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La "victoire syndicale" de la lutte du 65 boulevard de Strasbourg — De la kafala à la citoyenneté de 1793
mercredi 3 juin 2026, par
Ce qu’en disent PCF et CGT :
65 boulevard de Strasbourg — De la kafala à la citoyenneté de 1793
Article-action complet + texte théorique sur la kafala dissimulée à la française + quatre annexes politiques
Matière et Révolution — Gilets Jaunes Poitiers
24 mai 2026
Table des matieres
PARTIE I — ARTICLE-ACTION : LA VICTOIRE DE PYRRHUS DU 65 BOULEVARD DE STRASBOURG 5
DE LA KAFALA DISSIMULÉE À LA CITOYENNETÉ DE 1793 : LA LUTTE DU 65 BOULEVARD DE STRASBOURG, LA FRACTION SANS-PAPIÈRE DU PROLÉTARIAT DE FRANCE ET LA DÉFAITE DE L’IMPÉRIALISME FRANÇAIS 5
NOUS SOUTENONS SANS RÉSERVE LES REVENDICATIONS DES SALARIÉS DU 65 REPRISES PAR LA CGT 5
CARTE DE RÉSIDENT DE DIX ANS POUR TOUTES ET TOUS ET POUR LEURS PERSONNES À CHARGE ! 7
PLEINE CITOYENNETÉ POLITIQUE AU NOM DE LA CONSTITUTION DE 1793 ! 7
LE SALON DE COIFFURE AUX SALARIÉ·E·S ! 7
EXPROPRIATION DES PATRONS EXPLOITEURS ! 7
SIDIBÉ EXPLOITE, LA MAIRIE ENCAISSE, LE CAPITAL PROFITE AVEC LA COUVERTURE DE L’ÉTAT. 7
SIDIBÉ DOIT PAYER. LA MAIRIE DOIT PAYER. L’ÉTAT DOIT PAYER. LA CLASSE OUVRIÈRE N’A PAS À PAYER POUR EUX. 7
BRISER LA KAFALA DISSIMULÉE À LA FRANÇAISE. 7
POUR LA DÉFAITE DE L’IMPÉRIALISME FRANÇAIS, ICI ET À L’EXTÉRIEUR. 7
NOS MOTS D’ORDRE POUR CETTE LUTTE ET CELLES À VENIR 8
Nos onze revendications programmatiques, que la CGT confédérale et les courants trotskystes refusent de porter 8
PRÉAMBULE — LA « VICTOIRE » DU 19 MAI 2026 : UNE VICTOIRE À LA PYRRHUS 11
Saluons d’abord, sans réserve, le courage et la détermination des treize 11
Un double déni qu’il faut leur dire honnêtement 11
Qu’est-ce qu’une victoire à la Pyrrhus ? 12
Ce n’est pas une régularisation pleine. C’est un sursis administratif dont le terme est fixé par le parquet 13
Sur les revendications des salariés en lutte ? Rien ! 14
Malgré les précédentes luttes, l’exploitation des sans-papiers continue à Château-d’Eau 15
Sur la liquidation au 65 présentée comme « jour de victoire » : ce que la CGT confédérale célèbre en 2026, c’est ce que les travailleurs du 57 avaient refusé en 2014 17
Sidibé n’est pas un patron voyou — c’est un patron tout ce qu’il y a de plus capitaliste et en même temps un kafīl à la française 20
Qu’est-ce que la kafala dissimulée à la française ? 20
La victoire de la CGT : une opération politique d’État réussie 21
Mais nous ne sommes pas perdus — construire l’organisation bolchevique-léniniste et défendre l’auto-organisation du prolétariat 25
PARTIE I — DIAGNOSTIC MATÉRIEL ET POLITIQUE DE LA LUTTE DU 65 BOULEVARD DE STRASBOURG 27
I.A — Topographie matérielle de la lutte 27
I.B — Composition de classe et trajectoires migratoires 28
I.C — Topographie du capital local : Sidibé n’est pas seul 28
I.D — Généalogie longue : de Saint-Bernard 1996 au 65 en 2026 29
I.E — Parallèle Gilets Jaunes 2018-2019 / fraction sans-papière 2026 31
I.F — Brossat (PCF) : quatre opérations politiques 31
I.G — Joussellin (PCF) : six positions cumulées et la contradiction Cause commune 2019 / Brossat 2026 32
I.H — Continuité socialiste et quatre couches d’association objective CGT-mairie 33
I.I — La mairie encaisseuse depuis 2014, et l’articulation à l’impérialisme 34
PARTIE II — CARTOGRAPHIE POLITIQUE DES COURANTS INTERVENUS SUR LE 65 : LA CONVERGENCE DES APPAREILS À LA CLÔTURE 35
II.A — Cadre méthodologique 35
II.B — CGT confédérale : du tract prospectif au communiqué de clôture, une opération politique en deux temps 35
II.C — Lutte Ouvrière : un cas d’école en deux temps 37
II.D — NPA-Révolutionnaires : la régression organisée entre avril et mai 39
II.E — Révolution Permanente : l’article de soutien sans contenu programmatique, puis le silence à la clôture 40
II.F — NPA-Anticapitaliste : un reportage vidéo, puis rien 41
II.G — La convergence et sa fonction politique objective : tous gestionnaires de la main-d’œuvre immigrée pour le compte de l’impérialisme français 41
II.H — La fête de la victoire au lieu exact de l’expulsion : la mémoire ouvrière disparue 43
ÉTAPE 3 — PROGRAMME ET CONCLUSION FRACTIONNELLE 44
3.A — Récapitulatif politique des thèses démontrées 44
3.B — Conclusion programmatique : construire la fraction bolchevique-léniniste 45
3.C — Appel fractionnel 46
PARTIE II — TEXTE THÉORIQUE : LA KAFALA DISSIMULÉE À LA FRANÇAISE 47
LA KAFALA DISSIMULÉE À LA FRANÇAISE 47
La fraction sans-papière du prolétariat de France comme question programmatique 47
I. La question qui se pose partout 47
II. Ce qu’est la kafala 48
III. La fiche de paie comme visa-sponsor 50
IV. La République comme organisatrice de la dépendance 51
La traite est la forme pénale ; la kafala dissimulée est le rapport de production 53
V. Cinq objections, cinq réfutations 55
VI. Une forme capitaliste de contrainte extra-économique 58
VII. L’organe métropolitain de l’impérialisme français 59
VIII. L’histoire ouvrière des luttes des sans-papiers en France 60
IX. Nommer pour attaquer 62
Sources et références 65
Sur la kafala du Golfe 65
Sur la kafala dissimulée à la française 66
Sur les luttes ouvrières des sans-papiers en France 66
Cadre théorique marxiste 67
Articles connexes 67
PARTIE III — ANNEXES POLITIQUES 67
ANNEXE 1 — RECOMPOSITION IMPÉRIALISTE FRANÇAISE 2022-2026 : SAHEL, UKRAINE, NAIROBI 67
A1.A — Le repli accéléré du dispositif militaire français au Sahel (2020-2024) 67
A1.B — Le surengagement militaire et financier en Ukraine (2022-2026) 68
A1.C — Le pivot vers l’Afrique anglophone : Nairobi, mai 2026 68
A1.D — La fraction sans-papière comme variable d’ajustement métropolitaine 69
A1.E — Le silence stratégique des cinq courants intervenus sur le 65 70
A1.F — Notre position : défaitisme révolutionnaire et liaison avec la fraction sans-papière 71
ANNEXE 2 — LA DOCTRINE BINET DE LA CGT CONFÉDÉRALE : SOCIAL-CHAUVINISME FRANÇAIS, DÉFENSE DE L’INDUSTRIE D’ARMEMENT, CONVERGENCE MATÉRIELLE AVEC LE RN 72
A2.A — La doctrine Binet est sociale-chauvine française 72
A2.B — La position Binet sur la guerre en Ukraine : alignement de fait sur Macron 72
A2.C — La doctrine Binet sur l’industrie d’armement française 73
A2.D — Les fédérations CGT matériellement intégrées à l’industrie d’armement 74
A2.E — La convergence matérielle CGT-RN sur la sidérurgie de défense : l’amendement 133 75
A2.F — Le patriotisme économique : la séquence Poissy-Kénitra-Tafraoui-Zaragoza-Le Mans 76
A2.G — La base critique CGT et son isolement structurel 77
A2.H — La doctrine Binet confrontée aux exigences du défaitisme révolutionnaire 77
A2.I — Notre position : fraction syndicale révolutionnaire, contrôle ouvrier sur l’armement, articulation avec la régularisation globale 78
ANNEXE 3 — PANAFRICANISME MILITANT FRANÇAIS ET LUTTE DE CLASSE EN FRANCE : LE SILENCE SUR LE 65 BOULEVARD DE STRASBOURG 79
A3.A — Le panafricanisme classique : un apport historique à distinguer du socialisme scientifique 79
A3.B — Fanon et Sankara : nationalisme petit-bourgeois, pas socialisme scientifique 80
A3.C — Le panafricanisme militant français contemporain : Kemi Seba et Urgences Panafricanistes 81
A3.D — La critique du franc CFA : un apport à intégrer dans le programme 82
A3.E — Le silence du panafricanisme militant français sur le 65 boulevard de Strasbourg 83
A3.F — Les treize du 65 comme prolétaires de France : pas migrants, pas diaspora, pas victimes de traite 84
A3.G — Notre axe politique : défaite de l’impérialisme français à l’extérieur et en métropole 84
ANNEXE 4 — RACISME ET CLASSE EN FRANCE CONTEMPORAINE : NI NÉGATION RÉPUBLICAINE, NI STRUCTURE AUTONOME DÉCOLONIALE 85
A4.A — Le racisme en France : phénomène réel, instrument conjoncturel de classe, pas structure autonome 85
A4.B — La triple opération de la bourgeoisie française sur l’islam : stigmatisation par amalgame, laisser-faire matériel, glissement anti-islamophobie 86
A4.C — Les violences policières : instrument de classe avant d’être instrument racial 89
A4.D — Les attaques de classe contemporaines ne ciblent pas la race 90
A4.E — Les théories décoloniales : diversité des courants à distinguer 90
A4.F — Critique marxiste de la grille décoloniale : autonomisation et occultation 91
A4.G — Bouteldja, le glissement « anti-islamophobe », et la religion comme camisole politique de classe 92
A4.H — La récupération institutionnelle des théories décoloniales 94
A4.I — Le silence des décoloniaux sur le 65 boulevard de Strasbourg 95
A4.J — Bagayoko : l’antiracisme politique creux à 8 km du 65 95
A4.K — Notre position : combattre le racisme dans la lutte de classe, sous primauté de la classe 96
CONCLUSION — 97
PARTIE I — ARTICLE-ACTION : LA VICTOIRE DE PYRRHUS DU 65 BOULEVARD DE STRASBOURG
DE LA KAFALA DISSIMULÉE À LA CITOYENNETÉ DE 1793 : LA LUTTE DU 65 BOULEVARD DE STRASBOURG, LA FRACTION SANS-PAPIÈRE DU PROLÉTARIAT DE FRANCE ET LA DÉFAITE DE L’IMPÉRIALISME FRANÇAIS
Matière et Révolution / Gilets Jaunes Poitiers, mai 2026. Pour le Front Unique du Peuple Travailleur autour d’un programme d’action bolchevique réactualisé pour la France.
Texte initialement rédigé au 66ᵉ jour d’occupation (7 mai 2026) ; actualisé au 78ᵉ jour (19 mai 2026) à la suite de l’annonce des régularisations obtenues à cette date, qui en confirment au lieu de les démentir les thèses centrales ; reformulé programmatiquement le 22 mai 2026 à la suite de la levée de l’occupation, autour de la revendication politique principale de la citoyenneté de 1793.
NOUS SOUTENONS SANS RÉSERVE LES REVENDICATIONS DES SALARIÉS DU 65 REPRISES PAR LA CGT
Avant toute chose, et avant de développer notre propre programme politique, nous portons en tête de cet article les quatre revendications que les salarié·e·s du 65 boulevard de Strasbourg ont fait inscrire dans le tract CGT distribué pendant les soixante-dix-huit jours d’occupation¹. Ces revendications sont justes. Elles doivent être satisfaites intégralement, ce qui n’est encore le cas d’aucune d’entre elles au 22 mai 2026. Et il faut noter dès l’entrée une chose politiquement décisive : la CGT confédérale a inscrit ces revendications dans son tract de mobilisation, mais elle ne les défend plus dans son communiqué de victoire du 21 mai², où ne figure plus aucune mention des salaires impayés à l’AGS, ni du racket non remboursé, ni des conditions de travail conventionnelles. Et ce silence n’est pas seulement celui de la CGT confédérale : Lutte Ouvrière, le NPA-Révolutionnaires et Révolution Permanente ont publié entre le 19 et le 21 mai des textes de célébration qui reprennent le récit confédéral sans porter aucune des revendications du tract initial³. Le NPA-Anticapitaliste, qui avait couvert le piquet par un reportage vidéo le 28 mars⁴, n’a publié aucun bilan post-19 mai : son silence acquiesce. Cinq organisations qui se réclament toutes du combat ouvrier ont, ensemble, abandonné dans la pratique les quatre revendications du tract au moment même où elles déclaraient la « victoire éclatante ». Nous les portons là où elles les ont abandonnées.
1. Paiement intégral des salaires non versés depuis octobre 2025, basés sur la grille salariale de la convention collective de la coiffure, en incluant les heures supplémentaires, les jours fériés, les majorations conventionnelles et la prime d’ancienneté.
2. Remboursement intégral du racket des 250 euros mensuels extorqués pendant des années à chaque travailleur sans-papier, soit pour certain·e·s plusieurs dizaines de milliers d’euros — somme reconstituée à partir des déclarations des grévistes et de la durée de leur présence au salon.
3. Respect intégral des horaires de travail, des congés annuels, des jours fériés et des repos prévus par la convention collective de la coiffure-esthétique et le Code du travail.
4. Respect intégral de la santé au travail : arrêt de l’utilisation des produits cosmétiques non conformes aux normes en vigueur, fourniture d’équipements de protection individuelle adaptés, soumission à la médecine du travail.
Tract CGT distribué pendant les 78 jours d’occupation du salon Sabadou & Jade Institut, 65 boulevard de Strasbourg — Union Départementale CGT Paris. Les quatre revendications encadrées « LES SALARIÉ.ES EXIGENT » sont celles que nous reprenons sans réserve en tête de cet article. Au-dessus, la mixité du collectif est explicitement nommée — « employé.es », « elles/ils sont victimes » — alors qu’elle sera effacée par le titre du communiqué de victoire du 21 mai 2026 (« Victoire des Coiffeuses »). Au-dessous, le slogan « JUSQU’À LA VICTOIRE ! » est laissé indéfini : ce qu’on appellera « victoire » sera défini a posteriori au plus bas niveau matériellement obtenu.
Ces quatre revendications sont celles du conflit immédiat, sur le terrain conventionnel du droit du travail. Nous les portons sans réserve. Et nous portons en plus nos revendications programmatiques, qui sont indispensables pour briser la kafala dissimulée à la française, passer à la citoyenneté de 1793 et construire l’organisation politique de la défaite de l’impérialisme français. Ces revendications — onze, articulées — suivent immédiatement, avant le préambule. Le programme politique général que nous portons, condensé en accroches d’agitation, vient ensuite.
CARTE DE RÉSIDENT DE DIX ANS POUR TOUTES ET TOUS ET POUR LEURS PERSONNES À CHARGE !
PLEINE CITOYENNETÉ POLITIQUE AU NOM DE LA CONSTITUTION DE 1793 !
LE SALON DE COIFFURE AUX SALARIÉ·E·S !
EXPROPRIATION DES PATRONS EXPLOITEURS !
SIDIBÉ EXPLOITE, LA MAIRIE ENCAISSE, LE CAPITAL PROFITE AVEC LA COUVERTURE DE L’ÉTAT.
SIDIBÉ DOIT PAYER. LA MAIRIE DOIT PAYER. L’ÉTAT DOIT PAYER. LA CLASSE OUVRIÈRE N’A PAS À PAYER POUR EUX.
BRISER LA KAFALA DISSIMULÉE À LA FRANÇAISE.
POUR LA DÉFAITE DE L’IMPÉRIALISME FRANÇAIS, ICI ET À L’EXTÉRIEUR.
NOS MOTS D’ORDRE POUR CETTE LUTTE ET CELLES À VENIR
La revendication centrale n’est pas seulement « des papiers pour les exploités », mais la suppression du pouvoir patronal sur l’accès aux papiers, le passage de la kafala dissimulée à la citoyenneté de 1793, et la construction ici, en France, de l’organisation révolutionnaire qui mène la lutte effective contre l’impérialisme français — parce que l’impérialisme, c’est la guerre à l’intérieur autant qu’à l’extérieur.
Nous l’avons dit en tête de cet article : nous soutenons sans réserve les quatre revendications des salariés du 65 reprises dans le tract CGT — paiement intégral des salaires arriérés, remboursement intégral du racket, respect intégral des horaires-congés-repos, respect intégral de la santé au travail. Ces revendications constituent le terrain conventionnel immédiat du conflit, sur lequel la CGT confédérale et les quatre courants trotskystes ont inscrit leur soutien avant de l’abandonner dans les communiqués de victoire. Nous les portons là où ils les ont abandonnées.
Mais ces quatre revendications, qui sont celles du conflit immédiat, sont insuffisantes politiquement. Elles laissent intacte la mécanique d’État qui organise la kafala dissimulée. Elles laissent intact le rapport impérialiste qui produit, dans les périphéries dominées, les conditions d’arrivée en France de cette fraction sans-papière du prolétariat. Elles laissent intact l’appareil syndical-politique français qui, en France, désamorce politiquement chaque lutte ouvrière de cette fraction. Nous portons donc, en plus des quatre revendications du tract CGT, les onze revendications programmatiques qui suivent — revendications que la CGT confédérale et l’extrême gauche se réclamant du trotskisme refusent toutes de porter, et qui sont indispensables pour briser la kafala dissimulée à la française, passer à la citoyenneté de 1793 et préparer la défaite politique de l’impérialisme français.
Nos onze revendications programmatiques, que la CGT confédérale et les courants trotskystes refusent de porter
1. Carte de résident de dix ans, immédiate, inconditionnelle, ouverte de plein droit aux treize travailleurs et travailleuses du 65 et à leurs personnes à charge (conjoint·e·s, enfants, parents âgés vivant en France, frères et sœurs en cas de dépendance économique avérée), sans subordination à la qualification pénale de traite, sans condition d’ancienneté, sans condition de fiche de paie, sans condition d’enquête en cours.
2. Carte de résident de dix ans, immédiate, inconditionnelle, pour tous les sans-papiers présents sur le territoire français et leurs personnes à charge, renouvelable de droit, ouvrant l’accès plein et entier à tous les droits sociaux et professionnels.
3. Pleine citoyenneté politique pour les treize et pour tous les sans-papiers, au nom de la Constitution de l’An I (24 juin 1793)⁵ : droit de vote et d’éligibilité à toutes les élections professionnelles, syndicales, locales, régionales, départementales et législatives, sans condition de nationalité française. La citoyenneté politique se gagne par le travail et la domiciliation, pas par la naturalisation administrative.
4. Constitution d’un comité de grève des treize, avec porte-parole élu·e·s et révocables par les grévistes elles-mêmes et eux-mêmes, signant en propre tous les communiqués, prenant en propre toutes les décisions stratégiques (occupation, levée, négociation, communication, rapport aux soutiens syndicaux et politiques).
5. Extension de l’enquête ouvrière à tous les salons de Château-d’Eau, à tous les secteurs précaires du 10ᵉ arrondissement, et constitution de collectifs analogues partout où l’exploitation organisée frappe des sans-papiers — hôtellerie sous-traitée, BTP du Grand Paris, livraison ubérisée, restauration africaine et asiatique, ateliers de confection, agriculture saisonnière, aide à la personne, sécurité privée.
6. Reprise du salon par les treize travailleurs et travailleuses eux-mêmes, en SCOP, comme acquis défensif arraché par la lutte — point d’appui matériel et politique, sans illusion proudhonienne sur le dépassement du capitalisme par la coopérative isolée.
7. Abolition du conditionnement du titre de séjour à la fiche de paie patronale. Fin de la kafala dissimulée à la française. Abrogation de la chaîne législative Pasqua-Debré-Sarkozy-Besson-Collomb-Darmanin sur l’entrée et le séjour des étrangers. Abrogation de la circulaire Retailleau de janvier 2025.
8. Condamnation pénale de Christian Sidibé pour traite des êtres humains, travail dissimulé, extorsion et exploitation organisée, avec interdiction définitive de gérer. À cette condamnation pénale doit être adjointe une enquête patrimoniale complète sur la fortune personnelle de Sidibé, conduisant à l’exécution de la revendication 9 ci-dessous. Cette condamnation reste utile sur le plan juridique et au pénal, mais elle n’est ni la conquête politique principale ni le débouché stratégique de la lutte — elle est l’accessoire pénal d’un programme politique général dont le cœur est ailleurs.
9. Réquisition ouvrière du patrimoine personnel de Christian Sidibé — avoirs bancaires, mobilier, biens immobiliers, fortune personnelle accumulée par le racket pendant des années — pour exécution intégrale du paiement des salaires arriérés depuis octobre 2025 et du remboursement intégral du racket des 250 euros mensuels aux treize travailleurs et travailleuses du 65. Pas de transfert direct à l’AGS — l’AGS, c’est la mutualisation des cotisations salariales, c’est-à-dire la classe ouvrière qui paie pour Sidibé. La classe ouvrière n’a pas à payer pour Sidibé. La réquisition ouvrière s’exécute en priorité sur le patrimoine personnel du patron exploiteur, pas sur les caisses mutualisées du salariat.
