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Afrique du nord colonisée par la France en 1945
lundi 4 mai 2026, par
Afrique du nord colonisée par la France en 1945
Barta en 1945 :
QUE SE PASSE-T-IL EN AFRIQUE DU NORD ?
Ces temps derniers, certains journaux se sont préoccupés de la situation en Afrique du Nord. Celle-ci est tellement tragique qu’il devenait désormais impossible à la presse "démocrate" de la passer plus longtemps sous silence.
Bien entendu, il ne s’agissait pas pour ces journaux de défendre les indigènes d’Algérie, du Maroc ou de Tunisie, mais de faire appel à la vigilance gouvernementale pour limiter les "abus" ; c’est à cette fin aussi que le C.N.R. décida d’envoyer en Afrique du Nord une "commission d’information".
Cette commission, quoique inoffensive, a été interdite par De Gaulle. Effectivement, à quoi servirait-elle ? Si dans la Métropole le C.N.R. sert de camouflage, d’ornement "démocratique" à la machine gouvernementale bonapartiste de De Gaulle, quel serait son rôle en Afrique du Nord ? Là-bas il ne s’agit nullement d’abus à "réformer", de faire patienter les masses. Un conflit mortel oppose les colons exploiteurs et oppresseurs et les 9/10 de la population indigène. Dans ces conditions, la commission d’enquête du C.N.R., si elle rassurerait "les esprits inquiets" de la Métropole, ne ferait au contraire qu’aggraver la situation politique en Afrique du Nord si elle était prise au sérieux par les indigènes. Car si les indigènes pensaient avoir l’appui de la "démocratie" cela ne pourrait que les inciter encore plus à l’action directe contre les colons.
C’est pourquoi seule la politique des colons est approuvée par le gouvernement : répression colonialiste sans phrases. Ici il n’y a pas de place pour les balivernes du C.N.R. dont l’inutilité devient de plus en plus visible dans la Métropole même, où ses "Comités" (sic) ne font que "suggérer" dans une situation qui appelle de plus en plus une solution radicale.
Cependant, le sort des classes laborieuses de l’Afrique du Nord ne sera pas laissé par les travailleurs de France à la merci du gouvernement de De Gaulle, c’est-à-dire des colons, exploiteurs féroces et fascistes. Les travailleurs savent que si les Nord-Africains sont écrasés par le gouvernement français pour sauver la domination des colons, ceux-ci se serviront de l’Afrique du Nord comme Franco s’est servi des Marocains du Rif : pour écraser les travailleurs de la Métropole et instaurer en France même un régime de terreur ouverte.
La situation en Afrique du Nord
Depuis quatre ans les masses indigènes d’Algérie, de Tunisie et du Maroc sont en proie à la famine et au typhus. L’Afrique du Nord n’a rien à se mettre sur le dos, rien à manger. Des millions d’hommes, de femmes et d’enfants sont en haillons, habillés de chiffons ou de sacs. Il ne s’agit plus pour eux de se vêtir, mais simplement de ne pas choquer la décence. Dans la plupart des familles indigènes, il n’y a qu’un misérable vêtement pour trois ou quatre personnes, vêtement que chacun met à tour de rôle pour sortir.
Quant au ravitaillement, il est inexistant. Les villes où il y a une majorité européenne connaissent les restrictions, mais sont tout de même assurées d’un minimum vital. Mais les campagnes sont littéralement affamées, les campagnes où vivent 95% des indigènes, c’est-à-dire les 9/10 de la population totale. La base de l’alimentation indigène est le couscous. Pour faire du couscous, il faut de la farine. Or, la ration mensuelle allouée à chaque indigène par le ravitaillement est de 3 kg d’orge ou 3 kg de blé, soit 2 kg 500 de farine pour l’orge et l kg 500 à 2 kg pour le blé. Cela représente une moyenne de 50 g. de pain par jour. Il faut ajouter qu’ils n’ont souvent rien d’autre pour compléter cette maigre pitance : peu de légumes, pas de viande. On peut penser que s’ils recevaient pour toute nourriture nos 350 g de pain quotidiens, ils croiraient nager dans l’abondance, tant leur misère est effroyable ! Avant la guerre, le minimum vital pour chaque individu était de 20 à 25 kg de farine par mois. La ration actuelle représente donc à peine les 10% du minimum. De plus, les distributions se font là-bas d’une façon très irrégulière, avec des retards de 2 à 3 mois.
Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner si à l’heure actuelle, comme on l’écrit là-bas, des millions d’êtres humains vivent comme des bêtes, se nourrissent d’herbes et de racines. Il ne faut pas s’étonner si le typhus, "maladie de carence" par excellence, fait rage en Afrique du Nord. Et cela depuis quatre ans ! On estime que dans la seule Algérie il y a eu plus de 30.000 victimes en 1940-1941. Et depuis le nombre des morts par le typhus n’a fait que s’accroître. Tout récemment il y a eu 33 morts en une seule nuit dans un petit village de quelques centaines d’habitants. Un village kabyle qui comprenait 1400 habitants n’en compte plus que 300, soit 1100 victimes. Et pourtant dans la masse, la Kabylie était une des régions les plus résistantes aux épidémies. Mais aujourd’hui le typhus, compagnon inévitable de la famine, n’est pas localisé, il est général.
Jusqu’en 1942 on pouvait penser que cela était le fruit de la politique de Vichy, qui faisait des prélèvements massifs sur l’économie nord-africaine. Mais depuis, ce pays aurait dû connaître les bienfaits de l’intervention américaine, une avalanche de cotonnades et de corned-beef. Or il n’en a rien été et la situation des masses indigènes, comme en France, s’est encore aggravée.
Qu’est-ce que cela veut dire ? Sans doute il serait très facile aux Américains, avec quelques bateaux, de ravitailler les populations nord-africaines. Et les nécessités de la guerre ne sont pas telles qu’elles rendent impossible l’organisation d’un trafic aussi réduit. Mais voilà !
L’impérialisme américain a des visées sur l’Afrique du Nord, et comme l’impérialisme français n’entend ni céder sa place ni composer, il fait crever l’indigène sans l’ombre d’un regret.
Le sort tragique des peuples nord-africains est donc un aspect de la lutte impérialiste. Mais il est d’abord l’aboutissement d’une exploitation impérialiste conduite d’une façon systématique et impitoyable.
En effet, est-ce que les ressources de l’Afrique du Nord ne devraient pas lui permettre de nourrir largement toute sa population ? Sans aucun doute il y a là-bas de tout pour tous. Autrefois, avant la conquête française, l’ensemble de la population nord-africaine était formée de petits et moyens paysans tirant de leurs terres des ressources suffisantes pour leur subsistance. Mais les colons français ont exproprié l’indigène sur une large échelle et réduit les 9/10 de la population à une condition prolétarienne. Elle a abouti à l’extrême paupérisation des masses indigènes et à l’énorme enrichissement des gros colons.
L’exemple le plus typique est celui de l’Algérie. En moins d’un siècle la propriété indigène y est passée de 16 millions d’ha à 7 millions. L’Etat colonial et les gros colons se sont donc approprié 9 millions d’ha. Trois mille gros colons y possèdent près de 2 millions d’ha, c’est-à-dire autant qu’un million et demi de propriétaires indigènes. Six gros vignerons y récoltent plus de 3 millions d’hectolitres de vin. Certaines entreprises capitalistes y possèdent plus de 50.000 ha de terre. Au contraire, 70% de la paysannerie indigène n’ont qu’une moyenne de 2 ha de mauvaises terres.
Ainsi, le résultat le plus évident de la colonisation française est la constitution d’une "féodalité" terrienne et économique vivant de l’exploitation intensive des masses indigènes préalablement expropriées et prolétarisées.
Aujourd’hui 99% des populations indigènes de l’Afrique du Nord sont formées d’ouvriers agricoles, de demi-fellahs et de travailleurs, qui n’ont d’autre ressource que leurs bras pour gagner le pain de leurs nombreuses familles. Il s’est donc constitué dans ce pays une abondante main-d’œuvre qui a longtemps permis aux capitalistes et aux trusts coloniaux de pratiquer une politique de bas salaires : de 3 à 10 frs par journée de 12 à 14 heures de travail.
Avec un salaire journalier de 10 frs, comment nourrir et habiller une famille de 5 personnes, alors que le quintal de blé coûtait 180 frs, le mètre d’étoffe 20 frs, une paire de chaussures 50 à 100 frs ? Aussi bien, la plupart des indigènes se nourrissaient-ils d’orge et de glands, sans manger toujours à leur faim. Ils allaient pieds-nus ou chaussés d’espadrilles et s’achetaient une gandoura par an, qu’ils portaient jusqu’à usure complète.
Donc en temps normal, l’indigène était sous-alimenté et misérablement vêtu. Il n’avait aucune réserve alimentaire ni vestimentaire. Qu’une mauvaise récolte survienne et la faim se transforme en famine et appelle le typhus. La guerre actuelle a eu ainsi pour effet d’aggraver et de généraliser jusqu’à la catastrophe un état de choses endémique, conséquence inéluctable de l’exploitation impérialiste.
Et pourtant il y a encore du blé dans les silos des gros colons et des grosses sociétés. Mais ils ne le livrent pas et l’administration locale qui leur est entièrement dévouée, les laisse faire. Ils préfèrent le vendre au marché noir. Mais ils préfèrent voir le fellah crever de faim, dans l’espoir de le pousser à la révolte, puis d’amener le gouvernement à pratiquer une bonne répression. Et à la faveur de cette répression ils espèrent faire avorter tout projet de réforme en faveur de l’indigène et surtout obtenir un retour à la politique des bas salaires, aux 5 ou 6 francs journaliers d’avant-guerre qui leur assuraient de si substantiels bénéfices.
