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Qui est Jacob Blumkine ?

vendredi 17 juillet 2026, par Robert Paris

Qui est Jacob Blumkine ?

Neuf secrĂ©taires (c’est-Ă -dire les collaborateurs les plus proches) de Trotsky ont Ă©tĂ© assassinĂ©s sur ordre de Staline : M. Glazman, G. Boutov, J. Blumkine, N.Sermuks, I. Poznansky, R. Klement, E. Wolf, LĂ©on SĂ©dov et Robert Sheldon Harte.

Lettre de Trotsky aux Ă©poux Rosmer :

Chers amis,

Dans le journal de Milioukov (les DerniĂšres Nouvelles) du 29 dĂ©cembre, il y a le tĂ©lĂ©gramme suivant :

« Blumkine est fusillĂ©.

Cologne, 28 dĂ©cembre. — Le correspondant de Moscou du Journal de Cologne tĂ©lĂ©graphie : Ces jours-ci fut arrĂȘtĂ© sur l’ordre du GuĂ©pĂ©ou le notoire Blumkine, le meurtrier de Mirbach. Blumkine fut accusĂ© d’entretenir des relations secrĂštes avec Trotsky. D’aprĂšs la sentence du GuĂ©pĂ©ou, Blumkine fut fusillĂ©. »

Cette communication est-elle juste ? je n’en possĂšde pas une certitude absolue. Mais tout un enchaĂźnement de circonstances non seulement me permettent, mais me forcent Ă  croire qu’elle est juste. Pour m’exprimer plus exactement : intĂ©rieurement je n’ai aucun doute. Ce qui me manque, c’est une confirmation juridique de l’assassinat de Blumkine par Staline.

Vous savez certainement que, quelque temps aprĂšs l’insurrection armĂ©e des socialistes rĂ©volutionnaires de gauche, Blumkine passait aux bolcheviks, prenait une part hĂ©roĂŻque Ă  la guerre civile et puis travaillait assez longtemps dans mon secrĂ©tariat militaire. Plus tard il restait surtout au service du GuĂ©pĂ©ou, mais aussi au service militaire et Ă  celui du parti. Il accomplissait dans divers pays des missions de la plus haute importance. Son dĂ©vouement Ă  la RĂ©volution d’octobre et au parti Ă©tait absolu.

Jusqu’à la derniĂšre heure, Blumkine accomplit le travail d’une fonction soviĂ©tique trĂšs importante. Comment a-t-il pu s’y tenir en appartenant Ă  l’opposition ? Cela s’explique par le caractĂšre de son travail ; celui-ci Ă©tait tout Ă  fait individuel. Blumkine n’avait pas ou presque pas affaire avec les noyaux communistes, la possibilitĂ© de participer Ă  la discussion des questions du parti, etc. Cela ne signifie pas qu’il cachait ses pensĂ©es. Au contraire. A Menjinsky et Ă  Trilisser, l’ancien chef de la section Ă©trangĂšre du GuĂ©pĂ©ou, Blumkine avait dĂ©clarĂ© que ses sympathies allaient Ă  l’opposition, mais que naturellement, comme tout autre oppositionnel, il Ă©tait tout Ă  fait prĂȘt Ă  accomplir sa fonction importante au service de la RĂ©volution d’octobre. Menjinsky et Trilisser considĂ©raient Blumkine comme irremplaçable, et c’était exact. Ils l’ont laissĂ© Ă  sa besogne, qu’il a accomplie jusqu’au bout.

Blumkine m’a vraiment visitĂ© Ă  Constantinople. J’ai dĂ©jĂ  mentionnĂ© que Blumkine Ă©tait liĂ© avec moi par les liens Ă©troits du travail dans mon secrĂ©tariat. Il avait prĂ©parĂ© en particulier un de mes volumes militaires (j’en parle dans la prĂ©face de ce volume). Blumkine est venu Ă  Constantinople, chez moi, pour s’informer comment j’apprĂ©ciais la situation et pour vĂ©rifier qu’il agissait justement en restant au service du gouvernement qui dĂ©porte, bannit et emprisonne les camarades de sa tendance. Je lui ai rĂ©pondu naturellement qu’il agissait tout Ă  fait justement en accomplissant son devoir rĂ©volutionnaire — non envers le gouvernement de Staline, qui avait usurpĂ© les droits du parti, mais envers la rĂ©volution d’octobre.

On vous a peut-ĂȘtre citĂ©, d’un des articles d’Iaroslavsky, une allĂ©gation concernant mon entretien pendant l’étĂ© avec un visiteur, Ă  qui j’aurais prĂ©dit la perdition inĂ©vitable et proche du gouvernement soviĂ©tique. Le sycophante misĂ©rable ment, cela va de soi. Mais par un rapprochement de faits et de dates, je suis certain qu’il s’agit de mon entretien avec Blumkine. A sa question sur la possibilitĂ© de concilier son travail et son appartenance Ă  l’opposition, je lui dis, entre autres, que mon exil, comme l’emprisonnement d’autres camarades, ne changent pas notre ligne fondamentale ; qu’au moment du danger les oppositionnels seront aux postes avancĂ©s ; qu’aux heures difficiles, Staline sera forcĂ© de leur faire appel, comme TsĂ©rĂ©telli avait appelĂ© les bolcheviks contre Kornilov. En Liaison avec cela, j’ajoutai : « Mais que ce ne soit pas trop tard. » Évidemment Blumkine, aprĂšs son arrestation, a exposĂ© cet entretien comme une dĂ©monstration des vĂ©ritables Ă©tats d’ñme et dispositions de l’opposition : il ne faut pas oublier que je suis exilĂ© sur l’accusation de prĂ©parer la lutte armĂ©e contre le pouvoir des Soviets !

Par Blumkine, je transmis Ă  Moscou pour nos amis une lettre d’information basĂ©e sur les mĂȘmes idĂ©es que j’ai exposĂ©es dans une sĂ©rie d’articles publiĂ©s : la rĂ©pression des stalinistes contre nous ne signifie pas encore le changement du caractĂšre de classe de l’État, mais prĂ©pare seulement et facilite un tel changement ; notre voie reste, comme par le passĂ©, celle de la rĂ©forme et non celle de la rĂ©volution ; la lutte implacable pour nos idĂ©es doit ĂȘtre orientĂ©e vers un long dĂ©lai.

