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Mise au point de Barta

vendredi 28 novembre 2025, par Robert Paris

MISE AU POINT concernant l’Histoire du Mouvement trotskiste en France adressée au directeur de "Spartacus"

Paris, août 1972

Cher Camarade Lefeuvre,

Dans sa brochure "Les enfants du Prophète" que tu as publiée, Jacques Roussel présente mon action d’une manière tellement éloignée de la réalité, que je suis obligé de rompre un silence que j’aurais préféré continuer de garder. D’autant plus que, sous la plume de Roussel, transparaît une version du passé qui est celle des dirigeants de "Lutte Ouvrière", qui prétendent continuer sans Barta (tout en s’appropriant ses actions et ses écrits) ce que Barta leur a soi-disant enseigné. Je me bornerai à l’essentiel malgré les nombreuses inexactitudes de fait qui demanderaient pour être rectifiées, une réponse beaucoup plus longue.

Roussel écrit : "Que devient le groupe Barta durant la même période (1945-50) ? Il publie un journal "Lutte de Classes". La poignée de militants qui le compose s’est attelée à un obscur et patient travail dans certaines usines de la région parisienne, notamment chez Citroën et chez Renault... Il entend par son action faire la démonstration de la justesse de ses conceptions organisationnelles, de sa pratique, et provoquer ainsi une prise de conscience chez les éléments révolutionnaires militant au P.C.I." Mais "contrairement à ce que le groupe avait espéré la "démonstration" ainsi faite (la grève Renault) n’eut aucun effet sur les militants du P.C.I." !

Ainsi dans une période où nous pensions que le principal danger était l’instauration d’un pouvoir fort gaulliste ("Sous prétexte d’une Constitution, De Gaulle s’exerce au coup d’Etat" dans "La Lutte de Classes" du 11-6-1945), à une époque où nous espérions que la lutte anticolonialiste jouerait un rôle décisif dans la chute du capitalisme mondial ("Le soleil luit de l’Orient" dans "La Lutte de Classes" du 24-10-1945) et où nous étions convaincus que, sans révolution socialiste, une troisième guerre mondiale était inévitable à plus ou moins bref délai, notre action n’aurait eu pour but que de faire une démonstration de "travail ouvrier" à l’usage des autres organisations trotskystes ! Des poissons pilotes : il est vraiment difficile de présenter les choses de façon plus naïve !

En réalité, si nous nous sommes trouvés à la tête de la grève Renault d’avril 1947, c’est que l’ensemble de notre orientation (syndicale et politique) nous y avait menés. Dès octobre 1945, en effet, nous interpellions ainsi le P.C.I. : "il s’agit de savoir... si le P.C.I.... est décidé à mettre à l’ordre du jour la grève générale (politique contre De Gaulle)... pour la défense des libertés ouvrières... ce qui sera d’autant plus facile que la situation économique, par l’autre bout, met elle aussi à l’ordre du jour le même moyen de lutte" (Lutte de Classes du 24-10-1945). Mais le P.C.I., bien que possédant un plus grand nombre de militants que nous dans les usines (et pas seulement dans la région parisienne), était incapable de mener des luttes grévistes en opposition avec les dirigeants staliniens de la C.G.T. De même qu’il avait emboîté le pas au P.S. et au P.C. en préconisant comme eux la participation au référendum plébiscitaire de De Gaulle, de même il avait complètement capitulé devant l’appareil de la C.G.T. qui, à l’époque, était le principal garde-chiourme dans les usines et s’opposait avec acharnement à toute revendication ("Produire d’abord, revendiquer ensuite" dixit Thorez). Et pendant que nous appelions les ouvriers à se soulever contre l’appareil cégétiste pour défendre leur droit à la vie, le P.C.I. se contentait d’une "opposition intérieure" dans le but de convaincre l’appareil (ou une partie de l’appareil) de passer du côté des ouvriers à une époque où P.C. et P.S. participaient au pouvoir !

