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La politique dite de « Front populaire » en France

lundi 1er juillet 2024, par Robert Paris

La politique dite de « Front populaire » en France

Origine et « théorie » des fronts populaires

Brusque tournant

Le 9 octobre 1934, se tenait salle Bullier à Paris un meeting du P.C.F. Thorez, secrétaire général, lançait le premier appel à la constitution d’un « front populaire du travail, de la liberté et de la paix ». Il s’agissait, selon Thorez et la direction du P.C.F., d’élargir l’unité d’action réalisée entre le P.S. et le P.C.F. aux « classes moyennes ». Le même jour, au comité de coordination du P.S. et du P.C.F., des représentants du P.C.F. proposaient l’élaboration d’un programme susceptible de servir de base à la constitution de ce front populaire. Toujours selon les dirigeants du P.C.F., le parti radical était la représentation politique des classes moyennes. Le 24 octobre, nouveau discours de Thorez à Nantes, où allait se tenir le congrès du parti radical. Il s’adressait « aux groupements radicaux hostiles à la réaction », proposant un programme qui comprenait jusqu’à la défense de la Constitution de la III° République. La direction du P.C.F. s’emparait du manifeste lancé fin mars 1934 par le « Comité de vigilance des intellectuels antifascistes », mais en lui donnant un contenu politique qui dépassait considérablement cet appel. Le nouveau cours politique, qui depuis quarante ans est constamment repris par les partis communistes, avait trouvé sa formule : front populaire, rassemblement populaire, union populaire, unité populaire...

Déclaration et orientation étonnantes, au moins en apparence, si on les compare à ce que le même Maurice Thorez écrivait encore quelques mois avant : les mouvements de février « ont permis à ces mêmes prolétaires de juger et de condamner le parti socialiste dans son rôle de principal soutien social de la bourgeoisie, dans sa pratique d’auxiliaire du fascisme » (l’Humanité du 20 mars 1934).

Non moins net était l’appel de l’Association républicaine des anciens combattants (A.R.A.C.) publié le 6 février 1934 par L’Humanité sous le titre « Manifestez... » : « Tous à 20 heures au rond-point des Champs­-Elysées [ ... ]. A la fois contre les bandes fascistes, contre le gouvernement et contre la social-démocratie. »

Naissance de la « théorie » du « Social-fascisme »

C’était le dernier écho de la « théorie » du « social-fascisme ».

Nous allons revenir l’origine de cette « théorie » du « social-fascisme » et suivre ses développements. Quelques lecteurs pourraient s’étonner : formellement, en effet, les « théories » du « social-fascisme » et des « fronts populaires » sont radicalement opposées. En réalité, ainsi que nous allons le voir, l’une (celle des « fronts populaires ») est la conséquence de l’autre (celle du « social­-fascisme »). Elles sont les deux faces d’une même médaille. Elles résultent d’une opposition grandissante de ceux qui les ont élaborées, en l’occurrence la bureaucratie du Kremlin et des P.C. qui font partie de son appareil international, aux intérêts du prolétariat et de la révolution. Cette continuité de contenu doit être mise en évidence, pour bien appréhender les origines et la « théorie » des « fronts populaires ».

L’Internationale communiste a commencé à élaborer la « théorie » du « social-fascisme » en fonction du cours de, la lutte des classes en Allemagne. La raison en est qu’au lendemain de la Première Guerre mondiale en Allemagne se sont concentrés tous les problèmes de la révolution prolétarienne et conjointement de la contre-révolution, que les rapports politiques à l’intérieur du mouvement ouvrier y ont atteint une sorte de pureté classique : un parti communiste qui était le plus puissant, après celui de l’U.R.S.S., de l’Internationale communiste ; un parti social-démocrate (S.P.D.) qui était encore beaucoup plus puissant que le parti communiste allemand (P.C.A.), et derrière lequel se regroupait la grande majorité de la classe ouvrière ; une centrale syndicale regroupant en son sein et derrière elle la quasi-totalité du prolétariat allemand.

Dès janvier 1924, le présidium de l’Internationale communiste affirmait : « Les couches dirigeantes de la social-démocratie ne sont, au moment actuel, qu’une fraction du fascisme allemand sous le masque du socialisme. Entre Ebert, Secks, Ludendorff, il y a certes des nuances. Mais elles ne doivent pas faire oublier aux communistes que la tâche principale est d’amener la classe ouvrière à une conscience claire de ce qui est essentiel, à savoir que dans la lutte entre le capital et le travail, les leaders du S.P.D. sont liés à la mort aux généraux blancs... Plus dangereux encore que les leaders sociaux-démocrates de droite sont ceux de la gauche du S.P.D. »

A la fin de l’année 1923 et au début de l’année 1924, un chapitre capital de la lutte, des classes, de l’histoire de l’U.R.S.S., du parti bolchevique et de l’Internationale communiste se fermait. En janvier 1923, Poincaré avait fait occuper la Ruhr par les troupes françaises. Il voulait imposer le paiement des fantastiques réparations infligées à l’Allemagne par le traité de Versailles. L’économie allemande délabrée, privée de ses marchés, était incapable de supporter ce fardeau. L’inflation déjà se développait. Le gouvernement Cuno décréta la résistance passive. La crise économique, sociale, politique, disloquait la société allemande. L’inflation n’avait plus de limites. Pour 1 mark en 1914, il fallait 1,4 mark-papier en 1918, 2,1 en 1919, 14,4 en 1920 le jour de rentrée des troupes françaises dans la Ruhr, 2 500 au milieu d’août 1923, 1 million le 4 octobre, 130 millions en novembre, 600 milliards le jour de la mise en circulation de la nouvelle monnaie... Evidemment, tous les rapports économiques étaient dissous. La petite bourgeoisie était totalement ruinée. C’était la famine pour des millions de travailleurs. Toutes les couches sociales se décomposaient. Seul le capital financier était gagnant.

Les masses s’orientaient résolument à gauche. En cette situation qui semblait désespérée, sans issue, par millions et par millions les prolétaires se tournaient vers le P.C.A., tandis que les ouvriers sociaux-démocrates se radicalisaient et que la dissolution même des rapports économiques rendait impuissant l’appareil de la centrale syndicale allemande.

Une crise révolutionnaire s’ouvrait.

L’avenir de la révolution russe, du parti bolchevique, de l’Internationale communiste, se jouait en Allemagne. Déjà, l’isolement de l’U.R.S.S., l’épuisement du prolétariat, la fatigue et l’usure du parti bolchevique après trois ans de guerre impérialiste et quatre ans de guerre civile, avaient de redoutables conséquences : la bureaucratie s’installait dans tous les rouages de l’Etat et du parti. Elle en prenait le contrôle, devenait omniprésente. Dès 1922, Lénine s’inquiétait de la marée montante de cette couche. En alliance avec Trotsky, il décidait de préparer et d’engager la lutte au XlI° Congrès en avril 1923. Malheureusement, la maladie qui devait remporter le frappait pour la deuxième fois, l’obligeant à cesser toute activité. Trotsky différait la bataille à l’intérieur du parti bolchevique. La crise révolutionnaire allemande revivifiait le parti bolchevique. Elle laissait espérer la fin de l’isolement de l’U.R.S.S. et la concrétisation de la perspective de la révolution victorieuse en Europe, et par suite dans le monde. Tous les dirigeants du parti bolchevique et de l’I.C. considéraient alors que la révolution russe était une composante de la révolution mondiale.

Mais la direction du parti communiste allemand fut incapable d’utiliser la crise révolutionnaire. Elle ne comprit pas le tournant de la situation quand il se produisit. Lorsqu’elle rajusta sa politique, après que le comité exécutif de l’I.C. eut pris position, des mois précieux avaient été perdus. Elle mit à l’ordre du jour la préparation de l’insurrection pour le mois d’octobre 1923, mais sans conviction et en hésitant. Finalement, elle décommanda l’action révolutionnaire. Par suite d’erreurs de transmission, seul le prolétariat de Hambourg engagea la lutte armée. Pendant plusieurs jours des combats de rue se déroulèrent avant que les communistes de Hambourg ne soient écrasés. C’était la défaite et la confusion. Le P.C.A. était interdit pendant plusieurs mois (novembre 1923-mars 1924).

Cette défaite a eu des conséquences catastrophiques pour l’U.R.S.S., le parti bolchevique et l’Internationale communiste. La démoralisation s’emparait du parti et de l’I.C. L’isolement de l’U.R.S.S. était renforcé, sans espoir qu’il soit brisé avant de longues années. Le 21 janvier 1924, Lénine mourait. Les conditions politiques de la victoire de la bureaucratie montante étaient réunies. Trotsky engageait un combat devenu inéluctable. En décembre 1923, il publiait Cours nouveau et en octobre 1924 Leçons d’Octobre, qui analysent les erreurs de la direction du P.C.A. - Brandler, Thaelmann et d’autres mais aussi celles des dirigeants d’alors du bureau politique du parti bolchevique et de l’Internationale communiste : Staline, Zinoviev, Kamenev (la « troïka »).

Dès janvier 1924, Staline, Zinoviev, Kamenev, tentaient de justifier leur politique et de répondre à Trotsky. La responsabilité des fautes et des erreurs du P.C.A. était reportée entièrement sur les épaules de Brandler et de son équipe. Selon la direction de l’I.C., en Allemagne, la crise révolutionnaire n’en était encore qu’à ses débuts. Elle allait s’approfondir. En relation avec cette appréciation, la « théorie » du « social-­fascisme » était pour la première fois formulée. Il s’agissait de justifier l’« optimisme » révolutionnaire, couverture d’une politique capitularde et extérieure aux intérêts du prolétariat. Quelques mois plus tard, Staline formulait sa non moins fameuse « théorie » de la « construction du socialisme dans un seul pays ». La bureaucratie naissante se dotait empiriquement de « justifications théoriques » et mettait l’I.C. au pas.

La « bolchevisation » était imposée aux différents P.C. Au nom de la « bolchevisation », les dirigeants du Kremlin construisaient à l’intérieur de chaque P.C. un appareil à leur dévotion. Brandler était éliminé de la direction du P.C.A.

Un bloc constitué du centre et de la gauche en prenait la direction. Un texte du courant centriste du P.C.A. apportait une contribution à la nouvelle ligne, Il affirmait : « La démocratie bourgeoise a été abandonnée par ses propres partisans. C’est ainsi que le S.P.D. est passé ouvertement du côté du fascisme... Le S.P.D. dans sa totalité s’est placé du côté de la dictature de la bourgeoisie. La social-démocratie dans sa totalité s’est ainsi démarquée si nettement qu’une collaboration même provisoire avec les leaders et les instances sociales-démocrates est exclue. »

Cette orientation répondait au gauchisme latent à l’intérieur du P.C.A. et elle y avait de profonds échos. En effet, depuis les groupes spartakistes, le « gauchisme » a été une maladie récurrente du mouvement communiste en Allemagne. Cependant, la direction de l’I.C. jouait de cette tendance pour imposer son contrôle total sur le P.C.A. Peu de temps s’écoulait avant que l’I.C. prenne un nouveau tournant, et que le P.C.A. suive.

La période de « stabilisation »

Quelques mois plus tard, une fois encore, la direction de l’I.C. modifiait son appréciation de la période : fini l’approfondissement de la crise révolutionnaire, une période de longue durée de stabilisation mondiale du capitalisme s’ouvrait. En conséquence, la tactique de l’I.C. et des P.C. devait être bouleversée. Cette nouvelle appréciation du moment se fondait sur une base réelle. La crise révolutionnaire de 1923 en Allemagne avortée, la dette publique épongée et l’endettement des grandes sociétés capitalistes liquidé par la faillite monétaire qui ruinait des millions d’épargnants, le paiement des réparations reporté, une nouvelle monnaie, le retenmark, était mise en circulation. D’un autre côté, le putsch de Ludendorff appuyé par Hitler les 8 et 9 novembre 1923 échouait lamentablement. Une certaine stabilisation politique se produisait en Allemagne. Le rôle de l’impérialisme américain s’affirmait. Il mettait au point le plan Dawes qui injectait d’importants crédits en Allemagne et qui devait garantir le paiement des réparations. Un compromis était imposé à l’Allemagne et à la France : l’Allemagne avait repris en partie ses livraisons en nature à la France et à l’Angleterre dès août 1923. Le pacte de Locarno garantissait les frontières françaises et belges. L’homme malade de l’Europe d’alors, l’Allemagne, semblait retrouver une certaine stabilité et la République de Weimar se renforçait. Aux élections présidentielles du 29 mars 1925, le social-démocrate Braun obtenait 8 millions de voix. En revanche, aux élections au Reichstag le P.C.A. ne recueillait plus que 1 872 000 voix, alors que le 4 mai 1924 il avait obtenu 3 693 000 voix. Partout en Europe, l’influence des partis sociaux-démocrates et des dirigeants réformistes des syndicats se raffermissait. En France, par exemple.

La détente internationale s’affirmait : le 8 septembre 1926, l’Allemagne entrait à la S.D.N. En avril 1926, le gouvernement français invitait Stresemann à signer le pacte Briand-Kellogg qui mettait « la guerre hors la loi ». En septembre 1929, les troupes françaises évacuaient la Rhénanie.

Un boom économique mondial se développait et le redémarrage de l’économie allemande semblait impressionnant. Pendant l’inflation galopante, la production était tombée à 55 % de celle de 1913, en 1927 elle atteignait 122 %. Les chômeurs n’étaient plus que 650 000 à l’été 1928. Le pouvoir d’achat des travailleurs s’améliorait.

Le comité exécutif élargi de l’I.C. de mars 1925 rectifia officiellement l’appréciation de la situation internationale. Zinoviev était encore dirigeant du Komintern. En juillet 1925, il écrivait au X° Congrès du P.C.A. une lettre où on lisait : « Nous avions entièrement raison quand nous caractérisions la social-démocratie en général et l’allemande en particulier de troisième parti de la bourgeoisie, d’aile du fascisme moderne. » D’où il tirait l’étonnante, au moins à première vue, conclusion suivante : « Le X° Congrès du P.C.A. doit reconnaître " ouvertement " que le parti avait commis une faute en refusant de suivre le conseil que le C.E. de l’Internationale nationale communiste lui avait donné après le premier tour de scrutin de s’adresser à la social-démocratie pour lui proposer sous certaines conditions de retirer la candidature communiste en faveur de la candidature sociale-démocrate. »

Rappelons qu’au deuxième tour, le S.P.D. s’était désisté pour Marx, candidat du centre, mais que c’était Hindenburg qui avait été élu. Le P.C.A. maintenait son candidat qui recueillait un peu plus de voix qu’au premier tour.

Bien que la nouvelle direction du P.C.A. ait épousé les virages de l’I.C., peu après le X° Congrès, Ruth Fischer et Maslow étaient écartés de la direction, et plus tard exclus du P.C.A. Le règne de Thaelmann commençait. L’éviction des « gauchistes » précédait de peu l’éviction par Staline de Zinoviev de la direction de l’I.C. à la suite de la rupture de la troïka. Boukharine devenait président de l’I.C. et succédait en octobre 1926 à Zinoviev. Le cours droitier de l’I.C. s’accentuait. Il allait durer jusqu’au VI° Congrès de l’I.C., en juillet 1928.

Un pas vers la politique des fronts populaires

La nouvelle analyse de la période ainsi que la ligne politique suivie par l’I.C. et imposée aux P.C. n’étaient pas moins erronées que l’analyse et la ligne politique précédentes. La « stabilisation » était fondée sur le renouvellement des moyens de production, sur une politique de crédit et de prêts, la vocation de banquier du monde de l’impérialisme américain s’affirmait. Le marché mondial et la division internationale du travail restaient précaires. Les dettes des pays d’Europe aux U.S.A. croissaient. Une fois encore, l’Allemagne présentait un tableau saisissant de cette situation. Le plan Dawes aménageait le paiement des réparations imposées à l’Allemagne. Un emprunt souscrit par les banques américaines permettait au gouvernement allemand de payer une première tranche de 800 millions de mark-or.

Le reste des annuités devait être couvert par prélèvement sur les recettes des chemins de fer et sur les impôts. Entre septembre 1924 et août 1929, l’Allemagne paya ainsi 8 970 millions de mark-or. Mais, en 1927, on estimait la dette allemande à 120 milliards de mark-or.

Compte tenu du paiement des intérêts fixés à 5 %, jamais l’Allemagne ne s’acquitterait de ses dettes. Au cours d’une intervention à la Chambre des communes le 24 mars 1926, Churchill, alors chancelier de l’Echiquier, démontrait qu’il existait « une situation extraordinaire... La pression exercée [par les U.S.A.] pour le paiement de la dette [des pays victorieux contractée aux U.S.A. pendant et après la guerre] enlèverait les réparations aux pays d’Europe dévastés et passerait en flots ininterrompus au travers de l’Atlantique à cette grande république riche et prospère ».

Ces quelques indications démontrent suffisamment la fragilité et le caractère artificiel de cette période de boom économique. En outre, il n’empêchait pas que la lutte des classes dans le monde connaisse de nouveaux et puissants développements. En Chine, au cours des années 1924, 1925, 1926, 1927, se déroulait la Deuxième Révolution chinoise. En Angleterre, 1926 devait être l’année de la grève générale (4-12 mai) qui ébranlait la vieille puissance impérialiste. La politique suivie par l’Internationale communiste, tant en Chine qu’en Angleterre, était profondément opportuniste.

Les syndicats de l’U.R.S.S. et la direction des Trade-Unions anglais (T.U.C.) avaient conclu un accord et formé un comité pour la réunification syndicale et la défense de l’U.R.S.S. En 1926, les mineurs britanniques se mettaient en grève pour imposer la nationalisation des mines. L’épreuve de force entre les mineurs et le gouvernement mobilisa la classe ouvrière et posa le problème de la grève générale. La direction des T.U.C. manœuvra pour tenter d’éviter la grève générale. Contrainte de donner l’ordre de grève générale, elle le rapporta au bout de huit jours, laissant les mineurs isolés poursuivre leur grève qui se termina par une défaite. L’I.C. soutint entièrement la direction des T.U.C.

Naturellement, le P.C. anglais emboîta le pas à l’I.C. Ce sont les dirigeants des T.U.C. qui rompirent le comité anglo-russe sous prétexte qu’il s’immisçait dans les problèmes de la centrale syndicale anglaise. Le comité avait servi de couverture aux dirigeants opportunistes.

En Chine, l’I.C. pratiqua la politique dite du « bloc des quatre classes » : la bourgeoisie nationale, la petite bourgeoisie, la paysannerie, la classe ouvrière. La révolution était caractérisée comme nationale et anti-­impérialiste.

Au début de 1927, la résolution du Vil° Plénum de l’I.C. déclarait : « Le gouvernement de Canton, en dépit de son caractère démocratique-bourgeois, contient essentiellement et objectivement l’embryon d’une dictature révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie, et de la petite bourgeoisie urbaine. Le mouvement démocratico-petit-bourgeois de Chine devient révolutionnaire parce qu’il est un mouvement anti-impérialiste. Le gouvernement de Canton est un état révolutionnaire avant tout à cause de son caractère anti-impérialiste. Etant donc avant tout anti-impérialistes, la révolution chinoise et le gouvernement qui en est issu doivent déraciner l’impérialisme en Chine. »

Le gouvernement de Canton était le gouvernement de Tchang Kaï-chek qui déjà, le 20 mars 1926, s’était livré à un coup de force en arrêtant de nombreux communistes et en chassant la gauche de la direction du Kuomintang. Ce qui n’empêchait pas l’I.C. de qualifier ce parti de la bourgeoisie de « parlement révolutionnaire ».

En mars 1927, l’« Etat révolutionnaire » laissait massacrer à Changhai les travailleurs par les troupes des seigneurs de la guerre. Etant entré à la tête de son armée à l’intérieur de la ville, Tchang achevait le massacre le 12 avril 1927.

L’I.C. se rabattait alors sur le « Kuomintang de gauche » qui avait formé à Hankheou un gouvernement auquel participaient les communistes. Le 15 juillet, le « Kuomintang de gauche » massacrait à son tour les communistes.

Alors, l’I.C. tournait à 180 degrés, elle décidait que la bourgeoisie avait « trahi ». Elle lançait le mot d’ordre de la constitution de soviets. Un « soviet » artificiellement constitué appelait le 10 décembre les travailleurs de Canton à l’insurrection. Le 13, l’insurrection était terminée, noyée dans le sang.

La politique de l’I.C. était évidemment reliée à la politique intérieure de Staline-Boukharine qui, de 1924 à 1928, rejetaient les plans d’industrialisation de l’Opposition de gauche. Ils prétendaient « aller au socialisme au pas de tortue » et « intégrer le koulak au socialisme » : « Le paysan n’a que faire d’un gramophone », affirmait Staline. La lutte contre l’Opposition de gauche battait son plein, et la « théorie » de la « construction du socialisme dans un seul pays » prenait son essor.

La politique concrétisée par le soutien des dirigeants des T.U.C. et l’alliance avec Tchang Kaï-Check montre que l’I.C. se transformait déjà en instrument que le Kremlin maniait en fonction de la recherche d’appuis diplomatiques, d’alliances avec les dirigeants opportunistes et bourgeois. La politique dite du « bloc des quatre classes », politique d’union nationale, contenait déjà les éléments de celle du front populaire.

Certes, en Chine, se posaient des problèmes sociaux et politiques spécifiques, ceux de l’indépendance et de l’unité nationale, de l’expropriation de l’impérialisme, de la réforme agraire, de la liquidation de l’héritage féodal, communs aux pays arriérés et soumis à l’impérialisme. Mais la « théorie » du bloc des quatre classes aliénait l’indépendance de classe du prolétariat, le soumettant aux intérêts et à la direction de la bourgeoisie dite nationale. L’essence de cette théorie devait se retrouver dans la « théorie » des fronts populaires : l’heure reste celle de la bourgeoisie, le prolétariat soutient l’aile réputée démocratique et nationale. L’alliance est celle du cavalier et de sa monture. La bourgeoisie « démocratique et nationale » chevauche le prolétariat, C’est déjà, encore inachevée, la politique qui immole la révolution prolétarienne au profit de l’alliance avec la bourgeoisie. C’est déjà un barrage érigé contre la révolution prolétarienne montante et menaçante.

Le « social-fascisme »

Au IX° Plénum de l’Internationale communiste, en février 1928, la théorie de la troisième période est pour la première fois avancée. C’est Boukharine qui présente le rapport, mais il n’est pas de son inspiration. En quoi consiste la « troisième période » ? La première période s’étendait de 1918 à 1923. Elle avait été celle d’une crise révolutionnaire aiguë. La deuxième période allait de 1923 à 1928. Elle avait été celle de la stabilisation du capitalisme et de la reconstruction des bases de l’économie de l’U.R.S.S. La troisième période était celle de la crise générale du capitalisme et de crises révolutionnaires sans précédent se succédant à un rythme rapide. En ce début d’année 1928, la réalité ne correspondait en rien à cette analyse. Le boom économique atteignait son maximum. Les dures défaites en Angleterre et en Chine pesaient sur le prolétariat mondial. Les P.C. dans le monde entier étaient en perte de vitesse. En revanche, la social-démocratie se renforçait. Le 20 mai 1928, aux élections pour le Reichstag elle remportait un succès et Hermann Müller formait un gouvernement de « grande coalition » qui s’étendait jusqu’aux catholiques et qui devait durer jusqu’en mars 1930.

Mais une fois encore, au sein de l’I.C. de plus en plus dominée par Staline et son appareil, la « théorie » et les analyses ne sont que des couvertures destinées à justifier la politique pratique et les zigzags.

La nécessité se fait sentir de couvrir les échecs et les défaites de l’Internationale communiste et de faire taire toute critique. De 1924 à 1928, la lutte a été menée contre l’Opposition de gauche en U.R.S.S. et au sein de l’I.C. Mais échecs et défaites se multiplient. Une fois encore, le nouveau cours de l’I.C. est étroitement dépendant de la situation en U.R.S.S. Au cours de l’hiver 1927-1928, c’est la crise du blé : les koulaks stockent le blé, la famine réapparaît. L’industrie est incapable de fournir la campagne en produits manufacturés, en instruments agricoles. Dans ces conditions, au lieu de « s’intégrer au socialisme », ainsi que le prévoyait Boukharine, la couche des paysans riches qui s’est formée et qui contrôle la production agricole garde son blé. A la ville, le « nepman » règne. Il est l’alter ego du koulak et contrôle une importante partie de la production et du commerce. L’économie de l’U.R.S.S. est en péril. Non sans hésitations, Staline s’engage dans un cours ultra-gauche, qui va s’affirmer en 1929. Ce sera : la collectivisation forcée, le plan quinquennal qui doit permettre de « rattraper et dépasser l’industrialisation des pays capitalistes dans les plus courts délais », et enfin « le plan quinquennal réalisé en quatre ans ». On est loin de la « réalisation du socialisme au pas de tortue ». La « théorie » et la pratique sont désormais : « feu sur le koulak et le nepman ». En réalité, des millions de paysans et d’ouvriers seront baptisés « koulaks », « nepman ».

Staline rejette sur la droite du parti bolchevique la responsabilité de la montée du koulak et du nepman, ainsi que celle des défaites des P.C. et de l’I.C. Après la gauche, la droite du parti bolchevique est écrasée.

Le Guépéou, la bureaucratie, commandent et se renforcent. Boukharine est écarté du bureau politique et de l’I.C., où Molotov le remplace. La caractérisation de la social-démocratie ainsi que social-fasciste est complémentaire à toute cette politique.

La social-démocratie étant caractérisée ainsi que l’« aile gauche du fascisme », il n’est plus question naturellement d’accords entre les dirigeants « social-fascistes » et ceux des P.C. : « le front unique doit se réaliser à la base ». En d’autres termes, les ouvriers sociaux-démocrates doivent se mettre sous la direction des P.C., sans quoi ce sont aussi des « social-fascistes ». Cet échafaudage reposait sur l’identification de la démocratie bourgeoise et du fascisme, car ce sont deux formes de domination de classe de la bourgeoisie. A quoi Léon Trotsky répondait :

« Le système parlementaire démocratique et le système fasciste s’appuient sur différentes combinaisons des classes opprimées et exploitées et ils se heurtent inévitablement et d’une façon aiguë l’un contre l’autre.

« La social-démocratie qui, aujourd’hui, est le représentant principal du régime parlementaire bourgeois, s’appuie sur les ouvriers. Le fascisme, lui, s’appuie sur la petite bourgeoisie. La social-démocratie ne peut avoir d’influence sans les organisations ouvrières de masse. Le fascisme, lui, ne peut pas consolider son pouvoir autrement qu’en détruisant les organisations ouvrières. L’arène principale de la social­-démocratie est le Parlement. Le système fasciste est fondé sur la destruction du parlementarisme. Pour la bourgeoisie monopoliste, le régime parlementaire et le régime fasciste ne représentent que différents instruments de domination : elle recourt à l’un ou à l’autre selon les conditions historiques. Mais pour la social-démocratie, de même que pour le fascisme, le choix de l’un ou de l’autre instrument a une importance propre ; bien plus, c’est une question de vie ou de mort politique. »

Et encore : « Pendant de nombreuses décades, à l’intérieur de la démocratie bourgeoise, se servant d’elle et luttant contre elle, les ouvriers édifièrent leurs bases, leurs foyers de démocratie prolétarienne : syndicats, partis, clubs d’éducation, organisations sportives, coopératives, etc. Le prolétariat peut arriver au pouvoir non dans les cadres formels de la démocratie bourgeoise, mais seulement par la voie révolutionnaire, cela est démontré en même temps par la théorie et par l’expérience. Mais c’est précisément pour la voie révolutionnaire, que le prolétariat a besoin des bases d’appui de la démocratie ouvrière à l’intérieur de l’Etat bourgeois. C’est dans la création de telles bases que s’est exprimé le travail de la II° Internationale à l’époque où elle remplissait encore un travail historiquement progressif. Le fascisme a comme fonction essentielle et unique la destruction jusqu’à leur fondement de toutes les institutions de la démocratie prolétarienne. » Et Trotsky pose l’amère question : « Ce fait a-t-il une "importance de classe", oui ou non ? » (Et maintenant.)

