apolitique » a été créé. Les officiers supérieurs issus de l’ancienne classe des officiers tsaristes restaient essentiellement étrangers à l’internationalisme prolétarien, tandis que les officiers subalternes, même d’origine prolétarienne, commençaient à haïr l’internationalisme comme un élément perturbateur. Ils sont heureux de vivre leur « vie de confort » et c’est pourquoi ils chantent l’ Internationale ou prononcent le serment imaginé pour l’Armée rouge par Trotsky aussi machinalement que n’importe quel chrétien moyen répète son catéchisme.
Ces officiers « apolitiques » considèrent la politique d’alliances de blocs inaugurée par Staline et Litvinov comme une garantie de la permanence et du renforcement de leur position privilégiée. Leur champion dans l’armée est désormais Vorochiov, le vieux partisan de la guérilla qui proclamait autrefois une croisade contre les « porteurs d’épaulettes », la discipline militaire et le système d’une armée centralisée. Mais après tout, c’est Vorochilov qui a soutenu un jour que la différence essentielle entre une armée prolétarienne et une armée impérialiste résidait dans leurs diverses formes d’organisation plutôt que dans les différentes idéologies et politiques qui dictaient les buts et les objectifs pour lesquels elles étaient dirigées. créé. La surévaluation des formes extérieures a toujours été l’une de ses principales caractéristiques.
L’Armée rouge n’existe pas seulement sur le papier ; c’est désormais une partie intégrante du corps de l’Union soviétique. Mais son aspect politique a subi le même changement que celui de l’ensemble de l’Union soviétique sous le régime autocratique stalinien.
MN Touchackevsky
Immédiatement après l’entrée en fonction de Vorochilov en 1925, Tuchachevsky fut démis de ses fonctions clés au sein de l’état-major de l’Armée rouge. Il fut d’abord envoyé à Leningrad en tant que commandant d’un district militaire, puis à Minsk.
A cette époque, une commission créée par Trotsky et présidée par Touchachevsky travaillait encore sur le nouveau règlement du service militaire de l’Armée rouge. Ses membres, dont Yakir, Ouborévitch, Primakov et Eydeman, protestèrent de leur incapacité à se passer de sa précieuse coopération, et l’homme exilé en province resta donc président de l’organisme qui établit les premières bases tactiques et stratégiques de l’Armée rouge. dans ces règlements de service sur le terrain.
Dans sa préface au Règlement provisoire pour le service en campagne, paru au cours de l’hiver 1925-1926, Touchatchevsky lança une attaque virulente contre la théorie qui trouva son principal défenseur en Vorochilov, qui affirmait que « l’Armée rouge ne peut pas entreprendre la tâche de se hisser au rang ». le niveau technique des armées impérialistes ; il doit remporter des victoires par son enthousiasme. Touchatchevsky a qualifié de telles conceptions de « bavardages insensés qui aident la contre-révolution » et a avancé l’idée que « la technique supérieure des armées impérialistes doit être surmontée par l’évolution et la maîtrise par l’Armée rouge d’une technique encore plus puissante ».
Touchachevsky servit dans les provinces pendant plus de cinq ans, mais resta tout le temps le chef spirituel de l’armée. Il continue à donner des cours à l’Académie de guerre et ses articles sur les problèmes organisationnels, tactiques et stratégiques paraissent toujours dans les revues techniques militaires. Tous les efforts visant à l’inciter à publier une condamnation de Trotsky susceptible de faciliter son avancement dans l’Armée rouge ont échoué en raison de son caractère droit et de son dévouement fanatique à la vérité. Mais entre-temps l’aspect des affaires étrangères avait subi un changement. En Extrême-Orient, la petite guerre à la frontière mandchoue menaçait de se transformer en opérations guerrières à grande échelle. En conséquence, il y eut un mouvement parmi les dirigeants de l’Armée rouge pour ramener Touchatchevsky à l’état-major. La résistance de Vorochilov fut brisée et Tuchachevski fut nommé chef du département des opérations de l’Armée rouge. Il était resté hors de vue du public soviétique pendant des années, et ce n’est que lorsque la victoire du fascisme en Allemagne a rendu aigu le danger d’une guerre sur deux fronts que le Comité central a pris la décision de renforcer sa popularité dans tout le pays. Ils étaient conscients que le commandant en chef de la guerre à venir devait être bien connu de la masse du peuple, et c’est ainsi qu’à partir de ce moment-là, Touchatchevsky prit la place de Vorochilov comme principal orateur sur la défense intérieure dans tous les congrès soviétiques.
Il dirigea ses principaux efforts pour surmonter le manque de progrès technique et tactique qui était un héritage du tsarisme. Le principal problème était la mécanisation de l’Armée rouge.
Le premier champion et propagandiste de la mécanisation était Trotsky. En 1924, lors d’un meeting de masse sur le champ d’Octobre à Moscou, il avait abordé le sujet de la motorisation et de la mécanisation de l’Armée rouge en ces termes : « Donnez à l’Armée rouge ses moteurs !
Dans sa revendication de mécanisation, Tuchachevski était soutenu par Feldmann. Ce bolcheviste d’Odessa, dont tire son nom le boulevard Feldmann dans sa ville natale, était alors responsable du département de guerre du Commissariat du peuple aux industries lourdes et travaillait en contact étroit avec son adjoint, le commissaire du peuple Piatakov.
Touchachevsky accorda également une attention particulière à l’armée de l’air. Depuis quelques années, il étudiait le problème de la combinaison des fonctions d’avion et de char dans une machine connue sous le nom de « char volant », c’est-à-dire une voiture blindée qui, automatiquement ou en quelques tours de poignée, pourrait se transformer en avion. puis redevenu un char prêt à entrer en action dès son atterrissage. Il existe également une solution de compromis à ce problème : un avion de grande taille capable de transporter un char par voie aérienne et de le faire atterrir derrière les lignes ennemies.
L’étude du « char volant » a conduit à des expériences réussies d’emploi à grande échelle de troupes de choc spéciales qui pouvaient être larguées derrière les lignes ennemies par parachute. Ce n’est pas un hasard si cette idée d’infanterie aérienne est née dans le cerveau de Touchachevsky, le commandant en chef de la première Armée rouge des ouvriers et des paysans.
L’idée de larguer de tels détachements sur les arrières de l’ennemi présuppose que cette zone soit peuplée d’habitants sympathisants avec les envahisseurs aériens, car sinon les troupes de choc aériennes qui auraient survécu à l’attention des batteries anti-aériennes ennemies seraient anéanties en toute hâte par des unités mécanisées. envoyés pour s’en occuper. La conception d’un corps de parachutistes est donc étroitement liée à l’idée d’une révolution socialiste internationale. En 1921, alors que Touchatchevsky était encore en mesure de faire ouvertement de la propagande pour ses théories de l’internationalisme, il écrivait ce qui suit :
« La révolution socialiste a révolutionné une stratégie. Notre Armée rouge ne combattra jamais seule un adversaire, car elle trouvera toujours le soutien qu’elle attend des travailleurs du pays contre lequel elle est en guerre. Ce soutien ne se limitera pas aux poussées révolutionnaires sur les arrières des armées ennemies, puisqu’un de ses points essentiels est le fait que des renforts peuvent être recrutés parmi les ouvriers habitant le territoire occupé par l’Armée rouge. Ces renforts ne proviendront pas uniquement de la population locale ; ils viendront aussi de la main d’œuvre des armées capitalistes. Cette adhésion d’un courant de forces combattantes internationales est un trait caractéristique des méthodes de guerre de l’Armée rouge. »
Dix ans plus tard, il n’était pas en mesure de propager ouvertement ses idées sur le caractère international de l’Armée rouge, mais il a agi en conséquence en créant les conditions techniques préliminaires pour soutenir les révolutions socialistes dans d’autres pays. Les détachements de parachutistes devaient devenir les aides des prolétaires, dans tout pays impérialiste qui luttait pour leur liberté. Il fit également une étude approfondie des problèmes liés au débarquement de l’infanterie aérienne dans la Ruhr, en Prusse orientale et dans le territoire compris entre Berlin et la Saxe, afin qu’elle puisse se précipiter au secours du prolétariat allemand en cas de révolution. Ainsi l’histoire militaire couplera l’évolution de l’infanterie aérienne au nom de Tuchachevsky.