Je reçus ultĂ©rieurement la communication que Blumkine Ă©tait arrĂȘtĂ© et que la lettre transmise par son intermĂ©diaire Ă©tait tombĂ©e entre les mains de Staline. Je ne sais rien des conditions dans lesquelles Blumkine fut arrĂȘtĂ©. Les gouvernants de Moscou savaient qu’il avait passĂ© par Constantinople. Ses chefs (Meninsky, Trilisser) connaissaient bien ses idĂ©es oppositionnelles. Il s’est rendu Ă  Moscou de sa propre initiative, dans l’intĂ©rĂȘt du travail qu’il accomplissait. Sur les Ă©vĂ©nements ultĂ©rieurs, je ne sais que ce qui est dit dans le tĂ©lĂ©gramme ci-dessus du Journal de Cologne.

L’importance de ce fait n’exige pas d’explications. Vous savez, par le fameux procĂšs de 1922, qu’on a Ă©vitĂ© de fusiller mĂȘme les socialistes rĂ©volutionnaires qui avaient organisĂ© des attentats contre LĂ©nine, Ouritsky, Volodarsky, moi-mĂȘme et autres. Des socialistes rĂ©volutionnaires de gauche, auxquels avait appartenu en 1918 Blumkine, on n’a fusillĂ©, au moment de leur insurrection, que l’organisateur, Alexandrovitch. Blumkine, un des participants de cette insurrection, est bientĂŽt devenu un bolchevik. Mais si on ne l’a pas fusillĂ© en 1918 pour sa participation dirigeante Ă  l’insurrection armĂ©e contre le pouvoir des Soviets, on l’a fusillĂ© en 1929 pour cette raison que, en servant courageusement la RĂ©volution d’octobre, il ne partageait pas, sur les questions les plus importantes, les idĂ©es de la fraction stalinienne et considĂ©rait de son devoir de rĂ©pandre les idĂ©es des bolcheviks-lĂ©ninistes (opposition).

Blumkine est fusillĂ© — je n’en ai pas le moindre doute — sur l’arrĂȘt du GuĂ©pĂ©ou. Un fait pareil n’a pu avoir lieu que parce que le GuĂ©pĂ©ou est devenu l’organe personnel de Staline. Pendant les annĂ©es de la guerre civile, la TchĂ©ka accomplissait une besogne sĂ©vĂšre. Mais ce travail restait sous le contrĂŽle du parti. Des centaines de fois se sont Ă©levĂ©s, des milieux du parti, des protestations, des dĂ©clarations et des demandes ou exigences d’explications concernant tel ou tel arrĂȘt. A la tĂȘte de la TchĂ©ka se trouvait Dzerjinsky, un homme d’une force morale supĂ©rieure. Il restait subordonnĂ© au bureau politique, dont les membres avaient des idĂ©es bien nettes sur chaque question et savaient les dĂ©fendre. Tout cela donnait la garantie que la TchĂ©ka demeure l’instrument de la dictature rĂ©volutionnaire. Maintenant, le parti est Ă©touffĂ©. Sur l’exĂ©cution de Blumkine, des milliers et des dizaines de milliers de membres du parti chuchoteront avec horreur dans les coins. A la tĂȘte du GuĂ©pĂ©ou se trouve Menjinsky, pas un homme, mais l’ombre d’un homme. Le rĂŽle principal dans le GuĂ©pĂ©ou est jouĂ© par Iagoda, un carriĂ©riste dĂ©testable qui a liĂ© son sort Ă  celui de Staline et qui est prĂȘt Ă  accomplir sans rĂ©flĂ©chir et sans discuter n’importe quel ordre de ce dernier. Le bureau politique n’existe pas. Boukharine a racontĂ© que Staline tient dans ses mains les membres du soi-disant bureau politique Ă  l’aide de dossiers accumulĂ©s contre eux par le GuĂ©pĂ©ou. Dans ces conditions, l’exĂ©cution de Blumkine est une affaire personnelle de Staline.

Ce crime inouĂŻ ne peut passer inaperçu, mĂȘme dans les conditions prĂ©sentes de l’omnipotence de l’appareil. Staline ne pouvait pas ne pas pressentir ce rĂ©sultat par avance, et le fait que, malgrĂ© sa prudence fĂ©lonne, il s’est dĂ©cidĂ© Ă  tuer Blumkine, dĂ©montre combien est grande la peur de cet homme devant l’opposition de gauche. Il ne peut y avoir aucun doute que Blumkine est tombĂ© en victime expiatoire, parce que Radek et autres capitulards n’ont pu entraĂźner avec eux qu’une petite minoritĂ© de l’opposition, tandis qu’à l’étranger l’opposition accuse dans diffĂ©rents pays de sĂ©rieux succĂšs idĂ©ologiques et d’organisation.

Par l’exĂ©cution de Blumkine, Staline veut dire Ă  l’opposition internationale des bolcheviks-lĂ©ninistes qu’il possĂšde Ă  l’intĂ©rieur du pays des centaines et des milliers d’otages qui auront Ă  payer de leur tĂȘte les succĂšs du vrai bolchevisme sur l’arĂšne mondiale. En d’autres termes, aprĂšs les exclusions du parti, aprĂšs la condamnation de familles Ă  la famine, aprĂšs les emprisonnements, les dĂ©portations, etc., Staline essaye d’effrayer l’opposition par le dernier moyen qui lui reste entre les mains : le meurtre.

On peut dire avec certitude que les rĂ©sultats seront directement opposĂ©s au but que Staline se fixe. Une tendance d’idĂ©es historiquement progressive, qui se base sur la logique objective du dĂ©veloppement, ni peut ĂȘtre ni effrayĂ©e, ni fusillĂ©e. Cependant il est clair que l’opposition ne peut pas, en envisageant seulement la marche objective des Ă©vĂ©nements, se comporter passivement envers la nouvelle, cette fois sanguinaire, Ă©tape des reprĂ©sailles thermidoriennes de Staline. Il faut immĂ©diatement ouvrir une campagne internationale, dans laquelle chaque oppositionnel doit faire la besogne qui, dans d’autres conditions, se rĂ©partirait sur les Ă©paules de trois, cinq ou dix camarades.