Telle est la situation de l’Afrique du Nord. Exploitée à outrance par les colons et les capitalistes français maîtres de l’administration, elle ne peut renaître à la vie que par l’expulsion des intrus qui absorbent toute sa substance vitale. C’est ce que veulent les indigènes : c’est-à-dire l’indépendance de l’Afrique du Nord. Il y a là-bas une haine farouche et générale pour l’exploiteur français. Les mouvements nationalistes nord-africains ont pris une ampleur extraordinaire ; des troubles se produisent un peu partout et l’on parle même de l’existence d’un maquis.
Mais, nous répondra-t-on (et c’est un argument souvent invoqué par les chefs staliniens pour expliquer pourquoi ils ne soutiennent plus les Abd-el-Krim de l’Afrique du Nord), dans le monde capitaliste actuel l’Afrique du Nord ne peut pas être indépendante : si la France n’y était pas ce serait l’Amérique ou l’Angleterre qui prendrait sa place ! Argument d’exploiteurs, de capitalistes : "si ce n’est pas moi qui exploite mon ouvrier, ce sera un autre, qui sera peut-être pire". Mais cet argument ne vaut rien. L’indépendance de l’Afrique du Nord n’est pas un cadeau qui tomberait du ciel aux Nord-Africains. Cette indépendance doit être le résultat d’une lutte acharnée menée par les peuples indigènes et les travailleurs métropolitains contre les 200 familles. Victorieux dans cette lutte, l’appui du prolétariat mondial et des autres peuples coloniaux (qui forment l’énorme majorité de la population du globe) les rendra invincibles.
Le prolétariat de France sait qu’un peuple qui en opprime un autre n’est pas un peuple libre. Il rejette entièrement la responsabilité de l’exploitation des peuples de l’Afrique du Nord sur les 200 familles. Au moment où les impérialistes de France, d’Amérique et d’Angleterre commencent à se prendre aux cheveux pour le pillage de l’Afrique du Nord, il proclame hautement le droit de ces peuples à disposer d’eux-mêmes jusques et y compris la séparation de la France. Les travailleurs français savent maintenant qu’à notre époque on ne peut plus maintenir assujetti un peuple qui veut sa liberté et son indépendance.
Pour le droit de l’Afrique du Nord à disposer d’elle-même !
Pour une COMMISSION D’ENQUETE OUVRIERE IMPOSEE au gouvernement !
Pour l’échange économique avec l’Afrique du Nord par l’expropriation des colons monopoleurs et affameurs des indigènes et de la France !
Travailleurs, l’exploitation des colonies maintient vos propres chaînes ; le colonialisme est une pratique capitaliste ! Sur cette question aussi rompons délibérément et radicalement avec le passé. Ainsi seulement l’avenir nous appartiendra !
https://www.marxists.org/francais/barta/1945/01/ldc42_011845.htm
LE SANG COULE EN AFRIQUE DU NORD
Quand il y a quatre mois le C.N.R., ornement démocratique de la "IVème République", faisait la demande – aussitôt repoussée – d’une "commission d’information" sur la situation en Afrique du Nord, notre journal écrivait (n° 42) : "Seule la politique des colons est approuvée par le gouvernement : REPRESSION COLONIALISTE SANS PHRASES. Ici il n’y a pas de place pour les balivernes du C.N.R."
L’aggravation constante de la situation en Afrique du Nord, où les masses en proie à la famine et aux maladies en étaient arrivées à se nourrir d’herbes, l’attitude de l’administration coloniale qui, sur l’ordre des colons, ne trouvait d’autre remède à cette situation que les brimades, les emprisonnements et les provocations, devait aboutir à un conflit sanglant.
Ce conflit que les hypocrites de la Métropole voulaient éviter au moyen de phrases "démocratiques", le gouvernement le prévoyait et s’y préparait de longue date. L’artillerie lourde, les tanks, les avions, dont on poussait la production "parce qu’on en manquait pour vider les poches de l’Atlantique", il les avait mobilisés pour sa besogne réactionnaire. Avec une férocité toute capitaliste la répression s’est abattue sur les masses nord-africaines et a transformé le pays en un vaste ORADOUR-SUR-GLANE.
Cependant que l’impérialisme répondait par les bombardements, les tortures, les viols et les pillages aux manifestations des masses nord-africaines pour le pain et pour la liberté, dans la presse bourgeoise et social-chauvine, ce ne fut qu’un cri pour condamner les indigènes et leur reprocher de s’être laissés guider par les provocateurs de la 5ème colonne.
Mais la lutte a pris une telle envergure et une telle profondeur populaire, que l’Humanité s’est vue obligée d’admettre le 15 mai que la cause des événements était une situation où "on affame les masses musulmanes, on les prive de tout tissu, au point que les femmes de l’intérieur ne peuvent sortir, car elles sont pratiquement nues", comme le disait notre journal dès janvier.
Y a-t-il un remède à cette situation ? L’Humanité demande au gouvernement et notamment au ministère de l’intérieur, de "châtier les traîtres et les provocateurs et pratiquer à l’égard des populations musulmanes une politique d’humanité et de démocratie dans notre intérêt commun" (12 mai).
Cela revient à demander au gouvernement réactionnaire et colonialiste, protecteur des colons et ennemi des fellahs, de se transformer en ami des fellahs et ennemi des colons, de même qu’ici l’Humanité ne cesse de "demander" au gouvernement des trusts de se transformer en gouvernement du peuple. Comme le disait Trotsky, "autant demander du lait à un bouc".
Mais même si le gouvernement, qui a montré qu’il n’était capable que de répression, pouvait prendre quelques mesures économiques en faveur des populations nord-africaines, "à notre époque on ne peut plus maintenir assujetti un peuple qui veut sa liberté et son indépendance".
Si les travailleurs français ne veulent pas apparaître aux yeux des masses nord-africaines comme les soutiens des entreprises coloniales du capitalisme, ils doivent rejeter cette politique et reconnaître sans conditions le droit à l’indépendance totale des peuples arabes de l’Afrique du Nord.
De même que, pour permettre les échanges économiques avec l’Afrique du Nord et combattre la famine, ils doivent soutenir la lutte des masses indigènes pour l’expropriation des colons monopoleurs et l’expulsion de l’administration coloniale au service des trusts.
Le PC, quand il était encore fidèle au communisme, a soutenu Abd-el-Krim dans sa lutte armée contre l’impérialisme français Aujourd’hui l’Humanité demande au gouvernement de "punir comme ils le méritent les chefs pseudo-nationalistes" (19-5).
La IVème Internationale, porte-drapeau de la lutte anti-impérialiste, assure les peuples de l’Afrique du Nord et leurs leaders de toute sa sympathie et de tout son soutien, et leur crie avec tous les ouvriers conscients de France : VIVE L’INDEPENDANCE DE L’AFRIQUE DU NORD !
LA LUTTE DE CLASSES
https://www.marxists.org/francais/barta/1945/05/ldc47_052145.htm
BILAN D’UNE PACIFICATION
41 villages rasés, plus de 10.000 otages exécutés sommairement, 92 condamnations à mort à Constantine, des milliers d’arrestations dans toute l’Algérie, plusieurs milliers d’années de travaux forcés distribuées par des tribunaux militaires : voilà le bilan provisoire de la répression.
Ces massacres, bien dans la tradition du colonel Pelissier, "héros" de la conquête, qui enfuma dans des grottes 8.000 indigènes, femmes et enfants compris, ont leur répercussion en France même.
Depuis le mois d’août, les arrestations se succèdent parmi les Nord-Africains. A Paris, c’est Imache Amar, fondateur de L’Etoile Nord-Africaine, ancien gérant de El Ouma, retour de déportation à laquelle Vichy l’avait livré en tant que communiste – ce sont Maïza, Aït Kaci, secrétaires du P.P.A., le docteur Lacheref qui donnait des conférences médicales – 50 arrestations à Marseille, 25 à Saint-Etienne, 5 à Caen, 8 à Lyon, d’autres à Bordeaux, Lille, etc...
Et comme on ne peut arrêter tout le monde, on reparle de parquer les Nord-Africains de France dans des camps de concentration.
Voilà la réponse de la bourgeoisie à qui exige du pain et la liberté !
Dans leur lutte contre les impérialismes, les travailleurs coloniaux doivent pouvoir compter sur l’appui total des travailleurs français. Ouvrez les prisons ! Libérez Messali Hadj, Ferhat Abbas, Bachir ben Ibrahim et leurs camarades !
https://www.marxists.org/francais/barta/1945/09/ldc50_090345.htm
Combien de personnes furent tuées ce 8 mai ? La mémoire officielle française en a perdu la trace. Les historiens parlent de 8 000 à 15 000 morts ; les autorités algériennes de 45 000 victimes. Les services secrets américains évoquaient, eux, 17 000 morts et 20 000 blessés. Seul est connu aujourd’hui avec certitude le nombre de morts côté européen : 86 civils et 16 militaires. "Peu importe la guerre des chiffres, même a minima, c’est un bain de sang".
"Nombre d’Algériens voient Sétif comme le point de non-retour, la première marche vers la libération du pays". Célébré chaque année en Algérie, l’événement tragique est invariablement passé sous silence dans l’espace public français. En 2005 pourtant, par la voix de son ambassadeur en Algérie, la France avait qualifié de "tragédie inexcusable" l’épisode sanglant.
La révolution d’Algérie n’a pas débuté en 1954, contrairement à ce qu’affirme le FLN, mais en 1945-1947. Elle a été noyée dans le sang par l’armée française et les colons mais elle a d’abord été lâchée, « décommandée » par le PPA-MTLD. Ce n’est pas cette trahison là que dénoncera le FLN car il l’a lui aussi assumée. Non, il dénonce les tendances à vouloir participer aux élections coloniales.
