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Révolte prolétarienne en Bolivie ! Et ses traitres passés, présents et futurs...
mardi 2 juin 2026, par
Révolte prolétarienne en Bolivie ! Et ses traitres passés, présents et futurs...
Des milliers de personnes, notamment des mineurs, des paysans et des ouvriers, ont défilé dans les rues de la capitale administrative. « Que voulons-nous ? Sa démission ! Quand ? Maintenant ! », scandait la foule au milieu de détonations de pétards.
Les manifestants rejettent la politique économique du gouvernement, réclament des hausses de salaires et accusent les autorités d’avoir distribué une essence de mauvaise qualité qui aurait endommagé des milliers de véhicules. Ils ont défilé jusqu’au centre-ville, où certains ont tenté de franchir le périmètre de sécurité autour de la place Murillo, siège du palais présidentiel et du Parlement.
À peine six mois après son arrivée au pouvoir, le président de centre droit fait face à une pression croissante de paysans, ouvriers, mineurs et enseignants, qui dénoncent la pire crise économique qu’ait connue la Bolivie depuis quatre décennies.
Armés d’explosifs artisanaux, de bâtons et de pierres, des manifestants ont tenté d’entrer lundi sur la place Murillo, où se trouve le palais présidentiel.
Le parquet a annoncé avoir ordonné l’arrestation du chef du principal syndicat ouvrier du pays, Mario Argollo, l’un des leaders des manifestations, accusé notamment « d’incitation publique à commettre des délits » et de « terrorisme ». Un groupe de manifestants a pillé un bureau du registre national des biens, emportant du mobilier, des ordinateurs et d’autres équipements.
La mobilisation s’accompagne depuis plus de deux semaines de barrages routiers qui paralysent les accès à La Paz. L’organisme public Administradora Boliviana de Carreteras recensait lundi soir au moins 32 points de blocage dans tout le pays.
Ces barrages maintiennent la capitale administrative quasiment coupée du reste du pays, provoquant des pénuries de carburant, de nourriture et de médicaments. Le gouvernement a annoncé qu’il interviendrait de nouveau mardi sur les routes bloquées afin de mettre en place un nouveau « corridor humanitaire » pendant six heures.
La semaine dernière déjà, plusieurs manifestations antigouvernementales avaient secoué La Paz, sur fond de pénuries de carburant et de forte inflation.
https://www.lefigaro.fr/international/bolivie-les-banques-suspendent-leurs-activites-a-la-paz-apres-de-violentes-manifestations-antigouvernementales-20260519
https://berthoalain.com/2026/05/17/salaires-bloquages-et-affrontements-autour-de-la-paz-16-mai-2026/
https://berthoalain.com/2026/05/15/mouvement-des-mineurs-affrontements-a-la-paz-14-mai-2026/
https://berthoalain.com/2026/05/13/indigenes-affrontements-a-el-alto-rio-seco-12-mai-2026/
En Bolivie, des manifestations paralysent la capitale sur fond de crise économique
« C’est tout le pays qui en a marre » : en Bolivie, des manifestants bloquent la capitale faute de mesures contre l’inflation
Bolivie 1952, Bolivie 2026, France 2026 : la participation au gouvernement bourgeois comme trahison historique de la révolution prolétarienne
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I. Une chaîne organisationnelle, une continuité politique
Le 20 mai 2026, Révolution Permanente publie un récit historique de la révolution bolivienne d’avril 1952. Le 21 mai, sa section sœur en Bolivie, la LOR-CI, publie un communiqué sur la révolte populaire en cours contre Rodrigo Paz Pereira. Le 1er mai 2026 à Buenos Aires, Myriam Bregman, principale figure du PTS argentin, prononce au stade Ferro un discours présenté par son organisation comme l’événement politique majeur de l’année. Ces trois interventions sont produites par les sections d’un même courant international : le Courant Révolution Permanente – Quatrième Internationale (CRP-QI), anciennement Fraction Trotskyste – Quatrième Internationale, rebaptisé lors de la conférence de São Paulo du 15 au 20 décembre 2025. Cette rebaptisation n’est pas neutre : elle vise à enterrer la continuité organisationnelle avec le morénisme argentin des années 1980 (MAS de Nahuel Moreno), lui-même issu de la tradition pabliste responsable de la trahison du POR bolivien en 1952. Le changement de nom est l’une des opérations idéologiques par lesquelles ce courant tente d’effacer sa filiation directe avec la chaîne historique des trahisons centristes du XXe siècle.