Le problème des cadres restait un point sensible dans l’Armée rouge. Les anciens officiers qui avaient fait carrière dans l’armée tsariste ou dans la guerre civile étaient encore trop ancrés dans les traditions d’une armée qui ne tirait pas sa puissance et sa rapidité d’action de l’infanterie mécanisée ou motorisée. Lors de la 17e Journée du Parti communiste de l’Union soviétique en 1934, Vorochilov a déclaré :
« Il fut un temps où nous tous – le camarade Yakir, le camarade Touchatchevsky, le camarade Ouborévitch et tous les autres membres du commandement supérieur et du Conseil révolutionnaire de guerre – étions troublés par la question : les officiers et les hommes de notre Armée rouge pourront-ils maîtriser la nouvelle technique, qu’ils ignorent encore ? Vorochilov nomma alors comme instructeurs en chef de l’Armée rouge les trois hommes que lui et Staline devaient envoyer trois ans plus tard à l’exécution. Si les officiers et hommes rouges ont fait quelques progrès vers la maîtrise de la nouvelle technique, c’est principalement grâce aux efforts de ce trio qu’ils y sont parvenus.
Sous la direction de Tuchachevski, de nouveaux programmes furent élaborés pour l’Académie de guerre et les commandements supérieurs et inférieurs, et de nouvelles méthodes d’enseignement furent élaborées. Mais son seul sujet spécial était la stratégie, et la mission spéciale pour laquelle il se préparait était le commandement des forces russes en cas d’hostilités entre l’Union soviétique et une puissance impérialiste.
Était-il vraiment le grand général que ses collaborateurs, le Comité central du Parti bocheviste et l’Union soviétique tout entière considéraient autrefois en lui ?
Le maréchal Pilsudski, le plus grand adversaire militaire contre lequel Touchatchevsky a opposé ses forces dans une guerre majeure, a écrit ce qui suit :
« Tuchachevski a inspiré ses subordonnés grâce à son travail énergique et déterminé. Cette belle qualité de commandement le marque à jamais comme un général aux idées audacieuses et au don de les mettre en œuvre vigoureusement. Il me donne l’impression d’un général qui tend à faire abstraction des idées, mais qui fait preuve de volonté, d’énergie et d’une étrange obstination dans les méthodes de travail qu’il s’est lui-même choisies. Les généraux de ce type sont rarement capables d’avoir une vision large, car ils lient, pour ainsi dire, toute leur personnalité exclusivement à leurs tâches immédiates ; d’autre part, ils donnent l’assurance qu’ils ne feront preuve d’aucune hésitation dans l’exécution des travaux qu’ils entreprennent. Touchatchevsky a manié ses troupes avec beaucoup d’habileté, et chacun peut facilement discerner les signes d’un général de premier ordre dans sa marche audacieuse mais logiquement correcte sur Varsovie.
C’est l’opinion que Pilsudski avait de Touchatchevsky à l’âge de vingt-sept ans. Un jugement contemporain porté sur Napoléon lorsqu’il entreprit sa campagne d’Égypte à un âge similaire n’aurait guère été différent.
Le jugement final rendu contre Tuchachevski par son chef immédiat à l’époque de la guerre russo-polonaise est presque identique à celui du maréchal Pilsudski, car Trotsky écrit en 1937 :
« Sans aucun doute, Touchatchevsky a fait preuve de talents extraordinaires. Il lui manquait cependant la capacité de juger une situation militaire sous tous les points de vue. Il y avait toujours une part d’aventure dans sa stratégie. C’est pour cette raison que nous avons eu plusieurs divergences d’opinions, qui sont cependant toujours restées assez amicales. J’ai également dû critiquer ses tentatives de créer une nouvelle « doctrine de guerre » au moyen de formules marxistes élémentaires hâtivement adaptées. Il ne faut pas oublier cependant qu’il était encore très jeune à cette époque et qu’il avait fait un saut trop rapide des rangs des officiers de la garde au camp des Boishévistes.
« Par la suite, il n’a peut-être pas étudié le marxisme avec beaucoup d’assiduité (personne ne le fait aujourd’hui en Union soviétique), mais il s’est certainement beaucoup préoccupé de l’art de la guerre. Il maîtrise la nouvelle technique, et ne échoue pas dans son rôle de mécanisateur de l’armée. Seule une autre guerre dans laquelle il avait été désigné d’avance pour le rôle de généralissime aurait montré s’il avait acquis l’équilibre intérieur des forces sans lequel personne ne peut devenir un grand général. »
Il n’y a pas grand-chose à ajouter aux verdicts de Pilsudski et de Trotsky. Tous deux n’ont connu Tuchachevski que dans sa jeunesse impétueuse. En effet, Trotsky fait cette réserve.
Tuchachevski a beaucoup appris au cours des dix dernières années. Il a même fait une étude approfondie du marxisme et de ses principes révolutionnaires que le stalinisme a trahis. En Union Soviétique, ces ouvrages sont en effet toujours accessibles dans des éditions intégrales et inchangées à des personnes qui ont gravi un échelon aussi élevé de l’échelle politique que Touchachevsky ; de plus, ces collections contiennent tous les autres livres et traités publiés à l’étranger, y compris ceux de Trotsky.
Le jeune Touchachevsky s’exprimait librement. L’homme mûr a appris à prendre conscience de la valeur du silence. Comme tous les autres membres de l’Union Soviétique restés fidèles aux principes du socialisme international, il gardait ses opinions politiques enfermées dans son cœur et ne se confiait qu’à quelques camarades de l’ancien parti Boishéviste et de la guerre civile qui nourrissaient des opinions similaires. Selon le vieux proverbe de l’époque tsariste, redevenu une réalité vivante, il « gardait l’eau à la bouche ». [1]
Il ne parlait des problèmes militaires que devant des audiences militaires ou devant les principaux organes politiques des fonctionnaires de l’État et du Parti, auxquels il devait soumettre ses propositions et faire des rapports sur l’état des forces combattantes et les tâches de défense intérieure. Dans les relations sociales, cependant, la vitalité et la joie de vivre inhérentes à ce général rouge faisaient de lui un représentant vif des pensées engendrées par son intelligence pétillante. Il était également très versé dans toutes les branches de l’art et de la littérature, auxquelles il consacrait toutes ses « heures de loisirs » qui n’étaient pas consacrées à l’étude de l’histoire.
Herriot, l’homme d’État français, a enregistré un incident de sa rencontre avec Touchachevsky lors d’une visite à Moscou. Le communicatif Boudionny, ce vieux guerrier pratique de la guerre civile qui reste un enfant de la nature malgré les hauteurs auxquelles il a grimpé au cours de sa carrière, s’est plaint des difficultés qu’il a éprouvées à l’Académie de guerre lorsqu’il a tenté de marteler le " grande théorie »dans son crâne de paysan cosaque du Don. Comme témoin de ses ennuis, il cita un certain « Misha », qui se tenait justement à côté de lui. Il s’agissait en fait de Michael Tuchachevsky, qui s’est présenté et a confirmé avec un sourire les déclarations du général de cavalerie.
Herriot lança une question militaire dans la conversation. Tuchachevski y répondit poliment mais brièvement, et Herriot se retrouva alors entraîné dans une discussion sur le dernier livre de Mairaux et les dernières productions de la littérature française avant de vraiment se rendre compte de ce qui s’était passé. Le ministre français des Affaires étrangères de l’époque croyait se livrer à de la flatterie lorsqu’il écrivait que les cheveux, le front et les yeux de Touchachevsky ressemblaient à ceux de Napoléon.
Le trait politique le plus marquant de Tuchachevski était l’internationalisme qu’il exprimait dans ses actions. Pour lui, cette forme d’internationalisme n’était pas un simple dogme ou une thèse, mais une opinion bien arrêtée. Les principales maximes sur lesquelles reposaient ses opinions et ses actions militaro-politiques n’ont jamais changé par rapport à celles qu’il exprimait sous une forme véritablement classique en 1921 :
« Hors des frontières de l’Union soviétique, notre Armée rouge doit être considérée comme une formation de cadres internationaux. Chaque mission entreprise par notre république doit être étroitement liée à la mission de la Révolution mondiale. Cela vaut tout particulièrement pour notre Armée rouge, qui constitue le premier noyau de l’Armée rouge internationale. Cette armée doit être modèle à tous égards et donc parfaite au sens politique. Cette armée doit apprendre à oublier qu’un élément national y prédomine ; il doit comprendre qu’il est l’armée du prolétariat international et rien de plus. Où qu’elle aille, il faut faire sentir aux gens qu’il s’agit d’une Armée rouge et non d’une Armée russe. »
Dans son esprit, le jeune Touchatchevsky considérait cette Armée rouge comme un fait accompli et c’est pourquoi il a sauté dans ses plans de nombreuses étapes de son développement. En 1921, il entreprit des démarches en vue de la formation d’un état-major général international, à propos duquel Trotsky écrivit ce qui suit dans son traité sur la doctrine militaire :
« Le camarade Touchachevsky a demandé au Komintern l’autorisation de former un état-major international au sein de cet organisme. Bien entendu, cette proposition n’a abouti à rien, car le moment n’était pas venu et elle n’était pas conforme à la mission que s’était donnée le 3e Congrès mondial. Même si l’Internationale communiste était devenue une force vivante, même si de fortes organisations communistes avaient vu le jour dans tous les principaux pays, un tel état-major international n’aurait pu être constitué que sur la base d’états-majors nationaux, dans plusieurs Etats prolétariens. Mais tant que de tels États prolétariens n’existeront pas, un état-major international ne pourra être qu’une caricature.