L’histoire vue par les nationalistes gomme les élans spontanés des masses, comme en 1945. Comme elle gomme les mouvements prolétariens. L’histoire prolétarienne de l’Algérie est absente car tout le monde, impérialisme, bourgeoisies, nationalistes, gauche réformiste et stalinienne, syndicalistes réformistes ont toujours tout fait pour effacer cette histoire et présenter le cours des événements comme allant inévitablement vers ce qui s’est finalement passé : l’impasse militariste du FLN, menant à une dictature militaire, tout fait pour faire croire qu’il y avait fatalité à ce que le FLN.
https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3384
La constitution de 1946 de l’ « Union Française », union prétendant regrouper la métropole et les territoires coloniaux, en témoigne :
« Le président de la République française est président de l’Union française dont il représente les interêts permanents… L’Assemblée de l’Union française, composée de représentants élus (…) a un rôle consultatif. ( !) »
Toute la politique du PCF va se placer dans le cadre de cette hypocrite « union » qui attache les peuples colonisés à leur colonisateur.
L’empire colonial français, hypocritement appelé « Union française », est défendu par le PCF. Dans les « Cahiers du communisme » d’avril 1945, on peut lire : « A l’heure présente, la séparation des peuples coloniaux avec la France irait à l’encontre des intérêts de ces populations. »
Le PCF ne parle plus, à propos des colonies que de cette « union » qu’il appelle au printemps 1945 : « union féconde », « union fraternelle ».
Les Cahiers du communisme de février 1945 affirment que « La revendication ouverte de la séparation d’avec la France irait trop loin dans la voie de la liberté. »
En septembre 1946, un député du PCF à l’assemblée déclarait : « Fondons l’Union française sur l’adhésion libre et volontaire des pays qui la composent. »
La liberté, en somme,… de se résigner à l’esclavage !
Lozeray affirmait devant les députés le 18 mars 1947 que « L’Union ne se constituera sur des bases solides et durables que si elle repose sur des rapports de mutuelle confiance. »
Mais comment le rapport entre oppresseur et opprimé pourrait-il être un rapport de confiance ?
Dans les colonies françaises, à la fin de la deuxième guerre mondiale, la politique du PCF au pouvoir consistera donc à aider au rétablissement de l’empire colonial français. Comme en témoignent, par exemple, ces extraits du « Programme d’action gouvernementale » présenté par le PCF (édité par les Cahiers du communisme de novembre 1946) :
« Mais on commettrait une lourde erreur en ne discernant pas, parmi les puissances capitalistes, celles qui, les plus avancées dans la voie de la démocratie, permettront aux peuples coloniaux d’aller, dans les conditions les plus favorables, vers la liberté et le progrès. (…) La question de la reconnaissance du droit à la séparation ne doit pas être confondue avec l’utilité de la séparation dans de telles conditions (…) et cela se comprend puisque le mouvement national est intimement lié au mouvement démocratique en général. (…) A l’heure actuelle, face aux visées impérialistes, l’intérêt commun des peuples d’Outre-mer et du peuple français sont de rester unis. (…) Toute tentative de sortie de l’Union française ne pourrait qu’amener, avec une pseudo-indépendance, illusoire et momentanée, le renforcement de l’impérialisme. »
Un député PCF proclamait : « nous affirmons d’abord que la République française, métropole et territoires d’outremer, est une et indivisible ».
Florimond Bonte, du Comité central du PCF, exhortait le Comité Français de Libération Nationale « à mettre en oeuvre tous les moyens dont disposent la France et son empire (...) pour faire la guerre totale, pour créer et perfectionner une armée unique d’un million de combattants, armée qui ne serait dès lors plus considérée comme une force d’appoint » (sous-entendu, par les alliés).
La politique préconisée pour l’après-guerre fut tout aussi colonialiste. La politique du PCF est exposée dans une brochure publiée fin 1944 qui s’intitulait Au service de la renaissance française. Tout un programme !
Le texte affirmait tout net que « Pour la France, être une grande puissance et tout simplement continuer d’être, c’est la même chose » . Et de préciser : « Notre pays est une puissance des cinq parties du monde et ne découvre pas de raison pour laquelle il devrait cesser de l’être au profit d’autres grands États, en abdiquant en leur faveur une part de sa souveraineté sur les territoires ou sur les richesses... »
La conclusion s’imposait : « le gouvernement maintiendra jalousement l’intégrité des territoires sous pavillon français et l’intégrité des richesses françaises en capital ».
Après le débarquement des alliés au Maghreb, le 8 novembre 1942, et la publication du Manifeste de la liberté en février 1943, les communistes français et algériens dénoncèrent les revendications portées par l’ensemble du mouvement national algérien. Selon eux, il s’agissait de « faux nationalistes » et de « fils rejetons de féodaux ou de gros bourgeois rétrogrades ». Ces « faux nationalistes » étaient accusés « d’avoir abandonné le bourricot nazi pour monter le bateau de la Charte de l’Atlantique ». Dans L’Humanité du 25 octobre 1944, Dumois dénonçait ceux qui réclamaient l’indépendance de l’Algérie et « la bande d’apaches et de malfaiteurs qui, à la solde du fascisme et sous couvert de religion, suscitait des incidents anti-alcooliques ». Par ces termes racistes et insultants, l’auteur visait les militants nationalistes du PPA et de l’Association des oulémas qui menaient une campagne contre la consommation d’alcool auprès de la population algérienne.
Alors que le Parti Communiste Français, qui participe au gouvernement, soutient le colonialisme, le PCA déclare :
« Frères musulmans, le peuple de France lutte contre tes ennemis : le fascisme et les trusts qui oppriment l’Algérie en même temps qu’ils trahissent la France (…) dans cette lutte, une France nouvelle se crée, qui n’aura rien de commun avec celle d’hier. (…) Ton intérêt propre est donc d’aider cette France nouvelle à se créer, à se forger, car c’est le chemin de salut pour toi. »
(extrait de « Le PCA au service de la population d’Algérie », rapport de Amar Ouzegane à la conférence centrale du PCA à Alger le 23 septembre 1944).
Plus grave encore, à partir du printemps 1945, l’accusation de collusion avec le fascisme ne servit plus uniquement à justifier la répression menée contre les dirigeants nationalistes, mais aussi à légitimer des crimes de masse contre l’ensemble de la population algérienne. Le très colonial principe de responsabilité collective permettait le glissement d’une répression « ciblée » contre des militants politiques organisés, à un vaste châtiment collectif contre la masse informe des colonisés.
Suite à la répression des manifestions du 1er mai 1945 à Alger, Oran et Blida, qui avait fait plusieurs morts, la CGT et le Parti communiste accusèrent le PPA d’avoir fomenté « une provocation ». Dans un tract diffusé le 3 mai 1945, le Parti communiste rappelait que le 1ier mai 1945 avait été une « grandiose journée » de « lutte républicaine et anti-fasciste » perturbée par « des hommes à la solde de l’ennemi » qui « ont fait couler le sang innocent ». Le tract ajoutait que la « provocation » venait « du PPA qui prend ses mots d’ordre à Berlin chez Hitler ». Selon les communistes, le Parti du peuple algérien était « le parti qui applique en Algérie les mots d’ordre que donnent les hitlériens à la radio nazie ».
La justification de la répression sanglante des manifestations du 1er mai 1945 par l’administration coloniale, et l’association des militants nationalistes révolutionnaires algériens au nazisme, ouvraient la porte à la légitimation d’un crime de masse d’une toute autre ampleur : les massacres du nord-constantinois survenus après les manifestations du 8 mai 1945. Durant près de deux mois, des milliers d’Algériennes et d’Algériens de tous âges furent victimes de la politique éradicatrice menée par un gouvernement français, qui comportait en son sein toutes les tendances politiques ayant participé à la résistance à l’occupation nazie. En effet, ces terribles massacres furent l’œuvre du Gouvernement provisoire de la République française. En raison de cette configuration politique, la répression ne pouvait se faire qu’au nom de la lutte contre des « agitateurs hitlériens » et autres « suppôts du fascisme », contre qui l’emploi de la force devenait totalement légitime.
Les émeutes et les pogromes de 1945 en Algérie (Sétif et le Constantinois) sont l’occasion pour le PCF de traiter les nationalistes et les révoltés de fascistes.
Le 8 mai 1945, dans toute l’Algérie, devait être célébré l’armistice. Des cérémonies officielles avaient été prévues. La population, épuisée par la guerre, révoltée contre le colonialisme français, n’entendait pas revenir sous sa coupe à la fin de la guerre. Le jour de l’armistice, eurent lieu dans plusieurs villes des manifestations d’ampleur et de forme diverses. A Bône et Didjelli, les manifestations se joignirent au cortège officiel et déployèrent leurs propres banderoles. Des défilés analogues furent organisés à Batna, Biskra, Kenchela, Blida, Berrouaghia et Bel-Abbès. A Saïda, la mairie fut incendiée. A Alger, les fidèles n’assistèrent pas à la cérémonie officielle de la Grande Mosquée. Les incidents les plus graves eurent lieu à Sétif et Guelma. A Guelma, peu de musulmans avaient assisté aux cérémonies officielles : les comité des AML organisait sa propre manifestation avec des mots d’ordre tels que « Vive la démocratie ! », « A bas l’impérialisme ! », « Vive l’Algérie indépendante ! ». La police tira sur la foule. A Sétif, un cortège de quinze mille personnes se dirigeait vers le monument aux morts afin d’y déposer une gerbe, arborant pour la première fois le drapeau algérien vert et blanc. Les manifestants brandissaient des pancartes et des banderoles : « Démocratie pour tous ! », « Libérez Messali ! », « Libérez nos leaders emprisonnés ! », « Vive la victoire alliée ! », « Vive l’Algérie indépendante ! », « A bas le colonialisme ! », « Pour une Constituante algérienne souveraine ! ». La police ouvrit le feu à la suite d’un ordre du sous-préfet de retirer pancartes et banderoles. Ces manifestations furent le point de départ d’un soulèvement qui s’étendit à la Kabylie des Babords, se propagea dans une grande partie de la région du Constantinois. Des messagers allaient dans les campagnes, les villages les plus reculés, pour faire le récit des manifestations de Sétif et Guelma et de leur répression.
