Accueil > 01 - PHILOSOPHIE - PHILOSOPHY > Chapter 10 : Natural and social dialectic - Dialectique naturelle et sociale > La dialectique d’Héraclite
La dialectique d’Héraclite
samedi 2 mai 2026, par ,
Héraclite disait : « On ne se baigne jamais dans le même fleuve », « Il faut connaître que toutes choses naissent selon discorde et nécessité. » et « Les contraires s’accordent. »
Héraclite, présenté comme un dialecticien abstrait, a surtout analysé des phénomènes concrets dans lesquels on trouve en même temps deux forces contradictoires, comme dans les sels formant dans les eaux des cristaux les effets contraires de la dissolution et de la cristallisation. C’est de là qu’il tirait son « la nature se réjouit des contraires, elle sait en tirer l’harmonie ».
Son seul ouvrage connu (même si on n’en a que des bribes ou des citations par d’autres auteurs) est « De la nature ».
Pour Héraclite, c’est une vision fausse des choses qui efface la dialectique réelle : « La route montante ou descendante est la même. C’est notre parcours qui sépare et oppose les deux. »
Héraclite voit des contradictions dialectiques entre le mortel et l’immortel, entre l’être et le non-être, entre le jour et la nuit, entre la terre et le feu, on dira aujourd’hui entre la matière et l’énergie.
« C’est la discorde qui produit toutes les choses. » affirme Héraclite cité par Aristote
dans « Ethique à Nicomaque ».
La dialectique d’Héraclite est reprise par Socrate : « Aucune chose ne pourrait naître que de son contraire. (…) De tout ce que nous appelons se décomposer, se combiner, se refroidir et se réchauffer, c’est toujours une nécessité que les contraires naissent les uns des autres. (…) le contraire de la vie, c’est la mort. Et elles naissent l’une de l’autre. (…) Les contraires abstraits s’excluent les uns les autres, mais toutes les choses contiennent toujours les contraires de ces choses-là, contraire qui est en elles, les amène à périr ou à céder la place. » affirme Socrate cité par Platon dans « Phédon ».
Platon écrit dans le Cratyle : « Héraclite dit quelque part que tout passe et rien ne demeure, et, comparant les choses au courant d’un fleuve, il ajoute qu’on ne saurait entrer deux fois dans le même fleuve. »
« Ils ne comprennent pas comment ce qui lutte avec soi-même peut s’accorder. L’harmonie du monde est par tensions opposées, comme la lyre et l’arc. (...) Le conflit est le père de toutes choses, roi de toutes choses. (...) Une route vers le haut et une vers le bas. (...) Les immortels sont mortels et les mortels immortels ; la vie des uns est la mort des autres, la mort des uns la vie des autres. » affirmait le philosophe grec de l’Antiquité, Héraclite, cité par Hippolyte dans « Réfutation de toutes les hérésies ».
Pour Héraclite, la dialectique des opposés est la source même du changement et du mouvement de la matière, de toute la nature comme de la société humaine. Et ce n’est pas tout : Héraclite explique la matière par son caractère intimement dialectique : un composé contradictoire de matière inerte et de mouvement, ce dernier qu’il appelle « le feu » et que les scientifiques modernes appelleront l’énergie. Pour Héraclite, dialecticien sans pareil, ces deux notions s’opposent et se composent en même temps : pas de matière sans énergie et pas d’énergie sans matière. Et cependant, la matière résiste au mouvement (c’est la masse inerte) et le mouvement s’exerce pour forcer cette masse à se déplacer. C’est la pensée d’Héraclite qui a inspiré Parménide et Zénon pour développer l’idée de l’unité du monde contre tous ceux qui prétendaient le diviser en parties séparées, en domaines qui ne se mêlaient nullement, comme ils séparaient et opposaient, diamétralement et non dialectiquement, matière et vide ou matière et énergie.
Coup de chapeau à Héraclite pour avoir transformé radicalement le sujet même du débat sur ce qu’est le monde en introduisant la notion du « devenir » et montrant que c’est cette notion qui était au centre de l’étude du monde. Pour Héraclite, tout est sans cesse en devenir et c’est le développement dynamique qui explique l’existence même de l’univers. Et il trouve la source de cette dynamique dans le développement des contradictions dialectiques, un combat incessant dont les guerriers sont des forces opposées de la nature, se contredisant sans cesse mais, en même temps, faisant de leurs heurts un système unique qui contient en même temps ces forces contradictoires.
Héraclite : « Il faut connaître que toutes choses naissent selon discorde et nécessité. »
La Physique donne raison à Héraclite
Le physicien quantique Werner Heisenberg dans « Physique et réalité » écrit que « La physique moderne est à un certain point très proche des doctrines d’Héraclite. »
Le physicien Simon Diner dans « Les voies du chaos dans l’école russe », tiré de l’ouvrage collectif « Chaos et déterminisme », travail dirigé par Dahan Dalmedico :
« Dans les oscillations non-linéaires, l’ordre et le désordre se côtoient, se relaient, se confortent, voilà la surprise. (…) C’est l’instauration d’une véritable conception dialectique de l’ordre et du désordre qui n’a pas fini de nous étonner. »
Ce que prolonge Dahan Dalmedico dans « Retour sur l’histoire de la philosophie » du même ouvrage :
« L’étude des systèmes dynamiques chaotiques exige une véritable dialectique entre l’instabilité d’un système dynamique chaotique et sa stabilité structurelle. »
https://www.matierevolution.fr/spip.php?article2879
https://www.matierevolution.fr/spip.php?article7629
https://www.matierevolution.fr/spip.php?article659
https://www.matierevolution.org/spip.php?article4957
https://www.matierevolution.fr/spip.php?article2710
https://www.matierevolution.org/spip.php?article8838
https://www.matierevolution.fr/spip.php?article2340
https://www.matierevolution.fr/spip.php?article44
https://www.matierevolution.fr/spip.php?article567
https://www.matierevolution.fr/spip.php?article2453
https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5053
https://www.matierevolution.fr/spip.php?article2424
Citations d’Héraclite :
« Ce monde, aucun dieu ni aucun homme ne l’a créé, mais il fut, il est et il sera un feu éternellement vivant qui s’allume et qui s’éteint selon des lois. »
« Rien n’est permanent sauf le changement. »
« On ne se baigne jamais dans le même fleuve. »
« Les contraires s’accordent. »
« Le Soleil est nouveau tous les jours. »
« Les hommes dans leur sommeil travaillent au devenir du monde. »
« Le rien existe aussi bien que le quelque chose. »
« Les hommes éveillés n’ont qu’un monde, mais les hommes endormis ont chacun leur monde. »
« Le plus bel arrangement est semblable à un tas d’ordures rassemblées au hasard. »
« Les hommes se livrent à des mystères qui n’ont rien de sacré. »
« S’il n’y avait pas d’injustice, on ignorerait jusqu’au mot de justice. »
« C’est la maladie qui rend agréable et bonne la santé, la faim la satiété, la fatigue le repos. »
« Ce qui est taillé en sens contraire s’assemble ; de ce qui diffère naît la plus belle harmonie ; tout devient par discorde. »
« La mer, eau la plus pure et la plus impure : pour les poissons elle est bonne à boire et cause de vie, pour les hommes imbuvable et cause de mort. »
« Ceux-là adressent leurs prières à des images, et ils ne savent même pas si ce sont des dieux ou des héros (des humains mortels). »
« Adresser des prières à des images, sans savoir ce que sont les dieux et les héros, autant vaut parler à des pierres ! »
« Le monde n’a été fait ni par un des dieux, ni par un des hommes ; il a toujours été, il est et il sera ; c’est le feu toujours vivant qui s’allume régulièrement et qui s’éteint régulièrement. »
« Mariages des contraires : le tout et le non-tout, le convergent et le divergent, l’assonant et le dissonant, de toutes choses l’un et de l’un toutes choses. »
« Ce monde a toujours été et il est et il sera un feu toujours vivant, s’alimentant avec mesure et s’éteignant avec mesure. Ce feu se transforme en se raréfiant ou en devenant plus dense, suivant des fluctuations périodiques qui suivent le destin. Ainsi le monde est-il éternel, mais créé et détruit selon un retour éternel. C’est ce cycle perpétuel d’ascension et de descentes qui entretient le monde., »
« L’arc de la lyre est vie, l’arc de la flèche est mort. »
« Ils ne comprennent pas comme ce qui est différent est homologue à soi-même : l’accord de tension inverse comme dans l’arc et la lyre. »
Citation de Philon sur Héraclite :
« Car l’un est ce qui se compose de deux contraires, de sorte qu’une fois coupé en deux, ces contraires apparaissent. N’est-ce pas ce principe que d’après les Hellènes, leur grand et célèbre Héraclite plaçait en tête de sa philosophie et dont il s’enorgueillissait comme d’une découverte nouvelle ? (...) De la même façon les parties de l’univers sont opposées en deux et opposées réciproquement : la terre — en montagne et en plaine, l’eau - en douce et en salée ... de la même façon l’atmosphère en hiver et en été et aussi en printemps et automne). »
« Ce qui est contraire est utile ; ce qui lutte forme la plus belle harmonie ; tout se fait par discorde. »
« Joignez ce qui est complet et ce qui ne l’est pas, ce qui concorde et ce qui discorde, ce qui est en harmonie et en désaccord ; de toutes choses une et d’une, toutes choses. »
Encore Philon sur Héraclite : « Car l’un est ce qui se compose de deux contraires, de sorte qu’une fois coupé en deux, ces contraires apparaissent. N’est-ce pas ce principe que d’après les Hellènes, leur grand et célèbre Héraclite plaçait en tête de sa philosophie et dont il s’enorgueillissait comme d’une découverte nouvelle ? (...) De la même façon les parties de l’univers sont opposées en deux et opposées réciproquement : la terre — en montagne et en plaine, l’eau - en douce et en salée ... de la même façon l’atmosphère en hiver et en été et aussi en printemps et automne) ».
Héraclite rapporté par Aristote dans "Ethique à Nicomaque" et dans "Traité du monde"
« On ne peut entrer deux fois dans le même fleuve ».
Paradoxe d’Héraclite : « Il y a deux fois plus de nombres entiers que de nombres pairs et il y a autant de nombres entiers que de nombres pairs. »
Hegel écrit : « La philosophie d’Héraclite, le « Philosophe noir », a été engendrée par la réaction de l’aristocratie contre les aspirations révolutionnaires du prolétariat grec. Selon cette philosophie, l’égalité universelle est impossible, car la nature elle-même a rendu les hommes inégaux. Chaque homme devrait se contenter de son sort. Ce n’est pas le renversement de l’ordre existant qui devrait être aspiré dans l’État, mais l’élimination de l’usage arbitraire du pouvoir, qui est possible à la fois sous le régime de quelques - uns et sous le régime des masses. Le pouvoir devrait appartenir à la loi, qui est une expression de la loi divine. La loi divine n’interdit pas l’unité, mais l’unité qui est en accord avec celle-ci est une unité d’opposés. La mise en œuvre des plans de Xénophane serait une violation de la loi divine. En développant et en étayant cette idée, Héraclite a créé sa doctrine dialectique de Devenir. »
https://www.matierevolution.fr/spip.php?article5572
L’antithèse de la pensée d’Héraclite est celle d’Aristote…
Aristote :
« Les contraires ne peuvent actuellement coïncider en un même sujet. »
C’est la thèse anti-dialectique par excellence !
Aristote affirme le principe de la continuité du monde, fondé sur la continuité divine…
« L’un est le continu. (...) Telles sont les différentes significations de l’Un : le continu naturel, le tout, l’individu et l’universel. (...) Est contigu tout ce qui, étant consécutif, est en contact (...) On dit qu’il y a continuité quand les limites par lesquelles deux choses se touchent, et se continuent, deviennent une seule et même limite. (...) Si les points sont susceptibles d’être en contact, les unités ne le sont pas : il n’y a, pour elles, que la succession ; enfin il existe un intermédiaire entre deux points, mais non entre deux unités. (...) Il est impossible que le mouvement ait commencé ou qu’il finisse, car il est, disons-nous, éternel. Et il en est de même pour le temps, car il ne pourrait y avoir ni l’avant ni l’après si le temps n’existait pas. Le mouvement est, par suite, continu, lui aussi de la même façon que le temps, puisque le temps est lui-même, ou identique au mouvement, ou une détermination du mouvement. (...) Aussi appelons-nous DIEU un vivant éternel rayon parfait ; la vie et la durée continue et éternelle appartiennent donc à DIEU, car c’est même cela qui est DIEU. (...) On pourrait se poser encore la difficulté suivante. Etant donné qu’il n’y a pas de contact dans le nombres, mais simple consécution, est-ce les unités entre lesquelles il n’existe pas d’intermédiaire (...) Les mêmes difficultés se présentent pour (...) la ligne, la surface et le solide (...) La même question pourrait se poser au sujet du point. (...) Ces points ne viennent certes pas d’un certain intervalle. »
« La Métaphysique » d’Aristote est une charge contre les dialecticiens :
« Il y a, dans les êtres, un principe au sujet duquel on ne peut pas se tromper (...) : c’est qu’il n’est pas possible que la même chose, en un seul et même temps, soit et ne soit pas, et il e est de même pour tout couple semblable d’opposés. (...) On ne peut donc pas être dans la vérité en adoptant les doctrines d’Héraclite ou celles d’Anaxagore ; sans quoi il s’ensuivrait que les contraires sont affirmés du même sujet. (...) Les arguments d’Héraclite les persuadèrent que toutes les choses sensibles sont dans un flux perpétuel. (...) Il n’y a pas de science de ce qui est en perpétuel écoulement. »
« Une proposition dialectique est une question face à laquelle il est possible de répondre par oui ou par non. »
Aristote, dans « Les topiques »
« Nous en avons assez dit pour établir que la plus ferme de toutes les croyances, c’est que les propositions opposées ne sont pas vraies en même temps (…). Mais, puisqu’il est impossible que les contradictoires soient vraies, en même temps, du même sujet, il est évident qu’il n’est pas possible non plus que les contraires coexistent dans le même sujet. En effet, des deux contraires l’un est privation non moins que contraire, à savoir privation de l’essence ; or la privation est une négation de quelque chose dans un genre déterminé. Si donc il est impossible que l’affirmation et la négation soient vraies en même temps, il est impossible aussi que les contraires coexistent dans le même sujet, à moins qu’ils ne soient affirmés, l’un et l’autre, d’une certaine manière, ou encore que l’un ne soit affirmé que d’une certaine manière, et l’autre, absolument. »
Aristote, dans « Métaphysique »
« Si la vérité n’est pas autre chose que d’affirmer le vrai et de nier le faux, il est dès lors impossible que tout soit faux, puisqu’il y a nécessité absolue pour que l’une des deux parties de la contradiction soit vraie. »
Aristote, dans Métaphysique
La continuité à laquelle Aristote tient en premier est le mouvement et la relation de cause à effet : « Dans l’ordre du temps, un acte est toujours préexistant à un autre acte. (...) Ce qui constitue l’unité de tous les êtres, c’est l’indivisibilité du mouvement. (...) Le mouvement local continu est le mouvement circulaire. »
Il combat toute forme de matérialisme :
« L’Intelligence suprême se pense donc elle-même… et sa Pensée est pensée de pensée. » (Métaphysique)
Et son mode de pensée est la logique formelle :
« Par démonstration j’entends le syllogisme scientifique, et j’appelle scientifique un syllogisme dont la possession même constitue pour nous la science. »
Aristote, Organon
Principe de non contradiction, principe du tiers exclus, développement de la logique formelle, dieu comme réalité fondamentale, le bonhaur par la vie contemplative, la morale de l’obéissance aux intérêts de la cité, et de celle-ci aux intérêts des classes dirigeantes, voilà quelques uns des principes idéologiques de base d’Aristote !