Une lecture croisée de ces trois interventions, plus du texte fondateur de Révolution Permanente voté en décembre 2022, fait apparaître une continuité politique précise : chaque fois que la situation pose la question du pouvoir, ce courant substitue à la dictature du prolétariat une formule plus large, plus démocratique, plus frontiste, donc compatible avec une recomposition dans le cadre bourgeois. Cette substitution a une cause matérielle nommable : l’abandon de la dictature du prolétariat comme objectif programmatique central, et corrélativement l’abandon de la construction de partis bolcheviques au profit d’une stratégie de construction de « gauches ouvrières et révolutionnaires » indéterminées.
II. Bolivie 1952 : le parti n’a pas manqué, c’est sa politique qui a trahi
La conclusion canonique de Révolution Permanente sur 1952 — « ce qui a manqué, c’est un parti révolutionnaire » — n’est pas un oubli factuel. L’article du 20 mai 2026 mentionne explicitement Guillermo Lora, le POR, les Thèses de Pulacayo et le poids du parti dans la COB. Le problème n’est donc pas la négation de l’existence du POR. Le problème est l’opération idéologique qui consiste à transformer une trahison politique nommable en défaut abstrait de maturité historique. Si « le parti a manqué » alors qu’on reconnaît par ailleurs qu’il existait, c’est qu’on déplace le problème de sa ligne politique vers une formule mystificatrice. Cette formule a une fonction précise : dispenser la tradition organisationnelle dont le POR était issu — la Quatrième Internationale post-1953 dont le CRP-QI est l’héritier direct — de toute auto-critique sur la politique effectivement menée.
Or le parti, lui, n’a pas manqué. Il a mené une politique précise, nommable, contre-révolutionnaire. Le POR dirigeait depuis novembre 1946 la Fédération syndicale des mineurs autour des Thèses de Pulacayo, document programmatique trotskyste authentique posant la dictature du prolétariat. Au moment de l’insurrection d’avril 1952, il co-dirigeait les milices ouvrières, fondait la COB le 17 avril avec une majorité incontestée, rédigeait ses programmes, discours et presse. Sa politique effective fut la suivante : soutien « critique » au gouvernement bourgeois Paz Estenssoro dès le 18 avril 1952. Participation directe à l’appareil d’État : Miguel Alandia Pantoja ministre de la Culture du gouvernement MNR ; Guillermo Lora à l’Office de Stabilisation ; Edwin Moller directeur de la Banque d’Épargne des Travailleurs contrôlée par le ministre Lechin ; Ayala Mercado à la Commission Agraire (sources : Bulletin intérieur du SWP n°17 sur la base de l’enquête trotskyste américaine du camarade Sam Ryan ; Liborio Justo, La revolución derrotada ; Lora lui-même, Contribución a la historia política boliviana, vol. 2 ; James Dunkerley, Rebellion in the Veins, 1982). Identification programmatique au léchinisme — aile gauche du parti bourgeois MNR. Slogan central effectivement posé par le Bureau politique du POR le 23 juin 1953 : « Contrôle total de l’État par l’aile gauche du MNR » (cité dans Bulletin Intérieur du POR, mai 1956, p. 262, repris par Moreno dans La revolución derrotada).
Publication d’un « Programme des Exploités » paru dans chaque numéro de Lucha Obrera après avril 1952, qui omettait précisément l’occupation des mines et usines par les travailleurs eux-mêmes, l’expropriation sans indemnisation, la soviétisation de la COB, le rejet du co-gouvernement, et le mot d’ordre central « Tout le pouvoir à la COB ! ». En 1954, la vieille garde du POR — Warqui, Ayala, Moller, Zegada et l’essentiel de la Fraction Ouvrière Léniniste — fusionnait avec le MNR.
Cette politique appliquait à la lettre la résolution adoptée à l’unanimité par le IIIe Congrès Mondial de la Quatrième Internationale en 1951 sous la direction de Pablo, qui prescrivait l’entrisme sui generis et le mot d’ordre de « gouvernement ouvrier et paysan commun aux deux partis » MNR-POR.
III. Le triple précédent : 1917, 1936, 1952 — la même opération de capitulation
La trahison du POR en 1952 n’est pas une erreur tactique inédite. Elle reproduit, terme pour terme, deux trahisons historiques précédentes que le marxisme révolutionnaire avait déjà identifiées, théorisées et condamnées. Comparer les trois cas permet de saisir la mécanique politique précise qui se répète, et de mesurer la responsabilité historique du POR de Lora et de la Quatrième Internationale de Pablo : ils savaient ce qu’ils faisaient, puisque deux précédents majeurs avaient déjà été décortiqués par Lénine et par Trotsky lui-même.