Le « social-fascisme » en action

L’Allemagne des années 1930-1933 a été le tragique champ d’expérience de la « théorie » du « social-fascisme ». Conjuguée au crétinisme parlementaire de la social-démocratie, elle allait contribuer à la paralysie de la classe ouvrière et à la venue au pouvoir d’Hitler. En 1929, c’est la fin du boom économique. Le 24 octobre, la Bourse de New York s’effondre : la pyramide spéculative, de crédits, qui avait alimenté le boom, s’effondre. Pour l’Allemagne, c’est la catastrophe. L’essor économique a été financé par des emprunts à court et moyen terme auprès des banques américaines, et reconvertis par les banques allemandes en emprunts à long terme. Le retrait des capitaux américains entraîne la crise bancaire. Le 13 juillet 1931, la Darmstader und National Bank suspend ses paiements, la Dresdner Bank est en difficulté. Le 14 juillet, le gouverne. ment ordonne la fermeture des guichets et vient au secours des banques privées qu’il couvre avec les réserves de la Reichbank.

Le 7 juin 1929, le plan Young avait été signé. Bien qu’il réduisît la somme des réparations, les Alliés réclamaient encore 132 milliards de mark-or à l’Allemagne. Celle-ci s’engageait à payer pendant cinquante-neuf ans 2 050 millions chaque année. Seule une formidable ncroissance des exportations allemandes pouvait équilibrer les échanges. Or, le marché mondial se disloquait. La production industrielle allait baisser de 42 % entre début 1930 et début 1933. En septembre 1929, il y avait 1 320 000 chômeurs. En septembre 1930, 3 millions. En septembre 1931, 4 350 000 ; en septembre 1932, 5 102 000 ; au début 1933, plus de 6 millions. A ces chiffres, il faut ajouter 2 millions de chômeurs non inscrits. A nouveau, la petite bourgeoisie, la paysannerie, étaient ruinées. Au total, il y eut près de 12 millions de sans-travail.

Les salaires de ceux qui continuaient à travailler avaient baissé du tiers. Le déficit budgétaire s’élevait en 1932 à 6,6 milliards de mark. L’Allemagne dût suspendre unilatéralement le paiement des réparations, A nouveau, tous les rapports sociaux se décomposaient.

Au gouvernement que le social-démocrate Müller dirigeait, succédait en mars 1930 le gouvernement Brüning. Mis en minorité au Reichstag sur son plan de redresse-ment économique et financier, le gouvernement Brüning est maintenu au pouvoir par le président de la République Hindenburg au nom des pouvoirs d’urgence que lui accorde l’article 48 de la Constitution de Weimar. Le Reichstag ayant proclamé cet acte illégal, Hindenburg le dissout. Les élections de septembre marqueront la polarisation politique qui commençait : en 1928, les nazis n’obtenaient que 810 000 voix, en septembre 1930, ils obtenaient 6 409 000 voix ; le P.C.A. passa de 3 265 000 voix à 4 592 000.

Le S.P.D. reculait : de 9 millions, il descendait à 8,5 millions de voix, mais restait de loin le grand parti ouvrier et le plus grand parti d’Allemagne, d’autant que le gouvernement de Prusse, dirigé par Severing, restait aux mains du S.P.D.

Mais le score électoral n’enregistrait que faiblement l’alignement et les affrontements entre le parti nazi et les partis ouvriers dans le, pays. Financé par le capital financier, Hitler montait une formidable machine de guerre civile. De quelques milliers mal organisés en 1930, les S.A. passaient à 100 000 hommes en janvier 1931 et 300 000 un an plus tard, organisés militairement. De son côté, le S.P.D. organisait le « Front de fer », mais qui n’avait ni les moyens ni la discipline des nazis, et le P.C.A. Io « Front rouge ». Peu de jours se passaient sans combats qui ne fissent morts et blessés.

La politique du S.P.D. était fondée sur le respect de la Constitution de Weimar. Pendant un temps, il soutint même le gouvernement Brüning. Il comptait sur l’appareil d’Etat, la Reichswehr, la police, pour défendre la légalité. Aux élections présidentielles de 1932, il alla jusqu’à appeler à voter pour Hindenburg. L’un des bastions de la S.D. était le gouvernement de Prusse.

Face à cette politique, la « théorie » du « social-fascisme » et ses applications se déchaînaient. Thaelmann au moment de la formation du « Front de fer » tonnait : « La création du prétendu " Front de fer " social-démocrate [ ... ] est la tentative d’une plus grande activité fasciste. » Il écrivait : « Sans la victoire de notre lutte contre la social-démocratie, nous ne pourrons vaincre le fascisme. »

Le C.C. de mai 1931 déclarait dans une résolution : « Le fascisme ne représente nullement une contradiction de principe avec la démocratie, sous laquelle se réalise aussi la dictature du capital financier [ ... ] uniquement un changement dans les formes, une transition organique. » Et en février 1932 : « Démocratie et dictature fasciste sont non seulement deux formes qui cachent le même contenu [...] mais elles se rapprochent l’une de l’autre en ce qui concerne les méthodes extérieures et s’entrelacent. »

La pratique était au niveau de la « théorie ». Le gouvernement de Prusse, le plus important des Länder, était dirigé par le S.P.D. Au cours de l’été 1931, les nazis, les nationaux allemands, les Casques d’acier, introduisaient une demande de référendum du Landstag de Prusse. Le P.C.A. se joignit au référendum qu’il baptisa « référendum rouge ». 9,8 millions d’électeurs, soit 37 %, répondirent « oui » au référendum du 9 août 1931. Le Landstag et le gouvernement prussiens restèrent dirigés par le S.P.D. jusqu’au coup d’Etat du gouvernement von Papen de juillet 1932 qui déposa le gouvernement social-démocrate de Prusse. C’était une sanction significative de la politique légaliste du S.P.D. et de celle du « social-fascisme » du P.C.A. En 1932, le groupe communiste alla jusqu’à déposer au Landstag badois une demande de dissolution de l’organisation sociale-démocrate de combat, le « Front de fer ».

Le Nationalsozialist écrivait non sans une cynique ironie : « Mais ce qui est plus comique et grotesque que toutes les injures est [ ...] l’hommage tout à fait injustifié fait aux sociaux-démocrates désignés comme des fascistes. Présenter la masse petite-bourgeoise de la Ile Internationale, la bande juive, les ennemis mortels du fascisme italien, comme fascistes, il faut pour cela une gymnastique cérébrale peu ordinaire... Mais patience ! Communistes et socialistes, autrement dit marxistes, auront bientôt l’occasion d’apprendre ce que signifie le fascisme. »

Tout à fait légalement appelé par Hindenburg élu un an plus tôt président de la République avec l’appui des voix social-démocrates, Hitler accédait le 30 janvier 1933 au pouvoir.

Sans discrimination, il broyait les os au P.C.A. et au S.P.D., et détruisait le mouvement ouvrier organisé.

Naissance de la « théorie » des fronts populaires

Les derniers échos de la « théorie » du « social-fascisme » se faisaient encore entendre en France au début de l’année 1934. Mais ils allaient s’éteindre. La politique des « fronts populaires » leur succédait. Le VII° Congrès de l’I.C. se tenait en juillet 1935. Dimitrov, devenu à son tour président de l’I.C., allait officialiser et fourbir la nouvelle « théorie ». Au préalable, il rejetait sur le dos de la classe ouvrière allemande la responsabilité de la défaite :

« La victoire du fascisme était-elle inévitable en Allemagne ? Non. La classe ouvrière allemande pouvait la conjurer.

« Mais pour cela, elle aurait dû parvenir à réaliser le front unique prolétarien antifasciste, obliger les chefs de la social-démocratie à cesser leurs campagnes contre les communistes et accepter les propositions répétées du parti communiste sur l’unité d’action contre les fascistes.

« Lors de l’offensive du fascisme et de la liquidation dation graduelle des libertés démocratiques, elle n’aurait pas dû se contenter des résolutions verbales de la social-démocratie, mais répondre par une véritable lutte de masse qui eût entravé les plans fascistes...

« [ ... ] Elle aurait dû contraindre les leaders sociaux-démocrates placés à la tête du gouvernement de Prusse à prendre des mesures de défense contre le fascisme, à arrêter les chefs fascistes, à interdire leur presse, à confisquer leurs ressources matérielles et les ressources des capitalistes finançant le mouvement fasciste, à dissoudre les organisations fascistes, à leur enlever leurs armes, etc. »

Il est impossible d’être plus cynique.

Une fois cette « autocritique » faite sur le dos du prolétariat allemand écrasé sous la botte fasciste, Dimitrov s’appuyait sur l’exemple du P.C.F. pour illustrer la politique dite de « front populaire » : « La France est le pays où, comme on le sait, la classe ouvrière donne l’exemple à tout le prolétariat international de la façon dont il faut combattre le fascisme. Le parti communiste français donne à toutes les sections de l’Internationale l’exemple de la façon dont il faut réaliser la tactique du front unique ; les ouvriers socialistes donnent l’exemple de ce que les ouvriers sociaux-démocrates des autres pays capitalistes doivent faire aujourd’hui dans la lutte contre le fascisme. La démonstration antifasciste d’un demi-million de manifestants qui s’est déroulée le 14 juillet de cette année à Paris, et les nombreuses manifestations dans les autres villes de France ont une portée énorme. Ce n’est plus seulement le front unique ouvrier, c’est le début d’un vaste front populaire contre le fascisme en France. »

Ainsi, après avoir pendant des années préconisé le front unique à la base, à l’exclusion des accords de sommet, c’est-à-dire la négation du front unique, l’I.C. « dépassait » le front unique qui se transformait en front populaire. Après la négation de gauche, c’était la négation de droite.

Jacques Duclos commente : « Le choix à faire n’était pas, comme l’auraient voulu les fascistes (sic), entre le fascisme et le communisme, mais entre le fascisme et la démocratie. »

Hier, le fascisme et la démocratie bourgeoise, c’était bonnet blanc et blanc bonnet. Désormais, seuls les « fascistes » pouvaient estimer que la démocratie bourgeoise n’était pas immortelle. Hier, la « social-­démocratie » était « social-fasciste ». Désormais, le parti radical devient le parti des classes moyennes et un des remparts contre le fascisme. Les exigences de la nouvelle orientation sont clairement exprimées par le même Duclos : le 14 juillet 1935, un Comité national du rassemblement populaire était constitué à la suite du meeting de Buffalo. Il se fixait l’objectif d’élaborer un programme. Mais, écrit Duclos : « Nous avions nettement discerné dès le début les difficultés aux. quelles nous allions avoir à faire face. Ces difficultés se présentent sous la forme de propositions de nationalisation faites par le parti socialiste, moins semblait-il pour nationaliser les monopoles de fait que pour déterminer un mouvement de recul de la part du parti radical. » Duclos poursuit : « Une telle situation était d’autant plus dangereuse que les oligarchies financières tendaient visiblement à mettre tout en oeuvre pour miner l’alliance de la classe ouvrière et des classes moyennes. »

Le maquillage politique est un art que Duclos cultive sans vergogne. Le parti radical était, et est toujours, un des partis classiques de l’oligarchie financière. L’élimination du « programme » du Front populaire de toute nationalisation, et de toute réforme importante, n’avait d’autre raison que de subordonner la classe ouvrière à l’alliance avec le Parti de l’« oligarchie financière ».

Analysant les travaux du congrès du parti radical qui venait de confirmer la participation de ce parti au Front populaire, Duclos écrivait le 1er novembre 1935 : « D’aucuns misaient sur la rupture de l’unité radicale, ce qui aurait eu comme conséquence de rejeter sur la droite d’importantes masses de radicaux et de modifier le rapport des forces dans la lutte pour la défense de la paix et de la liberté ; mais cette rupture a été attendue en vain. Mieux, l’unité du parti s’est affirmée avec un éclat rarement égalé. » La conclusion dégagée par Duclos est à la hauteur de l’analyse : « En somme, le gouvernement Laval, s’il n’était pas frappé immédiatement, était dangereusement menacé. A la rentrée parlementaire, il obtint la confiance de la Chambre des députés. » Mais (splendeur du Front populaire, d’un « parti uni pour la défense de la paix et de la liberté ») : « Sur 156 députés [radicaux], 56 avaient voté contre lui, et 19 s’étaient abstenus. »

La nature du parti radical est ici « affirmée avec un éclat rarement égalé » : parti du capital financier, soutenant et participant au gouvernement Laval - le gouvernement qui diminuera les salaires des fonctionnaires de 10 % ; parti du capital financier, se préparant à s’orienter « à gauche » selon les intérêts de celui-ci et les exigences des élections législatives proches. Avec non moins d’éclat, le contenu du front populaire est ainsi démontré : le front populaire, c’est la soumission des intérêts de la classe ouvrière aux intérêts du grand capital ; c’est la défense de la société bourgeoise dans le cadre parlementaire ; c’est la théorie du bloc des « classes démocratiques » déjà mise en avant pendant la révolution chinoise de 1924-1927, à la différence, toutefois, que la bourgeoisie française est une composante importante du système impérialiste.
1929 : vers des affrontements décisifs entre les classes

Il s’agit bien, en vue de défendre les mêmes intérêts, d’un tournant tactique à 180 degrés de la politique de l’Internationale communiste. Les raisons en sont profondes. La crise économique de 1929 a à nouveau mis à l’ordre du jour la révolution prolétarienne. Dans toute l’Europe, aux U.S.A., sans parler des pays économiquement arriérés, c’est un effondrement : de 1929 à 1932, le revenu national de l’Allemagne baisse de 40 %, des U.S.A. de 40%, de la France de 16 %, du Royaume-Uni de 12%. Ce sont les pays les plus développés qui supportent le choc le plus rude ; la part respective de ces pays dans la production industrielle mon­diale était en 1928 de : 44,8 % pour les U.S.A. ; 11,3 % pour l’Allemagne ; 9,3% pour l’Angle­terre ; 7 % pour la France.

Finalement, les conséquences de la crise sont les plus lourdes en Allemagne. Seconde puissance industrielle du monde, elle est lourdement endettée, elle est écrasée par le poids des « réparations », ses débouchés sont fragiles et pourtant, plus qu’aucun autre pays, elle dépend du marché mondial. Or, de 1929 à 1933, la valeur des importations tombait de 13 447 millions de mark à 4 204 millions, et la valeur des exportations de 13 483 millions de mark à 4 871 millions.

Cette fantastique crise économique se répercuta sur une classe ouvrière européenne et mondiale qui depuis 1919 avait subi de dures défaites, mais qui était loin d’être écrasée. Trotsky écrivait en 1928 : « Nous ne doutons pas [ ...] du caractère inévitable de la crise. Nous pensons même que celle qui va se produire peut être déjà très aiguë et très profonde à cause de la puissance mondiale que possède aujourd’hui le capitalisme américain. » Trotsky tirait la conclusion : « Si au cours de la dernière décennie les situations révolutionnaires étaient les conséquences immédiates de la guerre impérialiste, en revanche, dans la prochaine décennie, les secousses révolutionnaires viendront surtout des rapporte existants entre l’Europe et l’Amérique. Une grande crise aux U.S.A. ferait à nouveau retentir le tocsin des guerres et des révolutions. Nous le répétons, les situations révolutionnaires ne manqueront pas. »

Et, en effet, au cours de la décennie qui suivit, les situations révolutionnaires ne manquèrent pas en Allemagne, en France, en Espagne, et jusqu’à la classe ouvrière américaine qui allait engager de puissantes luttes de classe, constituer le syndicalisme d’industrie, la centrale C.I.O. (Congress Industrials Organisations) en opposition au vieux syndicalisme de métier représenté par l’A.F.L. (American Federation of Labour) - les deux centrales ont aujourd’hui fusionné et formé le C.I.O.-A.F.L. - et conquérir le droit de cité dans les grandes entreprises américaines.

Le nazisme n’était pas fatal

Malgré les défaites de 1919 et de 1923, la crise économique, sociale, politique et même culturelle qui déchirait l’Allemagne de 1929 à 1933 pouvait être transformée en crise révolutionnaire. Il suffit de considérer les résultats électoraux pour s’en convaincre. Le Reichstag a été dissous à plusieurs reprises. En dépit de la politique du S.P.D. et du P.C.A., de l’appui fantastique du capital financier allemand à Hitler, les nazis firent leur meilleur score, électoral en juillet 1932. Ils totalisèrent 13 745 000 voix, mais le S.P.D. obtenait plus de 8 millions de voix et le P.C.A. 5 370 000 ; le total S.P.D. + P.C.A. était 13 370 000 voix. Le Reichstag élu le 31 juillet siégea deux jours : le 30 août où Goering était élu président du Reichstag, et le 12 septembre où un décret du gouvernement von Papen le dissout.

Les élections du 6 novembre 1932 aboutirent à une perte de 2 millions de voix pour les nazis et à une augmentation de plus de 500 000 voix pour le P.C.A. : au total environ 1 1750 000 voix pour les nazis et 14 millions de voix pour les partis ouvriers. Et encore, après qu’Hitler eut été appelé au pouvoir par Hindenburg, que la provocation de l’incendie du Reichstag eut été montée, que les troupes fascistes et l’appareil policier eurent traqué le P.C.A. et le S.P.D., truqué le scrutin, le total des voix S.P.D. + P.C.A. était de : 7 181 000 + 4 848 000 = 12 029 000. Il n’est pas vrai que le prolétariat allemand ait cédé devant les S.A. et les S.S.

Ces résultats électoraux ne donnent qu’une image déformée de la réalité. La force du prolétariat allemand était beaucoup plus considérable. Si on additionne les chômeurs de toutes origines en 1932-1933, il y avait en Allemagne 12 millions de sans-travail. Pourtant, des grèves avaient lieu. En réponse aux décrets de von Papen qui réduisaient les salaires de la mi-septembre, début octobre 1932, il y eut plus de 280 grèves ; en novembre 1932, les travailleurs des transports de Berlin faisaient grève. Rien qu’en Prusse, par exemple, en un mois les S.A. tuaient 99 militants ouvriers et en blessaient 125 grièvement.

Mais on ne peut juger sérieusement des possibilités qui existaient sans tenir compte des politiques suicidaires des dirigeants du S.P.D. et du P.C.A. qui déroutaient totalement la classe ouvrière allemande, exaspéraient par leur impuissance la petite bourgeoisie, laissaient la rue aux S.A. et à la police.

Le front unique des partis ouvriers eût bouleversé la situation en 1931-1932. Toute défaite infligée au parti nazi, que ce soit sur le terrain électoral, sur celui de la rue, ou par toute autre forme de la lutte des classes, aurait contribué à sa désagrégation. La cohésion de ce parti, formé d’aventuriers, de petits bourgeois, de mercenaires payés, n’était faite que de son impunité. Celle des partis ouvriers était faite de ce qu’ils étaient les organisations politiques du prolétariat, seule classe cohérente de la société bourgeoise par sa place dans la production. Et c’est sur cette classe que Dimitrov faisait reposer la responsabilité de la défaite !

Le parti nazi, l’appui qu’il reçut du capital financier, le pouvoir que celui-ci lui donna, prouvent a contrario la peur que la bourgeoisie allemande avait du prolétariat. Le capital financier, et la bourgeoisie en général, préfèrent un système de domination souple et huilé. Ce n’est qu’en dernier recours qu’ils abandonnent les rouages de l’Etat aux bandes armées, à la dictature de fer des partis fascistes ; car ceux-ci s’y installent et y défendent leurs intérêts de chevaliers de la politique, faussant le jeu normal à l’intérieur même des couches du capital. En Allemagne, à partir de 1930-1931-1932, un problème dominait tout : écraser la classe ouvrière et ses organisations. C’est cette tâche que la bourgeoisie a dévolue au nazisme, et c’est pour la réaliser qu’elle a appelé Hitler au pouvoir en janvier 1933. L’alternative était : ou l’écrasement du prolétariat, ou la révolution prolétarienne. En dernier ressort, et après de longues hésitations, la bourgeoisie appela Hitler au pouvoir.

Le choix de Staline

Si, au début de ces années 1930, une situation révolutionnaire pouvait résulter de la crise de la société bourgeoise, la lutte des classes n’est pas donnée d’avance. Elle met aux prises des classes qui ont leurs partis, leurs organisations. Or, la politique et l’intervention de ces partis et organisations, fondée sur les données objectives de la situation, loin d’en être le reflet passif, modifie à leur tour la situation et change le cours des événements. L’action politique des partis ouvriers est finalement déterminante dans la lutte des classes. Trotsky, aux lignes déjà citées, ajoute : « Leur issue [aux situations révolutionnaires] dépend du parti international du prolétariat [en l’occurrence l’I.C.], de la maturité et de la capacité de lutte de l’Internationale communiste, de la justesse de sa stratégie et de ses méthodes tactiques. »

En combattant pour le front unique du S.P.D. et du P.C.A., la direction de l’I.C. et le P.C.A. pouvaient unifier en un même combat le prolétariat allemand, et infliger des défaites écrasantes au parti nazi dès 1930-­1931. Du même coup, la dynamique de l’unité du prolétariat ouvrait la perspective d’un gouvernement des partis ouvriers appuyé sur la classe ouvrière pour des solutions ouvrières à la crise. Le prolétariat entraînait à sa suite les masses petites-bourgeoises à la recherche d’une solution que la division de la classe ouvrière ne leur ouvrait pas. L’herbe était coupée sous les pieds d’Hitler.

La politique de L’I.C. et du P.C.A. semble aberrante. Sans doute. Cependant ce « gauchisme » avait des racines, des raisons. Il n’était pas seulement le produit d’erreurs théoriques et d’incapacités politiques. Il faut bien le dire, à partir de 1924-1925, la bureaucratie prenait conscience d’elle-même. Ses intérêts se séparaient de plus en plus de ceux du prolétariat. La condition de son existence, c’était avant tout la prostration et ensuite l’écrasement politique du prolétariat d’U.R.S.S. Inconsciemment, semi-consciemment, et finalement très consciemment, elle redoutait la victoire du prolétariat allemand. Elle savait que la prise du pouvoir par le prolétariat allemand bouleverserait l’équilibre entre les classes en Europe à son désavantage et sonnerait le réveil du prolétariat de l’U.R.S.S. C’est pourquoi elle imposa à l’I.C. et au P.C.A. de tels dirigeants, et une telle politique. En résumé, sa politique, dictée par ses intérêts de caste parasitaire et contre-révolutionnaire, fut : plutôt Hitler que la révolution prolétarienne en Allemagne, en quoi elle rejoignait non seulement la bourgeoisie allemande, mais l’impérialisme mondial.

Hitler au pouvoir en Allemagne, la crise économique n’était pas résolue en Europe et dans le monde. Elle nourrissait la crise de tous les rapports sociaux, politiques, culturels, de la société bourgeoise. Combinée à la venue au pouvoir des nazis, elle avait de profondes répercussions sur les rapports entre les classes, à l’intérieur des classes, et entre les puissances européennes et mondiales.

Après Mussolini, Salazar, Pilsudski, Hitler. Dollfuss, qui avait pris le pouvoir en mai 1932, supprimé le Parlement le 4 mars 1933, dissous le Schutzbund (organisation paramilitaire sociale-démocrate) le 31 mars, dissous le parti communiste autrichien le 26 mai, créait les camps d’internement politique le 23 septembre, destituait les dirigeants syndicaux le 1er janvier 1934, interdisait la vente de l’Arbeiterzeitung, journal de la social-démocratie, le 23 janvier. Au début février, la direction de la S.D. se résignait finalement à la résistance armée. Du 1er au 16 février, les travailleurs socialistes qui formaient le Schutzbund de la banlieue de Vienne se battaient héroïquement, mais ils étaient écrasés par l’artillerie de Dollfuss. En réalité, ils payaient les conséquences de la politique de capitulations successives de la direction S.D. qui les avait isolés et acculés à cette résistance désespérée.

Raisons de la politique des fronts populaires

La classe ouvrière ne pouvait plus tolérer longtemps la division des rangs du prolétariat, que celle-ci soit imposée au nom du respect de la légalité, de l’Etat bourgeois, ou du « social-fascisme ». En cette première quinzaine de février 1934, travailleurs et militants imposaient aux dirigeants du P.S. et du P.C.F., de la C.G.T. et de la C.G.T.U., le front unique en réplique à la tentative fasciste du 6 février. C’était le point de départ du profond et puissant mouvement qui allait aboutir à juin 1936. En Espagne, la crise politique de la bourgeoisie, le mouvement des masses, conduisaient à la guerre civile. Le spectre de la révolution hantait encore l’Europe...

La nouvelle politique définie par l’I.C. à l’usage des P.C., dite des « fronts populaires », était principalement appliquée en France et en Espagne. Les P.S. allaient l’adopter. La bourgeoisie, confrontée aux masses, allait l’utiliser. C’était la réponse de la bureaucratie aux nouveaux développements de la lutte des classes. Elle correspondait également aux nouveaux rapports politiques en Europe et dans le monde entre grandes puissances.

Hitler au pouvoir en Allemagne, la préparation de la Seconde Guerre mondiale commençait. Les nazis ne pouvaient garder le pouvoir que s’ils résorbaient le chômage, que s’ils ouvraient au capital allemand la perspective de briser l’étau de Versailles, que s’ils tentaient de redonner à l’impérialisme allemand la première place en Europe, une place à sa mesure dans le monde : à l’Ouest, réduire l’impérialisme français à un rôle secondaire, éliminer l’influence anglaise en Europe ; à l’Est, subordonner les petites puissances de l’Europe centrale à l’impérialisme allemand, écraser l’U.R.S.S., faire de l’Ukraine et de la Russie le Lebensraum du capital allemand.

Dès janvier 1933, Hitler proposait à Hindenburg un plan de quatre ans qui était le plan de réarmement de l’Allemagne ; les grands travaux s’intégraient aux exigences de la préparation à la guerre. Il déclarait en 1939 : « Nous avons consacré 90 milliards de mark entre 1932-1937 au réarmement. » Le 14 octobre 1933, l’Allemagne quittait la S.D.N. Les revendications sur l’Autriche, les Sudètes, le corridor de Dantzig, etc., se précisaient. Le 21 mai 1935, Hitler publiait la loi sur « la reconstruction de la Wehrmacht » : création d’une armée allemande unique ; institution d’un service militaire obligatoire.

La politique internationale de la bureaucratie du Kremlin devait être modifiée.