« Touchachevsky a jugé bon d’accentuer son erreur en imprimant sa lettre au Komintern à la fin de son intéressant livre Class Warfare. Cette erreur ressemble à celle qu’il a commise lors de sa violente attaque contre l’armée de la milice. Mais les "offensives non assurées" constituent un des points faibles du camarade Touchatchevsky, qui est l’un de nos meilleurs experts militaires de la jeune génération. »
Comme nous l’avons déjà noté, Touchatchevsky n’avait pas tellement tort sur cette question des milices. Son erreur dans la question de l’État-major international « ressemble » certainement à celle que commet Trotsky aujourd’hui en tentant de créer une Quatrième Internationale, alors que le socialisme international ne peut se targuer d’aucun parti assez fort en idéologie et en nombre dans les principaux pays du monde.
L’œuvre de MN Tuchachevsky est aussi indissolublement liée à l’efficacité technique atteinte par l’Armée rouge moderne, mécanisée et motorisée, que l’œuvre et la personnalité de Trotsky le sont à l’Armée rouge de la guerre civile. Mais sa conception politique fondamentale de l’Armée rouge comme « un contrefort pour la révolution socialiste en Europe » (sur le principe établi par Lénine le 12 janvier 1918) l’a amené, ainsi que les autres membres du haut commandement à l’esprit international, en conflit avec l’Armée rouge. autorités du régime stalinien.
Notes de fin
[1] Ce proverbe russe nécessite quelques explications pour les lecteurs anglais. Personne ne peut parler avec de l’eau à la bouche ; Les Russes ont donc « gardé l’eau à la bouche » pour éviter le désastre d’une parole trop hâtive qui, à l’époque tsariste, aurait conduit aux cachots de l’Ochrana, comme aujourd’hui à ceux de la Guépéou. la grande sécheresse en Russie, « parce que 165 000 000 de personnes gardent l’eau à la bouche ».
Chapitre 8
Chapitre 9
Les derniers développements en Russie
Les dernières lignes de l’ouvrage qui précède ont été écrites en novembre 1937. Depuis lors, les événements des quatre derniers mois (et tout particulièrement le « procès » Boukharine-Rykov) ont jeté une lumière nouvelle et considérable sur l’état actuel de l’Armée rouge et de l’Armée rouge. buts et objets de ses dirigeants exécutés. Je dois donc une dette de gratitude à mon éditeur anglais, car bien que mon livre était sur le point de paraître, il m’a aimablement permis d’inclure cet addendum, qui est basé sur les dernières déclarations officielles russes et certaines informations privées. Une partie de ce dernier m’a été fournie par des officiers appartenant au groupe Tuchachevsky.
Je propose de traiter d’abord du « procès » mentionné ci-dessus. Les accusations, qui ont suscité le même faux pathos de la part du procureur et des accusés, ont impliqué le groupe Tuchachevsky-Gamarnik dans deux directions principales. En matière de politique intérieure, ils auraient eu pour objectif de conspirer pour renverser le régime soviétique et restaurer le capitalisme, tandis que leur politique étrangère équivalait à des actes de haute trahison commis au profit de l’impérialisme britannique, allemand, japonais et polonais. En prenant d’abord cette dernière accusation, nous constatons que la haute trahison commise par les dirigeants de l’Armée rouge remonte à l’année 1920, selon les « preuves » obtenues par le plus haut tribunal soviétique. Elle est donc presque aussi ancienne que la République soviétique et l’Armée rouge.
Le procès-verbal officiel du « procès » contient la déclaration suivante de Krestinski, qui fut pendant de nombreuses années ambassadeur soviétique à Berlin :
« En 1921, Trotsky m’a suggéré de m’efforcer d’obtenir de Seeckt une subvention financière régulière pour lui (Trotsky) pour le développement de ses activités illégales. Trotsky m’a également dit que si Seeckt lui demandait de gagner de l’argent grâce à un travail d’espionnage, je pouvais et devais être d’accord. J’ai donc posé la question à Seeckt et évoqué une somme de 250 000 marks-or (soit 60 000 dollars) par an. Seeckt discuta alors de la question avec le chef de l’état-major allemand et me dit ensuite qu’il était d’accord en principe. Il a déclaré que la part de Trotsky dans le marché serait de lui fournir des informations confidentielles fiables de nature militaire, qu’il pourrait transmettre soit directement de Moscou, soit par mon intermédiaire à Berlin. »
C’est ce que Trotsky a fait. Lorsque Vishinsky demanda à Krestinski combien d’argent il avait obtenu au total de cette manière, il reçut la réponse suivante :
"De 1923 à 1930, nous avons reçu chaque année des paiements en espèces de 250 000 marks-or."
« Environ 2 000 000 de marks-or au total, alors ? » » Vishinsky a demandé, et a ajouté la question suivante : « Mais votre organisation trotskyste n’était-elle pas en contact avec Seeckt avant 1921 ?
KRESTINSKI. — Ils étaient en contact les uns avec les autres, mais je préfère ne rien dire à ce sujet en audience publique.
VISHINSKI : Pouvez-vous me dire qui était Kopp ?
KRESTINSKI. — Kopp était un vieux menchéviste très proche de Trotsky.
VISHINKSY : Mais Kopp n’a-t-il pas pris contact avec Seeckt dès 1920 et n’a-t-il pas discuté avec lui de ce point précis sur lequel vous refusez de dire quoi que ce soit sauf en séance secrète ?
KRESTINSKI. — Oui, Seeckt s’est adressé à Kopp.
VISHINSKI. — D’où je déduis que ces négociations ont commencé avant 1921 ou 1922. Il a cherché à se rapprocher de Seeckt en 1920 et l’a trouvé via Kopp.
Aussi monstrueux et incroyable que cela puisse paraître, c’est l’un des épisodes du « procès » qui présente une certaine « approximation » de la vérité.
Il est parfaitement vrai que Seeckt s’est rapproché de Trotsky en juillet 1920, par l’intermédiaire de Kopp, alors ambassadeur soviétique à Berlin. Il est également vrai que Krestinski poursuivit ces négociations en 1921 et qu’un accord fut conclu en 1922, par lequel la Reichswehr allemande transmettait aux chefs de l’Armée rouge, par l’intermédiaire de Krestinski, des paiements annuels s’élevant aux 250 000 marks-or susmentionnés. Il est par ailleurs vrai que Trotsky, alias le Commissariat du Peuple à la Guerre, a facilité les visites en Russie des « agents de la Reichswehr allemande » ou, pour le dire plus exactement, des officiers d’active de la Reichswehr allemande et des officiers à la retraite de l’ancienne armée allemande ( "Reichswehr noire"). Ces officiers allemands ont mené continuellement des activités conspiratrices sur le territoire soviétique de 1923 à 1930. Tels sont les faits, mais leur signification est précisément à l’opposé de celle alléguée dans le « procès ».
Quelle est donc toute la vérité ?