Russie, mai-octobre 1917. Après la révolution de février, le double pouvoir s’installe en Russie : gouvernement provisoire bourgeois d’un côté, Soviet de Petrograd dominé par mencheviks et socialistes-révolutionnaires de l’autre. En mai 1917, sous prétexte de « pression de gauche sur la bourgeoisie » et de « défense des conquêtes démocratiques de février », les mencheviks (Tsereteli, Skobelev) et les SR (Tchernov, Kerensky) entrent au gouvernement provisoire. Ils prennent les ministères des Postes, du Travail, de l’Agriculture, de la Guerre. Le 8 juillet 1917, Kerensky devient chef du gouvernement. Cette coalition est présentée à la classe ouvrière comme un « gouvernement ouvrier et paysan » contenant des « ministres socialistes ». Lénine, dès les Thèses d’avril 1917, refuse intégralement cette ligne. Le Parti bolchévique est alors minoritaire dans les soviets — environ 10 % au début. Lénine ne fait aucune concession à la situation défavorable. Il pose immédiatement, sans condition, sans atténuation, le mot d’ordre du pouvoir prolétarien dans sa forme pure : « Tout le pouvoir aux soviets ! ». Et il engage la bataille politique pour gagner la majorité des soviets à ce mot d’ordre. Bataille gagnée parce qu’elle a été posée. Résultat : majorité bolchévique en septembre, insurrection victorieuse en octobre, première dictature du prolétariat de l’histoire.
Espagne, juillet 1936-mai 1937. Après la résistance de masse au coup d’État franquiste en juillet 1936, la révolution sociale espagnole déclenche les plus vastes collectivisations ouvrières et paysannes de l’histoire — Catalogne, Aragon, Levante. Les milices ouvrières contrôlent Barcelone. C’est une situation de double pouvoir effectif, comparable en intensité à la Russie de 1917 et plus avancée dans certaines régions que la Bolivie ne le sera en 1952. Or la direction de la CNT-FAI — l’organisation anarcho-syndicaliste qui dirige le mouvement révolutionnaire en Catalogne — effectue exactement l’opération que Lénine avait refusée en 1917. Le 26 septembre 1936, trois ministres CNT entrent au gouvernement de la Generalitat catalane. Le 4 novembre 1936, quatre ministres anarchistes entrent au gouvernement républicain central de Largo Caballero : Federica Montseny à la Santé, Juan García Oliver à la Justice, Joan Peiró à l’Industrie, Juan López Sánchez au Commerce. La justification officielle de García Oliver est édifiante : « l’anarchisme renonce momentanément à ses principes pour sauver la République face au fascisme ». Soutien critique à un gouvernement bourgeois sous prétexte d’antifascisme. La CNT-FAI couvre alors la reconstruction de l’État bourgeois républicain, le désarmement progressif des milices ouvrières, et finalement les journées sanglantes de Barcelone en mai 1937 — où la République, contrôlée par les staliniens du PSUC et les républicains bourgeois, écrase militairement l’extrême gauche révolutionnaire (POUM, militants CNT-FAI restés fidèles à la révolution sociale, militants trotskystes). Trotsky a immédiatement théorisé cette trahison comme la confirmation pratique de l’incapacité historique de l’anarcho-syndicalisme à mener une révolution prolétarienne jusqu’au pouvoir, et comme la confirmation que la participation à un gouvernement bourgeois sous prétexte d’unité antifasciste équivaut toujours à l’étranglement de la révolution sociale en cours.
Bolivie, avril 1952-1954. Quinze ans après la trahison de la CNT-FAI, trente-cinq ans après la trahison des mencheviks-SR, le POR de Guillermo Lora — section bolivienne de la Quatrième Internationale, c’est-à-dire de l’Internationale qui avait précisément été fondée par Trotsky pour empêcher la répétition de telles trahisons — fait à nouveau exactement la même opération. Insurrection ouvrière victorieuse les 9-11 avril, armée bourgeoise détruite, milices ouvrières seules forces armées du pays, COB constituant un organe de double pouvoir naissant. Le POR — qui dirige la COB avec une majorité incontestée — entre dans le gouvernement bourgeois MNR de Paz Estenssoro dès avril-mai 1952. Justification donnée : « soutien critique au gouvernement progressiste face à la rosca et à l’impérialisme ». Identification programmatique au léchinisme — l’aile gauche du parti bourgeois. Conséquence : la COB est progressivement vidée de sa fonction de double pouvoir, transformée en courroie de transmission ; l’armée bourgeoise est reconstruite par décret du 24 juillet 1952 ; les mines nationalisées le sont avec indemnisation des barons de l’étain payée par le peuple ; en 1954, la vieille garde du POR fusionne massivement avec le MNR.