Pour bien comprendre à quel point la version de Roussel (c’est-à-dire de "Lutte Ouvrière") est invraisemblable, il suffit de rappeler comment nous avons mené la grève Renault. Nous l’avons considérée comme le début d’une grève générale. Aussitôt la grève étendue à toute l’usine (le 29 avril), j’ai rédigé (le 30 avril) un tract, au nom du Comité de grève, appelant les travailleurs de toute la métallurgie à suivre l’exemple de Renault. Et, dans cette perspective, j’y posai une revendication nouvelle : l’échelle mobile des salaires, bête noire à l’époque de la C.G.T. et du gouvernement. Car, pour nous, tout élargissement de la grève devait se traduire par un approfondissement des revendications. [1] Ainsi, à travers leurs propres luttes, les travailleurs devaient acquérir une conscience de plus en plus large qui, dans le cas d’une grève générale, aurait atteint le niveau politique sans lequel, pensions-nous, rien de décisif ne pouvait être fait par eux. Mais nos efforts vers Citroën, où nous n’avions plus de militants, furent enrayés par l’appareil de la C.G.T. et la grève Renault resta provisoirement isolée. Provisoirement, car si les staliniens furent assez forts pour fractionner la grève générale, celle-ci éclata tout de même au cours des mois qui suivirent dans les secteurs décisifs (S.N.C.F. notamment), prouvant ainsi le sérieux de notre orientation.

J’espère que cette brève analyse incitera à réfléchir ceux pour qui agir c’est comprendre. Dans tout ce que nous entreprenions, nous ne regardions nullement le nombril des organisations se réclamant du trotskysme, mais seulement les grands problèmes nationaux et internationaux : nous nous efforcions d’agir au niveau de l’histoire. Et l’histoire, à cette époque-là, faisait de la Révolution non pas un motif d’exaltation dans les meetings et les fêtes champêtres mais une question de vie ou de mort non seulement pour l’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine mais aussi pour toute l’Europe, y compris occidentale, où la situation de l’écrasante majorité des travailleurs était misérable et sans espoir.

Roussel (c’est-à-dire L.O.) donne également une fausse version lorsqu’il écrit que la conduite de la grève "fut un véritable chef-d’oeuvre d’organisation". En réalité nous avons commis – j’ai commis – la lourde faute d’accepter, après deux semaines de grève, un second vote demandé par la C.G.T. alors qu’une semaine auparavant les ouvriers avaient voté à une très forte majorité la poursuite du mouvement jusqu’à satisfaction de leur principale revendication : 10 F de l’heure pour tous.
Naturellement ce second vote avait donné une majorité pour la cessation de la grève. Et ce sont les ouvriers des départements 6 et 18 qui, non pas à notre appel mais spontanément, refusèrent de reprendre le travail et remportèrent ainsi le grand succès que fut le paiement des heures de grève.

Par contre l’action du S.D.R., sur laquelle Roussel ne dit rien, fut, elle, menée de main de maître. Pendant trois ans le S.D.R. a été le facteur décisif dans l’usine : nous avons imposé la liberté d’expression face au totalitarisme des dirigeants de la C.G.T. ; nous avons imposé à la direction et à l’inspection du travail la reconnaissance légale du S.D.R. ; nous avons empêché la C.G.T. de déclencher une grève uniquement pour son prestige et – couronnement de tout – nous avons imposé aux staliniens une unité d’action sans précédent : un meeting commun où chaque organisation a exprimé librement, à la même tribune, son point de vue sur la grève en cours. Ceci le 24 novembre 1949, en plein stalinisme !

Et le S.D.R. n’a pas succombé [2] – comme l’écrit innocemment Roussel selon la légende répandue par L.O. – parce que l’épreuve était au-dessus de nos forces, parce que nous étions découragés : il a disparu par suite d’une scission provoquée par Pierre Bois. Le déséquilibre était beaucoup trop grand entre nos tâches dans une situation politique extrêmement complexe et l’inexpérience de nos jeunes militants. La politique qui était la nôtre de 1945 à 1950 exigeait beaucoup plus que le courage et le dévouement dont Pierre Bois et les autres membres de l’Organisation ont fait preuve avant et pendant la grève. Cette politique exigeait une largeur de vue à l’échelle nationale et internationale et leur horizon et leur expérience ne dépassaient pas le cadre de l’usine. Il faut noter (car cela éclaire la situation mieux que tout) que notre travail ouvrier n’a pas été élaboré par les membres de l’organisation qui travaillaient en usine mais créé et orienté par Barta, intellectuel d’origine petite-bourgeoise ! D’ailleurs aucun des militants qui agissaient dans les usines n’était à l’origine ouvrier, Pierre Bois le premier.
Et quand, par-dessus le marché, les nécessités de la lutte m’ont obligé à signer des articles "Pierre Bois", nom qui était devenu pour les ouvriers le symbole de l’Organisation (les ouvriers du rang personnalisent toujours l’action) et que le rythme rapide et changeant des événements m’ont obligé à prendre des décisions qui n’étaient pas toujours comprises (je ne pouvais évidemment pas limiter notre action à ce qui était compris ou non par Pierre Bois [3]), cela a créé à la longue une situation intenable pour lui.