Lorsque l’Armée rouge avança sur Varsovie en juillet 1920 sous la direction de Touchachevsky et que « le système impérialiste construit sur le Traité de Versailles commença à grincer dans toutes ses articulations », comme le remarqua Lénine le 15 octobre 1920, Seeckt s’approcha du gouvernement soviétique par l’intermédiaire de Kopp et fit suggestions de coopération entre la Reichswehr allemande et l’Armée rouge « contre Versailles ». Selon Lénine, « c’était l’époque où tout le monde en Allemagne, y compris les réactionnaires et les monarchistes les plus noirs, déclarait que les bolchevistes seraient leur salut ». Lénine donne également la description suivante de l’état d’esprit qui régnait en Allemagne lors de l’avancée russe sur Varsovie :
« Un curieux type de réactionnaire-révolutionnaire est apparu en Allemagne. Nous trouvons un exemple de lui chez ce jeune homme brut de Prusse orientale qui disait qu’il fallait ramener Wilhelm parce qu’il n’y avait ni loi ni ordre en Allemagne, mais que les Allemands devaient marcher avec les bolchevistes. (Discours de Lénine du 22 septembre 1920)
Ce n’est que le retournement soudain du cours de la guerre et l’effondrement de l’offensive russe en vue de Varsovie qui empêchèrent les négociations entre Seeckt et le gouvernement soviétique de parvenir à un accord définitif en 1920. L’année suivante, Krestinski reprit les conversations avec Seeckt. à la demande de son gouvernement, c’est-à-dire Lénine et Trotsky, mais les conditions préalables requises pour un accord militaire secret entre l’Armée rouge et la Reichswehr ne sont apparues que lorsque l’Allemagne et l’Union soviétique ont conclu le Traité de Rapallo en 1922.
Cet accord secret aboutit à la création d’une école de pilotage pour officiers allemands à Ljuberzi, village situé à vingt et un kilomètres de Moscou. En outre, les officiers allemands de tous grades suivaient des cours sur le travail des chars, l’artillerie lourde et la coopération de celles-ci avec d’autres armes, puisque le traité de Versailles interdisait à l’armée allemande l’utilisation de chars, d’artillerie lourde ou d’avions militaires. Le département administratif de l’Armée rouge fournissait les instructeurs et recevait des chefs de la Reichswehr la somme annuelle de 250 000 marks-or, tandis que la fourniture d’avions et d’autres matériels était réglée par un autre accord spécial.
Lorsque Hitler est arrivé au pouvoir, Tuchachevsky et Gamarnik ont exigé la suspension immédiate des relations militaires avec la Reichswehr allemande. Staline n’était pas d’accord avec eux, car il souhaitait toujours baser sa politique étrangère sur un axe Berlin-Moscou. Tous les anciens diplomates soviétiques (et plus particulièrement Krestinsky, Karachan et Sokolnikov) voulaient rompre les relations diplomatiques avec l’Allemagne après l’incendie du Reichstag et les accusations ultérieures portées par Hitler et Goering contre l’Union soviétique, mais malgré leurs protestations, le Commissariat du Peuple à Les Affaires étrangères, alors dirigées par Litvinov, poursuivirent l’ancienne politique anti-Versailles pendant près de deux ans encore ; entre-temps, le système de Versailles s’effondrait, même si ce ne furent pas les coups de la Révolution prolétarienne et de l’Armée rouge qui provoquèrent sa chute, mais la fureur de l’offensive fasciste.
L’accord secret entre la Reichswehr et l’Armée rouge ne fut annulé que lorsque Hitler l’abolit en 1935. À cette époque, l’accord avait atteint son objectif : fournir à l’Allemagne les spécialistes dont elle avait besoin pour former une force aérienne, un corps de chars et des artilleurs lourds.
L’école de pilotage allemande de Ljuberzi ne fut pas non plus liquidée avant 1935. Au cours de l’été 1933, un officier d’aviation russe, excité, me raconta l’épisode caractéristique suivant.
Peu après l’incendie du Reichstag, il déclara à quelques officiers de la Swehr du Reich à Ljuberzi : « Nous, les Russes, sommes une bande d’idiots ! Nous avons formé pour lui des officiers hitlériens et il montrera sa gratitude en larguant des bombes sur Moscou ! »
"Non, pas au-dessus de Moscou", répondirent les aviateurs militaires du Reich. « Au-dessus de Paris ! Oui, sur Paris !
Lors du « procès », l’accusation de haute trahison persistante a été portée contre Trotsky et le groupe dirigé par Tuchachevsky et Gamarnik. Comme cela était basé sur l’histoire du Traité de Rapallo et de son accord militaire secret, j’ai jugé nécessaire de traiter cet épisode en détail. Toutes les autres accusations d’intrigues avec des puissances étrangères qui ont été portées contre les généraux rouges exécutés (c’est-à-dire leurs négociations avec Trotsky et la Reichswehr entre 1934 et 1937) émanent du cerveau de Staline et de Yeshov, de sorte qu’il ne vaut pas la peine de perdre des mots. sur eux.’
Comme les autres véritables dirigeants de l’opposition communiste et les faux que Staline avait amenés au pouvoir à ses propres fins, les généraux rouges étaient également accusés d’intrigues et de conspirations intérieures. Ici encore, nous trouvons une base de vérité similaire dans les accusations.
Selon les documents officiels relatifs au « procès », il semblerait que « le groupe militaire dirigé par Touchachevsky et Gamarnik ait été impliqué dans la conspiration de Piatakov au nom de Trotsky à la fin de 1931 ». Krestinsky aurait pris contact avec le dirigeants de l’Armée rouge en 1934, mais il a également été affirmé que Touchatchevsky avait pris contact avec Rykov, Boucharine, Tomsky et leurs partisans dès 1930, lorsqu’il avait également négocié avec Rudsutak, qui avait occupé le poste de vice-président de l’Armée rouge. au Conseil des Commissaires du Peuple depuis plusieurs années. Le programme politique intérieur de tous ces divers groupes d’opposition était censé comprendre la restauration du capitalisme, la réintégration des propriétaires fonciers et même la partition de l’Union soviétique.
Les documents officiels citent un certain nombre de variantes. Il n’entre pas dans le cadre du présent ouvrage de discuter du système complexe de contre-interrogatoire qui a suscité les déclarations de l’accusé. Cela fera l’objet d’un travail ultérieur. les plans formulés par ces conspirateurs pour renverser le gouvernement soviétique. Leurs activités initiales tendirent vers la promotion de révoltes de masse, dans lesquelles ils obtinrent un certain succès partiel dans les années 1931-1934, lorsque des rébellions éclatèrent en Ukraine, dans le Caucase du Nord et en Sibérie occidentale. Mais ces soulèvements isolés n’aboutirent à aucune victoire décisive.
En 1934, ils auraient élaboré un plan visant à arrêter tous les délégués à la fête. L’exécution de ce plan fut confiée aux « groupes dirigés par Touchachevsky et Yagoda », mais, selon le témoignage de Rykov, les conspirateurs étaient intimidés par « l’attitude résolue du Parti, la popularité du gouvernement et l’absence du moindre mouvement ». des signes de mécontentement dans le pays. Cette déclaration semble quelque peu étrange, car la position de Rykov en tant que l’un des dirigeants du complot aurait dû lui permettre de savoir que les deux tiers du gouvernement de l’URSS étaient impliqués dans le complot, ainsi que les cinq sixièmes du gouvernement de la Russie blanche et l’Ukraine et les neuf dixièmes du gouvernement du Turkestan, puisque ces pourcentages des membres des gouvernements susmentionnés ont été arrêtés et que beaucoup d’entre eux ont ensuite été fusillés.
Quoi qu’il en soit, les délégués à la Journée du Parti n’ont pas été arrêtés et, par conséquent, les conspirateurs ont décidé d’exploiter une situation de guerre, c’est-à-dire qu’en cas d’hostilités, ils ont décidé d’« ouvrir le front » aux troupes allemandes et japonaises. Des fascistes avec lesquels ils s’étaient alliés. Mais malgré toutes les promesses que leur avaient faites Trotsky, la Reichswehr allemande et l’état-major japonais, la guerre ne s’est pas concrétisée et ils ont alors tourné leurs pensées vers une « révolution de palais ». Touchachevsky devait « rassembler dans ses quartiers un certain nombre de généraux conspirateurs ; Ensuite, ils devaient pénétrer de force dans le Kremlin sous un prétexte ou un autre, occuper son central téléphonique et assassiner les membres du gouvernement et les dirigeants du Parti. » Tout cela est attesté par la confession de Rosenholtz ; en outre, on apprend que « Gamarnik a proposé d’occuper le bâtiment du Commissariat du Peuple à l’Intérieur (c’est-à-dire le GPU) lors du coup d’État militaire. Il avait l’intention de réaliser ce plan avec l’aide d’un corps de troupes qu’il dirigerait en personne, car il pensait que son statut d’ancien chef du Parti et homme politique lui donnerait une autorité suffisante sur les hommes.