Dès avril 1934, le ministre français des Affaires étrangères Barthou a été à Prague et à Varsovie, il y retourne en juin. Il s’agit d’encercler l’Allemagne. « Coup de théâtre », le Kremlin demande l’admission de l’U.R.S.S. à la S.D.N., que Lénine considérait comme une « caverne de brigands », et, appuyée par la France, il l’obtient en septembre 1934. Litvinov déclare : « Je tiens tout d’abord à rappeler avec reconnaissance l’initiative qui a été prise par le gouvernement français ainsi que les efforts sincères qui ont été déployés par son mInIstre des Affaires étrangères, M. Barthou, ainsi que le président du Conseil de la S.D.N., M. Benès, pour faire admettre l’U.R.S.S. à la Société des Nations. »

Le tournant est pris. La bureaucratie du Kremlin s’efforce de nouer une alliance politique et militaire d’abord avec la France et la Tchécoslovaquie, et ensuite avec les « pays démocratiques ». Les négociations sont engagées en vue de la conclusion d’un pacte franco-soviétique. Il est signé le 2 mai 1935 par Potemkine, ambassadeur d’U.R.S.S. en France, et Pierre Laval, qui est devenu ministre des Affaires étrangères après l’assassinat de Barthou. Ce pacte prévoit qu’ « au cas où la France ou l’U.R.S.S. serait l’objet d’une menace ou d’un danger d’agression de la part d’un Etat européen, l’U.R.S.S. et réciproquement la France s’engagent à procéder à une consultation immédiate, en vue des mesures à prendre [ ...]. L’U.R.S.S. et réciproquement la France se prêteront aide et assistance ». La signature du pacte est assorti d’une déclaration :

« Le devoir [des contractants] tout d’abord leur incombe, dans l’intérêt même du maintien de la paix, de ne pas laisser affaiblir en rien leur défense nationale. M. Staline comprend et approuve pleinement la politique de défense nationale faite par la France pour maintenir ses forcbes armées au niveau de sa sécurité. »

Immédiatement, le P.C.F. approuve.

Un pacte semblable est signé entre l’U.R.S.S. et la Tchécoslovaquie.

C’est un tournant radical. La position classique du P.C.F. était jusqu’alors : « il ne peut y avoir de défense nationale en régime capitaliste ». Désormais, il n’est plus possible de dire à la classe ouvrière que « la démocratie bourgeoise et le fascisme, c’est bonnet blanc et blanc bonnet », ni que « la social­-démocratie et le fascisme sont frères jumeaux ». La classe ouvrière ne pourrait ni comprendre ni accepter. La bourgeoisie exige que le P.C.F. ne « laisse affaiblir en rien » son régime et les formes politiques du moment qui assurent sa domination de classe.

La politique des « fronts populaires » est devenue nécessaire. Non seulement la social-démocratie n’est plus la sœur jumelle du fascisme, mais les partis bourgeois, tel le parti radical, deviennent des partis « démocratiques » et des alliés privilégiés. Il faut les soutenir et même empêcher les ruptures en leur sein, ainsi que le dit Duclos. Les « fronts populaires » ne sont d’ailleurs qu’une transition. Dès août 1936, Maurice Thorez proposait la constitution du « front des Français », de Paul Reynaud à Thorez...

A la vérité, le « contenu » de la « théorie » des fronts populaires est nul sur le plan théorique proprement dit, mais par contre très concret sur celui de la pratique politique. C’est un retour aux vieilles lunes de la collaboration de classe, des vertus du parlementarisme et de la démocratie bourgeoise. La lutte des classes est niée. Le caractère de classe de l’Etat est nié. I’expérience de plus d’un siècle du mouvement ouvrier est effacé. La crise de la société bourgeoise parvenue au stade suprême du capitalisme est gommée.

France 1934 - juin 1936

Et maintenant, la France...

1935 : Hitler parle haut et fort à toute l’Europe, ses S.S. exterminent physiquement dans les premiers camps de concentration plus d’un million de militants socialistes et communistes d’Allemagne. C’est du prix du sang que la classe ouvrière doit payer la politique de Staline de lutte contre les « social-fascistes », de refus du front unique ouvrier... A Rome, le dictateur fasciste Mussolini plastronne le mouvement ouvrier écrasé est dans l’illégalité.

Chemises brunes, Chemises noires, le fascisme montre quelles sont les « solutions » du système capitaliste.

1935 : Le Populaire, quotidien de la S.F.I.O., publie un dessin : des militants socialistes et communistes sont enfermés dans un camp gardé par des S.S. L’un d’entre eux déclare : « Cette fois, l’unité est réalisée... »

1935 , la France accuse le choc de la crise mondiale déclenchée en 1929.

La production industrielle baisse de manière spectaculaire : en 1913, l’indice de la production est 100 ; en 1930, il est à 140 ; en 1935, il est à 94.

Sur une population de 41 millions d’habitants, il y a officiellement plus de 500 000 chômeurs.

Les salaires diminuent avec la durée de la semaine de travail.

En 1930, la durée moyenne du travail est de 47 heures trois quarts par semaine, en 1934, elle est de 44 heures et demie.

La semaine de travail légale est de 48 heures ; dans certaines branches d’industrie, on travaille 52 à 56 heures par semaine. Dans d’autres, c’est quasiment le chômage total. Quant aux prix, ils galopent : les prix agricoles à la production baissent, ruinant des milliers de petits paysans, et ceux des denrées alimentaires augmentent de 25 % entre août 1925 et mai 1936. Pour des millions d’ouvriers, de petits bourgeois des villes et des campagnes, la misère devient une réalité. Dans les usines, le patronat organise la chasse aux militants syndicaux, aux militants politiques. On réprime le droit de grève, licencie pour activités syndicales : le mouvement ouvrier doit s’accrocher dans une situation de semi‑légalité.

Si en bas la situation du prolétariat et des classes laborieuses s’aggrave brutalement, en haut, ministres et députés bourgeois s’abîment dans le luxe insolent, la corruption : c’est la République des pots‑de‑vin.

L’impérialisme français est sorti « vainqueur » de la Première Guerre mondiale. Il est et restera jusqu’au réarmement allemand la plus grande puissance militaire en Europe. Mais il est sorti de la guerre exsangue : une partie du capital accumulé a dû être liquidé ; toutes les régions du Nord dévastées ; plus de 1 800 000 morts ; des millions de blessés et d’invalides. C’est toute une génération qui est saignée à blanc. Du seul point de vue de sa population, la France mettra plusieurs années pour s’en remettre.

L’impérialisme français est « victorieux », mais incapable de dominer l’Europe, et même l’Allemagne défaite, en l’absence de l’appui de ses « alliés », l’Angleterre et les U.S.A., et encore bien moins contre eux. La crise de 1923 l’a prouvé. La bourgeoisie française a dû se contenter d’une partie des énormes réparations de guerre qu’elle voulait imposer à l’Allemagne. Elle a dû laisser l’industrie allemande, bénéficiant entre 1923 et 1929 de crédits américains massifs, redevenir la première d’Europe, envahir les marchés. Elle se réfugie dans les limites de son empire. Le capital financier français est plus que jamais un capital de rentiers, de « tondeurs de coupons », bien que la masse et l’importance de ceux‑ci ne soient plus ce qu’elles étaient sur le plan international, si la dette d’Etat s’est considérablement accrue. Le renouvellement et la concentration de l’appareil de production, malgré l’apport de l’Alsace-Lorraine, le charbon de la Ruhr, la reconstruction du Nord dévasté, dont pas eu lieu, et de loin, à la dimension où il s’est renouvelé et concentré en Allemagne. L’impérialisme français est irrémédiablement le plus décadent des grandes puissances impérialistes d’Europe.

En même temps, il garde le statut et le rôle d’une grande puissance impérialiste à l’échelle mondiale, celui de la plus grande puissance impérialiste sur le continent européen, gardien vigilant et jaloux de l’« ordre » européen que le traité de Versailles et les traités annexes ont institué en amputant l’Allemagne et en morcelant l’Europe. Cette charge, il doit la porter et elle l’écrase. Inéluctablement, les échéances devront être honorées. La classe ouvrière, la petite paysannerie, la petite bourgeoisie, devront les acquitter. Inéluctablement, l’impérialisme français devra être réduit à sa juste place en Europe et dans le monde. La crise économique n’a pas en France la même acuité qu’en Allemagne, en raison du caractère relativement arriéré de l’économie française, et de son isolement du marché mondial. Mais ses conséquences, surtout à partir de 1933, seront néanmoins très lourdes à supporter pour les masses. De plus, elle annonce de nouveaux bouleversements internationaux qui, obligatoirement, révéleront la faiblesse organique, la décadence très avancée de l’impérialisme français, et qui le mettront à sa juste place.

La venue d’Hitler au pouvoir, jouant de la politique d’équilibre de l’impérialisme anglais en Europe, de la distance, à ce moment, de l’impérialisme U.S. aux prises avec une crise économique sains précédent, par rapport à l’Europe, va révéler ces données. Il dénoue en se jouant l’étreinte de l’impérialisme français sur l’Allemagne, met en échec la politique d’encerclement, et s’engage dans une course aux armements que l’impérialisme français n’est pas en mesure ni politiquement ni économiquement de soutenir.

Alors que s’exaspèrent les contradictions entre les classes, s’ouvre une crise interne de la bourgeoisie française. La République parlementaire, que le parti radical incarne, entre en convulsions. Elle louvoie et recule devant les ligues fascistes, se révèle incapable d’écraser la classe ouvrière, d’ouvrir à la bourgeoisie comme classe une quelconque perspective internationale qui puisse préserver ses positions de première puissance impérialiste sur le continent européen, et de grande puissance mondiale. La France, « vainqueur de la Première Guerre mondiale », est incapable de tenir tête à l’expansionnisme de la bourgeoisie allemande, à la vitalité de son industrie : la bourgeoisie française qui n’a pu « faire payer l’Allemagne » tente de faire payer aux travailleurs les conséquences de la crise économique et financière.

Alors que s’exacerbent les contradictions entre les classes, la République parlementaire agonise.

L’affaire Stavisky

En 1934, l’affaire Stavisky éclate, et éclabousse l’ensemble du système parlementaire, révélant au grand jour la corruption du personnel politique de la bourgeoisie française.

Maintes fois condamné, le petit escroc Stavisky va en quelques années faire fortune, achetant « relations » politiques et policières. Armé de l’impunité, il fait éditer des bons du Crédit municipal de Bayonne pour plusieurs dizaines de millions... sans couverture.

Dix‑neuf fois inscrit au rôle, le procès est dix neuf fois remis. Le 7 janvier 1934, le député‑maire radical de Bayonne, Garat, est arrêté. Députés, ministres, préfets, hommes de cabinets, policiers, sont impliqués dans cette gigantesque affaire d’escroquerie qui masque toutes les autres.

L’affaire Stavisky démontre l’affairisme du personnel politique au service du grand capital. C’est trop, c’est trop dangereux. Stavisky ne parlera pas.

Le 8 janvier, le corps de Stavisky est découvert. Le Canard enchaîné titre : « Stavisky a été suicidé d’une balle tirée à bout portant ! » ; Le Figaro enregistre le « trépas opportun » de Stavisky...

Durant tout le mois de janvier, inculpations et arrestations se poursuivent, mettant en cause députés et journalistes en majorité membres du parti radical. Le gouvernement est atteint : Dalimier, ministre radical, démissionne. Il est intervenu à plusieurs reprises pour faire ajourner le procès... Le président du Conseil, le radical Chautemps, s’oppose farouchement à la constitution d’une commission parlementaire d’enquête. Mais l’indignation est à son comble dans le pays. Le 27 janvier, le cabinet Chautemps démissionne collectivement : le leader de « l’aile gauche » du parti radical, Daladier, constitue immédiatement un nouveau ministère : le parti radical, toujours lui...

Mais la crise politique ouverte par l’affaire Stavisky mobilise les lignes fascistes contre le « parlementarisme » et la « République pourrie ».

Les ligues

Les ligues fascistes en France sont à la mesure de l’impérialisme français. Elles vivent sur la grandeur passée, la « Victoire ». L’impérialisme français ne peut ouvrir aux « anciens combattants », à la petite bourgeoisie déclassée, de « grandes perspectives ». ‑C’est une des données fondamentales qui différenciera les ligues fascistes françaises du fascisme brun, des hordes hitlériennes. Bien que les ligues soient organisées militairement et qu’elles regroupent peut‑être plusieurs dizaines de milliers d’hommes plus ou moins bien armés que finance le grand capital, ce ne sont pas les S.A. et les S.S. Mais il est vrai également que le mouvement ouvrier français n’est pas comparable à son homologue allemand, avec ses millions de combattants regroupés au sein du S.P.D., du P.C.A., de la centrale syndicale.

Parmi ces ligues : l’Action française avec Charles Maurras et Léon Daudet ; la Solidarité française du parfumeur Coty ; les Jeunesses patriotes de Pierre Taittinger ; et surtout, organisant une partie des anciens combattants, les Croix‑de‑Feu dirigés par le colonel de La Rocque, homme de confiance d’Ernest Mercier, directeur de la Compagnie générale d’électricité. En exergue de leur journal Le Flambeau, Un slogan : « Ni blanc ni rouge : bleu, blanc, rouge » Leur programme : « L’ordre français a toujours reposé sur trois éléments : travail, famille, patrie. » Leur objectif : chasser la « Gueuse » et instaurer en France un Etat fasciste corporatiste à l’image de l’Italie ou de l’Allemagne. « S’il le faut, nous prendrons des fouets et des bâtons pour balayer cette Chambre d’incapables » (28 janvier 1933, meeting de la Fédérations des Contribuables).

Les ligues rassemblent anciens combattants, à qui l’Allemagne « n’a rien payé », aventuriers fascistes, petits bourgeois déclassés qui défilent béret sur la tête et drapeaux tricolores au vent, à la manière des S.A. d’Allemagne, des Fascis de Mussolini.

Financées par les grandes banques, soutenues par l’Eglise, les ligues vomissent l’antisémitisme, la lutte contre les « rouges », contre les ouvriers, contre leurs partis.

Mais leur nationalisme est étriqué, conservateur et sans envergure. Elles sont incapables d’offrir autre chose que les « fruits de la victoire », or ceux‑ci sont d’ores et déjà pourris ! Cela va donner un certain côté lamentable aux ligues, à l’image de la bourgeoisie française. Le danger n’en est pas moins considérable. La férocité des ligues contre le mouvement ouvrier et la classe ouvrière, si elles parvenaient au pouvoir, ne serait pas moins grande que dans tous les pays où le fascisme a vaincu (cf. l’Espagne).

A la suite du scandale Stavisky, le Préfet de Police de Paris, Chiappe, est déplacé. C’est un ami des bandes fascistes, c’est szurtout une occasion.

Le 6 février, les ligues appellent leurs adhérents à manifester contre cette décision sur le Palais‑Bourbon.

Le 6 au matin, L’Humanité annonce que le parti communiste et l’A.R.A.C. seront également présents : « Tous à 20 heures rond‑point des Champs­-Elysées pour manifester aujourd’hui vigoureusement à la fois contre les bandes fascistes et contre le gouvernement qui les protège et les développe, contre la social‑démocratie qui par sa division de la classe ouvrière s’efforce de l’affaiblir. »

Pour les dirigeants du P.C.F., la ligne est claire : coude à coude avec les ligues, contre les fascistes et la social‑démocratie

C’est l’émeute.

Les bandes fascistes tirent, la police réplique, la place de la Concorde est un véritable champ de bataille. Croix‑de‑Feu et militants communistes manifestent, et La Marseillaise se mêle à L’Internationale !

Le 7 février au matin, le pays apprend avec stupeur que cette nuit de violences a fait vingt morts et plusieurs centaines de blessés.

L’Humanité du 7 février écrit : « Contre les fascistes, contre la démocratie qui se fascise, Paris ouvrier a riposté ; tandis que les balles des gardes mobiles couchaient douze morts et près de deux cents blessés sur le pavé, le parti socialiste donne sa confiance au gouvernement. »

Trotsky écrit : « C’est maintenant le tour de la France, le 6 février 1934 y constitua la première répétition du banditisme fasciste. »

Morts de peur, les députés des partis bourgeois refusent de dissoudre les ligues, de défendre les libertés, d’écraser la vermine fasciste.

Le 7 février à 14 heures, Daladier qui vient d’obtenir la confiance de la Chambre... démissionne immédiatement pour laisser la place à un « sauveur », à un homme fort : Gaston Doumergue. Ce dernier accourt de sa retraite et forme un gouvernement de combat avec Pétain, Tardieu, Laval, Herriot, Adrien Marquet.

Un régime politique bâtard s’établit de fait. Le Parlement se dessaisit au profit du gouvernement d’une partie importante de ses pouvoirs : Doumergue et ses successeurs gouvernent par décrets‑lois. Le capital financier l’exige, le Parlement obéit. L’axe du gouvernement se déplace, de plus en plus consti­tué par l’appareil d’Etat, la police, l’armée, tandis que le capital financier utilise les bandes fascistes en tant que moyens de pression. La Chambre des députés s’efface devant l’exécutif. Le gouvernement a un caractère bonapartiste, mais à la mesure d’un impérialisme décadent et dont l’orientation est hésitante, zigzagante. Le président de la République confie le soin de former le gouvernement à un homme déterminé, mais c’est le Parlement qui investit ou désavoue le gouvernement. Mis en minorité à la Chambre, celui‑ci doit démissionner.

Le parlementarisme moribond s’efface devant un gouvernement de type bonapartiste qui obtient les pleins pouvoirs, laisse au second plan l’Assemblée, s’appuie sur l’armée et la police. Appuyé par le parti radical, Doumergue va gouverner par décrets-lois. Le parti radical, toujours lui...

Mais la classe ouvrière réagit.

Le 12 février 1934 : la réplique de la classe ouvrière

Au lendemain du 6 février, militants et travailleurs se mobilisent spontanément, exigeant des dirigeants des partis et des syndicats qu’ils agissent, qu’ils réagissent. Le 9 février, le parti communiste français, qui a « oublié » son appel à la manifestation du 6, organise à la République une manifestation contre les ligues fascistes. Des milliers de militants socialistes s’y joignent. Toute la nuit, du faubourg du Temple aux rues de Belleville, quelques dizaines de milliers de militants s’accrochent au terrain et font face à la police.

La police a hésité devant les ligues, elle charge et tire sans sommation contre les militants ouvriers. Cette nuit, le sang des travailleurs va couler.

Les manifestants descendent des quartiers nord et est de Paris, de la banlieue. Un puissant contingent vient du rayon de Saint‑Denis que dirige alors Jacques Doriot, partisan de l’unité avec la S.F.I.O. et qui n’est pas encore exclu du P.C.F. Ce sont principalement les militants qui descendent de Saint-Denis et de la banlieue nord qui tentent de forcer les barrages des forces de police à la hauteur de la gare du Nord et de celle de l’Est pour descendre le boulevard Magenta, sur la place de la République : neuf morts, des dizaines de blessés.

Dans tout le pays, militants socialistes et communistes exigent vengeance, harcèlent leurs dirigeants, pour que s’organise la riposte unitaire aux ligues fascistes soutenues par Doumergue.

Le 7 février au matin, la commission administrative de la C.G.T. se réunit. Elle décide d’appeler à une grève générale de 24 heures pour le lundi 12 février. Dans la soirée, elle convoque les organisations suivantes : la S.F.I.O., le parti socialiste de France (néo‑socialiste), le parti républicain socialiste, le parti d’unité prolétarienne (né d’une rupture au sein du P.C.F.), l’Union anarchiste, la Ligne des droits de l’homme, la Fédération ouvrière et paysanne (anciens combattants). Elle leur demande d’appuyer la grève du 12.

De leur côté, les fédérations S.F.I.O. de la Seine et de la Seine‑et‑Oise se prononcent dans la nuit du 6 au 7 février pour l’unité d’action avec le P.C.F. et la C.G.T.U. Une délégation que conduisent Zyromski, Pivert, Descourtieu, a été proposer dans la nuit du 6 au 7 après minuit une manifestation commune dès le 7 février. Elle n’est pas reçue. La lettre qu’elle dépose à la C.G.T.U. et au P.C.F. dit notamment :

« Nous vous demandons une entrevue, afin de fixer les bases d’un accord loyal et de réaliser l’unité d’action des travailleurs. Prière de nous répondre au plus tôt. Nous nous tiendrons dans notre permanence jusqu’à minuit.

« Toutes les organisations du prolétariat doivent former une barricade infranchissable au péril fasciste. »

La réponse du P.C.F. à l’offre des fédérations S.F.I.O. de la Seine et de la Seine‑et‑Oise est publiée le 8, en même temps que le P.C.F. convoque la manifestation du 9. C’est une fin de non‑recevoir sous prétexte que : « Votre parti a voté la confiance à Daladier. Vos chefs Léon Blum et Frossard ont conseillé la démission à Daladier pour faire venir un gouvernement de trêve des partis. » Assertion absolument fausse : Léon Blum a au contraire demandé expressément à Daladier de ne pas démissionner.

Et c’est l’appel classique aux ouvriers socialistes, par‑dessus la tête des dirigeants S.F.I.O. accusés de trahison, à se joindre à la manifestation du 9.

La volonté des militants, l’écho que rencontre Doriot, alors pour le front unique du P.S. et du P.C.F., de la C.G.T.U. et de la C.G.T., contraignent les dirigeants de la C.G.T.U. et du P.C.F. à appeler de leur côté à la grève du 12 février. Mais L’Humanité du 11 février titrait : « Le parti socialiste avec la République des fusilleurs », et écrivait : « La classe ouvrière condamnera et rejettera avec dégoût les chefs socialistes qui ont le cynisme et l’audace de prétendre entraîner les ouvriers à la lutte contre le fascisme au chant de La Marseillaise et de L’Internationale [1]. »

La C.G.T. et la C.G.T.U. ayant donné toutes deux le mot d’ordre de grève générale pour le 12 février, la grève est massive.

A Paris, deux manifestations sont convoquées. La première à l’appel de la S.F.I.O. et de la C.G.T., la seconde, par le P.C.F. et la C.G.T.U.

Les deux cortèges, forts de plusieurs dizaines de milliers de travailleurs s’avancent... l’un vers l’autre. Qui va l’emporter ? Les dirigeants du P.C.F. et de la S.F.I.O. qui refusent l’unité d’action contre le fascisme, ou la grande masse des militants qui exigent le front unique ouvrier contre les fascistes et contre le capitalisme ? De part et d’autre, un cri jaillit : « Unité ! Unité ! » Les deux cortèges fusionnent dans l’enthousiasme et une gigantesque manifestation rassemble au coude à coude ouvriers socialistes, communistes, militants de la C.G.T. et de la C.G.T.U. et travailleurs inorganisés.

Dans tout le pays, la grève générale est suivie et les manifestations sont imposantes. Le 12 février 1934, la classe ouvrière a imposé à ses chefs, et notamment à ceux du P.C.F., le front unique ouvrier. Cette action donne la mesure de la disponibilité au combat de la classe ouvrière contre la bourgeoisie et son Etat, et révèle cette « ardente aspiration à l’unité des ouvriers » (Lénine) qui se reflète dans la S.F.I.O. et dans le parti communiste.

La réplique du 12 février tourne une page de l’histoire du mouvement ouvrier et des rapports entre les classes en France. Un nouveau chapitre s’ouvre, militants et masses ont réussi à imposer aux dirigeants, pour un moment, le front unique ouvrier. Partant de là, le mouvement ouvrier français, la lutte de classe du prolétariat, vont connaître une véritable renaissance. Jamais depuis la Commune un mouvement ouvrier de masse n’était parvenu à se construire en France. La S.F.I.O. avait certes, dès avant la guerre, une grande surface parlementaire : aux élections du printemps 1914 il y avait eu plus de cent députés socialistes élus. Mais les militants de la S.F.I.O. étaient tout au plus quelques dizaines de milliers. Quant à la C.G.T. d’avant la guerre de 1914, elle organisait seulement ‑ et cétait déjà une puissance ‑ dans ses syndicats quelques centaines de milliers de travailleurs. Dans l’immédiat après‑guerre un puissant flux de militants entrait à la S.F.I.O., des centaines de milliers de travailleurs se syndiquaient à la C.G.T. dont les effectifs dépassaient le million. La scission syndicale de 1920, la scission au sein de la S.F.I.O., allaient briser et faire reculer très loin en arrière ce mouvement. La politique du P.C.F. et de la C.G.T.U. passant du plus plat opportunisme au « social‑fascisme » ramenait à quelques milliers de militants les effectifs du P.C.F., et à quelques dizaines de milliers de syndiqués ceux de la C.G.T.U. La S.F.I.O. et la C.G.T. étaient beaucoup plus fortes, mais leurs effectifs ne dépassaient pas quelques dizaines de milliers de militants pour l’une, quelques centaines de milliers pour l’autre.

Le 12 février commence la constitution d’un mouvement ouvrier de masse en France. Rapidement, la S.F.I.O. va dépasser la centaine de milliers de militants, le P.C.F. approcher de la centaine de milliers, les deux centrales syndicales bénéficient d’un afflux de centaines de milliers de nouveaux syndiqués, avant que la réunification en 1936 et juin 36 n’apportent à la C.G.T. réunifiée des millions de syndiqués. Et, ce qui va de pair, la disponibilité de la classe ouvrière en tant que classe, sa volonté d’action, sa fermentation politique faisaient un saut qualitatif. Le prolétariat dans son ensemble se rassemblait et se levait. Ainsi s’annonçaient de grands affrontements de classes. La situation posait encore confusément la question à la classe ouvrière : fascisme ou socialisme ? bourgeoisie ou prolétariat ?

Le rôle du parti radical

Mais arrêtons‑nous sur le parti radical, ses relations avec le grand capital, les « classes moyennes », sa politique, en 1934.

Le parti radical se définit en 1907, lors de son congrès de Nancy, comme « résolument attaché aux principes de la propriété individuelle dont il ne veut ni commencer ni même préparer la suppression ».

Disposant d’une influence dans les couches de la petite bourgeoisie des villes et des campagnes, il entretient l’anticommunisme, les ressentiments à l’égard de la classe ouvrière, et ce, au compte du grand capital. Ainsi, ses représentants, toujours partisans de l’expansion coloniale et de la rapine impérialiste, obtiendront en retour quelques miettes en faveur des classes moyennes. Depuis 1885, il a fait partie de toutes les combinaisons gouvernementales de la III° République.

La crise de 1929 aura pour conséquence de précipiter à la faillite et à la ruine des centaines de milliers de petits commerçants, de petits paysans, de petits épargnants.

Cette couche sociale ne peut avoir de politique et de perspective propre. Elle est coincée entre le prolétariat et la grande bourgeoisie. Elle est stable seulement dans les moments de stabilité économique et politique. Mais les périodes de crise la bouleversent, font qu’elle passe à une instabilité totale, fiévreuse, capable de positions les plus extrêmes.

Quoi qu’il apparaisse, elle est toujours à la remorque d’une des classes fondamentales : prolétariat et grande bourgeoisie. En 1934, les « classes moyennes » amorcent un mouvement contradictoire : la plus grande partie délaisse le parti radical et se tourne vers les partis ouvriers, le P.C.F. et le P.S. ; une autre partie délaisse le parti radical, mais pour s’orienter à droite.