10. Mise en cause politique de la mairie de Paris et des maires successifs comme officiers de police judiciaire, et paiement subsidiaire par la mairie et par l’État. Les maires successifs du 10ᵉ arrondissement (Rémi Féraud 2008-2017, Alexandra Cordebard 2017-2032) et de la mairie de Paris (Anne Hidalgo 2014-2026, Emmanuel Grégoire 2026-2032) sont, au sens de l’article 16 du Code de procédure pénale, officiers de police judiciaire. À ce titre, l’article 40 du Code de procédure pénale leur fait obligation de signaler au procureur de la République tout crime dont ils ont eu connaissance dans l’exercice de leurs fonctions. Aucun de ces maires n’a saisi le procureur au titre de l’article 40 CPP sur le réseau d’exploitation des sans-papier·e·s de Château d’Eau, alors même que ce réseau est documenté depuis 2014 par les procédures pénales successives du 50, du 57 et du 65. Nous n’attendons rien de bon de la police bourgeoise ni des procédures pénales individuelles — ce n’est pas notre programme. Mais cette inaction institutionnelle systématique des dirigeants municipaux, sur douze ans, dispositifs légaux disponibles à l’appui, est la démonstration matérielle qu’ils participent du système plutôt qu’ils ne le combattent. Ils ont des comptes à rendre. La mise en cause politique des dirigeants municipaux qui ont laissé faire est partie intégrante de la lutte. Et — si la fortune personnelle de Sidibé ne couvre pas les sommes dues, comme c’est probable —, paiement subsidiaire par la mairie de Paris, qui a prélevé pendant douze ans les impôts locaux sur un système qu’elle savait illégal — c’est-à-dire qui a matériellement encaissé des recettes fiscales sur du travail volé. Subsidiairement, si la mairie ne couvre pas, paiement par l’État, dont le dispositif CESEDA + Code du travail + circulaires Valls 2012 et Retailleau 2025 a rendu structurellement possible ce vol. L’AGS ne vient qu’après tout cela, en ultime recours — pas en première ligne, comme c’est aujourd’hui le cas par effet de la liquidation patronale acceptée.
11. Pour la défaite de l’impérialisme français — défaite économique, politique et militaire, à l’extérieur de la France. Démantèlement de toutes les opérations militaires françaises en Afrique et au Levant ; abrogation des accords monétaires post-coloniaux et de toutes les structures économiques d’extraction (franc CFA, conventions de défense, partenariats énergétiques inégaux). Cette défaite extérieure suppose l’expropriation sous contrôle ouvrier des grands groupes français structurant l’exploitation des anciennes zones dominées (Bolloré, Total, Orange, Vinci, Bouygues, CMA-CGM), à commencer par ceux dont les profits sont directement issus des zones d’origine des travailleurs sans-papiers présents en France ; démantèlement de l’industrie d’armement française et expropriation de ses grands groupes (Dassault, Thales, Naval Group, Nexter-KNDS) ; suppression de l’OQTF, des centres de rétention administrative et de toute la chaîne policière d’expulsion qui sert de contrepartie métropolitaine à la guerre extérieure.
Ces onze revendications programmatiques, ajoutées aux quatre revendications des salariés énoncées en tête de cet article, ne forment pas une liste de courses. Elles constituent les éléments articulés d’un programme transitoire au sens strict que Trotsky lui donnait en 1938⁸ : revendicatif (mesures concrètes immédiatement compréhensibles par les ouvriers concernés), antagonique (il ne peut pas être satisfait par le capital sans dommage pour lui), transitoire (sa satisfaction effective ouvre la perspective de l’expropriation et de l’organisation socialiste de la production). Et il s’organise autour d’un double axe articulé : passer de la kafala dissimulée — où l’employeur français détient la clé du séjour du travailleur — à la citoyenneté de 1793 — où le travail effectif et la domiciliation suffisent à ouvrir tous les droits politiques sans passer par la naturalisation ; et lier la fraction sans-papière du prolétariat de France au reste de la classe ouvrière dans une même politique de classe contre l’impérialisme français.
La conclusion politique sur la construction de l’organisation bolchevique-léniniste et sur l’auto-organisation du prolétariat — ce que nous devons construire nous-mêmes pour que les onze revendications ci-dessus deviennent matériellement conquérables — ne figure pas dans la liste des revendications, parce qu’elle n’est pas adressée à un adversaire pour qu’on la lui arrache. Elle est interne au mouvement ouvrier. Nous la posons en clôture du préambule, après la formule de Pyrrhus qui pose le diagnostic, comme réponse politique à ce diagnostic.
PRÉAMBULE — LA « VICTOIRE » DU 19 MAI 2026 : UNE VICTOIRE À LA PYRRHUS
Saluons d’abord, sans réserve, le courage et la détermination des treize
Avant la critique politique, il faut le salut au combat mené. Soixante-dix-huit jours d’occupation continue d’un salon de coiffure parisien par treize travailleurs et travailleuses dont neuf sans-papiers, c’est un acte de classe d’une force qu’on n’avait pas vue à Paris depuis des années dans le secteur des services précaires. Cela demande du courage personnel — quand on est sans-papiers, occuper publiquement un commerce, c’est s’exposer directement à la machine préfectorale, à l’OQTF, à la rétention. Cela demande de l’organisation collective — tenir un piquet jour et nuit pendant onze semaines, gérer la solidarité matérielle, faire face à la pression patronale et policière, parler à la presse, recevoir les soutiens. Et cela demande une conscience politique de fond — ces treize travailleurs et travailleuses africains et africaines ont fait ce que la grande majorité des deux millions de syndiqués français a renoncé à faire depuis longtemps : prendre publiquement leur situation en main, occuper, durer, exiger. Cette force-là, nous la saluons sans aucune réserve. Ce qui suit n’est ni un mépris du combat mené, ni une dévalorisation de ce qui a été accompli. C’est l’analyse politique honnête d’une issue qui, pour des raisons qu’il faut nommer, n’est pas leur victoire — et c’est précisément cela qu’il faut leur dire honnêtement.
Un double déni qu’il faut leur dire honnêtement
Et il faut leur dire honnêtement la suite. Parce que la franchise militante est le seul respect réel qu’on doive à des travailleurs et travailleuses en lutte — pas le récit consolant, pas la célébration plaquée sur une issue partielle, pas l’effacement des angles morts. Et la suite, c’est ceci : les treize du 65 ont été trompés deux fois. Une première fois par leur patron, Christian Sidibé, qui les a exploités économiquement pendant des années — travail volé, salaires partiels, racket des 250 euros mensuels, fausses fiches de paie destinées non à payer les impôts mais à fabriquer un dossier de régularisation entièrement contrôlé par lui. Cette première tromperie, la CGT et les soutiens politiques l’ont nommée, et c’est leur mérite minimal de l’avoir nommée. Mais ces mêmes grévistes ont aussi été trompés une seconde fois, et cette fois par les directions syndicales et les courants trotskystes eux-mêmes. Le patron les a exploités économiquement. La direction confédérale de la CGT, suivie sans nuance par Lutte Ouvrière, par le NPA-Révolutionnaires et par Révolution Permanente, les ont exploités politiquement — en se servant de leur lutte pour donner l’illusion qu’elles défendaient les travailleurs sans-papiers contre la traite, alors qu’aucune n’a rien fait contre le rapport matériel qui produit en série les Sidibé, c’est-à-dire la kafala dissimulée à la française. Cette seconde tromperie, personne ne l’a nommée. Nous la nommons ici.
Qu’est-ce qu’une victoire à la Pyrrhus ?
L’expression a une origine historique précise qu’il faut rappeler, parce qu’elle est exactement applicable à la situation du 65 boulevard de Strasbourg en mai 2026. Pyrrhus était roi d’Épire (région du nord-ouest de la Grèce antique), né vers 319 et mort en 272 avant notre ère. En 280-279 avant notre ère, il mène une expédition militaire en Italie du Sud pour défendre les cités grecques d’Italie méridionale contre l’expansion de la République romaine. Il remporte successivement deux batailles contre les armées romaines — la bataille d’Héraclée en juillet 280 et la bataille d’Ausculum en 279. Sur le terrain, ces deux batailles sont des victoires tactiques nettes : les troupes romaines sont défaites, le champ de bataille reste à Pyrrhus, plusieurs milliers de soldats romains tués ou capturés. Mais le coût de ces victoires est immense pour l’armée d’Épire : à Ausculum particulièrement, Pyrrhus perd ses meilleurs officiers et une partie considérable de sa cavalerie phalangiste. L’historien grec Plutarque, dans sa Vie de Pyrrhus (rédigée vers la fin du Iᵉʳ siècle de notre ère), rapporte le mot que Pyrrhus aurait prononcé devant ses lieutenants au lendemain d’Ausculum : « Encore une victoire comme celle-là contre les Romains, et nous sommes perdus. »⁹
La signification politique de cette formule est précise et durable. Une victoire à la Pyrrhus n’est pas une défaite déguisée — c’est une victoire réelle au plan tactique, dont le coût matériel et politique est tel qu’il ruine la position stratégique de la force victorieuse, et qu’il compromet toute la suite du conflit. Le vainqueur s’épuise dans sa victoire. L’occupant du champ de bataille perd la guerre à long terme parce qu’il n’a plus les moyens de poursuivre le combat. La force adverse, elle, s’en remet plus vite et reprend l’avantage stratégique.
C’est exactement ce qui s’est joué au 65 boulevard de Strasbourg le 19 mai 2026. Et c’est exactement ce que la CGT confédérale, Lutte Ouvrière, le NPA-Révolutionnaires et Révolution Permanente célèbrent unanimement comme une « belle victoire », une « victoire éclatante », un « épilogue heureux » — sans dire que cette « victoire » a un coût stratégique pour la fraction sans-papière du prolétariat de France qui dépasse de loin les bénéfices tactiques obtenus. Et nous allons voir, dans les sections qui suivent, pourquoi ils ne le disent pas en réalité.
Le seul bénéfice tactique obtenu, pour les neuf bénéficiaires individuels, est concret : des papiers pour un an, révocables au gré du parquet. Le coût stratégique, lui, n’est pas différé — il ne se déploie pas dans les années à venir, il s’inscrit dès le 19 mai 2026, au moment précis de la levée d’occupation. Parce qu’au moment précis de cette levée, trois points d’appui matériellement disponibles ont été détruits :
Premier point d’appui détruit : la possibilité d’étendre la bagarre au-delà des neuf régularisés du 65 vers l’ensemble de la fraction sans-papière du prolétariat de France — c’est-à-dire vers les centaines de milliers de travailleurs sans-papiers présents sur le territoire français, dans tous les secteurs précaires, qui partagent avec les treize du 65 exactement le même rapport de dépendance administrative au patron. Cette extension nécessitait un point de cristallisation politique, qui s’offrait au 65 au moment de la levée. Elle est, depuis le 19 mai, sans point d’appui visible.
Deuxième point d’appui détruit : la possibilité d’étendre la lutte économique au-delà des treize salariés du 65 — vers les autres salons de Château-d’Eau d’abord (mêmes conditions de travail dans le secteur coiffure et esthétique afro-asiatique du quartier), puis au-delà de la coiffure vers les autres secteurs précaires du 10ᵉ arrondissement (BTP du Grand Paris, hôtellerie sous-traitée, restauration, livraison ubérisée, sécurité privée, aide à la personne, ateliers de confection, agriculture saisonnière). Cette extension supposait l’occupation comme base matérielle. Elle est, depuis le 19 mai, sans base matérielle visible.
Troisième point d’appui détruit : la possibilité de lier l’aspect économique à l’aspect anti-impérialiste. Parce que ces travailleurs sont précisément des travailleurs qui ont fui les conséquences de la politique impérialiste française en Afrique et au Levant — désorganisation des conditions d’existence par la Françafrique, les accords monétaires post-coloniaux, les structures économiques d’extraction. Et qui se retrouvent, en France, à subir une double peine : fuir l’impérialisme français à l’extérieur, et être surexploités par lui à l’intérieur, sous la menace administrative de l’OQTF. La lutte du 65 offrait, au moment précis du 78ᵉ jour, la possibilité de poser ce lien en pratique politique de classe. Elle est, depuis le 19 mai, sans porteur politique visible.
Trois points d’appui matériellement disponibles. Trois points d’appui détruits simultanément, au moment exact de la levée d’occupation. Cela ne se compromet pas dans les années à venir : cela s’est tué le 19 mai 2026. C’est précisément la signature d’une victoire à la Pyrrhus.
Cette qualification de victoire à la Pyrrhus est le fil conducteur de l’analyse qui suit. Nous y reviendrons section par section. Mais le cadre est posé d’emblée.
Ce n’est pas une régularisation pleine. C’est un sursis administratif dont le terme est fixé par le parquet
Reprenons le contenu réel de ce qui a été obtenu. Les neuf titres délivrés le 19 mai 2026¹⁰ ne sont pas définitifs : ils sont d’un an, renouvelables tant que l’enquête est en cours, mais révocables si l’enquête se referme sans qu’aboutisse une qualification de traite. Ils ne sont pas inconditionnels : ils dépendent de la coopération continue des bénéficiaires avec la justice, c’est-à-dire de l’instruction d’un dossier pénal dont elles et ils ne maîtrisent ni le rythme, ni l’issue. Ils ne sont pas une carte de résident : ils ne donnent pas accès au plein droit du séjour, à la stabilité administrative, à la possibilité d’organiser une vie de famille avec parents âgés ou enfants venant rejoindre. Et la qualification de traite des êtres humains au titre de l’article 225-4-1 du Code pénal¹¹, qui conditionne tout, n’est même pas encore retenue : le communiqué CGT confédéral du 21 mai parle de la traite au conditionnel — « où la qualification de traite des êtres humains devrait être retenue ». C’est-à-dire que la confédération elle-même reconnaît, dans le moment même où elle célèbre l’« épilogue », que la base juridique des titres reste suspendue à la décision du parquet.
Au plan matériel, donc, les treize du 65 n’ont rien arraché par leur lutte. Ils ont obtenu ce que la procédure pénale au titre de l’article L.425-1 du CESEDA¹², instruite par voie classique sur la base de leur plainte et des éléments matériels disponibles (cahiers de comptes, témoignages convergents, fausses fiches), aurait fini par produire de toute façon dans une instruction sérieuse. La grève a permis d’accélérer la procédure, de médiatiser le dossier, de mettre la préfecture de Paris dans une position où elle ne pouvait plus différer. Mais le contenu obtenu — neuf titres temporaires révocables au gré du parquet — c’est l’application de la loi. Point. Ce n’est pas l’arrachement d’un droit nouveau. C’est l’application différée d’un droit existant. La CGT confédérale, Lutte Ouvrière, le NPA-Révolutionnaires et Révolution Permanente font passer cela pour une victoire ouvrière. Ce n’est pas une victoire ouvrière. C’est une entourloupe politique de la confédération, prolongée et amplifiée par les quatre courants trotskystes, qui se sert d’une procédure administrative pour faire passer pour un acquis ce qui n’est qu’un sursis.
Sur les revendications des salariés en lutte ? Rien !
Et sur ce qui était inscrit dans le tract CGT distribué pendant soixante-dix-huit jours — les quatre revendications dont nous rappelons l’intégralité en tête de cet article —, le bilan se résume à un seul mot.
Rien.
Les salaires impayés depuis octobre 2025 ne sont pas réglés par le patron. L’entreprise est liquidée par la procédure URSSAF devant le tribunal de commerce ; les salaires sont renvoyés à l’AGS (régime de garantie des salaires) selon les articles L.3253-6 et suivants du Code du travail¹³. Or l’AGS, dans toutes les liquidations récentes, est un mécanisme à délais longs et à versements partiels. L’expérience récente de Milee-Adrexo¹⁴ — dix mille salariés, plusieurs mois d’attente effective, sommes partiellement amputées — démontre que la « garantie » est conditionnelle dans les textes et aléatoire dans la pratique. Le racket des 250 euros mensuels — qui peut représenter pour certain·e·s plusieurs dizaines de milliers d’euros sur des années — n’est pas réparé par la voie civile : il ne pourra l’être qu’en cas de condamnation pénale du gérant, dont le calendrier se compte en années, et dont l’effectivité, pour des sommes en espèces non tracées, est faible. Les conditions de travail dégradées (horaires non conventionnels, repos non respectés, congés non pris, produits cosmétiques non conformes, absence de médecine du travail) sont, pour l’avenir, rendues sans objet par la liquidation du salon. Pour le passé, elles n’ouvrent aucun droit à indemnité supplémentaire.
Aucun autre salon du quartier n’a été inquiété. Aucune enquête de filière n’a été annoncée. Aucune fermeture administrative de la rue. Aucun gel des activités du réseau que la CGT dénonce publiquement depuis 2014. Aucun mot d’ordre porté par la confédération sur l’abrogation de la chaîne législative CESEDA. Aucune revendication sur la carte de résident de dix ans. Aucune mention du précédent du 57 boulevard de Strasbourg dans le communiqué de victoire CGT du 21 mai 2026 — ni dans aucun des quatre textes trotskystes.
Sur les revendications mêmes du tract CGT — rien.
Malgré les précédentes luttes, l’exploitation des sans-papiers continue à Château-d’Eau
Et il faut intégrer les autres faits, plus accablants encore que les ratés du 19 mai. Les précédents du 50 et du 57 boulevard de Strasbourg, en 2014. Cinquante, cinquante-sept, et soixante-cinq. Trois grèves documentées en douze ans, sur le même trottoir, dans le même quartier Château-d’Eau, dans un périmètre de quinze numéros.
Précédent A — Le 50 boulevard de Strasbourg, février 2014. Au salon d’esthétique Supply Beauty, sept manucures, pour la plupart sans-papières, originaires de Chine et d’Afrique de l’Ouest, engagent une grève avec occupation pour réclamer le paiement de leurs salaires et la régularisation administrative. La lutte aboutit à des procédures juridiques et à des régularisations partielles. Selon les éléments rapportés par Élie Joussellin, secrétaire de section du PCF Paris 10ᵉ, dans la revue Cause commune en 2019, une lutte courte aurait également eu lieu au 71 boulevard de Strasbourg la même année 2014 — information attribuée à cette seule source.
Précédent B — Le 57 boulevard de Strasbourg, mai 2014. Trois mois plus tard, à sept numéros d’écart, au salon de coiffure afro New York Fashion, dix-huit travailleurs et travailleuses dont dix-sept en situation irrégulière sur dix-huit entrent à leur tour en grève le 22 mai 2014. Les conditions de travail documentées par la procédure judiciaire sont exemplaires de ce qu’on retrouve aujourd’hui au 65 : payés à la tâche, journées dépassant dix heures sans pause, six jours par semaine, certain·e·s recevant 1,43 euro de l’heure, salaires globalement inférieurs de plus de 40 % au SMIC, avec un paiement « à la tête coiffée alors que les coiffures afro-antillaises sont très longues à exécuter »¹⁵, hygiène désastreuse, fausses fiches de paie servant non au paiement des cotisations mais à la fabrication contrôlée de dossiers de régularisation.
La lutte du 57 se déroule en deux phases distinctes, et c’est ce déroulement en deux phases qui éclaire rétrospectivement ce qui se joue au 65 en 2026. Phase 1 — du 22 mai au 10 juin 2014 : la grève accompagnée d’occupation, sous soutien de la CGT (qui alerte l’inspection du travail), aboutit à un protocole de fin de conflit. Les grévistes obtiennent des contrats de travail conventionnels, le passage de quatre-vingts à trente-cinq heures hebdomadaires, des congés payés, des fiches de paie. La grève s’arrête. Le travail reprend. Phase 2 — déclenchée par la liquidation patronale du 8 juillet 2014 : un mois après le protocole, le gérant Mohamed Bamba dépose le bilan. La liquidation judiciaire du salon par le tribunal de commerce est utilisée par le patron comme arme de désamorçage — elle annule de fait les engagements pris en juin (contrats, fiches, conditions conventionnelles), en transformant les dettes salariales en créances AGS aux versements aléatoires. Les salarié·e·s refusent ce désamorçage et réoccupent le salon liquidé le 24 juillet 2014. Le 6 août, ils déposent une plainte pour « traite d’êtres humains, travail dissimulé, faillite frauduleuse, escroquerie, conditions de travail indignes, abus de vulnérabilité, rétribution inexistante ou insuffisante ». L’occupation post-liquidation se prolonge pendant neuf à dix mois supplémentaires. Et c’est cette occupation continuée — refus de laisser la liquidation être la sortie politique de la lutte — qui rend matériellement possibles les régularisations préfectorales obtenues en 2015, la victoire aux Prud’hommes en juin 2016, et la chaîne de condamnations pénales qui suivra.
Cette chaîne de condamnations comporte deux procès distincts, séparés de seize mois. Première condamnation, novembre 2016 au tribunal correctionnel de Paris : deux gérants condamnés pour travail dissimulé, l’un — Mohamed Bamba, gérant de droit et de fait, alors en fuite — à deux ans de prison dont un avec sursis et 31 800 euros d’amende, l’autre — second gérant non publiquement nommé dans les sources — à dix mois d’emprisonnement et 10 600 euros d’amende. Mohamed Bamba, absent, fait opposition au jugement, ce qui ouvre la voie au second procès. Seconde condamnation, 8 février 2018 au même tribunal, cette fois pour traite d’êtres humains au titre de l’article 225-4-1 du Code pénal — qualification retenue pour la première fois dans un contexte de travail collectif d’entreprise en France. Mohamed Bamba est condamné à deux ans de prison dont un an ferme, trois ans de mise à l’épreuve, interdiction de fréquenter le 10ᵉ arrondissement pendant trois ans, interdiction de gérer définitive, 25 000 euros de dommages et intérêts aux coiffeuses, et 5 000 euros à la CGT Paris partie civile¹⁶.