Voilà donc les accusations contenues dans les documents officiels. Voyons dans quelle mesure ils correspondent à la vérité réelle.
Selon des sources d’information fiables, il existait en réalité un plan pour une « révolution de palais » et le renversement de la dictature de Staline par la force. Il est également vrai que l’Armée rouge s’est vu confier un rôle décisif dans l’exécution de ce plan, qui devait être exécuté sous la direction de Touchachevsky et de Garnarnik. La Division de fusiliers prolétariens de Moscou, dirigée par le général Petrovsky, fils du président de la République soviétique d’Ukraine, devait occuper le Kremlin et briser la résistance des troupes du GPU, commandées par Yagoda jusqu’à l’automne 1936, date à laquelle Yeshov prit le pouvoir. sa place. Les conspirateurs comptaient sur l’appui des ouvriers et sur la neutralité bienveillante des paysans ; En cas de résistance accrue de l’armée motorisée et parfaitement armée de la GPU, les troupes ukrainiennes commandées par le général Dubovoi devaient être précipitées vers Moscou.
La date de cette « révolution de palais » a été reportée à plusieurs reprises en raison des craintes des conspirateurs, qui craignaient que les troubles internes temporaires provoqués par le renversement de la dictature de Staline ne soient exploités par l’impérialisme en général et par les Allemands et les Japonais en particulier. Lorsque Piatakov et ses camarades furent traduits en justice en janvier 1937, Radek fit allusion aux liens de Tuchachevski avec le groupe d’opposition communiste. La date du soulèvement fut alors finalement fixée à la mi-mai, mais Staline et Yeshov gagnèrent ainsi le temps de prendre des contre-mesures. Tuchachevsky, Gamarnik et plusieurs centaines d’officiers de haut rang ont été arrêtés dans les premières semaines de mai, et certains d’entre eux, dont Petrovsky et Dubovoi, ont été immédiatement abattus.
Alors, s’il y avait réellement un plan de rébellion, Staline n’avait-il pas le droit de juger les conspirateurs pour haute trahison et de les fusiller ? Du point de vue du maintien de sa dictature comme du point de vue de la classe privilégiée au nom de laquelle il a exercé sa dictature, la réponse doit être affirmative. Mais un véritable socialiste ne peut pas évaluer les luttes politiques pour le pouvoir du point de vue des droits légaux formels. Pour lui, la seule question qui se pose peut être : ce soulèvement devait-il s’effectuer dans l’intérêt du progrès de l’humanité, c’est-à-dire dans l’intérêt du socialisme, ou contre lui ?
Sa préoccupation principale doit donc être les buts et les objectifs avancés par le groupe d’opposition au sein du Parti communiste et ses représentants dans l’Armée rouge sous la direction de Touchachevsky ; les méthodes par lesquelles ils proposent d’atteindre ces buts et objets ne peuvent occuper qu’une place secondaire. Mais un point est clair : lorsqu’un gouvernement totalitaire annihile à feu et à sang toute manifestation d’opposition sous quelque forme que ce soit, il n’y a aucune possibilité de mettre en œuvre un programme politique par des moyens démocratiques.
Même les méthodes utilisées pour mener le procès n’ont pas pu empêcher que les véritables objectifs de l’opposition communiste ne se manifestent par gouttes occasionnelles. Lorsque, par exemple, Vishinsky demandait ce que Boukharine imaginait comme le développement futur de l’Union soviétique sous la direction de Staline, l’auteur du programme de l’Internationale communiste répondait : « Nous avons pronostiqué une tendance vers le capitalisme. » Averti par Vishinsky, il ajouta sur le ton d’un écolier qui a retenu la leçon : "Nous nous sommes trompés, car cela conduisait à une victoire complète du socialisme."
L’axe autour duquel tournaient tous les problèmes politiques de l’opposition communiste était la restauration de la démocratie soviétique, qu’elle considérait comme la base la plus importante et la seule garantie d’un remodelage de la société dans un sens socialiste. Par démocratie soviétique, ils impliquaient la reconstruction du Parti et des syndicats en tant qu’instruments et formes d’expression d’une démocratie ouvrière. « Tout le pouvoir aux Soviétiques ! » était leur slogan. La démocratie soviétique doit donc impliquer également un retour à la politique nationale d’autonomie politique de Lénine pour les différentes républiques socialistes soviétiques composant l’Union soviétique, tandis que la réalisation de la démocratie soviétique impliquerait inévitablement l’abolition des privilèges politiques et économiques accordés à la classe dirigeante. sous le régime de Staline. Cependant, comme ces derniers n’avaient pas l’intention de renoncer volontairement à ces privilèges, il ne restait pas d’autres moyens pour les y inciter que par la force.
Le programme par lequel l’opposition communiste envisageait de restaurer la démocratie soviétique était en gros le suivant.
I. Dans le domaine de l’industrie. Forcer le développement de l’industrie du prêt-à-porter afin de satisfaire les besoins des masses urbaines et rurales et ainsi stimuler la production agricole par des moyens naturels au lieu de mesures administratives obligatoires. Les industries lourdes qui se sont construites au prix de sacrifices excessifs sont désormais capables, dans l’ensemble, de répondre aux exigences de l’économie nationale, même du point de vue de la défense nationale. L’acier n’est pas le seul matériau nécessaire à la poursuite d’une guerre ; du beurre, des bottes et des vêtements sont également nécessaires. L’opposition communiste proposait donc de freiner les investissements de capitaux dans de nouvelles entreprises de l’industrie lourde et de mettre fin immédiatement aux gigantesques bâtiments luxueux, comme le « Palais des Soviets » de Moscou, pour la construction desquels une somme a été dépensée. soit le double du montant consacré à la création du Combine de Magnétogorsk (industrie minière et lourde), qui donne emploi et logement à 200 000 travailleurs.
Assouplir le monopole du commerce extérieur pour les produits de l’industrie du prêt-à-porter qui ne peuvent être fabriqués en quantités suffisantes en URSS. Un tel assouplissement a eu lieu en 1931-34, même si ce n’étaient pas les masses qui en bénéficiaient mais seulement les propriétaires privilégiés. d’or, de devises étrangères ou de coupons spéciaux, qui pouvaient acheter des denrées alimentaires, des textiles, des automobiles, etc., étrangers, dans les magasins Torgsin (magasins de marchandises étrangères) de l’État. Mais cette fois, l’assouplissement ne devait pas bénéficier aux classes privilégiées mais plutôt servir les besoins des masses.
II. Dans le domaine de l’agriculture. Application du principe de la liberté réelle pour les paysans d’appartenir à des fermes collectives ou de cultiver leurs propres terres comme des fermes individuelles. Les paysans appartenant aux fermes collectives seraient alors autorisés à choisir la forme de collectivité qu’ils préfèrent adopter, c’est-à-dire n’importe quelle forme entre la forme relativement douce connue sous le nom d’« Artel », dans laquelle seuls certains moyens de production (tels que les tracteurs) sont utilisés. collectivisée et la communauté agricole.
III. Dans le domaine de la politique étrangère. « L’activation de la politique étrangère » était un slogan qui jouissait d’une grande popularité dans les rangs de l’Armée rouge et parmi les larges masses de la jeunesse soviétique, comme le montre la lettre bien connue adressée à Staline par « le propagandiste du parti communiste d’Ivanov ». Association de la jeunesse. Mais le lecteur se demandera ce que l’opposition communiste entendait exactement par « activation de la politique étrangère ».
Lorsque Hitler est arrivé au pouvoir, une vague d’amertume et de honte intense a balayé les rangs de l’Armée rouge, indignée à l’idée que la détérioration économique rendait l’Union soviétique impuissante à mener « une politique étrangère active » en réponse à l’impudence fasciste. provocation qu’il recevait. Les officiers rouges étaient « désespérés » devant l’esprit de douceur avec lequel le gouvernement soviétique avait avalé toutes les provocations de l’impérialisme japonais et sacrifié ainsi la révolution chinoise. L’expression « ouvrir le front » a été inventée pour exprimer la passivité de la politique étrangère soviétique face à l’agression japonaise, c’est-à-dire que Staline était considéré comme ayant « ouvert le front » de la révolution chinoise à l’impérialisme japonais. Dans le « procès », cette expression a pris une tout autre signification, car elle a été interprétée dans le sens que Touchatchevsky avait l’intention d’ouvrir la ligne de front de l’Armée rouge aux forces de l’impérialisme allemand et japonais en cas de guerre.