La mécanique des trois cas est rigoureusement homologue. Situation pré-révolutionnaire ou révolutionnaire avec organes de double pouvoir naissants. Parti se réclamant de la classe ouvrière dirigeant ou co-dirigeant ces organes. Entrée de ce parti au gouvernement bourgeois sous prétexte de « pression de gauche », d’« antifascisme » ou d’« anti-impérialisme ». Justification rhétorique de la trahison par la nécessité de « sauver les acquis » ou de « ne pas laisser le terrain à pire ». Conséquence systématique : couverture de la reconstruction de l’État bourgeois, désarmement progressif des organes ouvriers, défaite de la révolution. Aucune exception historique. La seule politique qui a produit la victoire prolétarienne — Russie 1917 — est précisément la politique inverse : refus catégorique de la participation gouvernementale, refus catégorique du soutien critique, pose immédiate et inconditionnelle du mot d’ordre du pouvoir prolétarien.
Ce que cette comparaison à trois termes établit, et qui est plus puissant qu’aucune comparaison à deux termes, est la responsabilité historique du POR de Lora et de la Quatrième Internationale de Pablo en 1952. Ils savaient. Le précédent menchevik était connu de tout militant trotskyste depuis trente-cinq ans. Le précédent CNT-FAI était connu depuis quinze ans, et Trotsky en avait fait la critique systématique dans ses textes sur la révolution espagnole. La Quatrième Internationale elle-même avait été fondée en 1938 en partie pour empêcher la répétition de telles capitulations. Le POR en 1952 n’a donc pas commis une erreur d’ignorance. Il a effectué délibérément, en toute connaissance de cause théorique, une opération politique dont la nature contre-révolutionnaire était identifiée et condamnée depuis longtemps dans la tradition léniniste-trotskyste. C’est cette trahison consciente que la Quatrième Internationale dirigée par Pablo a couverte, en publiant les documents du POR dans La Vérité et The Militant sans la moindre critique de fond.
IV. Bolivie 2026 : ce que la LOR-CI dit et ce qu’elle ne dit pas
Le communiqué LOR-CI du 21 mai 2026 décrit une situation pré-révolutionnaire pleinement constituée : plus de quarante-cinq points de blocages routiers tenus par des comités auto-organisés, marche convergente des communautés paysannes et indigènes de Pando et Beni, assemblée générale du 1er mai à plus de six mille personnes ayant voté la grève générale illimitée, direction COB d’Argollo cosignataire de l’austérité Paz disparue de la rue le 20 mai pour négocier en secret, gouvernement Paz en conciliation forcée, ruptures à la base d’enseignants ruraux et urbains avec leurs directions nationales.
Le problème n’est pas que la LOR-CI ne dit rien. Elle dit beaucoup : libération des détenus, à bas les dirigeants tièdes, pas de négociations dans le dos de la base, coordination démocratique des secteurs mobilisés, assemblées de base, grève générale illimitée avec arrêt de travail, chute du gouvernement Paz et de toute la droite. Mais elle s’arrête précisément au seuil décisif : transformer ces organes de lutte en organes de pouvoir prolétarien. C’est là que se voit la limite programmatique.
Aucun appel à l’expropriation sans indemnisation du capital minier (San Cristóbal, Comibol, multinationales du lithium impliquant capitaux chinois, américains, européens dont français via Eramet). Aucun appel à l’expropriation du latifundium. Aucun appel à l’armement systématique des travailleurs et paysans. Aucun appel à la dissolution de l’armée par fraternisation et comités de soldats. Aucun appel à la transformation des comités de blocage en conseils ouvriers et paysans centralisés constituant un pouvoir alternatif à l’État bourgeois. Aucun mot d’ordre équivalent à « Tout le pouvoir aux comités centralisés ! ». Aucun appel à la dictature du prolétariat.
La grève générale est posée comme horizon terminal ; la chute de Paz comme objectif politique sans successeur ouvrier nommé. Le communiqué LOR-CI est par ailleurs muet sur la question du scénario réaliste de succession : si Paz tombe, la voie immédiate est ouverte au retour d’un nouveau bonapartisme bourgeois-nationaliste type MAS-Evo Morales, rééditant la fonction du MNR de Paz Estenssoro en 1952. La LOR-CI n’appelle ni à refuser tout soutien critique à un tel gouvernement à venir, ni à poser dès maintenant la barrière programmatique qui rendrait impossible la cooptation des organes auto-organisés. Cette omission positive est l’équivalent contemporain exact du soutien critique au MNR en 1952. C’est la définition stricte d’une grève générale réformiste : non pas une grève molle, mais une grève générale traitée comme finalité tactique terminale, déconnectée d’un programme de pouvoir prolétarien posant le renversement de l’État bourgeois et son remplacement par l’État ouvrier.