Dirigée par le général Duval, la répression du soulèvement du Constantinois fut d’une sauvagerie indescriptible. Dans un message à l’ONU, Messali Hadj dira des événements du Constantinois qu’ils « ont coûté plus de quarante mille victimes au peuple algérien. » (…) Comment ces massacres furent-ils justifiés par les autorités et acceptés par l’opinion de la métropole ? La version officielle du gouvernement de l’Algérie, version qui fut également celle des trois partis politiques au pouvoir sous la tête gaulliste (MRP, SFIO et PCF) était la suivante : le soulèvement du Constantinois était un « complot fasciste » accompli par des « agents hitlériens ». L’armée n’était dépêchée que pour « poursuivre l’action patriotique de nettoyage ».
Le 11 mai 1945, « L’Humanité » relatait les événements du 8 en rapportant la déclaration du gouvernement général : « Des éléments troubles d’inspiration hitlérienne se sont livrés à Sétif à une agression armée contre la population qui fêtait la capitulation hitlérienne. La police, aidée de l’armée, maintient l’ordre. »
En publiant sans réserves ces propos sous le titre : « A Sétif, attentat fasciste le jour de la victoire », le quotidien du PCF accréditait la version de l’administration coloniale. Le 12 mai, le Comité central du PCF, prenant une position sans nuances, recommandait explicitement une répression rapide et impitoyable.
Il publiait immédiatement la révolution suivante : « Il faut tout de suite châtier impitoyablement et rapidement les organisateurs de la révolte et les hommes de main qui ont dirigé l’émeute. »
L’Humanité du 19 mai 1945 enfonce le clou :
« Ce qu’il faut, c’est punir comme ils le méritent les meneurs hitlériens ayant participé aux évènements du 8 mai et les chefs pseudo-nationalistes qui ont essayé de tromper les masses musulmanes, faisant aussi le jeu des 100 seigneurs dans leur tentative de rupture entre les populations algériennes et le peuple de France. »
Sur une distance de 150 kilomètres, de Sétif à la mer, la loi martiale fut proclamée. La troupe reçut l’ordre de tirer sans sommation « sur le burnous ». Tout arabe ne portant pas le brassard réglementaire était abattu (témoignage de Charles-André Julien dans « L’Afrique du Nord »). Les légionnaires furent autorisés à massacrer toute la population arabe de Sétif et même ailleurs, où aucune manifestation n’avait eu lieu. A Villard, pendant deux jours, une batterie de 75 bombarda les douars environnants. A Saint-Armand, les soldats eurent pour mission de raser tous les villages se trouvant à 15 kilomètres des centres de colonisation. Périgotville et Chevreuil furent entièrement détruits. L’aviation bombardait et mitraillait à l’intérieur, tandis que les navires de guerre canonnaient des villages côtiers. D’après ce que reconnut le général Weiss, il y eut, en quinze jours, vingt actions aériennes contre la population. Les avions détruisirent 44 mechtas (groupe de maisons pouvant aller de 50 à 1000 habitants). La marine intervint devant Bougie et à Djijeli. Le croiseur Dugay-Trouin, venu de Bône, fut employé au bombardement des environs de Kerrata. Le douar Tararest fut rasé. Des douars entiers disparurent. A Guelma, la réaction viscérale de la population européenne, sous l’initiative du sous-préfet, mena à l’organisation d’une milice.
Le comité de vigilance, qui recrutait et contrôlait la milice, comportait une forte majorité de combattants de la « France combattante », y compris deux responsables du Parti communiste algérien, ainsi que le secrétaire de l’Union locale de la CGT. Dans ce qui fut l’une des opérations de représailles les plus meurtrières de mai 1945, les miliciens massacrèrent entre 500 et 700 « musulmans ». Le mouvement syndical de la métropole, par l’intermédiaire de son principal représentant, la CGT, adopte des positions voisines du PCF afin de « souligner l’action courageuse et magnifique des organisations syndicales d’Algérie pour empêcher que le mouvement ne s’étende à d’autres régions. »
La révolte a éclaté en 1945 en Algérie, alors que les travailleurs et les masses populaires ne disposent d’aucune organisation favorable à une révolution sociale renversant le colonialisme. Le plus important parti dans les masses populaires, algériennes comme pied-noires, est le Parti Communiste Algérien.
Le parti communiste français, en France comme en Algérie, va dénoncer la lutte d’indépendance comme « fasciste ». L’Humanité affirmait : « A Sétif, attentat fasciste le jour de la victoire » : « Des éléments troubles d’inspiration hitlérienne se sont livrés à Sétif à une agression armée contre la population qui fêtait la capitulation hitlérienne. La police, aidée de l’armée, maintient l’ordre ».
L’Humanité du 12 mai 1945 dénonçait les organisations nationalistes en écrivant : « les instruments criminels de la grosse colonisation sont le MTLD et le PPA et ses chefs, tels Messali et les mouchards à sa solde, qui, lorsque la France était sous la domination nazie, n’ont rien dit et rien fait et qui, maintenant, réclament l’indépendance. Ce qu’il faut, c’est châtier impitoyablement les organisateurs de troubles ».
Le 6 mai 1945, la France avait fait débarquer en Syrie, où elle gardait des bases militaires, des renforts de troupes, ce qui provoqua de violentes réactions populaires, et le 8 mai, le jour même de l’armistice, il y eut des attaques contre les garnisons françaises. Le 28 mai tous les postes français furent attaqués à Damas. Le gouvernement français répondit en faisant bombarder la capitale syrienne, faisant près de 500 morts dont 400 civils.
L’Humanité du 29 mai 1945 proposait à la classe ouvrière française l’explication suivante des événements de Syrie : « Des informations concordantes émanant de diverses sources permettent d’affirmer que des éléments doriotistes agissant dans divers milieux et de divers côtés ont joué un rôle particulièrement important dans ces regrettables événements. »
Le 30 mai 1945, l’Humanité analysait de même les événements de la façon suivante : « Ces désordres ont été organisés par des agents doriotistes du PPF en Syrie qui ne cherchent qu’à nuire à l’entente des peuples de France, de Syrie et du Liban ».
Ainsi, l’organe de la SFIO, Le Populaire, daté du 12 mai 1945, écrivait :
« Des troubles se sont produits, des villages ont été occupés avec la complicité du parti populaire arabe [pour le Parti du peuple algérien], des agents hitlériens encore très nombreux et enfin de sectes religieuses qui cherchent leur mot d’ordre auprès des agitateurs panarabes du Caire ».
Dans son édition du 12 mai 1945, L’Humanité appela à « châtier impitoyablement et rapidement les organisateurs de la révolte et les hommes de mains qui ont dirigé l’émeute ». Le 31 mai 1945, le journal communiste recommandait de « punir comme ils le méritent les tueurs hitlériens ayant participé aux évènements de mai 1945, et les chefs pseudo-nationalistes ». Le PCF, pour qui l’aspiration à l’indépendance restait totalement étrangère à la population algérienne, se félicita des sanctions prises contre Messali Hadj, Ferhat Abbas et le cheikh Bachir El Ibrahimi, ainsi que de la dissolution des Amis du Manifeste et de la Liberté (AML).
Le 12 mai, L’Humanité annonce des troubles en Algérie, spécialement à Sétif ; elle signale « le rôle de quelques éléments provocateurs au sein de la population algérienne [...] ; la population affamée a été poussée à des violences par des provocateurs bien connus de l’administration. » Le 13, un communiqué du gouverneur général de l’Algérie met en cause « des éléments d’inspiration et de méthodes hitlériennes ». Regrettant que toute la responsabilité soit rejetée sur les musulmans, l’organe central du PC commente : « Qu’il y ait, parmi eux, quelques hitlériens, c’est d’autant plus évident que le chef pseudo-nationaliste Bourguiba était en Allemagne au moment de la capitulation hitlérienne et vient d’arriver dans un pays d’Afrique du Nord. »
Le 15, L’Humanité réitère : « Les agents provocateurs sont parfaitement connus de l’administration algérienne »
Le 16, une note du ministère de l’Intérieur, reproduite dans la presse, rejette la responsabilité des événements sur le PPA et sur l’AML. L’Humanité commente : « Le communiqué accuse les Amis du Manifeste d’avoir poussé à la révolte. En supposant qu’il y ait du vrai dans cette affirmation, pourquoi donc le gouvernement général a-t-il autorisé la parution du journal de cette organisation (Égalité) dont nous possédons le numéro du 4 mai ? Le directeur des affaires indigènes tient donc à ce qu’on fasse appel à la révolte. »
Le Parti communiste algérien, qui restait formellement indépendant mais qui, dans les faits, s’alignait intégralement sur la politique du Parti communiste français, reprenait mot pour mot le vocabulaire antifasciste de ses camarades parisiens. Sa presse reproduisait intégralement les analyses du PCF, qui faisaient office de directives politiques à suivre. Dans le numéro du 17 mai 1945 de Liberté, « Un appel de la délégation du PCF en Afrique du Nord » n’hésitait pas à faire de la surenchère colonialiste et répressive :
« Ce qu’il faut faire tout de suite : châtier rapidement et impitoyablement les organisateurs des troubles. Passer par les armes les instigateurs de la révolte et les hommes de main qui ont dirigé l’émeute. Il ne s’agit pas de vengeance ni de répression, il s’agit de mesures de justice. Il s’agit de mesures de sécurité pour le pays ».
Pour le PCA, qui ne faisait finalement que suivre le PCF, les manifestations nationalistes n’étaient que des « complots hitlériens », et toutes les répressions, même les plus sanglantes, devenaient automatiquement légitimes.