Ruinée par le grand capital, la grande industrie, les gros propriétaires terriens, une grande partie de la clientèle du parti radical se retrouve dans les faits poussée vers la classe ouvrière et ses organisations. Dès les années 1930, écrasés par la crise, des secteurs entiers de la petite bourgeoisie commencent à se détourner du parti radical. Mais celui‑ci s’adapte aux situations politiques et à la crise économique naissante. C’est le parti à l’aide duquel la grande bourgeoise entretenait les espoirs de la petite bourgeoisie en une amélioration de sa situation. Les radicaux dont pu jouer ce rôle qu’aussi longtemps que la situation économique restait supportable pour la petite bourgeoisie. A partir du moment où le grand capital subit les conséquences de la crise mondiale de 1929, la petite bourgeoisie cherche d’autres voies, alors que le parti radical reste fidèle à ses liens avec le grand capital, avec la Bourse, les conseils d’administration, l’appareil d’Etat. Parti du grand capital, exerçant une influence dans la petite bourgeoisie, le parti radical voit sa force et sa réalité électorale décroître au fur et à mesure que la crise se développe. C’est dans cette situation que Daladier va devenir au sein du parti radical leader d’une « aile gauche ». Mais l’aile gauche d’un parti attaché au maintien de la propriété privée des moyens de production, à la défense de l’Etat, n’a de gauche que le nom. Le rôle du parti radical ira en diminuant avec le développement de la lutte des classes, mais, nous le verrons plus loin, la politique de front populaire prônée par les dirigeants du P.C.F. et de la S.F.I.O. permettra à ce parti d’éviter la débâcle totale en le présentant comme le parti représentatif des « classes moyennes », défendant leurs intérêts. En réalité, la grande bourgeoisie, dont le parti radical est un instrument, ne peut en période de crise que ruiner davantage les classes moyennes, la petite bourgeoisie des villes et des campagnes, et le Daladier « de gauche » de 1936 se retrouvera en 1938 avec Reynaud pour s’engager à fond dans une politique de lutte contre la classe ouvrière et la petite bourgeoisie, toujours au compte du grand capital.

La politique du parti radical en ces journées de février 1934 éclaire de façon éblouissante la nature et la fonction de ce parti. Donc, le 7 février, Daladier qui a obtenu la confiance le 6 démissionne, et le 7, le président de la République fait appel à un sauveur, Doumergue. En se remettant au « sauveur » Doumergue, la bourgeoisie française démontre qu’elle est prête à se défaire du parlementarisme si les circonstances l’exigent... et le permettent. En obéissant servilement aux ordres du capital financier, en reculant devant les bandes fascistes, le Parlement, ses députés, ses partis, et notamment son parti, le parti radical, ont démontré leur incapacité à défendre y compris la démocratie bourgeoise, les libertés qu’elle suppose, et que les ligues fascistes menacent. Tous craignent cependant un prolétariat qui se regroupe et se lève, ce qui a des conséquences contradictoires : il faut en finir avec les libertés et en même temps temporiser par peur de la réplique des masses. Les partis bourgeois, et d’abord le parti radical, administrent la preuve qu’ils placent les intérêts du capital au‑dessus de la démocratie bourgeoise et du parlementarisme. Ils craignent un prolétariat qui pourtant ne s’est pas encore regroupé et unifié pour combattre, même si cela ne va pas tarder. Le 9 février, le ministère Doumergue est formé et obtient la confiance à la Chambre, dont celle des parlementaires radicaux.

Trotsky écrira : « En la personne de Doumergue, nous avons le bonapartisme sénile à l’époque du déclin capitaliste. Le gouvernement Doumergue est le premier degré du passage du parlementarisme. Pour maintenir son équilibre, il lui faut à sa droite les bandes fascistes et autres qui l’ont porté au pouvoir. Réclamer de lui qu’il dissolve ‑ non sur le papier, mais dans la réalité, les Jeunesses patriotes, les Croix‑de­Feu, les Camelots du roy et autres, c’est réclamer qu’il coupe la branche sur laquelle il se tient. Des oscillations temporaires d’un côté ou de l’autre restent, bien entendu, possibles. Ainsi, une offensive prématurée du fascisme pourrait provoquer dans les sommets gouvernementaux un "écart" à gauche. Doumergue ferait place pour un temps, non à Tardieu, mais à Herriot Mais il n’est d’abord pas dit que les fascistes feront une tentative prématurée, et ensuite un écart temporaire à gauche dans les sommets ne modifierait pas la direction générale du développement et hâterait plutôt le dénouement. Il n’existe aucune voie pour retourner à la démocratie pacifique. Le développement conduit inévitablement, infailliblement, à un conflit entre le prolétariat et le fascisme. » (Octobre 1934, Où va la France ?)

La politique du P.C.F.

Le 12 février, la grève générale, la manifestation du cours de Vincennes, la fusion des deux cortèges aux cris de « Unité ! Unité ! », ont engagé un processus politique. Le mouvement de la classe ouvrière s’ordonne sur un axe, qui mène inévitablement à l’affrontement. Dans des délais rapides mais que nul ne peut déterminer, les masses exigeront par l’action satisfaction à leurs revendications. Pourtant il faut que le processus politique se développe, ce qui n’est pas donné d’avance.

Sans aucun doute, au cours de l’année 1934, on assiste à une remontée des luttes ouvrières, et ce sont là des signes indéniables de la volonté des travailleurs d’obtenir satisfaction à leurs revendications. Pourtant, le développement de l’action gréviste reste difficile et délicat : d’abord, en raison de la situation économique. Alors qu’en 1930‑1931‑1932 les conséquences de la crise économique mondiale ne se sont pas faites pleinement sentir en France, c’est seulement durant les années 1933‑1934‑1935 que la France est touchée. Les chômeurs commencent à se compter par millions dans un pays qui reste alors un pays principalement rural. Cela pèse lourdement pour engager des luttes revendicatives. Là n’est pas néanmoins l’essentiel : la bourgeoisie n’a pas perdu pied et c’est elle qui continue à la surface des choses de mener l’offensive ; le problème n’est pas celui de la lutte gréviste d’abord et avant tout, mais d’un processus politique qui permette de réaliser les conditions du combat de classe.

Polémiquant avec les staliniens, Trotsky écrit en 1934 :

« Le comité central du parti communiste accuse de cette stagnation tout le monde, sauf lui. Nous ne nous disposons à blanchir personne. Nos points de vue sont connus. Mais nous pensons que le principal obstacle sur la voie du développement de la lutte révolutionnaire est actuellement le programme unilatéral, contredisant toute la situation, presque maniaque, des « revendications immédiates ». Nous voulons ici faire la lumière sur les considérations et les arguments du comité central du parti communiste avec toute l’ampleur nécessaire. Non pas que ces arguments soient sérieux et profonds : au contraire, ils sont misérables. Mais il s’agit d’une question dont dépend le sort du prolétariat français.

La résolution du comité central du parti communiste sur les « revendications immédiates »

Le document le plus autorisé sur la question des « revendications immédiates » est la résolution programmatique du comité central du parti communiste. (Voir L’Humanité du 24 février.) Nous nous arrêterons à ce document.

L’énoncé des revendications immédiates est fait très généralement : défense des salaires, amélioration des assurances sociales, conventions collectives, « contre la vie chère », etc. On ne dit pas un mot sur le caractère que peut et doit prendre dans les conditions de crise sociale actuelle la lutte pour ces revendications. Pourtant, tout ouvrier comprend qu’avec deux millions de chômeurs complets ou partiels, la lutte syndicale ordinaire pour des conventions collectives est une utopie. Pour contraindre dans les conditions actuelles les capitalistes à faire des concessions sérieuses, il faut briser leur volonté ; on ne peut y parvenir que par une offensive révolutionnaire. Mais une offensive révolutionnaire qui oppose une classe à une classe ne peut se développer uniquement sous des mots d’ordre économiques partiels. On tombe dans un cercle vicieux. C’est là qu’est la principale cause de la stagnation du front unique.

La thèse marxiste générale : les réformes sociales ne sont que sous‑produits de la lutte révolutionnaire, prend à l’époque du déclin capi­taliste l’importance la plus immédiate et la plus brûlante. Les capitalistes ne peuvent céder aux ouvriers quelque chose que s’ils sont menacés du danger de perdre tout.

Mais même les plus grandes « concessions » dont est capable le capitalisme contemporain, lui-même acculé dans l’impasse, resteront absolument insignifiantes en comparaison avec la misère des masses et la profondeur de la crise sociale. Voilà pourquoi la plus immédiate de toutes les revendications doit être de revendiquer l’expropriation des capitalistes et la nationalisation (socialisation) des moyens de production. Cette revendication est irréalisable sous la domination de la bourgeoisie ? Evidemment. C’est pourquoi il faut conquérir le pouvoir.

Pourquoi les masses ne font‑elles pas écho aux appels du parti communiste ?

La résolution du comité central reconnaît en passant que « le parti n’a pas encore réussi à organiser et à développer la résistance à l’offensive du capital ». Mais la résolution ne s’arrête pas du tout sur la question de savoir pourquoi donc, malgré les efforts du P.C. et de la C.G.T.U., les succès dans le domaine de la lutte économique défensive sont absolument insignifiants. A la grève générale du 12 février, qui ne poursuivait aucune « revendication immédiate », participèrent des millions d’ouvriers et d’employés. Cependant, à la défense contre l’offensive du capital n’a participé jusqu’à maintenant qu’une fraction infime de ce même chiffre. Est‑ce que ce fait étonnamment clair ne conduit les « chefs » du parti communiste à aucune conclusion ? Pourquoi des millions d’ouvriers se risquent‑ils à participer à la grève générale, à des manifestations de rue agitées, à des conflits avec les bandes fascistes, mais se refusent‑ils à participer à des grèves économiques dispersées ?

« Il faut comprendre ‑ dit la résolution - les sentiments qui agitent les ouvriers désireux de passer à l’action. » Il faut comprendre... Mais le malheur est que les auteurs eux‑mêmes de la résolution ne comprennent rien. Quiconque fréquente les réunions ouvrières sait comme nous que les discours généraux sur les « revendications immédiates » laissent le plus souvent les auditeurs dans un état d’indifférence renfrognée ; par contre, les mots d’ordre révolutionnaires clairs et précis provoquent en réponse une vague de sympathie. Cette différence de réaction de la masse caractérise de la façon la plus claire la situation politique de votre pays.

« Dans la période présente ‑ remarque inopinément la résolution ‑ la lutte économique nécessite de la part des ouvriers de lourds sacrifices. » Il faudrait encore ajouter : et ce n’est que par exception qu’elle promet des résultats positifs. Et, pourtant, la lutte, pour les revendications immédiates a pour tâche d’améliorer la situation des ouvriers. En mettant cette lutte au premier plan, en renonçant pour elle aux mots d’ordre révolutionnaires, les staliniens considèrent, sans doute, que c’est précisément la lutte économique partielle qui est le plus capable de soulever de larges masses. Il s’avère justement le contraire :les masses ne font presque aucun écho aux appels pour des grèves économiques. Comment peut‑on donc en politique ne pas tenir compte des faits ? Les masses comprennent ou sentent que dans les conditions de la crise et du chômage des conflits économiques partiels exigent des sacrifices inouÏs, que ne justifieront en aucun cas les résultats obtenus. Les masses attendent et réclament d’autres méthodes, plus efficaces. Messieurs les stratèges, apprenez chez les masses : elles sont guidées par un sûr instinct révolutionnaire.

La conjoncture économique et la lutte gréviste

S’appuyant sur des citations mal assimilées de Lénine, les staliniens répètent : « La lutte gréviste est possible même en temps de crise. » Ils ne comprennent pas qu’il y a crise et crise. A l’époque du capitalisme ascendant, à la fois industriels et ouvriers, même pendant une crise aiguë, regardent en avant, vers la nouvelle réanimation prochaine. La crise actuelle est la règle, non l’exception. Dans le domaine purement économique, le prolétariat, par la terrible pression de la catastrophe économique, est rejeté dans une retraite désordonnée. D’autre part, le déclin du capitalisme pousse de tout son poids le prolétariat sur la voie de la lutte politique révolutionnaire de masse. Pourtant, la direction du parti communiste tend, de toutes ses forces à barrer cette voie. Ainsi, dans les mains des staliniens, le programme des « revendications immédiates » devient un instrument de désorientation et de désorganisation du prolétariat. Cependant, une offensive politique (lutte pour le pouvoir) avec une défense armée active (milice) renverserait d’un seul coup le rapport des forces des classes, et, chemin faisant, ouvrirait, pour les couches ouvrières les plus retardataires, la possibilité d’une lutte économique victorieuse. »

1934 : Le pacte d’unité d’action

La tendance des masses et des militants va dans ce sens. L’aspiration des masses et des militants au front unique des organisations ouvrières, partis et syndicats, devient irrépressible. Les dirigeants de la S.F.I.O., mais surtout ceux du P.C.F., s’y opposent encore pendant quelques mois après le 12 février 1934.

Qu’on en juge : le 7 février 1934, L’Humanité écrit :

« Travailleurs ! Camarades !

« Le gouvernement sanglant Daladier‑Frot, soutenu par le parti socialiste, a préparé la venue au pouvoir de l’union nationale. Il vient de lui céder la place. C’est ainsi que parti radical et parti socialiste font le lit du fascisme !

« [...] A bas l’union nationale réactionnaire et fasciste préparée par le parti radical et le parti socialiste. Vive le gouvernement ouvrier et paysan ! »

La résolution du C.C. du P.C.F. du 15 mars se prononce toujours pour l’« unité à la base » sur le terrain « de la lutte révolutionnaire », en d’autres termes, derrière le P.C.F. et son appareil dirigeant. Le 11 mars, le conseil national de la S.F.I.O. avait affirmé : « La lutte contre le fascisme ne peut être conduite que sous l’action socialiste et dans le sens de la doctrine socialiste. »

Un article paru dans La Vérité en juillet 1934 témoigne :

« Depuis le 6 février, l’unité d’action a été la revendication fondamentale des travailleurs qui y voyaient une des conditions préalables du succès de leurs luttes. Sous toutes les formes, et dans les différents partis et organisations centristes et démocratiques, une pression dans ce sens s’est exercée, venue des profondeurs de la masse populaire. L’expérience allemande n’avait pas été vaine.

« Dans le parti socialiste, le mouvement à gauche s’amplifia, domina entièrement dam la Seine et dans une série de fédérations de province (Est, Midi, surtout). Dans le P.C., la lutte de Doriot refléta le même état d’esprit. Dans les syndicats, un mouvement tout aussi large se fit sentir en faveur de l’unité organique. D’autre part, les multiples comités de vigilance, d’alliance ouvrière, etc., virent le jour. Dans des millions de localités, ils maintinrent la liaison entre les diverses organisations qui s’étaient trouvées littéralement jetées les unes contre les autres le 12 février. Le mouvement d’Amsterdam fut lui‑même contraint d’envisager une modification de structure.

« Pendant des semaines et des mois (particulièrement en avril et en mai) l’action des bureaucrates dirigeants s’exerça contre la réalisation du front unique des organisations, c’est‑à‑dire contre les masses. Avec plus ou moins d’habileté, l’action était la même, à la tête des organisations centristes qui n’ont de communiste ou de socialiste que le nom. Mais l’action à la base ne cessait de rapprocher contre le fascisme les combattants des différentes tendances et couches sociales. En juin, ces manifestations se firent plus amples, plus serrées, plus fréquentes : l’heure était proche où les bureaucrates devraient céder [2]. »

Bientôt, la pression se fait si forte qu’il est difficile aux dirigeants de résister. Les premiers à « tourner » seront les dirigeants du P.C.F. après que l’autorisation en fut venue du Kremlin.

Le 30 mai, Maurice Thorez écrit dans L’Humanité : « Nous avons toujours exprimé notre désir d’action commune et immédiate [avec les socialistes]. Nous voulons lutter au coude à coude tout de suite contre l’ennemi capitaliste et ses bandes fascistes. »

Le lendemain, pour la première fois, L’Humanité s’adresse, non pas à la « base » du parti socialiste, « trompée par ses chefs », mais à la direction de la S.F.I.O. pour lui proposer un accord de parti à parti pour défendre Thaelmann emprisonné par les nazis.

Dans leur ouvrage Juin 36, Danos et Gibelin citent L’Humanité du 31 mai qui reproduit un article de la Pravda : « L’I.C. estime que rappel au front unique devant la menace fasciste [...] est nécessaire dans certaines conditions [...]. Un pareil appel est possible dans un pays comme la France où la social-démocratie n’a pas encore été au pouvoir, où [...] les ouvriers socialistes pensent que leur parti ne suivra pas le chemin de la social‑démocratie allemande. »

Le P.C.F. réunit une « conférence nationale » le 23 juin, en vue de prendre le « tournant » et de mandater le C.C. et le B.P. afin qu’ils proposent à la direction de la S.F.I.O. un pacte d’unité d’action contre le fascisme et la guerre. Le 25, le bureau politique du P.C.F. propose à la commission administrative permanente de la S.F.I.O. un tel pacte d’unité d’action. La direction de la S.F.I.O. tente de maintenir sa position anti‑unitaire. Mais les masses et les militants veulent ardemment l’unité des deux partis :

« Le 2 juillet, les fédérations socialistes de la Seine et de la Seine‑et‑Oise et la région parisienne du P.C. organisent en commun un grand meeting. La profonde volonté des travailleurs socialistes et communistes s’y manifeste puissamment. En effet, la salle Bullier, prévue pour le meeting, n’est pas assez grande pour contenir les auditeurs, qui se pressent à la porte, et il faut improviser une deuxième réunion au gymnase Huyghens. Des applaudissements enthousiastes ponctuent les discours des orateurs : Jacques Duclos, Cachin, Maurice Lampe (secrétaire de la région parisienne) pour le parti communiste ; Zyromski, Claude Just, Farinet (secrétaire de la fédération de la Seine) pour le parti socialiste. " Voilà douze ans que j’attends cette soirée, s’écrie Claude Just, et maintenant j’espère qu’elle ne sera pas sans lendemain. " Maurice Lampe lui fait écho : " Ce que nous avons réalisé régionalement sera réalisé demain sur le plan national. "

« La gauche de la S.F.I.O. mène campagne pour l’acceptation des propositions communistes, et à la veille du conseil national, Marceau Pivert écrit : " Nous souhaitons que le conseil national dise avec le maximum de netteté : camarades du parti communiste, pour l’action commune à l’échelle nationale, voici notre signature, voici nos mains fraternelles. " Le 16 juillet 1934, le conseil national de la S.F.I.O. décide à une écrasante majorité d’accepter le pacte d’unité d’action qui est signé par les représentants des deux partis le 27. Dès le mois d’août, une première manifestation réunit socialistes et communistes pour l’anniversaire de la mort de Jaurès [3]. »

Léon Blum écrira le 25 février 1935 dans Le Populaire : « Nous nous serions refusés à cette première unification des forces prolétariennes au moment où l’intérêt et la volonté populaire l’exigeaient [ ... ] une mésintelligence, une désaffection populaire se seraient développées autour de nous. »

On ne saurait dire plus clairement que ce sont les masses et les militants qui ont imposé l’unité entre la S.F.I.O. et le P.C.F.

Quelles sont les principales dispositions du pacte ?

désarmement et dissolution des ligues fascistes ;
défense des libertés démocratiques ;
dissolution de la Chambre et représentation proportionnelle ;
lutte contre les préparatifs de guerre ;
lutte contre les décrets‑lois ;
contre la terreur fasciste en Allemagne et en Autriche ;
libération de tous les antifascistes emprisonnés.

Le pacte d’unité d’action entre le P.S. et le P C.F. est un fait d’une considérable portée politique en soi, et qui répondait aux aspirations irrépressibles des masses et des militants. Son contenu n’en a pas moins une signification politique tout aussi importante : les dirigeants du P.S. et du P.C.F. ont fait l’unité, mais déjà ils dressent une digue contre le mouvement des masses pour le contenir dans le cadre de l’ordre, de la société bourgeoise, le contraindre à respecter la propriété privée des moyens de production, l’Etat bourgeois.

C’est au gouvernement, à l’Etat bourgeois, de dissoudre et de désarmer les ligues fascistes que le capital financier organise, subventionne et arme. La défense des libertés démocratiques s’entend comme défense du système parlementaire. La dissolution de la Chambre et la représentation proportionnelle sont les revendications les plus audacieuses de ce pacte, mais elles restent néanmoins dans le cadre précis du parlementarisme, et de toute façon, elles ne feront l’objet d’aucune action politique et resteront des clauses de style. « Lutte contre les préparatifs de guerre » est une formule évasive qui en soi ne veut rien dire. « Lutte contre les décrets-lois » est une formule tout aussi platonique, et le reste est à l’avenant.

Il n’est absolument pas question de chasser le gouvernement Doumergue. Mais celui‑ci, pendant ce temps, publie décret‑loi sur décret‑loi qui font reporter ter sur les masses le poids de la crise qui s’aggrave, et multiplie contre les masses les actes répressifs en juillet 1934, 5 000 instituteurs sont mis d’office à la retraite pour fait de grève. Paul Faure, secrétaire général de la S.F.I.O., se déclare « étreint d’anxiété ». Jean Longuet, lui, conclut à « l’impossibilité de s’abstenir sans se condamner à mort ».

Le contenu du pacte d’unité d’action ne fait pas de doute, ce n’est qu’une transition de la politique du « social‑fascisme » à une autre, celle des « fronts populaires ». Désormais, le P.C.F. va tout faire pour mettre sur pied cette nouvelle politique. Il devient l’aile marchante de l’Internationale communiste et du Kremlin.

Une des clauses les plus importantes du pacte d’unité d’action consiste dans le renoncement à toute critique entre les deux partis. Les divergences seront examinées par les représentants des deux partis qui formeront une commission bipartite spéciale. Ainsi chacune des directions des deux partis laisse les mains libres à l’autre par rapport aux masses et aux militants.

La volonté des masses est de chasser Doumergue, défenseur du grand capital, protecteur des ligues fascistes. C’est pour cela qu’elles veulent l’unité de la S.F.I.O. et du P.C.F. Le pacte d’unité d’action répond à cette aspiration des masses qui subissent la politique réactionnaire du gouvernement. Mais les dirigeants de ces partis se mettent d’accord pour interdire aux masses le combat pour chasser Doumergue, ce qui inéluctablement poserait la question : quel gouvernement sinon un gouvernement des partis ouvriers signataires du pacte d’unité d’action, du P.S. et du P.C.F., un gouvernement Blum‑Cachin, comme Trostky le dira ?
La marche du Front populaire

La contradiction n’en subsiste pas moins. Indépendamment du contenu de ce pacte, la simple réalisation du front unique du P.C.F. et du P.S., en unifiant les masses ouvrières, alors que la crise s’accentue, a une dynamique révolutionnaire. Objectivement et subjectivement, la question du pouvoir, du gouvernement, se trouve posée : quel gouvernement porter au pouvoir, sinon un gouvernement du P.S. et du P.C.F., un gouvernement des partis ouvriers sans représentants des organisations et partis bourgeois ?

Trotsky écrit en octobre 1934 : « Dès que les deux partis ouvriers qui se concurrençaient vivement dans le passé ont renoncé à se critiquer l’un l’autre, et à se conquérir l’un à l’autre des adhérents, par cela même ils ont cessé d’exister en tant que partis distincts... Le front unique agit comme un parti inachevé, construit sur le principe fédéraliste [...]. Le bloc défensif contre le fascisme ne pourrait être suffisant que si pour tout le reste les deux partis conservaient une complète indépendance. Mais non, nous avons un front unique qui embrasse presque toute l’activité publique des deux partis et exclut leur lutte réciproque pour conquérir la majorité du prolétariat. De cette situation, il faut tirer toutes les conséquences. La première et la plus importante, c’est la lutte pour le pouvoir. Le but de ce front unique ne peut être qu’un gouvernement socialiste‑communiste, un ministère Blum‑Cachin. Il faut le dire ouvertement, si le front unique se prend au sérieux ‑ et c’est à cette seule condition que les masses populaires le prendront au sérieux - il ne peut se dérober au mot d’ordre de conquête du pouvoir. Par quels moyens ? Par tous les moyens qui mènent au but. »

Les masses prennent au sérieux le front unique : le front unique du P.S. et du P.C.F. est une invite à l’action politique, à l’action centre le capital, le gouvernement, les bandes fascistes, et au combat pour porter au pouvoir un gouvernement des partis du front unique.

A tout prix, il faut éviter que se crée une situation semblable. D’autant plus qu’en conséquence de la venue au pouvoir d’Hitler ‑ écrasement du P.C.A., menace que constitue une Allemagne écrasée sous la botte nazie, où Hitler prépare ouvertement la guerre contre l’U.R.S.S. ‑ la bureaucratie du Kremlin est obligée de chercher à nouer des alliances avec d’autres puissances impérialistes dites « démocratiques ». Il faut tourner à 180 degrés. Le P.C.F. va devenir le héraut du « front populaire ». Il va tout faire pour noyer l’unité d’action entre les partis ouvriers en un rassemblement intégrant le parti radical qui reste au gouvernement.

Ainsi, à la veille des élections cantonales, Marcel Cachin écrit dans L’Humanité du 10 octobre 1934 :

« Dans l’état où la défaite électorale tant avoué ou masqué du fascisme obtenue par le désistement naturel communiste et du candidat socialiste d’un représentant avoué ou masqué du fascisme ne peut être obtenue par le désistement du candidat communiste et du candidat socialiste, le parti communiste est même prêt à envisager le désistement en faveur d’un candidat radical. A la condition qu’il se prononce nettement contre le fascisme, contre sa préparation, contre les décrets‑lois et contre la politique gouvernementale de préfascisme. »

Les résultats des élections cantonales du 14 octobre 1934 sont significatifs du profond mouvement politique qui a commencé. Le P.C.F. gagne 100 000 voix, ses élus passent de 10 à 28. Le P.S. maintient ses suffrages, mais le jeu des désistements porte ses élus, de 105 à 109. Déjà, le parti radical perd considérablement de voix, et 21 élus. Dès le 7 octobre, Maurice Thorez a lancé la fameuse formule du « front populaire » au cours d’un grand meeting à la salle Bullier, qui sera suivi de la proposition faite au comité de coordination du P.S. et du P.C.F. d’élaborer un programme qui permette d’inclure au sein d’un front populaire le parti radical. Le 24 octobre à Nantes où se tient le congrès du parti radical, nouveau discours. Bien que le parti radical continue à participer au gouvernement Doumergue, Maurice Thorez, au C.C. du P.C.F. de novembre, se déclare satisfait de l’évolution de ce parti.

Ce virage à droite surprend la S.F.I.O. qui hésite avant de se rallier au front populaire que propose le P.C.F. Le gouvernement Doumergue tombe le 8 novembre, la Chambre refusant d’adopter son projet de réforme de la Constitution. La situation économique ne cesse de s’aggraver. Mais la situation n’est pas telle qu’il apparaisse nécessaire au capital financier de liquider le parlementarisme, ainsi que le proposait Doumergue. Le tournant du P.C.F. vers le front populaire lui donne la garantie que celui‑ci se dressera contre les masses au cas où celles‑ci deviendraient menaçantes. De son côté, la S.F.I.O., si elle hésite à se prononcer clairement pour le front populaire, n’en montre pas moins ses dispositions à adopter cette politique. La commission adminis­trative permanente vote une résolution où on lit : « Si devant le péril couru par les libertés publiques et les libertés ouvrières, devant le ravage de plus en plus douloureux exercé par le chômage et la détresse paysanne, des républicains, sentant à leur tour le caractère exceptionnel des circonstances, se déterminent à opposer a la violence fasciste la force républicaine et constituent un gouvernement de combat pour la sauvegarde des libertés démocra­tiques et contre la crise, elle déclare ne poser d’avance aucune limite au concours que leur apporterait le parti. »

Il est impossible de dire mieux. C’est à juste titre que Trotsky écrira : « L’Humanité répète que c’est le front unique qui a chassé Doumergue. Mais c’est pour parler modérément une fanfaronnade creuse, Au contraire, si le grand capital a jugé raisonnable, possible, de remplacer Doumergue par Flandrin, c’est uniquement parce que le front unique, comme la bourgeoisie s’en est convaincue par l’expérience, ne représente pas encore un danger révolutionnaire immédiat... Les véritables maîtres de la situation [... ] maintiennent l’union nationale et ses décrets bonapartistes, ils mettent le Parlement dans la terreur, mais ils laissent se reposer Doumergue. Les chefs du capital ont apporté une certaine correction à leur appréciation primitive, en reconnaissant que la situation n’est pas révolutionnaire, mais pré-révolutionnaire. »

Le gouvernement Flandrin constitué le 8 novembre continue la politique de Doumergue au point de vue économique et social.