Comment je me reprĂ©sente la marche de cette campagne ?

Avant tout il faut porter ce fait à la connaissance de tous les communistes et exiger de la direction officielle du parti la confirmation ou le démenti du fait.

D’autant plus dĂ©cisivement, largement, Ă©nergiquement sera posĂ©e la question, d’autant plus complĂštement la direction sera prise Ă  l’improviste et d’autant plus vite on pourra dĂ©couvrir les dessous de ce fait. Il faut crĂ©er une telle atmosphĂšre que de Paris, Berlin, Vienne, Prague, New York, on exige des explications de Moscou.

Que faut-il pour cela ? Avant tout, il me semble, publier un petit tract sur ce thĂšme : « Est-il juste que Staline ait tuĂ© le camarade Blumkine ? » Dans ce tract il faut poser aux Cachin, aux ThĂ€lmann et Cie, carrĂ©ment les questions suivantes : connaissent-ils ce fait, prennent-ils sur eux la responsabilitĂ© du meurtre du rĂ©volutionnaire prolĂ©tarien par la clique staliniste ?

S’il n’est pas fait de rĂ©ponse Ă  la premiĂšre question, comme c’est presque certain, il faudra sans tarder publier un second tract d’un caractĂšre plus offensif et le rĂ©pandre Ă  des dizaines de milliers d’exemplaires par tous les voies et canaux possibles.

Il est bien possible que Staline essaye, en cas d’une pression dans l’Occident et d’une inquiĂ©tude dans le P.C.R., de lancer quelque version envenimĂ©e dans le genre des connivences avec l’officier wrangĂ©lien ", de la prĂ©paration de l’insurrection ou d’actes terroristes. A des ignominies pareilles, il faut qu’on soit prĂȘt. C’est Ă  peine pourtant si de telles explications peuvent produire une impression sĂ©rieuse. Aussi bien parce qu’elles exhalent l’odeur des manigances de la police bonapartiste que, surtout, parce que, dans la lutte avec l’opposition, Staline a dĂ©jĂ  dĂ©pensĂ© les ressources de ce genre. Il n’est pas nĂ©cessaire de rappeler que la position de principe qu’occupait Blumkine avec nous tous excluait, de sa part, l’application dans la lutte de mĂ©thodes aventureuses, quelles qu’elles soient.

L’affaire Blumkine doit devenir l’affaire Sacco-Vanzetti de l’opposition communiste de gauche. La lutte pour le salut de nos amis de l’U.R.S.S. doit devenir en mĂȘme temps la vĂ©rification des rangs de l’opposition dans les pays d’Occident. AprĂšs avoir accompli une campagne Ă  la maniĂšre rĂ©volutionnaire, c’est-Ă -dire avec la plus haute tension des forces et avec le dĂ©vouement suprĂȘme, l’opposition s’élĂšvera d’un coup d’une tĂȘte entiĂšre. Cela nous donnera le droit de dire que Blumkine n’a pas donnĂ© sa vie en vain.

Chaque centre d’opposition devrait Ă©laborer soigneusement les premiers pas de la campagne et les prĂ©parer minutieusement.

Pour la rĂ©alisation pratique des mesures tracĂ©es, le mieux serait peut-ĂȘtre de choisir, dans chaque endroit, une « troĂŻka » avec des pleins pouvoirs, Ă  laquelle tous les membres de l’opposition devraient ĂȘtre subordonnĂ©s au cours de cette campagne.

Il n’est pas exclu qu’avant mĂȘme que cette lettre vous parvienne la presse ait publiĂ© de telles informations sur le sort de Blumkine qui rendent superflue la question juridique concernant la confirmation du fait. Il ne restera qu’à constater tout simplement le meurtre et Ă  demander au comitĂ© central de chaque parti s’il prend la responsabilitĂ© de ce crime devant la classe ouvriĂšre.

Le danger consiste en ce que l’interpellation devienne un tir Ă  blanc, en se rĂ©duisant Ă  un tract isolĂ©. Il faut trouver le moyen de poser, de nouveau et de nouveau, la question et de jeter sans rĂ©pit cette accusation Ă  la figure des « chefs ». Il faut pĂ©nĂ©trer dans les rĂ©unions du parti, dans les rĂ©unions ouvriĂšres en gĂ©nĂ©ral, il faut prĂ©parer des affiches et de petites feuilles volantes de dix lignes, etc., etc
.

Je vous enverrai ultérieurement des matériaux supplémentaires, et en particulier la caractéristique de Blumkine dans la forme nécrologique (sic) quand seront éliminés les derniers doutes purement formels sur son sort.
Tout Ă  vous,
L. Trotski

https://wikirouge.net/texts/fr/Lettre_%C3%A0_Alfred_et_Marguerite_Rosmer,_5_janvier_1930

LĂ©on Trotsky :