Pour Aristote, le mode de raisonnement et de réflexion par excellence est le sillogisme. C’est le modèle du raisonnement mathématique qui le fonde, avec des définitions, des axiomes, des conséquences logiques, etc.
Aristote est un adversaire de la dialectique, celle d’Héraclite comme celle de Socrate et même de Platon.
« Ainsi que nous l’avons dit, il y a des philosophes qui prétendent qu’il est possible que la même chose soit et ne soit pas, et que l’esprit peut avoir la pensée simultanée des contraires. Bon nombre de Physiciens aussi admettent cette possibilité. Mais, quant à nous, nous affirmons qu’il ne se peut jamais qu’en même temps une même chose soit et ne soit pas ; et c’est en vertu de cette conviction que nous avons déclaré ce principe le plus incontestable de tous les principes. »
Aristote, dans « Métaphysique » (Livre IV)
La démarche d’Aristote est classificatrice ce qui signifie qu’elle estime comme point essentiel de ranger chaque chose dans sa catégorie… Par exemple, il s’agit de ranger les animaux en genres et en espèces. Classifier, c’est regrouper et aussi opposer. Par exemple opposer le mouvement et le repos, l’animal et la plante, l’homme et la nature, la terre et le ciel, etc. Il oppose également matériel et immatériel :
« […] s’il n’y avait pas d’autre substance que celles qui sont constituées par la nature, la physique serait science première. Mais s’il existe une substance immobile, la science de cette substance doit être antérieure et doit être la philosophie première ».
Cette dernière affirmation pose donc comme apriori un dualisme : d’un côté la physique et de l’autre la métaphysique…
C’est sa manière de s’opposer en même temps à l’idéalisme de Platon et au matérialisme.
"Puisqu’en effet parmi les êtres les uns sont éternels et divins tandis que les autres peuvent aussi bien exister ou non et participent au pire comme du meilleur ; comme l’âme est meilleure que le corps matériel, l’animé meilleur que l’inanimé parce qu’il a une âme, comme être est meilleur que ne pas être et vivre que ne pas vivre, pour toutes ces raisons il y a génération des animaux. Puisqu’il est impossible que la nature de ce genre d’être soit éternelle, c’est seulement dans une certaine mesure que ce qui naît est éternel. Individuellement, il ne le peut pas. Mais il peut l’être du point de vue de l’espèce. Voilà pourquoi il existe perpétuellement un genre des hommes, des animaux, des végétaux."
Aristote, « Génération des animaux », II,1,731b)
Opposition diamétrale de l’âme et du corps :
« Voici par contre une absurdité qu’on relève dans la plupart des doctrines sur l’âme. On rattache l’âme à un corps et on l’introduit en lui, sans aucunement définir la cause de cette union ni l’état du corps en question. Il semblerait pourtant que ce fût indispensable. C’est en effet grâce à un élément commun qu’un terme agit en quelque manière et que l’autre pâtit, que l’un est mû et que l’autre meut, et aucun de ces rapports mutuels ne s’établit entre des termes pris au hasard. Or nos théoriciens s’efforcent seulement de déterminer quelle sorte d’être est l’âme, mais pour le corps qui doit la recevoir ils n’apportent plus aucune détermination ; comme s’il se ne pouvait, conformément aux mythes pythagoriciens, que n’importe quelle âme pénètre dans n’importe quel corps ! (opinion absurde), car il semble que chaque corps possède une forme et une figure particulières. Leur théorie revient donc à peu près à dire que l’art du charpentier descend dans les flûtes. Il faut en effet que l’art se serve de ses instruments, et l’âme de son corps. »
« De l’âme » - Aristote
L’opposition entre l’homme est l’animal est souvent affirmée : « Le rire est le propre de l’homme. »
« L’homme est le seul animal qui ait la faculté de rire »
Aristote, « Parties des animaux »
Le but de la science pour Aristote n’est pas de transformer le monde mais de le contempler…
Car le principe numéro un d’Aristote est que le monde est bien fait : « La nature ne fait rien en vain ni rien de superflu ».
L’essentiel de la philosophie pour Aristote est le divin et la morale.
Au plan politique et social, Aristote est un défenseur de l’ordre établi, notamment du régime politique et du système d’esclavage.
« Il est évident qu’il y a par nature des gens qui sont libres, d’autres qui sont esclaves et que, pour ces derniers, demeurer dans l’esclavage est à la fois bienfaisant et juste. »
(Aristote, "La Politique")
« Ainsi, l’homme libre commande à l’esclave tout autrement que l’époux à la femme, et le père, à l’enfant ; et pourtant les éléments essentiels de l’âme existent dans tous ces êtres ; mais ils y sont à des degrés bien divers. L’esclave est absolument privé de volonté ; la femme en a une, mais en sous-ordre ; l’enfant n’en a qu’une incomplète. » (Aristote, dans « La Politique »)
« Ceux qui sont aussi éloignés des hommes libres que le corps l’est de l’âme, ou la bête de l’homme (et sont ainsi faits ceux dont l’activité consiste à se servir de leur corps, et dont c’est le meilleur parti qu’on puisse tirer), ceux-là sont par nature des esclaves ; et pour eux, être commandés par un maître est une bonne chose, si ce que nous avons dit plus haut est vrai. Est en effet esclave par nature celui qui est destiné à être à un autre. »
Aristote, dans « La Politique »
Il place dans une classe inférieure les laboureurs, artisans, commerçants, marins ou pêcheurs, et tous « les gens de fortune trop médiocre pour vivre sans travailler ».
Pour qu’il puisse s’épanouir, il faut que la cité soit bien gouvernée. Une cité heureuse est celle qui est régie par une bonne constitution, « la constitution étant définie par l’organisation des différentes magistratures…
Pour Aristote, la Cité n’est pas une construction artificielle et arbitraire des hommes, mais au contraire un être "naturel".
Pour Aristote, la stabilité est l’essentielle et elle est obtenue par le « bon gouvernement » et par la bonne constitution mais aussi par une base solide fondée sur une classe moyenne nombreuse et prospère. « Il est donc clair aussi que la meilleure communauté politique est celle qui est constituée par des gens moyens, et que les cités qui peuvent être bien gouvernées sont celles dans lesquelles la classe moyenne est nombreuse et au mieux plus forte que les deux autres, ou au moins que l’une des deux, car son concours fait pencher la balance et empêche les excès contraires. »
Le physicien Max Planck dans « Initiation à la physique »
L’adversaire classique des discontinuités est Aristote. Il affirme nettement que la nature ne fait pas de bonds. Il se fait ouvertement le défenseur de la classe dirigeante et de l’ordre social, dans son ouvrage « Politique ». Il a fait ce choix en connaissance de cause puisque les philosophes grecques avaient posé ce problème avant même qu’Aristote ne débute son œuvre. Zénon d’Elée notamment avait développé ses "paradoxes" qui montraient les contradictions de la conception du temps et de l’espace continus. Comme le montraient les prises de positions révolutionnaires des partisans de la discontinuité comme Zénon ou Socrate, la question dépassait celle de l’examen de la nature. Dans la société athénienne menacée par la révolution sociale, la question de la discontinuité dépassait déjà une simple question de sciences et de philosophie. Elle devenait une question politique. Les condamnations à mort de Zénon et de Socrate le montrent pleinement. Philosophie du discontinu signifiait déjà conception révolutionnaire.
En fait l’affirmation fameuse d’Aristote est bien plus philosophique que scientifique.
« Qu’il faille que les gouvernés diffèrent des gouvernants, c’est incontestable. » (dans « Politique » d’Aristote)
Aristote n’a pas trop d’idée sur la manière dont est faite la nature mais il en a plein sur la manière de conserver la société et de préserver les classes dirigeantes, et c’est ce qui lui détermine sa philosophie, laquelle détermine sa conception de la nature et notamment du changement et du mouvement. Et les classes dirigeantes qu’Aristote défendait avaient d’abord « horreur du vide » politique et étatique qui pouvait se produire dans les transitions entre deux formes de sociétés fréquentes dans les villes grecques de l’époque…
Aristote assimilait la nature à des lois figées, justifiant ainsi un ordre social fixe dans lequel l’esclavage serait naturel. Un objet au repos semblait ne se mouvoir que du fait d’une force extérieure. L’existence d’une agitation spontanée de la matière restait insoupçonnée et celle d’une agitation du vide était inconnue. On sait aujourd’hui que la matière et le vide sont toujours agités sans subir aucune action extérieure.
« Pour Aristote, la nature est une activité adéquate à une fin » dit Hegel dans sa Préface à « La phénoménologie de l’esprit ». Eh oui, bien des gens croient encore que les plumes, c’est pour voler, les jambes c’est pour marcher et le cerveau c’est pour penser. Et on continue à questionner le zèbre : les rayures c’est POUR quoi ? La réponse de la science n’est pas de donner un but mais un fonctionnement du vivant. Par exemple en disant que le zèbre est un cheval noir, les bandes blanches correspondant à des inhibitions de couleur, comme pour la ventre de la plupart des animaux. « Aristote fut pendant longtemps responsable d’une autre grave méprise. Il avait admis que l’état de repos d’un corps – celui qu’il conserve lorsqu’aucune influence ne s’exerce sur lui – est l’arrêt. S’il bouge, c’est qu’il subit une force. » rappelle Albert Jacquard dans « La légende de la vie ».
Qui était Héraclite ?
https://fr.wikipedia.org/wiki/H%C3%A9raclite
Des films aussi…
https://www.youtube.com/watch?v=rbgWLqDwEjs
https://www.youtube.com/watch?v=i2mKSUxz-bM
Des fragments de la philosophie d’Héraclite…
http://palimpsestes.fr/morale/heraclite_fragments.html
Ce que dit Diogène Laërte d’Héraclite…
https://remacle.org/bloodwolf/philosophes/laerce/9heraclite1.htm
Ce que dit Lucien d’Héraclite…
SECTES A L’ENCAN
De Lucien de Samosate (120-180)
JUPITER
Allons, toi, dispose les sièges, prépare la salle pour les arrivants : toi, fais ranger par ordre les différentes sectes ; mais aie soin d’abord de les parer, afin qu’elles aient bonne mine et attirent beaucoup d’acheteurs. Toi, Mercure, fais l’office de crieur, appelle les chalands, et qu’une bonne chance les fasse arriver au marché ! Nous allons vendre à la criée des sectes philosophiques de tout genre et de toute espèce. Ceux qui ne pourront pas payer comptant, payeront l’année prochaine, en donnant caution.
MERCURE
La foule arrive : il ne faut pas tarder, ni les faire attendre davantage.
JUPITER
Eh bien, vendons !
MERCURE
Qui veux-tu que nous mettions le premier en vente ?
JUPITER
Cet Ionien aux longs cheveux ; il m’a l’air d’un homme respectable.
MERCURE
Hé ! le Pythagoricien, descends et fais-toi voir par ceux qui sont ici réunis.
JUPITER
Allons, mets en criée !
MERCURE
Je vends la vie parfaite, la vie sainte et vénérable. Qui est-ce qui achète ? Qui veut être au-dessus de l’homme ? Qui veut connaître l’harmonie de l’univers, et revivre après sa mort ?
LE MARCHAND
Il n’a pas mauvais air : que sait-il ?
MERCURE
L’arithmétique, l’astronomie, la magie, la géométrie, la musique, la fourberie. Tu vois là un excellent devin.
LE MARCHAND
Est-il permis de l’interroger ?
MERCURE
Interroge, et bonne chance !
LE MARCHAND
D’où es-tu ?
PYTHAGORE
De Samos.
LE MARCHAND
Où as-tu été instruit ?
PYTHAGORE
En Égypte, chez les sages du pays.