Le mouvement politique de regroupement des masses derrière les partis ouvriers ne s’en poursuit pas moins. Une fois encore, les élections vont traduire ce mouvement et permettre aux masses une expression nationale. L’avance du P.C.F. aux élections municipales est impressionnante :

« Ces élections qui eurent lieu le 5 et le 12 mai (1935) furent un grand succès pour notre parti. Huit conseillers municipaux communistes étaient élus à Paris, alors que précédemment il n’y en avait qu’un seul. Dans la banlieue (département de la Seine), le nombre des municipalités communistes passaient de 9 à 26 et parmi elles on comptait de grandes villes comme Montreuil, Drancy, Issy‑les‑Moulineaux, Aubervilliers, etc.

« En Seine‑et‑Oise le nombre des municipalités communistes passait de 6 à 29, parmi lesquelles la grande cité industrielle d Argenteuil, et Villeneuve‑Saint‑Georges.

« Dans le Nord et le Pas‑de‑Calais, les municipalités communistes passaient de 17 à plus de 50, tandis qu’une vingtaine de municipalités communistes étaient élues dans le Gard, une trentaine dans l’Allier et beaucoup d’autres dans la Corrèze, la Creuse, le Lot‑et‑Garonne, la Haute‑Vienne. Dans la banlieue de Lyon, nous enlevions Villeurbanne. De même nous gagnions Concarneau sur la côte bretonne. Le nombre de nos municipalités dans les communes de plus de 5 000 habitants était passé de 38 à 90 », écrit Jacques Duclos [4].

Plus loin : « Dans les communes de banlieue du département de la Seine, les élections municipales avaient été suivies des élections cantonales qui donnèrent au parti 25 sièges sur 50, alors qu’il n’en avait que 4 auparavant. »

Le nombre de voix qui se portent sur la S.F.I.O. se maintient, ainsi que le nombre de ses élus. Le grand perdant est encore le parti radical.

Duclos écrit encore : « A Aubervilliers, Laval fut battu par une liste qui avait à sa tête les camarades Charles Tillon et Emile Dubois. »

Ironie de l’histoire : le 2 mai, le même Laval, alors ministre des Affaires étrangères, signait le pacte franco‑soviétique et le 15 mai, à l’issue d’un entretien à Moscou avec Staline, il obtenait la fameuse déclaration de ce dernier : « M. Staline comprend et approuve pleinement la politique de défense nationale faite par la France pour maintenir sa force armée au niveau de sa sécurité. »

Immédiatement, le P.C.F. emboîte le pas et publie une affiche où on lit :

« Pour faire face au danger menaçant, l’Union soviétique, dont l’intérêt permanent est la paix, a raison d’agir de concert avec les puissances qui ont un intérêt momentané à maintenir la paix.

« Ainsi s’exprime la politique réaliste des communistes qui veulent de toutes leurs forces : la sauvegarde de la paix. »

Désormais, le P.C.F. devient tricolore et ses dirigeants entonneront La Marseillaise à tout propos et hors de propos. Finie la politique des « gueules de vaches », du « drapeau dans le fumier », de l’affirmation d’Aragon : « Je conchie l’armée française » ; la déclaration de Staline a réussi une magnifique métamorphose : l’armée française, son corps d’officiers, sont devenus l’ « armée républicaine ». La politique de front populaire prend son plein essor.

Pourtant, le pacte franco‑soviétique, la déclaration de Staline, n’ont pu sauver de la faillite le gouvernement Flandrin‑Laval : l’inflation commence, la fuite de l’or également, le chômage continue à s’accroître. Flandrin ne peut obtenir les pleins pouvoirs le 31 mai à la Chambre. Les élections municipales lui ont porté un coup fatal.

Laval, l’homme des accords avec Mussolini, et qui vient d’obtenir la magique déclaration de Staline, après l’intermède d’un gouvernement Bouisson qui dure deux jours, obtient l’investiture de la Chambre le 7 juin, assortie de « pouvoirs exceptionnels ». Les radicaux dont Herriot participent à ce gouvernement.

Mais le front populaire ne peut vraiment naître et prendre son essor que si la S.F.I.O. donne son accord et y participe. De ce point de vue, le congrès de Mulhouse va avoir une importance décisive. Il se tient du 9 au 12 juin 1935. La situation à la S.F.I.O. est bien particulière. A l’instigation de Trotsky, les trotskystes sont entrés en août 1934 à l’intérieur de la S.F.I.O. ouvertement, en y défendant leur programme. Le mode de fonctionnement, le droit de tendance reconnu à la S.F.I.O. donnent cette possibilité. L’appréciation de Trotsky est qu’après la capitulation de l’I.C. en Allemagne et la politique de la troisième période, dans les pays où se produira une nouvelle montée des masses, cela se traduira en un premier temps par un afflux de travailleurs révolutionnaires à l’intérieur des partis sociaux‑démocrates. Se constitueront alors de puissants courants cherchant la voie de la révolution, cherchant un programme révolutionnaire, cherchant à constituer un parti révolutionnaire. Il faut être avec eux, dégager, armer politiquement, organiser ces courants qui deviendront alors l’élément premier du parti révolutionnaire qu’il faut construire et que ne peuvent prétendre être, ni même ne peuvent construire indépendamment de ces militants, les faibles organisations trotskystes. Aucune illusion cependant les partis sociaux‑démocrates sont et resteront des partis ouvriers‑bourgeois, à un certain stade la rupture avec eux ne sera pas moins indispensable que ne l’a été l’entrée en leur sein.

Les trotskystes ont rapidement obtenu dans la fédération de la Seine, parmi les jeunesses socialistes, et en province, d’importants succès. Ils vont combattre au congrès de Mulhouse contre la politique du front populaire.

De son côté, Marceau Pivert amorce sa rupture avec la « Bataille socialiste » que dirige Zyromski. Cette tendance est depuis plusieurs années considérée comme l’aile gauche de la S.F.I.O., partisan de l’unité d’action avec le P.C.F. En cette année 1935, Zyromski l’aligne entièrement sur les positions du P.C.F. ‑ du front populaire au soutien à la défense nationale.

Marceau Pivert repousse la défense nationale mais ne s’oppose pas au front populaire. Plus tard, il adoptera le mot d’ordre de « front populaire de combat ». Il ne mènera pas bataille au congrès de Mulhouse contre la politique de « front populaire ».

Les résultats du congrès de Mulhouse seront les suivants : la résolution Molinier‑Rous qui préconise la lutte pour le pouvoir, un gouvernement du P.S. et du P.C.F., un programme de revendications transitoires, obtient 105 mandats ; celle de la « Bataille socialiste » (à laquelle Pivert s’est rallié) obtient 777 mandats. Celle de Blum obtient 2025 mandats. Les deux dernières motions se situent sur l’orientation de la politique de front populaire. Aucun obstacle n’existe plus sur la voie qui mène au Front populaire, il suffira que le parti radical s’y rallie en temps opportun.

Le 17 juin se constitue le « Comité du rassemblement populaire ». Sa tâche immédiate sera de préparer les manifestations populaires du 14 juillet 1935. La date de la « fête nationale » est évidemment politiquement significative. Le matin se tient au stade Buffalo un immense meeting où parlent les représentants des organisations et partis qui constituent le Comité du rassemblement populaire. Duclos nous apprend que « le serment que les manifestants prêtèrent dans la matinée du 14 juillet 1935 au stade Buffalo, après qu’Octave Rabaté en eut donné lecture, était ainsi formulé :

« Au nom de tous les partis et groupements de liberté et des organisations ouvrières et paysannes,

Au nom du peuple de France rassemblé aujourd’hui sur toute l’étendue du territoire,

Nous, représentants mandatés ou membres du Rassemblement populaire du 14 juillet 1935,

Animés de la même volonté de donner du pain aux travailleurs, du travail à la jeunesse et la paix au monde,

Nous faisons le serment solennel de rester unis pour désarmer et dissoudre les ligues factieuses, pour défendre et développer les libertés démocratiques et pour assurer la grande paix humaine. »

Toujours selon la même source : « En conclusion, les manifestants déclaraient :

« Dans cette journée du 14 juillet, ils saluent dans les armées de Terre, de Mer, de l’Air ‑ officiers, sous‑officiers, soldats et marins les forces nationales constituées pour la défense des libertés. »

Jacques Duclos, ce même 14 juillet, déclare au nom du parti communiste : « Nous voyons dans le drapeau tricolore le symbole des luttes du passé et dans notre drapeau rouge le symbole des luttes et des victoires futures. Et si l’immense foule chante notre hymne d’espérance et de lutte, L’Internationale, mais aussi La Marseillaise, nous n’oublierons pas que La Marseillaise est un chant révolutionnaire dont nous reprenons volontiers l’appel vibrant : Liberté, liberté chérie, combats avec tes défenseurs. » L’après‑midi, des centaines de milliers de travailleurs défilent de la Bastille à la Nation derrière Thorez, Léon Blum et Daladier venu à titre personnel.

Lors des premières négociations pour définir le programme du Front populaire, les dirigeants de la S.F.I.O. n’en croient pas leurs oreilles : le parti communiste refuse toutes mesures qui peuvent sembler porter atteinte au capital et que met en avant l’aile gauche du parti socialiste, telle la nationalisation des banques, des chemins de fer et des mines, en expliquant que de telles exigences ne pourraient qu’épouvanter le parti radical, défenseur de la propriété privée.

Et pourtant, les nationalisations, comme l’explique Léon Blum, « ce n’est pas la révolution » : « Les nationalisations sont aux socialisations ce que l’exercice du pouvoir est à sa conquête. Les nationalisations se placent dans le cadre du régime capitaliste. Elles sont exécutables sans conquête préalable de l’appareil politique de la bourgeoisie. Elles sont un moment de l’évolution capitaliste et non pas un moment de la révolution sociale. »

Qu’importe ! Les dirigeants du P.C.F. entendent dresser un barrage contre la montée des masses. Démonstrativement, ils s’allient au parti parlementaire classique de la bourgeoisie française : ils veulent élargir sans limites à droite le Rassemblement Populaire. Leur objectif est de défendre la propriété privée des moyens de production et, bien sûr, l’Etat bourgeois instrument politique de la domination de classe de la bourgeoisie sur la société.

Après la manifestation du 14 juillet 1935, Jacques Duclos explique devant les militants communistes de la région parisienne la signification de cette politique : « Nous ne repoussons pas les hommes qui sont à la droite du parti radical, qui veulent avec nous défendre la liberté. Pour notre part, nous n’avons jamais demandé au parti radical d’accepter nos mots d’ordre et notre Programme. Mieux, nous avons eu l’occasion, aussi bien dans le comité d’action à Paris qu’à Lyon, de nous élever contre certaines exigences mises en avant par d’aucuns pour amener la rupture avec les radicaux. »

La lutte des classes s’aiguise. Expulsés du processus de production, travailleurs et jeunes manifestent. Les heurts avec la police se multiplient. Le cabinet Laval au sein duquel siègent six ministres du parti radical, dont Edouard Herriot, son président, se livre à une attaque forcenée contre la classe ouvrière et les masses au moyen des décrets-lois.

Le 15 juillet 1934, décrets-lois qui réduisent de 10% toutes les dépenses Publiques (sauf les pensions militaires) de l’Etat et des collectivités locales (dont les salaires des fonctionnaires et assimilés) ; réduction des prestations des assurances sociales et des rentes, majoration de 20 à 25 % de l’impôt sur le revenu, baisse de 10 % sur le prix de l’électri­cité, du gaz et des loyers professionnels. La somme des économies devait permettre, de retirer 11 milliards de l’époque de la circulation. Le 8 août, nouvelle série de décrets‑lois, et encore le 30 octobre­

La classe ouvrière subit toujours les attaques du capital, mais elle se prépare incontestablement à prendre l’offensive. Dès lors et jusqu’à la grève géné­rale de juin 1936, le mouvement va se préparer, mettre ses conditions en place. De puissantes mani­festations toujours plus impressionnantes se succèdent. Les militants des partis ouvriers, et singulièrement ceux du parti socialiste, encadrés par le service d’ordre des T.P.P.S. que dirige Marceau Pivert, vont chasser des quartiers ouvriers les ligues fascistes. Ils mettent en fuite Camelots du roy, Volontaires nationaux, Croix‑de‑Feu. Ceux‑ci s’accrochent : ils organisent de grandes manifestations paramilitaires le jour de la fête de Jeanne d’Arc à Paris par exemple. Ils organisent également d’imposants rallyes au cours desquels des centaines d’automobiles convergent vers une ville de province où les « chefs » viennent inspecter leurs troupes. A différentes occasions, la parade motorisée se termine en déroute.

Ainsi à Limoges où les T.P.P.S. leur organisent une « chaleureuse réception ». Le prolétariat utilise l’en­semble des formes de lutte politique dont il dispose malgré l’entrave des appareils. La marée monte, et les masses s’ordonnent politiquement. Depuis la grève générale du 12 février et plus encore la conclusion du pacte d’unité d’action entre la S.F.I.O. et le P.C.F., inéluctable : se pose la question de l’unité syndicale, d’une centrale unique.

En octobre 1934, les dirigeants de la C.G.T., Jouhaux, Dumoulin, Bothereau, etc., modifient leur position : jusqu’alors ils exigeaient des dirigeants de la C.G.T.U. qu’ils rentrent à la C.G.T. en dissolvant la C.G.T.U. et ses syndicats. Ils acceptent que des discussions s’engagent sur la réalisation de l’unité organique des deux centrales. Mais les « unitaires » ne tiennent pas à l’unité organique, et les « confédéraux » exigent la dissolution des fractions au sein des confédérations. Lefranc signale un article que Les Cahiers du communisme publient le 1er novembre, où on lit : « L’unité du mouvement syndical assure la possibilité au parti communiste d’exercer son influence sur des masses plus larges que ce n’est le cas actuellement. C’est pourquoi les camarades français ont agi avec juste raison en ne faisant pas dépendre la question de l’unité de la question de l’indépendance du mouvement syndical. Que signifie cette indépendance ? Les communistes renoncent‑ils à avoir des fractions communistes dans les syndicats ? Renoncent‑ils à y poursuivre leur politique ? Bien entendu que non. »

Le 19 mars 1935, les comités confédéraux nationaux avaient constaté l’échec des pourparlers sur l’unité organique. Après le pacte franco‑soviétique, brusque tournant du P.C.F. Le 6 juin, Gitton dans L’Humanité annonce que le P.C.F. renonce aux fractions dans les syndicats. Les pourparlers sont repris. Le 27 septembre 1935, les congrès de la C.G.T. et de la C.G.T.U. fixent une procédure de réunification syndicale : au sommet, une commission mixte ; fusion des syndicats, des fédérations et des unions départementales ; un comité confédéral national enregistrera ces fusions et désignera un bureau national provisoire ; réunion d’un congrès confédéral national qui se tint à Toulouse du 2 au 5 mars 1936.

A la vérité, l’unification syndicale était devenue inévitable, bien avant que l’unité soit décidée de nombreux syndicats fusionnaient.

Les ex‑confédérés étaient largement majoritaires au congrès de Toulouse, 5 500 mandats contre 2 500 environ. En juillet 1935, les effectifs de la C.G.T. étaient évalués à 700 000 membres, ceux de la C.G.T.U. à 200 000. En 1937, le nombre de cartes placées sera de 4 936 025 !

Au mois d’août 1935, les travailleurs des arsenaux réagissent contre les conséquences des décrets Laval qui les frappent durement. A Brest et à Toulon, les ouvriers font grève. Ils hissent le drapeau rouge sur les arsenaux de ces deux villes. Du 5 au 9 août se déroulent de violentes manifestations au cours desquelles il y a trois morts.

Quelque temps après, Léon Trotsky écrit : « Le danger immédiat en France consiste en ce que l’énergie révolutionnaire des masses, dépensée morceau par morceau dans des explosions isolées comme à Toulon, à Brest, à Limoges, fasse place à l’apathie... La tâche des partis prolétariens consiste non pas à freiner et à paralyser ces mouvements, mais à les unifier et à leur donner la plus grande place. » (Où va la France ?)

Les résultats des élections municipales sont significatifs, des batailles de classe comme celles de Brest et de Toulon ne le sont pas moins, l’unifica­tion syndicale que la base impose l’est également. Manifestement, une crise révolutionnaire se prépare. A tout prix, il faut dresser un barrage qui endigue la montée des masses et les détourne de leurs objectifs de classe. L’alliance ouverte, proclamée, au nom de la défense de la démocratie contre le fascisme, est indispensable pour que les masses sachent bien qu’au moment les plus extrêmes de la crise, il faut, il faudra respecter le système capitaliste et l’Etat bourgeois.

Le Kremlin et les dirigeants du P.C.F. ont élaboré contre le mouvement des masses qui monte la politique du front populaire.

Jacques Duclos ne s’y trompe pas, dans le discours déjà cité du 23 juillet 1935, il déclare : « La secte des trotskystes qui s’intitule bolchevique‑léniniste, alors qu’ils sont aussi éloignés du bolchevisme-léninisme que le socialisme national de Jean Hennessy du socialisme, n’a qu’un objectif : consommer la rupture entre les masses populaires groupées derrière le parti radical et celles qui suivent les autres groupements du Front populaire. »

Le front populaire exige la chasse aux trotskystes. mais tenter de contenir et de faire refluer le mouvement des masses exige qu’à la S.F.I.O. aussi s’organise la chasse aux sorcières. Déjà, au congrès de Mulhouse, Blum a annoncé qu’il faudrait en finir avec la tendance trotskyste des bolcheviques‑léninistes. Ce sont d’abord les militants dans les J.S. qui sont frappés. A la conférence nationale de Lille, le 29 juillet, douze membres de la commission exécutive de la Seine des J.S., trotskystes et sympathisants trotskystes, sont exclus. Le 1er octobre, ce sont quinze dirigeants trotskystes que la commission administrative permanente exclura. C’est au même moment que Marceau Pivert rompt définitivement avec la « Bataille socialiste » de Zyromski. Le 26 septembre, la 15° section du P.S., qui est la section de Pivert, organise une réunion de militants socialistes de gauche de la Seine, à laquelle mille militants participent. Le 30 septembre, la « Gauche révolutionnaire » est constituée : l’orientation affirmée est celle de la lutte des classes, elle démarque souvent l’orientation que Trotsky défend dans ses écrits, mais elle se prononce (point 1) pour le front populaire en le gauchissant sous l’appellation de « front populaire de combat » ; et elle se conclut ainsi au point 7 : « Notre but est de gagner la majorité des militants S.F.I.O. à ces points de vue. »

il est difficile de ne pas voir que la constitution de, la « Gauche révolutionnaire » survient à propos pour couper les militants révolutionnaires de la S.F.I.O. des « bolcheviques‑léninistes » qui viennent d’en être exclus.

Du côté du capital financier, une politique complexe contre la montée du mouvement des masses s’élabore. D’un côté, les ligues continuent à être généreusement arrosées financièrement, le gouvernement Laval poursuit ses attaques contre les masses ; de l’autre, le parti radical va accepter, tout en continuant à être au gouvernement Laval et à le soutenir au Parlement, de participer au Front populaire. L’opération se réalise en octobre 1935 où le congrès du parti radical qui se tient à la salle Wagram décide d’adhérer au Front populaire.

Le gouvernement Laval tiendra jusqu’au 22 janvier. Auparavant, un épisode significatif a éclairé le sens de la politique de front populaire. Le 6 décembre, lbarriegaray déclare à la Chambre que les Croix‑de‑Feu consentiraient à leur désarmement. Par sa bouche, c’est le grand capital, lequel arme et entretient les ligues fascistes, qui parle. Le désarmement réel est une chose. L’opération politique en est une autre. Immédiatement Blum et Thorez prennent, l’un au nom de la S.F.I.O., l’autre du P.C.F., un engagement parallèle. Le gouvernement dépose trois projets de loi qui renvoient devant une juridiction criminelle les auteurs de provocations au meurtre, prononcent la dissolution des milices privées, édictent des peines de prison pour ceux qui seront trouvés porteurs d’armes prohibées. Tout cela n’aura pas d’efficacité pratique. Léon Blum lui-même sera le jeudi 13 février 1936 victime d’une agression fasciste. Ce qui importe, c’est l’opération politique qui se prépare.

A la suite de divergences au comité exécutif du parti radical, Herriot, ministre du gouvernement Laval, démissionne de la présidence du parti. La politique étrangère de Laval est mise en cause à la Chambre, car il a soutenu l’Italie fasciste qui a occupé l’Ethiopie en torpillant les sanctions. Le 10 janvier 1936, l’accord sur le programme de Front populaire se réalise entre le P.C.F., la S.F.I.O., le parti radical. Le 18 janvier, 88 députés du parti radical votent contre la confiance au gouvernement Laval, 45 ont voté pour, 10 se sont abstenus. Le 19 janvier, Daladier est élu président du parti radical. Les ministres radicaux vont démissionner du gouvernement Laval, qui à son tour démissionne.

Sarraut, radical « de droite », forme le nouveau gouvernement. Un gouvernement de transition jusqu’aux élections législatives. De nombreux radicaux occupent d’importants ministères, mais Régnier, ministre des Finances de Laval, garde son poste. Les députés S.F.I.O. votent pour la confiance, ceux du P.C.F. s’abstiennent. C’est certainement le premier gouvernement de front populaire, et même, au‑delà, il anticipe sur le « front des Français » de « Thorez à Paul Reynaud ».

Le décor est posé. Le programme de Front populaire, dont l’objectif est « la défense de la République », exclut toute atteinte à la propriété privée des moyens de production, assure la défense des institutions, de la Police, du corps des magistrats, des hauts fonctionnaires : de l’Etat.

Il s’agit d’une alliance qui subordonne les intérêts de la classe ouvrière au maintien du système capitaliste à un moment extrême de crise.

Le ralliement du parti radical s’explique aisément : la radicalisation des « classes moyennes » jetées dans la misère par la crise du système capitaliste aboutit à une polarisation classe contre classe dont la première conséquence serait la liquidation quasi totale sur le plan électoral du parti radical. Pour sa propre défense comme parti bourgeois, le parti radical, porté aux nues par les dirigeants du P.C.F., adhère sur sa politique comme parti de la grande bourgeoisie au Front populaire.

Mais la participation du parti radical au Front populaire doit être analysée plus fondamentalement. Y compris en Allemagne, le capital financier a longtemps hésité avant de confier le pouvoir à Hitler et à ses séides. Longtemps, il les a utilisés pour attaquer le prolétariat, faire contrepoids à la classe ouvrière. Ce n’est qu’avec l’éclatement de la crise économique qu’il a procuré aux nazis les moyens qui leur ont permis de développer leur propagande, leur agitation, leur organisation, de payer des dizaines de milliers de S.A., de S.S., de fonctionnaires, de s’appuyer sur l’appareil d’Etat, la police, l’armée, etc. Ce n’est que devant l’impossibilité de résoudre la crise économique, autrement qu’au moyen d’un vaste plan de réarmement, et la certitude qu’en fin de compte s’ouvrirait une crise révolutionnaire si une solution n’était pas apportée aux crises politiques et économiques, que le capital financier a confié le pouvoir à Hitler. Le capital financier allemand pouvait avoir de tout autres perspectives que son homologue français pendant ces années 30. Jouant de la division des puissances impérialistes européennes « victorieuses » en 1918, de la crise qui secouait l’impérialisme, U.S., en raison de sa puissance et de sa place en Europe, le capital financier allemand peut tenter l’aventure de l’hitlérisme : subordonner l’Europe au cours d’une seconde guerre mondiale. Le risque est énorme, mais l’impérialisme allemand a les moyens de cette fuite en avant, et ne pas la pratiquer est pour lui tout aussi aventureux. Il en va tout autrement du capital financier français. Tout conserver, maintenir les choses en l’état, c’est son credo. Pour le reste, il est poussé par l’événement. Trotsky souligne qu’en février 1934 le capital financier français n’a pas voulu aller plus loin.

La montée des masses, la faiblesse des ligues, conjuguées à son incapacité à ouvrir à la façon hitlérienne de « grandioses perspectives », la difficulté de « radicaliser », d’« électriser » dans ces conditions la petite bourgeoisie désespérée, la peur du lendemain, de l’ » aventure », amènent le capital financier à pratiquer une politique d’équilibre : d’un côté, appui aux ligues fascistes, à la « droite » de l’autre, par parti radical interposé, appui à la politique de Front populaire qui dresse un barrage contre la montée révolutionnaire des masses. Le choix du parti radical est fondamentalement celui que le capital financier fait pour lui, le rôle qu’il lui dicte. Trois ans plus tard, ce même parti sera celui qui en terminera avec le Front populaire pour passer à une politique de répression ouverte contre les masses et leurs organisations, de remise en cause des conquêtes sociales de la grève générale de juin 1936.

Les élections d’avril 1936

La campagne électorale s’ouvre le 7 avril. Les élections législatives auront lieu au scrutin uninominal à deux tours. Le premier tour le 26 avril, le second le 3 mai.

Innovation : pour la première fois, les principaux partis pourront utiliser les ondes de la radiodiffusion.

Le chômage s’est développé, la situation internationale fait peser sur les masses le risque de la guerre.

Les candidats socialistes font campagne sur le thème : « Imposition des deux cents familles, organisation de grands travaux pour résorber le chômage, réduction de la semaine de travail à quarante heures. »

Les communistes, eux, proposent d’élargir le front populaire en front national.

Maurice Thorez déclare à la radio le 7 avril :

« Nous te tendons la main, catholique, ouvrier, employé, artisan, paysan, nous qui sommes des laïques, parce que tu es notre frère et que tu es comme nous accablé par les mêmes soucis.

« Nous te tendons la main, volontaire national, ancien combattant devenu Croix‑de‑Feu, parce que tu es fils de notre peuple, que tu souffres comme nous du désordre et de la corruption, parce que tu veux comme nous éviter que le pays ne glisse à la ruine et à la catastrophe. »

François Mauriac, étonné par les propos de Thorez, les commente en ces termes dans Le Figaro : « Or, dans ce vieux salon où j’étais seul, attentif à la voix du rossignol qui essayait de chanter bien que la nuit fût froide, une autre voix s’éleva, presque aussi douce, une voix tendre et bêlante, plus persuasive que celle de Philomène, la voix du communiste Thorez. »

Daladier, s’appuyant sur les déclarations de Maurice Thorez, assure à la grande bourgeoisie que la victoire du Front populaire, c’est la victoire de la France et de la « sécurité ».

La droite, elle, va à la bataille en ordre dispersé, Un argument domine tous les autres : l’anticommunisme.

Le premier tour exprime dans ses résultats une formidable poussée à gauche.

Très forte participation d’électeurs (84%), 174 élus, 424 ballottages. Communistes et socialiste progressent, quant aux radicaux, ils s’effondrent.

N’oublions pas qu’en 1936 la classe ouvrière est numériquement beaucoup moins nombreuse en France qu’elle ne l’est aujourd’hui, que la population des campagnes reste supérieure à celle des villes, que le nombre et la proportion des salariés sont beaucoup plus faibles. La force organisée, les positions que la classe ouvrière occupe en tant que classe à l’intérieur même de la société bourgeoise sont également bien moindres que celles d’aujour­d’hui. Mais le rôle politique du prolétariat, lui, est le même qu’aujourd’hui. Bien que minoritaire, mal organisée, n’occupant que de faibles positions, la classe ouvrière entraîne dans son mouvement la population laborieuse, jusqu’à des fractions importantes de la petite bourgeoisie, et de la petite et moyenne paysannerie.