Bien sûr l’insuffisance des individus n’empêche pas une organisation de se développer et d’accomplir son rôle historique si ses efforts trouvent auprès de ceux à qui elle s’adresse une réponse favorable. De nouveaux militants remplacent ceux qui sont dépassés par les événements. Mais à aucun moment de notre action les travailleurs n’ont montré qu’ils avaient la moindre volonté de jouer le rôle historique que nous attendions d’eux. Le contraste était complet entre l’audience considérable que rencontraient nos mots d’ordre quand il s’agissait de salaires et de revendications et l’indifférence, sinon l’hostilité, quand il s’agissait de notre politique antiraciste, anticolonialiste, internationaliste. Voilà la raison essentielle pour laquelle nos forces, de la grève à la disparition de l’organisation, ne se sont ni augmentées ni renouvelées : l’arbre prolétarien rejetait en fin de compte la greffe révolutionnaire. Ce qui, à terme, était une condamnation, nonobstant l’attitude de tel ou tel militant.

Et si depuis 1951 Barta est resté complètement isolé malgré ses tentatives répétées dans toutes les directions, c’est tout simplement parce que les différentes organisations trotskystes et autres n’ont jamais manifesté le moindre intérêt pour les idées et l’expérience dont il était porteur, "Lutte Ouvrière" - les continuateurs !!! - pas plus que les autres. Possesseurs de recettes révolutionnaires salvatrices, les dirigeants de ces groupes agissent en dehors de l’histoire (Mai 1968 l’a bien confirmé) selon des formules et des orientations qui, valables il y a trente ans, le seront encore en l’an 2000 : quand la Révolution est tarie à la source, son ombre n’est plus reflétée que par des simulacres révolutionnaires.

Bien amicalement.

BARTA (A. MATHIEU)

Notes de Barta

[1] Inversement, quand, au bout de deux semaines, la grève Renault s’est trouvée réduite aux départements 6 et 18, j’ai limité son objectif au paiement des heures de grève.

[2] Le S.D.R. c’était en fait l’Union communiste (trotskyste). Nous avons dû renoncer à toute autre activité (publications, etc.) pour faire face aux tâches qui ont surgi après la grève Renault. C’est pour cela que la disparition du S.D.R. fut en réalité la disparition de l’organisation.

[3] Dans sa récente brochure consacrée à la grève Renault de 1947, P. Bois [*] montre qu’il n’est pas plus avancé qu’à l’époque dans la compréhension des événements d’alors. Il falsifie -et pas seulement par omission !- la véritable histoire de cette grève. Et si rien n’est plus puéril que de s’attribuer une clairvoyance qu’on n’a pas eue, rien n’est plus stupide que de vouloir faire croire à de jeunes militants dévoués et désintéressés que des décisions stratégiques et tactiques du plus haut niveau auraient pu être prises par un jeune ouvrier sans aucune expérience politique fût-il d’une autre envergure que Pierre Bois !

[*] Au sujet de cette note voir la lettre de Barta à JP.B. (30.06.1975)


Louise Barta

mai 1997

Responsable du Centro Studi Pietro Tresso, Paolo Casciola vient de publier la "Contribution à l’Histoire de l’Union Communiste" de Jacques Ramboz. Dans les trois tomes des publications de l’U.C. édités par La Brèche, les introductions signées Richard Moyon présentent de leur côté un historique de l’activité de l’U.C. De la même façon que j’ai rédigé quelques lignes en avant-propos à ces textes, je me crois un devoir de m’exprimer à propos de la "Contribution" de Jacques Ramboz. Ayant été avec Barta à l’origine de l’U.C. et milité jusqu’à la fin sans éclipse, je ne me reconnais nullement dans l’interprétation donnée à nos actes et intentions dans ces pages.

Le texte de Ramboz n’est pas une étude politique, mais se veut un apport à la connaissance historique ; il s’appuie sur de nombreux extraits de textes de l’U.C., cependant largement accompagnés (contrairement à ce qu’il prétend dans son introduction) de commentaires qui en faussent le sens.