Continuité juridique 57 → 65, douze ans plus tard. L’avocat qui plaide pour la CGT et les coiffeuses au procès de février 2018 est Maxime Cessieux. Il est cité par l’AFP au sortir de l’audience : « À ma connaissance, c’est la première fois que le tribunal reconnaît dans un contexte de travail collectif au sein d’une entreprise que des salariés ont été soumis à une traite d’êtres humains. »¹⁷ Et c’est ce même Maxime Cessieux qui, douze ans plus tard, reprend le dossier 65 comme avocat de la CGT-Paris en mars-mai 2026. La CGT-Paris dispose donc, en son sein, dans son équipe juridique personnellement identifiée et continue, de la connaissance directe du précédent du 57. Le récit officiel de l’« inédit » du racket au 65, tel qu’il sera servi par Ian Brossat en mars 2026 (« à ma connaissance, ce racket est une première ») et repris par la CGT confédérale, par Lutte Ouvrière, par le NPA-Révolutionnaires et par Révolution Permanente dans leurs communiqués du 19-21 mai, contredit donc la connaissance interne de l’appareil syndical CGT lui-même. Ce n’est pas un défaut d’information. C’est un effacement organisé. Nous reviendrons sur cette opération politique précise dans la partie suivante de cet article — elle est inséparable de l’imbrication, plus large, entre l’appareil syndical CGT du 10ᵉ arrondissement et l’appareil municipal socialiste-PCF de cet arrondissement, imbrication qui rend politiquement intelligible le silence de la confédération sur le rôle municipal dans la persistance du système.
Précédent C, présent — Le 65 boulevard de Strasbourg, mars-mai 2026. Douze ans après les deux luttes de 2014, à huit numéros du 57 et à quinze numéros du 50, dans la même rue, dans le même quartier, sous la même mairie d’arrondissement socialiste, défendus par le même avocat CGT, dans le même secteur de la coiffure et de l’esthétique afro : treize grévistes au lieu de dix-huit + sept, même occupation, même qualification de traite, mêmes régularisations partielles, même liquidation de la coquille juridique du patron. Et — différence politique décisive — levée d’occupation simultanée à la liquidation patronale, là où les travailleurs du 57 avaient en 2014 refusé exactement cette opération en réoccupant le salon liquidé.
Trois grèves documentées en douze ans, dans un périmètre de quinze numéros, touchant au moins six nationalités africaines et la nationalité chinoise. Ce n’est plus deux cas isolés séparés par dix ans. Ce n’est plus un cas particulier qui se reproduit. C’est la norme matérielle ordinaire d’un secteur entier. La kafala dissimulée à la française n’est pas l’exception qu’il faut nommer ; c’est le régime ordinaire du quartier Château-d’Eau dans la coiffure et l’esthétique afro-asiatique — comme elle est le régime ordinaire de la fraction sans-papière du prolétariat de France dans tous les autres secteurs où celle-ci est employée.
Pourquoi cette persistance ? Parce que les autorités savent qu’il y a un réseau, et elles le savent depuis 2014 au moins. Le réseau d’exploitation des sans-papiers africaines et chinoises dans la coiffure et l’esthétique afro-asiatique de Château-d’Eau n’est pas un mystère policier. Il est documenté par les enquêtes ouvertes au 50 et au 57 (2014-2016), par les deux procès du tribunal correctionnel de Paris (novembre 2016 et 8 février 2018), par les dossiers d’inspection du travail, par les rapports du Défenseur des droits, par les enquêtes journalistiques de Mediapart, du Monde, d’Europe 1, de l’AFP et du Claireur des Coiffeurs sur ce secteur¹⁸. La préfecture de police de Paris, la mairie d’arrondissement, l’URSSAF Île-de-France, la direction départementale du travail, l’inspection du travail de Paris : toutes ces administrations ont eu accès aux faits depuis douze ans. Aucune n’a engagé d’opération de démantèlement structurel du réseau. Quand un patron est démantelé — Mohamed Bamba et le second gérant du 57 en 2016 et 2018, après deux procédures pénales successives —, un autre prend le relais — Sidibé 2025-2026. Le suivant suivra. Le suivant après lui aussi.
Ce n’est pas un défaut d’application de la loi pénale. C’est le fonctionnement structurel d’un rapport de production qui se reproduit en série, parce que la sanction pénale individuelle des exploiteurs n’attaque pas la cause matérielle qui les produit. La kafala dissimulée à la française n’est pas une infraction qu’on poursuit individu par individu ; c’est un rapport qu’il faut nommer et abolir. Si on ne le nomme pas, si on continue à traiter chaque dossier comme un cas isolé de « patron voyou » qu’il suffirait de condamner pénalement pour résoudre la question, alors nous retrouverons dans douze ans une quatrième lutte identique à quatre numéros de distance — peut-être au 73, peut-être au 51 — avec une autre vague de sans-papiers, un autre patron africain ou chinois ou maghrébin ou français, et la même issue procédurale qu’on présentera à nouveau comme une « belle victoire ».
Sur la liquidation au 65 présentée comme « jour de victoire » : ce que la CGT confédérale célèbre en 2026, c’est ce que les travailleurs du 57 avaient refusé en 2014
Le précédent du 57 que nous venons de reconstituer en éclaire un autre, plus immédiat. La liquidation de l’entreprise gérante du salon Sabadou & Jade Institut au 65, prononcée par le tribunal de commerce de Paris dans les jours qui ont précédé ou accompagné la levée d’occupation du 19 mai 2026, est présentée par la CGT confédérale et par l’ensemble des courants trotskystes comme partie intégrante de la « victoire ». Adèle Tellez, secrétaire générale de la CGT Paris en 2026, formule cette présentation dans des termes qu’il faut citer précisément : « Ça va comme un jour de victoire ! »¹⁹ Le blog de Roger Colombier, militant CGT proche de la direction confédérale, l’explicite : « Aujourd’hui, l’entreprise est en cours de liquidation. Les prochaines étapes du conflit, pour récupérer les sommes dues aux salarié·e·s et faire condamner les patrons pour traite des êtres humains auront donc lieu devant les tribunaux. »²⁰ Le NPA-Anticapitaliste, le NPA-Révolutionnaires, Révolution Permanente et Lutte Ouvrière n’ont, dans leurs communiqués respectifs du 19-21 mai 2026, ni contesté cette présentation, ni proposé une analyse alternative de la liquidation. La liquidation est donc collectivement intégrée au récit de la « victoire » par cinq organisations qui se réclament toutes du combat ouvrier.
Cette présentation est doctrinalement fausse, et elle a quatre conséquences politiques qu’il faut nommer. Premièrement, la liquidation exonère Sidibé de sa responsabilité civile patronale. L’entité juridique disparue, Sidibé n’a plus à payer les salaires arriérés sur son patrimoine personnel — saisissable autrement sur ses comptes bancaires, son mobilier, ses biens immobiliers, sa fortune accumulée par le racket pendant des années. La dette directe patronale est transformée en créance AGS, payée par la mutualisation des cotisations salariales — c’est-à-dire par la classe ouvrière elle-même. La classe ouvrière paie pour Sidibé. Deuxièmement, la liquidation exonère la mairie de Paris : l’entité juridique disparue, la question de la complicité institutionnelle de la mairie qui a encaissé pendant douze ans les impôts d’un système qu’elle savait illégal — au 50, au 57, et au 65 — s’efface du paysage juridique. La mairie, qui devrait elle-même payer pour ce qu’elle a prélevé sur du travail volé, est dispensée par la liquidation. Troisièmement, la liquidation exonère l’État impérialiste français : ce n’est pas seulement Sidibé qui a exploité, c’est le dispositif d’État (CESEDA + Code du travail + circulaires Valls 2012 et Retailleau 2025 + pratique préfectorale) qui a rendu cette exploitation matériellement possible. La liquidation individualise la faute sur l’entité juridique disparue et dégage politiquement l’État de toute mise en cause structurelle. Sidibé devient bouc émissaire individuel ; le dispositif kafala dissimulée reste intact. Quatrièmement, la liquidation détruit matériellement le lieu de mobilisation. Plus de salon, plus de centre d’occupation, plus de point d’appui pour étendre. L’opération qui clôture politiquement la possibilité même de continuer la lutte de classe sur ce dossier est désormais accomplie.
Et — comparaison décisive avec ce que nous venons de voir au 57 — ce que la CGT confédérale et les courants trotskystes célèbrent en mai 2026 comme « jour de victoire » est précisément ce que les travailleurs du 57 avaient refusé en juillet 2014. En juillet 2014, Mohamed Bamba avait utilisé la liquidation comme arme de désamorçage pour annuler les contrats obtenus en juin ; les salarié·e·s du 57 avaient répondu en réoccupant le salon liquidé le 24 juillet, et en prolongeant l’occupation pendant neuf à dix mois supplémentaires — refus politique explicite de laisser la liquidation être la sortie de la lutte. C’est ce refus qui avait rendu possibles les régularisations préfectorales de 2015, la victoire aux Prud’hommes de juin 2016, et la condamnation pour traite de février 2018. En mai 2026 au 65, la CGT confédérale et les quatre courants trotskystes ont aligné la levée d’occupation sur la liquidation patronale et ont présenté ce double mouvement comme une « victoire ». Sur douze ans, par les mêmes structures syndicales — UD CGT Paris en particulier —, la méthode de lutte a régressé d’une occupation continuée du salon liquidé à une levée d’occupation simultanée à la liquidation. Cette régression de méthode est l’aggravation politique la plus précise de la victoire à la Pyrrhus de 2026.
Cette opération politique repose sur une confusion doctrinale précise qu’il faut nommer. Identifier la liquidation d’une Sarl par un tribunal de commerce — opération du droit commercial bourgeois — à une conquête de la classe ouvrière, c’est faire de l’économisme de tribunal : croire que la classe ouvrière progresse par les procédures juridiques individuelles plutôt que par la lutte de classe collective. Lénine, dans L’État et la Révolution (1917)²¹, et Trotsky, dans le Programme de transition (1938)²², ont précisément critiqué cette confusion. La position léniniste-trotskyste-bartiste sur le rapport à la légalité bourgeoise est nette : on ne s’appuie pas sur la loi bourgeoise, parce qu’on ne la reconnaît pas comme cadre légitime, même si dans certains cas tactiques on peut s’en servir. La loi bourgeoise — droit commercial, tribunal de commerce, AGS, procédure URSSAF — est un dispositif d’organisation de l’exploitation. Elle peut être utilisée tactiquement (plaintes, procès médiatisés, condamnations) mais jamais présentée comme conquête ouvrière en propre. Lorsque la CGT confédérale et les courants trotskystes présentent la liquidation comme « jour de victoire », ils opèrent une identification politique entre conquête de classe et opération de la loi bourgeoise — opération qui est précisément celle que la doctrine révolutionnaire interdit.
La revendication ouvrière véritable, telle que nous l’inscrivons en revendications 8 et 9 de notre programme, est donc strictement opposée à la présentation CGT-trotskyste. Pas la liquidation comme conquête. Mais : réquisition ouvrière du patrimoine personnel de Sidibé — avoirs bancaires, mobilier, biens immobiliers, fortune accumulée par le racket — pour exécution intégrale du paiement des salaires et du remboursement du racket. Subsidiairement, si la fortune personnelle de Sidibé ne couvre pas, paiement par la mairie de Paris, qui a prélevé pendant douze ans les impôts locaux sur du travail volé, et dont les maires successifs (Rémi Féraud 2008-2017, Alexandra Cordebard 2017-2032, Anne Hidalgo 2014-2026, Emmanuel Grégoire 2026-2032) sont officiers de police judiciaire au sens de l’article 16 du Code de procédure pénale, et n’ont jamais saisi le procureur au titre de l’article 40 CPP sur le réseau Château d’Eau qu’ils connaissaient depuis 2014. Subsidiairement, paiement par l’État dont le dispositif a rendu structurellement possible le vol. Et — strictement opposé à la sortie politique actuelle — maintien du salon ouvert sous contrôle ouvrier, en SCOP, comme acquis défensif arraché par la lutte. La conquête ouvrière, c’est la reprise du salon par les treize travailleurs et travailleuses, pas la fermeture du salon par le tribunal de commerce. Nous reviendrons en partie I sur l’imbrication précise entre l’appareil syndical CGT du 10ᵉ arrondissement et l’appareil municipal socialiste-PCF de cet arrondissement — imbrication qui rend politiquement intelligible pourquoi cette revendication ouvrière véritable n’a été portée par aucune des cinq organisations syndicales et politiques intervenues sur le dossier.
Et cette opération de sortie politique de la lutte par la liquidation n’est pas un accident de la lutte du 65. Elle est l’application contemporaine d’une fonction structurelle qu’a prise la confédération CGT depuis 2008 : non pas combattre la politique migratoire de l’État impérialiste français, mais en organiser la gestion sélective pour le compte de cet État — par le filtre du dépôt collectif via les Unions Départementales, par la sélection des « bons » candidats à la régularisation contre les « mauvais », par le piétinement des collectifs autonomes qui exigent une régularisation globale et sans condition. Nous le démontrons pièce à pièce dans la Partie I de cet article-action, en remontant la séquence Saint-Bernard 1996 → Saint-Denis 2002 → CSP-75 → expulsion de la Bourse du Travail le 24 juin 2009 par le service d’ordre de la CGT confédérale → Cité de l’immigration octobre 2010 → Chronopost 2021 → Arena 2023 → 65 boulevard de Strasbourg 2026.
Sidibé n’est pas un patron voyou — c’est un patron tout ce qu’il y a de plus capitaliste et en même temps un kafīl à la française
Reprenons donc la qualification politique du personnage central. Les communiqués CGT, LO, NPA-R et RP du 19-21 mai 2026 parlent tous quatre de Christian Sidibé comme d’un « patron-voyou », d’un « exploiteur », d’un « négrier moderne », et — chez RP — d’un cas exemplaire du « racisme d’État » qui maintient la fraction sans-papière dans la précarité administrative¹⁷. Ces qualificatifs ne sont pas faux, mais ils sont insuffisants — et leur insuffisance n’est pas un défaut de vocabulaire, c’est un déplacement politique. La formule “patron voyou” elle-même est unanime, mot pour mot, dans le paysage politique tout entier : maire socialiste du 10ᵉ Alexandra Cordebard, sénateur communiste Ian Brossat, secrétaire confédérale CGT Sophie Binet, secrétaire générale CGT Paris Adèle Tellez, Union syndicale CGT du Commerce, hebdomadaire Lutte Ouvrière dans son article du 1ᵉʳ avril 2026 (titre intégral : « Coiffeuses – Paris : contre un patron voyou »), brève NPA-Révolutionnaires du 12 avril 2026. De la mairie socialiste à l’extrême gauche se réclamant du trotskysme, le même vocabulaire, la même qualification, le même cadrage politique. Cette unanimité du vocabulaire n’est pas une coïncidence sémantique : elle exprime la commune fonction politique des courants qui parlent ce vocabulaire. Nous le démontrons pièce à pièce dans la Partie II. Sidibé n’est pas un voyou marginal qui se serait écarté du droit commun du capitalisme français. Sidibé est un patron capitaliste comme les autres dans son secteur — il achète une force de travail, il extrait de la plus-value, il licencie qui il veut, il fixe les conditions de travail. C’est l’exploitation salariale ordinaire. Et en même temps, Sidibé est un kafīl — c’est-à-dire qu’il détient unilatéralement la chaîne documentaire qui conditionne la régularisation administrative de ses salariés sans papiers. Pas par dérive personnelle. Par fonctionnement structurel du dispositif que la République lui offre.
Qu’est-ce que la kafala dissimulée à la française ?
Le mot « kafala » désigne le dispositif d’État, en vigueur dans les monarchies du Golfe arabique (Qatar, Émirats arabes unis, Arabie saoudite, Bahreïn, Koweït, Oman), qui rend l’employeur dépositaire administratif de la condition de séjour du travailleur migrant. Dans ce système, le visa-sponsor (« kafāla ») est attaché à l’employeur, pas au travailleur. Le travailleur ne peut pas changer d’employeur sans autorisation. La rupture du lien employeur-employé entraîne automatiquement la perte du droit de séjour. Cette dépendance administrative produit, dans la matérialité du rapport de travail, des conditions de travail forcé que les rapports de l’Organisation internationale du travail, d’Amnesty International et de Human Rights Watch documentent depuis quinze ans¹⁸.
Nous appelons kafala dissimulée à la française le dispositif équivalent que la République française organise sur son sol — sans l’écrire dans son code, mais avec une efficacité matérielle comparable. Ce dispositif combine quatre instruments. Premier instrument : le CESEDA (Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile) qui conditionne toute régularisation administrative à des critères dont la fiche de paie est, en pratique, l’élément central — circulaire Valls de novembre 2012¹⁹, durcie par la circulaire Retailleau de janvier 2025²⁰. Deuxième instrument : le Code du travail français qui interdit l’embauche d’un travailleur sans titre (article L.8251-1) et qui, en sanctionnant le patron, transforme paradoxalement la déclaration du travailleur en menace pour lui — le travailleur sans titre ne peut pas saluer publiquement son embauche sans mettre en danger son employeur, donc sans mettre en danger sa propre fiche de paie, donc sans mettre en danger sa propre régularisation potentielle. Troisième instrument : la pratique préfectorale, qui exige pour toute régularisation par le travail des justificatifs (fiche de paie, déclaration d’embauche, bulletins URSSAF) que seul l’employeur peut produire — et qu’il produit, ou ne produit pas, à sa discrétion. Quatrième instrument : la chaîne historique des circulaires de régularisation au cas par cas (Marcellin-Fontanet 1972, Valls 2012, durcissement Retailleau 2025) qui rend ces régularisations conditionnelles, individualisées, discrétionnaires, et donc négociables par l’employeur comme contrepartie de la docilité salariale.
La combinaison de ces quatre instruments produit, dans la matérialité du rapport de travail, exactement le même résultat que la kafala du Golfe. Ce n’est pas le même code. C’est la même chaîne. La fiche de paie joue en France le rôle que joue le visa-sponsor à Doha ou Riyad : c’est l’unique pièce qui ouvre la voie au titre de séjour, et elle est entièrement contrôlée par l’employeur. Le travailleur sans titre devient, dans cette structure, dépendant administratif de son patron. Le patron peut alors imposer des conditions de travail dégradées (horaires excessifs, salaires partiels, racket en espèces) avec l’assurance que le travailleur ne portera pas plainte — porter plainte, c’est risquer la dénonciation, donc l’OQTF, donc l’expulsion. Le « racket » des 250 euros mensuels observé au 65 n’est pas une dérive criminelle isolée : c’est l’expression brute de la dépendance administrative que la République française organise sur son sol et qu’elle s’interdit de nommer.
Sidibé est donc un patron capitaliste ordinaire et un kafīl à la française. Les deux à la fois. Le capitaliste extrait de la plus-value comme dans toute entreprise française ; le kafīl ajoute à cette extraction salariale ordinaire un mécanisme administratif supplémentaire — la menace permanente de l’OQTF — qui lui permet d’imposer des conditions que le droit du travail français interdirait formellement. Cette double position n’est pas pathologique : elle est rendue structurellement possible par le dispositif d’État, et elle se reproduit en série partout où le dispositif d’État reste en place.
Pour la démonstration matérielle complète du dispositif — sa généalogie historique (du Code de l’indigénat 1881 à l’OFAMI 1945, des circulaires Marcellin-Fontanet 1972 à Valls 2012 et Retailleau 2025), ses quatre instruments articulés, et le programme transitoire qui en permet la rupture (de la carte de résident inconditionnelle à la citoyenneté de 1793) — nous renvoyons au texte théorique en fin de brochure²¹ : « La kafala dissimulée à la française : la fraction sans-papière du prolétariat de France comme question programmatique ».
La victoire de la CGT : une opération politique d’État réussie
Reste à comprendre la fonction politique de la séquence du 19-21 mai 2026. Et ici, il faut prendre toute la mesure de ce que la confédération CGT a fait, et de ce que Lutte Ouvrière, le NPA-Anticapitaliste, le NPA-Révolutionnaires et Révolution Permanente ont fait à sa suite — pas seulement de ce qu’ils n’ont pas obtenu (salaires, racket, autres salons), mais de ce qu’ils ont activement accompli par leur manière de clore la lutte. Trois jours après la levée d’occupation, la « belle victoire » est inscrite dans cinq textes officiels qui convergent jusque dans leurs métaphores. Et Château-d’Eau retourne dans le silence d’avant la grève — avec ses milliers de travailleurs et travailleuses sans-papiers qui continuent, dans les mois qui viennent, à subir exactement la condition contre laquelle les treize ont occupé pendant soixante-dix-huit jours. Rien n’a changé dans le rapport de production. Rien n’a changé dans la mécanique d’État. La seule chose qui a changé, c’est que la lutte qui rendait visible cette condition s’est arrêtée.
Cette clôture n’est pas un accident. C’est une opération politique d’État réussie — celle qui a circonscrit une lutte ouvrière au moment où elle pouvait devenir une vague articulée à la critique de l’impérialisme français et contre la kafala contre laquelle aucun des cinq courants n’a rien fait. Les sections qui suivent en font la démonstration détaillée. Elles montrent, pièces à l’appui, ce que les communiqués CGT, LO, NPA-R et RP du 19-21 mai (et le silence post-victoire du NPA-A) ont effacé, déplacé, neutralisé. Elles montrent comment la mairie de Paris, encaisseuse depuis 2014 des impôts locaux d’un système qu’elle savait illégal, a été préservée par le silence syndical d’avoir à répondre de son rôle. Elles montrent comment Sophie Binet et la direction confédérale CGT ne pouvaient pas dénoncer cette mairie socialiste alliée parce qu’elles sont elles-mêmes intégrées à l’appareil bourgeois et à l’État impérialiste français — intégration dont l’européisme rhétorique actuel est le costume contemporain qui sert à protéger l’impérialisme français de ceux qui voudraient le dénoncer. Et elles montrent enfin comment les quatre courants trotskystes — LO, NPA-A, NPA-R, RP — se présentent comme alternatives aux directions syndicales sans en être réellement, parce que leurs militants sont matériellement intégrés à ces mêmes directions syndicales (CGT, Solidaires, FSU) comme délégués CSE, élus syndicaux, responsables d’union locale, et qu’ils ne mènent aucune fraction publique contre ces directions sur le dossier 65 ou sur tout autre dossier majeur. Cette intégration matérielle est ce qui explique leur convergence dans l’effacement de la kafala dissimulée comme rapport de production : ils ne peuvent pas la nommer sans se nommer eux-mêmes complices, par leur pratique syndicale quotidienne, de la direction confédérale qui la couvre.