Dès le lundi 27, Daladier, au nom du parti radical, Séverac pour la S.F.I.O., et Thorez au nom du parti communiste, lancent un appel commun de désistement en faveur du candidat « de la gauche » le mieux placé. Cette politique va sauver le parti radical du désastre : dès le premier tour, une partie des petits bourgeois des villes et des campagnes, des paysans, bref, de la clientèle électorale du parti radical, a voté pour les candidats de la S.F.I.O. et du P.C.F.

Dans les usines et les entreprises, on sent que la victoire est à la portée de la main. Bien que le 1er Mai ne soit pas chômé, des débrayages importants et spontanés ont lieu : les résultats du second tour donnent la victoire absolue en majorité et en sièges au Front populaire.

Les résultats électoraux sont les suivants [5] :

Nombre de voix (premier tour) 1932 1936

Radicaux et apparentés 2 315 000 1 745 000

Socialistes et apparentés 2 094 000 2 206 000

Communistes et apparentés 783 000 1 468 000

Les partis appelés « de droite » n’avaient déjà en 1932 recueilli que 37,5 % des suffrages. Ils tombent à seulement 35,38 %o. Le grand perdant est le parti radical. Le, P.C.F. d’abord, la S.F.I.O. ensuite, sont en voix comme en sièges les grands gagnants. Les sièges, les pertes et les gains se répartissent ainsi :

Partis du Front populaire 1932 1936

PCF 10 72 +62

PUP 11 10 -1

SFIO 97 146 +49

USR (scission SFIO 1933) 45 26 -19

Radicaux 159 116 -43

TOTAL 322 370 +48

TOTAL partis non-membres du FP 222

Ces résultats expriment la polarisation, la division de la société : d’un côté, les masses s’alignent derrière le P.C.F. et le P.S. et les poussent en avant ; de l’autre, tous ceux qui redoutent la révolution s’alignent et s’abritent derrière les partis bourgeois les plus réactionnaires. Ajoutons que même sur le plan électoral, l’effondrement en voix et en élus du parti radical devait être infiniment plus considérable s’il n’avait bénéficié de la couverture des partis ouvriers, du manteau de Noé que le Front Populaire a jeté sur lui.

Résultats impressionnants. Pourtant , ils ne transcrivent pas les rapports de force réels. Premièrement, le poids social d’un électeur n’égale pas le poids social d’un autre électeur. Les producteurs sont la force sociale déterminante d’une société, et non les douairières du XVI° arrondissement, les bonnes sœurs, les curés, les patrons, les parasites sociaux de toutes origines. Mais même les producteurs n’ont pas tous le même poids social : la classe ouvrière exerce les fonctions productives vitales de la société capitaliste. Les élections atomisent la société : chaque électeur n’est plus qu’un individu. Or, ce sont les classes sociales qui fondamentalement s’affrontent

Enfin, l’image du rapport entre les classes que donnent les élections est une image déformée, elle ne montre pas la dynamique de ces rapports. La victoire de la classe ouvrière dans sa lutte contre le capital, la société bourgeoise, l’Etat bourgeois, dépend uniquement de la conscience qu’elle acquiert de sa puissance sociale, et que seuls les rapports politiques permettent d’exprimer vraiment et pleinement. Les résultats des élections de 1936 doivent être interprétés comme un moment du mouvement politique de la classe ouvrière contre la société et l’Etat bourgeois. La classe ouvrière, s’appuyant sur ces résultats qui lui permettent de vérifier sa force politique, va aller plus loin.

Le Populaire en date du 5 mai titre : « Après le triomphe électoral de dimanche, le parti socialiste est prêt à former le gouvernement de Front Populaire. »

Et, immédiatement, dirigeants socialistes, communistes et radicaux de rassurer la bourgeoisie sur la signification de la victoire du Front populaire. Waldeck Rochet écrit dans L’Humanité : « Les électeurs ne se sont pas prononcés pour la révolu­tion. Nous ne sommes ni des putschistes ni des partisans du tout ou rien. »

Maurice Thorez, interrogé le 6 mai lors d’une conférence de presse par un journaliste :

« Que ferez‑vous de la Banque de France ?

‑ Nous, rien. Ce sera l’affaire du gouvernement. »

Blum constate : « Il n’y a pas de majorité socialiste, il n’y a pas de majorité prolétarienne, il y a la majorité du Front populaire dont le programme de Front populaire est le lieu géométrique. Notre mandat, notre devoir, c’est d’accomplir et d’exécuter ce programme. »

Doucement, constitutionnellement, le Front populaire s’apprête à former un gouvernement.

Notes

[1] G. Lefranc, Histoire du Front Populaire.

[2] Extrait du recueil publié par Pierre Naville : L’entre‑deux deux‑guerres. Ed. Edi.

[3] Danos et Gibelin, Juin 36.

[4] Mémoires, 1935-1939, « Aux jours ensoleillés du Front Populaire »

[5] Lefranc, Histoire du Front populaire, Payot.

France : juin 1936­ - 30 novembre 1938

C’est la grève

La classe ouvrière, elle, n’attend pas. Prenant appui sur sa victoire électorale, elle exige immédiatement et dans un mouvement spontané que ses revendications, que dégage son propre mouvement et qu’aucun programme n’a antérieurement formulées, soient satisfaites. A cet égard, le programme du Front populaire est entièrement vide, il ne contient pas grand-chose et surtout pas les revendications de la classe ouvrière. Mais la classe ouvrière a voté P.C.F.-P.S. pour des raisons précises : en finir avec les gouvernements du capital et que ses revendications soient satisfaites.

En effet, ce qu’il est convenu d’appeler le « programme social du Front populaire » est très modeste et très abstrait. Il se réduit en tout et pour tout à cela :

« 1. - RESTAURATION DE LA CAPACITÉ DACHAT SUPPRIMÉE OU RÉDUITE PAR LA CRISE

Contre le chômage et la crise industrielle :

Institution d’un fonds national de chômage.

Réduction de la semaine de travail sans réduction du salaire hebdomadaire.

Appel des jeunes au travail par l’établissement d’un régime de retraites suffisantes pour les vieux travailleurs.

Exécution rapide d’un plan de grands travaux d’utilité publique, citadine et rurale, en associant à l’effort de l’Etat et des collectivités l’effort de l’épargne locale.

Contre la crise agricole et commerciale :

Revalorisation des produits de la terre, combinée avec une lutte contre la spéculation et la vie chère, de manière à réduire l’écart entre les prix de gros et les prix de détail.

Pour supprimer la dîme prélevée par la spéculation sur les producteurs et les consommateurs : création d’un office national interprofessionnel des céréales.

Soutien aux coopératives agricoles, livraison des engrais au prix de revient par les offices nationaux de l’azote et des potasses, contrôle et ratification de la vente des superphosphates et autres engrais, développement du crédit agricole, réduction des baux à ferme.

Suspension des saisies et aménagement des dettes. Mise au point de la révision des billets de fonds de commerce.

En attendant l’abolition complète et aussi rapide que possible de toutes les injustices que les décrets-lois comportent, suppression immédiate des mesures frappant les catégories les plus touchées dans leurs conditions d’existence par ces décrets. »

La classe ouvrière ne respecte pas le programme du Front populaire. Elle engage rapidement le combat pour ses revendications qui vont se préciser.

Le lundi 11 mai, la grève éclate à l’usine Bréguet du Havre : les travailleurs exigent qu’on revienne sur le licenciement de deux ouvriers qui ont fait grève le 1er Mai. La direction refuse de négocier : les travailleurs occupent l’usine, organisent un service de ravitaillement. Le lendemain, la direction cède : le droit de grève du 1er Mai est admis, les deux ouvriers réintégrés, les jours de grève payés. Pour les mêmes motifs, une grève éclate aux usines Latécoère de Toulouse : là aussi, les ateliers sont occupés, et les travailleurs obtiennent satisfaction sur toutes les revendications. Le 14 mai, grève avec occupation des locaux aux usines Bloch à Courbevoie : la direction avait refusé d’examiner un cahier de revendications comportant un relèvement des salaires et l’aménagement des horaires de travail. Le lendemain, elle cède.

L’Humanité comme Le Populaire minimisent ces événements.

Au Comité du rassemblement populaire, l’idée d’une grande manifestation célébrant la victoire du Front populaire est retenue. Mais les radicaux s’opposent à ce que la date retenue soit le 24 mai et le lieu le mur des Fédérés. La « Commune de Paris » et le « Front populaire », ce sont en effet deux termes qui s’excluent l’un l’autre. La S.F.I.O. et le P.C.F. le reconnaissent pleinement : la manifestation est donc prévue pour le 14 juin.

Mais la tradition des partis ouvriers ne leur permet pas d’annuler la manifestation du 24 mai.

Exprimant les véritables rapports de force, le 24 mai, au Père-Lachaise, des centaines de milliers de travailleurs manifestent pour commémorer la Commune. La classe ouvrière se sent forte : un formidable mouvement d’une ampleur inconnue commence.

Le 28 mai, les 33 000 ouvriers de chez Renault partent en grève, occupent l’usine, hissent le drapeau rouge. Dans les heures qui suivent, la grève fait tache d’huile dans toute la métallurgie parisienne : Fiat, Chausson, Talbot, Citroën, Gnome et Rhône...

M. Lehideux, administrateur de chez Renault, commente en ces termes la signification de ce mouvement : « La grève est le résultat d’une contagion qui a pour déterminante un problème politique. »

Intervenant au Sénat, pour s’expliquer sur son action, Sarraut, président du Conseil, décrira en ces termes la réponse des patrons à une éventuelle intervention de la troupe pour faire évacuer les usines : « Non, surtout pas cela... Pas d’usage de la police... Nous risquons le conflit sanglant... C’est du sang qui rejaillira sur nous et cela nous interdira peut-être de reprendre la direction de nos usines. » (Sénat, 7 juillet 1936.)

Le 27 mai, Marceau Pivert écrit dans Le Populaire son célèbre article : « Tout est possible. »

« Tout est possible. » Quoi, tout ? La satisfaction des revendications, un gouvernement des partis ouvriers, l’expropriation du capital ? Marceau Pivert est extrêmement vague. Tout est possible, certes, mais à quelques conditions cependant. Briser le carcan du Front populaire, s’orienter vers la construction d’un parti révolutionnaire, ne distiller nulle illusion tant à l’égard de la S.F.I.O. que du P.C.F. Ce n’est pas l’orientation de la « Gauche révolutionnaire » et de Marceau Pivert. Il affirme :

« TOUT EST POSSIBLE

Qu’on ne vienne pas nous chanter des airs de berceuse : tout un peuple est désormais en marche, d’un pas assuré, vers un magnifique destin.

Dans l’atmosphère de victoire, de confiance et de discipline qui s’étend sur le pays, oui TOUT EST POSSIBLE aux audacieux !

Tout est possible, et notre parti a ce privilège et cette responsabilité, tout à la fois, d’être porté à la pointe du mouvement.

Qu’il marche ! Qu’il entraîne ! Qu’il tranche ! Qu’il exécute ! Qu’il entreprenne ! Et aucun obstacle ne lui résistera !

Il n’est pas vrai que nos amis radicaux puissent, ou même désirent s’opposer à certaines revendications d’ordre économique, comme la nationalisation du crédit, de l’énergie électrique ou des trusts. Il n’est pas vrai qu’ils soient destinés à servir de terre-neuve aux compagnies d’assurances ! Le goût du suicide politique n’est pas tellement développé sous la pression croissante des masses vigilantes.

Il n’est pas vrai que nos frères communistes puissent, ou même désirent retarder l’heure de la révolution sociale en France pour répondre à des considérations diplomatiques d’ailleurs dignes d’examen. On ne freinera pas, on ne trahira pas la poussée invincible du Front populaire de combat.

[...]

Si, par hasard, des personnes trop prudentes voulaient nous mettre en garde, sous prétexte de ne pas gêner le gouvernement, nous leur répondrions que c’est là méconnaître la volonté de combat qui inspire le parti, depuis le plus modeste militant jusqu’à ses chefs les plus éminents. Cette volonté de combat, à elle seule, est un élément dynamique dans la bataille qui s’engage ; il faudra que le congrès l’exprime en termes catégoriques et concrets. Les mauvais serviteurs du socialisme ne seraient pas ceux qui, quoi qu’il arrive, entendent conserver leur franc-parler, mais ceux qui voudraient transformer en couvent silencieux un grand parti de démocratie prolétarienne ouvert à toutes les idées, et tout entier dressé dans un décisif combat de classe.

CAR TOUT EST POSSIBLE, avec un tel parti fidèle à son objet, à sa structure et à ses principes. »

Quant à Jouhaux, Frachon, Blum et Thorez, ils ne veulent absolument pas que tout ce qui est possible soit fait, que soit porté au pouvoir un gouvernement des partis ouvriers sans ministre représentant les partis bourgeois, que toutes les revendications soient satisfaites, que le capital soit exproprié.

Le 2 juin, plus de 100 000 métallos parisiens sont en grève, le mouvement se développe en province. De nouvelles corporations entrent dans l’action : travailleurs de l’Exposition universelle, mineurs, ouvriers boulangers, chauffeurs de taxi. Le 4 juin, les vendeurs de journaux entrent à leur tour dans la grève et décident de ne diffuser que Le Populaire, L’Humanité et L’Œuvre, quotidien du parti radical...

Les dirigeants de la C.G.T. réformistes et staliniens sont submergés par la grève générale, mais l’appareil n’est pas ébranlé. La grève par son ampleur et son contenu soulève les questions politiques du gouvernement, du pouvoir, de qui est le maître, dans le pays, dans les entreprises, sans pourtant leur donner une claire réponse et encore moins les résoudre. La digue des appareils syndicaux submergée par la vague sert néanmoins de brise-lames.

Jouhaux reconnaîtra que l’appareil a été débordé, lorsque, faisant l’historique de la grève, il déclarera le 16 juin devant le C.N. de la C.G.T. : « Le mouvement s’est déclenché sans qu’on sût ni comment ni où... »

François Lerbettes, leader de droite, écrit : « Ce qui est à nos portes, c’est la révolution communiste dont les tentatives d’installation en France ont déjà fait couler des flots de sang, dans les trois printemps tragiques de 1794, 1848 et 1871. »

En effet, pour la première fois depuis la Commune de Paris, la classe ouvrière entre nationalement et dans tous les secteurs dans l’action, avec ses revendications, ses délégués, ses comités de grève.

Le paysage politique vire au rouge.

Le 4 juin, on dénombre plus de 12 000 grèves, dont 9 000 avec occupation d’usine...

La grève est calme et ordonnée. Elle est aussi « fraîche et joyeuse ». La bourgeoisie est, quant à elle, plus qu’inquiète, angoissée. La grève, son ampleur, l’ont surprise. La classe ouvrière, en cessant le travail, paralyse le pays. Les travailleurs occupent les usines. Les militants ouvriers chassent les vendeurs de journaux d’extrême droite. L’ordre bourgeois est remis en cause. Un nouvel ordre ne va-t-il pas surgir : l’ordre ouvrier ?

« C’est la grève, c’est le rassemblement au grand jour des opprimés contre les oppresseurs, c’est le début classique de la révolution » a écrit Trotsky.

Des milliers d’ouvriers « anonymes » sortent du rang, élus par leurs camarades, ils se font organisateurs, orateurs, parlent haut et fort au patron.

En quelques jours, tout a changé : les opprimés prennent conscience de leur force, de la puissance de l’unité.

Mais la grève est aussi pleine d’illusions : illusions dans les dirigeants ouvriers, illusions dans le fait que la puissance du mouvement, l’occupation des usines, suffisent... La victoire est au bout, contre les patrons et leur gouvernement.

La C.G.T. s’efforce de reprendre le contrôle du mouvement. Elle appelle à la grève générale là où elle est déjà déclenchée : dans les mines du Nord et du Pas-de-Calais ; dans le bâtiment. Les dirigeants de la C.G.T. courent après le mouvement pour tenter de le « coiffer », de le canaliser.

C’est en ces termes que le comité régional du Nord et du Pas-de-Calais des mineurs appelle à la grève : « Pour maintenir l’ordre et le calme, et faciliter la tâche du gouvernement... »

Le gouvernement ? Quel gouvernement ?

Légalement, le gouvernement Sarraut doit continuer son « action » jusqu’à ce que la Chambre ait accordé l’investiture au gouvernement que doit former Léon Blum.

Le 4 juin, Sarraut remet sa démission au président de la République, Lebrun, qui immédiatement supplie Léon Blum de constituer son gouvernement pour se mettre au travail. Blum proteste : il faut respecter les usages et la Constitution, et convoquer la Chambre pour obtenir l’investiture...

Mais Lebrun insiste : l’heure n’est pas à ce légalisme. Le 4 juin à 18 h 15, le ministère Blum est constitué. Salengro, ministre de l’Intérieur, et Lebas, ministre du Travail, entrent immédiatement en fonctions.

« A ce moment, dans la bourgeoisie et en particulier dans le monde patronal, on me considérait, on m’attendait comme un sauveur. Les circonstances étaient si angoissantes, on était si près de quelque chose qui ressemblait à la guerre civile, qu’on n’espérait plus que dans une sorte d’intervention providentielle, je veux dire l’arrivée au pouvoir de l’homme auquel on attribuait sur la classe ouvrière un pouvoir suffisant de persuasion pour qu’il lui fît entendre raison et qu’il la décidât à ne pas user, à ne pas abuser de sa force. » (Léon Blum au procès de Riom.)

Dès la présentation du gouvernement, Lebrun entraîne Léon Blum à l’écart et lui demande d’intervenir immédiatement à la radio : « Dites-leur que le Parlement va se réunir, que dès qu’il sera réuni vous allez lui demander le vote rapide et sans délai de lois sociales... Ils vous croiront et alors peut-être le mouvement s’arrêtera-t-il ? »(Léon Blum au procès de Riom.)

Le 5 juin, Blum s’adresse par trois fois aux grévistes : le gouvernement n’a toujours pas « eu le temps » d’obtenir l’investiture de la Chambre. C’est l’illégalité au service des intérêts de... la légalité du profit.

Les 6 et 7 juin, la grève gagne la plupart des villes de province, les « cols blancs » se joignent aux travailleurs manuels.

La panique du grand patronat est directement proportionnelle avec l’ampleur du mouvement ; oui, Trotsky a raison : la révolution française a commencé.

Sur ce point, Lebrun, Blum, Thorez, Daladier, Jouhaux, sont d’accord.

Il faut donc enrayer le processus, faire rentrer la grève, faire accepter à la classe ouvrière qu’elle reprenne la vie quotidienne, respecte la propriété, la légalité, l’ordre bourgeois. En un mot, céder quelque chose pour éviter le pire.
Les accords Matignon

La Confédération générale de la production française (ancêtre du C.N.P.F.) n’y va pas par quatre chemins. Vendredi 5 au matin, Alexandre Lambert-Ribot, délégué général du Comité des Forges, collègue de Blum au Conseil d’Etat, le fait prévenir qu’il souhaite lui parler. Lambert-Ribot déclare au chef du gouvernement que la C.G.P.F. désire que « sans perdre une minute » soit organisée une rencontre entre représentants des syndicats et ceux du patronat.

Tout va aller très vite. Le 7 juin, à 15 heures, Léon Blum, Jouhaux, Frachon, Belin, Serrat, Cordier, Milain pour la C.G.T. Duchemin, Richemond, Dalbonge, Lambert-Ribot pour la C.G.P.F. s’assoient à la table des négociation..

La première discussion dure jusqu’à 20 heures. Puis reprend à 23 heures. A 0h40, l’ « accord Matignon » est signé et communiqué à la presse.

« Ils ont cédé sur tous les points », dira Frachon.

Non. Mais pour maintenir la propriété privée des moyens de production, pour maintenir l’ETAT, pour éviter l’explosion, l’affrontement direct à un niveau supérieur entre les masses ouvrières et le grand capital, le patronat « lâche » en cette journée plus qu’en trente ans.

Les résultats sont loin d’être négligeables :

établissement immédiat de contrats collectifs de travail ;
reconnaissance du droit de se syndiquer - majoration des salaires de 7 à 15 %

Les revendications arrachées n’ont rien de commun avec les formules creuses du programme de Front populaire.

Le patronat concède des revendications considérables pour conserver l’essentiel : la propriété privée des moyens de production. Les tendances fondamentales du mouvement des masses vont vers l’appropriation des moyens de production. Spontanées mais confuses, elles trouvent çà et là une expression plus claire. Les métallos sont à l’avant-garde du mouvement. C’est eux qui dégagent le plus clairement la tendance du mouvement. Un délégué de Rateau déclare : « Les camarades sauront bien organiser le travail sans les patrons. »

Les ouvriers de l’aéronautique proposent à Cot, ministre de l’Air, de nationaliser les usines d’armement et d’en prendre le contrôle direct.

Les grévistes se tournent vers « leurs » ministres du Front populaire en disant : « Nous sommes prêts ! Donnez les consignes, les directives, nous agirons. »

Usines occupées, grands magasins, banques, compagnies d’assurances, le temple du profit, la Bourse elle-même, est menacée par la grève...

Signe de la profondeur de la crise : la police est atteinte dans son « moral ». L’Etat bourgeois dont elle est une composante va-t-il tenir ? Comme toujours en ces cas-là, elle perd sa superbe, son assurance, sa certitude d’être la force, donc le droit. Elle se sent « plus près du peuple ».

Les accords Matignon sont salués par la presse des organisations et partis ouvriers comme une formidable victoire.

L’Humanité titre : « La victoire est acquise. » Le Populaire écrit : « Victoire ! Victoire ! Les patrons ont capitulé !... Les patrons ? Quels patrons ? Tous ! [...] Victorieux, les ouvriers peuvent reprendre le travail... »

Le 8, Jouhaux déclare à la radio, après avoir analysé la portée des « accords » : « Dans chaque entreprise la grève doit cesser si le patron déclare adhérer à l’accord du 7 juin [...]. La C.G.T. s’est formellement engagée à favoriser ce processus d’apaisement. »

Les travailleurs en grève comprennent que ce que le patronat lâche témoigne de sa peur de perdre beaucoup plus, sinon tout. Mais les accords Matignon sont l’accord de la trahison, le nœud coulant que l’on veut passer autour de la gorge de la classe ouvrière pour faire cesser la grève. Les travailleurs en ont l’intuition : ils refusent de cesser la grève, de reprendre le travail, la vie quotidienne de l’exploitation.

Non seulement la grève ne cesse pas, mais de nouvelles corporations vont entre le 7 et le 12 juin entrer dans l’action, encouragées par les accords signés à Matignon. Dans le Nord, le Midi, en Afrique du Nord, des centaines de milliers de prolétaires faites passent à l’action, « relevant » ceux qui rentrent dans la région parisienne.

Dans la banlieue, les métallos renâclent. Confusément, la classe ouvrière sent qu’elle peut aller plus loin. Le mardi 9 juin, 700 délégués des usines en grève se réunissent salle Mathurin-Moreau. Les dirigeants de la C.G.T. demandent aux travailleurs de se prononcer sur la fin de la grève : les délégués interviennent et exigent que toutes leurs revendications - dépassant l’accord de Matignon - soient honorées !

Les métallos ne reprendront pas le travail : la C.G.T. s’incline.

Le 10 juin, après avoir enregistré le refus de, patrons, la C.G.T. fait son compte rendu devant une nouvelle assemblée de délégués : la colère gronde et les travailleurs commencent à envisager une manifestation de rue...

Ils décident de continuer la grève : la CGT s’incline à nouveau...

Le 11, après de nouvelles négociations, où le patronat recule, nouvelle assemblée présidée par Frachon. Malgré les concessions enregistrées, les délégués exigent au nom de leurs camarades que toutes les traites soient payées. Les métallos ne cèdent pas, malgré les appels de Frachon et d’Henaff. Certains délégués reprennent les propositions d’organiser une manifestation pour « descendre sur Paris ».

Le 12, le patronat cède sur tous les points.

Ainsi, malgré les illusions, les incertitudes de la classe ouvrière, Trotsky a-t-il raison d’écrire : « La révolution française a commencé. »

Thorez : « Il faut savoir terminer une grève »

Depuis sa fondation en 1921, le parti communiste français a connu jusqu’en 1934 bien des vicissitudes, Au moment de la scission, il était largement majoritaire et comptait plus de 100 000 membres. En revanche, la C.G.T.U., née de la scission que l’appareil réformiste avait imposée afin le courant révolutionnaire ne devienne majoritaire, était restée minoritaire. La politique tour à tour opportuniste, puis sectaire et aventuriste, que l’I.C. stalinisée devait imposer jusqu’en 1934 au P.C.F. l’avait réduit à quelque dix à vingt mille adhérents en 1933, la C.G.T.U. n’étant plus qu’un squelette. 1934 va voir se modifier cette tendance. Si la grande masse des travailleurs regarde du côté de la S.F.I.O., si celle-ci voit croître ses effectifs, si par milliers les ouvriers d’avant-garde y entrent et cherchent à se constituer en courant révolutionnaire, aux yeux des masses l’U.R.S.S. reste le pays de la révolution d’Octobre, l’I.C. et le P.C.F. ses représentants.

Au fur et à mesure où de 1934 à 1936 s’affirme la marche à la crise révolutionnaire, les masses et les militants se tournent de plus en plus nombreux vers le parti qui leur semble être celui de la révolution. De 1934 à 1936, le P.C.F. reconstitue son cadre militant. Il reste minoritaire par rapport au P.S., mais ce sont déjà plusieurs dizaines de milliers de militants qui le rejoignent. Ils vont être les cadres organisateurs des couches profondes et décisives du prolétariat en mouvement en juin 1936.

Selon Lefranc, les effectifs du P.S. et du P.C.F. évoluent de la façon suivante : « En avril 1936, les effectifs de la S.F.I.O. dépassent ceux de la S.F.I.C. (114 000 contre 106 000). En mai 1936, la S.F.I.O. est distancé : elle compte 127 000 adhérents contre 131 000 au parti communiste. »

Dans les mois suivants, la S.F.I.O. atteindra 200 000 adhérents environ. Au comité central du 22 février 1937, la direction du P.C.F. affirme son parti est passé de 80 000 adhérents au congrès de Villeurbanne en janvier 1936 à 220 000.

Une grande masse de travailleurs adhèrent à la section française de la III° Internationale, voyant dans le P.C.F. le parti héritier de la révolution d’Octobre, de Lénine, du combat pour le socialisme. Les masses le chargent de leurs espoirs, de leurs espérances.

La nature du P.C.F. n’est pas identique à celle de la S.F.I.O. L’un et l’autre sont des partis ouvriers. bourgeois contre-révolutionnaires. Mais la S.F.I.O. est directement liée à sa bourgeoisie, au système impérialiste. Le P.C.F. dépend entièrement de la bureaucratie du Kremlin : il est un rouage de son appareil international, et c’est par sa médiation qu’il est lié à l’impérialisme au maintien du capitalisme, de l’ordre bourgeois international. Les masses, malgré sa politique, sentent que ce parti n’est pas identique à la vieille S.F.I.O.

Le P.C.F. ne participe pas au gouvernement de Léon Blum, il se borne a le soutenir. Ce qui contribue à le faire apparaître comme un parti « différent » de la S.F.I.O. passée depuis 1914 du côté de l’ordre bourgeois avec toute la social-démocractie internationale.

Mais, en réalité, c’est le P.C.F. qui va en 1936 s’opposer le plus férocement, le plus directement, et déjà le plus efficacement, au mouvement des masses, à leurs aspirations révolutionnaires.