V. France 2022-2026 : les absences décisives du texte fondateur de Révolution Permanente
Le texte fondateur de Révolution Permanente, « Bases politiques d’une nouvelle organisation révolutionnaire », a été voté lors du congrès des 16, 17 et 18 décembre 2022. C’est le document programmatique central du parti français.
Le problème n’est pas seulement lexical. Dans un texte programmatique fondateur, les absences sont des positions. Ne pas nommer la dictature du prolétariat, ne pas nommer le parti bolchévique, ne pas nommer le centralisme démocratique, tout en nommant l’hégémonie, le bloc ouvrier-populaire et le pouvoir démocratique de la majorité exploitée, indique un déplacement stratégique réel et nommable.
L’expression « dictature du prolétariat » n’apparaît pas une seule fois dans le texte fondateur. À sa place, RP propose une révolution sociale qui « renverse l’État bourgeois, le remplace par un pouvoir démocratique de la majorité exploitée ». La substitution est précise. La dictature du prolétariat est une forme d’État de classe spécifique, désignée comme telle par Marx dans la Critique du Programme de Gotha, par Lénine dans L’État et la Révolution, par Trotsky dans Le Programme de Transition. C’est le pouvoir de la classe ouvrière exercé contre la bourgeoisie et liquidant celle-ci comme classe. « Pouvoir démocratique de la majorité exploitée » est une formulation populiste-démocratique qui dissout la spécificité de classe dans une catégorie sociologique vague — la majorité.
L’expression « parti bolchévique » est également absente du texte. RP parle de « parti révolutionnaire des travailleurs », expression vague qui peut désigner aussi bien un parti léniniste qu’un parti type PT brésilien des origines. Le principe d’organisation léniniste — le centralisme démocratique — n’est pas posé comme axe central ; le texte se contente d’admettre qu’« une forme de centralisation est indispensable », formulation lâche qui couvrirait n’importe quelle organisation politique digne de ce nom.
À ces absences correspond une présence positive : la centralité accordée à la notion d’hégémonie. Le texte revendique « la centralité de la notion d’hégémonie pour penser l’articulation entre lutte contre l’exploitation et les oppressions », en filiation explicitement assumée avec Daniel Bensaïd. Cette centralité accordée à l’hégémonie ne supprime pas formellement la mention de la grève générale politique ou des organes de double pouvoir — RP les nomme aussi. Mais elle déplace le centre de gravité : la question de la destruction de l’État bourgeois et de la dictature du prolétariat se trouve reformulée dans le vocabulaire plus extensible d’un bloc ouvrier-populaire, d’un pouvoir démocratique de la majorité exploitée et d’une construction progressive de l’auto-organisation. Ce déplacement n’est pas neutre : il atténue précisément la question de l’État de classe. Et il correspond à la fonction historique du gramscisme dans le mouvement ouvrier européen depuis Togliatti 1944, Berlinguer 1973 et le tournant Bensaïd-Mandel des années 1980 — fonction qui consiste systématiquement à substituer la guerre de position culturelle et la conquête progressive de positions hégémoniques à l’insurrection armée et la dictature du prolétariat.
Sur le terrain de l’internationalisme et de l’anti-impérialisme, le texte déclare se situer « du côté des peuples opprimés par les puissances impérialistes, et tout particulièrement lorsqu’il s’agit de l’impérialisme français ». Bien. Mais nulle part on ne trouve : défaitisme révolutionnaire dans le sens léniniste 1915 ; expropriation sans indemnisation de l’industrie d’armement française (Thales, Dassault, Naval Group, Safran) ; appel à la défaite militaire du gouvernement français ; comités de soldats avec droit de refus d’ordre. Le test léniniste 5 points donne ainsi pour RP en 2026 un score de 2/5 — défaitisme partiel, position centriste-pabliste typique. La pratique électorale confirme : la candidature d’Anasse Kazib en 2022, la liste d’Elsa Marcel à Saint-Denis-Pierrefitte en mars 2026 portent un programme municipaliste-démocratique-radical (élus payés comme un enseignant, révocables par assemblées locales) qui se déploie intégralement dans le cadre des institutions bourgeoises actuelles, sans mot d’ordre de pouvoir ouvrier, sans appel à la destruction de l’État bourgeois.