LE MARCHAND
Voyons, si je t’achète, que m’enseigneras-tu ?
PYTHAGORE
Je ne t’enseignerai rien ; je te ferai ressouvenir.
LE MARCHAND
Comment me feras-tu ressouvenir ?
PYTHAGORE. En purifiant d’abord ton âme, et en la nettoyant de ses ordures.
LE MARCHAND
Eh bien ! imagine qu’elle est purifiée ; comment me donneras-tu la réminiscence ?
PYTHAGORE
En commençant par t’imposer un calme parfait, le mutisme absolu de cinq années.
LE MARCHAND
Va-t’en, mon cher, instruire le fils de Crésus : je veux être un homme qui parle, et non une statue. Mais enfin, après ce silence de cinq ans, que ferai-je ?
PYTHAGORE
Tu t’exerceras à la musique et à la géométrie.
LE MARCHAND
Tu es charmant ; il faut commencer par être musicien pour devenir sage.
PYTHAGORE
Ensuite tu apprendras à compter.
LE MARCHAND
Je sais compter.
PYTHAGORE
Comment comptes-tu ?
LE MARCHAND
Un, deux, trois, quatre.
PYTHAGORE
Attention ! ce que tu crois être quatre, c’est dix, c’est le triangle parfait, c’est notre serment !
LE MARCHAND
J’en jure par quatre, le grand serment, je n’ai jamais ouï langage plus divin et plus sacré !
PYTHAGORE
Ensuite, étranger, tu sauras ce que c’est que la terre, l’air, l’eau et le feu ; quelle est leur forme, leur mouvement naturel, et comment ils se meuvent.
LE MARCHAND
Quoi ! le feu, l’air et l’eau ont donc une forme ?
PYTHAGORE
Certainement, et très visible ; autrement, sans forme et sans apparence, ils ne pourraient pas se mouvoir. De plus, tu sauras que la divinité est un nombre et une harmonie.
LE MARCHAND
Voila qui est étonnant.
PYTHAGORE
Et quand je t’aurai expliqué tout cela, tu sauras que tu n’es pas un, comme tu le penses, mais un autre que celui que tu crois être et que tu parais.
LE MARCHAND
Que dis-tu là ? Je suis un autre, et ce n’est pas moi-même qui converse avec toi ?
PYTHAGORE
Actuellement c’est toi-même, mais autrefois tu as paru dans un autre corps et sous un autre nom : par la suite, tu passeras encore dans un autre être.
LE MARCHAND
Tu veux dire que je serai immortel, passant ainsi de forme en forme ? Mais en voilà assez sur ce propos.
Passons à ta manière de vivre : quelle est-elle ?
PYTHAGORE
Je ne mange rien qui ait eu vie ; tout le reste m’est permis, sauf les fèves.
LE MARCHAND
Pourquoi cela ? ne les aimes-tu pas ?
PYTHAGORE
Je les aime ; mais elles sont sacrées, et leur nature est merveilleuse. Et d’abord elles sont toute génération. Ôte la peau à des fèves vertes, tu verras qu’elles ressemblent beaucoup aux testicules de l’homme : fais-les cuire et expose-les pendant un certain nombre de nuits aux rayons de la lune, elles donneront du sang. Mais ma plus forte raison, c’est que les Athéniens s’en servent pour élire leurs magistrats.
LE MARCHAND
Tu parles bien, et comme un oracle ; mais ôte ta robe, je veux te voir nu. Par Hercule ! il a une cuisse d’or : c’est un dieu : il n’a rien d’un homme : il faut absolument que je l’achète. Quelle est la mise à prix ?
MERCURE
Dix mines.
LE MARCHAND
Les voici. Je le prends à ce compte.
JUPITER
Mais le nom de l’acheteur et sa patrie ?
MERCURE
C’est, je pense, quelque Italien, Jupiter ; un habitant de Crotone, de Tarente ou de la Grande-Grèce. Mais il n’est pas seul, ils sont au moins trois cents qui l’ont acheté en commun.
JUPITER
Qu’ils l’emmènent, et qu’on leur en fasse voir un autre !
MERCURE
Veux-tu cet homme malpropre, né dans le Pont ?
JUPITER
Justement.
MERCURE
Hé ! l’homme à la besace et à la tunique sans manches, viens ici, fais le tour de la salle ! A vendre une vie mâle et courageuse, une vie libre ! Qui est-ce qui achète ?
LE MARCHAND
Que dis-tu, crieur ? Tu vends une vie libre ?
MERCURE
Oui...
LE MARCHAND
Tu ne crains pas qu’il ne t’accuse de commerce frauduleux, et qu’il ne te cite devant l’Aréopage ?
MERCURE
Il se soucie peu d’être mis en vente : il n’en pense pas moins être libre.
LE MARCHAND
A quoi peut servir un être aussi crasseux, aussi misérablement vêtu ? On n’en peut faire qu’un terrassier ou un porteur d’eau.
MERCURE
Oui, mais, autre chose encore : fais-en un portier, il te gardera mieux qu’un chien : d’ailleurs il est déjà chien par son nom...
LE MARCHAND
Et quelle est sa patrie, sa profession ?
MERCURE
Interroge-le toi-même : c’est ce qu’il y a de mieux
LE MARCHAND
J’ai peur, à voir cette figure sombre et farouche, qu’il n’aboie après moi, si je l’approche, et, ma foi, qu’il ne me morde. Ne vois-tu pas comme il lève son bâton, fronce les sourcils, et lance des regards menaçants et furieux ?
MERCURE
N’aie pas peur ; il est apprivoisé.
LE MARCHAND
D’abord, mon ami, dis-moi d’où tu es.
DIOGÈNE. De partout.
LE MARCHAND
Que veux-tu dire ?
DIOGÈNE
Tu vois un citoyen du monde.
LE MARCHAND
Qui donc imites-tu ?
DIOGÈNE
Hercule.
LE MARCHAND
Pourquoi, alors, n’es-tu pas vêtu de la peau de lion ? Ton bâton te donne déjà un air de ressemblance.
DIOGÈNE
Ma peau de lion, c’est ce manteau : comme Hercule je fais la guerre aux voluptés, non par ordre, mais de moi-même ; j’ai entrepris de nettoyer la vie humaine.
LE MARCHAND
Belle entreprise ! Mais en quoi donc es-tu le plus habile ? quel est ton métier ?
DIOGÈNE
Je suis libérateur des hommes et médecin des passions ; en un mot, je veux être l’interprète de la vérité et de la franchise.
LE MARCHAND
A merveille, mon cher interprète ! Si je t’achète, comment m’instruiras-tu ?
DIOGÈNE
En te prenant pour disciple, je commencerai par te dépouiller de ton bien-être, je t’enfermerai dans l’indigence, je te revêtirai d’un manteau : ensuite je te forcerai à peiner et à travailler, dormant par terre, buvant de l’eau, ne mangeant que ce qui te tombera sous la main. Si tu as des richesses, fidèle à mes leçons, tu les jetteras dans la mer ; tu ne te soucieras plus de femme, d’enfants, de patrie : tout cela pour toi ne sera que fadaises. Tu abandonneras la maison paternelle, pour habiter un tombeau, quelque tour abandonnée, ou bien un tonneau. Tu auras une besace pleine de lupins, de livres écrits sur les deux pages, et dans cette condition, tu te vanteras d’être plus heureux que le grand roi. Si l’on te donne des coups de fouet, si l’on te met à la question, tu ne croiras pas que ce soit un mal.
LE MARCHAND
Que dis-tu là ? Je n’éprouverai point de douleur si l’on me fouette ? Je n’ai pas une carapace de tortue ou de crabe.
DIOGÈNE
Tu suivras la maxime d’Euripide, avec une légère variante.
LE MARCHAND
Laquelle ?
DIOGÈNE
L’âme pourra souffrir, mais la langue, non pas.
Voici maintenant les qualités que je veux te voir acquérir. Sois d’abord effronté, impudent, insolent avec tout le monde, rois et particuliers : cela te fera regarder et passer pour un homme de cœur. Que ton langage soit barbare, ta voix rauque et semblable à celle d’un chien ; que ta mine soit renfrognée, et ta démarche répondant à ta mine ; en un mot, que tout, chez toi, soit farouche et sauvage. Loin de toi la pudeur, la douceur, la modération ! Efface de ton front toute rougeur de honte ; recherche les endroits les plus populeux ; et là , seul, au milieu de la foule, ne te lie avec personne ; fuis toute espèce d’hôte ou d’ami : les liens de société sont la mort de ton empire. Fais hardiment, aux yeux de tous, ce qu’on rougirait de faire tout seul : affecte en amour les postures les plus risibles. Enfin, quand tu le voudras, mange un polype cru ou une sépia, et meurs. Voilà le bonheur que nous vous promettons.
LE MARCHAND
Fi donc ! Tout cela est hideux et indigne d’un homme.
DIOGÈNE
C’est du moins bien aisé, mon cher, et facile à mettre en pratique : tu n’auras pas besoin, pour cela, d’instruction, de livres et autres sornettes ; tu arriveras, par le plus court chemin à la gloire. Et, quand tu serais un homme ordinaire, un savetier, un marchand de chair salée, un charpentier ou un publicain, rien ne t’empêchera de devenir un grand personnage, pour peu que tu aies de l’impudence, de l’audace et la langue affilée, pour l’insulte.
LE MARCHAND
Je n’ai pas besoin de toi pour cela. Cependant tu, pourrais peut-être me servir, à l’occasion, de matelot ou de jardinier ; et si le crieur consent à te donner pour deux oboles, au plus.
MERCURE
Prends-le pour cette somme. Nous ne sommes pas fâchés de nous en débarrasser ; c’est un braillard, qui insulte tout le monde à chaque instant, et qui n’a que de vilains mots à la bouche.
JUPITER
A un autre ! Appelle ce Cyrénéen, vêtu de pourpre et couronné de fleurs.
MERCURE
Allons ! attention, tout le monde ! C’est un article magnifique, et qui demande un riche acheteur. C’est la vie suave, la vie trois fois heureuse ! Qui est-ce qui veut de la Volupté ? Qui est-ce qui achète cet être délicat ?
LE MARCHAND
Viens ici, et dis-nous ce que tu sais faire. Je t’achèterai, si tu peux m’être utile.
MERCURE
Ne l’importune pas, mon cher ; ne lui demande rien : il est ivre, et ne pourrait pas répondre : tu vois comme il bégaye !
LE MARCHAND
Alors, quel homme de bon sens voudrait acheter un esclave si corrompu, si dépravé ? Comme il exhale une odeur de parfums ! Comme sa marche est chancelante et mal assurée ! Mais toi, Mercure, dis-moi quels sont ses talents, ce qu’il sait faire.
MERCURE. Une seule chose : il est bon convive, sachant boire en compagnie, et festiner avec une joueuse de flûte, chez un maître amoureux et débauché. Il sait, en outre, parfaitement faire les gâteaux ; c’est un cuisinier fort habile. Enfin, il est passé maître en fait de voluptés. Élevé à Athènes, il a servi en Sicile les tyrans, qui l’ont tenu en grande estime. Le point sommaire de sa philosophie, c’est de mépriser toutes choses, d’user de tout, et de chercher en tout le plaisir.
LE MARCHAND
Tu es libre de jeter les yeux sur d’autres acheteurs, riches et opulents ; pour moi, je ne suis pas en état d’acheter sa joyeuse vie.
MERCURE
Celui-là, Jupiter, me fait l’effet de ne pas trouver d’acquéreur, et de nous rester.
JUPITER
Fais-le retirer, produis-en un autre, ou plutôt ces deux à la fois, le rieur d’Abdère et le pleureur d’Éphèse : je veux les vendre ensemble.
MERCURE
Avancez au milieu. A vendre deux bonnes vies ! Je mets en criée les deux plus sages des hommes.
LE MARCHAND
Par Jupiter ! quel contraste ! L’un ne cesse de rire ; l’autre a l’air d’assister à un enterrement, il ne cesse de pleurer. Hé ! l’ami ! qu’as-tu donc à rire ?
DÉMOCRITE
Tu le demandes ? Tout ce que vous faites me semble risible, et vous par-dessus le marché.
LE MARCHAND
Que dis-tu là ? Tu te moques de nous tous, et tu n’estimes rien de tout ce que nous faisons ?
DÉMOCRITE
C’est cela même ! Il n’y a rien de sérieux au monde : tout est vide, concours d’atomes, infini !
LE MARCHAND
Tu te trompes ; il n’y a que toi de vide, et d’infiniment sot. Voyez, l’insolence ! ne cesseras-tu pas de rire ?
Et toi, mon cher, pourquoi pleures-tu, car je préfère causer avec toi ?
HÉRACLITE
Je regarde toutes les choses humaines, ô étranger, comme tristes et lamentables, et rien qui n’y soit soumis au destin : voilà pourquoi je les prends en pitié ,pourquoi je pleure, Le présent me semble bien peu de chose, l’avenir désolant : je vois l’embrasement et la ruine de l’univers : je gémis sur l’instabilité des choses ; tout y flotte comme dans un breuvage en mixture ; amalgame de plaisir et de peine, de science et d’ignorance, de grandeur et de petitesse : le haut et le bas s’y confondent et alternent dans le jeu du siècle.
LE MARCHAND
Et qu’est-ce que le siècle ?
HÉRACLITE
Un enfant qui joue, qui jette des dés, qui saute à l’aventure.
LE MARCHAND
Et les hommes, qui sont-ils ?
HÉRACLITE
Des dieux mortels.
LE MARCHAND
Et les dieux ?
HÉRACLITE
Des hommes immortels.
LE MARCHAND
Tes discours sont des énigmes, mon cher, de vrais logogriphes : probablement, ainsi que Loxias tu ne dis rien de clair.
HÉRACLITE
Je me soucie peu de vous.