La guerre civile espagnole a donné une impulsion vigoureuse au désir d’une « activation de la politique étrangère ». Au moment où elle éclata, une tempête d’indignation balaya le pays tout entier ; Bien que Staline ait retardé l’action de trois mois, cela l’a finalement forcé à « ouvrir une vanne » et à aider le gouvernement espagnol avec certaines fournitures d’armes en échange de concessions politiques (guerre contre le trotskisme).
L’activation de la politique étrangère soviétique dans la lutte contre l’impérialisme japonais et le fascisme allemand et italien (Abyssinie et Espagne) et la promotion de la Révolution socialiste mondiale était et est toujours le programme de politique étrangère du groupe Tuchachevsky-Gamarnik au sein de l’Armée rouge.
Annexe 1
Le projet d’une armée socialiste
(Décret du Conseil des Commissaires du Peuple du 15 janvier 1918)
L’ancienne armée était un instrument de classe entre les mains de la bourgeoisie pour l’oppression des ouvriers. La prise du pouvoir par les ouvriers et les sans-propriétés rend nécessaire la formation d’une nouvelle armée. Les tâches de cette nouvelle armée seront la défense de l’autorité soviétique, la création d’une base pour la transformation de l’armée permanente en une force tirant sa force d’une nation en armes et, en outre, la création d’une base pour la soutien à la prochaine révolution socialiste en Europe.
je
Le Conseil des Commissaires du Peuple a décidé d’organiser la nouvelle armée en « Armée rouge des ouvriers et des paysans » sur la base suivante :
1. L’Armée rouge des ouvriers et des paysans sera formée des meilleurs éléments conscients de la classe ouvrière.
2. Sont éligibles au service tous les citoyens de la République de Russie ayant accompli leur dix-huitième année. Le service dans l’Armée rouge est ouvert à toute personne prête à donner sa vie et ses forces pour défendre les acquis de la Révolution d’Octobre, du pouvoir soviétique et du socialisme. L’engagement dans l’Armée rouge est subordonné à des garanties données par un comité militaire ou civil fonctionnant sur le territoire du pouvoir soviétique ou par des comités du Parti ou des syndicats ou, dans les cas extrêmes, par deux personnes appartenant à l’une des organisations ci-dessus. Si une unité entière souhaite rejoindre l’Armée rouge, son acceptation est conditionnée à une garantie collective et au vote affirmatif de tous ses membres.
II
1. Les familles des membres de l’Armée Rouge des Ouvriers et des Paysans seront entretenues par l’Etat et recevront en outre un supplément mensuel de 50 roubles.
2. Les membres des familles des soldats incapables de travailler et qui étaient jusqu’à présent entretenus par les soldats susmentionnés recevront une aide supplémentaire en fonction du coût de la vie local, déterminé par les Soviétiques locaux.
III
Le Conseil des commissaires du peuple est le chef suprême de l’Armée rouge des ouvriers et des paysans. Le commandement et l’administration immédiats de l’armée sont confiés au Commissariat aux affaires militaires et au Collège spécial panrusse qui y est contenu.
Le Président du Conseil des Commissaires du Peuple :
V. OULIANOV-LÉNINE.
Le commandant en chef :
N. KRYLENKO.
Les Commissaires du Peuple à la Guerre et à la Flotte :
DYBENKO, PODVOISKI.
Les Commissaires du Peuple :
PROSHYAN, SAMOISKI, STEINBERG.
Pour le Bureau des Commissaires du Peuple :
VLADIMIR BONTSCH-BRUYEVITCH.
Programme de formation militaire obligatoire
(Publié dans le n° 83 des Isvestia du Comité exécutif central panrusse des Soviétiques, 26 avril 1918)
La libération de l’humanité du fardeau du militarisme et de la barbarie de la guerre entre nations est l’une des tâches fondamentales du socialisme. Les objectifs du socialisme sont le désarmement universel, la paix perpétuelle et la coopération fraternelle de toutes les races habitant le monde.
Ces objectifs seront atteints lorsque le pouvoir sera transféré aux mains des travailleurs dans tous les pays capitalistes puissants, lorsque tous les moyens de production auront été retirés des mains des exploiteurs et remis aux travailleurs pour le bien commun, et lorsqu’un L’ordre communiste de la société a créé une base solide de solidarité humaine.
À l’heure actuelle, la Russie est le seul pays dans lequel l’autorité de l’État appartient aux travailleurs. La bourgeoisie impérialiste est toujours au pouvoir dans tous les autres pays. Sa politique vise à réprimer la révolution communiste et à asservir toutes les races faibles. La République soviétique de Russie est entourée d’ennemis de tous bords et doit donc créer une armée puissante, sous la protection de laquelle la transformation communiste de l’ordre social du pays pourra s’accomplir.
Le gouvernement des ouvriers et des paysans de la République s’est fixé pour tâche immédiate d’inscrire tous les citoyens au travail obligatoire et au service militaire. Dans ce travail, il s’est heurté à la résistance obstinée de la bourgeoisie, qui refuse de renoncer à ses privilèges économiques et tente de reprendre les rênes du gouvernement au moyen de complots, d’insurrections et d’accords de trahison avec les impérialistes étrangers.
Armer la bourgeoisie équivaudrait à provoquer une guerre interne continue dans les rangs de l’armée et paralyserait ainsi la force de l’armée pour la guerre contre les ennemis extérieurs. La partie usurière et exploiteuse de la société, qui n’est pas disposée à assumer les mêmes droits et devoirs que le reste, ne doit pas être autorisée à se procurer des armes. Le gouvernement des ouvriers et des paysans trouvera le moyen d’imposer à la bourgeoisie, sous une forme ou une autre, une partie du fardeau de la défense de la République, qui a été contrainte par les crimes des classes possédantes à endurer ces lourdes épreuves et ces nécessités. Mais dans la période de transition immédiate, l’entraînement militaire et le port des armes doivent être réservés aux ouvriers et aux paysans qui n’emploient aucune main d’œuvre extérieure.
Les citoyens âgés de dix-huit à quarante ans ayant suivi la formation militaire prescrite seront inscrits comme astreints au service militaire. Ils sont tenus de répondre à la première convocation du gouvernement des ouvriers et des paysans pour compléter les cadres de l’Armée rouge, formés de soldats dévoués, prêts à se sacrifier pour la liberté et l’indépendance de la République soviétique de Russie et de l’Internationale. Révolution socialiste.
Les citoyens de sexe masculin de la République soviétique fédérée de Russie sont susceptibles de suivre une formation militaire
(1) Pendant l’âge scolaire, dont la limite inférieure sera déterminée par le Commissariat du Peuple à l’Éducation.
(2) Pendant l’âge préparatoire, de seize à dix-huit ans.
(3) Pendant l’âge du service militaire obligatoire, de dix-huit à quarante ans.
Les citoyennes ne seront formées qu’avec leur propre consentement, conformément à la pratique générale.
NB-Les personnes dont les convictions religieuses interdisent l’usage des armes ne seront passibles que de formations excluant l’usage des armes.
(1) Le Commissaire du Peuple à la Guerre est chargé de la formation des hommes dans les âges militaires obligatoires et préparatoires. Le Commissaire du peuple à l’éducation, travaillant en étroite coopération avec le Commissaire du peuple à la guerre, est responsable de la formation des garçons d’âge scolaire.
(2) Tous les ouvriers employés dans les usines et les ateliers, dans les fermes et sur les terres, ainsi que tous les paysans qui n’utilisent aucune main-d’œuvre extérieure sont susceptibles de suivre une formation.
(3) Les commissariats militaires (des districts, des gouvernements, des circonscriptions et des Volosts) superviseront l’instruction militaire obligatoire dans leurs localités respectives.
(4) Les conscrits ne reçoivent aucune compensation pendant leurs périodes de formation. Les périodes de formation doivent être organisées de manière à gêner le moins possible les occupations régulières des conscrits.
(5) La période de formation est de six semaines consécutives, avec un minimum de douze heures par semaine. La durée de la formation des corps spéciaux et la séquence des entraînements répétitifs seront déterminées par des textes spéciaux.
(6) Les personnes ayant déjà suivi une formation dans l’armée régulière peuvent être dispensées du perfectionnement après avoir réussi un examen approprié. Ils seront alors tenus de remplir les fiches de décharge généralement délivrées à toutes les personnes ayant suivi leur formation obligatoire.
(7) La formation sera dispensée par des instructeurs compétents conformément au programme établi par le Commissaire du Peuple à la Guerre.