VI. Argentine, 1er mai 2026 : la confession programmatique de Bregman
Le discours de Myriam Bregman au stade Ferro le 1er mai 2026 a explicité ce que le texte fondateur de RP esquive par euphémisation. La défense du socialisme y apparaît comme horizon général, mais non comme axe programmatique du parti à construire. Dans le discours publié par La Izquierda Diario — organe officiel du PTS qui revendique ces formules comme victoires politiques majeures — Bregman appelle à construire un nouveau parti de la classe travailleuse en partant du « programme du Front de Gauche », non du programme de la Quatrième Internationale, non de la dictature du prolétariat, non d’un programme de pouvoir des conseils. La défense du socialisme est formulée par Bregman comme intention subjective de la direction du PTS — « Nous ne cachons pas que nous voulons transformer cette société à la racine » — et non comme objectif central du parti à venir. La grammaire est ici décisive et factuellement vérifiable sur le site officiel du PTS : on ne dit pas « nous appelons les travailleurs à la dictature du prolétariat », on dit « nous ne cachons pas que nous voulons ». La transformation sociale n’est pas l’axe programmatique posé devant la classe, c’est une option morale assumée par la direction.
Le mot d’ordre concret de Bregman se limite à « une véritable rébellion, une grève générale » présentée comme un Cordobazo du XXIe siècle. Le Cordobazo de 1969 a précisément échoué faute d’une direction marxiste consciente, faute d’une transformation des organes auto-organisés en organes de pouvoir prolétarien. Bregman l’invoque comme métaphore inspirante, jamais comme leçon programmatique.
Le PTS construit son intervention politique autour des sondages d’opinion. Christian Castillo, dirigeant du PTS, a ouvert son discours en citant les sondages Atlas Intel qui placent Bregman au premier rang d’image positive (47 % vs 46 %). Bregman a clos le sien en remarquant que « les gens commencent à le dire : presidenta ». La centralité du sondage révèle la centralité de la perspective : devenir une option administrative pour la prochaine phase de la crise argentine, sur le modèle Syriza 2015 ou Podemos 2020-2023. Le modèle historique n’est pas inventé. Il est consigné dans le programme du MAS de Nahuel Moreno de 1985, qui revendiquait explicitement le PT brésilien des origines comme modèle — un parti construit par les dirigeants syndicaux liés à la social-démocratie et à l’Église pour, dans les mots mêmes de Moreno, bloquer la canalisation de l’avant-garde des travailleurs vers le communisme ou les trotskystes. La proposition Bregman 2026 est la transposition contemporaine de cette opération de 1985.
VII. La continuité du centrisme : 1917 → 1936 → 1952 → 2026
La filiation est maintenant intégralement nommable. La trahison menchevik-SR de mai 1917 (participation au gouvernement Kerensky pour « pousser la bourgeoisie à gauche »). La trahison anarcho-ministérielle CNT-FAI de novembre 1936 (participation au gouvernement républicain pour « sauver la République face au fascisme »). La trahison pabliste du POR d’avril 1952 (participation au gouvernement MNR pour « soutien critique au gouvernement progressiste »). La continuité moréniste argentine du MAS de 1982-1985 (candidature Zamora, programme PT-brésilien explicitement conçu pour bloquer le développement révolutionnaire). Le CRP-QI de 2026 (PTS argentin proposant un « nouveau parti ouvrier » sans programme socialiste défini, LOR-CI bolivienne refusant le mot d’ordre du pouvoir prolétarien face à la révolte, Révolution Permanente française construisant un parti dont le texte fondateur ne contient pas l’expression « dictature du prolétariat »).
Cette continuité n’est pas un détail historiographique. Elle est la continuité d’une opération politique précise : couvrir d’une rhétorique radicale des appareils bourgeois ou des fronts inter-classistes (FIT-U argentin, NUPES française), tout en bloquant la construction d’un parti bolchévique authentique qui poserait sans concession l’objectif de la dictature du prolétariat et la prise du pouvoir par la classe ouvrière organisée en conseils. Le centrisme, au sens marxiste précis, n’est pas une simple oscillation entre réformisme et révolution. C’est une opération positive consistant à adopter la phraséologie révolutionnaire pour empêcher la cristallisation effective d’une direction révolutionnaire. La participation au gouvernement bourgeois — sous des prétextes variables selon les conjonctures — est la forme la plus aboutie de cette opération.
VIII. La cause matérielle : abandon de la dictature du prolétariat comme objectif
Le diagnostic peut maintenant être posé en termes strictement matérialistes. Pourquoi la LOR-CI ne pose-t-elle pas en mai 2026 « Tout le pouvoir aux comités centralisés ! » face à la révolte bolivienne ? Pourquoi Bregman ne pose-t-elle pas le 1er mai 2026 « Programme de la Quatrième Internationale ! Dictature du prolétariat ! » ? Pourquoi Révolution Permanente n’a-t-elle pas inscrit l’expression « dictature du prolétariat » dans son texte fondateur de décembre 2022 ?