Le 19 mai, L’Humanité prend la défense des musulmans, du moins de ceux des campagnes, en ces termes : « Les musulmans des campagnes [...] n’ont pas pris la moindre part aux agissements d’une poignée de tueurs à gages dont les chefs sont connus comme mouchards. » Et elle indique la solution : « Ce qu’il faut, c’est punir comme ils le méritent les tueurs hitlériens ayant participé aux événements du 8 mai et les chefs pseudo-nationalistes qui ont sciemment essayé de tromper les masses musulmanes, faisant ainsi le jeu des 100 seigneurs dans leur tentative de rupture entre les populations algériennes et le peuple de France. »
Le 20 mai, le comité central du PCF, réuni en session extraordinaire, s’adresse au Parti communiste algérien. Selon lui, les événements montrent que « les provocations des 100 seigneurs de la terre, des mines et de la banque, disposant d’agents directs ou inconscients dans certains milieux musulmans qui se prétendent nationalistes, ont pu être déjouées partout où le PC algérien possède des organisations puissantes. Le PC algérien remplit ainsi sa grande tâche de rassembler les populations algériennes sans distinction de race ni de religion dans la lutte contre les traîtres et les diviseurs et dans une alliance étroite avec le peuple de France contre l’ennemi commun, le fascisme. »
Dans les colonnes de Fraternité, du 17 mai 1945, les socialistes blâmèrent ceux qui « avaient sali la grande heure de la Victoire des démocraties » et estimèrent que « la grande masse des populations musulmanes n’avait pas encore atteint le degré d’évolution minimum nécessaire pour justifier les revendications du Manifeste ; le fait que les élites dirigeantes aient organisé et déclenché ce mouvement n’indique pas non plus que celles-ci ont une maturité politique ».
De son côté, le Parti communiste français dénonçait l’action « d’agents secrets hitlériens et d’autres agents camouflés dans des organisations, qui se prétendent démocratiques, au service de l’impérialisme fasciste ».
Suivant la ligne politique du PCF, le 31 mai 1945, le premier secrétaire du Parti communiste algérien dénonça « la collusion criminelle des faux nationalistes du PPA avec la Haute Administration non épurée et les soutiens du fascisme ». L’organe du PCA, Liberté, évoquait un « complot fasciste », dont les militants du PPA étaient les principaux agents.
Certains cadres du PCA n’hésitèrent pas à se rendre en délégation auprès du gouvernement général pour appuyer la répression. Le numéro du 17 mai 1945 de Liberté donnait un compte-rendu précis d’une rencontre entre une délégation du PCA et le chef du cabinet politique et diplomatique du gouverneur général. Le compte-rendu expliquait que la délégation de cadres communistes s’était « entretenue des provocations des agents hitlériens du PPA, du PPF et d’autres agents camouflés dans des organisations qui se prétendent démocratiques… Cette coalition criminelle, après avoir tenté vainement de faire couler le sang… Elle a souligné que le but recherché par cette coalition criminelle est de provoquer une guerre civile] ». Non satisfait de ce type d’appel aux meurtres, à Guelma, au nom de la lutte contre le fascisme, certains communistes participèrent directement à la répression en organisant des milices chargées d’appuyer les forces coloniales.
Si la situation était révolutionnaire en Algérie à la fin de la deuxième guerre mondiale, en Algérie comme sur une bonne partie de la planète, l’inexistence de partis révolutionnaires était aussi très générale et détruisait l’essentiel des possibilités de la situation. La révolte a éclaté en 1945 en Algérie, alors que les travailleurs et les masses populaires ne disposent d’aucune organisation favorable à une révolution sociale renversant le colonialisme. Le plus important parti dans les masses populaires, algériennes comme pied-noires, est le Parti Communiste Algérien.
Il va dénoncer la lutte d’indépendance comme « fasciste ». Le PPA, parti nationaliste de Messali Hadj, qui avait des origines communistes (L’Etoile Nord-africaine), choisit tactiquement de jouer le jeu des élections dans le cadre colonial, comme l’avait fait l’Association du Manifeste et de la Liberté de Ferhat Abbas. Même sa frange paramilitaire, l’Organisation Spéciale, dirigée par Ben Bella et Aït Ahmed, plus portée sur l’action directe comme le montrera son évolution en FLN, affirme qu’il ne fallait pas faire la révolution sociale, pas de soulèvement en masse, en 1945. Le rapport de l’OS en 1947 sur l’analyse des événements de 1945 dans le Constantinois et dans toute l’Algérie, dont voici quelques extraits, est édifiant sur le caractère contre-révolutionnaire de la petite bourgeoisie nationaliste radicale :
En août 1947, le ministre PS Depreux rédige un statut pour l’Algérie qui instaure deux collèges électoraux : le premier comprend les « citoyens français de plein droit » et 58 000 « citoyens de statut local » parmi les « musulmans » ; le second réunit 1 300 000 « musulmans » qui élisent une Assemblée algérienne. Une voix d’Européen vaut ainsi huit voix d’Arabes. Le PCF s’abstient :
« Dans le moment présent, « l’indépendance » de l’Algérie constituerait à la fois un leurre et une consolidation des bases de l’impérialisme en Algérie et dans le monde : les communistes condamnent cette position fausse… Nous sommes en effet convaincus que l’Union française, malgré toutes les imperfections… donne actuellement aux peuples d’Outre-mer la seule possibilité de marcher sûrement à la conquête de la liberté et de la démocratie. » (Cahiers du communisme, septembre 1947, p. 869)
https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3647
Si la situation était révolutionnaire en Algérie à la fin de la deuxième guerre mondiale, en Algérie comme sur une bonne partie de la planète, l’inexistence de partis révolutionnaires était aussi très générale et détruisait l’essentiel des possibilités de la situation. La révolte a éclaté en 1945 en Algérie, alors que les travailleurs et les masses populaires ne disposent d’aucune organisation favorable à une révolution sociale renversant le colonialisme. Le plus important parti dans les masses populaires, algériennes comme pied-noires, est le Parti Communiste Algérien. Alors que le Parti Communiste Français, qui participe au gouvernement, soutient le colonialisme et participe à la répression de la révolte, le PCA déclare : « Frères musulmans, le peuple de France lutte contre tes ennemis : le fascisme et les trusts qui oppriment l’Algérie en même temps qu’ils trahissent la France (…) dans cette lutte, une France nouvelle se crée, qui n’aura rien de commun avec celle d’hier. (…) Ton intérêt propre est donc d’aider cette France nouvelle à se créer, à se forger, car c’est le chemin de salut pour toi. » (extrait de « Le PCA au service de la population d’Algérie », rapport de Amar Ouzegane à la conférence centrale du PCA à Alger le 23 septembre 1944). Il va dénoncer la lutte d’indépendance comme « fasciste ». Le PPA, parti nationaliste de Messali Hadj, qui avait des origines communistes (L’Etoile Nord-africaine), choisit tactiquement de jouer le jeu des élections dans le cadre colonial, comme l’avait fait l’Association du Manifeste et de la Liberté de Ferhat Abbas. Même sa frange paramilitaire, l’Organisation Spéciale, dirigée par Ben Bella et Aït Ahmed, plus portée sur l’action directe comme le montrera son évolution en FLN, affirme qu’il ne fallait pas faire la révolution sociale, pas de soulèvement en masse, en 1945.
Décrivant la politique coloniale de la France dans ses mémoires de guerre, Hocine Ait Ahmed écrit : « La liberté d’expression qu’il suppose est inconciliable avec le fait colonial : on ne discute pas avec un peuple qui n’existe pas. Quant à capituler devant les indigènes, mieux vaut passer pour un bourreau que pour un lâche. » Du coup, les militants nationalistes avaient « le sentiment d’être de nouveau piégés et encerclés par la guerre », écrit Hocine Ait Ahmed dans « l’esprit d’indépendance ».
Cependant, pour affirmer l’existence du peuple algérien, le mouvement nationaliste, le PPA (Parti du peuple algérien), interdit depuis 1939, appelle à des manifestations, dans les grandes villes notamment, pour célébrer la fête du Travail. Bien que l’arsenal de guerre soit ostensiblement montré, le 1er mai 1945, les Algériens sont sortis massivement à Alger. « Deux cortèges, l’un partant de Belcourt et l’autre de la Casbah, devaient converger vers la Grande poste et le Palais du Gouvernement général, c’est-à-dire le cœur administratif de la capitale », note le dernier chef historique de la révolution algérienne encore en vie.
D’une façon générale, les nationalistes savaient que la police allait réprimer, avec une grande sévérité, leur manifestation. En effet, au moment où les deux cortèges devaient faire jonction, la police française tira sur les manifestants. « On devait relever sept morts et des dizaines de blessés », témoigne Hocine Ait Ahmed. Parmi les blessés, il y avait Ouali Bennai, un membre actif du district du Djurdjura. Après la répression, encore plus aveugle, du 8 mai 1945, ce dernier songe à un combat direct. Pour ce faite, il sensibilise les jeunes militants sur la riposte à donner aux exactions des autorités coloniales.
Ainsi, le 15 mai 1945, Ouali Bennai sollicite la section lycéenne de Ben Aknoun pour qu’elle fournisse les volontaires capables de mener le combat révolutionnaire. D’après Hocine Ait Ahmed, « le soir même, un taxi nous déposait tous les cinq (Ouali Bennai nous accompagnait) à Tizi Ouzou ; le véhicule appartenait à Mohamed Zekkal, un vieux militant du quartier Belcourt. » Les quatre autres sont : Laimeche Ali, Omar Oussedik, Hocine Ait Ahmed et Amar Ould Hamouda.
Arrivés à Tizi Ouzou, les cinq rejoignent instamment la réunion du conseil du district. C’est le responsable du district, Halit, qui ouvre le débat. Dans cette réunion, l’agent de liaison du bureau politique, Arezki Djemaa, annonce la décision de la Direction clandestine du PPA : « La Direction décide l’insurrection générale pour la date du jeudi 23 mai 1945, à partir de zéro heure », a-t-il dit.