Nous aborderons tout cela plus loin. Mais le diagnostic d’ensemble peut être posé dès maintenant : la « victoire » du 65 boulevard de Strasbourg, au sens où l’entendent la CGT confédérale et les quatre courants trotskystes dans leurs textes du 19-21 mai 2026, est une victoire pour l’impérialisme français — pas pour les treize travailleurs et travailleuses qui ont occupé pendant onze semaines. Les treize ont obtenu un sursis administratif. L’impérialisme français, lui, a obtenu beaucoup mieux : la neutralisation d’une lutte qui pouvait devenir, dans le contexte de sa propre recomposition extérieure accélérée — repli du Sahel, pivot Nairobi de mai 2026²² —, une vague d’auto-organisation de la fraction sans-papière du prolétariat de France au moment précis où ce prolétariat constitue la compensation métropolitaine de son recul colonial. C’est cette compensation qu’il faut nommer. C’est elle que la suite de cet article démontre. C’est elle qu’il faut briser, parce que la seule victoire ouvrière véritablement à la portée des treize et des centaines de milliers de sans-papiers qui sont aujourd’hui dans leur condition, c’est la défaite politique de l’impérialisme français lui-même.
Et plus précisément, il faut poser dès le préambule la thèse doctrinale qui structurera la Partie I de cet article : la confédération CGT a pris depuis 2008 une fonction structurelle dans la politique migratoire française, celle de gestionnaire institutionnel de la main-d’œuvre immigrée pour le compte de l’État impérialiste. Cette fonction se déploie par trois mécanismes articulés qui apparaissent matériellement dans la séquence des luttes de sans-papier·e·s de 2008 à 2026 : (1) le filtre du dépôt collectif via les Unions Départementales — la direction CGT a obtenu de l’État, à partir de 2008, que les demandes de régularisation passent uniquement par les UD, court-circuitant les syndicats d’entreprise et les Unions Locales, c’est-à-dire les niveaux où une politique de fraction révolutionnaire pourrait s’enraciner ; (2) la sélection des « bons » candidats à la régularisation contre les « mauvais » — la confédération tri les dossiers, fragmente la lutte en cas individuels, abandonne les revendications collectives au moment de la « victoire » individuelle ; (3) le piétinement physique et politique des collectifs autonomes qui exigent une régularisation globale et sans condition — comme l’expulsion par la force des sans-papier·e·s de la CSP-75 (Coordination des Sans Papiers de Paris) de la Bourse du Travail de Paris le 24 juin 2009 par cent membres du service d’ordre CGT cagoulés armés de matraques et de bombes lacrymogènes, neuf personnes hospitalisées dont un enfant de trois ans. La CGT confédérale, depuis 2008, ne lutte pas pour la régularisation : elle décide qui est régularisé et qui ne l’est pas, pour le compte de l’État impérialiste français. Le 65 boulevard de Strasbourg en 2026 est l’application contemporaine de cette fonction. Cette thèse est doctrinalement centrale et nous la démontrons pièce à pièce dans la Partie I.
Et il faut signaler dès le préambule un fait matériel qui condense l’opération politique d’ensemble, et que nous démontrerons en Partie II : la fête de la « victoire » du 65 boulevard de Strasbourg est annoncée pour le 28 mai 2026 au 85 rue Charlot, Paris 3ᵉ. Cette adresse n’est pas anodine. C’est l’adresse exacte de l’annexe Eugène Varlin de la Bourse du Travail occupée par la Coordination 75 des Sans Papiers du 2 mai 2008 au 24 juin 2009. C’est l’adresse exacte où la CGT a expulsé par la force, ce 24 juin 2009, les sans-papier·e·s qui occupaient ce lieu pour exiger une régularisation globale — par environ cent membres de son service d’ordre cagoulés armés de matraques et de bombes lacrymogènes, neuf personnes hospitalisées dont un enfant de trois ans. Dix-sept ans plus tard, la confédération CGT célèbre sa « victoire éclatante » au lieu exact où elle avait piétiné physiquement le mouvement autonome de régularisation globale. Cette coïncidence d’adresse n’est pas un hasard de calendrier. Elle est une déclaration politique muette de ce que la confédération entend par « victoire » : la mise au pas des collectifs autonomes et leur remplacement par le pilotage confédéral monopolisé de la sélection préfectorale individuelle.
Et il faut signaler également un trait commun de l’opération politique d’ensemble qui apparaît dans les trois textes de clôture publiés entre le 20 et le 21 mai 2026 par les trois courants qui se sont positionnés à la clôture (CGT confédérale, Lutte Ouvrière, NPA-Révolutionnaires) : les quatre coiffeurs et barbiers hommes africains du collectif sont effacés dans les trois textes. La CGT confédérale parle de « coiffeuses » dans le titre de son communiqué. Lutte Ouvrière parle de « la quinzaine de travailleuses » et de « ces femmes, souvent mères célibataires ». NPA-Révolutionnaires parle de « neuf travailleuses ». Effacement par fusion, effacement par sélection, effacement par invention pathétique — par trois opérations rhétoriques différentes mais qui convergent toutes vers le même résultat matériel : les hommes africains qui n’ont pas été régularisés par la préfecture sortent du champ politique du récit de la « victoire ». La fraction du collectif à qui l’État a refusé satisfaction disparaît du discours des organisations qui prétendent porter sa cause. Démonstration pièce à pièce en Partie II.
Et il faut, en clôture de ce préambule, poser un point doctrinal qui sera développé pièce à pièce dans la partie II de cet article. Ces quatre courants — Lutte Ouvrière, NPA-Anticapitaliste, NPA-Révolutionnaires, Révolution Permanente — se réclament tous publiquement du trotskysme. Or pour Trotsky lui-même, être trotskyste, c’était être bolchevik-léniniste — c’est ainsi qu’il dénommait son propre courant à partir de 1928, dans la Plateforme de l’Opposition de Gauche, dans les manifestes fondateurs de la Quatrième Internationale en 1938, et dans son texte Stalinisme et bolchevisme de 1937²³. Cette dénomination n’était pas un slogan : c’était une identification doctrinale rigoureuse à la continuité du bolchevisme léniniste tel qu’il s’est constitué de 1903 à 1923, contre la dégénérescence stalinienne et social-démocrate de la IIIᵉ Internationale. Or, sur les sept critères constitutifs que Trotsky et l’Opposition de Gauche ont posés entre 1928 et 1940 — (1) défense de la dictature du prolétariat comme régime politique transitoire entre capitalisme et communisme ; (2) défaitisme révolutionnaire vis-à-vis de SA propre bourgeoisie impérialiste, au sens où Lénine l’a formulé en 1915 dans La Faillite de la IIᵉ Internationale et Le socialisme et la guerre ; (3) refus de tout front populaire et de tout antifascisme parlementaire au sens des fronts populaires de 1934-1939, contre lesquels Trotsky a explicitement écrit en 1935-1936 ; (4) refus de la légitimation des élections bourgeoises par l’appel au « moindre mal » au second tour des présidentielles ou législatives ; (5) construction de l’organisation par fractions révolutionnaires au sein des syndicats existants, selon la politique de l’Internationale Communiste 1919-1922 ; (6) identification de SA propre bourgeoisie comme adversaire principal de la classe ouvrière de France — pas l’« extrême droite » abstraite, pas le « racisme d’État » abstrait, pas les « États-Unis » ou les « pays riches » abstraits ; (7) construction de l’Internationale révolutionnaire à reconstruire comme objectif politique articulé —, aucun de ces quatre courants ne remplit aujourd’hui un seul de ces critères sans en violer plusieurs autres. Lutte Ouvrière viole le critère 4 (appel à voter Macron au second tour 2017 et 2022) et les critères 2 et 5 (Bazzali, CGT-CSE d’Airbus Helicopters Marignane produisant le NH90 OTAN, ne mène aucune fraction publique contre la production d’armement). Le NPA-Anticapitaliste viole le critère 3 (antifascisme parlementaire avec LFI, EELV, parties du PS) et le critère 6 (refus de nommer la France comme impérialisme principal). Le NPA-Révolutionnaires viole les critères 3 et 4 (alignement NFP 2024 par tactique frontiste). Révolution Permanente viole le critère 6 (déplacement de l’analyse du rapport de production vers la grille raciale-juridique du « racisme d’État ») et le critère 2 (absence de défaitisme révolutionnaire articulé sur l’industrie d’armement française). Aucun des quatre ne porte explicitement le critère 7 (construction de l’Internationale révolutionnaire à reconstruire). Ils utilisent le label « trotskyste » sans en porter le contenu. C’est doctrinalement le même mécanisme par lequel la CGT confédérale continue à se réclamer hypocritement de la Charte d’Amiens de 1906 tout en la trahissant matériellement — alignement coalitionnel NFP 2024 (que la Charte de 1906 interdisait formellement, puisqu’elle avait été adoptée précisément contre la subordination de la CGT à la SFIO unifiée en 1905), cumul des mandats syndicaux et électifs (que la Charte interdisait au nom de l’indépendance absolue à l’égard des partis et de l’État), appels électoraux au second tour des présidentielles (qui contredisent directement la doctrine d’indépendance syndicale). Dans les deux cas — Charte d’Amiens pour la CGT confédérale, trotskysme pour LO/NPA-A/NPA-R/RP —, le label est conservé tandis que le contenu est vidé. Cette opération politique d’appropriation rhétorique du label sans en porter le contenu est précisément ce qui rend politiquement difficile la critique frontale : le label maintenu permet de neutraliser l’opposition externe (« puisque nous restons CGT-Amiens / puisque nous restons trotskystes, vous ne pouvez pas nous dire que nous sommes autre chose »), même lorsque la pratique politique est exactement à l’opposé du contenu du label. La démonstration pièce à pièce des sept critères et de leur non-conformité par chacun des quatre courants — ainsi que de la trahison matérielle de la Charte d’Amiens par la CGT confédérale — viendra dans la partie II de cet article.
C’est en ce sens, et en ce sens seulement, que la « victoire » du 19 mai 2026 est une victoire à la Pyrrhus. Les treize occupent le champ de bataille, mais l’armée de la fraction sans-papière du prolétariat de France n’a pas reculé : elle a été désorganisée à l’endroit même où elle se rassemblait. Le coût stratégique excède de loin le bénéfice tactique. Et la suite, si rien n’est dit, sera celle que Pyrrhus prédisait à ses lieutenants en 279 avant notre ère : « Encore une victoire comme celle-là, et nous sommes perdus. »
Mais nous ne sommes pas perdus — construire l’organisation bolchevique-léniniste et défendre l’auto-organisation du prolétariat
Mais nous ne sommes pas perdus. Parce que nous savons ce qu’il faut faire pour que la prochaine bataille de la fraction sans-papière du prolétariat de France — qui viendra, parce que le rapport de production de la kafala dissimulée à la française continue de produire en série des situations identiques à celle du 65 — ne soit pas une nouvelle victoire à la Pyrrhus. Et ce que nous devons construire pour cela ne figure pas dans la liste des onze revendications programmatiques ci-dessus, parce que ce n’est pas une revendication adressée à un adversaire pour qu’on la lui arrache. C’est une tâche interne au mouvement ouvrier, que nous devons accomplir nous-mêmes, et c’est par elle que les onze revendications deviennent matériellement conquérables.
Il faut construire ici, en France, une organisation bolchevique-léniniste sur la base d’un programme bolchevique-léniniste réactualisé pour la France, et qui défend et agit en faveur de l’auto-organisation du prolétariat pour qu’il contrôle et dirige ses propres luttes — ce qui n’a précisément pas été le cas dans la lutte du 65 boulevard de Strasbourg, où les treize n’ont pas eu la maîtrise politique de leur propre lutte, où aucun comité de grève autonome n’a été constitué avec porte-parole élu·e·s et révocables, où aucune décision stratégique majeure (occupation, levée, négociation, communication, rapport aux soutiens) n’a été prise en propre par les treize travailleurs et travailleuses elles-mêmes et eux-mêmes plutôt que par les directions syndicales au-dessus de leurs têtes.
Cette dénomination — bolchevique-léniniste — n’est pas une coquetterie historique. C’est la dénomination exacte que Trotsky donnait à son propre courant à partir de 1928, et c’est la formulation qui rompt explicitement avec le « trotskysme » dévoyé contemporain des courants qui se réclament du label sans en porter le contenu. Trotsky lui-même refusait toute substitution du parti à la classe : la fonction du parti bolchevique-léniniste n’est pas de piloter les luttes à la place des grévistes, mais de défendre et de construire les formes d’auto-organisation par lesquelles la classe ouvrière prend en main ses propres affaires. C’est ce que Lénine pose dans L’État et la Révolution en 1917 sur le rôle des soviets, ce que la politique de l’Internationale Communiste pose entre 1919 et 1922 sur les fractions révolutionnaires au sein des syndicats existants, et ce que Trotsky reprend dans le Programme de transition en 1938 sur les comités d’usine, les comités de grève autonomes et les milices ouvrières. La méthode du Front Unique du Peuple Travailleur que nous portons en est la traduction tactique contemporaine pour la France : unification de la classe ouvrière de France et de la fraction sans-papière qui en fait partie autour d’un programme d’action transitoire, par la pratique des fractions révolutionnaires au sein des syndicats existants (CGT, Solidaires, FSU, FO) pour arracher ces syndicats à la ligne sociale-patriote de leurs directions confédérales — sur la base concrète du travail mené par Barta et l’Union Communiste de 1944 à 1947 dans l’industrie automobile française, qui a démontré qu’une fraction révolutionnaire patiemment construite au sein des structures syndicales existantes peut produire des conquêtes ouvrières que les directions confédérales ne portent pas.
Cette méthode des fractions révolutionnaires au sein des syndicats existants doit s’appliquer simultanément à deux niveaux articulés, et c’est l’une des conditions de sa réussite. Premier niveau : au sein des Unions Locales CGT, Solidaires, FSU et des structures syndicales d’entreprise, pour les arracher à la ligne sociale-patriote de leurs directions confédérales — c’est-à-dire pour briser de l’intérieur le verrouillage par lequel la confédération CGT a depuis 2008 monopolisé le pouvoir de gestion des régularisations en court-circuitant les niveaux syndicaux de base. Deuxième niveau : aux côtés des collectifs autonomes de sans-papier·e·s, de précaires, et de travailleur·euse·s d’entreprises non syndiquées, qui se construisent en dehors des structures syndicales traditionnelles — pour leur porter la perspective d’auto-organisation interprofessionnelle du peuple travailleur plutôt que le glissement vers le corporatisme ethnique-communautaire dans lequel ces collectifs, isolés du prolétariat organisé, finissent presque mécaniquement par dériver. La position doctrinalement juste, contre les deux échecs historiquement attestés depuis 2008 — verrouillage bureaucratique CGT d’un côté, repli identitaire-communautaire des collectifs autonomes de l’autre —, est l’intervention simultanée aux deux niveaux par les militants bolchevique-léninistes, porteurs du mot d’ordre unique de la régularisation de tous les sans-papier·e·s sans critère, sans condition, par la grève générale et l’auto-organisation interprofessionnelle. C’est exactement le chaînon politique que ni la confédération CGT, ni la CSP-75, ni LO, ni le NPA-Révolutionnaires n’ont voulu construire depuis 2008. C’est ce chaînon qu’il faut construire.
C’est cette organisation, et cette méthode, et ce programme — articulés ensemble — qui rendront matériellement possibles, dans les luttes à venir de la fraction sans-papière du prolétariat de France, ce qui n’a pas été possible au 65 boulevard de Strasbourg en mai 2026 : que les travailleurs et travailleuses contrôlent et dirigent leurs propres luttes, que leurs revendications immédiates soient effectivement portées jusqu’à leur satisfaction matérielle plutôt qu’abandonnées au moment de la « victoire », et que la lutte économique soit articulée à la défaite politique, économique et militaire de l’impérialisme français — parce que l’impérialisme, c’est la guerre à l’intérieur autant qu’à l’extérieur, et que la fraction sans-papière du prolétariat de France est précisément la fraction sur laquelle se joue, ici, la défaite ou la prolongation de cet impérialisme.
C’est cette construction qui est notre tâche politique principale. Tout le reste — y compris les onze revendications programmatiques que nous portons dans cet article — n’en est que l’expression tactique et programmatique.
[Appels de notes : ¹ à ²² — la liste complète des sources sera consolidée en bibliographie unique à la fin de l’article-action complet, après l’étape 3.]
PARTIE I — DIAGNOSTIC MATÉRIEL ET POLITIQUE DE LA LUTTE DU 65 BOULEVARD DE STRASBOURG
I.A — Topographie matérielle de la lutte
Du 3 mars au 19 mai 2026, treize travailleurs et travailleuses du salon Sabadou & Jade Institut, situé au 65 boulevard de Strasbourg dans le 10ᵉ arrondissement de Paris, ont tenu un piquet de grève vingt-quatre heures sur vingt-quatre pendant soixante-dix-huit jours consécutifs. Neuf d’entre elles et eux étaient sans titre de séjour ; quatre disposaient d’un titre. Le salon a été matériellement occupé pendant toute la durée du conflit. Quelques prénoms émergent des comptes-rendus militants — Djeneba, Mamadou, Bintou, Cécile, Irène, Osas, Sita, Mayerima — confirmant la composition mixte du collectif que les communiqués officiels effacent en parlant uniformément de « ces femmes ».
Le tract CGT diffusé pendant l’occupation portait quatre revendications immédiates : paiement intégral des salaires arriérés depuis octobre 2025, remboursement intégral du racket des 250 euros mensuels extorqués pendant des années, respect intégral des horaires conventionnels (fin des journées de plus de dix heures et des semaines de six jours), respect intégral des conditions sanitaires et de la santé au travail. Au 22 mai 2026, aucune de ces quatre revendications n’est matériellement satisfaite : les salaires sont renvoyés à l’AGS par effet de la liquidation patronale, le racket n’est pas remboursé, les conditions de travail sont devenues sans objet par la fermeture du salon, la santé au travail n’a fait l’objet d’aucune enquête conclusive. Onze semaines de lutte ouvrière. Quatre revendications justes. Zéro de ces revendications matériellement satisfaite à la levée. La lutte n’a pas perdu parce que les treize n’auraient pas suffisamment lutté. Elle a été politiquement abandonnée par les structures qui prétendaient la porter, au moment précis où elle pouvait politiquement aboutir.
I.B — Composition de classe et trajectoires migratoires
Les treize sont tous et toutes originaires d’Afrique subsaharienne. Les nationalités identifiées dans les comptes-rendus disponibles incluent la Côte d’Ivoire, le Mali, le Sénégal, le Burkina Faso, la Guinée, le Niger, le Nigéria — sept nationalités africaines représentées dans un collectif de treize personnes. Ces sept nationalités correspondent toutes, sans exception, à des pays soumis à des opérations militaires, économiques ou monétaires françaises au cours des dix dernières années : opération Licorne en Côte d’Ivoire en 2011, Serval au Mali en 2013, Barkhane au Sahel de 2014 à 2022 couvrant Mali, Niger et Burkina Faso, accords du franc CFA continus au Sénégal et en Guinée, opérations contre Boko Haram dans le bassin du lac Tchad couvrant Niger et Nigéria.
La fraction sans-papière du prolétariat de France employée à Château d’Eau est précisément la fraction du prolétariat dont les conditions d’existence dans les pays d’origine ont été matériellement désorganisées par l’impérialisme français lui-même — par les opérations militaires, par le franc CFA, par les structures d’extraction de matières premières (uranium nigérien, or malien, cacao ivoirien, pétrole gabonais et nigérian) dont les profits remontent à Paris. Double peine matérielle : les neuf sans-papier·e·s du 65 ont fui une politique française à l’extérieur pour subir une politique française à l’intérieur. L’impérialisme français les a précarisé·e·s deux fois. Et le salon — comme tous les sites où la fraction sans-papière est employée — fonctionne comme dispositif kafala : l’employeur français y détient unilatéralement la chaîne documentaire (fiches de paie, contrats) qui conditionne toute régularisation administrative future. Salaire et titre de séjour sont matériellement liés dans la main du même patron. C’est cette structure d’État — non un défaut moral individuel — qui produit en série les Sidibé.
L’articulation entre composition de classe migratoire et impérialisme français est documentée en annexe 1.
I.C — Topographie du capital local : Sidibé n’est pas seul
Le 65 boulevard de Strasbourg n’existe pas en isolation. Selon les éléments communiqués par la CGT-coiffure pendant la grève, une vingtaine de salons du périmètre Château d’Eau pratiqueraient des conditions de travail comparables : journées de plus de dix heures, six jours par semaine, salaires en deçà du SMIC, emploi de travailleur·euse·s sans titre, racket administratif. Le 65 est un cas exemplaire d’une norme matérielle qui structure un secteur entier.
Mais surtout : Sidibé n’est pas le seul acteur capitaliste du dispositif. Selon les registres du commerce, la SCI HADDOUK (SIREN 442875449), domiciliée au 65 boulevard de Strasbourg dans le secteur d’activité « Activités immobilières — Location de terrains et d’autres biens immobiliers », est gérée par M. Hiram David HADDAD FENECH. La domiciliation de cette SCI à l’adresse exacte du salon, combinée à son secteur d’activité, indique avec une forte probabilité qu’elle est propriétaire des murs commerciaux occupés par le salon Sabadou & Jade Institut. Or aucun des cinq communiqués des organisations syndicales et politiques intervenues sur le dossier (CGT confédérale, LO, NPA-A, NPA-R, RP) ne nomme cet acteur capitaliste. Sidibé est seul désigné comme « patron-voyou » — mais Sidibé est gérant exploitant. Le propriétaire des murs, dont les loyers commerciaux sont matériellement payés par le travail volé des treize, reste politiquement invisible.
À cela s’ajoutent les autres composantes de l’écosystème : fournisseurs de produits cosmétiques (défrisants, colorations, faux ongles, extensions) provenant de canaux d’importation peu régulés et utilisant des composants chimiques que les normes européennes interdisent ; flux financiers du racket des 250 euros mensuels en espèces, en partie blanchis via les remises de fonds vers les pays d’origine. Aucune de ces dimensions n’a été investiguée publiquement par les organisations intervenues sur le dossier. Le réseau, dans douze ans, sera intact — comme il l’est aujourd’hui douze ans après les condamnations du 50 et du 57.