La réponse est unique. Parce que ce courant a effectivement abandonné la dictature du prolétariat comme objectif programmatique central, et corrélativement la construction de partis bolcheviques comme tâche organisationnelle centrale. Il se bat désormais pour la construction de « gauches ouvrières et révolutionnaires », de « partis ouvriers larges », d’« hégémonies anti-bourgeoises », de « pouvoirs démocratiques de la majorité exploitée » — toutes formulations dont la fonction grammaticale précise est d’esquiver le contenu de classe spécifique de la dictature du prolétariat. Sans cet objectif central, le programme transitoire perd son axe. Les revendications immédiates ne sont plus articulées à un horizon de pouvoir prolétarien — elles flottent. Et un programme transitoire sans dictature du prolétariat comme horizon n’est plus un programme transitoire : c’est un programme démocratique-radical déguisé.
La cause matérielle de la politique contre-révolutionnaire menée par le CRP-QI face aux situations pré-révolutionnaires actuelles (Bolivie 2026, Argentine 2026) est cet abandon. Il n’est pas un manque d’effort organisationnel. Il n’est pas une faiblesse théorique conjoncturelle. Il est une orientation programmatique positive, héritée de la tradition pabliste-moréniste, qui détermine matériellement l’impossibilité pour ce courant de poser, face aux comités de blocage boliviens ou aux mouvements ouvriers argentins, les mots d’ordre qui correspondent objectivement à la situation. Et cet abandon explique aussi pourquoi le récit de 1952 par Révolution Permanente doit nécessairement maquiller la trahison du POR en « parti manquant ». Reconnaître que le POR a fait en 1952 ce que Lénine refusait en 1917 et ce que la CNT-FAI faisait en 1936 obligerait le CRP-QI à reconnaître que sa propre pratique présente en Bolivie, en Argentine et en France répète la même opération sous de nouvelles formes.
IX. Ce qu’il faut poser aujourd’hui : pouvoir des comités, armement du prolétariat, dictature du prolétariat
La méthode contraire à la trahison historique est connue. Quand Lénine arrive à la gare de Finlande en avril 1917, le Parti bolchévique est minoritaire dans les soviets. Il ne dit pas : soutenons critiquement Kerensky en attendant un meilleur rapport de force. Il ne dit pas : entrons dans le gouvernement provisoire pour le pousser à gauche, comme le font les mencheviks et les SR. Il pose immédiatement, sans condition, sans atténuation, le mot d’ordre du pouvoir prolétarien dans sa forme pure : « Tout le pouvoir aux soviets ! ». Et il engage de mai à octobre la bataille politique pour gagner la majorité des soviets à ce mot d’ordre. Bataille gagnée parce qu’elle a été posée. Si Lénine avait dit « le programme du Front de Gauche, un programme d’indépendance de classe » comme Bregman le 1er mai 2026, il n’y aurait jamais eu d’Octobre. Si Lénine avait accepté un ministère dans le cabinet Kerensky comme la CNT-FAI dans le cabinet Largo Caballero ou le POR dans le cabinet Paz Estenssoro, il n’y aurait jamais eu de dictature du prolétariat russe.
Cette méthode léniniste est précisément ce que Barta a tenté de transmettre dans le mouvement ouvrier français de 1944-1947, contre la collaboration de classes pratiquée par le PCF dans le tripartisme De Gaulle-Thorez-Bidault. C’est cette même méthode que le CRP-QI continue à refuser en 2026 en Bolivie, en Argentine et en France.
Les mots d’ordre qui doivent être posés sans condition dans la situation bolivienne actuelle :
Tout le pouvoir aux comités de blocage centralisés et à la COB rénovée par assemblées de base ! Expropriation sans indemnisation des mines, du lithium, du latifundium, des banques et des grandes entreprises ! Armement systématique des travailleurs et des paysans ! Comités de soldats dans l’armée ! Dictature du prolétariat sous forme de gouvernement de la classe ouvrière et de la paysannerie pauvre contre Paz, contre Argollo, contre l’aile gauche bourgeoise du MAS, contre toute la droite ! Extension de la révolution à toute l’Amérique latine ! Reconstruction d’une Internationale ouvrière révolutionnaire authentique fondée sur la rupture programmatique avec toute la tradition centriste héritée de Pablo, Moreno, Mandel, Lambert et de leurs successeurs actuels !
Aucun de ces mots d’ordre ne figure dans le communiqué LOR-CI du 21 mai 2026. Aucun ne figure dans le discours Bregman du 1er mai 2026. Aucun ne figure dans le texte fondateur de Révolution Permanente du 18 décembre 2022.