Les plats les plus épicés sont encore à venir
Dans son article « La lutte pour un issue », Biulleten Oppositsii n° 49, le camarade Ciliga raconte les tortures infligĂ©es par le GPU Ă  un marin, afin de l’obliger Ă  avouer sa participation Ă  un imaginaire « complot contre Staline ». Il ne le laissa que quand il « fut devenu Ă  moitiĂ© fou ». Ce fait mĂ©rite qu’on le prenne au sĂ©rieux.
La succession de procĂšs politiques publics en URSS a montrĂ© combien certains inculpĂ©s sont prĂȘts Ă  s’accuser de crimes que, de toute Ă©vidence, ils n’ont pas commis. Ces accusĂ©s, qui ont l’air de jouer devant le tribunal un rĂŽle appris par cƓur, s’en tirent avec des peines lĂ©gĂšres, parfois, de toute Ă©vidence, fictives. C’est prĂ©cisĂ©ment en Ă©change de cette indulgence de la justice qu’ils ont fait ces « aveux ». Mais pourquoi les autoritĂ©s ont-elles besoin de conspirations fictives ? Parfois pour impliquer une tierce personne, Ă©trangĂšre Ă  l’affaire, parfois pour dissimuler leurs propres crimes, ainsi que la rĂ©pression sanglante que rien ne justifie, pour crĂ©er enfin un climat favorable Ă  la dictature bonapartiste.
Nous avons dĂ©jĂ  dĂ©montrĂ© sur la base des documents officiels que Medved, Iagoda et Staline avaient de toute Ă©vidence jouĂ© un rĂŽle direct dans l’assassinat de Kirov. Il est probable qu’aucun d’eux ne souhaitait la mort de Kirov. Mais tous ont jouĂ© avec sa vie, en essayant, Ă  travers cet acte terroriste, de prĂ©parer un amalgame – avec la « participation » de Zinoviev et Trotsky.
La dĂ©position de Zinoviev Ă  son procĂšs avait manifestement un caractĂšre Ă©vasif qui Ă©tait le rĂ©sultat de l’accord conclu au prĂ©alable entre les accusateurs et les accusĂ©s : ce n’est de toute Ă©vidence qu’à cette condition que Zinoviev s’était vu promettre la vie sauve.
Extorquer aux accusĂ©s des tĂ©moignages fantastiques contre eux-mĂȘmes, afin de les faire ricocher sur d’autres, c’est depuis longtemps le systĂšme du GPU, c’est-Ă -dire de Staline.
Mais pourquoi fallait-il organiser en 1930 une tentative d’assassinat contre Staline ? Pourquoi avoir impliquĂ© un marin dans cette affaire ? Nous ne disposons lĂ -dessus d’aucun renseignement, sauf les quelques lignes de l’article du camarade Ciliga. Nous allons prendre pourtant le risque de formuler une hypothĂšse.
L’auteur de ces lignes a Ă©tĂ© expulsĂ© en Turquie en 1929. Peu aprĂšs, il reçut Ă  Constantinople la visite de Blumkine qui allait payer cela de sa vie. L’exĂ©cution de Blumkine par Staline Ă©branla Ă  l’époque bien des communistes, en URSS et ailleurs. C’est Ă  cette Ă©poque que fut organisĂ© Ă  l’étranger le centre bolchevik-lĂ©niniste et que commença la publication de Biulleten et autres organes de presse. Dans ces conditions, Staline avait un besoin pressant d’une « tentative d’assassinat », surtout d’une tentative d’assassinat dont on aurait tirĂ© les ficelles Ă  l’étranger et dans laquelle il aurait pu impliquer Blumkine ou tout au moins son fantĂŽme. Un marin faisait l’affaire, surtout s’il avait effectuĂ© des voyages entre un port soviĂ©tique et Constantinople. Ce marin a pu ĂȘtre arrĂȘtĂ© par hasard – pour des propos imprudents, pour avoir lu de la littĂ©rature illĂ©gale, ou simplement pour contrebande : nous ne savons rien de lui. Peut-ĂȘtre l’a-t-on menacĂ© de plusieurs annĂ©es de prison. Mais l’astucieux Iagoda lui promit la libertĂ© et toutes sortes d’autres avantages s’il acceptait de tĂ©moigner que Blumkine, sur ordre de Trotsky, l’avait entraĂźnĂ© dans un complot contre Staline. Si le coup avait rĂ©ussi, l’exil de Trotsky et l’exĂ©cution de Blumkine auraient ainsi Ă©tĂ© justifiĂ©es. Mais le malheur c’est que le marin devint « Ă  moitiĂ© fou ».
Notre hypothĂšse n’est qu’une hypothĂšse. Mais elle rĂ©pond parfaitement Ă  la nature morale de Staline et aux mĂ©thodes de sa politique. « Ce cuisinier », disait LĂ©nine en mettant en garde contre lui, « ne nous prĂ©pare jamais que des plats Ă©picĂ©s. » Mais LĂ©nine lui-mĂȘme, quand il prononça ces paroles en fĂ©vrier 1922, ne pouvait Ă©videmment avoir prĂ©vu qu’une cuisine aussi diabolique se dresserait sur les fondements du parti bolchevique
.
Nous sommes en 1936. Les mĂ©thodes de Staline sont toujours les mĂȘmes. Les dangers politiques qui le menacent se sont aggravĂ©s. La technique de Staline et Iagoda s’est enrichie de l’expĂ©rience nĂ©e de plusieurs erreurs. Nous n’avons donc aucune illusion Ă  nous faire : les plats les plus Ă©picĂ©s sont encore Ă  venir.