Dès le début l’auteur nous attribue une "sous-estimation de la destructuration idéologique et morale réalisée par le stalinisme dans les milieux communistes", notre erreur étant due au fait que : "à l’automne 1940 nous vivions à l’heure de novembre 1917". N’est-ce pas un "commentaire" ?
Dans le "Rapport d’organisation" de 1943, auquel Ramboz se réfère, Barta écrivait : "le P.C. avait des militants ouvriers communistes... c’est cette orientation qui a permis notre existence en tant que groupe autonome". Nous n’avions pourtant pas connaissance à l’époque de l’entretien de Trotsky, en juin 40, avec un camarade américain : "en France les staliniens manifestent du courage contre le gouvernement. C’est Octobre qui les inspire encore. C’est une sélection d’éléments révolutionnaires abusés par Moscou, mais honnêtes". (Œuvres complètes, t.24 p. 166). Quasiment tous nos militants étaient issus de familles ouvrières communistes, certains avaient été aux JC, à Goussainville, à Antony, à Calais, ou ailleurs.

En juin 41 les armées allemandes envahissent l’URSS et notre groupe diffuse un tract "Vive l’Armée rouge des ouvriers et des paysans". Ramboz écrit ce commentaire : "cette proclamation s’explique si elle ne se justifie pas". Pourquoi, selon lui, ne se justifiait-elle pas ? Il attribue à Barta "un attachement qu’il faut bien appeler dogmatique aux thèses défendues par Trotsky dans les années 30". C’est une ritournelle bien connue. J’ai milité avec Barta de 1936 à 1950, je n’ai jamais perçu chez lui une "pensée dogmatique". Quand en 1947 Barta a pensé que la création d’un syndicat chez Renault (SDR) était nécessaire dans le combat contre le stalinisme, d’autres l’ont accusé d’aventurisme. Mais la propagande et l’action de l’U.C. n’étaient ni dogmatiques ni aventuristes.

Nouveau commentaire : "il semble que le Groupe communiste ait surestimé l’écho que cette dissolution (du Komintern) pourrait éveiller parmi les militants du PCF à qui il lance un appel". Que signifie "surestimer" ? Avions-nous tort de dire que "la 4ème Internationale ne fait que continuer les véritables traditions de la 3ème Internationale du vivant de Lénine" ? Et rappeler aux militants que l’idée communiste n’était pas morte ?

"Albert parlait ainsi sans hésiter au nom de la classe ouvrière, lui attribuant une conscience de classe politique qu’elle était loin d’avoir". Ce commentaire péremptoire accompagne un extrait de l’article de la Lutte de Classes (février 1944) qui prend la défense des "terroristes" assassinés du groupe Manouchian, stigmatise la lutte sous le drapeau tricolore, appelle, au nom de la 4ème Internationale, les meilleurs militants de la classe ouvrière à serrer leurs rangs autour du drapeau rouge communiste. Et on se demande si c’est vraiment un communiste qui s’exprime, quand Ramboz ajoute : "la tradition bolchevique, dont Albert entendait être un exemple vivant, portait naturellement l’avant-garde non seulement à parler au nom de la classe ouvrière, mais à lui assigner ses volontés et ses buts, éventuellement à se substituer à elle". Barta avait derrière lui une pléiade de prédécesseurs prestigieux, Lénine, Trotsky, ou Rosa Luxembourg, qui eux aussi voulaient assigner soi-disant à la classe ouvrière ses volontés et ses buts, ou plutôt voulaient apporter à la classe ouvrière une pensée et une idéologie de classe.

A propos de la brochure "Socialisme et Barbarie" éditée en février 1944, Ramboz écrit : "le but assigné à la brochure explique sans doute que, à notre connaissance, elle ne fut pas discutée dans l’organisation, ni par la suite par ses militants". Il est heureux que dans son commentaire Ramboz précise "à ma connaissance". Quand on connaît mal, mieux vaut se taire, car la brochure était non seulement lue mais étudiée. "Toujours convaincue que la classe ouvrière aspire à renverser la bourgeoisie, ’patriote’ ou ’collaboratrice’, elle (l’organisation) lance des consignes, bien que pratiquement elle n’ait aucune prise sur le déroulement des événements". Quelles étaient ces "consignes" ? Le regroupement des éléments communistes internationalistes, pour la lutte contre la politique nationaliste et bourgeoise au sein de la classe ouvrière. Faut-il pour cela avoir "prise sur le déroulement des événements" ?