(8) Quiconque se soustraira à l’instruction militaire obligatoire ou fera preuve de négligence dans l’exécution de celle-ci sera passible de poursuites.
Règlement des commissaires à la guerre
Un commissaire à la guerre est un représentant politique direct du gouvernement soviétique auprès de l’armée. Son poste revêt une signification particulière. Les postes de commissaires seront attribués uniquement à des révolutionnaires irréprochables, capables de rester l’incarnation du devoir révolutionnaire dans les moments critiques et dans les circonstances les plus difficiles.
La personne du commissaire à la guerre est inviolable. L’insulte faite à un commissaire à la guerre dans l’exercice de ses fonctions ou tout acte de violence commis contre un commissaire à la guerre sera considéré comme équivalant au plus grand des crimes contre le pouvoir soviétique de la République. Il est du devoir d’un commissaire à la guerre d’empêcher l’armée de manquer de respect à l’autorité soviétique et d’empêcher que les institutions militaires ne deviennent des nids de conspiration ou n’emploient des armes contre les ouvriers et les paysans. Un commissaire à la guerre participe à toutes les activités du commandant auquel il est rattaché ; ces deux personnes doivent recevoir les procès-verbaux et signer les ordres conjointement. La validité n’est attribuée qu’aux ordres d’un soviet de guerre qui portent la signature d’au moins un commissaire en plus de celle du commandant.
(4) Un commissaire valide tous les ordres du commandant en y apposant sa signature et doit veiller à ce qu’aucun ordre ne soit émis sans sa signature.
(5) Un commissaire régimentaire organise, dirige et supervise le travail politique dans son régiment. Il est assisté d’un leader politique, qui organise tout le travail politique du régiment.
(6) Avec l’aide de son assistant, le commissaire régimentaire dirige et supervise tous les départements de l’état-major régimentaire. Il obtient, procure et gère tous les approvisionnements nécessaires au régiment.
(7) Lorsqu’il est en service au front, il est représenté par son adjoint.
(8) L’adjoint du commissaire régimentaire doit toujours être avec l’état-major du régiment. Tous les transports et toutes les fournitures sont à sa charge.
Schéma de transition vers le système de milice
(1) La fin prochaine de la guerre civile et l’évolution favorable de la situation internationale de la Russie soviétique nous obligent à remodeler nos forces militaires en fonction des besoins économiques et culturels urgents du pays.
(2) D’un autre côté, il faut affirmer que la République socialiste ne peut en aucun cas être considérée comme hors de danger aussi longtemps que la bourgeoisie impérialiste tiendra les rênes du gouvernement dans les pays les plus importants du monde.
Les impérialistes perdent du terrain et, à tout moment, le cours des événements peut les pousser à entreprendre de nouvelles aventures guerrières contre la Russie soviétique. D’où la nécessité de maintenir les défenses de la Révolution au niveau requis.
(3) La période de transition, qui peut être longue et fastidieuse, doit aboutir à une réorganisation des forces armées qui donnera aux travailleurs la formation militaire nécessaire tout en les soustrayant le moins possible au travail productif. Seule une milice d’ouvriers et de paysans rouges, basée sur le système territorial, peut se conformer à ces exigences.
(4) L’essence du système de milice soviétique doit être l’association la plus étroite possible de l’armée avec les processus de production, de sorte que la main-d’œuvre de certaines zones industrielles définies constitue également la main-d’œuvre de certaines unités militaires définies.
(5) Les formations de milice (régiments, brigades, divisions) doivent être adaptées territorialement à la répartition territoriale de l’industrie de manière à permettre aux centres industriels et à leurs ceintures agricoles environnantes de constituer les bases des formations de milice.
(6) L’organisation de la milice ouvrière et paysanne doit être basée sur des cadres bien équipés dans tous les domaines militaires, techniques et politiques pour répondre aux besoins des ouvriers et des paysans continuellement formés par elles. Ces cadres doivent pouvoir à tout moment appeler les ouvriers et les paysans de leur milice, les incorporer dans la machine militaire, les armer et les faire passer à l’action.
(7) La transition vers le système de milice doit s’effectuer progressivement, conformément à la situation militaire et diplomatique internationale de la République soviétique, et dans des conditions qui ne permettent pas que la force de défense de la République soviétique tombe en dessous du niveau nécessaire pour même un seul instant.
(8) Lors de la démobilisation progressive de l’Armée rouge, les meilleurs cadres doivent être stationnés dans les localités où ils seront le plus utiles, c’est-à-dire là où ils pourront le mieux s’adapter aux conditions de production et aux modes de vie locaux, afin de assurer le fonctionnement complet de l’appareil administratif des formations de milice.
(9) Le renouvellement du personnel des cadres de milice doit s’effectuer progressivement et de manière à assurer le contact le plus étroit avec la vie économique de la circonscription en question, de manière à ce que les commandants d’une division stationnés dans un territoire qui comprend Par exemple, une zone minière entourée d’une ceinture de villages peut être constituée des meilleurs éléments du prolétariat local.
(10) Aux fins du renouvellement des cadres susmentionné, les cours que doivent suivre ces officiers doivent avoir lieu dans les localités les plus adaptées aux besoins des districts de la milice économique. Ces cours doivent être suivis par les meilleurs représentants des ouvriers et des paysans locaux.
(11) La formation militaire basée sur le système de milice, qui garantit la plus grande efficacité au combat d’une armée de milice, comprend les éléments suivants :
a) Formation préliminaire avant l’âge d’engagement. Cela implique une coopération étroite des autorités militaires avec le Commissariat du peuple à l’éducation, les syndicats, les organisations du parti, les associations de jeunesse, les clubs sportifs, etc.
b) Formation des citoyens ayant atteint l’âge de la majorité. La durée des périodes de formation devrait être continuellement raccourcie à mesure que la caserne se rapproche toujours plus d’une école politico-militaire.
c) De courtes périodes d’entraînement répétitif, destinées à tester l’efficacité au combat des formations de milice.
(12) Les organisations de cadres de milice chargées de la défense nationale doivent être adaptées dans la mesure nécessaire au service du travail, c’est-à-dire qu’elles doivent être capables de former des escouades de travail et de leur fournir les instructeurs nécessaires.
(13) Puisque les milices doivent se développer dans la direction d’une nation de communistes armés, leurs organisations doivent conserver dans la période actuelle toutes les caractéristiques de la dictature des classes ouvrières.
(Approuvé par le 9e Congrès du Parti communiste de Russie, du 29 mars au 4 avril 1920.)
Annexe 2
Première période
Novembre 1917-avril 1918
Région du Don
1917
25 novembre — Les forces d’Ataman Kaledin passent à l’offensive, capturent Rostov et fusillent les membres bolcheviques capturés du Soviet des délégués ouvriers de Rostov. Décembre (début) — Les généraux Kornilov, Alexiev, Denikin et Markov s’échappent de captivité dans la prison de Bychov et atteignent la région du Don, où ils commencent à organiser l’Armée des Volontaires Blancs.
11-12 décembre — Premiers combats à Youssovka entre les forces de Kaledin et les formations de la Garde Rouge.
1918
28 janvier — L’Armée rouge commandée par Sivers s’empare de Taganrog. L’Armée rouge dirigée par Sablin et Petrov s’empare de la gare de Kamenka.
24 février — Les Rouges prennent Rostov. Les Volontaires Blancs se retirent sur Kouban.
L’Ukraine
1918
16 janvier — Le Comité révolutionnaire prend possession de Kiev après des combats de rue victorieux.
16 janvier — Les troupes rouges entrent à Kiev et effectuent une jonction avec la garnison rebelle.
Février — Avance allemande en Ukraine.
Mars — Prise de Kiev par les Allemands et les Ukrainiens alliés.
7 avril — Évacuation de Kharkov. L’ensemble de l’Ukraine reste occupée par les troupes allemandes et autrichiennes jusqu’à fin mai. Le gouvernement de la Rada règne sous leur protection, mais est chassé plus tard par Hetman Skoropadsky.
Deuxième période
Mai 1918-début 1920
1918
Mai—La Légion tchécoslovaque se révolte et occupe la région de la Moyenne Volga.
8 septembre — Les forces rouges passent à l’offensive contre les Tchécoslovaques et les irréguliers blancs.
10 septembre — Les Rouges s’emparent de Kazan.
12 septembre — La 1re Armée rouge, commandée par Touchachevsky, s’empare de Simbirsk.
7 octobre — Les forces rouges entrent à Samara et reçoivent un accueil solennel de la part des ouvriers révoltés.