Thorez prononce en 1936 toute une série de discours au cours desquels il « tend la main aux catholiques et aux Croix-de-Feu ». Le 6 août, il concrétise au cours d’un discours au gymnase Huyghens ce que cela signifie, il appelle à la « consti­tution du Front des Français » de Thorez à Paul Reynaud.

« Malheureusement, nos partenaires du Front populaire n’acceptèrent pas nos propositions du Front des Français, et il fallut les retirer », écrit Jacques Duclos.

C’est encore Thorez qui mène l’offensive, au premier rang, contre le processus révolutionnaire en cours ; c’est que la poussée des masses place les militants du P.C.F. dans les entreprises dans une situation contradictoire : suivre le bureau politique qui freine les grèves et les occupations, ou les masses qui combattent et cherchent une direction, et se tournent naturellement vers les militants du P.C.F., considérés comme des militants d’un parti révolutionnaire. A. Ferrat, ancien dirigeant des J.C., membre du C.C., proteste contre la politique suivie depuis le pacte d’unité d’action de 1934 et propose au C.C. que le P.C.F. prenne la tête des mouvements pour dépasser le Front populaire.

Ferrat ne fait qu’exprimer de manière assez confuse la position de nombreux militants du rang qui espèrent que le processus révolutionnaire engagé par des millions d’ouvriers ira jusqu’à son terme : la prise du pouvoir.

A. Ferrat est immédiatement exclu du P.C.F. Thorez, Duclos, Frachon, Gitton, ne badinent pas avec la défense de l’ « ordre social », c’est-à-dire l’ordre du profit.

En réponse au célèbre article de Marceau Pivert « Tout est possible », Marcel Gitton écrit dans L’Humanité du 26 mai : « Tout n’est pas possible [...]. Il n’est nullement question de chambardement ni d’anarchie [...]. Non ! Non ! Marceau Pivert, il n’est pas question pour le gouvernement de demain d’ "opérations chirurgicales". »

Les positions sont claires, la puissance du mouvement, le débordement de la C.G.T. conduisent Maurice Thorez, lors du rassemblement des militants du P.C.F. au gymnase Jean-Jaurès à Paris, à préciser la politique contre-révolutionnaire dictée par Moscou : « Notre but reste le pouvoir des soviets, mais ce n’est pas pour ce soir, ni pour demain matin [...]. Alors, il faut savoir terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue. Il faut même savoir consentir un compromis si toutes les revendications n’ont pas encore été acceptées, mais que l’on a obtenu la victoire sur les plus essentielles des revendications. »

Reprenant « en main » les militants qui se laissent aller aux « tendances gauchistes », Thorez prend l’exemple des métallos parisiens. Il jette toute la force du P.C.F., auréolé de la gloire du parti de la révolution victorieuse en U.R.S.S. dans la lutte contre la révolution montante.

Dès le lendemain de ce célèbre discours, un mot d’ordre, revient dans tous les discours, toutes les interventions des dirigeants du P.C.F. : « Il faut savoir terminer une grève... »

L’offensive contre les masses est menée par les dirigeants du P.C.F., en liaison avec le gouverne. ment de Front populaire, qui le 12 juin au soir fait saisir à l’imprimerie le journal des trotskystes Lutte ouvrière qui titre : « Dans les usines et dans les rues, le pouvoir aux ouvriers. »

Le 12 juin, le groupe parlementaire radical fait savoir par Daladier qu’il est « très inquiet » devant les événements. Le gouvernement enregistre, et engage des poursuites contre les dirigeants trotskystes. Salengro affirme que le cas échéant, l’ordre sera maintenu par la force.

Les radicaux sont inquiets ?

Jacques Duclos, qui est partisan du langage clair, les rassure dans un article publié le 27 juin dans L’Humanité, sous le titre « Les radicaux ont raison ».

La citation suivante exprime le véritable contenu du Front populaire, comme programme et comme alliance au service des intérêts du grand capital. En lisant ces lignes, on s’étonne même du cynisme de Duclos qui, au mépris des plus élémentaires principes d’indépendance de classe du prolétariat, crie à tue-tête : « Nous sommes là pour maintenir l’ordre ! »

« Les radicaux ont raison, quand ils proclament que ce qu’ils ont voulu en prenant place dans les rangs du Front populaire, c’est faire cesser le chômage démoralisant, assurer aux ouvriers dans la sécurité qui garantit l’avenir un salaire suffisant pour mener une vie digne, calme et heureuse.

« Les radicaux ont raison, quand ils déclarent avoir voulu, en adhérant au Front populaire, réaliser une union nationale capable de faire face à la menace que fait peser sur nous l’ardeur guerrière des dirigeants d’un grand pays voisin. Cette préoccupation est en somme identique à celle qui nous a poussés, nous, communistes, à lutter pour l’union du peuple français, pour une France libre, forte et heureuse, dont le destin sera digne de son passé glorieux.

« Les radicaux ont raison quand ils déclarent n’accepter aucune menace contre la propriété privée et nous n’hésitons pas, nous, communistes, à proclamer que c’est là également notre souci en ajoutant que ce qui menace aujourd’hui la propriété, c’est la puissante domination économique des deux cents familles contre laquelle nous nous dressons de toutes nos forces.

« En résumé, les radicaux ont raison de rappeler que les réformes sur lesquelles se sont mis d’accord les partis du Front populaire ne sont, somme toute, en gros, que la reproduction du vieux Programme du Parti radical-socialiste [1] »

La classe ouvrière résiste

Malgré ce matraquage politique, cette mobilisation forcenée des dirigeants du P.C.F. et de la S.F.I.O. le mouvement de grève connaÎt encore de redoutables flambées. Si la grève décroÎt dans la métallurgie parisienne et dans les grands centres industriels, elle s’étend dans les campagnes : les ouvriers agricoles de, grosses fermes occupent les propriétés des hobereaux et montent le drapeau rouge. Au Sénat, c’est l’indignation ; Salengro, socialiste, ministre de l’Intérieur, vient faire amende honorable et rassurer les « pairs » de la République : « Si demain, des occupations de magasins, de bureaux, de chantiers, d’usines, de fermes, étaient tentées, le gouvernement, par tous les moyens appropriés, saurait y mettre un terme. » (Sénat, 7 juillet 1936.)

Grâce à la politique du P.C.F. et de la S.F.I.O., la droite relève la tête et commence, notamment, au Sénat, à se manifester. L’année précédente, les « B.L. » (bolcheviques-léninistes) ayant été exclus de la S.F.I.O., la « Gauche révolutionnaire » avait canalisé les aspirations révolutionnaires de milliers d’adhérents de ce parti. Marceau Pivert était devenu colla­borateur du gouvernement Léon Blum en tant que délégué à l’Information à la présidence du Conseil.

Dans le même temps, à la S.F.I.O., les courants gauche commençaient à être menacés de sanction pour leurs prises de position.

Le mois de juillet voit la grève s’étioler, se diviser, se fragmenter. Le patronat respire : le pire a été évité. Au moment où « tout était possible », les dirigeants du P.C.F. et de la S.F.I.O. ont mobilisé leurs énergies pour faire appliquer le « vieux programme du parti radical-socialiste ».

Nous l’avons vu, le Comité du rassemblement populaire avait prévu une manifestation le 14 juin pour célébrer la victoire du Front populaire. Mais, à cette date, la grève générale est au plus fort.

« A l’initiative du comité de grève des usines Hotchkiss se sont réunis une première fois des délégués de 33, puis de 250 entreprises de la région parisienne : les 350 présents à la réunion du 12 juin " jugent très utile de former un comité d’entente entre les usines qui permette d’envisager demain de nouvelles victoires ". Qu’est-ce donc sinon l’embryon d’un soviet [2] »

Ce sont les métallos de la région parisienne qui devant le refus du patronat d’accorder satisfaction à leurs revendications, qui dépassent de beaucoup les « accords Matignon », parlent de « marcher sur Paris ». Dans ces conditions, la manifestation est reportée au 14 juillet.

Le 14 juillet 1936, des centaines de milliers de travailleurs défilent devant la tribune dressée place de la Nation.

Ils sont submergés par leurs illusions, ils croient « à la victoire ». Alors que cette tribune est la tribune où siège l’état-major du Front populaire, barrage à la révolution. Daladier déclare : « Le parti radical­socialiste m’a donné mandat de déclarer ici qu’aucune réforme ne saurait l’inquiéter. »

C’est le moins qu’on puisse dire.
L’Espagne

Le vendredi 17 juillet, une rébellion militaire éclate au Maroc espagnol. Le gouvernement Blum, soutenu par le P.C.F., va montrer son « sens des responsabilités ».

Le coup d’Etat fasciste est préparé et réalisé pour tenter de prévenir la révolution qui monte, renverser le gouvernement de Front populaire, jugé incapable de la juguler, et instaurer une dictature militaire. Il va provoquer la révolution et disloquer l’Etat bourgeois espagnol. Le prolétariat, les masses paysannes d’Espagne font échouer le coup d’Etat.

La guerre civile commence. Les masses espagnoles appellent à l’aide. En un premier temps, Blum va livrer quelques armes au gouvernement républicain déliquescent.

Le gouvernement anglais proteste immédiatement, alors que l’Allemagne et l’Italie commencent à acheminer ouvertement armes et troupes pour aider Franco dans sa croisade anticommuniste. L’Eglise se mobilise contre les « rouges ».

Les ministres radicaux menacent de démissionner.

« Le Front populaire osera-t-il armer le Front populaire espagnol ? » demande Raymond Cartier - déjà lui... - dans L’Echo de Paris.

Non, malgré les cris qui fusent des rassemblements populaires, le 7 août le gouvernement fait savoir qu’il se rallie à la thèse de la « non-intervention », à une attitude de neutralité.

Maurras exulte dans L’Action française : « Blum-la-guerre a reculé. »

La non-intervention est à n’en pas douter une machination bourgeoise internationale contre la révolution prolétarienne que le coup d’Etat militaire de Franco a déclenchée en réaction. Certes, les gouvernements républicains en place et qui vont se succéder sont des gouvernements bourgeois, mais ils sont par rapport aux masses d’une extrême faiblesse ; l’Etat bourgeois est disloqué, partout ont surgi des embryons plus ou moins développés d’un pouvoir ouvrier, le gouvernement républicain ne tient que directement appuyé sur les appareils des organisations syndicales U.G.T., C.N.T., et des partis ouvriers P.S.O.E., P.C.E., de la F.A.I., du P.O.U.M., etc.

Les gouvernements des partis bourgeois « démocratiques » d’Europe n’ont aucune confiance dans la capacité des gouvernements républicains à rétablir et à assurer l’ordre bourgeois en Espagne en cas de victoire sur Franco. Malgré les rapport de Franco, Hitler et Mussolini, ils préfèrent la victoire de Franco, garantie certaine du maintien de l’ordre bourgeois en Espagne à partir de l’écrasement du prolétariat et des masses d’Espagne. Les gouvernements « démocratiques » qui ont inventé la « non-intervention » laissent Hitler et Mussolini, qui ont signé le pacte de non-intervention, accroître leur aide militaire à Franco.

En un premier temps, la bureaucratie du Kremlin approuve la non-intervention. La chaîne de la contre-révolution enserre l’Espagne révolutionnaire. Comment le gouvernement de Front populaire n’aurait-il pas été un des maillons de cette chaîne ? Secondairement, l’Espagne sera un terrain d’expérience du matériel militaire que mettent au point Hitler et Mussolini, une occasion de roder les troupes fascistes. Il en est ainsi d’ailleurs pour le matériel militaire de l’U.R.S.S.

Les dirigeants du P.C.F., après avoir mollement protesté lorsque le Kremlin participait à la non-intervention, vont par la suite mener grand tapage sur les mots d’ordre : « Des canons, des avions pour l’Espagne. » Ce ne sera qu’une couverture « gauche » qui les aidera à mieux étouffer la crise révolution en France et à faire taire les voix qui s’élèvent contre l’assassinat légal des dirigeants de la révolution d’Octobre.

Le 19 août, s’ouvre à Moscou le premier procès des dirigeants bolcheviques. Ils sont 16, parmi lesquels Zinoviev et Kamenev. Tous les accusés, révolutionnaires chevronnés, vont s’accuser des pires crimes contre-révolutionnaires, des complots les plus invraisemblables. La technique stalinienne pour obtenir les « aveux » est désormais parfaitement rodée. Les glapissements de Vichinsky sont repris par L’Humanité. A travers les accusés, la bureaucratie stalinienne juge et condamne la révolution d’Octobre, le parti bolchevique, l’internationalisme prolétarien, et Trotsky qui symbolise par son action politique cet héritage que Staline doit détruire. Le 23 août, les 16 accusés sont condamnés à mort. La droite exulte. Thorez et Duclos approuvent. Pivert proteste, Trotsky dénonce Thermidor et ses assassinats. C’est dans cette situation internationale que Thorez lance ridée du « Front des Français », de « Thorez à Paul Reynaud », des communistes aux Croix-de-Feu... La signification politique de cette prise de position est de viser à réaliser l’ « union nationale » par-delà les classes...

La contre-offensive

Septembre 1936. Les masses sont rentrées ; la grève n’a pu déboucher politiquement grâce aux chefs de la S.F.I.O. et du P.C.F. La classe ouvrière a conquis des droits et des positions, mais l’ordre social n’est pas modifié. Le canon tonne en Espagne, et les masses françaises sont désarmées devant cette situation. Le désenchantement est perceptible. Si elles ne savent pas où elles veulent aller, en l’absence d’un parti révolutionnaire qui exprime en un programme leurs aspirations et leurs besoins, et le traduise en termes d’action et d’organisation politiques, les masses sentent que l’essentiel leur a échappé. La droite recommence à agir. La Cagoule se manifeste. Les patrons s’organisent pour la contre-offensive. La hausse des prix réduit jour après jour les « conquêtes » des accords Matignon. La fuite des capitaux organisée par le grand capital aggrave les conséquences du déficit de la balance du commerce extérieur. Le 25 septembre, le franc est dévalué. Le gouvernement de Front populaire refuse de mobiliser les masses, d’instituer le contrôle des changes et des mouvements de capitaux. Il s’aligne sur les intérêts de la classe dominante.

Blum propose l’échelle mobile des salaires pour lutter contre les conséquences de la dévaluation. Mais l’opposition se déchaîne, soutenue par de nombreux députés radicaux. Le Front populaire se désagrège. Blum recule. Finalement, cette capitulation est sanctionnée par un vote, les radicaux « de droite » votent contre le gouvernement, les communistes acceptent de voter le texte gouvernemental...

Le patronat qui s’est organisé lance le mot d’ordre : « Patrons, soyez des patrons. »

Des fonds importants sont mis à la disposition des journaux, des partis de droite, pour orchestrer une campagne dans tout le pays contre la classe ouvrière et la C.G.T.

A chaque occasion, Blum tergiverse, louvoie et donne finalement gain de cause au patronat. La hiérarchie catholique entre en scène, les cinq cardinaux français déclarent le 31 octobre :

« Notre pays, il faut l’avouer, a connu peu d’heures aussi graves [...]. Les principes naturels du droit à la propriété, du droit à la liberté, du respect de la parole donnée et des contrats consentis qui constituent les fondements de la civilisation, nous les voyons aujourd’hui systématiquement violés, et, ce qui est plus grave encore, on les regarde comme des préjugés qu’il faut définitivement écarter [...].

« La vraie cause, nous ne le redirons jamais assez, c’est l’athéisme pratique auquel notre pays semblait s’être résigné pour la vie nationale. Car, Dieu, chassé officiellement de partout, est devenu pour les masses le " Dieu inconnu ", et du même coup l’ordre moral et social dont il est le nécessaire fondement devait chanceler et tomber [... ].

« Oui, il faut chasser de nos écoles ces virus révolutionnaires [...] »

L’Eglise et la droite, main dans la main, entretiennent une campagne de haine, dénonçant la guerre civile que selon elles le Front populaire veut provoquer, alors que toute la France bourgeoise applaudit aux victoires de la soldatesque fasciste de Franco.

Le 7 octobre, pour la première fois, une entreprise - la Chocolaterie des Gourmets - occupée par des grévistes est « libérée » par la police.

Avec stupeur, les masses voient le gouvernement qu’elles considéraient comme le « leur », après avoir limité et contenu leurs revendications, finalement s’y opposer brutalement.

Au congrès des radicaux, à Biarritz, les délégués condamnent « l’occupation des usines, des magasins et des fermes qui constitue une atteinte à la liberté ».

De toutes leurs forces, les radicaux invitent le gouvernement de Front populaire, les partis ouvriers du Front populaire, le P.S. et le P.C.F., à réaliser la politique du Front populaire et de passer de la phase où le mouvement des masses a été contenu à celle où il faut le faire reculer et commencer à le réprimer. Ils se préparent dès cet instant, lorsque le Front populaire aura rempli sa fonction, à le liquider.

Maurice Thorez continue à souhaiter un gouvernement « de tous les Français », alors que les 40 heures, votées par la Chambre, ne sont toujours pas appliquées et que le chômage n’est toujours pas résorbé.

Enfermées dans le carcan du Front populaire, les masses ouvrières, la jeunesse, sont neutralisées, bloquées, sans initiative, sans parti en mesure de leur ouvrir la voie de la solution ouvrière, alors que la bourgeoisie attaque dans tous les domaines et cherche à reconquérir politiquement le terrain gagné par l’action du prolétariat.

La presse bourgeoise et fasciste tire à boulets rouges sur les ministres socialistes.

Blum est le « You-pain-cher » pour L’Action française, et mange dans de la vaisselle d’or. Mais l’attaque se concentre contre Roger Salengro, ministre de l’Intérieur, accusé par L’Action française d’avoir déserté en 1914-1918.

Le matin du 18 novembre, Salengro est trouvé mort dans son appartement : il s’est suicidé. Une foule énorme assiste à son enterrement ; le gouvernement envisage de... réprimer la diffamation par voie de presse. Léon Blum avait été plus rapide à faire saisir Lutte ouvrière...

L’année 1936 s’achève dans la grisaille. La classe ouvrière résiste à l’offensive de la bourgeoisie, qui n’a été rendue possible que par la politique de collaboration des partis ouvriers avec le parti radical et les autres partis bourgeois du Front populaire sur un accord de défense de la propriété privée et de l’Etat.

En janvier 1937, à la conférence nationale du parti communiste à Montreuil, Maurice Thorez célèbre les vertus du Front populaire et affirme : « Nous resterons les animateurs et les meilleurs défenseurs du Front populaire. Le mot d’ordre des communistes a été, reste et restera : tout pour le Front populaire, tout par le Front populaire. »

En clair, et ce langage nous rappelle d’autres formules - « Tout pour le programme commun, tout par le programme commun ! » - Thorez .réaffirme : tout pour la défense de la propriété privée et du grand capital, tout pour la défense de l’Etat...
La « pause »

L’année commence bien pour le patronat. Le 24 février 1937, le bulletin quotidien du Comité des Forges écrit : « La production a continué, dans les dernières semaines, à bénéficier du regain d’activité qui depuis l’automne s’est manifesté dans les branches essentielles... »

La dévaluation favorise la reprise, donc le patronat, mais rend plus difficile les conditions d’existence des masses laborieuses, alors que les capitalistes continuent à exporter les capitaux, spéculant contre le franc.

La bourgeoisie sent son heure venir, de toutes parts, les « économistes » du grand capital « expliquent » la nécessité de restreindre la consommation intérieure, d’accroître la productivité, de remettre en cause les 40 heures...

Le 13 février, Léon Blum s’adresse aux fonctionnaires, il admet que leurs revendications sont légitimes, mais estime qu’ « un temps de pause est nécessaire ».

Au conseil national de la S.F.I.O., Blum s’explique plus clairement : « Nous sommes obligés d’agir avec prudence, d’avancer pas à pas. Désormais s’affirme la nécessité d’une pause ; nous allons traverser la période la plus difficile, au bout de laquelle nous repartirons, s’il y a lieu, avec un nouveau programme. »

La « pause », c’est la mise au rancart des revendications des travailleurs des villes et des campagnes, la « pause », c’est tout simplement l’arrêt des mesures minimales que le programme du Front populaire s’était engagé à réaliser pour les vieux et contre le chômage.

Les dirigeants du P.C.F. appuient, avec des réserves de forme, cette politique, et proposent qu’à l’occasion de la « pause », on élargisse le gouvernement vers la droite.

Pivert refuse cette politique et démissionne de ses fonctions au secrétariat général à la présidence du Conseil.

Dans l’organe de la « Gauche révolutionnaire » qu’il anime, Marceau Pivert écrit : « Le rassemblement populaire n’a pas été créé pour faire avaler la pilule des crédits militaires et de l’union nationale. Non ! Je ne serai pas un complice silencieux et timoré. Non ! Je n’accepte pas de capituler devant le militarisme et les banques. Non ! Je ne consens ni à la paix sociale ni à l’ " union sacrée ". »

Eh bien, si : le rassemblement populaire a été créé pour faire avaler la pilule des crédits militaires et de l’union nationale, pour faire barrage à la révolution sociale, la faire refluer, et l’écraser. Il faudrait rompre avec la bourgeoisie, la politique des fronts populaires, ouvrir la perspective d’un gouvernement des partis ouvriers sans représentants des organisations et partis bourgeois, et Pivert maintient le cordon ombilical qui l’attache au Front populaire et à sa politique.

Ainsi, Marceau Pivert s’indigne des résultats d’une politique, sans aller aux origines extirper ses racines, et contribue de cette façon à sa poursuite. On ne peut cautionner comme courant révolutionnaire une politique qui vise à maintenir la « paix sociale », la paix du capital. Cautionner même de façon « critique », le Front populaire, c’est finalement le renforcer.

Les prix grimpent en flèche, les salaires ne suivent pas. A Moscou, les procès se suivent et se ressemblent - la lutte contre le « centre trotskyste anti-soviétique » bat son plein.

Mais la classe ouvrière tente de préserver les positions acquises.

Les travailleurs de l’Exposition des arts et des techniques se mettent en grève.

Léon Blum, Léon Jouhaux et Marcel Gitton secrétaire du P.C.F. se rendent sur le chantier, pour convaincre les ouvriers de reprendre le travail.

Ces derniers les reçoivent aux cris de : « Nos 15 % ! »

Léon Blum déclare : « L’Exposition sera le triomphe de la classe ouvrière, du Front populaire et de la liberté ; elle démontrera que le régime de la liberté est supérieur à la dictature [...]. Ni le retard ni encore moins l’échec ! La bonne renommée du Front populaire est en jeu. Et, maintenant, je vous le dis franchement : le travail du samedi et du dimanche est nécessaire. »

Cris dans la foule : « Non ! Non ! Nos 15 % ! »

Le 5 mars, Léon Blum place à la tête du Fonds d’égalisation des changes le gouverneur de la Banque de France, Emile Labeyrie, qui réduit les crédits consacrés aux grands travaux, décide de financer les dépenses d’armement par un emprunt spécial de la Défense nationale.

Ainsi, les capitaux seront à l’abri des fluctuations de la monnaie, alors que l’échelle mobile des salaires a été refusée aux travailleurs.

Le Temps commente : « On ne peut qu’approuver. »

Paul Reynaud jubile : « Le gouvernement sacrifie la théorie du pouvoir d’achat à l’équilibre budgétaire. »

Le massacre de Clichy

Le 16 mars 1937, le parti social français (ex-Croix-de-Feu) décide d’organiser une réunion à Clichy. Le gouvernement de Front populaire se refuse à l’interdire.

A l’appel du maire S.F.I.O. de Clichy, Charles Auffray, du conseiller général Naile, communiste, et du député également communiste Honel, une contre-manifestation est organisée. La police du ministre socialiste Marx Dormoy ouvre le feu. Bilan : 5 morts et des centaines de blessés.

Quatrième Internationale de mars 1937 rapporte :

« Dormoy et Blum accourus en smoking du gala de l’Opéra sont conspués avec violence par les travailleurs : "Dormoy assassin ! Dormoy démission !" Des dizaines de barricades ont été dressées, puis décimées par la garde mobile de Dormoy et Daladier. Thorez, accouru à l’appel du député de Clichy Honel, n’ose dire mot. "Sales trotskystes", lance-t-il seulement aux travailleurs qui se défendent avec acharnement.

« A Asnières, tout proche, des mouvements analogues se produisent. Sous les coups de feu des fascistes et de la police deux travailleurs sont grièvement blessés. Dans la nuit même du 16 au 17, la nouvelle se répand dans le prolétariat. Une émotion profonde souleva tout le prolétariat parisien à l’annonce par les journaux du massacre de Clichy. Il comprit que c’était son avant-garde, son corps même qui avait été mitraillé par l’ordre de M. Blum. Dans la journée du mercredi 17 une série d’entreprises commencèrent la grève. Dans une série d’usines (Renault, entre autres), les ouvriers arrêtés arrêtaient le travail, préparaient des réunions pour le midi et le soir, exigeaient la grève générale et commençaient à chasser les fascistes (surtout des contremaîtres et des chefs de service). Les directions syndicales d’usine se réunirent d’urgence. Dans la soirée, l’union régionale du bureau confédéral était saisie de centaines de résolutions exigeant une réponse foudroyante. Mais l’objectif de la grève restait incertain. Et c’est là-dessus que jouèrent les chefs réformistes pour briser le mouvement.[3] »

Léon Blum prend la défense du ministre de l’Intérieur : il argumente. Le gouvernement défend les libertés, il a protégé la réunion du P.S.F., il condamne l’initiative des élus du Front populaire de Clichy.

Aucune sanction ne sera prise contre les responsables de la fusillade.

L’émotion dans la classe ouvrière est immense

« Comment est-il possible que le gouvernement de Front populaire puisse faire tirer sur les travailleurs que les élus du P.S. et du P.C.F ont mobilisée pour protester sinon empêcher la tenue d’une réunion fasciste dans une ville ouvrière ? » L’union des syndicats de la région parisienne décide une grève qui est limitée à la matinée du jeudi 18 mars. Le 21 mars, un immense cortège suit les corps des victimes de la fusillade dans la plus pure réconciliation, sous l’égide du Front populaire qui les a assassinées. Mais l’U.D. C.G.T. de la région parisienne, que dirigent les militants du P.C.F., laisse déployer le drapeau de la IV° Internationale.

A la Chambre, Jacques Duclos, le 23 mars, propose un ordre du jour de confiance. Les députés communistes sont bien sûr parmi les 362 députés qui votent la confiance au gouvernement des fusilleurs de Clichy !

Seuls les pivertistes et les trotskystes dénoncent les « assassins de Clichy ». La Jeune Garde, organe des jeunesses S.F.I.O. dirigées par des militants gagnés en partie au trotskysme, sort un numéro spécial sous le titre : « Huit milliards pour l’emprunt - Cinq morts à Clichy - L’argent de la bourgeoisie se paie avec le sang des ouvriers. »

Vingt-deux militants dirigeants des J.S. sont exclus, et l’organisation de jeunesse dissoute. Quant à la « Gauche révolutionnaire », elle est dissoute lors du conseil national du 18 avril.

Les dirigeants du P.C.F. continuent leur travail de matraquage politique, avec cynisme et obstination. Alors que le capital, utilisant les élus de droite qui se regroupent, se prépare à frapper, Thorez conforte, réconforte la bourgeoisie, démobilisant le prolétariat :

« Nous sommes les partisans décidés de la tranquillité et de la concorde. Nous l’avons montré dans des circonstances où personne n’a osé prendre les responsabilités que nous avons prises. Nous avons eu le courage de dire, nous, aux ouvriers en grève tout n’est pas possible !