Quant à la "concentration de la réflexion et du pouvoir entre les mains d’un seul", comment Ramboz peut-il se permettre d’insinuer que nos camarades ne réfléchissaient pas, étaient en quelque sorte manipulés ? Ramboz ajoute cependant que notre camarade Pamp "assurait pratiquement la direction du groupe avec Albert". A la "libération" de Paris, Pamp (Bucholz) est tombé victime du stalinisme, assassiné, à 21 ans, par les FTP. Ramboz ne parle pas des deux frères Pierre et Jean Bois, arrêtés dans des conditions analogues, qui ont échappé de justesse au même sort. S’il y avait effectivement un écart entre l’expérience et les capacités politiques de Barta et celles de nos tout jeunes camarades, on peut en dire autant de l’écart entre un élève de CM2 et un autre de Terminale, ou de l’écart qu’il y avait entre Pierre Naville et le jeune militant Barta au POI. Cela n’a rien à voir avec "la concentration de la réflexion et du pouvoir (!) entre les mains d’un seul". Ramboz récidive en affirmant que "Albert entend définir la politique que les militants ouvriers de l’U.C. appliquent sur le terrain". Il se trouve que nos camarades, quand ils affrontaient les bonzes syndicaux, ou M. Lefaucheux, n’avaient pas de téléphone portable pour interroger Barta ; leur culture et leur conscience leur suffisaient. Et personne ne pensait que le syndicat était "un levier plongé dans une classe ouvrière aspirant spontanément à renverser le capitalisme", pensée que nous attribue Ramboz. Selon lui le travail syndical donnait indépendamment de la volonté des militants "une orientation économique à leur action avec l’illusion de s’intégrer à la classe ouvrière".

Ainsi nous militions et vivions avec des illusions, et ainsi se trouve occulté tout l’acquis de ce travail sur toute une période. Oubliée, dans ce texte, notre propagande pour l’élection libre et démocratique des délégués d’atelier, contre le monopole syndical institué par la loi Croizat en 1945. Oubliée l’intervention de nos militants, spécifique et personnelle, dans chaque atelier et département où ils travaillaient. On retient "l’enlisement de la grève Renault et la création du SDR qui en résulte". Le terme enlisement est-il un malheureux lapsus ? Alors que la création du SDR était au contraire le résultat de notre succès. Quand les bonzes de la CGT refusent de reconnaître la nouvelle CE au département Collas, ce sont les ouvriers, non pas éclairés par le saint esprit, mais sur la proposition de leur dirigeant Bois, qui décident de créer leur syndicat.

Dans le chapitre "L’activité ouvrière" il faut réparer un oubli : le 1er mai 1946, notre camarade Rival qui travaillait à la Thomson et publiait le bulletin "La Thomson Syndicale", portait seul dans le cortège de la manifestation, protégé par quelques camarades de l’usine, une pancarte avec la revendication "Echelle mobile des salaires", mot-d’ordre interdit et banni par la CGT, en pleine hystérie stalinienne.
Pendant cette même période quelque cent mille tracts ont été diffusés dans les diverses usines où nous avions des contacts ou des militants (Thomson, Citroën, Hispano, LMT). Le regroupement de nos militants dans la forteresse ouvrière Renault s’est fait pour des raisons tactiques. Des années plus tard Barta s’exprimait ainsi dans une lettre à un jeune camarade : "Qu’étions-nous face à l’appareil stalinien chez Renault en mars-avril 47 ? Une poignée. Mais nous avons misé, prévu et préparé activement la révolte des travailleurs contre l’union sacrée pour la production. Bois joue le rôle principal dans l’usine, mais c’est l’U.C. dans son ensemble qui seule rend possible cette action". Que cette grève commune à tous les ouvriers, contre le patronat et par-dessus la tête de la direction syndicale, n’ait pas tenu les promesses que nous espérions n’a rien à voir avec de quelconques "illusions".
Trotsky avait mis de grands espoirs dans les grèves avec occupation de juin 36, et certains n’ont pas manqué de lui reprocher d’avoir écrit "La révolution française a commencé". Les marxistes ne sont pas sans savoir que "la mentalité humaine est l’élément le plus conservateur de la société" et qu’"avec une politique juste on peut aussi être victime d’un rapport de forces défavorable".