Cent neuf ans après la trahison menchevik-SR. Quatre-vingt-dix ans après la trahison anarcho-ministérielle CNT-FAI. Soixante-quatorze ans après la trahison pabliste du POR. Le même courant, sous le nouveau nom de Courant Révolution Permanente – Quatrième Internationale, répète la même opération politique dans le même pays bolivien, dans le pays voisin argentin, et en France impérialiste. La cause matérielle de cette continuité est nommable : l’abandon de la dictature du prolétariat comme objectif programmatique central et l’abandon corrélatif du parti bolchévique-léniniste comme forme organisationnelle.
Reconstruire un programme révolutionnaire conséquent en 2026 exige donc précisément ce que le CRP-QI refuse : poser la dictature du prolétariat comme objectif central, poser le parti bolchévique comme forme organisationnelle, poser le défaitisme révolutionnaire conséquent contre chaque bourgeoisie nationale, poser l’expropriation sans indemnisation du capital, poser l’armement des travailleurs et la fraternisation avec les soldats, poser la reconstruction d’une Internationale ouvrière révolutionnaire authentique. C’est dans ces termes — et dans ces termes seulement — que la question bolivienne de mai 2026 peut être reliée à la question bolivienne d’avril 1952, à la question espagnole de juillet 1936, à la question russe de février-octobre 1917. Hors de ces termes, on reste dans la commémoration moralisante d’une défaite dont on continue à reproduire activement la cause.
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Rectificatif du 29 mai 2026
Pendant la finalisation et la relecture de cet article — rédigé sur la base des publications de Révolution Permanente et de la LOR-CI au 21 mai 2026 — deux nouveaux articles ont été publiés le 28 mai sur le site français de RP. Ils confirment textuellement la démonstration qui suit. Synthèse en quatre points :
1. Le rapport de forces s’est intensifié. Les blocages sont passés de 45 (21 mai) à plus de 150 (28 mai). Sixième mort confirmée à El Alto. Échec total de l’opération militaire « Banderas Blancas ». Le parlement bolivien a voté la dérogation à la loi limitant l’état de siège. Trump, Netanyahou et Milei soutiennent officiellement Paz. Le secrétaire général de la COB a déclaré à la télévision le 26 mai : « on nous accuse d’être des traîtres, on a été dépassé par les bases ». Face à cette intensification, la LOR-CI n’a posé aucun mot d’ordre nouveau. Le titre exact de sa déclaration politique du 28 mai reste : « Bolivie : Pas un pas en arrière, la COB doit mettre en œuvre la grève générale ! ». Sept jours d’approfondissement du double pouvoir, et le mot d’ordre central reste de demander à la bureaucratie syndicale de faire la grève — pas le pouvoir des comités, pas l’expropriation, pas l’armement, pas la dictature du prolétariat.
2. Josefina L. Martínez et Matías Maiello, membres de la rédaction internationale du CRP-QI, écrivent textuellement le 28 mai : « l’importance d’une gauche révolutionnaire forte pour mener ces combats et disputer l’hégémonie de la classe ouvrière ». La formulation gramscienne identifiée dans la section V est désormais publiquement assumée comme axe stratégique central par la direction internationale du courant elle-même.
3. Les mêmes auteurs définissent l’objectif du parti à construire comme « l’émergence indépendante d’un bloc ouvrier, paysan et populaire capable de prendre les rênes de la situation ». Toutes les substitutions analysées dans la section VIII y sont, textuellement, en une seule phrase signée par la direction internationale CRP-QI : « organisation politique » au lieu de parti bolchévique ; « bloc » au lieu de gouvernement ouvrier ; « populaire » introduisant l’élément inter-classiste dissolvant la spécificité prolétarienne ; « prendre les rênes » au lieu de prendre le pouvoir et instaurer la dictature du prolétariat.
4. Martínez/Maiello reconnaissent eux-mêmes que le MAS « a intégré les organisations du mouvement de masse dans l’État » — diagnostic théorique exact. Mais ils ne tirent aucune conclusion programmatique : aucun mot d’ordre de refus de soutien critique à un éventuel gouvernement MAS post-Paz, aucune barrière de classe posée dès maintenant. C’est la structure exacte de la trahison de 1952 reconnue par notre section IV : diagnostic juste sur le caractère bourgeois du parti nationaliste, conclusion pratique manquante.
La démonstration qui suit, rédigée le 23 mai, est ainsi confirmée mot pour mot par les publications du courant lui-même cinq jours plus tard. Les sources sont signées, datées, publiques, vérifiables sur le site de Révolution Permanente.
Sources : Josefina L. Martínez & Matías Maiello, « Révolte populaire en Bolivie : une contre-offensive face à la droite latino-américaine ? », Révolution Permanente, 28 mai 2026 ; Costantino Bovina, « Bolivie. Entre promesse de "dialogue" et menace d’état de siège, les mobilisations massives continuent », Révolution Permanente, 28 mai 2026.