De toute évidence, une telle décision mérite de plus amples explications et des instructions précises. « Nous attendions de la Direction des directives élaborées, voire une ébauche de plan général. Nous attendions un bilan sérieux en cadres militaires, effectifs, armement. Nous n’avons rien entendu là-dessus. Et nous étions qu’à une semaine du soulèvement », regrette Hocine Ait Ahmed le manque d’information ayant suivi la prise de décision de l’action armée.
Quoi qu’il en soit, bien que la Direction ait agi sans préparer minutieusement l’action, le district du Djurdjura s’est apprêté à suivre le mot d’ordre. À cet effet, quatre grandes régions sont ainsi créées : Fort National (Larbaa Nath Irathen), Azazga, Dellys-Tigzirt et Michelet (Ain El Hammam). Les responsables sont respectivement Laimeche Ali, Bennai Ouali, Omar Oussedik et enfin Hocine Ait Ahmed et Amar Ould Hamouda.
Cependant, après la répartition des responsabilités, les cinq décident de se voir le 19 mai à Larbaa Nath Irathen pour faire le point. « Le 19 mai, nous nous retrouvons donc près des hautes murailles de la forteresse, et nous mettons en commun nos constatations. La première, et la plus importante, c’est que les effectifs annoncés au conseil du district ont fondu au soleil, car ils n’existent pratiquement pas », note Hocine Ait Ahmed. En effet, ceux qui cotisent ne sont pas forcément des militants.
Du coup, en peu de temps, les organisateurs doivent réunir les troupes nécessaires pour être prêt le jour J. Recrutant son commando à Ath Ouacif, Ait Ahmed rassemble une centaine d’hommes. « Et voici arrivée la journée du 22 mai. Je passe toute la matinée au grand marché rural de Beni-Ouacif, pour les ultimes préparatifs. Cinquante membres du commando sont prêts ; aucun de ceux qui ont été choisis ne s’est dérobé », relate Hocine Ait Ahmed.
Finalement, avec des moyens infimes, le groupe des cinq est prêt à lancer l’insurrection à 21heures 30. Mais à 18 heures, Laimeche Ali a appelé Hocine Ait Ahmed au téléphone pour lui dire que l’opération avait été annulée. « Ne viens pas, la fête est reportée », tel est le message codé annonçant la non-exécution du plan prévu. Toutefois, « En Haute Kabylie, et, en basse Kabylie, dans la région d’Azeffoun, la situation politique fut rapidement et totalement maitrisée après le message d’annulation… En revanche, dans la zone qui va de Boghni à Tigzirt, les choses se gâtèrent », note Hocine Ait Ahmed.
La révolution est annulée par le PPA. Pour la leçon politique que tire Haït Ahmed de tout cela, il suffit effectivement de lire le rapport de 1947. Il repousse définitivement le soulèvement de masse, la révolution sociale...
https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3913
Massacres de Sétif, Guelma et Kherrata
https://fr.wikipedia.org/wiki/Massacres_de_S%C3%A9tif,_Guelma_et_Kherrata
Décolonisation du Maroc
https://www.persee.fr/doc/outre_0300-9513_1983_num_70_260_2416
https://www.youtube.com/watch?v=Ts9WiY670S4
Le gouvernement colonial français au Maroc
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k97707085/f1.item
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3355428p.r=maroc%201945?rk=257512;0
La Tunisie en 1945
https://fresques.ina.fr/independances/fiche-media/Indepe00030/la-tunisie-en-1945.html
L’Algérie en 1945
Maroc en 1945
Ce qui s’est vraiment passé le 8 mai 1945 en Algérie…
Extraits de « La question coloniale et la politique du Parti communiste français (1944-47) » de Grégoire Madjarian :
« Le 8 mai 1945, dans toute l’Algérie, devait être célébré l’armistice. Des cérémonies officielles avaient été prévues. Un mot d’ordre clandestin du PPA avait circulé : « Le jour de la victoire, manifestons pour exiger, après le sacrifice et la conduite héroïque des Algériens dans l’armée française, un peu de démocratie et de justice ! » Une fraction légaliste des Amis du Manifeste, croyant éviter ainsi l’intervention policière, envoya une délégation demander au gouverneur général l’autorisation de s’exprimer. Les délégués ne sortirent pas de la résidence générale : ils avaient été arrêtés et les autorités prévenues.
Le jour de l’armistice, eurent lieu dans plusieurs villes des manifestations d’ampleur et de forme diverses. A Bône et Didjelli, les manifestations se joignirent au cortège officiel et déployèrent leurs propres banderoles. Des défilés analogues furent organisés à Batna, Biskra, Kenchela, Blida, Berrouaghia et Bel-Abbès. A Saïda, la mairie fut incendiée. A Alger, les fidèles n’assistèrent pas à la cérémonie officielle de la Grande Mosquée. Les incidents les plus graves eurent lieu à Sétif et Guelma.
A Guelma, peu de musulmans avaient assisté aux cérémonies officielles : les comité des AML organisait sa propre manifestation avec des mots d’ordre tels que « Vive la démocratie ! », « A bas l’impérialisme ! », « Vive l’Algérie indépendante ! ». la police tira sur la foule.
A Sétif, un cortège de quinze mille personnes se dirigeait vers le monument aux morts afin d’y déposer une gerbe, arborant pour la première fois le drapeau algérien vert et blanc. Les manifestants brandissaient des pancartes et des banderoles : « Démocratie pour tous ! », « Libérez Messali ! », « Libérez nos leaders emprisonnés ! », « Vive la victoire alliée ! », « Vive l’Algérie indépendante ! », « A bas le colonialisme ! », « Pour une Constituante algérienne souveraine ! ». La police ouvrit le feu à la suite d’un ordre du sous-préfet de retirer pancartes et banderoles.
Ces manifestations furent le point de départ d’un soulèvement qui s’étendit à la Kabylie des Babords, se propagea dans une grande partie de la région du Constantinois. Des messagers allaient dans les campagnes, les villages les plus reculés, pour faire le récit des manifestations de Sétif et Guelma et de leur répression. Les responsables locaux des AML organisaient leurs militants et dirigeaient des attaques contre les bâtiments de l’autorité française : la mairie, la poste, la recette des contributions, la gendarmerie.
Les centres de Aïn-Abessa, Sillègue, le bordj Taktount Bouga (La Fayette), ainsi que Kerrata furent encerclés. Les centres de Béni Aziz (Chevreuil) assiégé aux cris de « Djihad ! Dkihad ! » fut entièrement incendié.
Des groupes armés venus des douars voisins assaillirent Guelma, le 9 mai, pour venger leurs morts, et le car de Bougie à Sétif fut attaqué. Le 10 mai, le village d’Aokas (commune morte d’oued Marsa), la gendarmerie de Tesara, le bordj et la poste de Fedj M’zala furent encerclés. Dans la région d’oued Marsa, les communications téléphoniques furent coupées, des gardes forestiers tués.
Dans la région des Babors, au nord de Sétif, l’émeute prit « l’allure d’une véritable dissidence » d’après le rapport du général de gendarmerie. Les troupes étaient « accueillies dans certains douars à coups de fusils et même d’armes automatiques ». Des rassemblements d’hommes armés étaient signalés à El Arrouche, Azzaba, oued Amizour, Smendou, Chelghoun-Laïd, El Milia, ouest-Zénati. Entre Tizi-Ouzou et Thénia, les fils téléphoniques furent coupés. Des dépôts d’armes clandestins furent signalés à Tébessa.
Des bruits circulaient à propos d’un soulèvement général, bruits qui n’étaient, nous le verrons plus loin, pas sans fondement. Plusieurs groupes armés de paysans s’attaquèrent aux villages et aux centres de colonisation. Fermes, colons, représetants de l’ordre colonial furent les cibles de la révolte.
A propos des événements de mai 1945 et afin de dégager leur signification, il est nécessaire de poser plusieurs questions distinctes : de quel ordre sont les facteurs qui ont déterminé le soulèvement du Constantinois, quelles sont les causes immédiates du déclenchement de l’insurrection, y a-t-il eu préparation d’une insurrection, y a-t-il eu volonté insurrectionnelle ?
A l’époque, à côté de la thèse d’un complot fasciste qui fut, nous le verrons plus loin, la principale thèse officielle et qui ne repose sur aucun fondement, vint s’adjoindre celle d’une révolte de la faim. Bien que la situation des musulmans, et en particulier celle des fellahs, fût dramatique, de nombreux éléments contredisent cette dernière thèse. Pendant les événements, « Le Monde » remarquait : « Au cours de ces journées sanglantes, ni les silos remplis de blé ni les entrepôts de denrées ne furent pillés. « En 1948, Bénazet écrivait : « Non seulement les manifestants des cortèges n’ont jamais poussé des clameurs ou arboré des pancartes contre le ravitaillement » mais les silos de la région « remplis de grains et laissés sans protection, ne souffrirent nulle atteinte. » (…)
Sur le déclenchement des événements, l’analyse de Mohamed Boudiaf et le témoignage qu’il a recueilli, attribuant un rôle déterminant aux provocations policières, semblent faire le point sur cette question : « L’effervescence populaire était à son comble, les autorités coloniales, décidées à reprendre la situation en mains, cherchaient l’occasion de frapper un grand coup (..) J’ai eu plus tard l’occasion d’en parler avec le responsable du parti (le PPA) de Sétif, Maïza, il n’avait aucune directive et ne savait quoi répondre aux militants qui vinrent lui en demander après le début des incidents dans la région. Ce sont les provocations qui ont mis le feu aux poudres. Le scénario fut le même un peu partout. Dès que les drapeaux étaient sortis, la police tirait sur le porteur. La foule réagissait. » (El Jarida – novembre-décembre 1974) (…) Par contre, après le 8 mai, des responsables du Constantinois demandèrent aux dirigeants du PPA d’appeler à l’insurrection générale pour soulager les populations de la région qui supportaient, seules, le poids de la répression, mais celle-ci n’eut pas lieu, à cause notamment des tergiversations de la direction du PPA. (…) Il apparaît, comme l’écrit Mahfoud Kaddache dans « Il y a trente ans », que « les événements de Sétif et Guelma furent considérés comme le signal de la révolution, de la guerre libératrice. » Ainsi, les heurts et les fusillades qui se produisirent dans les deux villes en question – et ce dernier élément seul permet de comprendre l’embrasement du Constantinois – ne trouvèrent un écho que parce qu’il existait une volonté insurrectionnelle dans les masses.