De quel droit Ramboz se permet-il d’affirmer : "quant aux militants, leur activité concrète s’exerçait à l’échelle locale et ne leur laissait guère le temps et les moyens d’acquérir ’la largeur de vues à l’échelle nationale et internationale’ qu’Albert exigeait d’eux". Notre groupe avait depuis toujours, dans la meilleure tradition, attaché une importance capitale à la culture. Si dans une certaine période les circonstances nous ont amenés à militer "24 heures sur 24", ce n’était pas un choix artificiel, pour jouer aux petits soldats, mais parce que le combat nous l’imposait. Aucun d’entre nous n’avait été éduqué dans la discipline des têtes carrées, et Ramboz ne se souvient sans doute pas que "même" les militants travaillant en usine (Bois, Gelé, et d’autres) avaient leur carte à la Bibliothèque Nationale.

Les contradictions ne manquent pas dans le texte de Ramboz. Alors qu’il nous accuse d’assigner à la classe ouvrière un rôle messianique, on lit par ailleurs que nos militants "ont enfin rendu manifeste la permanence, chez les ouvriers, dune aspiration profonde à une société libérée du capitalisme".
Suivant une citation reproduite du bulletin de l’Opposition syndicale Lutte de Classe de janvier 46, "il faut informer les ouvriers, réfléchir avec eux... trouver avec eux la solution". Que devient alors la prétendue substitution de l’avant-garde à la classe ouvrière ? Pour les militants de l’U.C. rappelle Ramboz, "il ne s’agissait pas de s’autoproclamer Comité de lutte (préconisé par le PCI chez Renault), mais d’aider les ouvriers à constituer leur propre comité et par la suite se soumettre à leur décision collective." Comment concilier ceci avec l’autoritarisme, le dogmatisme, la rigidité, la soumission, l’autocratie, le messianisme et autre bolchevisme dont Ramboz nous gratifie à longueur de pages ?

Au chapitre "Remarques", l’auteur exprime en toute liberté sa philosophie. Je prends moi aussi la liberté de "remarquer" (en recommandant en même temps la lecture des textes de l’U.C.) à quel point sont loin de toute réalité des affirmations comme : "la division s’instaure entre ceux qui ’savent’ et les autres, entre ceux qui décident et ceux qui doivent exécuter", ou "la mythique classe ouvrière à laquelle les révolutionnaires assignent une mission historique", ou encore "la rigidité doctrinale de l’U.C. frappe sa stratégie de stérilité", et "l’invocation à la ’fraternité’, à la ’confiance entre révolutionnaires’ ne faisait que masquer le caractère essentiel : la soumission". Moi qui étais une insurgée (comme mes camarades), me voilà une soumise ! Et bien d’autres poncifs "critiques" : "Trotsky a contribué malgré lui à la mise en place d’un pouvoir oppresseur qu’il a combattu jusqu’à la mort". Quelle généreuse concession Ramboz fait à Trotsky, en lui accordant le "malgré lui" ! "L’U.C, luttait pour la démocratie à l’extérieur, mais l’autocratie s’établissait à l’intérieur", affirme Ramboz qui revient encore et toujours sur la tendance de Barta à "remplacer l’analyse des événements de façon à agir dans et sur eux par une interprétation scolastique". N’en jetez plus, pitié pour les illuminés que nous étions, et que vous découvrez dans votre clairvoyance anti-bolchevique cinquante ans plus tard.

J’engage les militants et tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de l’U.C. de lire les Introductions et les textes de l’U.C. publiés par La Brèche, ainsi que la brochure consacrée à Barta publiée dans le n° 49 des Cahiers Léon Trotsky. Je finirai sur ces quelques lignes extraites d’une lettre de Barta, adressée à un jeune camarade en 1976 :
"Il faut reconstruire le passé à partir des problèmes, de la situation, des buts et des espoirs (aussi) des protagonistes au moment historique où ils agissaient. ... En histoire les facteurs qui interviennent sont non seulement d’une infinie complexité (intérêts, idéologie, états d’âme, impostures, etc.) mais chaque facteur peut jouer un rôle décisif ou insignifiant selon l’ensemble des circonstances. Et on ne peut pas les disséquer ; il faut les reconstituer dynamiquement, c’est-à-dire en mouvement".

On peut encore moins s’atteler à cette tâche avec des schémas moralistes préconçus, anti­bolcheviques ou autres.

Louise (Irène)

mai 1997

Lire encore :

https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7566

https://matierevolution.fr/spip.php?breve1215

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