LE MARCHAND
Aussi faudrait-il être bien sot pour te prendre.
HÉRACLITE
Moi, je vous ordonne à tous de pleurer à chaudes larmes, petits et grands, acheteurs ou non.
LE MARCHAND
Son mal se rapproche beaucoup de l’humeur noire ; je n’achèterai ni l’un ni l’autre.
MERCURE
En voilà deux encore qui nous restent au magasin !
JUPITER
Mets-en un autre en vente.
MERCURE
Veux-tu ce bouffon athénien ?
JUPITER
Oui.
MERCURE
Viens ici, toi. Bonne vie à vendre, homme de bon sens ! Qui veut acheter cet excellent personnage ?
LE MARCHAND
Dis-moi, que sais-tu faire ?
SOCRATE
J’aime les garçons, et je sais à fond tout ce qui concerne l’amour.
LE MARCHAND
Comment pourrais-je t’acheter ? j’ai besoin d’un pédagogue pour mon fils, qui est un joli garçon.
SOCRATE
Qui serait mieux fait que moi pour vivre avec un beau jeune homme ? Ce n’est pas du corps que je suis amoureux, c’est de la beauté de l’âme. Sois sans crainte ; de tous ceux qui pourraient reposer avec moi sous la même couverture, tu n’entendras aucun se plaindre que je me sois mal conduit.
LE MARCHAND
Tu es incroyable qu’un homme qui aime les garçons n’ait souci que de l’âme, quand il a toute liberté, couché sous la même couverture.
SOCRATE
Je jure par le Chien et par le Platane qu’il en est ainsi !
LE MARCHAND
Par Hercule ! les singuliers dieux que voilà !
SOCRATE
Quoi donc ? Le Chien ne te parait donc pas être un dieu ? Ne vois-tu pas l’Anubis d’Égypte sous cette figure ? ne connais-tu pas Sirius au ciel et Cerbère aux enfers ?
LE MARCHAND
Tu as raison ; je me trompais. Mais comment vis-tu ?
SOCRATE
J’habite une ville que je ma suis faite à moi-même : j’ai une république d’un nouveau genre, où je dicte mes propres lois.
LE MARCHAND
Je voudrais bien en connaître quelqu’une.
SOCRATE. Écoute la plus importante, celle qui est relative aux femmes : aucune d’entre elles ne doit être à un seul exclusivement, mais à quiconque voudra l’épouser.
LE MARCHAND
Que dis-tu ? tu as donc abrogé les lois sur l’adultère ?
SOCRATE
Oui, par Jupiter, et toutes les petites formalités de cette espèce.
LE MARCHAND
Quant aux beaux garçons, qu’as-tu décidé ?
SOCRATE
Leurs baisers seront la récompense des gens vertueux et de tous ceux qui se seront distingués par un brillant exploit.
LE MARCHAND
Oh ! le beau présent ! Mais quel est pour toi l’essentiel de la sagesse ?
SOCRATE
Les idées et les modèles des êtres. Tout ce que tu vois, la terre et de qu’elle porte, la mer et le ciel, ont des images invisibles qui existent hors de l’univers.
LE MARCHAND
Où existent-elles alors ?
SOCRATE
Nulle part : car si elles existaient quelque part, elles n’existeraient pas.
LE MARCHAND
Mais je ne vois pas ces modèles dont tu parles.
SOCRATE
Naturellement : tu es aveugle des yeux de l’âme ; mais moi, je vois les images de tous les êtres, je vois un autre toi invisible, un autre moi-même ; en un mot, je vois tout double.
LE MARCHAND
Ma foi ! il faut que je t’achète ; tu es un sage, et tu as bonne vue. Voyons, crieur, que me demandes-tu pour celui-la ?
MERCURE
Deux talents.
LE MARCHAND
Marché conclu ! seulement je te payerai plus tard.
MERCURE
Quel est ton nom ?
LE MARCHAND
Dion de Syracuse.
MERCURE
Prends, et bonne chance ! Maintenant c’est au tour d’Épicure. Qui veut l’acheter ? C’est le disciple de ce rieur et de cet ivrogne que j’ai mis en criée tout à l’heure ; mais il a un avantage sur eux, il est plus impie : c’est d’ailleurs un délicat, un ami des bons morceaux.
LE MARCHAND
Quel est le prix ?
MERCURE
Deux mines.
LE MARCHAND
Les voici ; mais dis-moi quels sont les mets qu’il préfère.
MERCURE
Ceux qui sont doux et mielleux, particulièrement les figues.
LE MARCHAND
Il ne sera pas difficile de lui en donner : je lui achèterai des paniers de figues grasses.
JUPITER
Fais-en venir un autre ; l’homme a la peau rasée, ce renfrogné du Portique.
MERCURE
Tu as raison : beaucoup de ceux qui sont venus à la vente semblent l’attendre. À vendre la vertu même, une vie parfaite ! Qui est-ce qui veut seul tout savoir ?
LE MARCHAND
Que dis-tu ?
MERCURE
Cet homme est le seul sage, le seul beau, le seul juste, le seul brave, le seul roi, le seul orateur, le seul riche, le seul législateur, et ainsi pour tout le reste.
LE MARCHAND
Il est donc aussi, mon cher, le seul bon cuisinier, et, ma foi ! le seul savetier, le seul charpentier, et ainsi pour tout le reste.
MERCURE
Mais oui.
LE MARCHAND
Viens ici, mon brave, et me dis, comme à ton acquéreur, qui tu es, en commençant par m’avouer si tu es fâché ou non d’être mis en vente et de servir.
CHRYSIPPE
Pas du tout : cela ne dépend pas de nous, et ce qui ne dépend pas de nous est indifférent.
LE MARCHAND
Je ne te comprends pas.
CHRYSIPPE
Comment ? Tu ne sais pas qu’il y a des choses proposées et des choses rejetées ?
LE MARCHAND
Je n’en ai jamais entendu parler.
CHRYSIPPE
Cela n’est pas étonnant, tu n’es pas accoutumé à nos termes, et tu n’as pas l’imagination compréhensive. Mais celui qui a étudié avec attention la théorie du raisonnement, ne sait pas seulement ces choses-là ; il connaît l’accident et le sur accident, avec toutes leurs différences.
LE MARCHAND
Au nom de la Sagesse, fais-moi le plaisir de m’expliquer ce que c’est que l’accident et le suraccident : car, je ne sais comment, j’ai été frappé de la douce harmonie de ces expressions.
CHRYSIPPE
Très volontiers. Lorsqu’un homme est boiteux, et qu’en heurtant son pied boiteux contre une pierre, il vient à se blesser, l’infirmité qui le fait boiter est l’accident, et la blessure le suraccident
.
LE MARCHAND
O la finesse ! Qu’est-ce que tu connais encore à fond ?
CHRYSIPPE
Les filets du langage, dans lesquels je prends mes interlocuteurs : je leur clos la bouche, je leur mets un bâillon, et je les réduis au silence : et le nom de cette invention puissante, c’est le fameux syllogisme.
LE MARCHAND
Par Hercule ! Voilà une arme terrible et violente !
CHRYSIPPE
Tu vas en juger. As-tu un fils ?
LE MARCHAND
Pourquoi cela ?
CHRYSIPPE
Supposons qu’un crocodile l’ait enlevé, lorsqu’il errait sur le bord d’un fleuve, et qu’ensuite il t’ait promis de te le rendre, à condition que tu lui dirais au juste s’il est dans l’intention de te le rendre ou non ; quelle est, à ton avis, la résolution du crocodile ?
LE MARCHAND
Il n’est pas facile de répondre à ta question, et je ne sais pas trop ce que je dois dire pour recouvrer mon fils : par Jupiter ! réponds pour moi, et sauve-le vite, de peur que le crocodile ne l’avale avant ta réponse.
CHRYSIPPE
Sois tranquille. Je t’en apprendrai d’autres bien plus admirables.
LE MARCHAND
Lesquels ?
CHRYSIPPE
Le Moissonnant, le Dominant, l’Électre qui les vaut tous, et le Voilé.
LE MARCHAND
Qu’est-ce que ce Voilé et cette Électre ?
CHRYSIPPE
C’est la fameuse Électre, fille d’Agamemnon, qui, en même temps, sait une chose et ne la sait pas. Quand Oreste se présente inconnu devant elle, elle sait qu’Oreste est son frère, mais elle ne sait pas que cet inconnu est Oreste. Voici maintenant le Voilé : tu vas entendre là une invention admirable. Réponds-moi. Connais-tu ton père ?
LE MARCHAND
Oui.
CHRYSIPPE
Eh bien ! Si, en te présentant un homme voilé, je te disais : "Connais-tu cet homme ?" que répondrais-tu ?
LE MARCHAND
Je ne le connais pas.
CHRYSIPPE
Cependant cet homme voilé était ton père, donc, si tu as dit ne le pas connaître, il est clair que tu ne connais pas ton père.
LE MARCHAND
Pas du tout : je n’ai qu’à lui ôter son voile, je saurai bien ce qui en est. Enfin quel est début de ta sagesse, ou que feras-tu quand tu seras arrivé au sommet de la Vertu ?
CHRYSIPPE
Je posséderai alors les premiers dons de la nature, je veux dire la richesse, la santé, et autres choses semblables. Mais, avant d’y arriver, il faut beaucoup travailler, coller ses yeux sur de gros volumes d’une écriture très-fine, entasser les scolies, se farcir de solécismes et de termes absurdes ; mais le point capital, c’est qu’il n’est pas possible de devenir sage, si l’on n’a pas pris trois fois de suite de l’ellébore.
LE MARCHAND
Voilà de beaux principes et dignes d’un grand cœur ! Pourtant être un Gniphon, un usurier (car je sais que c’est aussi là une de tes qualités), est-ce bien digne d’un homme qui a bu de l’ellébore, et de parfaite vertu ?
CHRYSIPPE
Oui. Seul, le sage a le droit de prêter à usure, puisque seul il fait des syllogismes ; car prêter à usure et calculer les intérêts, c’est à peu près la même chose que de faire des syllogismes ; et l’un, comme l’autre, appartient exclusivement au sage. Seulement, il ne doit pas, comme la plupart des usuriers, exiger simplement les intérêts, mais encore les intérêts des intérêts. En effet, ne sais-tu pas que des premiers intérêts naissent les seconds, qui en sont, pour ainsi dire, engendrés ? Tu peux voir que c’est là un syllogisme en forme. Si le sage touche les premiers intérêts, il doit aussi toucher les seconds ; or, il touche les premiers, donc il doit toucher les seconds.
LE MARCHAND
Dirons-nous aussi la même chose de l’argent que tu reçois des jeunes gens pour payer tes leçons de sa gesse ? Est-il évident qu’il ne convient qu’au seul sage de se faire payer ses leçons de vertu ?
CHRYSIPPE
Tu saisis : ce n’est pas pour moi que je prends, c’est pour celui qui donne ; puisque l’un verse, l’autre doit recevoir. Je m’apprends à recevoir, et mon disciple à verser.
LE MARCHAND
Mais tu disais le contraire : que c’était le jeune homme qui recevait, et que toi, le seul riche, tu versais.
CHRYSIPPE
Tu veux rire, mon ami ; mais prends garde que je ne te décoche un syllogisme indémontrable.
LE MARCHAND
Et quel mal ce trait me ferait-il ?
CHRYSIPPE
La perplexité, le silence, le bouleversement de l’esprit.
Mais ce qu’il, y a de plus fort, c’est que, si je veux, je puis à l’instant te changer en pierre.
LE MARCHAND
Comment, en pierre ? Tu ne me parais pas un Persée, mon cher.
CHRYSIPPE
Voici comment. La pierre est-elle un corps ?
LE MARCHAND
Oui.
CHRYSIPPE
Eh bien ! un animal n’est-il pas un corps ?
LE MARCHAND
Oui.
CHRYSIPPE
Et toi, n’es-tu pas un animal ?
LE MARCHAND
Je le crois.
CHRYSIPPE
Donc tu es une pierre, puisque tu es un corps.
LE MARCHAND
Pas du tout. Mais, voyons, par Jupiter ! tire-moi de peine, et fais-moi redevenir homme comme devant.
CHRYSIPPE
C’est facile, tu vas redevenir homme ; réponds. Tout corps est-il un animal ?
LE MARCHAND
Non.
CHRYSIPPE
Eh bien ! une pierre est-elle un animal ?
LE MARCHAND
Non.
CHRYSIPPE
Toi, tu es un corps ?
LE MARCHAND
Oui.
CHRYSIPPE
Étant un corps, tu es un animal ?
LE MARCHAND
Oui.
CHRYSIPPE
Donc tu n’es pas une pierre, puisque tu es un animal.
LE MARCHAND
Tu m’as rendu un grand service. Déjà mes jambes se refroidissaient comme celles de Niobé, et commençaient à se raidir. Allons, je vais t’acheter. Combien en veut-on ?
MERCURE
Douze mines.
LE MARCHAND
Tiens.
MERCURE
L’as-tu acheté tout seul ?
LE MARCHAND
Non vraiment, mais en société de tous ceux que tu vois ici.
MERCURE
Ils sont nombreux ; ils ont les épaules fortes et sont taillés pour le Moissonnant.
JUPITER
Ne perdons pas de temps ; à un autre !
MERCURE
Viens ici, Péripatéticien, le beau, le riche ! Achetez-moi le plus éclairé de tous, le savant universel !
LE MARCHAND
Quelles sont ses qualités ?
MERCURE
Il est modéré, doux, accommodant, et, qui plus est, double.
LE MARCHAND. Que veux-tu dire ?
MERCURE
Il est en dedans autrement qu’en dehors. Si tu l’achètes, n’oublie pas de distinguer en lui l’ésotérique et l’exotérique.