I.D — Généalogie longue : de Saint-Bernard 1996 au 65 en 2026
La lutte du 65 s’inscrit dans une généalogie longue qu’il faut tracer parce qu’elle révèle le schéma politique unique qui a structuré les luttes de sans-papier·e·s à Paris depuis trente ans.
Mars-août 1996 — Saint-Ambroise → Saint-Hippolyte → Saint-Bernard. Une cinquantaine de sans-papier·e·s du foyer de Montreuil déclenchent en mars 1996 l’occupation de l’église Saint-Ambroise. Rejoints par des centaines d’autres, expulsés une première fois, ils se replient à l’église Saint-Bernard de la Chapelle (18ᵉ) qu’ils occupent à partir du 28 juin. Madjiguène Cissé (Sénégalaise, docteur en allemand) et Anzoumane Sissoko (Malien, arrivé en France en 1993) en sont les porte-parole. Dix entament une grève de la faim de cinquante jours. Le 23 août 1996, mille CRS expulsent à la hache 220 sans-papier·e·s sur ordre du gouvernement Juppé (ministre de l’Intérieur Debré). Conséquence différée : circulaire Chevènement du 24 juin 1997 sous gouvernement Jospin, qui régularise environ 80 000 personnes en 1997-1998 — soit la moitié de la régularisation Mitterrand de 1981. Mais le PS arrive au pouvoir en 1997 sans s’engager sur la revendication centrale du mouvement, la régularisation globale. Gauche et droite étaient déjà en accord sur le principe de l’examen individuel des dossiers.
Août 2002 — Saint-Denis et naissance de la CSP-75. Après plusieurs occupations parisiennes de 2000-2002, les collectifs autonomes des 11ᵉ, 18ᵉ, 19ᵉ arrondissements se regroupent dans la Coordination 75 des Sans Papiers (CSP-75), héritière directe du mouvement Saint-Bernard. Anzoumane Sissoko en devient porte-parole. Slogan central : « Des papiers pour tous, le cas par cas on n’en veut pas. »
2 mai 2008 — 24 juin 2009 — Occupation de la Bourse du Travail rue Charlot, et expulsion par la CGT. La CSP-75 occupe l’annexe Eugène Varlin de la Bourse du Travail (85 rue Charlot, Paris 3ᵉ) à partir du 2 mai 2008. Pendant quatorze mois, environ 1 300 sans-papier·e·s transitent par l’occupation. Simultanément, la CGT confédérale organise dans des dizaines d’entreprises franciliennes les grèves « des travailleurs sans-papiers » d’avril-décembre 2008, qui aboutiront à environ 2 000 régularisations individuelles. Deux stratégies concurrentes : la régularisation globale via l’occupation politique d’un lieu symbolique (CSP-75) contre la régularisation individuelle via le dépôt collectif piloté par la confédération (CGT). Le 24 juin 2009, profitant d’une manifestation de la CSP-75, environ cent membres du service d’ordre de la CGT cagoulés, armés de matraques et de bombes lacrymogènes, expulsent par la force les 200 à 400 sans-papier·e·s présents. La CSP-75 rapporte neuf personnes transportées à l’hôpital dont un enfant de trois ans (la CGT nie). Edgar Fisson, président de la Commission Administrative de la Bourse du Travail (organe sous autorité de l’Hôtel de Ville), reprend pour l’occasion la formule historique de « libération de la Bourse du Travail » — formule qui désignait depuis août 1944 la reprise de la Bourse fermée par Vichy. Détournement sémantique scandaleux. Lutte Ouvrière, dans un tract CGT-LO PSA Aulnay reproduit par Matière et Révolution (article 316), soutient publiquement l’expulsion, qualifiant les sans-papier·e·s d’« encouragés par certains gauchistes irresponsables ». Score test 5/5 du défaitisme révolutionnaire pour LO en 2009 : 0/5. Position politiquement alignée sur l’appareil syndical confédéral, indistinguable du PCF sur la question, en contradiction frontale avec la formule de Trotsky : « Les opprimés ont toujours raison contre leur propre bureaucratie. »
Les évacués campent boulevard du Temple puis se replient au 14 rue Baudelique (18ᵉ) sous le nom de « Ministère de la régularisation de tous les Sans-Papiers ». Résultat dérisoire : 98 régularisations sur 750 dossiers déposés, soit 13 %. La CSP-75 elle-même portait ses propres contradictions : direction interdisant les contacts entre ses militants et la CGT, stratégie d’occupation symbolique-médiatique au lieu de l’auto-organisation interprofessionnelle, bureaucratie embryonnaire qui préférait « cultiver le conflit avec les syndicats pour garder ses troupes sous son contrôle ». Le double échec — verrouillage bureaucratique CGT d’un côté, repli sectaire-communautaire CSP-75 de l’autre — éclaire toute la séquence ultérieure. Ni la CGT, ni la CSP-75, ni LO, ni le NPA-R n’ont voulu construire le chaînon politique manquant : la fraction révolutionnaire intervenant simultanément dans les Unions Locales syndicales et aux côtés des collectifs autonomes pour porter dans les deux camps le mot d’ordre unique de régularisation globale.
Octobre 2010 — Cité de l’immigration. Occupation du Palais de la Porte Dorée par la CGT du 7 octobre 2010 à janvier 2011, dernière séquence d’envergure de la vague 2008-2010. Aboutissement institutionnel : la circulaire Valls du 28 novembre 2012, présentée par la confédération CGT comme « le résultat de quatre années de luttes ». Ce n’est pas le cas. La circulaire Valls institutionnalise la kafala dissimulée à la française en plaçant formellement entre les mains du patron — qui détient les fiches de paie — le pouvoir d’ouvrir ou de fermer l’accès au titre de séjour. Saint-Bernard 1996 demandait la régularisation globale ; Chevènement 1997 a institutionnalisé l’examen individuel ; les grèves CGT 2008-2010 ont produit 2 000 régularisations individuelles ; Valls 2012 a institutionnalisé le pouvoir patronal sur la régularisation administrative ; Retailleau 2025 durcit le dispositif sans en changer la nature. Une seule séquence politique de cogestion bourgeoise de la main-d’œuvre immigrée, alternativement portée par la gauche et par la droite gouvernementales, accompagnée du côté syndical par la confédération CGT comme gestionnaire institutionnel de la sélection des « bons » candidats à la régularisation.
2021-2026 — Le schéma se reproduit. Décembre 2021 : Chronopost Alfortville (filiale La Poste), sans-papier·e·s de Vitry / collectif Gilets Noirs — encore en blocage administratif quatre ans plus tard. Octobre 2023 : chantier Adidas Arena Porte de la Chapelle, 502 travailleur·euse·s sans-papier·e·s, accord signé « sous l’égide de la mairie de Paris » via les sous-traitants — majoritairement non régularisés en 2026. Mars-mai 2026 : 65 boulevard de Strasbourg. Trois grèves en cinq ans, toutes pilotées par la CGT confédérale ou par des collectifs satellites, toutes débouchant sur la régularisation individuelle d’une minorité conditionnée par la coopération patronale ou préfectorale, et sur l’abandon des revendications collectives. Le 65 n’est pas une exception. Il est l’application contemporaine d’un schéma vieux de trente ans.
I.E — Parallèle Gilets Jaunes 2018-2019 / fraction sans-papière 2026
Les Gilets Jaunes de l’automne-hiver 2018-2019 et les piquets de sans-papier·e·s de 2014-2026 (57, Chronopost, Arena, 65) partagent une structure politique commune : l’auto-organisation ouvrière contre la tutelle des appareils syndicaux-politiques. Les ronds-points 2018 et les piquets sans-papier·e·s sont les deux formes contemporaines, sur le territoire français, de cette auto-organisation.
Dans les deux cas, la CGT confédérale n’a pas porté le mouvement. Pour les Gilets Jaunes, Philippe Martinez (alors secrétaire général CGT) a refusé en novembre 2018 d’appeler à la convergence avec les ronds-points malgré la pression de la base syndicale. Pour les sans-papier·e·s, la CGT pilote — mais en captant les luttes vers le dispositif Valls 2012, en sélectionnant les dossiers individuels, en abandonnant les revendications collectives au moment de la « victoire » individuelle. L’auto-organisation est politiquement insupportable à la confédération CGT parce qu’elle remet en cause son monopole de représentation politique des luttes ouvrières françaises.
Cette structure commune pose une tâche militante précise : construire la convergence pratique entre la fraction sans-papière du prolétariat de France et la fraction française autochtone dont les Gilets Jaunes ont été l’expression politique de la dernière période. Cette convergence ne peut pas être portée par la confédération CGT, ni par les courants se réclamant du trotskysme (qui ont oscillé entre paternalisme distancié et récupération identitaire dans les deux cas). Elle est à construire par les militants et militantes elles-mêmes, dans les ronds-points et sur les piquets, par la pratique des fractions révolutionnaires au sein des syndicats existants.
I.F — Brossat (PCF) : quatre opérations politiques
Ian Brossat, sénateur PCF de Paris depuis octobre 2023, adjoint à la maire Hidalgo en charge du Logement, de l’Hébergement d’urgence et de la Protection des réfugiés de 2014 à mars 2026 — soit pendant douze ans —, intervient publiquement sur le dossier du 65 dès mars 2026, et inscrit dans ses interventions quatre opérations politiques distinctes :
Première — Effacement de la mixité par « ces femmes ». Brossat parle systématiquement des « femmes du 65 », « ces salariées sans-papières ». Or les treize sont un collectif mixte. L’effacement par la féminisation totale facilite une lecture du conflit en termes de protection paternelle des femmes immigrées par les institutions républicaines — au lieu d’une lecture en termes de classe articulant fraction sans-papière et impérialisme français.
Deuxième — Mensonge sur le « racket inédit ». Brossat qualifie en mars 2026 le racket des 250 euros mensuels d’« inédit », « première fois qu’on documente ce type d’exploitation ». Factuellement faux. Le racket administratif est documenté à Château d’Eau depuis au moins 2014 (50, 57), avec deux condamnations pénales (novembre 2016, février 2018 pour traite). Brossat, adjoint au Logement et à la Protection des réfugiés depuis juillet 2014, avait nécessairement accès aux dossiers. L’« inédit » de 2026 est, soit une amnésie politique, soit un effacement délibéré. Dans les deux cas, c’est un acte politique, pas une erreur factuelle.
Troisième — Position cogestionnaire institutionnelle PCF. Brossat n’est pas un militant extérieur à l’appareil municipal qui découvre la situation. Il est adjoint à la maire socialiste depuis douze ans, dans une coalition PS-EELV-PCF qui structure la mairie de Paris sous Hidalgo (2014-2026) et sous Grégoire (2026-2032), avec Awa Diaby (PCF du 10ᵉ) désormais adjointe Grégoire au Logement. La cogestion structurelle interdit toute critique frontale du rôle de la mairie dans l’encaissement des impôts locaux d’un système qu’elle savait illégal depuis 2014, critique qui mettrait en cause le PCF lui-même comme acteur de cette mairie.
Quatrième — Absence de mot d’ordre programmatique. Au-delà du soutien moral verbal, Brossat ne porte aucun mot d’ordre programmatique dans sa séquence mars-mai 2026 : pas de demande d’abrogation de la circulaire Retailleau de janvier 2025, pas de carte de résident de dix ans pour tous les sans-papier·e·s, pas de remise en cause de la chaîne CESEDA, pas d’extension à la fraction sans-papière du prolétariat de France au-delà des neuf du 65. Le soutien sans programme matérialise exactement la position cogestionnaire : on dénonce les conséquences d’un système dont on accepte les fondements.
I.G — Joussellin (PCF) : six positions cumulées et la contradiction Cause commune 2019 / Brossat 2026
Élie Joussellin, secrétaire de section du PCF Paris 10ᵉ depuis au moins 2014, cumulait au moment du déclenchement de la grève du 65 (3 mars 2026) six positions politiquement structurantes :
(1) Secrétaire (puis co-secrétaire) de section du PCF Paris 10ᵉ depuis au moins 2014. (2) Adjoint à la Maire du 10ᵉ chargé du Logement, des Relations avec les bailleurs, de la Lutte contre la spéculation immobilière, depuis 2020. (3) Chargé du quartier Château d’Eau de 2020 à 2026 — la délégation territoriale qui couvre le boulevard de Strasbourg, du 50 au 65, sur toute la mandature précédente. (4) Adjoint à la Mémoire et au Monde combattant, et Correspondant Défense de la mairie du 10ᵉ de 2020 à 2026. (5) Militant CGT-coiffure intervenant personnellement au piquet du 65. (6) Auteur, en 2019 dans la revue Cause commune (PCF Paris), d’un article documentant que le système d’exploitation des sans-papier·e·s dans la coiffure de Château d’Eau perdure, sept ans avant la grève du 65, avec connaissance documentée des dossiers du 50 et du 57.
La contradiction politique de 2026 est alors structurante. En mars-avril 2026, Brossat parle publiquement d’un « racket inédit jamais documenté avant 2026 ». Joussellin, qui a publié l’inverse exact en 2019 dans la presse du PCF, garde le silence. Il ne reprend pas Brossat. Il ne rappelle pas son propre article. Il intervient au piquet sans porter publiquement la connaissance qu’il avait du précédent. La cogestion politique exige cette amnésie sélective.
Et le 6 avril 2026, alors que la grève du 65 est en cours depuis plus d’un mois et que l’occupation est dans sa cinquième semaine, Joussellin est reconduit comme adjoint à la Maire pour la mandature 2026-2032, désormais délégué au Logement, à la Lutte contre les expulsions locatives, à la Lutte contre les meublés touristiques et les logements vacants, à l’Hébergement. Aucun mot d’ordre programmatique sur le 65 ne figure dans son discours de reconduction. La grève en cours dans son ancien quartier de référence, à quelques rues de la mairie où il est installé ce jour-là, n’est mentionnée ni dans son discours, ni dans la délibération du conseil d’arrondissement, ni dans la communication officielle. Six positions cumulées, douze années de connaissance du dossier, une grève en cours à quelques rues — et un silence programmatique total. Ce silence n’est pas un défaut d’information. C’est le silence politique structurel de la cogestion institutionnelle PS-PCF. Une seule personne — Joussellin — incarne ainsi l’imbrication objective entre l’appareil syndical CGT-coiffure du 10ᵉ, l’appareil politique PCF de la section locale, et l’appareil municipal d’arrondissement.
I.H — Continuité socialiste et quatre couches d’association objective CGT-mairie
Continuité socialiste mairie 10ᵉ depuis 2008. Rémi Féraud (PS), maire du 10ᵉ de 2008 à 2017, soit pendant les affaires du 50 et du 57 en 2014. Alexandra Cordebard (PS), maire de 2017 à 2032, réélue à la majorité absolue dès le premier tour le 22 mars 2026 alors que la grève du 65 est en cours dans son arrondissement depuis dix-neuf jours. Vingt-quatre années de continuité socialiste à la mairie du 10ᵉ — 2008 à 2032 — et zéro acte institutionnel de mise en cause du réseau d’exploitation des sans-papier·e·s qu’elle a administré pendant tout ce temps.
Continuité socialiste mairie Paris depuis 2014. Anne Hidalgo (PS), maire de Paris 2014-2026, coalition PS-EELV-PCF avec Brossat au Logement. Emmanuel Grégoire (PS), élu maire de Paris le 22 mars 2026, même coalition reconduite avec PCF à l’exécutif.
Cette continuité produit quatre couches d’association objective entre la CGT confédérale et l’appareil municipal de Paris :
Couche 1 — électorale-coalitionnelle. La CGT confédérale a appelé à voter NFP en 2024, alignement coalitionnel qui inclut formellement PS et PCF. La confédération ne peut donc pas dénoncer une majorité municipale qu’elle a contribué à légitimer par son alignement national. L’appel NFP 2024 ferme la possibilité politique d’une dénonciation institutionnelle frontale en 2026.
Couche 2 — personnelle directe via Joussellin (développée en I.G).
Couche 3 — juridico-professionnelle via Maxime Cessieux. L’avocat de la CGT-Paris partie civile au procès du 57 de février 2018 est, douze ans plus tard, le même avocat qui plaide pour la CGT-Paris dans le dossier 65 en 2026. La CGT-Paris dispose donc, en son sein, dans son équipe juridique permanente, de la connaissance directe et personnelle du précédent du 57. Le récit officiel de l’« inédit » du racket en 2026 contredit la connaissance interne objective de l’appareil syndical CGT lui-même. Effacement organisé.
Couche 4 — géographique-personnelle quotidienne. Les militants syndicaux CGT du 10ᵉ vivent dans le 10ᵉ, militent dans le 10ᵉ, siègent dans les commissions associatives du 10ᵉ, fréquentent les mêmes lieux que les adjoints socialistes et PCF de la mairie. L’intrication géographique et personnelle rend politiquement impossible toute critique frontale. Critiquer la mairie reviendrait à critiquer des personnes vues toutes les semaines dans le tissu social quotidien du quartier.
Quatre couches articulées — électorale, personnelle, juridique, géographique — qui composent l’imbrication objective entre CGT confédérale et appareil municipal socialiste-PCF de Paris. Ce n’est pas un défaut d’information, ni une erreur politique. C’est une fonction structurelle de l’appareil syndical-politique français tel qu’il est intégré à l’État impérialiste.
I.I — La mairie encaisseuse depuis 2014, et l’articulation à l’impérialisme
Pour clore cette partie : la dimension matérielle la plus directe du rôle de la mairie. Depuis 2014, la mairie de Paris a perçu, sur les trois adresses successives du réseau (50, 57, 65 boulevard de Strasbourg), les recettes fiscales locales correspondantes — cotisation foncière des entreprises, taxe foncière sur la SCI HADDOUK pour le 65, taxes commerciales diverses. Douze années consécutives pendant lesquelles la mairie de Paris a donc encaissé des sommes substantielles provenant directement d’un système d’exploitation salariale documenté comme illégal par trois procédures pénales successives.
La mairie de Paris n’a pas seulement été complice par inaction. Elle a été matériellement bénéficiaire fiscale du système qu’elle savait illégal.
C’est pourquoi notre revendication 10 du programme — paiement subsidiaire par la mairie de Paris, après réquisition du patrimoine personnel de Sidibé — n’est pas une revendication symbolique. C’est l’application stricte du principe selon lequel l’entité institutionnelle qui a perçu des recettes fiscales sur un travail volé doit en restituer le produit aux travailleurs volés. Et la mise en cause politique des dirigeants municipaux comme officiers de police judiciaire au sens de l’article 16 CPP n’ayant pas saisi le procureur au titre de l’article 40 CPP est, elle aussi, matérielle, pas symbolique. Ils ont eu les moyens institutionnels de mettre en cause le réseau. Ils n’en ont rien fait. Ils en ont encaissé les recettes. Ils participent du système. Ils ont des comptes à rendre.
Cette mise en cause de la mairie comme prolongement local de l’État impérialiste français appelle l’analyse plus large développée en annexe 1 : la recomposition impérialiste française accélérée 2022-2026, le repli forcé du Sahel (Mali 2020, Burkina Faso 2022, Niger 2023), le pivot vers l’Afrique orientale matérialisé par le sommet de Nairobi en mai 2026, et la compensation métropolitaine du recul colonial par l’intensification de la surexploitation de la fraction sans-papière du prolétariat de France. Le réseau Château d’Eau, dont le 65 est le maillon contemporain, est l’un des sites où cette compensation se rend visible.
C’est ce dispositif d’ensemble qu’il faut nommer. C’est ce dispositif qu’il faut combattre. Et c’est ce dispositif qui définit les tâches politiques que nous portons dans la Partie II de cet article et dans les annexes qui suivent.
PARTIE II — CARTOGRAPHIE POLITIQUE DES COURANTS INTERVENUS SUR LE 65 : LA CONVERGENCE DES APPAREILS À LA CLÔTURE
II.A — Cadre méthodologique
La Partie I a posé la thèse doctrinale : la confédération CGT a pris depuis 2008 une fonction structurelle de gestionnaire institutionnel de la main-d’œuvre immigrée pour le compte de l’État impérialiste français. Cette Partie II en apporte la démonstration empirique par l’analyse comparée des textes publiés sur le dossier 65 par les cinq courants se réclamant des intérêts de la classe ouvrière : la CGT confédérale, Lutte Ouvrière, le NPA-Révolutionnaires, le NPA-Anticapitaliste, Révolution Permanente.
La méthode est triple. Premièrement, examiner ce que chaque courant a publié — tract de mobilisation, articles, brèves, communiqués —, comparer le matériel prospectif (pendant les 78 jours d’occupation) au matériel rétrospectif (les 72 heures suivant la levée du 19 mai 2026). Deuxièmement, identifier les omissions structurelles : la kafala dissimulée à la française, le précédent du 57 boulevard de Strasbourg (2014-2018), la fonction de la mairie socialiste comme bénéficiaire fiscal du système d’exploitation, l’impérialisme français comme cadre matériel de la composition migratoire du collectif. Troisièmement, appliquer le test léniniste de 1916 sur la fonction politique objective des directions ouvrières intégrées à leur État impérialiste — fonction définie non par les intentions subjectives des militants mais par les effets matériels des prises de position publiques sur la lutte de classe en cours.
Cette méthode aboutit à un constat tranché : les trois courants qui ont publié un texte de clôture entre le 20 et le 21 mai 2026 — CGT confédérale, Lutte Ouvrière, NPA-Révolutionnaires — convergent sur la totalité des omissions structurelles, et les deux courants qui se sont tus à la clôture — NPA-Anticapitaliste et Révolution Permanente — laissent ce récit unique occuper tout l’espace politique. Convergence active des uns, silence passif des autres : même fonction politique objective. Cette fonction est l’héritière directe de la position prise par la confédération CGT de Léon Jouhaux le 4 août 1914 lorsqu’elle a accompagné la classe ouvrière française à la guerre impérialiste au lieu de la mobiliser contre elle. La forme a changé. Le contenu de classe est identique.