Dirigée par le général Duval, la répression du soulèvement du Constantinois fut d’une sauvagerie indescriptible. (…) dans un message à l’ONU, Messali Hadj dira des événements du Constantinois qu’ils « ont coûté plus de quarante mille victimes au peuple algérien. » (…)
Comment ces massacres furent-ils justifiés par les autorités et acceptés par l’opinion de la métropole ? (…) la version officielle du gouvernement de l’Algérie, version qui fut également celle des trois partis politiques au pouvoir sous la tête gaulliste (MRP, SFIO et PCF) était la suivante : le soulèvement du Constantinois était un « complot fasciste » accompli par des « agents hitlériens ». L’armée n’était dépêchée que pour « poursuivre l’action patriotique de nettoyage ». (…)
Le 11 mai, « L’Humanité » relatait les événements du 8 en rapportant la déclaration du gouvernement général : « Des éléments troubles d’inspiration hitlérienne se sont livrés à Sétif à une agression armée contre la population qui fêtait la capitulation hitlérienne. La police, aidée de l’armée, maintient l’ordre. » En publiant sans réserves ces propos sous le titre : « A Sétif, attentat fasciste le jour de la victoire », le quotidien du PCF accréditait la version de l’administration coloniale. (…)
(Le 12 mai,) le Comité central du PCF, prenant une position sans nuances, recommandait explicitement une répression rapide et impitoyable. Il publiait immédiatement la révolution suivante : « Il faut tout de suite châtier impitoyablement et rapidement les organisateurs de la révolte et les hommes de main qui ont dirigé l’émeute. » (…)
Sur une distance de 150 kilomètres, de Sétif à la mer, la loi martiale fut proclamée. La troupe reçut l’ordre de tirer sans sommation. « sur le burnous ». Tout arabe ne portant pas le brassard réglementaire était abattu (témoignage de Charles-André Julien dans « L’Afrique du Nord »). Les légionnaires furent autorisés à massacrer toute la population arabe de Sétif et même ailleurs, où aucune manifestation n’avait eu lieu.
A Villard, pendant deux jours, une batterie de 75 bombarda les douars environnants. A Saint-Armand, les soldats eurent pour mission de raser tous les villages se trouvant à 15 kilomètres des centres de colonisation. Périgotville et Chevreuil furent entièrement détruits.
L’aviation bombardait et mitraillait à l’intérieur, tandis que les navires de guerre canonnaient des villages côtiers. D’après ce que reconnut le général Weiss, il y eut, en quinze jours, vingt actions aériennes contre la population. Les avions détruisirent 44 mechtas (groupe de maisons pouvant aller de 50 à 1000 habitants). La marine intervint devant Bougie et à Djijeli. Le croiseur Dugay-Trouin, venu de Bône, fut employé au bombardement des environs de Kerrata. Le douar Tararest fut rasé. Des douars entiers disparurent. (…)
A Guelma, la réaction viscérale de la population européenne, sous l’initiative du sous-préfet, mena à l’organisation d’une milice. Le comité de vigilance, qui recrutait et contrôlait la milice, comportait une forte majorité de combattants de la « France combattante », y compris deux responsables du Parti communiste algérien, ainsi que le secrétaire de l’Union locale de la CGT. Dans ce qui fut l’une des opérations de représailles les plus meurtrières de mai 1945, les miliciens massacrèrent entre 500 et 700 « musulmans ». (…)
Le mouvement syndical de la métropole, par l’intermédiaire de son principal représentant, la CGT, adopte des positions voisines du PCF (…) afin de « souligner l’action courageuse et magnifique des organisations syndicales d’Algérie pour empêcher que le mouvement ne s’étende à d’autres régions. »
Si la situation était révolutionnaire en Algérie à la fin de la deuxième guerre mondiale, en Algérie comme sur une bonne partie de la planète, l’inexistence de partis révolutionnaires était aussi très générale et détruisait l’essentiel des possibilités de la situation. La révolte a éclaté en 1945 en Algérie, alors que les travailleurs et les masses populaires ne disposent d’aucune organisation favorable à une révolution sociale renversant le colonialisme. Le plus important parti dans les masses populaires, algériennes comme pied-noires, est le Parti Communiste Algérien. Alors que le Parti Communiste Français, qui participe au gouvernement, soutient le colonialisme [25] et participe [26] à la répression de la révolte, le PCA déclare : « Frères musulmans, le peuple de France lutte contre tes ennemis : le fascisme et les trusts qui oppriment l’Algérie en même temps qu’ils trahissent la France (…) dans cette lutte, une France nouvelle se crée, qui n’aura rien de commun avec celle d’hier. (…) Ton intérêt propre est donc d’aider cette France nouvelle à se créer, à se forger, car c’est le chemin de salut pour toi. » (extrait de « Le PCA au service de la population d’Algérie », rapport de Amar Ouzegane à la conférence centrale du PCA à Alger le 23 septembre 1944). Il va dénoncer la lutte d’indépendance comme « fasciste ». Le PPA, parti nationaliste de Messali Hadj, qui avait des origines communistes (L’Etoile Nord-africaine), choisit tactiquement de jouer le jeu des élections dans le cadre colonial, comme l’avait fait l’Association du Manifeste et de la Liberté de Ferhat Abbas. Même sa frange paramilitaire, l’Organisation Spéciale, dirigée par Ben Bella et Aït Ahmed, plus portée sur l’action directe comme le montrera son évolution en FLN, affirme qu’il ne fallait pas faire la révolution sociale, pas de soulèvement en masse, en 1945. Le rapport de l’OS en 1947 sur l’analyse des événements de 1945 dans le Constantinois et dans toute l’Algérie, dont voici quelques extraits, est édifiant sur le caractère contre-révolutionnaire de la petite bourgeoisie nationaliste radicale :
Rapport de l’Organisation Spéciale (formation paramilitaire clandestine du PPA) pour le Comité Central élargi de décembre 1948 du Parti du peuple algérien PPA-MTLD (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques) et adopté par celui-ci :
« Nous nous proclamons un parti révolutionnaire. Le mot révolutionnaire est dans les propos de nos militants et de nos responsables. Notre vocabulaire est dominé par des formules à l’emporte-pièce, extrémistes, magiques telles que « le problème algérien est un problème de force », « nous sommes pour l’action, contre les discours » ; en attendant, nous ne cessons de discourir. (…) Aujourd’hui que l’électoralisme a fait faillite, le regard doit se porter résolument vers les véritables objectifs. Notre but est de mobiliser toutes les couches de la population algérienne, d’entraîner même les « mécontents », les « hésitants », même ceux qui sont contre les « inégalités choquantes ».