LE MARCHAND
Et que sait-il le mieux ?
MERCURE
Qu’il y a trois sortes de biens : ceux de l’âme, ceux du corps et ceux de la fortune.
LE MARCHAND
Sa morale est humaine. Combien vaut-il ?
MERCURE
Cinq mines.
LE MARCHAND
C’est cher.
MERCURE
Non, mon ami ; car il parait avoir lui-même de l’argent ; ainsi dépêche-toi de l’acheter. D’ailleurs, il t’apprendra tout de suite combien de temps vit un ciron, à quelle profondeur de la mer descendent les rayons du soleil, de quelle nature est l’âme des huîtres.
LE MARCHAND
Par Hercule ! voilà une science minutieuse !
MERCURE
Que sera-ce, quand tu lui entendras dire des choses encore plus subtiles au sujet de la procréation et de la génération, de la formation de l’embryon dans le ventre de la mère ; soutenir que l’homme est un animal ridicule, et non pas l’âne, qui ne construit point de maison et ne navigue point ?
LE MARCHAND
Voilà des enseignements admirables et d’une haute utilité. Je l’achète vingt mines.
MERCURE
Soit. Voyons, nous en reste-t-il quelque autre ? Ah ! ce sceptique. Ici, Pyrrhias ; viens, que nous te mettions aussitôt en criée. On commence déjà à s’en aller ; les acquéreurs vont être en petit nombre. Allons ! Qui est-ce qui achète celui-là ?
LE MARCHAND
Moi ! Mais, d’abord, dis-moi ce que tu sais.
LE PHILOSOPHE
Rien.
LE MARCHAND
Que veux-tu dire par là ?
LE PHILOSOPHE
Que je ne crois à l’existence de rien.
LE MARCHAND
Mais nous, que sommes-nous donc ?
LE PHILOSOPHE
Je n’en sais rien.
LE MARCHAND
Et toi, qu’es-tu ?
LE PHILOSOPHE
Je n’en sais absolument rien.
LE MARCHAND
Voilà un doute ! Que veulent dire ces balances ?
LE PHILOSOPHE
Elles me servent à peser les raisons, et à juger de leur égalité. Quand j’ai vu qu’elles sont pareilles et au même niveau, alors je ne sais laquelle est la plus vraie.
LE MARCHAND
Pour le reste, que sais-tu faire ?
LE PHILOSOPHE
Tout, excepté poursuivre un esclave fugitif.
LE MARCHAND
Et pourquoi cela ne t’est-il pas possible ?
LE PHILOSOPHE
Parce que, mon ami, je ne puis le saisir.
LE MARCHAND
Je le crois : tu me parais un garçon lourd et stupide. Mais enfin quel est le but de ta science ?
LE PHILOSOPHE
L’ignorance ; je ne sais ni entendre ni voir.
LE MARCHAND
Tu es donc sourd et aveugle ?
LE PHILOSOPHE
Oui ; et, par là-dessus, dénué de sens et de jugement, en un mot, je diffère peu d’un ver.
LE MARCHAND
Je veux t’acheter à cause de cela. Combien vaut-il ?
MERCURE
Une mine attique.
LE MARCHAND
La voici. Eh bien ! que dis-tu ? T’ai -je acheté ?
LE PHILOSOPHE
Je n’en sais rien.
LE MARCHAND
C’est sûr, pourtant ; je t’ai acheté et j’ai payé.
LE PHILOSOPHE
Je m’abstiens et ne décide pas la question.
LE MARCHAND
Malgré cela, suis-moi ; car tu es mon esclave.
LE PHILOSOPHE
Qui sait si tu dis vrai ?
LE MARCHAND
Le crieur , l’argent et le monde qui est ici.
LE PHILOSOPHE
Y a-t-il du monde ici ?
LE MARCHAND
Je vais tout à l’heure te conduire au moulin, et te faire voir que je suis ton maître, grâce au raisonnement qui fait gagner la mauvaise cause.
LE PHILOSOPHE
Je ne décide pas la question.
LE MARCHAND
Et moi, par Jupiter, je la tranche !
MERCURE
Allons ! cesse de t’entêter, et suis ton acquéreur. Vous autres, nous vous invitons pour demain matin. Nous mettrons en vente les sectes ignorantes, ouvrières et de vil prix.
L’INCRÉDULE
de Lucien de Samosate (120-180)
TYCHIADE
Pourrais-tu me dire, Philoclès, quel est cet attrait qui porte la plupart des hommes à aimer le mensonge. Ils s’y complaisent au point de dire des choses qui n’ont pas le sens commun, et d’écouter ceux qui en débitent de semblables.
PHILOCLÈS
Il y a beaucoup de raisons, Tychiade, capables d’engager à mentir certains hommes, qui n’ont en vue que leur intérêt.
TYCHIADE
Ce n’est pas là la question, comme on dit, et je ne te parle pas de ceux qui mentent en vue de leur utilité : ils sont excusables ; quelques-uns même sont dignes de louanges, lorsqu’ils ont trompé des ennemis, ou que, dans un moment critique, ils ont employé ce remède comme un moyen de salut : c’est ainsi qu’a souvent agi Ulysse pour ménager sa vie et le retour de ses compagnons. Mais je parle, mon cher, des gens qui, sans besoin qu’il en soit, préfèrent de beaucoup le mensonge à la vérité, s’y plaisent et s’en font une occupation sans aucun motif plausible. Je voudrais savoir pourquoi ils agissent de la sorte.
PHILOCLÈS
Est-ce que tu as connu des gens de cette espèce, qui avaient un penchant inné pour le mensonge ?
TYCHIADE
Certainement, et beaucoup.
PHILOCLÈS
Quelle autre raison en donner qu’une aberration d’esprit, qui leur fait haïr la vérité et préférer ce qui est pire à ce qui est excellent ?
TYCHIADE
Ce n’est pas cela ; car je pourrais te citer un grand nombre d’hommes, d’ailleurs très sensés, et qu’on admire pour leur jugement, qui sont néanmoins, je ne sais pourquoi, les esclaves de ce vice ; ils aiment à mentir : et il me fâche de voir des personnages, éminents du reste, s’amuser à se tromper eux-mêmes et à tromper ceux qui conversent avec eux. Tu sais assurément mieux que moi que les anciens, Hérodote, Ctésias de Cnide, et avant eux les poètes, Homère en tête, gens d’ailleurs fort respectables, ont employé le mensonge écrit, si bien que non seulement ils ont trompé ceux qui les écoutaient de leur temps, mais que leurs mensonges sont parvenus jusqu’à nous comme une succession gardée en dépôt dans leurs vers admirables. Souvent, je l’avoue, il m’arrive de rougir pour eux, lorsqu’ils racontent la mutilation d’Uranus, l’enchaînement de Prométhée, la révolte des Géants et toute la tragédie des Enfers ; lorsqu’ils nous disent que, par amour, Jupiter est devenu cygne ou taureau, qu’une femme a été métamorphosée en oiseau ou en ours : ajoutez les Pégases, les Chimères, les Gorgones, les Cyclopes, et toutes les légendes de même espèce, fables étranges, récits absurdes, faits pour amuser les enfants qui ont encore peur de Mormo et de Lamia.
Cependant ces fictions poétiques se tolèrent encore. Mais le moyen de ne pas rire en voyant des villes et des peuples entiers se livrer à des mensonges publics ? Les Crétois ne rougissent pas de montrer le tombeau de Jupiter ; les Athéniens font sortir Érichthon du sein de la terre, et pousser les premiers hommes du sol de L’Attique, absolument comme des légumes : origine d’ailleurs plus respectable que celle des Thébains qui racontent que des dents semées d’un serpent il germa des hommes. Cependant, celui qui ne tiendrait pas pour vrais ces contes ridicules et qui, les soumettant à un examen sérieux, croirait qu’il n’appartient qu’à un Corèbe ou à un Margités, de se figurer que Triptolème a traversé les airs sur un char attelé de dragons ailés, que Pan est venu, du fond de l’Arcadie, au secours des Athéniens à Marathon, qu’Orithyie a été enlevée par Borée, celui-là, dis-je, passerait pour un impie, un insensé, de refuser sa créance à des faits. si authentiques et si avérés. Telle est la puissance du mensonge.
PHILOCLÈS
Mais pourtant, Tychiade, les poètes et les villes sont excusables. Les premiers mêlent à leurs écrits le charme attrayant de la fable, dont ils ont grand besoin pour captiver leurs auditeurs. Les Athéniens, les Thébains, et les autres peuples, s’il en est, rendent leur patrie plus vénérable au moyen de ces fictions. Si l’on ôtait de la Grèce toutes les curiosités fabuleuses, rien n’empêcherait ceux qui les montrent de mourir de faim, car les étrangers ne voudraient pas entendre la vérité, même gratis. Seulement, les hommes qui, sans avoir de pareils motifs, se plaisent dans le mensonge, passeront, à juste titre, pour des êtres dignes d’être bafoués par tous.
TYCHIADE
Tu as raison, et je sors à l’instant de chez Eucrate, où j’ai entendu tant de récits fabuleux et incroyables, que, ne pouvant plus supporter l’excès de ses mensonges, je suis sorti tout courant, et j’ai pris la fuite, comme si les Furies étaient à mes trousses, le laissant débiter une foule de prodiges absurdes.
PHILOCLÈS
Cependant, Tychiade, Eucrate est un homme digne de foi ; personne n’est mieux fait pour inspirer la confiance que lui, avec sa longue barbe, ses soixante ans et son goût prononcé pour la philosophie. Il ne souffrirait pas qu’on dît en sa présence la moindre fausseté, loin de l’oser lui-même.
TYCHIADE
C’est que tu ne sais pas, mon cher, tout ce qu’il nous a raconté, en nous recommandant d’y croire ; il fallait le voir affirmer les faits par serment, en jurer même sur la tête de ses enfants, de sorte qu’en le regardant, il me venait mille pensées à l’esprit : ou bien je le croyais fou, hors de son état naturel, ou je le regardais comme un charlatan, un singe ridicule caché depuis longtemps, à mon insu, sous la peau d’un lion, tant ses récits étaient absurdes.
PHILOCLÈS
Et que disait-il ? par Vesta, mon cher Tychiade, je suis curieux de savoir combien il dissimule de hâblerie sous une aussi belle barbe.
TYCHIADE
C’était mon habitude, Philoclès, d’aller chez Eucrate en d’autres occasions, lorsque je n’avais absolument rien à faire. Aujourd’hui que j’avais besoin de parler à Léontichus, un de mes amis intimes, tu sais, j’appris de son valet qu’il était allé, dès le matin, faire, visite à Eucrate, un peu malade. Le double motif et de rencontrer Léontichus, et de visiter Eucrate, dont j’ignorais l’indisposition, me conduisit chez ce dernier. Je ne trouve plus Léontichus ; il venait de sortir, me dit-on, depuis un instant ; mais je vis une nombreuse compagnie au milieu de laquelle j’aperçus Cléodème le péripatéticien, Dinomaque le stoïcien et Ion. Tu connais cet homme qui veut qu’on l’admire, quand il parle des écrits de Platon, comme étant le seul capable de pénétrer intimement les pensées du philosophe et de les expliquer aux autres : tu vois de quels personnages je te parle, tout confits en sagesse et en vertu, la fleur de chaque secte, tous infiniment respectables et d’une physionomie presque effrayante. Il y avait aussi là le médecin Antigonus, appelé, je crois, pour la maladie : Eucrate paraissait se porter mieux ; sa maladie était de celles qu’on nourrit avec soi : l’humeur était de nouveau descendue dans les pieds. Il m’invita à m’asseoir auprès de lui, sur son lit, en donnant à sa voix une intonation de malade, aussitôt qu’il m’aperçut ; mais, en entrant, je l’avais entendu crier et discuter d’un ton sonore. J’eus grand soin de ne pas lui toucher les pieds ; puis ; m’excusant, comme il est d’usage en pareil cas, d’avoir ignoré son indisposition, et ajoutant que j’étais accouru pour le voir dès que je l’avais apprise, je pris place à ses côtés.
Avant mon arrivée, on avait déjà beaucoup disserté sur la maladie d’Eucrate, on en parlait encore, et chacun indiquait un remède. Alors Cléodème : "Si donc on enlève de terre avec la main gauche la dent d’une belette tuée de la manière que je vous ai dite, si on la lie dans une peau de lion nouvellement écorché, et qu’ensuite on l’attache autour de la jambe, la douleur s’apaise tout à coup. - Pas dans une peau de lion, reprit Dinomaque, mais dans une peau de biche vierge et qui n’ait point encore été saillie. La chose est bien plus croyable de cette manière : la biche est un animal léger dont toute la force est dans les pieds. Le lion, il est vrai, est vigoureux ; sa graisse, sa patte droite de devant, et les poils roides de sa crinière ont une grande vertu, quand on sait s’en servir avec les enchantements propres à chaque partie ; mais elles ne guérissent pas du tout les pieds. - Je croyais aussi comme vous, répondit Cléodème, que c’était de la peau de biche qu’il fallait se servir ; mais dernièrement un homme de Libye, savant dans ces secrets, m’a fait changer de façon de penser en me disant que les lions étaient plus vites que les biches, puisque évidemment ils les prennent à la chasse." Tout le monde approuva le Libyen comme ayant parlé avec justesse.