https://www.matierevolution.fr/spip.php?article3259

A Moscou, seuls des cercles Ă©troits du parti sont informĂ©s de ce que Staline a fait Ă  Blumkine. Ils rĂ©pandent systĂ©matiquement des rumeurs selon lesquelles Blumkine se serait suicidĂ©. Ainsi Staline, jusqu’à prĂ©sent, n’ose-t-il pas reconnaĂźtre ouvertement qu’il a exĂ©cutĂ© le "contre-rĂ©volutionnaire" Blumkine.
Il est tout Ă  fait remarquable que la presse capitaliste mondiale ne se soit pas empressĂ©e d’utiliser l’affaire Blumkine. Elle pense Ă  juste titre que la dĂ©fense des communistes de gauche contre les reprĂ©sailles de Staline n’entre pas dans la sphĂšre de ses intĂ©rĂȘts. Aussi l’Opposition communiste de gauche est-elle tenue de faire campagne avec d’autant plus de constance et de fermetĂ© pour dĂ©noncer les crimes staliniens.
Dans le dernier numĂ©ro, nous avons dit qu’outre Blumkine, deux oppositionnels supplĂ©mentaires avaient Ă©tĂ© fusillĂ©s, les camarades Silov et Rabinovich, Ainsi la question revĂȘt-elle une importance exceptionnelle : seule la publicitĂ© autour de ses crimes parmi les ouvriers progressistes du monde entier peut arrĂȘter la sanglante violence de Staline contre les bolcheviks rĂ©volutionnaires.
L’ex-communiste Souvarine a volĂ© au secours de Staline, prĂ©tendant que Blumkine aurait soi-disant exĂ©cutĂ© dans le G.P.U. les instructions de l’Opposition et que l’existence mĂȘme du G.P.U. lui dicte d’exĂ©cuter ceux qu’il emploie quand ils le trahissent.
Souvarine en conclut que "dans la treiziÚme année de la révolution", il faut supprimer le G.P.U.
Nous n’avons aucune raison de nous engager dans un dĂ©bat thĂ©orique avec Souvarine. Nous estimons suffisant de nous limiter Ă  la dĂ©claration suivante.
Le camarade Blumkine n’a jamais exĂ©cutĂ© et, du fait mĂȘme du caractĂšre de son travail, n’aurait jamais pu exĂ©cuter dans le G.P.U. ou par lui les instructions de l’Opposition. Il suffit d’indiquer qu’il a passĂ© le plus gros de la derniĂšre pĂ©riode en ExtrĂȘme-Orient, principalement en Mongolie.
L’interdiction faite aux travailleurs du G.P.U. comme de l’armĂ©e d’avoir d’autres opinions que celles du comitĂ© central aujourd’hui, Ă©quivaut Ă  priver des droits de parti Ă©lĂ©mentaires les communistes qui travaillent dans ces institutions.
Seuls des bureaucrates staliniens pourraient défendre une mesure aussi abjecte.
Le G.P.U. est un organe d’autodĂ©fense de la dictature du prolĂ©tariat. Dans la mesure oĂč la rĂ©volution d’Octobre, mĂȘme dans sa treiziĂšme annĂ©e, est entourĂ©e d’un monde d’ennemis, elle ne peut renoncer Ă  de tels organes - la dictature ne peut pas cesser d’ĂȘtre une dictature.
Seuls des libĂ©raux ou des social-dĂ©mocrates en train de devenir libĂ©raux pourraient voir cette question d’un point de vue formel. Nous l’examinons d’un point de vue de classe : au nom de qui ces mesures de rĂ©pression sont-elles adoptĂ©es ? Contre qui le sont-elles ? Qui servent-elles et pourquoi ? C’est une question d’efficacitĂ© rĂ©volutionnaire, pas de justice au-dessus des classes.
Le meurtre de Blumkine et, en gĂ©nĂ©ral, les actes de rĂ©pression contre l’opposition lĂ©niniste affaiblissent l’avant-garde rĂ©volutionnaire, sapent le parti et renforcent les ennemis de classe. Nous menons la bataille contre le meurtre - lĂąche et traÎtre - de Blumkine par Staline, au nom de la dictature du prolĂ©tariat.
Que nos amis et nos ennemis le sachent.
Léon Trotsky

https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1930/05/300500a.htm

Des oppositionnels fusillés
Le meurtre de Blumkine n’Ă©tait qu’un commencement. Nous sommes informĂ©s de l’exĂ©cution de deux oppositionnels de plus, les camarades Silov et Rabinovicz. De toute Ă©vidence, l’histoire idiote d’oppositionnels participant au sabotage des chemins de fer voulait montrer autre chose, apporter, si l’on veut, une certaine explication pour l’attaque thermidorienne contre les bolcheviks-lĂ©ninistes. Mais les camarades Silov et Rabinovicz n’avaient aucun lien d’aucune sorte ni avec le "sabotage", ni avec les chemins de fer.
Le fait que Staline ait dissimulĂ© jusqu’Ă  prĂ©sent qu’il avait fusillĂ© Blumkine montre qu’il n’a rien Ă  dire pour justifier ce perfide assassinat. Les motifs de Staline pour ces nouveaux crimes doivent ĂȘtre expliquĂ©s par le dĂ©sir de vengeance et la peur de l’usurpateur.
L’assassinat n’intimide pas l’Opposition, ce n’est pas la peine de le dire ; et il n’empĂȘche pas Staline d’en mĂ©diter d’autres. Nous avons lourdement souffert des crimes de l’appareil stalinien. Mais nous n’identifions pas l’appareil et le parti. Le chĂątiment en rĂ©ponse Ă  la politique meurtriĂšre de Staline, c’est le droit du parti dans son ensemble. Il nous en incombe Ă  nous, qui sommes dans ses rangs.

https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1930/04/300400c.htm

Biographie

Jacob Blumkine (1899-1929), socialiste-rĂ©volutionnaire de gauche en 1917-1918, fut l’un des deux exĂ©cutants de l’attentat contre l’ambassadeur d’Allemagne Mirbach, en juillet 1918. AdhĂ©ra ensuite au Parti bolchevique, entra dans la Tcheka, devint sympathisant de l’Opposition de gauche, rendit visite Ă  Trotsky en 1929 Ă  Constantinople et fut fusillĂ© Ă  son retour sur ordre de Staline, aprĂšs avoir Ă©tĂ© dĂ©noncĂ©, selon la version la plus courante, par Karl Radek.

Iakov G. Blumkine Ă©tait Ă©tudiant quand il adhĂ©ra au parti socialiste rĂ©volutionnaire de gauche qui le fit entrer dans la tchĂ©ka de Moscou. Quand se produisit la rupture entre ce parti et les bolcheviks, au moment de la paix de Brest Litovsk, Blumkine, sur ordre de son parti, et pour provoquer la reprise de la guerre, abattit Ă  coups de revolver l’ambassadeur d’Allemagne comte von Mirbach. ArrĂȘtĂ©, il fut convaincu par Trotsky dans sa prison, grĂąciĂ© et ultĂ©rieurement admis au parti aprĂšs avoir servi dans les services de renseignement puis au secrĂ©tariat de Trotsky. Partisan de l’Opposition de gauche, il rendit visite Ă  Trotsky Ă  l’Ă©tĂ© 1929. Il fut fusillĂ© aprĂšs son retour Ă  Moscou, en dĂ©cembre sans doute, et aprĂšs avoir obtenu, dit Victor Serge, un sursis de quinze jours pour rĂ©diger ses mĂ©moires, dont le manuscrit serait donc restĂ© aux mains du G.P.U.

Il est nĂ© le 8 octobre 1900 Ă  Odessa ou dans le village de Sosnica prĂšs de Tchernihiv en 1898. En 1913, il est diplĂŽmĂ© de l’Ă©cole primaire juive. Il Ă©tudia l’hĂ©breu et le russe.

En juillet 1910 il dĂ©mĂ©nage Ă  Lviv, il Ă©tudie l’allemand. AprĂšs la capture de Lviv par les russes en septembre 1914, son pĂšre Grigory Isaevitch Bloumkine intĂšgre l’ArmĂ©e impĂ©riale russe durant la PremiĂšre Guerre mondiale.