« Des idées fumeuses, voire saugrenues, bouchent notre conscience. En parlant de soulèvement, certains y voient une forme d’insurrection « généralisée », à l’exemple de celle de 1871, étendue à l’ensemble du territoire national. (…) Le but de ce rapport est de préciser la donnée principale de la révolution : la ou les formes de lutte que doit revêtir la lutte de libération. »
« Quelle forme prendra la lutte de libération ? La lutte de libération ne sera pas un soulèvement en masse. L’idée de soulèvement en masse est en effet courante. L’homme de la rue pense que le peuple algérien peut facilement détruire le colonialisme grâce à une supériorité numérique : dix contre un. Il suffira de généraliser à l’Algérie entière un soulèvement populaire. (…) En réalité, l’idée de « soulèvement en masse » se fonde sur des souvenirs historiques, au niveau de l’opinion populaire. Les paysans n’oublient pas la grande insurrection de 1871. De père en fils ils ont hérité le regret viscéral que cette insurrection fut circonscrite à la Kabylie, à quelques régions de l’Algérois et du Constantinois. Ils peuvent croire que cette insurrection aurait réussi si elle avait éclaté partout. Il faut préciser tout de suite que cette conception n’est pas partagée par les populations de Kherrata qui ont connu le massacre de mai 1945, ni par celles de Kabylie qui depuis cette date connaissent les répressions les plus dures. Les événements qui ont suivi « l’Ordre du 23 mai 1945 » indiquent à quelles aventures tragiques peuvent conduire des idées archaïques. (…) L’insurrection de 1871 a échoué, moins parce qu’elle était géographiquement limitée qu’en raison de son caractère spontané, improvisé et des conceptions militaires erronées de ses dirigeants. (…) Le soulèvement en masse est une forme de lutte anachronique. La notion de supériorité de la multitude, nous en avons fait l’expérience, a déjà bouché la conscience que devait avoir nos dirigeants des bouleversements engendrés par l’armement moderne dans l’art de se battre pour se libérer. Aux yeux des militants qui ont éprouvé directement les conséquences de « l’Ordre et du Contre-Ordre d’insurrection », l’histoire du « cheval blanc » et du drapeau vert » est plus qu’une anecdote humoristique. (Note : le PPA a donné un ordre d’insurrection, puis l’a décommandé, mais le contrordre serait arrivé trop tard en Kabylie et à Saïda). (…) L’expérience du soulèvement avorté du 23 mai 1945 est plus proche de nous que l’échec de la révolution de 1905, ou la débâcle des patriotes irlandais lors de l’insurrection de Pâques 1916 et du terrorisme qui l’a suivit. De plus, c’est notre propre expérience ; elle a profondément marqué les militants qui l’ont vécue et qui en ont tiré les leçons pour eux-mêmes et pour le parti. En été 1945, le district de la Grande Kabylie reçoit l’ordre d’abattre les candidats aux élections cantonales. Les responsables du district refusent d’exécuter cet ordre. (…) Nous pouvons tuer et prendre le maquis, si le parti a prévu la djihad comme étape suivante. (…) La forme de lutte individuelle conduit à nous mettre en position de moindre efficacité et de moindre résistance. (…) par contre, le terrorisme sous sa forme défensive ou d’appoint, c’est-à-dire le contre-terrorisme, peut jouer un rôle dans le cadre de la guerre populaire, comme en Indochine. (…) La guerre est un instrument de la politique. Les formes du combat libérateur doivent se mesurer à l’aune de la politique. (…) La lutte de libération sera une véritable guerre révolutionnaire. (…) La lutte de libération de l’humanité algérienne sera donc une guerre. Elle assumera les proportions d’un conflit avec la puissance coloniale avec tout son potentiel militaire, économique et diplomatique, donc politique. (…) Aussi la guerre révolutionnaire est la seule forme de lutte adéquate aux conditions qui prévalent dans notre pays. C’est la guerre populaire. Il importe de préciser que nous n’entendons pas par là les levées en masse. Par guerre populaire, nous entendons guerre des partisans menée par les avant-gardes militairement organisées et solidement encadrées. (…) Et d’abord posons-nous la question : quels sont les principes directeurs qu’il faut réunir pour assurer la victoire de cette guerre de libération ? Sur quels éléments doit se baser notre stratégie pour être victorieuse ? (…) Les principes directeurs de notre stratégie sont l’avantage du terrain, la guérilla comme forme de guerre principale, la défense stratégique et non l’offensive, la formation de bases stratégiques (…). Le principe directeur se rapportant à l’unité d’action avec le Maroc et la Tunisie se situe à la charnière des problèmes de stratégie intérieure et de stratégie extérieure. Nous préférons les situer à cette frontière. (…) Cependant, l’Algérie se condamnerait à perdre d’avantage, c’est-à-dire tous les autres atouts, si elle faisait une condition sine qua non d’un dispositif maghrébin préalable. (…)
« Les thèses assimilationnistes sont bel et bien enterrées. Même le Parti communiste algérien semble se soumettre devant le puissant courant qui porte nos masses vers la libération. Il court derrière le peuple dont il prétend être l’avant-garde. Il va jusqu’à sacrifier comme bouc émissaire, Amar Ouzegane, son secrétaire général (note : il est présenté comme responsable du soutien du PCA au massacre colonialiste français de Sétif et du Constantinois, décision du PCA et du PCF, qui résulte de la participation du PCF au gouvernement français et de l’alliance contre-révolutionnaire du stalinisme et de l’impérialisme à la fin de la guerre). (…) Cependant, depuis le truquage éhonté des élections d’avril dernier, au vu de la répression qui a précédé et suivi ces truquages, le peuple algérien dans son ensemble a découvert le caractère dérisoire et vain du réformisme, basé sur la légalité coloniale. (…) le patriotisme rural a triomphé dans l’opinion avec la dureté qui caractérise l’oppression subie par les masses rurales : « Ne nous appelez plus aux urnes, donnez nous des armes ». (…) Ici apparaissent les dangereuses faiblesses de l’Organisation Spéciale OS. Nous manquons d’armes et d’argent. (…) Le problème de l’armement doit être le souci majeur du parti. (…) Un appareil émetteur-récepteur nous a coûté 100.000 francs, l’équivalent du budget de fonctionnement mensuel alloué à l’organisation. Aucun sou n’a été consacré par le parti à l’achat d’armements. (…) Nous disposons aujourd’hui de trois organisations toutes structurées à l’échelle nationale. Il y a le MTLD, appareil légal et public. Il y a l’OS, organisation paramilitaire, ultra clandestine. Il y a le PPA, appareil semi clandestin ou prétendu tel. Ces trois structures correspondent au schéma décidé par le Congrès de 1947. (…) Dans des localités, les responsables de l’OS sont à la fois dirigeants des sections locales du MTLD, du PPA et conseillers municipaux. N’ayant pu être remplacés à leurs « fonctions » légales ou semi légales, ces responsables n’ont pas pu se conformer aux directives de l’état-major de l’OS qui leur « fait obligation de se faire oublier » des autorités … des polices et des masses. »
« Puisqu’on nous parle souvent de « plan de sécurité », il n’en existe pas d’autre que le maquis. Les militants sont aujourd’hui connus de toute façon. Ils ne peuvent pas échapper aux coups de filet par « la simple vigilance ». Ils doivent pouvoir continuer leurs activités au sein des masses en s’intégrant clandestinement à elles. »
« Perspectives
« Cette guerre de libération mettra aux prises, nous n’aurons de cesse de le rappeler, une puissance mondiale à une nation désarmée qui de surcroît a été soumise à une politique de dépersonnalisation et d’asservissement pendant plus d’un siècle. (…) La guerre populaire de libération nous donne des atouts. D’abord la force morale d’une cause juste (…) Les vertus guerrières de notre peuple, le mépris du danger, la force de caractère et d’esprit, la persévérance trouveront dans l’Islam bien exploité un élément de mobilisation et de soutien dans les vicissitudes, les revers, le deuil et les « hasards » de la guerre. Ensuite, l’Algérie c’est notre pays. Le peuple algérien connaît ses moindres recoins. Il fait corps avec le relief. La guerre de partisans, avec ses fonctions de commandos dans les villes, ses actions de sabotage généralisées, nous permettra de tirer le maximum de ces atouts, c’est-à-dire de durer et d’atteindre les objectifs de la défense stratégique. (….) Il s’agit de combler nos lacunes et de travailler en profondeur nos masses rurales. Le patriotisme révolutionnaire est dans les campagnes ; la paysannerie pauvre, la paysannerie des khammes, les petits paysans constitueront l’élément moteur de la guerre de libération. Leur tempérament, l’amour patriotique qui s’aiguise dans le nif (note : sentiment de l’honneur) et la « convoitise de la gloire « , leur dévouement fanatique, gage de fermeté et d’obstination, toutes qualités et force d’âme qui les ont rendu jadis et les rendront encore maîtres dans l’art de la guérilla. (…) la nature même chez nous de l’oppression coloniale de même que la répression sous toutes ses formes, économique, policière, terroriste, administrative, ont atteint des paliers exaspérants. D’où la véhémence du mécontentement général. Aujourd’hui, la conscience révolutionnaire consiste à exploiter l’impasse légaliste et les fiascos réformistes afin de familiariser les masses avec l’idée d’une véritable guerre et faire ainsi du recours à la violence non pas un geste de désespoir, de colère et de révolte, mais un geste révolutionnaire qui doit mener à la victoire. (…)
« Le mot d’ordre « La terre à ceux qui la libèrent » qui correspond aux aspirations de nos masses rurales aura un effet multiplicateur, c’est-à-dire durablement mobilisateur. Le slogan quémandeur « La terre à ceux qui la travaillent » est sans effet (…) Il importe de bétonner notre implantation rurale. Il faudra tirer avantage de l’influence des notabilités acquises au mouvement pour structurer les paysans.
« Nous voulons trois choses : des armes ! encore des armes ! toujours des armes !
La stratégie du harcèlement qui suppose des séries de petites attaques ne peut remplir son objet sans armes individuelles, pistolets mitrailleurs, fusils mitrailleurs, mitrailleuses légères, grenades offensives, grenades anti-chars. La stratégie de désorganisation de l’infrastructure coloniale, de dislocation économique et de destruction des voies de communication, suppose également les techniques d’explosifs les plus appropriées. Il est indispensable d’avoir dans chaque région des stocks de guerre. (…) Malgré les sacrifices des masses et la générosité des militants, le parti ne pourra au mieux que se procurer les ressources de subsistance à l’intérieur du pays. C’est à l’extérieur que nous devons nous approvisionner. (…) Une équipe doit être chargée de trouver les armes et les finances qu’exige la conjoncture. (…) Certains nous consentiraient un emprunt par solidarité sentimentale, anti-coloniale ou par communion de lutte contre l’impérialisme ; l’intérêt, le calcul n’y est peut-être pas totalement absent. Ils pourraient escompter des avantages politiques à plus ou moins long terme. »
« La proclamation de l’indépendance du Viet Minh, la guerre de libération qui se déroule au Tonkin, la résistance de l’Indonésie, les événements de Madagascar, le revirement anglo-saxon en faveur de l’indépendance libanaise et syrienne, autant de faits qui illustrent la puissance du phénomène anti-colonial. (…) Cette force « émancipatrice » est vitale du point de vue strictement militaire, par la dispersion de la puissance et des efforts du colonialisme et l’affaiblissement de son potentiel économique. (…)
« Nul doute que la résistance du Maghreb sensibilisera les musulmans au plus haut point. L’Islam est un facteur mobilisateur sur le plan moral et affectif. Il peut et doit apporter une contribution décisive dans la lutte de libération des peuples coloniaux. Aucun élément constitutif de cette force vitale ne doit être négligé, pour user et détruire la force vitale du colonialisme. »
« Depuis quelques mois, la guerre froide sévit. L’Algérie, le Maghreb, est dans la zone d’influence occidentale. Jamais les USA ne permettront qu’il passe du côté de l’Est. Gardons-nous d’apriorismes idéologiques et de slogans sentimentaux créés en dehors de l’espace et du temps. L’efficience révolutionnaire commande le séreux et la prudence dans le verbe. »
Rapport, rédigé en 1948 par Aït Ahmed et Ben Bella, dirigeants de l’OS, et adopté par Messali Hadj et le PPA, avant d’être appliqué comme stratégie par le FLN, issu de l’OS.
https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3657
La fin du protectorat français en Tunisie et au Maroc : le point de vue du colonisateur
https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/afe01000182/realites-marocaines
A voir : les massacres coloniaux de 1945 en Algérie