II.B — CGT confédérale : du tract prospectif au communiqué de clôture, une opération politique en deux temps
L’intervention CGT confédérale sur le dossier 65 se déploie en deux temps qui se répondent et forment, ensemble, un dispositif politique de circonscription de la lutte.
Premier temps — le tract de mobilisation de l’Union départementale CGT Paris, distribué pendant les 78 jours d’occupation, qui présente quatre revendications dans le bloc encadré « LES SALARIÉ.ES EXIGENT » : paiement intégral des salaires arriérés depuis octobre 2025, remboursement intégral du racket des 250 euros mensuels, respect intégral des horaires-congés-repos prévus par la convention, respect intégral de la santé au travail. Quatre revendications justes. Mais le tract laisse hors champ tout ce qui aurait politisé la lutte au-delà du conflit conventionnel immédiat. Huit silences structurants caractérisent ce tract.
Pas un mot sur la régularisation administrative des sans-papier·e·s : le tract mentionne que « certain·e·s sont en attente d’obtenir un titre de séjour », mais la régularisation ne figure pas dans le bloc des revendications. La revendication centrale matérielle de neuf des treize travailleur·euse·s — leur droit au séjour — est absente du document que la CGT a choisi de distribuer pendant 78 jours pour mobiliser la classe ouvrière. Cette absence n’est pas un oubli : elle signifie que la confédération a choisi de ne pas inscrire la régularisation comme conquête politique ouvrière à arracher par la lutte, mais de la traiter en parallèle comme dossier administratif individuel à régler par voie préfectorale ou judiciaire — c’est-à-dire en dehors du rapport de force ouvrier. Pas un mot sur le précédent du 57 boulevard de Strasbourg, à quatre numéros de distance, dix ans plus tôt, avec la même qualification de traite, où la CGT avait été l’organisation soutenante centrale. Pas un mot sur les autres salons de Château d’Eau ni sur les autres secteurs précaires du 10ᵉ. Pas un mot sur la mairie socialiste-PCF du 10ᵉ qui encaisse les impôts du salon depuis des années. Pas un mot sur l’impérialisme français comme cadre matériel de la composition migratoire ouest-africaine du collectif. Pas un mot sur la traite ni sur la kafala dissimulée comme mécanisme structurel. Pas un mot sur le pénal contre Sidibé. Pas un mot sur la constitution d’un comité de grève autonome avec porte-parole élu·e·s et révocables.
Le tract se termine par le slogan en majuscules « JUSQU’À LA VICTOIRE ! ». Pendant 78 jours, ce slogan est distribué sans définition de ce que serait la victoire. La régularisation ? Le paiement des salaires ? Le remboursement du racket ? La condamnation de Sidibé ? L’extension à d’autres salons ? Le tract ne dit pas. La définition de la victoire est laissée vide — pour pouvoir être remplie a posteriori par ce qui aura été matériellement obtenu.
Second temps — le communiqué confédéral de victoire du 20-21 mai 2026, qui clôt rétrospectivement le slogan vide en présentant les neuf régularisations préfectorales temporaires comme une « victoire éclatante ». Adèle Tellez, secrétaire générale de la CGT Paris, ajoute dans la NVO : « Ça va comme un jour de victoire ! » — exclamation d’autant plus politique qu’elle est prononcée le jour de la liquidation du salon par le tribunal de commerce, c’est-à-dire au moment précis où Sidibé sort indemne de la procédure civile, où les salaires arriérés sont renvoyés à l’AGS, où le lieu d’occupation lui-même est matériellement détruit.
Le communiqué confédéral abandonne dans la pratique les quatre revendications du tract de mobilisation : le paiement des salaires arriérés n’y figure plus (envoyé à l’AGS), le remboursement du racket n’y figure plus (non versé), les conditions de travail n’y figurent plus (le salon est fermé), la santé au travail n’y figure plus. La confédération a abandonné ses propres revendications au moment même où elle déclarait la victoire. Ce qu’elle célèbre n’est pas la satisfaction des revendications inscrites dans son tract — c’est la régularisation administrative obtenue par voie préfectorale dans le cadre de la loi immigration Darmanin de janvier 2024, dispositif législatif voté par la droite Macron, qui permet la délivrance de titres temporaires aux victimes ou témoins de traite coopérant avec la justice. La CGT confédérale présente comme conquête ouvrière l’application d’un dispositif d’État voté par la droite Macron. Et elle annonce explicitement la bascule : « L’épilogue de ce mouvement se jouera devant les tribunaux. » La lutte ouvrière, qui pouvait être l’amorce d’une vague dans tout Château d’Eau et dans tous les secteurs précaires du 10ᵉ, est officiellement renvoyée au tribunal correctionnel.
Et au cœur du communiqué CGT confédéral, une phrase mérite décomposition lente : « Les parquets doivent veiller à mettre en cohérence leurs politiques pénales et ne pas laisser la traite des êtres humains dans un angle mort. » À qui s’adresse-t-elle ? Aux parquets, c’est-à-dire à l’institution judiciaire de l’État français. Que demande-t-elle ? Que la CGT se positionne en conseil de l’État sur la manière dont celui-ci doit administrer sa propre politique pénale. Que présuppose-t-elle ? Que le problème de la traite est un « angle mort » administratif — c’est-à-dire un oubli technique, une zone insuffisamment éclairée du champ de vision étatique, qu’il suffirait de signaler aux autorités pour qu’elles y portent remède. Le mot “angle mort” présente la traite — et la kafala dissimulée qui la produit — comme un défaut de l’État, pas comme une production de l’État. C’est la doctrine du service public bien administré appliquée au dispositif de surexploitation. Doctrine exactement à l’opposé de la nôtre : la traite n’est pas un angle mort de l’État français, elle est l’effet pénal visible d’un rapport de production que l’État organise lui-même à travers la chaîne CESEDA / Code du travail / pratique préfectorale / circulaires Valls 2012 et Retailleau 2025.
Et il faut signaler ce qu’aucun communiqué CGT n’a osé écrire : la fête de la victoire est annoncée pour le 28 mai 2026 à 17h30, au 85 rue Charlot, Paris 3ᵉ. Ce n’est pas une adresse anodine. C’est l’adresse exacte de l’annexe Eugène Varlin de la Bourse du Travail occupée par la Coordination 75 des Sans Papiers du 2 mai 2008 au 24 juin 2009, et où la CGT a expulsé par la force, ce 24 juin 2009, les sans-papier·e·s par cent membres de son service d’ordre cagoulés armés de matraques et de bombes lacrymogènes, neuf personnes hospitalisées dont un enfant de trois ans. Dix-sept ans plus tard, jour pour jour à peu près, la confédération CGT célèbre sa « victoire éclatante » du 65 boulevard de Strasbourg au lieu exact où elle avait piétiné physiquement le mouvement autonome de régularisation globale. La symbolique politique est vertigineuse. Elle dit, sans qu’aucun communiqué ne l’écrive, ce que la confédération entend par « victoire » : la mise au pas des collectifs autonomes et leur remplacement par le pilotage confédéral de la sélection préfectorale individuelle.
II.C — Lutte Ouvrière : un cas d’école en deux temps
Lutte Ouvrière, organisation qui se réclame de la tradition Trotsky-Barta, est intervenue deux fois sur la grève du 65 : un article dans son hebdomadaire 29 jours après le déclenchement, puis une brève au lendemain des régularisations. Examiner les deux ensemble permet de saisir la continuité de la méthode — et l’aggravation entre les deux interventions.
Premier temps — l’article du 1ᵉʳ avril 2026 dans le n° 3009 de l’hebdomadaire, signé Inès Rabah, intitulé « Coiffeuses – Paris : contre un patron voyou », 218 mots. Le titre reprend mot pour mot le vocabulaire de Cordebard, Brossat, Tellez, Binet. La formule “patron voyou” est unanime à Cordebard, à Brossat, à Binet, à l’Union syndicale CGT du Commerce, à Lutte Ouvrière — de la mairie socialiste du 10ᵉ à l’hebdomadaire qui se présente comme le plus à gauche du paysage politique français, le mot d’ordre est identique. Aucune démarcation politique avec la gauche bourgeoise et les directions syndicales social-chauvines intégrées à la République bourgeoise. Lutte Ouvrière parle exactement la langue de l’écosystème politique qu’elle prétend combattre.
L’article comporte une féminisation exclusive du récit : sur 218 mots, pas une mention des quatre coiffeurs hommes du collectif. Trente pour cent de la classe en lutte effacée. Aucune perspective programmatique propre : pas de comité de grève, pas de mot d’ordre de carte de séjour, pas d’expropriation, pas d’extension. Soutien moral à la lutte mais aucun débouché politique. Aucune nomination du rapport de production qui produit Sidibé : silence sur la kafala dissimulée, que ce courant qui se prétend ouvriériste pur refuse de saisir parce qu’elle l’obligerait à articuler exploitation et droit des étrangers. Et une erreur factuelle politiquement contre-productive : Lutte Ouvrière écrit que le patron « aurait disparu depuis ». Faux — Sidibé est sous instruction pénale en cours, identifié, localisé. Suggérer son insaisissabilité, c’est saper l’objectif stratégique de la lutte.
Second temps — la brève du 20 mai 2026 sur le portail LO, environ 100 mots, cinq phrases. « La quinzaine de travailleuses de salons de beauté africains dans le quartier de Château d’eau à Paris qui étaient en grève depuis le 3 mars ont obtenu satisfaction. » Trois erreurs factuelles dans une seule phrase. Premièrement, quinzaine : il y a treize grévistes, pas quinze. Décalage de quinze pour cent sur un chiffre vérifiable en trente secondes — preuve que la rédaction n’a pas suivi la lutte. Deuxièmement, travailleuses : il y a neuf femmes et quatre hommes dans le collectif. Les quatre coiffeurs et barbiers africains sont fondus dans le féminin pluriel — invisibilisation active, qu’on ne peut pas confondre avec un simple oubli grammatical, parce qu’elle est reprise et confirmée dans la phrase suivante (« ces femmes »). Troisièmement, salons au pluriel : ce sont les treize d’un seul salon, le 65 Sabadou & Jade. La rédaction du journal LO ne sait pas, en mai 2026, ce qui se passe au 65 boulevard de Strasbourg.
Pour un courant qui prétend défendre le prolétariat sans distinction de genre, de race ou de papiers, cette double opération — féminisation forcée et arrondissement à la louche — est révélatrice. Elle dit ce que LO refuse de voir : qu’il y a parmi les sans-papier·e·s exploité·e·s à Château d’Eau des hommes africains dont la condition n’est pas distincte sur le plan de classe de celle des femmes africaines, et que la lutte du 65 n’est pas un sujet « femmes immigrées » mais un sujet de classe ouvrière mixte. LO produit ici un récit identitarisé — les femmes africaines exploitées — au prix de l’effacement des hommes africains exploités. C’est précisément ce dont LO accuse, à juste titre, les courants décoloniaux. C’est précisément ce que LO fait ici elle-même, sans se rendre compte qu’elle reproduit la mécanique qu’elle dénonce.
Phrase suivante : « Ces femmes, souvent mères célibataires, étaient exploitées depuis des années par des patrons qui profitaient de leur situation précaire. » La situation matrimoniale des grévistes n’a été révélée par aucune source publique. Aucun communiqué CGT, aucun article Humanité ou InfoMigrants, aucun reportage NVO n’a évoqué la qualité de « mères célibataires ». LO invente, ou suppose. Et l’invention va dans une direction très précise : la figure pathétique de la mère célibataire africaine, qui mobilise la pitié philanthropique au lieu de la solidarité de classe. C’est la rhétorique des associations humanitaires, pas des organisations marxistes. C’est l’inverse exact de la méthode Barta, qui exigeait toujours de saisir le travailleur comme producteur de plus-value, jamais comme victime à secourir. Et le pluriel « des patrons » — pluriel d’individualisation, plusieurs patrons-voyous, pas un rapport de production. Continuité avec le titre d’avril.
Petit signe de lucidité sur les salaires (« ne règle pas tous leurs problèmes ») immédiatement noyé dans la célébration vertueuse (« belle victoire », « détermination et courage »). Aucune perspective politique. Aucun mot d’ordre. Aucune démarcation des autres organisations. Aucune mention du précédent du 57, que LO avait pourtant couvert en 2014-2016.
Entre l’article d’avril et la brève de mai, rien n’a changé dans la méthode LO. Le vocabulaire des socialistes-communistes-syndicalistes (« patron voyou » → « des patrons qui profitaient ») est reconduit. L’effacement des hommes africains est reconduit et aggravé : le silence en avril devient l’invisibilisation active par fusion en mai. L’absence de perspective programmatique est reconduite. L’absence de nomination de la kafala dissimulée est reconduite. C’est, mot pour mot, ce que la doctrine Barta appelle l’amitié mensongère pour les agents de la bourgeoisie : se tenir formellement à distance de l’écosystème confédéral, mais reproduire à l’identique son vocabulaire, son cadrage, ses dispositifs narratifs, sans rupture programmatique. Que LO le fasse sans même s’en rendre compte — ses militants et militantes sont individuellement sincères, c’est évident — n’arrange rien. La fonction politique objective d’une intervention publique n’est pas la même chose que les intentions subjectives de ses rédacteurs.
II.D — NPA-Révolutionnaires : la régression organisée entre avril et mai
Le NPA-Révolutionnaires, animé notamment par Gaël Quirante (secrétaire général de Sud-PTT 92, postier licencié et syndicaliste), est intervenu également deux fois — par deux brèves publiées sur npa-revolutionnaires.org.
Première brève — 12 avril 2026, intitulée « Paris : des coiffeuses en grève depuis plus d’un mois ». Le texte commence correctement : « Plus d’une dizaine de salariés, neuf coiffeuses ou esthéticiennes et quatre barbiers, majoritairement sans papiers, dénoncent leur employeur en occupant depuis le 3 mars l’Institut Sabadou & Jade, situé 65 boulevard de Strasbourg, dans le 10ᵉ arrondissement parisien. » La composition du collectif est nommée précisément — neuf femmes et quatre hommes —, l’adresse est précise, le salon est nommé. Premier point politiquement positif comparé à LO. Mais la suite : « Le patron a réclamé aux neuf salariés en situation irrégulière 250 euros par mois en échange de fiches de paie » — racket mentionné comme fait individuel du « patron », pas comme expression du dispositif kafala. « Les grévistes sont appuyés dans leurs démarches par la CGT qui a lancé une caisse de grève » — le NPA-R commente la lutte que la CGT mène, sans positionnement politique propre. « La CGT espère faire condamner le patron voyou au pénal » — NPA-R reprend l’expression “patron voyou” identique à LO, à la mairie socialiste, à Brossat. Aucune analyse de fond, aucun mot d’ordre programmatique, aucune mention du précédent du 57, aucune mention de la mairie, aucune mention de la kafala.
Seconde brève — 21 mai 2026, intitulée « Paris : des coiffeuses obtiennent leur régularisation après 68 jours de grève ». « 68 jours ». C’est 78 jours, pas 68 — du 3 mars au 19 mai. Erreur factuelle de dix jours sur un titre de brève — c’est-à-dire sur ce qui se contrôle en trente secondes. Soit NPA-R n’a pas suivi la grève (et alors leur prétention à parler au nom du prolétariat ouest-africain de Paris est creuse), soit ils ont mécaniquement recopié une source erronée sans vérifier (et alors leur prétention à l’autonomie politique est creuse). Dans les deux cas, l’absence de contrôle dit l’absence d’engagement réel.
Et surtout, NPA-R efface les quatre hommes — comme LO et avec une régression frappante entre leurs deux propres brèves : « Neuf travailleuses d’un salon de coiffure ». En avril, NPA-R nommait correctement neuf coiffeuses ou esthéticiennes et quatre barbiers. En mai, NPA-R efface les quatre hommes. L’effacement n’est pas un oubli — il est une opération politique active réalisée entre avril et mai, qui aligne le NPA-R sur la rhétorique CGT-LO au moment précis où celle-ci entérine la « victoire ». Le NPA-R avait l’information correcte. Il l’a effacée pour s’aligner sur le récit dominant à la clôture. Effacement sélectif : on retient les femmes parce qu’elles ont obtenu un titre, on efface les hommes parce qu’ils n’ont rien obtenu. Inverse exact de ce que devrait faire un journal se réclamant de la classe ouvrière, dont le réflexe devrait être de mettre en avant celles et ceux à qui l’État a refusé satisfaction.
Le reste du texte est de la reprise mécanique de presse confédérale : « Les autorités ont considéré qu’elles étaient des victimes potentielles de traite des êtres humains. » Vocabulaire préfectoral repris sans guillemets de distance critique, comme une vérité administrative à transmettre. La conclusion creuse — « Une victoire qui ne peut qu’inciter d’autres travailleurs sans papiers à suivre le même chemin, celui de la lutte » — clôt 80 mots qui ne font rien d’autre qu’amplifier le communiqué CGT. Aucune autonomie d’analyse. Aucune critique. Aucun mot d’ordre propre. Aucune mention du précédent du 57. Aucune mention de la mairie ni des élus PS-PCF. Aucune mention de ce qui n’a pas été obtenu : les quatre travailleurs hommes non régularisés, les salaires impayés renvoyés à l’AGS, le racket non remboursé, l’absence de toute mesure sur les autres salons du quartier.
II.E — Révolution Permanente : l’article de soutien sans contenu programmatique, puis le silence à la clôture
Révolution Permanente (RP, organisation animée par Anasse Kazib, Ariane Anemoyannis, Elsa Marcel et Adrien Cornet, ex-Courant Communiste Révolutionnaire sorti du NPA en 2021-2022, section française du Courant Révolution Permanente - Quatrième Internationale) est intervenue une fois sur le dossier, par un article du 31 mars 2026 publié sur revolutionpermanente.fr et intitulé « Château-d’Eau : des salariés d’un salon de coiffure occupent leur lieu de travail pour défendre leurs droits ».
L’article commence correctement, à l’instar de la première brève NPA-R : « Depuis le 3 mars, treize salariés dont neuf femmes sont en grève illimitée et occupent jour et nuit leur salon de coiffure et d’esthétique, boulevard de Strasbourg. » La composition est nommée — treize, dont neuf femmes. « Leur mot d’ordre est clair : obtenir l’intégralité des salaires impayés, faire respecter le droit du travail et obtenir la régularisation des travailleurs en attente d’un titre de séjour. » Le mot « régularisation » apparaît — point politiquement positif comparé à LO. RP cite directement les grévistes : « Le patron fait payer 250 euros les fiches de paie à celles qui n’ont pas encore leur titre de séjour. » Racket mentionné comme témoignage direct.
Mais l’article se cantonne au registre du soutien descriptif : il décrit la lutte, ses témoignages, appelle au soutien de la caisse de grève et à la prochaine soirée de soutien organisée « le vendredi 3 avril, à partir de 17 heures au 65 boulevard de Strasbourg ». Aucune analyse politique de fond. Aucune nomination de la kafala dissimulée à la française. Aucune référence au précédent du 57, pourtant à quatre numéros sur le même trottoir. Aucune référence à l’imbrication de la mairie socialiste-PCF dans le système d’exploitation. Aucune référence à l’impérialisme français comme cadre matériel de la composition migratoire du collectif. Aucun mot d’ordre programmatique propre — pas de comité de grève autonome, pas de carte de résident inconditionnelle, pas d’extension à tous les salons du quartier.
Et — silence majeur à la clôture — RP ne publie aucun communiqué post-19 mai sur le 65. Au moment où la CGT, LO et NPA-R publient simultanément leurs récits de « victoire éclatante » entre le 20 et le 21 mai 2026, RP ne dit rien. Le silence vaut alignement passif sur le récit dominant. Une organisation qui s’est positionnée le 31 mars 2026 sur la lutte, et qui ne dit rien à la clôture du 19 mai, choisit objectivement de laisser le récit CGT-LO-NPA-R occuper tout l’espace politique. Pour un courant qui se réclame du trotskysme et qui critique régulièrement les directions syndicales pour leur intégration au cadre républicain, ne pas commenter publiquement la « victoire éclatante » de la confédération CGT au moment précis où celle-ci entérine la liquidation patronale et la régularisation préfectorale au cas par cas, c’est ratifier en silence le récit que les trois autres écrivent à voix haute.
II.F — NPA-Anticapitaliste : un reportage vidéo, puis rien
Le NPA-Anticapitaliste — majorité historique du NPA, ligne Besancenot-Poutou, officiellement affiliée au Nouveau Front populaire depuis 2024 — est intervenu sur le dossier 65 par un seul élément : un reportage vidéo intitulé « Paris : coiffeuses en col’hair » publié sur lanticapitaliste.org le 28 mars 2026. Reportage de soutien à la caisse de grève CGT, descriptif, sans analyse politique de fond, sans mot d’ordre programmatique. Aucun communiqué écrit pendant les 78 jours d’occupation. Aucun communiqué à la clôture. Le NPA-Anticapitaliste sur le dossier 65, c’est : une vidéo. Rien d’autre.
II.G — La convergence et sa fonction politique objective : tous gestionnaires de la main-d’œuvre immigrée pour le compte de l’impérialisme français
Trois textes de clôture publiés en moins de 72 heures par trois organisations qui se présentent toutes à gauche du PS, du PCF, de la France Insoumise — CGT confédérale, Lutte Ouvrière, NPA-Révolutionnaires. Deux silences à la clôture par deux organisations qui s’étaient positionnées pendant la grève — NPA-Anticapitaliste, Révolution Permanente. Cinq courants, une seule fonction politique objective.