En 1914, il travaille comme Ă©lectricien dans un dĂ©pĂŽt de tram et au théùtre. Il prend part aux dĂ©tachements d’autodĂ©fense juive contre les pogroms Ă  Odessa. Il rejoint le Parti socialiste-rĂ©volutionnaire en 1916. En octobre 1917, il visite la rĂ©gion de la Volga.

En novembre 1917, Iakov Bloumkine rejoint le dĂ©tachement de marins qui participe aux combats avec l’Ukraine. Au cours des Ă©vĂ©nements rĂ©volutionnaires Ă  Odessa en 1918, il participe Ă  l’expropriation de la propriĂ©tĂ© de la Banque d’État. En janvier 1918, il organise la formation Ă  Odessa du 1er rĂ©giment de volontaires.

Il s’installe Ă  Moscou en mai 1918. Les dirigeants du Parti socialiste-rĂ©volutionnaire et de la TchĂ©ka l’envoient au dĂ©partement de la lutte contre l’espionnage international. En juin 1918, il dirige le dĂ©partement de contre-espionnage pour surveiller la protection des ambassades et de leurs Ă©ventuelles activitĂ©s criminelles.

Le 6 juillet 1918, il participe Ă  l’assassinat de l’ambassadeur d’Allemagne Wilhelm von Mirbach : autour de 14 h 40, il tire plusieurs coups de feu sur l’ambassadeur. En septembre 1918 il est en Ukraine. De dĂ©cembre 1918 Ă  mars 1919, il est secrĂ©taire du comitĂ© politique de Kiev. Il est impliquĂ© dans l’exĂ©cution de l’amiral Alexandre Koltchak.

En 1929, il est envoyĂ© Ă  Prinkipo pour assassiner Trotski mais il ne le tue pas et s’allie Ă  lui2. Si l’on en croit les archives dĂ©posĂ©es Ă  la Houghton Library de Harvard, il semble que Bloumkine ait Ă©tĂ© un contact de Trotski ; c’est ce qu’en conclut Christian Salmon :

« Ă€ la fin de 1929, Trotski avait reconnu publiquement avoir reçu la visite de Blumkine. Selon lui, son fils, Lev Sedov, l’aurait rencontrĂ© dans la rue Ă  Constantinople, venant d’ExtrĂȘme-Orient et rentrant en Union soviĂ©tique. Il l’aurait alors convaincu de venir « Ă  la maison » pour le rencontrer. En rĂ©alitĂ©, un document rĂ©digĂ© par Blumkine, datĂ© du 3 avril 1929, dĂ©couvert Ă  Stanford dans les papiers de Lev Sedov, fait apparaĂźtre que les contacts de Trotski avec Blumkine n’ont pas relevĂ© d’une rencontre fortuite mais d’une liaison organisĂ©e avec l’URSS, dans laquelle l’agent secret Ă©tait Ă©videmment une piĂšce maĂźtresse. Cette rencontre dĂ©cidera Staline Ă  faire fusiller Blumkine, un bolchevik, Ă  son retour Ă  Moscou. »

Il faut prĂ©ciser que Bloumkine connait bien des secrets de la TchĂ©ka, notamment sur l’affaire Savinkov : il n’est pas impossible qu’il ait fait partie des quatre personnes ayant poussĂ© Boris Savinkov du quatriĂšme Ă©tage de la Loubianka.

En 1937 Schrubel, ancien tchĂ©kiste, avoua peu avant sa mort au camp de la Kolyma avoir poussĂ© Savinkov lui-mĂȘme avec l’aide de trois autres tchĂ©kistes3. Bloumkine, ancien socialiste-rĂ©volutionnaire devenu bolchevique et tchĂ©kiste, rendait visite Ă  Savinkov en prison, ce qui supposait un grand nombre d’autorisations. L’objet de ces visites est incomprĂ©hensible si on ne revient pas sur le procĂšs de Savinkov : Savinkov revenait de l’Ă©tranger, oĂč il Ă©tait trĂšs populaire ; chez les socialistes allemands tout particuliĂšrement, mais aussi les socialistes de la tendance Marceau Pivert en France, et des socialistes britanniques. Son procĂšs Ă©tait de ce fait suivi de prĂšs par des journalistes Ă©trangers, et il ne pouvait pas ĂȘtre condamnĂ© Ă  mort comme la majoritĂ© des socialistes-rĂ©volutionnaires4 Ă  l’Ă©poque. La sentence ne fut que de cinq ans, absolument dĂ©risoire pour l’Union soviĂ©tique. L’objectif Ă©tait toutefois bien de se dĂ©barrasser de lui.

Lors de la mort de Savinkov, une lettre dans laquelle il disait qu’il allait se suicider a Ă©tĂ© retrouvĂ©e dans sa cellule. Son propre fils, Lev Borissovitch Savinkov, a cru Ă  l’authenticitĂ© de la lettre disant : « Ce sont les expressions de mon pĂšre ». On ignore donc si Bloumkine a lui-mĂȘme poussĂ© Savinkov, mais les visites quotidiennes de Bloumkine Ă  Savinkov dans sa cellule alors que personne n’avait droit aux visites s’expliquent par le fait que Bloumkine devait « attraper le style de Savinkov » comme il l’a lui-mĂȘme confiĂ© Ă  Iakoubovitch sous le sceau du secret.

Iakov Bloumkine fut exécuté en 1929 par Stakine en tant que trotskiste.

L’affaire Blumkine

En U.R.S.S., des bouleversements sont en cours Ă  la fin de l’annĂ©e 1929.

Le plĂ©num du comitĂ© central (10-17 novembre) a vu la capitulation et I’auto-critique des dirigeants de la droite du parti communiste russe, Boukharine Ă©tant exclu du bureau politique. Du cĂŽtĂ© de l’Opposition de gauche, Smirnov, Bogoulavsky et quelques centaines de dĂ©portĂ©s ont fini par capituler fin octobre. Mais ce n’est pas dans le parti stalinisĂ©, qui ne canalise plus les batailles politiques, que se situe I’enjeu de l’hiver 1929-1930. C’est dans les campagnes, pour la « liquidation des koulaks », et dans les usines, pour la rĂ©alisation coĂ»te que coĂ»te du plan quinquennal, que l’avenir Ă©conomique et surtout politique de l’U.R.S.S. se joue.