Je pris alors la parole. "Eh quoi ! leur dis-je, vous croyez que des douleurs dont la cause est interne peuvent s’apaiser par des enchantements ou par des remèdes appliqués à l’extérieur ?" A ce discours, ils se moquèrent de moi ; il était évident qu’ils m’accusaient tous d’ignorance, de ne pas savoir des choses aussi manifestes, et que nul homme sensé ne saurait contredire. Cependant le médecin Antigonus parut bien aise que j’eusse fait cette question. Depuis longtemps, je crois, on lui battait un peu froid, parce qu’il persistait à traiter Eucrate avec les secours de son art, lui ordonnant de ne plus boire de vin, de se nourrir de légumes, en un mot, de se détendre les fibres. Cléodème se mettant donc à sourire : "Que dites-vous, Tychiade ? s’écria-t-il. Vous parait-il incroyable qu’on puisse tirer quelque utilité de ces sortes de remèdes dans les maladies ? - Cela me paraît incroyable, lui répondis-je : autrement je n’aurais pas le nez bien fin, si je me mettais dans la tête que des remèdes externes, sans communication immédiate avec les causes intérieures des maladies, peuvent agir au moyen de quelques paroles, comme vous dites, ou de certains enchantements, et qu’en attachant ces remèdes au malade, ils lui rendront la santé. Jamais cela n’aura lieu, quand vous lieriez seize belettes entières dans la peau du lion de Némée. Pour ma part, j’ai souvent vu le lion lui-même boiter de douleur dans sa peau tout entière.
Vous êtes bien simple, reprit Dinomaque, d’avoir négligé d’apprendre ces sortes de remèdes, et comment il faut les appliquer pour en tirer quelque utilité contre les maladies. Vous me semblez ne pas admettre non plus les faits si généralement connus, les guérisons de fièvres périodiques et de tumeurs inguinales, les enchantements de reptiles et les autres merveilles que les vieilles opèrent tous les jours. Si tout cela se fait, pourquoi ne pas croire que celles dont nous parlons ont lieu par des moyens semblables ? - Votre conclusion, Dinomaque, lui répondis-je, n’est pas tout à fait juste, et, comme on dit, vous chassez un clou avec l’autre. En effet, il n’est pas prouvé que les merveilles en question soient opérés par une pareille puissance. Si donc vous ne commencez pas par me convaincre que ces faits sont dans l’ordre de la nature, que la fièvre ou la tumeur a peur d’un nom divin, d’un mot barbare et s’enfuit de l’aine, ce que vous dites n’est pour moi que des contes de bonnes femmes.
Je juge à votre discours, répondit Dinomaque, que vous ne croyez pas à l’existence des dieux, puisque vous ne pensez pas qu’il soit possible d’opérer des guérisons avec des mots sacrés. - Ne dites pas cela, mon cher, repartis-je ; rien n’empêche que les dieux existent et que ces prodiges ne soient faux. Quant à moi, je respecte les dieux, je vois les guérisons qu’ils opèrent, le bien qu’ils font aux malades et comment il les rétablissent à l’aide des remèdes et de la médecine. En effet, Esculape lui-même et ses enfants guérissaient les malades en leur appliquant des drogues bénignes, et non pas en leur attachant des lions et des belettes.
Laissez là ce discours, dit alors Ion, je vais vous raconter un fait prodigieux. J’étais encore jeune garçon, à l’âge d’environ quatorze ans. On vint dire à mon père que Midas, son vigneron, valet robuste du reste et bon travailleur, avait été mordu par une vipère, à l’heure où la place publique est pleine de monde. Il était couché, disait-on, et la gangrène se mettait dans la jambe. Pendant qu’il attachait la vigne aux échalas, la vipère s’était glissée, lui avait mordu l’orteil et s’était aussitôt replongée dans son trou : le malheureux jetait les hauts cris et se mourait de douleur. Voilà ce qu’on nous annonce : nous allons voir Midas que ses camarades portaient sur une civière ; il était tout enflé et livide, paraissait déjà décomposé et respirait à peine. Mon père était désolé. Un de ses amis, qui se trouvait là : "Soyez tranquille, lui dit-il, je vais quérir à l’instant un Babylonien, de ceux qu’on appelle Chaldéens, et il va vous guérir cet homme tout de suite. En effet, pour abréger, le Babylonien arrive et rétablit Midas, en chassant au moyen d’un enchantement le poison répandu dans son corps, et en suspendant au pied du malade une pierre prise à la colonne, funéraire d’une jeune fille. C’est peu de chose, pensez-vous : cependant Midas, prenant sur son dos la civière sur laquelle on l’avait apporté, s’en retourne aux champs. Voilà quelle fut la puissance d’un enchantement et d’une pierre sépulcrale.
Le Babylonien fit, en outre d’autres prodiges vraiment divins ; s’étant rendu dès le matin dans la campagne, il prononça sept mots sacramentels tirés d’un vieux livre, purifia le lieu avec du soufre et un flambeau, en en faisant trois fois le tour, et chassa ainsi tous les reptiles qui étaient dans le pays. On vit alors arriver, attirés par la force du charme, serpents, aspics, vipères, cérastes, acontias, crapauds mâles et femelles.
Un vieux dragon manquait à rappel : il n’avait pu, je crois, vu son grand âge, ramper hors de son trou et obéir à l’ordre du magicien. Celui-ci dit que tous les reptiles n’étaient pas là ; et, dépêchant un jeune serpent, il l’envoya comme ambassadeur auprès du vieux dragon, qui se décida bientôt à venir. Quand ils furent rassemblés, le Babylonien souffla dessus, et tous furent à l’instant même consumés par ce souffle. Nous étions dans l’admiration.
Dites-moi, Ion, repris-je, le jeune serpent, dépêché comme ambassadeur, donnait-il la main à ce dragon accablé, dites-vous, par l’âge, ou bien celui-ci s’appuyait-il sur un bâton ? - Vous plaisantez, dit Cléodème ; moi aussi, j’ai été autrefois plus incrédule que vous sur ces sortes de prodiges ; je ne pensais pas, en effet, qu’on pût, en aucune manière, y ajouter foi. Cependant, en voyant voler en l’air un barbare des pays hyperboréens, c’est le nom qu’il se donnait lui-même, j’ai cru, et, après une longue résistance, j’ai été forcé de me rendre. Que fallait-il faire, quand je le voyais, en plein jour, se soutenir en l’air, marcher sur l’eau, passer à travers le feu, tranquillement et pas à pas ? - Vous avez vu cela, lui dis-je, un Hyperboréen qui volait et marchait sur l’eau ? - Certainement, me répondit-il, et même il portait une chaussure de peau, suivant l’usage de ces peuples. Mais ce n’est rien. Comment vous dire tout ce qu’il nous a fait voir de prodiges, inspirant des amours, évoquant des démons, ressuscitant des morts en putréfaction, faisant venir Hécate elle-même sous une forme visible et forçant la lune à descendre sur la terre ?
Je vais vous raconter ce que j’ai vu faire chez Glaucias, fils d’Alexiclès. Glaucias venait d’hériter de son père, mort depuis peu, lorsqu’il devint amoureux de Chrysis, fille de Démépète. J’étais alors son maître de philosophie, et, si l’amour ne lui eût fait perdre son temps, il saurait maintenant toute la doctrine du péripatétisme. A dix-huit ans, il savait déjà user de l’analyse, et avait suivi un cours complet de physique. Ne sachant plus que devenir avec sa passion, il vint me conter sa peine ; moi je crus, étant son maître, devoir mener chez lui notre mage hyperboréen, auquel il donna tout de suite quatre mines (il fallait bien quelques avances pour les sacrifices), en lui en promettant seize autres, s’il le faisait jouir de Chrysis. Le mage attend la pleine lune, époque où ces sortes de charmes ont le plus d’effet, creuse une fosse dans la cour de la maison, et au milieu de la nuit commence par évoquer, nous présents, Alexiclès, père de Glaucias, mort depuis plus de sept mois. Le vieillard, irrité de la passion de son fils, commence par entrer dans une grande colère, mais il finit par consentir à cette inclination. Le mage fait alors venir Hécate, suivie de Cerbère, puis il force la lune à descendre ; spectacle aux mille formes, aux figures les plus variées, qui nous représente d’abord une femme, ensuite un bœuf magnifique, et enfin un chien de chasse. En dernier lieu, l’Hyperboréen ayant façonné un petit Amour avec de la boue :"Pars, lui dit-il, et amène-nous Chrysis !"Le morceau de boue s’envole ; un instant après la jeune fille frappe à la porte, entre, se jette au cou de Glaucias, comme une amoureuse folle, et couche avec lui jusqu’au chant du coq. Alors la lune remonte au ciel, Hécate redescend sous terre, tous les fantômes disparaissent, et nous reconduisons Chrysis chez elle, au point du jour.
Si vous aviez vu tout cela, Tychiade, vous ne douteriez pas que les enchantements ne puissent être fort utiles. - Vous avez raison, lui répondis-je, je croirais tout cela, si je l’avais vu. Mais, pour le moment, excusez-moi de n’être pas aussi clairvoyant que vous. Je connais, d’ailleurs, la susdite Chrysis ; c’est une femme galante et facile. Je ne vois pas pourquoi vous avez eu besoin d’employer avec elle un messager de boue, un mage hyperboréen et la lune en personne, puisque, pour vingt drachmes, vous la mèneriez chez les Hyperboréens mêmes : c’est une femme à ne pas résister à un enchantement de cette nature, et elle fait tout le contraire des fantômes. Ceux-ci prennent la fuite, dès qu’ils entendent le son de l’airain ou du fer, c’est du moins ce que vous dites ; mais lorsque Chrysis entend le son de l’argent, elle arrive au bruit du métal - J’admire aussi beaucoup votre mage, qui, pouvant se faire aimer des plus belles femmes, et en recevoir des talents entiers, consent, pour quatre mines, l’avare ! à rendre une Chrysis aimable. -Vous vous rendez ridicule, me dit-on, en refusant de croire à tous ces faits.
Je vous demanderais volontiers alors ce que vous pensez de ceux qui délivrent les démoniaques de leurs terreurs, et qui conjurent publiquement les fantômes. Je n’ai pas besoin d’en citer des exemples : tout le monde connaît le Syrien de Palestine, si expert en ces sortes de cures, qui, rencontrant sur son passage, à certaines époques de la lune, des gens qui tombent en épilepsie, roulent des yeux égarés, et ont la bouche pleine d’écume, les relève, et les renvoie, moyennant un salaire considérable,, délivrés de leur infirmité. Lorsqu’il est auprès des malades, il leur demande comment le démon leur est entré dans le corps : le patient garde le silence, mais le démon répond, en grec ou en barbare, et dit quel il est, d’où il vient, et comment il est entré dans le corps de cet homme : c’est le moment qu’il choisit pour l’adjurer de sortir ; s’il résiste, il le menace et finit par le chasser. J’en ai vu moi-même sortir un tout noir et à la peau enfumée. - Il n’est pas extraordinaire, Ion, lui dis-je, que vous ayez vu cela, vous qui découvrez les idées dont Platon, votre père, vous enseigne que la perception est très obscure, à cause de la faiblesse de nos yeux.
Ion, dit alors Eucrate, est-il le seul qui ait vu de pareilles scènes ? Une foule de personnes n’ont-elles pas rencontré des démons, les unes pendant la nuit, les autres en plein jour ? Pour moi, j’en ai vu, non pas une fois, mais dix mille. J’ai commencé par en être fort effrayé : maintenant, j’y suis tellement accoutumé, qu’il ne me semble plus voir rien d’extraordinaire, surtout depuis qu’un Arabe m’a fait présent d’un anneau fabriqué avec du fer pris à des croix, et m’a enseigné un enchantement composé de beaucoup de mots ; mais peut-être ne me croirez-vous pas, Tychiade ? - Comment, lui répondis-je, ne pas croire Eucrate, fils de Dinon, qui a le renom de sage, et qui, chez lui, dit avec une liberté et une autorité complètes tout ce que bon lui semble ?
Eh bien ! reprit Eucrate, vous pourrez apprendre, non pas de moi seul, mais de tous les miens, l’histoire de la statue qui se fait voir, chaque nuit, à tous les gens de la maison, enfants, jeunes gens, vieillards. - De quelle statue voulez-vous donc parler ? lui dis-je. - N’avez-vous pas vu, reprit-il, dans la cour, en entrant, cette belle statue, ouvrage du sculpteur Démétrius ? - N’est-ce pas cet homme qui tient un disque, et qu’on voit courbé dans l’attitude de le lancer ? Il a le visage tourné du côté de la main qui porte le disque, et, ployant doucement le genou, il semble prêt à se relever dès qu’il l’aura jeté. - Ce n’est pas celui-là ; le discobole dont vous voulez parler est une oeuvre de Myron. Ce n’est pas non plus le beau garçon qui est auprès, et dont la tête est ceinte d’une bandelette : il est de Polyclète. Laissez toutes les statues qui sont à droite, quand vous entrez, et parmi lesquelles se trouvent aussi les Tyrannicides de Critias et de Nestoclès. Avez-vous remarqué, près du jet d’eau, un personnage qui a le ventre saillant et la tête chauve ? Il est à moitié nu ; le vent semble agiter quelques poils de sa barbe, il a les veines fortement accusées ; on dirait d’un homme, tant la ressemblance est parfaite : c’est de lui que je parle, et je crois que c’est Pélichus, général des Corinthièns.