12 décembre – Chute d’Oufa.
1919
22 janvier — Les forces rouges brisent la résistance obstinée de l’ennemi lorsqu’elles combattent par 30 degrés de gel et prennent Orenbourg.
27 février – Chute d’Orsk et annihilation complète des réguliers blancs. Koichak lève une armée en Sibérie pour prendre leur place.
Mar. — L’amiral Koichak prend l’offensive.
12 avril. — Koltchak avance jusqu’à 30 verstes à l’est de la Volga.
4 mai — Bataille de Busuluk. L’Armée rouge commandée par Tuchachevsky prend Bougoursian.
27 mai — Les Rouges prennent Orenbourg.
10 juin : Les Rouges prennent Oufa.
3 août. — Les Rouges prennent Tcheliabinsk, avec 15 000 prisonniers, et anéantissent trois divisions de l’armée de Koichak.
Septembre — Sous la pression de l’ennemi qui a pris l’offensive, les forces rouges se replient sur la rivière Tobol.
14 novembre : chute d’Omsk.
15 décembre — Chute de Novo-Nikolayevsk, aujourd’hui connue sous le nom de Novo-Sibirsk.
29 décembre. Prise de Tomsk et de nombreux prisonniers, y compris l’état-major et tous les autres états-majors.
1920
Janvier — Chute de Krasnoïarsk. Les dernières forces ennemies capitulent.
Turkestan
Après l’anéantissement de l’armée de Koltchak, le front du Turkestan fut créé en août 1919.
1920
5 janvier. — Prise de la ville de Gourev, base des cosaques de l’Oural.
18 février — Les forces rouges prennent Khiva.
L’Ukraine
D’avril à novembre 1918, les forces rouges occupent la ligne de démarcation. En décembre, les troupes rouges ont lancé une attaque générale sur le front ukrainien.
1919
3 janvier — Les Rouges prennent Kharkov.
20 janvier. — Prise de Poltava après seize heures de combats.
5 février – Ukraine Les forces soviétiques capturent Kiev. L’annuaire de Petlioura en vol.
11 mars — Les troupes soviétiques prennent Kherson.
Mai — Les troupes rouges, avançant tout le long de la ligne allant d’Odessa à la Crimée, atteignent la mer Noire.
La lutte contre Dénikine
1919
Printemps — Le général Dénikine passe à l’offensive avec les armées volontaires du Don et les troupes caucasiennes.
26 mai : les Volontaires blancs prennent Kharkov.
Mi-août — Les forces rouges passent à l’offensive sur le front sud. Leur succès initial est bientôt contrecarré par une contre-offensive blanche.
18 septembre — Les Volontaires blancs prennent Koursk.
13 octobre — Des volontaires blancs prennent Orel.
15 octobre – L’Armée rouge prend Kiev.
Deuxième quinzaine d’octobre — Les armées rouges du front sud lancent une offensive en direction d’Orlov.
17 novembre — L’Armée rouge prend Koursk.
12 décembre — L’Armée rouge prend Kharkov et Poltava, les forces de Dénikine en retraite précipitée sur Rostov.
Le front occidental
1918
Décembre — Les armées révolutionnaires lettone et estonienne passent à l’offensive, avec l’aide des formations du front occidental russe, profitant du retrait des forces allemandes, qui commence maintenant, comme une opportunité d’avancer.
25 novembre — Prise de Pskov par les forces soviétiques.
28 novembre : capture de Narva.
24 décembre — Yuryev et Vendek capturés.
1919
Mars : les forces rouges atteignent la mer Baltique.
Avril — Début des attaques de l’ennemi qui avance sur Riga et Vilna avec des troupes équipées de matériel fourni par l’Entente. Avril à juillet : engagements féroces des rares forces rouges contre des adversaires mieux équipés et numériquement supérieurs. Les Rouges évacuent Vilna et la Lettonie.
Septembre — Le général Yudenich lance sa première attaque.
11 octobre. — Début de la deuxième série d’opérations du général Ioudenitch.
23 octobre. — Début de la contre-attaque rouge, qui se termine par la défaite complète de Ioudenitch.
14 novembre : prise de Yambourg.
Janvier à décembre 1920
Front Nord
1920
21 février : prise d’Archangelsk. Le gouvernement blanc du Nord du général Miller s’envole vers l’océan Arctique.
26 février ----Onega prise.
14 mars : prise de Mourmansk. 6 chars, 89 moteurs et plus de 1 000 wagons capturés.
Front occidental
1920
Janvier à mars – Négociations de paix et inactivité.
6 mars — Déclenchement soudain des hostilités avec la Pologne.
6 mai : les Polonais prennent Kiev.
14 mai — L’Armée rouge ouvre une offensive générale dans le secteur Polessiy-Lepel.
6 juin — La cavalerie de Boudionny prend Jitomir et Berdichev.
12 juin : L’Armée rouge prend Kiev.
25 juin — La cavalerie rouge prend Brody.
4 juillet — L’Armée rouge commandée par Touchatchevsky prend l’offensive entre la Bérésina et la Dvina septentrionale.
14 juillet : L’Armée rouge prend Vilna.
19 juillet : L’Armée rouge prend Grodno.
1er août — Prise de Bialystok. Bielsk et Brest-Litovsk.
13 août — La cavalerie rouge prend Soldau.
16 août — Des combats ont lieu à 15 kilomètres de Varsovie.
15 et 16 août — Début de la contre-offensive polonaise dans les secteurs de Varsovie, Ivangorod et Lublin.
Août — Retraite de l’armée du front occidental. Son aile droite est internée en Prusse orientale.
15-20 août — L’armée de cavalerie de Budyonny en action à Lwow.
5 octobre — Les forces rouges se replient sur la ligne Lac ParochSmorgon — Minsk.
5-12 octobre — Armistice.
18 octobre — Retrait de nos forces sur la ligne frontière actuelle et cessation des hostilités avec la Pologne.
L’armée ukrainienne de Petlioura fut finalement liquidée courant septembre et internée en Galice.
Janvier à mars 1920
Janv. — Une série d’actions indécises avec les troupes de Dénikine sur le front du Caucase. Début mars — Les forces rouges passent à l’offensive dans le Caucase.
2 mars — L’Armée rouge s’empare d’Azov.
17 mars : Prise de Tiflis, Piatigorsk, Armavir et Ekaterinodar.
27 mars — Prise de Novorossiisk.
28 mars — Prise de Bakou.
4 mai — Les restes des forces de Dénikine sont repoussés vers la côte de la mer Noire.
La campagne contre Wrangel
1920
9 mars — Les troupes rouges prennent les lignes fortifiées ennemies à Yushunie et au pont Sivashky, mais reculent vers le nord sous la pression ennemie.
13 avril — Les forces rouges lettones repoussèrent leur attaque sur Perekop, en Crimée.
6 juin — Wrangel avance depuis la Crimée.
Septembre — Wrangel attaque le bassin du Don.
6 septembre — Les forces de Wrangel traversent la rive droite du Dniepr.
14 octobre — La cavalerie rouge anéantit trois divisions de cavalerie ennemies et deux divisions d’infanterie à Pokrovsky. L’ennemi s’enfuit paniqué. Le début de la fin pour Wrangel.
3 novembre — Les troupes rouges atteignent le détroit de Kertch.
7-11 novembre — Les forces rouges percent les positions fortifiées ennemies à Perekop et Taganash.
11 novembre — Prise de Simferopol et de Feodosia.
15 novembre — Prise de Sébastopol.
Front de l’Est
1920
Janvier à mars : chute d’Irkoutsk. Koichak et ses ministres faits prisonniers.
21 octobre — Capture de Chita. Les restes des forces du général Semionov se retirent en Mandchourie.
Turkestan
1er septembre — Tout le Turkestan est occupé. Conclusion des opérations contre le Vieux Boukhara. Prise de la ville par les forces de Boukhara Rouge. L’émir placé sur le trône par les Anglais s’enfuit dans les montagnes.
Troisième période
1921
26 février. — Les rebelles géorgiens rouges, assistés par les troupes rouges de la République soviétique d’Azerbaïdjan, s’emparent de Tiflis.
3 mars — Déclenchement de la mutinerie de Cronstadt.
17 mars — Liquidation de la mutinerie de Cronstadt.
25 octobre — Prise de Vladivostok.
(Approuvé par le 9e Congrès du Parti communiste de Russie, du 29 mars au 4 avril 1920.)
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