Staline semble maĂźtre du parti bolchevique puisqu’il contraint les dirigeants « droitiers » Ă  se renier et certains capitulards de gauche Ă  ramper. Mais il n’a pas brisĂ© les forces sociales incarnĂ©es par ses adversaires dans le parti, qu’ils soient de « droite » ou de « gauche ». Bien que l’Ă©crasante majoritĂ© des opposants soit en exil, dans les camps, il n’a pas mis un terme dĂ©finitif au travail clandestin des opposants de gauche russes encore en libertĂ© et n’a pas rĂ©ussi Ă  les isoler, Ă  les priver de tout lien avec le parti.

La destruction de tout travail oppositionnel relĂšve plus que jamais de la rĂ©pression policiĂšre. La politique Ă©conomique d’ailleurs ne peut se placer que sous le signe de la coercition qui a marque la collectivisation des campagnes et la rĂ©alisation du premier plan quinquennal. Et cette politique sur une grande Ă©chelle dicte du coup la nĂ©cessitĂ© de dĂ©velopper la rĂ©pression, c’est-Ă -dire d’en developper les moyens. Le G. P. U. , vĂ©ritable cheville ouvriĂšre de la collectivisation en lieu et place du parti, est ainsi appelĂ© Ă  des responsabilites de plus en plus larges.

C’est dans ce contexte politique, Ă©conomique et social difficile oĂč le parti de Staline devient vĂ©ritablement le parti de la bureaucratie et le G. P. U., son bras armĂ©, qu’éclate « I’affaire Blumkine ». Il s’agit de 1’exĂ©cution Ă  Moscou en dĂ©cembre 1929 d’ Iakov Blumkine. L’information qui parait le 29 dĂ©cembre, dans un journal d’Ă©migrĂ©s blancs Ă  Paris, est laconique :

« Ces jours-ci, le lĂ©gendaire Blumkine, le meurtrier de Mirbach a Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©. Blumkine a Ă©tĂ© accusĂ© d’entretenir des relations secrĂštes avec Trotsky. ConformĂ©ment Ă  la sentence du G. P. U. , Blumkine a Ă©tĂ© fusillĂ© ». (1)

L’exĂ©cution d’un heros

L’homme ainsi exĂ©cutĂ© Ă  Moscou a eu un destin hors du commun en liaison avec celui de la rĂ©volution russe. NĂ© en 1899 d’une famille bourgeoise, aprĂšs avoir poursuivi des Ă©tudes supĂ©rieures, Iakov G. Blumkine est Ă  dix-huit ans Ă  la fois militant du parti socialiste rĂ©volutionnaire de gauche (S.R.) et membre de la Tcheka Ă  Moscou. Il est dĂ©jĂ  appelĂ© Ă  de lourdes responsabilitĂ©s qu’il va pleinement assumer : les S.R. de gauche, souhaitant une reprise des hostilitĂ©s avec l’Allemagne, dĂ©cident de la provoquer en assassinant l’ambassadeur allemand von Mirbach et confient cette tĂąche Ă  Blumkine et un de ses camarades. L’attentat rĂ©ussit, mais Blumkine est arrĂȘtĂ©, condamnĂ© a mort.

Trotsky le visite dans sa cellule et s’attache Ă  le convaincre. Blumkine, secrĂštement graciĂ©, va ĂȘtre admis dans les rangs du parti bolchevique qu’il sert dans des « missions impossibles » pour le G.P.U. et le service de renseignements de l’armĂ©e. Il se couvre de gloire pendant la guerre civile oĂč il accomplit des missions dans les lignes blanches au compte des bolcheviks puis dans des voyages Ă  des fins militaires au Moyen-Orient et en Mongolie. Il est Ă  la fin de la guerre une figure de lĂ©gende, l’as du contre-espionnage, collaborateur de Trotsky, servant dans son secrĂ©tariat personnel et l’aidant Ă  l’édition des Ecrits militaires.

LiĂ© Ă  Trotsky et Ă  Radek, Blumkine est partisan de l’Opposition dĂšs 1923. Ses activitĂ©s professionnelles l’Ă©loignent pourtant du combat et le placent dans une position difficile apres l’exclusion de l’Opposition unifiĂ©e des rangs du parti. Il expose alors Ă  ses supĂ©rieurs hiĂ©rarchiques, Menjinsky (successeur de Dzerjinsky Ă  la tĂȘte du G.P.U.) et Trilisser (vice-prĂ©sident du G.P.U.) ses positions favorables Ă  Trotsky et Ă  l’Opposition qui sont dĂ©sormais difficilement conciliables avec ses activitĂ©s au sein du G. P. U., dĂ©jĂ  chargĂ© d’appliquer l’article 58 contre les opposants. Pour les deux responsables du G.P.U., il n’est pas question de perdre Blumkine qu’ils autorisent Ă  conserver son poste dans la mesure oĂč, du fait de son travail et de ses responsabilitĂ©s, il ne peut avoir aucune activitĂ© en liaison avec l’Opposition. Ses activitĂ©s passĂ©es au service de la Tcheka lui valent de toute Ă©vidence la confiance de ses supĂ©rieurs et ses convictions ne sauraient l’altĂ©rer. Blumkine, bien qu’opposant, est irremplaçable au service de l’Union soviĂ©tique. Cela reste vrai jusqu’en 1929.

DĂšs le bannissement de Trotsky, le contact est pris avec Blumkine. Le 2 avril, il est Ă  Prinkipo, rĂ©digeant a la demande de Trotsky une notice nĂ©crologique concernant son camarade Efime Dreitser - jeune intellectuel, oppositionnel dĂšs 1923, conseiller militaire en Chine, arrĂȘtĂ© Ă  son retour et que l’on croit mort - et la signant du pseudonyme de « Svoj » (2). A l’Ă©tĂ©, revenant d’une mission aux Indes, il est de nouveau chez Trotsky- qui ne reconnaitra que cette visite-lĂ . A-t-il Ă©tĂ© chargĂ© d’une mission particuliĂšre dont nous ne savons rien ? N’a-t-il eu Ă  porter que la lettre anodine d’instructions dont la copie se trouve dans les Archives de Trotsky a Harvard (3) ? Selon les affirmations ultĂ©rieures de Trotsky, Blumkine l’aurait interrogĂ© sur la compatibilitĂ© de ses taches au G.P.U. avec ses idĂ©es oppositionnelles, comme il l’avait fait quelques annĂ©es auparavant auprĂšs de ses supĂ©rieurs. Le G.P.U. dĂ©fendant l’Etat ouvrier et l’Opposition s’Ă©tant prononcĂ©e - notamment
lors du conflit sino-soviĂ©tique - pour la dĂ©fense de l’U.R.S.S. contre les agressions impĂ©rialistes, il n’y a pour Trotsky aucune contradiction ou incompatibilitĂ© et c’est un devoir pour les opposants de tenir leur rĂŽle.