Par Jupiter ! repris-je, j’ai effectivement remarqué cette statue, à la droite de Saturne : elle avait des bandelettes, des couronnes sèches, et la poitrine couverte de feuilles d’or. - C’est moi, répondit Eucrate, qui la lui ai dorée ainsi, pour m’avoir guéri en trois jours d’une fièvre lente qui me minait. - Eh quoi ! le brave Pélichus est-il donc aussi médecin ? - Certainement, et ne raillez pas, ou bien il ne tardera pas à se venger de vous. Je sais, par expérience, tout ce que peut cette statue dont vous vous moquez. Ne croyez-vous pas que, s’il est capable de guérir la fièvre, il puisse aussi l’envoyer à qui bon lui semble ? - Que cette statue, dis-je alors, qui ressemble tant à un homme, nous soit donc bienveillante et propice ! Mais quelle est donc cette chose que vous lui voyez faire, vous et tous les gens de votre maison ? - Aussitôt, me dit Eucrate, que là nuit arrive, il descend de la base sur laquelle-il est debout, et fait sa ronde dans le logis. Tout le monde le rencontre, parfois en train de chanter ; mais il n’a jamais fait de mal à personne ; il faut seulement se détourner de sa route, et il passe, sans gêner ceux qui le regardent. Souvent même, il se baigne et folâtre toute la nuit, au point qu’on peut entendre le bruit de l’eau. - Prenez garde, repris-je : cette statue n’est sans doute pas celle de Pélichus ; c’est plutôt Talus le Crétois, fils de Minos, homme d’airain, qui faisait le tour de la Crète ; et quoique le vôtre, Eucrate, ne soit pas d’airain, mais de bois, rien n’empêche que ce ne soit pas l’oeuvre de Démétrius, mais une invention de Dédale : d’autant plus qu’il s’enfuit aussi, dites-vous, de dessus sa base.
Craignez, Tychiade, me répondit-il, d’avoir à vous repentir, par la suite, de votre plaisanterie. Je sais ce qu’a souffert celui qui lui avait volé les oboles que nous lui offrons à chaque néoménie. - Le châtiment a dû être bien terrible, reprit Ion ; car c’était un sacrilège. - Comment la statue s’est-elle donc vengée, Eucrate ? Je voudrais bien le savoir, malgré l’incrédulité probable de Tychiade. - Il y avait, aux pieds de cette statue, continua Eucrate, une grande quantité d’oboles, plusieurs autres pièces d’argent collées à sa cuisse avec de la cire et quelques feuilles du même métal, offrandes payées par ceux que son pouvoir avait délivrés de la fièvre. Nous avions en ce moment un esclave libyen, mauvais sujet, qui soignait les chevaux. Il entreprit de dérober, pendant la nuit, les dons faits à la statue, et, pour exécuter son vol, il attendit le moment où elle était descendue de sa base. A son retour, Pélichus s’aperçut qu’on l’avait volé, et voyez comme il se vengea et fit prendre le Libyen en flagrant délit. Le malheureux se mit à errer le reste de la nuit par toute la cour, comme enfermé dans un labyrinthe ; le jour parut, et il fut pris, ayant encore sur lui les pièces qu’il avait prises. Convaincu de vol, il reçut une rude bastonnade, et, après avoir vécu quelque temps encore, le misérable périt misérablement, fustigé, disait-il, toutes les nuits, et si vigoureusement, que le lendemain on voyait son corps couvert de meurtrissures. Après cela, Tychiade, moquez-vous de Pélichus et de moi-même, comme d’un vieillard du temps de Minos, qui commence à radoter. - Ma foi, Eucrate, lui répondis-je, ce qui est d’airain est d’airain, et cette statue reste l’œuvre de Démétrius d’Alopéce, faiseur d’hommes et non pas de dieux : je n’aurai donc pas peur de votre statue de Pélichus, dont je n’aurais pas beaucoup, de son vivant, redouté les menaces."
Après cette histoire, le médecin Antigonus prit la parole : "J’avais aussi, dit-il à Eucrate, un Hippocrate d’airain, haut environ d’une coudée. Dès que la mèche de la lampe était éteinte, il parcourait toute la maison avec grand bruit, renversant les boites, bouleversant les drogues, poussant les portes, surtout si nous différions de lui offrir le sacrifice que nous lui faisons chaque année. -Ainsi, repris-je, le médecin Hippocrate exige qu’on lui fasse un sacrifice, et il se fâche, si au temps prescrit on ne le régale pas de victimes accomplies ! Il me semble qu’il devrait être content de quelque cérémonie funèbre, d’une libation de lait et de miel, ou d’une couronne posée sur sa tête.
Écoutez, dit Eucrate, une chose, que j’ai vue, il y a cinq ans, et que je garantis sur témoins. On était dans la saison des vendanges ; vers le milieu du jour, je laisse mes vendangeurs dans ma vigne et m’en vais seul, méditant et réfléchissant, me promener dans un bois. Arrivé à un endroit touffu, j’entends aboyer des chiens. Je pense d’abord que, suivant son habitude, Mnason, mon fils, pour se divertir à la chasse, s’est enfoncé dans le fourré avec ses compagnons. Mais ce n’était pas cela du tout : quelques instants après, la terre tremble, une voix de tonnerre se fait entendre, et je vois une femme d’un aspect effrayant s’avancer vers moi. Sa taille était haute de près d’un demi-stade : elle tenait un flambeau de la main gauche, et de la droite une épée, longue d’environ vingt coudées. Par le bas, elle avait les pieds faits en serpents, et par en haut elle ressemblait à une Gorgone, c’est-à-dire qu’elle avait un regard terrible, à faire frémir ; qu’au lieu de cheveux des dragons pendaient en grappes ou se roulaient en spirales sur son cou et sur ses épaules. Voyez, mes amis, ajouta-t-il, comme, au seul récit, j’en frissonne de frayeur." Et, en disant ces mots, Eucrate montrait à toute l’assemblée les poils de son bras hérissés par la terreur.
Cependant Ion, Dinomaque et Cléodème l’écoutaient, la bouche ouverte et l’œil fixe ; ces vieillards, qu’Eucrate menait par le nez, semblaient prêts à adorer ce colosse incroyable, cette femme d’un demi-stade, cette espèce d’épouvantail gigantesque. Je me dis alors en moi-même que ces hommes, qui enseignent la sagesse aux jeunes gens et qu’admire tant la multitude, ne diffèrent des enfants au maillot que par leur barbe et leurs cheveux gris ; plus faciles d’ailleurs à se laisser prendre aux mensonges.
Dinomaque, prenant alors la parole : "Dites-moi donc, Eucrate, de quelle taille étaient les chiens de cette déesse. - Ils étaient, dit Eucrate, plus hauts que des éléphants indiens, noirs comme eux, velus, couverts d’un poil sale et dégoûtant. Dès que j’aperçus ce fantôme, je m’arrêtai, et tournai en dedans le chaton de la bague dont l’oracle m’avait fait présent. Alors Hécate, frappant la terre de son pied de serpent, produisit une ouverture énorme, aussi large que le Tartare, se plongea aussitôt dans ce gouffre et disparut. Remis de ma frayeur, je me penchai en me tenant à un arbre, de peur que, pris de vertige, je ne vinsse à tomber la tête la première. Je vis alors tout ce qu’il y a dans les Enfers, le Pyriphlégéthon, le lac, Cerbère, les morts, au point même d’en reconnaître quelques-uns. Ainsi, je distinguai parfaitement mon père, encore couvert des mêmes vêtements dans lesquels nous l’avions enseveli. - Et que faisaient les âmes ? dit alors Ion. - Que voulez-vous qu’elles fissent ? Rangées par tribus et par phratries elles passent leur temps, couchées sur les prés d’asphodèle avec leurs amis et leurs parents. - Que les Épicuriens, reprit Ion, viennent donc à présent contredire le divin Platon et sa doctrine sur les âmes. Mais avez-vous vu Socrate et Platon parmi les morts ? -J’ai vu Socrate, répondit Eucrate, mais pas très nettement : j’ai seulement jugé que c’était lui, à son gros ventre et à sa tête chauve. Quant à Platon, je ne l’ai pas reconnu, car il ne faut pas mentir avec les amis. Lorsque j’eus considéré tout avec attention, le gouffre se ferma. Quelques-uns de mes esclaves, qui me cherchaient, et parmi eux Pyrrhias que voici, arrivèrent avant qu’il fût totalement fermé. Pyrrhias ! est-ce bien la vérité ? - Oh ! oui, par Jupiter ; j’ai même entendu des aboiements sortir du gouffre, et il m’a semblé voir la lueur d’un flambeau." Je ne pus m’empêcher de rire, en entendant ce témoin ajouter la lueur du flambeau et les aboiements.
Ce fut le tour de Cléodème : " Ce que vous avez vu, Eucrate, dit-il, n’est pas nouveau, et d’autres, comme vous, l’ont pu voir, puisque moi-même, étant malade, j’eus, il y a peu de temps, un spectacle pareil. Antigonus, que voici, me faisait visite et me soignait. Le septième jour, la fièvre était devenue plus chaude qu’un incendie. On m’avait laissé seul ; la porte de ma chambre était fermée, et mes domestiques attendaient dehors. Vous l’aviez ainsi prescrit, Antigonus, pour qu’il me fût possible de dormir. Alors un jeune homme, d’une rare beauté, vêtu de blanc, se présente à mes yeux bien éveillés ; il m’ordonne de me lever, et me conduit dans les Enfers à travers un gouffre profond. A peine entré, je reconnais Tantale, Tityus et Sisyphe. Que vous dirai-je ? J’arrivai au tribunal : là se tenaient Éaque, Charon, les Parques et les Furies : une espèce de roi. Pluton apparemment, était assis sur un trône : il prononça les noms de ceux qui devaient bientôt mourir et qui étaient restés dans le monde au delà du terme prescrit. Le jeune homme, me prenant aussitôt la main, me présente à Pluton, qui, se fâchant contre mon conducteur : "Son fil n’est pas encore complètement employé," s’écrie-t-il : "qu’il s’en aille ; mais amène-moi le forgeron Démyle ; il vit plus que ne le comporte son fuseau." Je m’enfuis à l’instant, plein de joie ; la fièvre m’avait quitté. J’annonçai à tout le monde que Démyle était sur le point de mourir. Il demeurait dans notre voisinage. On me dit qu’il était malade, et quelque temps après nous entendîmes les lamentations de ceux qui le pleuraient.
Qu’y a-t-il d’étonnant à cela ? dit alors Antigonus. Je connais bien un homme qui est ressuscité vingt jours après qu’on l’eut enterré. Je l’ai soigné avant sa mort, et depuis qu’il est revenu à la vie. - Et comment, lui dis-je, son corps n’a-t-il pas pourri pendant ces vingt jours, et n’est-il pas mort de faim, à moins que vous n’ayez soigné là un autre Epiménide ?"
Sur ces entrefaites, les fils d’Eucrate rentrèrent de la palestre :l’un était déjà un grand jeune homme, l’autre avait à peu près quinze ans. Après nous avoir salués, ils s’assirent si le lit auprès de leur père, et l’on m’apporta un siège. Alors Eucrate, comme si la vue de ses fils lui eût rappelé quelque souvenir : "Puissé-je, dit-il en étendant la main sur eux, être aussi heureux par ces enfants que ce que je vais vous dire, Tychiade est véritable ! Personne n’ignore combien je chérissais leur mère, ma femme, d’heureuse mémoire. J’en ai donné des preuves par tout ce que j’ai fait pour elle de son vivant et depuis qu’elle n’est plus. A sa mort, je brûlai sur son bûcher toutes les parures, tous les vêtements qu’elle se plaisait à porter durant sa vie. Sept jours après son décès, j’étais couché sur ce lit, comme aujourd’hui, cherchant quelque consolation à ma douleur, et lisant silencieusement le Traité de Platon sur l’immortalité de l’âme. Tout à coup Déménète elle-même entre et vient s’asseoir auprès de moi, dans l’attitude où vous voyez à présent Eucratide." Il montrait en même temps le plus jeune de ses fils, qui se mit à frissonner comme un enfant et devint tout pâle à ce récit. "Pour moi, reprit Eucrate, dès que je la vois, je la serre entre mes bras et je fonds en larmes. Mais elle, interrompant mes plaintes, m’adresse des reproches de ce que lui ayant fait une offrande de tout ce qui lui avait appartenu, je n’avais pas jeté dans le feu l’une de ses deux pantoufles, qui étaient d’étoffe d’or. Elle me dit que cette pantoufle était tombée derrière un coffre ; et, en effet, comme nous ne l’avions pas trouvée, nous nous étions contentés de brûler l’autre. Nous parlions- encore, lorsqu’une misérable petite chienne de Mélite, qui était sous le lit, se mit à aboyer, et ma femme disparut. Cependant la pantoufle fut trouvée sous le coffre, et on la brûla le lendemain.
Croyez-vous encore, Tychiade, que l’on doive refuser sa créance à des visions aussi claires, et qui se reproduisent tous les jours ? - Non, par Jupiter, lui répondis-je ; ceux qui ne voudraient pas y croire, et qui s’armeraient d’une telle impudence contre la vérité, mériteraient bien, comme les enfants, de recevoir des coups de pantoufle dorée sur les fesses."
En ce moment arrive Arignotus le Pythagoricien, aux longs cheveux, à l’air respectable. Tu te connais ; c’est un personnage renommé par sa sagesse et qu’on a surnommé le divin. En le voyant, je respirai ; je pensais, en effet, qu’il venait comme une hache pour saper tant de mensonges. "Ce sage, me disais-je en moi-même, va clore la bouche à tous ces conteurs de prodiges ; il me fait l’effet d’un dieu qui roule ici, comme on dit, sur sa machine : c’est la fortune qui l’envoie." Il s’assied, et Cléodème lui fait place : il demande d’abord des nouvelles du malade, et, apprenant d’Eucrate même qu’il se sentait mieux : " De quoi donc, dit-il, vous entreteniez-vous tout à l’heure ? En entrant, je vous ai entendu parler, et il m’a semblé que la conversation était parfaitement établie. - Que faire autre chose, reprit Eucrate, que de persuader à cet homme de diamant (il me montrait) qu’il y a des démons, des fantômes, des âmes des morts qui reviennent sur la terre, et se montrent à ceux qui le veulent ?" Ce discours me fit rougir, et je baissai la tête par déférence pour Arignotus. "Prenez garde, Eucrate, reprit-il, Tychiade, veut peut-être dire qu’on voit seulement errer les âmes de ceux qui sont morts d’une manière violente : par exemple, si un homme s’est pendu, s’il a eu la tête tranchée, s’il a été empalé, ou qu’il soit mort par tout autre moyen pareil ; mais qu’à l’égard des âmes de ceux qui sont morts naturellement, il n’en est point ainsi. Si c’est là ce qu’il dit, on ne doit pas tout à fait le rejeter. - Par Jupiter ! s’écrie Dinomaque, ce n’est pas cela du tout : il nie complètement ces faits et soutient que rien de tel ne s’est jamais vu.