« Nous nous refusons, surtout en considérant les événements d’Espagne, à accepter la perspective de deux blocs dressés irréductiblement l’un contre l’autre et aboutissant à une guerre civile dans des conditions qui seraient pour notre pays encore plus redoutables que pour l’Espagne, ne serait-ce qu’en raison des menaces d’Hitler.

« Nous aimons la France.

« Nous le déclarons très nettement : la plupart des dirigeants des ligues fascistes sont devenus les hommes de l’étranger. En eux, revit l’esprit de Coblenz.

« Le parti communiste a quelques titres, en effet, à la reconnaissance des classes moyennes.

« Le front unique, c’était le rassemblement des forces du prolétariat. C’est le parti communiste qui a lancé, à Ivry, le mot d’ordre d’élargissement du front unique antifasciste afin que celui-ci englobe les classes moyennes. »

Le stalinien Maurice Thorez a raison : s’opposant au front unique ouvrier - l’unité des partis ouvriers contre les partis bourgeois - le P.C.F. a dressé le front populaire opposé aux intérêts des masses, obstacle à la marche de la révolution socialiste.
La chute

Malgré la résistance confuse mais farouche des masses, en l’absence d’un parti révolutionnaire, la politique des chef, de la S.F.I.O. et du P.C.F. a sauvé la bourgeoisie et désarmé la classe ouvrière. La révolution n’a pas été vaincue par la bourgeoisie, mais disloquée de l’intérieur du mouvement ouvrier par les Blum et les Thorez. La classe ouvrière a cherché obstinément une voie pour changer la société. Elle s’est, naturellement, tournée vers les partis se réclamant du socialisme, du communisme. Ces partis l’ont conduite, de recul en recul, jusqu’à la démoralisation.

Le 21 juin, le gouvernement Blum tombe, battu, mis en minorité au Sénat.

Le gouvernement Blum va-t-il faire appel aux masses pour chasser le Sénat réactionnaire ?

Non. Le gouvernement démissionne dans une relative indifférence.

Le radical Chautemps - membre du gouvernement Blum - forme un nouveau gouvernement de Front populaire. Le P.C.F. qui avait refusé d’entrer dans le gouvernement Blum offre cette fois d’y participer... Chautemps refuse. Son cabinet est constitué par des radicaux et par des socialistes.

Le mouvement qui a explosé en juin 36 reste cependant vivant à la fin 1937, et début 1938 il va resurgir, mais bien différent de ce qu’il était en juin 36. C’est, après quelques mouvements en septembre, la grève de décembre 1937. Voici quelques extraits d’un rapport fait par Marceau Pivert sur la grève de l’entreprise Goodrich :

« La goutte d’eau ...

Le 9 décembre, on chasse, pour « faute professionnelle », un ouvrier électricien (communiste) sous prétexte qu’un brouillage sur une ligne téléphonique n’a pas été réparé. La section syndicale réagit vigoureusement et obtient, le vendredi, l’assurance que la sanction ne serait pas appliquée.

Mais, entre le vendredi et le lundi, on trouve un autre prétexte : l’ingénieur-conseil Gaestel, fasciste forcené, obtient et annonce le maintien du licenciement.

Alors, le 15 décembre, les ouvriers occupent l’entreprise. Ils sont appuyés par la section syndicale, par la fédération des produits chimiques, par l’union des syndicats. Les ouvriers ont raison à cent pour cent. Ils marchent à cent pour cent pendant huit jours, on ne prête guère attention à cette occupation dans la presse ouvrière. Une nouvelle erreur de calcul en résulte pour le gouvernement. C’est ici que l’affaire révèle très exactement, comme un réactif sensible et sûr, la position réelle des forces sociales antagonistes.

La journée du 23 : les gardes mobiles

Les grévistes se sont parfaitement organisés les trente membres du comité de grève se partagent les tâches ; le contrôle du roulement des équipes est rigoureux : chacun passe deux nuits sur trois chez lui, mais revient à 6 heures à l’usine. Cartes blanches, cartes jaunes, cartes roses, états de pointage, services de garde, etc.

A 5 heures, ce matin-là (une heure avant le retour des équipes extérieures), cent gardes mobiles entourent l’usine. Aussitôt, les sirènes sont actionnées : elles appelleront, deux heures durant, à l’aide, et la solidarité ouvrière sera immédiate et formidable. Toutes les usines qui tournent jour et nuit, celles qui commencent à ouvrir, toutes, sans exception, débraient dans toute la région et envoient des délégations. Comme les gardes mobiles empêchent tout contact avec les grévistes, les équipes extérieures (accourues dès le premier signal) passent dans les usines voisines, Alsthom, Erikson, Gnome et Rhône, Lobstein, Lorraine, et, par-dessus les murs, regagnent leur poste de combat au milieu de l’usine Goodrich. Celle-ci est mise en état de défense, jets de vapeur prêts, et tout ce qu’on peut imaginer... Les délégations arrivent bientôt de chez Renault, Nieuport, Lioré-Ollivier... toute la métallurgie est sous pression. L’évacuation par la force devait avoir lieu à midi : elle est retardée à 5 heures ; 30 000 personnes sont sur les lieux et l’opération s’avère difficile.

Politique syndicale (suite)

Un mot... et toute la région parisienne est dressée... un autre mot et tout le territoire se met à l’unisson... et cette fois il est possible de parler clair au patronat provocateur, d’en finir avec les trusts spoliateurs, de reprendre la suite du mouvement de juin 36...

Non. L’esprit d’offensive et la volonté de victoires révolutionnaire sont absents (du moins chez les « responsables », quant aux masses, elles n’ont pas dit leur dernier mot). Les autorités syndicales donnent l’ordre de reprendre le travail dans les usines occupées par solidarité, cela sans même demander le retrait préalable des forces de police hors de la ville...

Les délégations auprès du gouvernement se multiplient. On sait la suite : il faut toute l’autorité des responsables syndicaux pour arracher la décision de l’évacuation. La neutralisation de l’usine est obtenue jusqu’au règlement du conflit. Mais quel sera le résultat de l’arbitrage Chautemps ?

L’attitude du parti communiste

La direction des syndicats est sous l’influence du parti communiste (fédération et union des syndicats) ; la solidarité dans la lutte joue incontestablement au départ : le déclenchement s’effectue en plein accord avec les militants communistes. Mais les ouvriers observent avec amertume qu’au moment où l’extension du conflit devenait considérable, au moment où la contagion analogue à celle de juin 1936 allait se développer à une allure vertigineuse, le coup de frein brutal a été donné. Il est apparu avec la proposition d’évacuation : « Prenez la responsabilité de ce qui arrivera ensuite, a-t-on dit au comité de grève, nous, nous ne le pouvons pas. »

Or, une bataille de classe ne peut pas s’engager victorieusement dans de telles conditions. La ligne générale du P.C. est à la pause, à la main tendue et à la défense de la démocratie... capitaliste... Tout le reste s’explique facilement !

L’attitude du gouvernement dit de Front populaire

Les ministres socialistes ont promis aux délégations de ne pas utiliser la force contre les ouvriers. Mais comment les gardes mobiles sont. ils venus ? Il y a un préfet de police, un ministre de l’Intérieur responsables de ce « contact » possible, et particulièrement insupportable aux militants, entre la police et les ouvriers.

A-t-on mesuré, du côté des ministres socialistes, les répercussions d’une attitude de compromis à l’égard d’un conflit de cet ordre ? Sans doute, ils ont dû mettre en garde leurs collègues radicaux, mais dans quel langage ? Il n’y en a qu’un qui soit efficace : « Ou bien la police restera hors de cause, ou bien les ministres socialistes s’en iront. » Nous avons le droit d’affirmer que ce langage n’a pas été tenu ; qu’on a accepté volontiers tiers de « passer la main » au président Chautemps pour prendre les mesures impopulaires et prononcer les menaces les plus graves.

Observons qu’on n’a pas hésité à demander des camions militaires à Daladier pour briser la grève des transports ! D’ailleurs, les délégations ouvrières qui ont vu Chautemps et Février en audience n’ont à aucun moment eu l’impression que le ministre socialiste défendait la position des ouvriers... il était au contraire utilisé par Chautemps peut faire admettre par les ouvriers la position « d’arbitrage et de respect de la légalité » du président du Conseil. Celui-ci invoqua naturellement la « paix sociale ». les pertes énormes causées au Trésor public... il accusa les ouvriers de « poignarder la patrie » (!). Le gouvernement chargé des intérêts de la classe dirigeante était dans son rôle. NOS CAMARADES MINISTRES ÉTAIENT-ILS DANS LE LEUR ?

L’attitude du parti socialiste

Elle souligne d’abord le rôle essentiel que devrait avoir le secrétaire à la coordination pour les Amicales rattachées à une section. Aucune liaison, en effet, n’a été établie avec la fédération avant le jeudi après-midi, et encore par un de nos camarades, G.R., sans mandat. Pourtant, Boyer, adjoint socialiste au maire de Colombes, et Daniel Mayer, du Populaire, étaient dans l’usine dès le matin. Mieux - dès que Just, envoyé par la fédération, arrive sur les lieux, les ouvriers lui refusent l’entrée... Nous ne commentons pas : ce geste mesure le degré de considération des travailleurs à l’égard du permanent des Amicales. On imagine les commentaires qui peuvent circuler au sein des entreprises contre le parti socialiste associé à une telle politique : derrière les gardes mobiles on voit nos ministres ! Et la propagande antisocialiste en est singulièrement renforcée ; d’où la difficulté de développer notre organisation dans de telles conditions... On ne peut pas tout avoir - les « avantages » ( ? !) des délégations au gouvernement et les avantages, réels ceux-ci, d’une position de classe devant la prolétariat en lutte.

Comprendra-t-on maintenant un peu mieux pourquoi nous voulons dégager notre parti d’une coalition ministérielle de plus en plus au service du sauvetage du régime ? Et pourquoi aussi nous voulons prendre en main la direction dune fédération où peut se jouer l’avenir du parti et du prolétariat, selon que nous y déploierons largement le rouge drapeau du socialisme ou que celui-ci sera bafoué et ridiculisé par les radicaux « nationaux » et les forces capitalistes tirant les ficelles dé Georges Bonnet ?[4] »

Le 9 janvier, les dirigeants de l’U.D. de la région parisienne imposent aux grévistes une instance arbitrale qui rejette la plupart de leurs revendications : « Le licenciement prévu est confirmé. La question des cadences et du système Bedeau est renvoyée à un arbitrage ultérieur.[5] »

La mort dans l’âme, les travailleurs de chez Goodrich reprennent le travail le 10.

Ce n’est pas le seul conflit. Le 29 décembre, se déclenche à l’improviste la grève des services publics qui ne sont pas entrés en grève en juin 36 : Paris est privé de gaz, d’eau, d’électricité, de transports. Ce mouvement est condamné par le gouvernement qui affirme sa volonté de « remplir son devoir et d’assurer en dépit de toute résistance la reprise des services publics et le maintien de l’ordre ». Daniel Mayer dans Le Populaire condamne également le mouvement. Mais le gouvernement recule et accorde l’indemnité de vie chère de 1200 F que les travailleurs des services publics réclament ; le travail reprend.

Mais le premier gouvernement Chautemps est en crise. Le P.C.F. décide de s’abstenir au Parlement. Chautemps réplique : « M. Ramette demande sa liberté. C’est son droit. Quant à moi, je la lui donne. »

Le groupe socialiste décide dans ces conditions de retirer ses ministres ; le gouvernement démissionne. La S.F.I.O. refusera de participer à un gouvernement que Georges Bonnet aurait présidé.

Blum va s’efforcer de répondre aux vœux du P.C.F. en constituant un gouvernement d’ « union nationale », sinon sous sa direction, au moins sous celle d’Herriot. Le projet échoue. Paul Reynaud veut qu’il s’étende encore plus loin... à droite, jusqu’aux fascistes avérés. Chautemps forme alors un nouveau gouvernement auquel la S.F.I.O. ne participe pas. Au conseil national de la S.F.I.O., la proposition Blum-Paul Faure d’y participer a été rejetée. A la chute de ce gouvernement, Blum fera une nouvelle tentative pour constituer un gouvernement d’union nationale qui échouera. Pour répondre à l’Anschluss, il constitue alors un gouvernement qui ne durera que vingt-six jours, du 13 mars au 10 avril 1938.

Une nouvelle vague de grèves prend naissance dans la métallurgie. Elle débute le 24 mars aux usines Citroën, elle va s’étendre, à l’initiative des cellules du P.C.F., à de nombreuses entreprises de la métallurgie parisienne au cours de la fin du mois de mars. Mais bientôt, la direction du P.C.F. freine. L’article de Pierre Broué et Nicole Dorey qui rapporte ces informations cite : « André Blumel dit aux responsables des amicales socialistes d’entreprise :

« Si lundi 28 mars la grève n’est pas terminée, Blum s’en va et vous aurez Pétain" ; Doury et Timbaud, dirigeants communistes des métaux, répondent à la section d’Alsthom-Lecourbe qu’ils tiennent de Vincent Auriol que le gouvernement démissionnerait si la fédération des métaux lançait elle-même la grève. »

Les mêmes rapportent : « Le 7 avril, sous la signature de Marceau Vigny, militant du P.C.F. et secrétaire de la section C.G.T. Renault, L’Humanité affirme : "Les ouvriers sentent nettement la volonté du patronat d’imposer la grève chez Renault. Des milliers et des milliers de tracts signés de la IV° Internationale appelant les ouvriers à l’action sont distribués chaque jour aux portes de l’usine." Et de conclure que la section "fera le maximum pour lutter contre la démagogie fasciste" et que ses délégués ont demandé au gouvernement" de prendre, les mesures nécessaires". »

Lorsque le mouvement commence à refluer, après chute du gouvernement Blum, la section syndicale fera débrayer le 13 avril Renault pour bien prendre le mouvement en main. Très rapidement, morceau par morceau, la grève est liquidée sans obtenir de revendications substantielles : quelques rajustements du taux horaire.

La classe ouvrière politiquement battue par le Front populaire assiste impuissante à l’irrésistible montée de la réaction. L’Espagne républicaine agonise, les armées allemandes sont entrées à Vienne, la Cagoule multiplie les attentats et les complots. A Moscou, Staline continue à briser le parti de Lénine.

Blum est accueilli au Sénat aux cris de « Voleurs ! », à l’Assemblée nationale, Xavier Vallat lance : « A bas les juifs, la France aux Français. » Les radicaux dénoncent le P.C.F., qui n’est plus un parti national... C’est l’hallali. Le 8 avril, Blum démissionne mis en minorité au Sénat.
Mais le Front populaire continue...

Le 10 avril, Daladier constitue un gouvernement de radicaux, de centristes catholiques et de « modérés ». La présence de Paul Reynaud, Sarraut, Ramadier, a une signification politique précise : c’est le ministère de la « revanche » sur la classe ouvrière. Faire payer à la classe ouvrière la « grande peur » de mai-juin 1936, voilà l’objectif de ce gouvernement qui se présente avec un programme bien défini :

augmenter la production
bloquer les salaires
restaurer l’ordre.

Le Front populaire continue : fait sans précédent, le gouvernement Daladier-Reynaud est investi par 575 voix contre 5. Les groupes S.F.I.O. et P.C.F. ont voté la confiance...

Nouvelle dévaluation, retour à la politique des décrets-lois, blocage des salaires, augmentation des impôts atteintes au droit de grève et à l’exercice de l’activité syndicale. Daladier ne lève plus le poing, il l’abat, contre la classe ouvrière, au nom du Front populaire...

La S.F.I.O. s’épure. La fédération de la Seine est dirigée par la « Gauche révolutionnaire » qui y a gagné la majorité. Elle distribue en mars un tract qui soutient les grévistes contre Le Populaire et la direction du parti. Le 18 mars, elle envoie aux autres fédérations un texte qui déclare « le parti en danger ». Le 11 avril, la commission des conflits suspend pour trois ans Marceau Pivert, pour deux ans tous les autres membres du bureau fédéral. La direction de la fédération de la Seine se maintient et ses militants occupent ses locaux. La scission est inévitable. Le congrès de Royan (4-7 juin) exclura la « Gauche révolutionnaire » qui constituera le parti socialiste ouvrier et paysan (P.S.O.P.).

Au P.C.F., c’est également l’épuration. A la vérité, l’épuration est permanente depuis les années 1924-1925 dites de la « bolchevisation », c’est-à-dire de l’asservissement du P.C.F. au Kremlin par la construction et la sélection d’un appareil entièrement subordonné à Moscou. L’histoire de ces épurations ne rentre pas dans le cadre de cet ouvrage. Depuis 1934, après Doriot et le rayon de Saint-Denis qui allaient complètement dégénérer pour finir par constituer le Parti Populaire français, mais qui en 1934 se prononçaient pour le front unique du P.C. et du P.S., jusqu’à Ferrat exclu du C.C. du P.C. F. en juin 1936 pour s’être opposé à la politique de liquidation de la grève générale, pour aboutir en 1938 à l’exclusion de nombreux militants de la métallurgie qui n’acceptent pas la liquidation de la grève de mars-avril Le 19 mai, L’Humanité publie une lettre du député de Clichy Honel, lequel fait écho au malaise des militants du P.C.F. de l’usine Citroën qui réclament un « front ouvrier », ou un « front révolutionnaire ». C’est l’abcès de fixation qui va permettre l’épuration.

Cependant, tout n’est pas encore dit. En septembre, Daladier tente, sans succès, d’obtenir l’accord de la fédération des métaux C.G.T. et du bureau confédéral pour en finir officiellement avec les 40 heures. Il décide de passer outre, mais Frossard et Ramadier (U.S.R.) y sont hostiles, ils démissionnent. Anatole de Monzie et Pomaret les remplacent. La crise qu’Hitler a ouverte en exigeant l’incorporation des Sudètes au III° Reich évolue vers son dénouement : Munich.

Les accords de Munich sont signés entre Hitler, Mussolini, Chamberlain et Daladier le 30 septembre : le territoire des Sudète, dont la population est allemande est rattaché à l’Allemagne. Les accords de Munich laissent les mains libres à Hitler contre la Tchécoslovaquie. Un jeu politique s’affirme qui va se poursuivre jusque pendant la « drôle de guerre » : les impérialismes français et anglais s’efforcent d’engager Hitler sur la voie d’une guerre contre l’U.R.S.S., de rester en dehors de la guerre pour finalement arbitrer. A son retour, Daladier obtient la confiance de la Chambre : 535 voix pour, les 78 députés du P.C.F. votent contre. L’orientation de la politique de l’impérialisme français devient inacceptable pour le P.C.F.

Le gouvernement Daladier demande les pleins pouvoirs : il n’obtient plus que 331 voix contre 78, celles des députés du P.C.F. Il y a 203 abstentions, dont celles des députés S.F.I.O. La majorité gouvernementale n’a donc plus rien à voir avec celle de juin 1936. Le congrès annuel du parti radical se tient le 28 octobre à Marseille, il vote la résolution suivante : « Le parti communiste, par l’agitation qu’il entretient à travers le pays, par les difficultés qu’il a créées aux gouvernements qui se sont succédés depuis 1936, par son opposition agressive et injurieuse de ces derniers mois, a rompu la solidarité qui l’unissait aux autres partis du Rassemblement populaire. Le parti radical donne mandat à ses délégués au comité national de prendre acte de cette rupture, dont le parti communiste porte seul la responsabilité, et d’indiquer sa volonté de continuer sa collaboration avec les partis de la démocratie. »

Le 1er novembre, Paul Reynaud est devenu ministre des Finances à la place de Marchandeau. Le 13 novembre, il publie une première série de décrets-lois. Il déclare : « C’en est fini de la semaine des deux dimanches. »

La classe ouvrière doit produire le plus de jours possible, le plus d’heures qui soient. Les cheminots sont tenus d’effectuer des travaux relevant de la Défense nationale. Paul Reynaud commente : « Le régime capitaliste étant ce qu’il est, pour qu’il fonctionne, il faut obéir aux lois. »

Pour bien se faire comprendre, le gouvernement recrute 1500 gendarmes...

Tout n’est cependant pas joué. En septembre et octobre, des grèves ont eu lieu. La classe ouvrière reste disponible et mobilisable. Justement, le congrès de la C.G.T. se tient du 14 au 17 novembre à Nantes. Ce congrès ne décide d’aucune riposte, ne lance aucun mot d’ordre d’action. Il donne seulement mandat à la C.A. et au bureau confédéral « de préparer sans retard toute l’action nécessaire, y compris la cessation collective du travail dans le cas où celle-ci s’avérerait indispensable à la défense des réformes sociales ».

Dirigeants ex-confédérés et ex-C.G.T.U. se mettent d’accord sur toutes les résolutions. Le fait démontre que les uns et les autres mènent par rapport à la classe ouvrière la même politique.

Mais, dès le 21 novembre, des grèves se produisent, surtout dans la région parisienne. Le 23, les travailleurs de chez Renault débraient, occupent les usines de Billancourt qu’ils organisent militairement. Le maire S.F.I.O. Morizot et le député du P.C.F. Costes les appellent à évacuer l’usine. Le gouvernement a massé d’énormes forces de police autour de chez Renault : 200 pelotons de gardes mobiles, plus de 1500 policiers. Profitant des flottements, la police attaque l’usine et la fait évacuer : 285 ouvriers sont condamnés pour « violences ». Ce n’est que le 25 novembre que le bureau confédéral décide une grève de 24 heures... pour le 30, sans occupations d’usine ni manifestation. Le travail, précise le communiqué, devra reprendre le 1er décembre. Lefranc affirme que le bureau de la C.G.T. estimait que « des conversations demeuraient possibles. Elles s’engageront entre un membre du bureau confédéral et les deux ministres U.S.R. de Monzie et Pomaret qui eux-mêmes agissaient près de Daladier. Un compromis était en vue. Le mardi soir 29 novembre, il fut abandonné devant le refus de Paul Reynaud d’y consentir ».

En fait, le gouvernement amusait la galerie tandis qu’il mettait au point toutes les mesures pour casser la grève. Les fonctionnaires et les travailleurs des services publics sont réquisitionnés. Paris est mis en état de siège.
La grève du 30 novembre : les masses sont responsables

Le combat demeure possible. Il faut mobiliser, galvaniser, organiser. Mais dirigeants réformistes et staliniens tergiversent, reculent, zigzaguent. Ils donnent l’impression à la classe ouvrière de ne pas vouloir combattre tout en donnant l’ordre de grève. Les soldats occupent les carrefours, baïonnettes au canon, le gouvernement a massé à Paris des troupes considérables, et cherche l’affrontement avec la classe ouvrière.

La grève est inégalement suivie. Mais militants et travailleurs, dans les secteurs décisifs du prolétariat, combattent.

Le patronat et le gouvernement frappent : les militants sont licenciés, arrêtés, pourchassés. La répression est extrêmement dure : des milliers et des milliers de licenciements. L’ordre patronal règne à nouveau dans les usines et les entreprises, comme en 1934­-1935.

CETTE DEFAITE, LA CLASSE OUVRIÈRE N’EN PORTE PAS LA RESPONSABILITÉ.

Les chefs du P.C.F. et de la S.F.I.O. sont responsables de cette situation. C’est la conclusion classique et normale des fronts populaires, alliance des partis ouvriers et des partis bourgeois contre la révolution prolétarienne.

Les radicaux ont parfaitement tenu leur rôle. Garantie dans le Front populaire que l’ordre serait respecté, ils constituent le relais, le pont entre la collaboration avec les partis ouvriers, quand les conditions l’exigent, et l’instrument de lutte contre les partis ouvriers quand les conditions le permettent.

Après le Frente Popular en Espagne, la révolution française est frappée par le Front populaire.

Le 26 septembre 1939, Daladier, qui défilait le 14 juillet 1936 aux côtés de Maurice Thorez et de Léon Blum, décide la dissolution du parti communiste français.

Le 10 juillet 1940, la Chambre de Front populaire amputée des députés communistes vote avec le Sénat les pleins pouvoirs à Pétain, par 569 voix pour, 80 contre et 17 abstentions : bien sûr, les deux tiers des radicaux ont voté pour Pétain.

Tirant le bilan de son action à la tête du gouvernement, Léon Blum déclarera au procès de Riom intenté par le régime de Vichy : « J’ai été le gérant loyal des intérêts de la bourgeoisie. »

Terminé par la défaite du 30 novembre1938, le Front populaire de 1935 prend aujourd’hui sa véritable signification - non pas politique, mais historique : c’est la première fois que dirigeants de la S.F.I.O et du P.C.F s’unissent avec des partis bourgeois, sur un programme bourgeois, contre la classe ouvrière, qui ouvre par son action les conditions de la révolution prolétarienne.

La question n’est pas de savoir si « la révolution était possible ». La crise révolutionnaire était ouverte - il fallait tout mettre en œuvre pour qu’elle aboutisse.

S’adressant en 1935 aux bolcheviques-léninistes, Trotsky écrit à propos du Front populaire :

« Il est parfaitement explicable qu’au cours des premières semaines, certaines oscillations se soient également manifestées dans nos propres rangs : la situation est complexe, le Front populaire était pour beaucoup d’entre nous un phénomène nouveau et par conséquent un problème nouveau. Mais le fait que certains camarades, aujourd’hui encore, après une expérience relativement importante du Front populaire et les importants articles qui ont été publiés dans notre presse, se révèlent partisans de la politique du Front populaire, me paraît un symptôme extrêmement inquiétant. Sur cette question, il faut élever à temps la protestation la plus sévère, car il ne s’agit ni plus ni moins que de la ligne de clivage entre le bolchevisme et le menchevisme.

« On dit qu’il serait faux d’exiger l’élimination des radicaux du Front populaire : les masses devraient d’abord faire leur expérience des radicaux. C’est pourquoi il serait préférable d’exiger la prise du pouvoir par le Front populaire dont la seule carence inciterait les masses à accepter nos enseignements, etc. Cette façon de penser est intégralement mencheviste. »

Menchevisme ou bolchevisme, socialisme ou barbarie, tels sont les problèmes posés par la politique de front populaire.

Notes

[1] C’est nous qui soulignons.

[2] Article de Pierre Broué et Nicole Dorey dans Le Mouvement social en France, janvier-mars 1966.

[3] Cité par Pierre Naville, in L’Entre-deux-guerres, éd. EDI..

[4] Marceau Pivert, sur observations directes des militants socialistes de Goodrich, Les Cahiers rouges, janvier 1938.

[5] P. Broué et N. Dorey, op. cit.

source : https://www.marxists.org/francais/just/front_pop/index.htm

LIRE AUSSI :

https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/ouvalafrance/ovlf6.htm

https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1935/11/lt19351126.htm

https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/ouvalafrance/ovlf7.htm

https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/ouvalafrance/ovlf8.htm

https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/ouvalafrance/ovlf9.htm

https://www.marxists.org/francais/broue/works/1966/01/broue_dorey_frpop.html

https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7670

https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7810

https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7751

https://www.matierevolution.fr/spip.php?article1836

https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3251

Messages

  • Un Front populaire (FP) qui a prit le pouvoir en 1935 et l’a gardé jusqu’en 2024 est la dictature de la bourgeoisie chinoise masquée derrière le PCC. Il est révélateur qu’aucun des thuriféraires du FP ne donne plus la Chine de Mao en exemple. La dictature nationale qui opprime le plus grand nombre d’ouvriers dans le monde est le résultat de la politique de Front populaire en Chine. C’est en 1935 que Mao transforma sa "République [faussement] ouvrière et paysanne" en "République populaire de Chine", dans le cadre de la politique de "Front uni antifasciste" mise en place par Staline au VIIème Congrès de l’IC.

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