Les circonstances du retour de Blumkine Ă  Moscou sont Ă©videmment mal connues et une controverse s’est dĂ©veloppĂ©e autour des conditions de son arrestation par le G.P.U. Il existe cinq versions diffĂ©rentes des Ă©vĂ©nements qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ©e. Leur dĂ©nominateur commun est Karl Radek. Il est en effet formellement accusĂ© par un opposant clandestin de Moscou (« N. ») d’avoir trahi Blumkine pour prouver Ă  Iaroslavsky et Staline son repentir sincĂšre (4).

Victor Serge, lui, affirme que Radek conseilla Ă  Blumkine d’entrer en rapport avec Ordjonikidze, prĂ©sident de la commission centrale de controle, afin d’exposer sa situation. Seul Deutscher blanchit Radek en reprenant l’hypothĂšse avancĂ©e par d’autres sur le rĂŽle jouĂ© dans l’affaire par une maitresse de Blumkine, agent elle aussi du G.P.U., qui l’aurait dĂ©noncĂ©. Or cette version est incontestablement la moins dĂ©taillĂ©e mais plus favorable Radek que celle de l’ex-agent du G.P.U., Orlov, dans son livre « The Secret History of Stalin’s Crimes » (L’histoire secrete des crimes de Staline), selon laquelle Elena Zubilina - qu’il mentionne comme « Lisa G. » - agent du G.P.U., avait Ă©tĂ© placĂ©e dans l’entourage de Blumkine pour lui soutirer des informations Ă  la suite de la dĂ©nonciation de Radek. Il est en tout cas difficile de connaitre le rĂŽle exact de ce dernier - dont la culpabilitĂ© n’est pas prouvĂ©e malgrĂ© les fortes prĂ©somptions convergentes qui pĂšsent sur lui - et du mĂȘme coup les circonstances exactes de l’arrestation de Blumkine. Relevons seulement que, pour Trotsky, Radek a fait verser le sang de son ami.

Victor Serge, dans « Destin d’une rĂ©volution », indique que Blumkine, aprĂšs sa condamnation, aurait demandĂ© et obtenu un sursis pour Ă©crire ses mĂ©moires. Son travail achevĂ©, il est exĂ©cutĂ© le 25 dĂ©cembre 1929.

Le 5 janvier 1930, Trotsky Ă©crit une longue lettre aux Rosmer oĂč il leur fait part de l’exĂ©cution de Blumkine et s’emploie Ă  donner des faits la version qu’il veut imposer : un seul entretien, suite a une rencontre de « hasard » entre Blumkine et LĂ©on SĂ©dov dans Constantinople.

Rappelant que les auteurs des attentats contre LĂ©nine et les autres dirigeants bolcheviques n’avaient pas Ă©tĂ© exĂ©cutĂ©s, il Ă©crit :

« Mais si on ne l’a pas fusillĂ© en 1918 pour sa participation dirigeante a l’insurrection armĂ©e contre le pouvoir des Soviets, on l’a fusillĂ© en 1929 pour cette raison que, servant courageusement la RĂ©volution d’Octobre, il ne partageait pas sur les questions importantes, les idĂ©es de la fraction stalinienne et considerait de son devoir de repandre les idĂ©es des bolcheviks-lĂ©ninistes (Opposition) ». (5)

Trotsky en tire les conclusions politiques suivantes :

« Blumkine est fusillĂ© (...) sur l’arrĂȘt du G.P.U. Un fait pareil n’a pu avoir lieu que parce que le G.P. U. est devenu l’organe personnel de Staline. (...) Le rĂŽle principal dans le G.P.U. est jouĂ© par Iagoda, un carriĂ©riste dĂ©testable qui a liĂ© son sort Ă  celui de Staline et qui est prĂȘt a accomplir sans reflechir et sans discuter n’importe quel ordre de ce dernier. (...) Le bureau politique n’existe pas. Boukharine a racontĂ© que Staline tient dans ses mains les membres du soi-disant bureau politique Ă  l’ aide de dossiers accumulĂ©s contre eux par le G.P.U. Dans ces conditions, l’exĂ©cution de Blumkine est une affaire personnelle de Staline ». (6)

Soulignant que le meurtre de Blumkine rĂ©vĂšle la peur de Staline face Ă  l’Opposition de gauche, Trotsky Ă©crit :

« Par I’exĂ©cution de Blumkine, Staline veut dire a l’Opposition internationale des bolcheviks-lĂ©ninistes qu’il possĂšde a l’intĂ©rieur du pays des centaines et des milliers d’otages qui auront Ă  payer de leur tĂȘte les succĂšs du vrai bolchevisme sur l’arĂšne mondiale. (...) AprĂšs les exclusions du parti, aprĂšs les condamnations de familles Ă  la famine, aprĂšs les emprisonnements, les dĂ©portations, etc., Staline essaie d’effrayer l’Opposition par le dernier moyen qui lui reste entre les mains : le meurtre ». (7)

NOTES

1. Cité par Trotsky dans une lettre aux Rosmer, 5 janvier 1930, in Broué, Correspondance, op.

2. Voir l’article de P. BrouĂ© : « ComplĂ©ments sur les trotskystes en U.R.S.S. » n° 24, decembre 1985, P â€ą 63-72., . .

3. Trotsky,« Message confiĂ© Ă  Blumkine », aout 1929, m Cahters Leon Trotsky, n 7/8, op.

4. « N. » : « Lettre de Moscou », 25 dĂ©cembre 1929, m Cahiers LĂ©on Trotsky, n 7 8, op. cit.,

5. Lettre de Trotsky aux Rosmer, 5 Janvier 1930, Broué, Correspondance,

6. Ibidem.

7. Ibidem.

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