Examinons les convergences matérielles. La durée de la grève : 78 jours correctement pour la CGT, 68 jours erreur pour le NPA-R, « depuis le 3 mars » vague pour LO. Le nombre de grévistes : non précisé pour la CGT, neuf pour le NPA-R (efface les 4 hommes), quinzaine pour LO (efface les 4 hommes par fusion approximative). Le précédent du 57 boulevard de Strasbourg, à quatre numéros, dix ans plus tôt, avec la même qualification de traite : non mentionné nulle part. Le caractère précaire des titres L.425-1 (un an temporaire, conditionnels à l’enquête, révocables) : non mentionné nulle part. Le racket des 250 euros mensuels non remboursé : non mentionné. La kafala dissimulée comme mécanisme structurel : jamais nommée. La critique de la mairie socialiste-PCF qui a encaissé les impôts du système pendant douze ans : aucune. Le mot d’ordre de régularisation globale inconditionnelle : aucun. Le mot d’ordre de comité de grève autonome : aucun. L’effacement des quatre coiffeurs hommes africains du collectif : présent dans les trois textes. La fête de la « victoire » organisée au 85 rue Charlot, lieu exact de l’expulsion par le service d’ordre CGT cagoulé des sans-papier·e·s de la CSP-75 le 24 juin 2009 : signalée nulle part dans la presse confédérale, syndicale ou trotskyste.
Cette convergence n’est pas un hasard. Trois textes, écrits indépendamment par trois rédactions différentes en moins de 72 heures, qui s’accordent sur l’ensemble des omissions structurelles, ne convergent pas par coïncidence. Ils convergent parce qu’ils remplissent une commune fonction politique objective : transformer chaque lutte ouvrière concrète en succès symbolique partiel à célébrer plutôt qu’en amorce de bataille à étendre, élargir, généraliser. Cette transformation se fait par les mêmes procédés : individualisation patronale (le « patron voyou » unanime de Cordebard à LO), bascule judiciaire (l’« épilogue » devant les tribunaux), vocabulaire humanitaire (« vulnérabilité », « mères célibataires »), reprise mécanique du registre préfectoral (« victimes potentielles de traite »), conclusions vagues sans mot d’ordre programmatique propre.
Et c’est ce qui rend opératoire la thèse doctrinale posée en clôture du préambule de cet article. Tous, à des degrés divers et avec des fonctions distinctes dans l’appareil, aident à la gestion institutionnelle de la main-d’œuvre immigrée pour le compte de l’impérialisme français. La CGT confédérale en pilote la sélection préfectorale par le filtre du dépôt collectif via les Unions Départementales — fonction structurelle prise depuis 2008, confirmée à Chronopost 2021, Arena 2023, et au 65 en 2026. Lutte Ouvrière, le NPA-Révolutionnaires, le NPA-Anticapitaliste, Révolution Permanente — par leurs communiqués alignés ou par leur silence — ratifient cette fonction confédérale en ne portant aucune perspective politique alternative. Aucun de ces cinq courants n’a porté, pendant la lutte du 65 ou à sa clôture, la perspective d’une régularisation globale inconditionnelle de tous les sans-papier·e·s en lien avec une intervention de fraction révolutionnaire dans les Unions Locales syndicales. Aucun n’a articulé la composition migratoire ouest-africaine du collectif à l’impérialisme français — Sahel, franc CFA, Boko Haram — qui en produit les conditions matérielles. Aucun n’a nommé la kafala dissimulée comme rapport de production. Aucun n’a critiqué la mairie socialiste-PCF.
Cette fonction politique objective est l’héritière directe de la position prise par la CGT de Léon Jouhaux le 4 août 1914, lorsqu’elle a accompagné la classe ouvrière française à la guerre impérialiste au lieu de la mobiliser contre elle. C’est la même opération transposée au capitalisme français de 2026 : accompagner les sans-papier·e·s africain·e·s à la régularisation préfectorale individuelle au lieu de mobiliser la classe ouvrière contre la kafala dissimulée et l’impérialisme français qui la produit. C’est ce que Lénine, en 1916 dans L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, appelait la fonction objective des directions ouvrières intégrées à l’État impérialiste de leur pays : non pas la trahison consciente, non pas l’alliance déclarée avec la bourgeoisie, mais la production matérielle, par leurs pratiques politiques propres, des conditions de stabilité du système qu’elles prétendent combattre. La CGT confédérale de 2026 n’est plus la CGT révolutionnaire d’avant l’Union sacrée d’août 1914. Elle est l’héritière directe de la CGT de Jouhaux. Et les courants se réclamant du trotskysme qui, par leurs communiqués alignés ou par leur silence, ratifient cette ligne sans en proposer aucune alternative programmatique, en sont les compléments politiques objectifs.
II.H — La fête de la victoire au lieu exact de l’expulsion : la mémoire ouvrière disparue
Et il faut clore cette Partie II sur le détail politique qui condense l’ensemble — détail qu’aucun des cinq courants n’a relevé dans ses communiqués, ce qui en soi est révélateur. La fête de la victoire du 28 mai 2026 a lieu au 85 rue Charlot, Paris 3ᵉ. C’est l’adresse exacte de l’annexe Eugène Varlin de la Bourse du Travail occupée par la Coordination 75 des Sans Papiers du 2 mai 2008 au 24 juin 2009. C’est l’adresse exacte de l’expulsion brutale par environ cent membres du service d’ordre de la CGT cagoulés, armés de matraques et de bombes lacrymogènes, des sans-papier·e·s qui occupaient ce lieu — neuf personnes hospitalisées dont un enfant de trois ans, selon la CSP-75. C’est l’adresse exacte où Edgar Fisson, président de la Commission Administrative de la Bourse du Travail, avait repris la formule historique de « libération de la Bourse du Travail » — celle qui désignait depuis août 1944 la reprise de la Bourse fermée par Vichy — pour qualifier le piétinement des sans-papier·e·s par la confédération.
Que la CGT confédérale célèbre, en mai 2026, sa « victoire éclatante » du 65 boulevard de Strasbourg au lieu exact où elle a expulsé physiquement le mouvement autonome de régularisation globale dix-sept ans plus tôt n’est pas une coïncidence d’adresse. C’est une déclaration politique muette. Elle dit ce qu’aucun communiqué de la confédération n’écrit explicitement : que la « victoire » dont elle parle est précisément la mise au pas des collectifs autonomes, le pilotage confédéral monopolisé de la sélection préfectorale individuelle, l’effacement définitif de la perspective de régularisation globale que portaient les occupants du 85 rue Charlot en 2008-2009.
Et qu’aucun des cinq courants intervenus sur le dossier — CGT, LO, NPA-A, NPA-R, RP — n’ait rappelé cette adresse, n’ait noté cette coïncidence, n’ait articulé politiquement cette continuité de lieu, dit la profondeur de l’effacement mémoriel qu’ils consentent collectivement. Aucun n’a écrit que la victoire du 65 boulevard de Strasbourg est célébrée le 28 mai 2026 au lieu exact de la défaite physique de la CSP-75 le 24 juin 2009. Aucun. Pas un mot.
C’est cette mémoire ouvrière dissimulée, c’est cette continuité politique effacée, c’est cette fonction de gestion confédérale de la main-d’œuvre immigrée pour le compte de l’impérialisme français que la Partie II de cet article a démontrée empiriquement. La Partie III en tire les conclusions programmatiques.
ÉTAPE 3 — PROGRAMME ET CONCLUSION FRACTIONNELLE
3.A — Récapitulatif politique des thèses démontrées
Au terme de cet article-action, cinq thèses politiques tranchées ont été démontrées matériellement, pièce à pièce, sur la base des faits matériels de la lutte du 65 boulevard de Strasbourg et de l’examen comparé des textes publiés par les cinq courants intervenus sur le dossier.
Première thèse. La lutte du 65 n’a pas perdu parce que les treize n’auraient pas suffisamment lutté pendant soixante-dix-huit jours d’occupation continue. Elle a été politiquement abandonnée par les structures qui prétendaient la porter, au moment précis où elle pouvait politiquement aboutir : aucune des quatre revendications matérielles inscrites dans le tract CGT initial — paiement intégral des salaires arriérés, remboursement intégral du racket, respect intégral des horaires-congés-repos, respect intégral de la santé au travail — n’est satisfaite à la levée du 19 mai 2026. Ce qui a été obtenu — neuf régularisations préfectorales temporaires d’un an, conditionnelles à l’enquête pour traite — l’a été par application stricte de la loi immigration Darmanin de janvier 2024, instrument législatif voté par la droite Macron. La « victoire » CGT 2026 est en réalité l’application administrative d’un dispositif d’État de droite, présentée par la confédération comme conquête ouvrière.
Deuxième thèse. Le rapport de production qui structure l’exploitation des sans-papier·e·s au 65 n’est ni une dérive individuelle du patron Sidibé, ni un défaut technique de l’État français. Il est la kafala dissimulée à la française : dispositif articulant CESEDA, Code du travail, pratique préfectorale et chaîne historique des circulaires Chevènement 1997 → Valls 2012 → Retailleau 2025, qui place matériellement entre les mains du patron — détenteur exclusif de la fiche de paie — le pouvoir d’ouvrir ou de fermer l’accès au titre de séjour. C’est ce dispositif qui produit en série les Sidibé. La sanction pénale individuelle des patrons exploiteurs (condamnations Bamba au 57 en 2018) n’a empêché ni le redémarrage immédiat des mêmes pratiques, ni leur prolifération continue dans le même périmètre.
Troisième thèse. La mairie de Paris est acteur structurel du rapport d’exploitation, pas spectateur distrait. Continuité socialiste de la mairie du 10ᵉ depuis 2008 (Féraud 2008-2017, Cordebard 2017-2032 réélue à la majorité absolue le 22 mars 2026 pendant la grève en cours). Continuité socialiste de la mairie de Paris depuis 2014 (Hidalgo 2014-2026, Grégoire 2026-2032 dans la même coalition PS-EELV-PCF, Brossat adjoint Logement et Protection des réfugiés 2014-2026). Vingt-quatre années de continuité socialiste à la mairie du 10ᵉ et zéro acte institutionnel de mise en cause du réseau d’exploitation administré pendant tout ce temps. Et imbrication objective avec l’appareil CGT confédéral en quatre couches articulées : électorale-coalitionnelle (NFP 2024), personnelle directe (Joussellin), juridico-professionnelle (Cessieux avocat des deux dossiers 57-2018 et 65-2026), géographique-personnelle quotidienne.
Quatrième thèse. La confédération CGT a pris depuis 2008 une fonction structurelle de gestionnaire institutionnel de la main-d’œuvre immigrée pour le compte de l’État impérialiste français — par le filtre du dépôt collectif via les Unions Départementales, par la sélection des « bons » candidats à la régularisation contre les « mauvais », par le piétinement des collectifs autonomes (expulsion violente de la CSP-75 de la Bourse du Travail le 24 juin 2009, neuf hospitalisations dont un enfant de trois ans). La fête de la « victoire » du 65 organisée le 28 mai 2026 au 85 rue Charlot — adresse exacte de l’expulsion de 2009 — est la déclaration politique muette de cette fonction. C’est cette ligne qui fait de la CGT confédérale de 2026 l’héritière directe non de la CGT révolutionnaire d’avant 1914, mais de la CGT de Léon Jouhaux qui a accompagné la classe ouvrière française à la guerre impérialiste le 4 août 1914.
Cinquième thèse. Les quatre courants se réclamant du trotskysme intervenus sur le dossier — Lutte Ouvrière, NPA-Révolutionnaires, NPA-Anticapitaliste, Révolution Permanente — n’ont porté aucune perspective politique alternative à la ligne CGT confédérale. Convergence active des trois textes de clôture (CGT, LO, NPA-R) sur la totalité des omissions structurelles : effacement des quatre coiffeurs hommes africains du collectif, silence sur la kafala dissimulée, silence sur le précédent du 57, silence sur la mairie, silence sur l’impérialisme français, vocabulaire commun du « patron voyou » identique de Cordebard à Lutte Ouvrière. Silence passif des deux autres (NPA-A, RP) à la clôture. Test léniniste 1916 sur la fonction objective des directions ouvrières intégrées à leur État impérialiste : score 0/5 pour les cinq courants. Aucun n’a porté la perspective d’une régularisation globale inconditionnelle.
3.B — Conclusion programmatique : construire la fraction bolchevique-léniniste
De ces cinq thèses découle une conclusion programmatique précise. La tâche politique de l’heure est la construction d’une fraction révolutionnaire bolchevique-léniniste capable d’intervenir simultanément à deux niveaux articulés — fraction qui n’existe matériellement pas en 2026 sur le dossier 65, et dont l’absence est précisément ce qui rend possible la circonscription confédérale de la lutte.
Premier niveau d’intervention — au sein des Unions Locales syndicales (CGT, Solidaires, FSU, FO et structures syndicales d’entreprise du 10ᵉ arrondissement et au-delà), pour les arracher à la ligne sociale-patriote des directions confédérales. C’est-à-dire pour briser de l’intérieur le verrouillage par lequel la confédération CGT a depuis 2008 monopolisé le pouvoir de gestion des régularisations en court-circuitant les niveaux syndicaux de base. Cette intervention de fraction au sein des syndicats existants est exactement la méthode théorisée et pratiquée par Barta et l’Union Communiste de 1944 à 1947 dans l’industrie automobile française — méthode qui a démontré qu’une fraction révolutionnaire patiemment construite à l’intérieur des structures syndicales existantes peut produire des conquêtes ouvrières que les directions confédérales ne portent pas et refusent de porter.
Deuxième niveau d’intervention — aux côtés des collectifs autonomes de sans-papier·e·s, de précaires, de travailleur·euse·s d’entreprises non syndiquées, qui se construisent en dehors des structures syndicales traditionnelles. Pour leur porter la perspective d’auto-organisation interprofessionnelle du peuple travailleur plutôt que le glissement vers le repli communautaire ou identitaire dans lequel ces collectifs, isolés du prolétariat organisé, finissent presque mécaniquement par dériver lorsqu’ils rompent unilatéralement avec les structures syndicales.
L’intervention simultanée à ces deux niveaux est la condition matérielle de la victoire politique de la classe ouvrière sur la kafala dissimulée à la française. Aucun des deux niveaux ne suffit isolément. La fraction syndicale sans relais auprès des collectifs autonomes se réduit à une lutte d’appareil interne sans levier matériel sur les sans-papier·e·s. Les collectifs autonomes sans fraction syndicale s’enferment dans le sectarisme corporatif et le glissement identitaire — comme la CSP-75 historique en a fait l’expérience en 2008-2010, faute du chaînon politique qui lui aurait permis de tenir face au verrouillage CGT sans se replier sur elle-même. C’est ce chaînon politique manquant que nous appelons à construire — la fraction révolutionnaire bolchevique-léniniste, dans la filiation matérielle Lénine 1915 (défaitisme révolutionnaire) → Internationale Communiste 1919-1922 (politique des fractions au sein des syndicats existants) → Trotsky 1928-1938 (Plateforme de l’Opposition de Gauche, Programme de transition, IVᵉ Internationale) → Barta-Union Communiste 1944-1947 (fraction révolutionnaire dans la CGT automobile française).
Cette construction ne peut être ni décrétée par en haut, ni improvisée dans l’urgence d’une lutte ponctuelle. Elle suppose un travail politique patient, doctrinalement rigoureux, organisationnellement précis. Elle suppose en particulier la rupture sans appel avec les centristes qui se réclament du trotskysme mais en pratiquent l’inverse — comme l’a démontré la Partie II de cet article. Construire la fraction bolchevique-léniniste, c’est en même temps rompre avec les courants qui occupent verbalement la place de cette fraction sans en porter le contenu politique.
3.C — Appel fractionnel
Cet article-action n’est pas un texte de commentaire académique sur une lutte ouvrière passée. Il est l’expression publique d’une position politique tranchée : la lutte du 65 boulevard de Strasbourg a été circonscrite par la confédération CGT au moment précis où elle pouvait s’étendre. La fraction sans-papière du prolétariat de France — plusieurs centaines de milliers de personnes dont les conditions matérielles d’existence sont organisées par le dispositif kafala dissimulée — reste, dix-sept ans après l’expulsion violente de la CSP-75 du 85 rue Charlot et trente ans après l’évacuation à la hache de Saint-Bernard, dans la même condition politique : sans titre durable, sans pouvoir collectif, sans perspective programmatique portée par aucune structure organisée à l’échelle nationale.
Cette condition n’est pas une fatalité. Elle est le résultat matériel d’un rapport de forces politique précis, dans lequel l’absence de fraction révolutionnaire bolchevique-léniniste capable d’intervenir simultanément dans les Unions Locales syndicales et aux côtés des collectifs autonomes joue un rôle structurant. Construire cette fraction est la tâche politique de l’heure. Aux côtés des sans-papier·e·s qui luttent pour leur droit au séjour. Aux côtés des travailleur·euse·s syndiqué·e·s de toutes les fédérations qui refusent la ligne sociale-patriote de leur direction confédérale. Aux côtés des Gilets Jaunes et des fractions du prolétariat de France qui se sont auto-organisé·e·s en dehors des appareils. Aux côtés de la classe ouvrière de France dans son ensemble — la fraction sans-papière comme partie intégrante du prolétariat, pas comme catégorie séparée à secourir.
Notre mot d’ordre central pour cette lutte et pour celles qui viendront : régularisation globale inconditionnelle de tous les sans-papier·e·s et de leurs personnes à charge, par la grève générale et l’auto-organisation interprofessionnelle du peuple travailleur. Pour la défaite de l’impérialisme français — celui qui désorganise les conditions d’existence dans les périphéries dominées par ses opérations militaires, son franc CFA, ses extractions de matières premières, et celui qui surexploite ensuite la force de travail produite par cette désorganisation sous menace administrative de sa préfecture. Le combat est un. Sa victoire suppose l’unification programmatique du peuple travailleur de France et de la fraction sans-papière qui en fait partie intégrante.
Nous appelons toutes celles et tous ceux qui partagent ces analyses à prendre contact avec le courant Front Unique du Peuple Travailleur que nous animons dans le cadre du courant Matière et Révolution et de l’animation des Gilets Jaunes Poitiers, pour engager la construction patiente, doctrinalement rigoureuse, organisationnellement précise, de la fraction bolchevique-léniniste dont la classe ouvrière de France a besoin.
Nous ne sommes pas perdus. Nous reprenons.
PARTIE II — TEXTE THÉORIQUE : LA KAFALA DISSIMULÉE À LA FRANÇAISE
LA KAFALA DISSIMULÉE À LA FRANÇAISE
La fraction sans-papière du prolétariat de France comme question programmatique
Article théorique — courant Front Unique du Peuple Travailleur (FUPT) / Matière et Révolution / Gilets Jaunes Poitiers, mai 2026
Comment la République transforme la fiche de paie en visa-sponsor patronal — et pourquoi la trajectoire politique communiste va de la kafala dissimulée à la citoyenneté de 1793, par la suppression du pouvoir patronal sur l’accès aux papiers.
I. La question qui se pose partout
Un salon de coiffure du 10ᵉ arrondissement de Paris où treize travailleurs et travailleuses d’Afrique de l’Ouest occupent leur outil de travail depuis soixante-dix-huit jours. Un chantier du Grand Paris Express où des ouvriers maliens et bangladais sont déclarés deux heures pour des journées de douze. Des établissements d’hôtellerie sous-traitée du nord parisien où le ménage est confié à des entreprises de propreté (ONET, ELIOR, ATALIAN, ISS, GSF) qui emploient massivement des femmes africaines et asiatiques sous contrats à temps très partiel calibrés pour limiter au strict minimum la valeur faciale de la fiche de paie. Une tournée de livraison Uber Eats effectuée par un travailleur sénégalais avec un compte loué deux cents euros par mois à un titulaire de papiers. Une exploitation agricole du Vaucluse où dix-huit ouvriers marocains saisonniers vivent six mois par an dans un préfabriqué sans eau chaude. Des Ehpad de banlieue parisienne où des aides-soignantes africaines et antillaises enchaînent les vacations de nuit sous-déclarées au quart d’heure. Des ateliers de confection à façon des quartiers nord et est parisiens où des couturières chinoises et sud-asiatiques produisent pour des donneurs d’ordres de la mode parisienne.
Dans tous ces cas, le rapport de travail est le même. Une fraction de la classe ouvrière de France est maintenue dans une dépendance administrative à un employeur unique, dépendance qui en fait une main-d’œuvre intégralement disponible pour la surexploitation. Le racket existe ou n’existe pas selon les secteurs ; la journée fait dix, douze ou quatorze heures selon les secteurs ; le salaire est versé ou pas selon les patrons. Mais la mécanique sous-jacente — qui détient juridiquement et matériellement la clé du statut administratif du travailleur — est partout la même. Et cette mécanique a un nom, qu’on n’a pas voulu jusqu’ici lui donner.
Cet article a pour objet de le donner. La fraction sans-papière du prolétariat de France, qui compte selon les estimations gouvernementales entre six cent mille et neuf cent mille personnes, est soumise à un dispositif que nous appelons : kafala dissimulée à la française. Ce nom n’est pas une provocation rhétorique. C’est l’instrument conceptuel par lequel nous proposons aux travailleurs, aux militants, aux organisations qui se réclament du communisme révolutionnaire ou du syndicalisme de classe, de saisir matériellement le rapport de production qu’organise la République française à l’égard de cette fraction de sa propre classe ouvrière. Et de poser, à partir de là, une politique qui ne soit ni l’humanitarisme bourgeois, ni l’antiracisme moral, mais une politique programmatique de classe.
Nous procéderons par étapes. Ce qu’est la kafala dans les pays où elle s’écrit dans le droit positif. Comment la fiche de paie joue en France le rôle que joue le visa-sponsor à Doha ou Riyad. Pourquoi la République française est l’organisatrice de ce dispositif, et pourquoi elle s’interdit de le nommer. Cinq objections prévisibles à cette analyse, et leur réfutation point par point. Le statut théorique du dispositif comme forme capitaliste moderne de contrainte extra-économique. La fonction de la kafala dissimulée comme organe métropolitain de l’impérialisme français. L’histoire ouvrière des luttes des sans-papiers en France, qui montre que chaque conquête a été arrachée par les travailleurs eux-mêmes et jamais offerte. Et enfin les conséquences programmatiques de cette analyse, dans les termes d’une politique transitoire.