Que dites-vous ? reprit Arignotus en me regardant de travers. Vous prétendez que rien de cela n’est possible, quand tout le monde, pour ainsi dire, atteste l’avoir vu ! - Vous plaidez ici ma cause, répondis-je ; si je ne crois pas, c’est que, seul entre tous, je n’ai pas vu ; si je voyais, je croirais comme vous. - Eh bien, reprit-il, si jamais vous allez à Corinthe, demandez où est la maison d’Eubatide, et, quand on vous l’aura montrée, près du Cranium, entrez-y, et dites au portier Tibius que vous voulez voir l’endroit d’où le philosophe pythagoricien Arignotus a chassé un démon, en faisant creuser une fosse, et savoir comment il a rendu la maison pour toujours habitable.
Qu’était-ce donc, Arignotus ? demanda Eucrate. - Cette maison, continua-t-il, était abandonnée depuis longtemps, à cause des frayeurs qu’elle inspirait. Si l’on venait s’y installer, on était frappé de coups, et forcé de s’enfuir, poursuivi par un fantôme effrayant et épouvantable. Elle tombait donc en ruine ; le toit était défoncé, et il ne se trouvait absolument personne qui eût le courage d’y demeurer. Aussitôt que j’en eus entendu parler, je prends quelques livres (j’en ai un grand nombre d’égyptiens, composés sur ces matières), et je me rends à cette maison, vers l’heure du premier sommeil, malgré les instances de mon hôte, qui, ayant appris mon dessein, s’efforçait de m’en détourner et me retenait presque par mes habits pour m’empêcher de courir à une perte qu’il croyait certaine. Pour moi, je me saisis d’une lampe, j’entre seul, je pose ma lumière dans la plus grande chambre, et je me mets tranquillement à lire, assis par terre. Bientôt le démon arrive, me prenant sans doute pour un homme comme un autre, et se flattant de m’effrayer aussi : il était sale, avec de longs cheveux, et plus noir que les ténèbres. Il se place devant moi, cherche de tous côtés à m’assaillir, afin de me vaincre, et se change successivement en chien, en taureau et en lion. J’emploie de mon côté le plus terrible de mes enchantements, je lui parle égyptien ; et, par la force de mon art, je le repousse dans le coin le plus obscur de la chambre ; puis, après avoir remarqué l’endroit où il avait disparu, je me repose le reste de la nuit. Le lendemain matin, lorsque tout le monde, désespéré, s’attendait à me trouver mort, ainsi que tous les autres, on fut on ne peut plus surpris en me voyant sortir. J’allai chez Eubatide lui annoncer la bonne nouvelle, qu’il pourrait désormais habiter sans crainte sa maison purifiée. Je le pris ensuite avec moi, et, suivi d’une foule de personnes attirées par cette aventure extraordinaire, je le menai à l’endroit même où j’avais vu le spectre s’abîmer. Je l’engageai à faire prendre à ses gens des bêches et des hoyaux, et à se mettre à fouiller. On le fit, et l’on découvrit à une brasse de profondeur un cadavre déjà ancien et qui n’avait plus que les os. Nous lui donnâmes la sépulture, et, depuis lors, la maison cessa d’être infestée par des fantômes."
Lorsque Arignotus, cet homme d’une sagesse divine, ce philosophe que tout le monde révère, eut raconté cette histoire, il n’y eut plus personne dans la compagnie quine m’accusât de la démence la plus complète, de ne vouloir pas croire à de pareils phénomènes, attestés par un Arignotus. Pour moi, sans redouter sa chevelure ni l’opinion qu’on avait de lui : "Eh quoi ! lui dis-je, Arignotus, êtes-vous donc aussi de ces hommes qui n’offrent que la seule espérance de la vérité, et qui sont pleins de fumée et de visions fantastiques ? Vous vérifiez ce proverbe : "Notre trésor n’est pas du charbon." - Eh bien, reprit-il, puisque vous ne croyez ni à mes discours ni à ceux de Dinomaque, de Cléodème et d’Eucrate, citez-nous donc un homme plus digne de foi sur cette matière et qui nous contredise complètement. Par Jupiter, lui répondis-je ; je vous citerai l’illustre citoyen d’Abdère, le fameux Démocrite : il était si fortement convaincu qu’il ne peut exister rien de semblable, que, s’étant enfermé dans un tombeau situé hors des portes de la ville, il y restait nuit et jour, travaillant à composer et à écrire ses ouvrages. Alors des jeunes gens, qui voulaient l’effrayer et rire à ses dépens, s’affublèrent de vêtements noirs, comme des morts, se mirent sur la figure des masques qui ressemblaient à des crânes, et vinrent danser en rond autour de lui, en faisant mille gambades. Mais le philosophe, sans se laisser intimider par leur déguisement, sans même lever les yeux sur eux, et continuant toujours d’écrire : "Trêve à vos plaisanteries," leur dit-il, tant il était fermement persuadé que nos âmes ne sont plus rien quand elles sont hors de nos corps. - Ce que vous dites là, reprit Eucrate, prouve que Démocrite était un homme sans jugement, s’il a pensé de cette manière.
Moi, je vais vous raconter un fait qui m’est arrivé, et que je ne tiens pas d’un autre. Peut-être, en l’entendant, Tychiade, serez-vous forcé de rendre hommage à la vérité de mon récit. Lorsque, dans ma jeunesse, je vivais en Égypte, où mon père m’avait envoyé pour m’instruire dans les sciences, il me prit envie de remonter le Nil jusqu’à Coptos, et d’aller de là voir la statue de Memnon, afin d’entendre ce son merveilleux qu’elle rend aux premiers rayons du soleil levant. Je l’entendis, non pas, comme le commun des hommes, rendre un son inarticulé ; Memnon lui-même ouvrit la bouche pour moi et me rendit un oracle en sept vers, qu’il serait inutile de vous réciter.
En remontant le fleuve, il se trouva parmi nous un citoyen de Memphis, l’un des scribes sacrés, homme admirable par son savoir et versé dans toute la doctrine des Égyptiens. On me dit même qu’il était resté pendant vingt-trois ans dans les sanctuaires souterrains, où Isis l’avait initié aux mystères de la magie. - Vous voulez parler de Pancratès, mon maître, dit Arignotus, un homme divin, rasé, vêtu de lin, toujours en méditation, parlant très purement le grec, fort grand, camus, les lèvres épaisses, et les jambes grêles ? - C’est bien lui, reprit Eucrate, c’est Pancratès ! D’abord j’ignorais quel il pouvait être ; mais, en le voyant, toutes les fois que le navire relâchait, faire une infinité de prodiges, monter à cheval sur les crocodiles, nager au milieu des bêtes farouches, qui s’inclinaient devant lui et le caressaient de leur queue, je reconnus que c’était un mortel sacré, je cherchai à me faire bien venir auprès de lui, et je parvins à m’insinuer dans son amitié au point qu’il me communiqua tous ses secrets. A la fin, il m’engage à laisser mes esclaves à Memphis et à le suivre seul, me disant que nous ne manquerions pas de serviteurs. En effet, voici ce que nous faisions.
Lorsque nous arrivions dans une hôtellerie, mon homme, saisissant la barre de la porte, un balai ou un pilon, lui mettait un habit, et, prononçant sur lui une formule magique, le faisait marcher et prendre par tout le monde pour un homme. Ce domestique allait nous puiser de l’eau, faisait la cuisine, rangeait les meubles et se montrait en tout serviteur intelligent et actif. Lorsque ensuite Pancratès n’avait plus besoin de ses services, par un second enchantement, il le rendait de nouveau balai, s’il avait été balai ; pilon, s’il avait été pilon. Quelque désir que j’eusse d’apprendre ce secret, je ne pus l’obtenir de l’Égyptien. Il s’en montrait, fort jaloux, quoique, dans. tout le reste, il en usât avec moi sans réserve. Un jour, cependant, caché dans un coin obscur, j’entendis, à son insu, la formule, magique. C’était un mot composé de trois syllabes. Pancratès sortit pour se rendre à la place publique, après avoir commandé au pilon ce qu’il avait à faire.
Le lendemain, pendant que mon Égyptien était occupé sur la place publique, je prends le pilon, je l’habille, je prononce les trois syllabes magiques. et je lui ordonne d’aller puiser de l’eau. Il m’en apporte une amphore toute pleine. "En voilà assez,"lui dis-je, "n’apporte plus d’eau, redeviens pilon." Mais le voilà qui refuse de m’obéir ; il continue d’apporter de l’eau et en remplit toute la maison. Je ne savais que faire : je craignais que Pancratès ne se fâchât à son retour, ce qui arriva, en effet. Je saisis donc une hache, et je coupe le pilon en deux. Aussitôt chaque morceau de bois prend une amphore et va puiser de l’eau. Au lieu d’un domestique, j’en avais deux. Sur ces entrefaites Pancratès revient, devine aisément ce qui s’est passé, et change en bois mes porteurs d’eau, comme ils étaient avant l’enchantement. Seulement, quelques jours après, il me laisse là sans que je m’en aperçoive et sans que j’aie pu savoir ce qu’il était devenu. - Et maintenant encore :, s’écria Dinomaque, vous savez donc encore faire un homme d’un pilon ? - Oui, vraiment, par Jupiter, dit Eucrate, ou du moins à moitié, car je ne pourrais pas le rappeler à la première forme, et, si j’en faisais un porteur d’eau, je courrais risque de voir ma maison inondée.
Ne cesserez-vous pas, dis-je alors, de raconter des absurdités pareilles, vous, des vieillards ? Si vous y tenez, remettez au moins à un autre temps, par égard pour les jeunes gens que voici, le récit de vos histoires incroyables ou effrayantes. Prenez garde de leur remplir la tête, sans le vouloir, de frayeurs et de fables étranges. Ménagez la jeunesse, et ne l’accoutumez pas à de semblables aventures, dont l’impression troublerait, pour tout le reste de la vie, la tranquillité de son âme et la rendrait pusillanime et superstitieuse.
A propos de superstition, dit Eucrate, vous me rappelez tout à point un trait singulier. Mais que vous semble, Tychiade, des oracles, des prophéties, de ces vers que récitent à grands cris des hommes inspirés par un dieu, de ceux que l’on entend sortir du fond du sanctuaire, ou que prononce la prêtresse pour révéler l’avenir ? Il est probable que vous n’y croyez pas davantage ? Eh bien, moi, je possède un anneau sacré, dont la pierre gravée représente un Apollon, et cet Apollon me parle ; mais je ne vous dirai pas cela, pour ne pas avoir l’air de me vanter de choses incroyables. Je me contente de vous raconter ce que j’ai entendu et vu dans le temple d’Amphiloque, à Malle, où la statue de ce héros a réellement conversé avec moi et m’a donné des conseils sur mes affaires ; puis, je vous rapporterai ce que j’ai vu à Pergame et entendu à Patare. Lorsque je revenais d’Égypte dans ma patrie, on me dit que l’oracle de Malle était le plus célèbre et le plus véridique, qu’il répondait clairement, mot pour mot, à ce qu’on écrivait sur des tablettes remises entre les mains du prophète ; je crus donc n’avoir rien de mieux à faire que d’éprouver l’oracle et de consulter le dieu de l’avenir."
Eucrate en était là, lorsque, voyant où il allait en arriver, et que ce n’était pas pour rien qu’il avait fait un si long prologue de tragédie sur les oracles, ne voulant pas d’ailleurs jouer le personnage d’un éternel contradicteur, je le laissai naviguant encore d’Égypte à Malle. Je sentais, du reste, que la présence d’un adversaire, qui réfutait tous leurs mensonges, ne leur était point agréable : "Je sors, leur dis-je, pour aller retrouver Léontichus, auquel j’ai quelque chose de pressant à communiquer. Pour vous, que les choses humaines ne peuvent satisfaire, priez les dieux de vous aider à raconter vos prodiges." Cela dit, je sortis. Je ne doute pas que, profitant de la liberté que leur laissait mon départ, ils ne se soient remis à leur régal et ne s’en soient donné à cœur joie de leurs mensonges. Voilà, mon cher Philoclès, ce que je viens d’entendre chez. Eucrate. Par Jupiter, je suis comme les gens qui ont bu trop de vin doux ; j’ai l’estomac chargé, et j’ai besoin de vomir. Je payerais volontiers fort cher un médicament qui eût la vertu de me faire oublier tous ces récits : je crains que ce souvenir, en séjournant dans ma mémoire, ne me joue quelque mauvais tour. Déjà je ne vois plus que fantômes, spectres, démons, Hécates.
PHILOCLÈS
C’est aussi, Tychiade, l’effet que m’a produit ta narration. Ceux qui sont mordus par des chiens enragés ne sont pas, dit-on, les seuls qui enragent et deviennent hydrophobes ; si celui qui a été mordu mord quelqu’un à son tour, cette morsure a le même effet que celle du chien et cause également l’hydrophobie. Tu as été mordu chez Eucrate par une foule de mensonges, et tu m’as communiqué ta morsure : tu m’as rempli l’âme de démons.
TYCHIADE
Rassurons-nous, mon doux ami ; nous avons un puissant antidote contre cette maladie ; c’est la vérité et la droite raison. Usons-en, et nous ne serons troublés par aucun de ces vains et ridicules mensonges.