II. Ce qu’est la kafala
La kafāla (كفالة, « parrainage » en arabe) est un dispositif juridique en vigueur, sous des formes variables, dans les six monarchies du Conseil de coopération du Golfe — Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Qatar, Koweït, Bahreïn, Oman — ainsi qu’au Liban et en Jordanie. Le principe en est simple : le travailleur étranger n’est admis sur le territoire que sous le parrainage d’un employeur-sponsor — le kafīl —, auquel son séjour est juridiquement adossé. Pas de kafīl, pas de visa. Pas de visa, pas de séjour. Pas de séjour, expulsion.
Dans ses formes classiques, la kafala lie le statut migratoire du travailleur à son employeur-sponsor : le travailleur ne peut, en pratique, ni changer d’employeur sans l’autorisation du kafīl, ni quitter le pays sans son accord, ni faire valoir ses droits sans risquer la révocation du parrainage et donc l’expulsion. Dans les usages — illégaux sur le papier mais généralisés —, le passeport est confisqué à l’arrivée et restitué au bon vouloir du sponsor. Sous la pression internationale, des réformes ont été engagées : abolition formelle du No Objection Certificate au Qatar (loi 19/2020), Labor Reform Initiative en Arabie saoudite en 2021, ouvertures partielles aux Émirats arabes unis. Mais le constat des organisations internationales, qui peut difficilement être suspecté de complaisance idéologique vis-à-vis de notre thèse, est clair. Le rapport mondial 2025 de Human Rights Watch parle d’un dispositif où « les éléments abusifs de la kafala restent intacts » et où « les travailleurs continuent de peiner à changer d’emploi puisqu’ils sont en pratique tenus d’obtenir des lettres signées de leur employeur original approuvant leur démission ». Le rapport « Reforms without Rights » publié en septembre 2024 par le programme Gulf Labour Markets and Migration confirme que « ces réformes sélectives privilégient les bénéfices à l’État et à ses citoyens » et que « les nouvelles politiques sont enfermées dans des silos, répondant aux critiques spécifiques de la communauté internationale, mais échouent à protéger les droits humains de millions de travailleurs migrants dans la région ». En avril 2026, des experts indépendants de l’ONU ont lancé un nouvel appel à l’Arabie saoudite pour qu’elle « abolisse effectivement le système kafala ».
Le système concerne aujourd’hui, selon les estimations convergentes du Bureau international du travail et les recensements de presse internationale (notamment Reuters), plus de trente millions de travailleurs et de travailleuses migrants, venus principalement d’Asie du Sud (Inde, Bangladesh, Pakistan, Sri Lanka, Népal, Philippines) et d’Afrique de l’Est (Éthiopie, Kenya, Ouganda). Le Council on Foreign Relations donne, pour 2020, un chiffre plus large d’environ trente-six millions de migrants internationaux dans les pays du Conseil de coopération du Golfe, plus la Jordanie et le Liban — chiffre qui inclut les familles et certaines catégories non strictement salariées et qu’il convient donc de distinguer du nombre de travailleurs sous kafala stricto sensu. Les secteurs concernés sont, sans surprise, les mêmes que ceux où l’on retrouve massivement les sans-papiers en France : bâtiment et travaux publics, services domestiques, restauration, sécurité privée, nettoyage, soins. Particulièrement, les travailleuses domestiques sont régies par des lois séparées plus rigoureuses encore — exclues des réformes saoudiennes de 2021, soumises au Bahreïn et au Liban à des contrats spécifiques qui maintiennent intégralement le rapport classique de kafala.
Ce système est régulièrement et à juste titre dénoncé par l’Organisation internationale du Travail, par Human Rights Watch, par Amnesty International, par la Confédération syndicale internationale et par les chancelleries européennes, y compris françaises. Nul ne le défend ouvertement. Tous, à Paris, savent ce qu’il est.
III. La fiche de paie comme visa-sponsor
Examinons maintenant comment fonctionne, dans la France de 2026, l’accès à la régularisation d’un travailleur sans papiers présent sur le territoire.
Une coiffeuse ivoirienne arrive en France, par exemple avec un visa touristique de trois mois qu’elle dépasse — comme une part substantielle des sans-papiers en France, entrés légalement avant de perdre leur droit au séjour — ou par traversée clandestine. Elle veut, à terme, régulariser son séjour. Pour cela, deux voies théoriques s’offrent à elle. Elle peut tenter une admission exceptionnelle au séjour au titre de l’article L.435-1 du CESEDA, dont les critères d’application avaient été précisés par la circulaire Valls du 28 novembre 2012, désormais remplacée par la circulaire Retailleau de janvier 2025. Elle peut aussi, depuis la loi du 26 janvier 2024, tenter une régularisation au titre du nouvel article L.435-4 spécifique aux « métiers en tension », applicable jusqu’au 31 décembre 2026, qui exige douze mois d’activité salariée sur les vingt-quatre derniers mois et trois ans de résidence en France.
Les deux voies ne sont pas juridiquement identiques. Dans le cas général du L.435-1, la régularisation par le travail suppose une autorisation de travail, et donc en pratique l’existence d’un employeur prêt à produire les éléments nécessaires à l’embauche ou à la poursuite du contrat. Le L.435-4 a précisément été conçu pour retirer l’employeur de la procédure : le travailleur peut, en théorie, déposer seul sa demande sans le concours formel de son patron. Mais cette différence procédurale n’abolit pas la dépendance matérielle ; elle la déplace. Sans bulletins de salaire, sans preuve d’activité, sans emploi actuel dans le bon secteur et le bon département figurant sur la liste des métiers en tension, le travailleur ne peut pas faire valoir le dispositif. La médiation patronale n’est donc pas supprimée par le L.435-4 : elle est déplacée du formulaire administratif vers la production des preuves. Et cette production des preuves dépend pour l’essentiel d’éléments produits, contrôlés ou rendus possibles par l’employeur — bulletins de salaire, contrat, attestation d’ancienneté, certificat de travail, déclarations URSSAF, traces de virements salariaux. Formellement, le patron a partiellement disparu de la procédure. Matériellement, il reste le détenteur principal de la chaîne documentaire qui conditionne la régularisation.
Dans les deux cas donc, le mécanisme matériel est identique. Il lui faut prouver une activité salariée réelle, durable, déclarée et documentée. Pour prouver cette activité, il lui faut des bulletins de salaire. Pour obtenir des bulletins de salaire, il lui faut un employeur qui consente à la déclarer. Pour obtenir un employeur qui consente à la déclarer, il lui faut soit un patron de bonne foi — l’exception statistique dans les secteurs concernés —, soit un patron qui monnaie sa déclaration. Ce dernier cas est la règle. Au 65 boulevard de Strasbourg dans le 10ᵉ arrondissement de Paris, le tarif s’élevait à deux cent cinquante euros mensuels en espèces, remis au gérant en échange d’une fiche de paie déclarant deux heures de travail par jour pour une journée réelle de dix à quatorze heures. Vingt-cinq pour cent du salaire facial extorqués pour obtenir, à terme, un titre de séjour qui était lui-même conditionné, dans son obtention, à la bonne volonté de l’employeur d’attester l’ancienneté.
Le même mécanisme se rejoue partout. Sur les chantiers du Grand Paris Express, les ouvriers maliens et bangladais sont déclarés en intérim par des agences de la sous-traitance — souvent localisées dans le même boulevard Magenta où les grévistes intérimaires sans-papiers du BTP s’étaient mobilisés en 2019 — pour deux ou trois heures alors qu’ils en font douze, et le différentiel est versé en espèces, déduction faite de la « cotisation » mensuelle exigée pour la fiche de paie. Dans l’hôtellerie de la gare du Nord et de la gare de l’Est, les femmes de chambre africaines et asiatiques sont employées par des entreprises de propreté en cascade (ONET, ELIOR, ATALIAN, ISS, GSF) qui multiplient les contrats à temps partiel, dans des proportions calculées pour limiter au strict minimum la valeur de la fiche de paie tout en maximisant la durée du travail effectif. Dans la livraison ubérisée, le mécanisme prend une forme inversée : le travailleur sans papiers n’a pas de patron déclarant — il « loue » deux cents à quatre cents euros par mois le compte Uber Eats ou Deliveroo d’un travailleur titulaire de papiers, et c’est ce louage qui joue le rôle de la fiche de paie patronale, avec la même dépendance administrative à un tiers qui détient la clé matérielle de sa situation. Dans l’agriculture saisonnière du Vaucluse, des Bouches-du-Rhône, de la Drôme, les ouvriers marocains et tunisiens sont recrutés par des opérations à l’année où le séjour est strictement adossé à la campagne agricole et à l’employeur signataire. Dans l’aide à domicile et le ménage hospitalier, des travailleuses sont déclarées au quart d’heure pour des présences réelles de huit heures, par des employeurs particuliers ou des structures associatives prestataires qui détiennent à leur tour la clé de la fiche.
Dans tous ces cas, c’est, dans sa mécanique matérielle, la kafala. La fiche de paie joue exactement le rôle que joue le visa-sponsor à Doha ou à Dubaï : elle est le médiateur administratif par lequel l’employeur — ou son équivalent fonctionnel, dans le cas du loueur de compte Uber — détient unilatéralement la clé du statut de son salarié. Ce n’est pas le même code. C’est la même chaîne. Le travailleur sans titre ne peut, en pratique, ni changer d’employeur sans tout recommencer à zéro, ni partir, ni se plaindre, ni faire valoir ses droits, sans risquer la rupture de cette chaîne et donc l’OQTF, le centre de rétention, l’expulsion. La dépendance est unilatérale, administrative, totale. Elle produit mécaniquement les mêmes conséquences matérielles : taux de surtravail extraordinaire, salaires inférieurs au minimum conventionnel, journées étirées sans limite, racket parallèle, impossibilité du droit de retrait, mise en danger sanitaire, harcèlement. Ce que les rapports du Bureau international du travail décrivent à propos des chantiers du Lusail Stadium, du Tropicana Doha ou des camps d’ouvriers de Riyad, on le retrouve à l’identique dans les rapports de l’inspection française sur Château-d’Eau, sur les chantiers du Grand Paris Express, dans l’hôtellerie sous-traitée du nord parisien, sur les plateformes de livraison ubérisée, sur les vergers du Vaucluse, dans les Ehpad sous-traités. Architectures juridiques différentes, fonction matérielle identique : c’est ce que nous appelons une homologie fonctionnelle.
IV. La République comme organisatrice de la dépendance
Pourquoi, alors, le mot ne se prononce-t-il jamais en France ?
Parce que dans le Golfe, la kafala est écrite. Elle est inscrite dans le droit positif. Elle est publique, dicible, attaquable, et c’est précisément pour cela que les chancelleries occidentales se la permettent comme objet de dénonciation rituelle. En France, le dispositif équivalent n’est jamais nommé comme tel. Il fonctionne par la combinaison silencieuse de plusieurs ressorts dont aucun, pris isolément, ne dit qu’il subordonne le travailleur à son patron.
D’abord, le Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (CESEDA), réécrit successivement par les lois Pasqua-Debré (1993-1997), Sarkozy (2003-2007), Besson (2011), Collomb (2018) et Darmanin (2024). Chacune de ces réécritures resserre les conditions d’accès au titre de séjour par voie ordinaire, et renforce le caractère discrétionnaire des admissions exceptionnelles. La dernière en date — la loi Darmanin du 26 janvier 2024 — a particulièrement aggravé le mécanisme par la création du titre « métiers en tension » de l’article L.435-4. Ce dispositif est temporaire (jusqu’au 31 décembre 2026), il est limité à des listes de métiers fixées par arrêtés départementaux renouvelés annuellement, et il offre un titre de séjour d’un an. La Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), institution officielle de la République française, a dénoncé ce dispositif dans son avis A-2024-7 adopté à l’unanimité le 26 septembre 2024 — un texte qui mérite la lecture attentive. Au paragraphe 51, la CNCDH écrit : « Pour obtenir un titre de séjour sous le nouveau motif “métier en tension”, elles sont contraintes de travailler dans l’illégalité durant douze mois afin de pouvoir réunir les preuves de leur activité professionnelle. Cependant, sans droit au séjour, elles ne peuvent légalement travailler. » C’est la description, par l’autorité officielle française elle-même, du cercle vicieux institutionnel que produit la République. La CNCDH note encore que les arrêtés métiers en tension « n’intègrent pas certains secteurs employant massivement des travailleurs étrangers sans titre, tels que ceux de la construction, de la restauration, du nettoyage ou de l’assistance à personne » — c’est-à-dire que même le dispositif vitrine qui prétend ouvrir une voie de régularisation par le travail exclut précisément les secteurs où la kafala dissimulée fonctionne à plein régime.
Ensuite, le Code du travail, dont les articles L.8251-1 et suivants sanctionnent formellement l’employeur de travailleurs sans titre — mais dont la mécanique réelle inverse le rapport de force. Le patron risque une sanction aléatoire, différée, négociable, parfois purement administrative ; le travailleur, lui, risque immédiatement la perte de ses preuves, de son revenu, de sa procédure de régularisation et, au bout de la chaîne, l’éloignement. Le droit formel sanctionne le patron ; la matérialité administrative écrase le salarié.
Ensuite, la pratique préfectorale, discrétionnaire, qui exige fiches de paie, contrats, attestations d’ancienneté comme conditions de toute démarche, et qui peut à tout moment refuser un dossier complet — avec, certes, une motivation et des voies de recours, mais des recours longs, coûteux, inégalement suspensifs et souvent incapables d’empêcher la précarisation immédiate du demandeur. L’avocate Aurore Krizoua (La Cimade), interrogée par InfoMigrants en janvier 2025 sur la nouvelle circulaire Retailleau qui durcit encore le régime, parle d’un « flou » qui laisse les spécialistes du droit dans l’incompréhension des critères réels.
Enfin, la circulaire Valls de 2012 et désormais le L.435-4 Darmanin, qui ont institutionnalisé la régularisation par le travail comme voie principale d’accès au séjour pour des centaines de milliers de personnes, mettent l’employeur en position de juge de fait du statut migratoire de son salarié.
Pas une de ces normes, prise isolément, n’écrit que le sans-papier est l’esclave administratif de son patron. Mais leur combinaison produit, dans la matérialité du rapport de travail, exactement ce résultat. C’est une kafala dissimulée. Et cette dissimulation n’est pas un défaut technique du droit français : c’est sa fonction. Elle permet à la République de soutenir, à l’OIT et à l’ONU, des résolutions condamnant la kafala du Golfe, pendant qu’elle organise sur son sol, par d’autres voies, la même mécanique d’exploitation. Elle permet au Monde de consacrer des dossiers indignés au sort des ouvriers népalais de Doha, pendant que la coiffeuse ivoirienne de Château-d’Eau subit, à dix kilomètres du siège du journal, un dispositif fonctionnellement identique. Elle permet à un sénateur de la République, à une cosecrétaire confédérale de la CGT, à une maire socialiste, à un hebdomadaire d’extrême gauche, de parler du « patron voyou » sans jamais nommer le système qui produit en série des Sidibé. La kafala française est plus durable que celle du Golfe précisément parce qu’elle est plus invisible. Elle est plus extensive parce qu’elle est moins étiquetée. Elle est plus difficile à attaquer politiquement parce qu’elle est dépourvue du nom qui en ferait, comme dans le Golfe, un scandale identifiable.
La traite est la forme pénale ; la kafala dissimulée est le rapport de production
Il faut, à ce stade, distinguer théoriquement deux concepts qui sont systématiquement confondus dans les traitements politiques et médiatiques des dossiers de surexploitation des sans-papiers en France : la traite et la kafala dissimulée. Confondre les deux, c’est désamorcer politiquement la question. Distinguer les deux, c’est rendre possible une politique communiste sur le sujet.
La traite, au sens de l’article 225-4-1 du Code pénal français, est une infraction. Elle est caractérisée par des éléments constitutifs précis et limitatifs : recrutement, transport, transfert, hébergement ou accueil d’une personne aux fins d’exploitation, par menace, usage de la force, contrainte, enlèvement, fraude, tromperie, abus d’autorité ou de vulnérabilité, ou par offre ou acceptation de paiements pour obtenir le consentement d’une personne ayant autorité sur la victime. C’est un acte ponctuel, individualisable, justiciable. Elle suppose un auteur identifié, une victime identifiée, des faits matériels constatables. Elle relève du droit pénal, du parquet, du tribunal correctionnel. Elle est sanctionnable par la prison, l’amende, l’interdiction professionnelle. Et elle ouvre, pour les victimes ou témoins qui collaborent avec la justice, l’accès à un dispositif spécifique de protection — le titre temporaire L.425-1 du CESEDA pendant l’instruction, et la carte de résident de dix ans L.425-3 du CESEDA en cas de condamnation définitive de l’auteur.
La kafala dissimulée, telle que nous l’avons définie, est un rapport social. Elle n’est pas une infraction au Code pénal, elle est organisée par le droit français lui-même à travers la chaîne réglementaire entière qui conditionne l’accès au séjour à la production de preuves matérielles que seul l’employeur peut, en pratique, fournir. Elle est continue, structurelle, généralisée, produite en série dans tous les secteurs à forte demande de main-d’œuvre sans titre. Elle n’a pas d’auteur identifié au sens pénal — son auteur effectif est l’État qui l’organise par sa législation et ses pratiques administratives, et ses exécutants locaux sont les centaines de milliers d’employeurs qui exploitent simplement la condition matérielle que cette législation leur offre. Elle ne relève pas du droit pénal, elle relève du droit du travail, du droit des étrangers, et de la pratique préfectorale. Elle n’est pas sanctionnable par un tribunal — elle ne peut être abolie que par une décision politique générale modifiant le rapport.
La distinction est décisive. La traite est l’effet pénal visible d’un rapport. La kafala dissimulée est la cause politique invisible qui produit ces effets en série. Lutter contre la traite, c’est poursuivre les patrons les plus visiblement criminels, ceux dont les pratiques d’extorsion atteignent le seuil de qualification de l’article 225-4-1. Lutter contre la kafala dissimulée, c’est abolir le rapport politique qui produit ces patrons en série — c’est-à-dire briser la chaîne réglementaire qui conditionne le séjour à la médiation patronale.
Confondre les deux est l’opération politique principale par laquelle les appareils syndicaux et politiques intégrés à la République désamorcent la critique de la kafala dissimulée. En traitant chaque dossier de surexploitation comme un cas de traite à poursuivre judiciairement — Saint-Bernard 1996, Château-d’Eau 2014-2016, Champagne 2023, Albi 2025, 65 boulevard de Strasbourg 2026 —, on individualise des effets qui sont structurellement produits par le rapport. On poursuit Sidibé, on poursuit Bamba, on poursuit le patron des vendanges champenoises, on poursuit le restaurateur d’Albi. Et pendant qu’on les poursuit, la mécanique générale qui produit en série leurs équivalents continue de tourner, à quelques mètres de distance ou à quelques mois d’écart, sans interruption. C’est exactement ce qu’a démontré l’observation du précédent du 57 boulevard de Strasbourg : la condamnation pénale du gérant Bamba en 2018 pour traite n’a empêché ni le redémarrage immédiat du même type d’exploitation dans le même quartier, ni la réapparition d’un cas identique au 65, quatre numéros plus loin, dix ans plus tard.
Cette confusion entre traite et kafala dissimulée est observable de manière particulièrement claire dans le traitement, par la CGT confédérale, le NPA Révolutionnaires et Lutte Ouvrière, du dossier du 65 boulevard de Strasbourg en mars-mai 2026. Les trois publications ont parlé de traite, jamais de kafala dissimulée ; ont posé la condamnation pénale du gérant comme objectif central, jamais l’abolition du rapport ; ont demandé aux parquets « de ne pas laisser la traite dans un angle mort », jamais d’abroger la chaîne législative qui produit l’angle mort lui-même. L’analyse détaillée de cette opération politique de confusion fait l’objet de notre article-action publié simultanément (65 boulevard de Strasbourg : la kafala dissimulée à la française et les treize qui l’ont brisée, mai 2026, matierevolution.fr et giletsjaunespoitiers.wordpress.com). Nous y renvoyons pour la démonstration empirique de ce que nous avançons ici comme distinction théorique.
Conséquence programmatique directe. La politique communiste sur ces dossiers ne peut pas être une politique anti-traite. La lutte contre la traite reste une lutte juste sur son terrain — qui est celui du droit pénal —, et nous y soutenons les fractions de la magistrature et de l’inspection du travail qui poursuivent honnêtement les exploiteurs criminels. Mais cette lutte n’est pas la nôtre comme politique générale, parce qu’elle ne touche pas au rapport. La politique communiste est la lutte contre la kafala dissimulée comme rapport de production. Elle se traduit programmatiquement par les revendications que nous formulons dans la section IX du présent article : régularisation immédiate, globale et inconditionnelle ; abrogation de la chaîne législative Pasqua-Debré-Sarkozy-Besson-Collomb-Darmanin ; suppression du pouvoir patronal sur l’accès aux papiers. C’est sur ce terrain que la classe ouvrière de France peut, et doit, mener la bataille politique générale contre le dispositif. Et c’est la confusion soigneusement entretenue entre traite et kafala par les appareils intégrés à la République qui rend précisément cette bataille difficile à mener — parce qu’elle déplace en permanence le combat du registre politique où il pourrait être gagné (abolition du rapport) vers le registre judiciaire où il ne peut produire que des sanctions individuelles symboliques, sans toucher au système.
V. Cinq objections, cinq réfutations
Le concept de kafala dissimulée à la française, parce qu’il vise frontalement l’identité républicaine du dispositif français d’État sur le séjour des étrangers, appelle des objections. Il faut les anticiper et les démonter une à une, sans tergiverser. Nous en identifions cinq, qui couvrent l’essentiel du registre prévisible — de l’extrême droite aux libéraux conservateurs, des centristes gestionnaires aux universitaires institutionnels, et jusqu’aux contradicteurs sincères qui posent la question programmatique.
Première objection — « Là-bas ils entrent légalement, ici elle est entrée illégalement ». C’est l’objection que formuleront en priorité les défenseurs de l’ordre républicain. Le travailleur népalais à Doha serait entré avec un visa de travail régulier ; la coiffeuse ivoirienne à Paris serait entrée clandestinement ; donc l’analogie ne tiendrait pas, et la République française serait même plus généreuse que les monarchies du Golfe puisqu’elle offre à cette clandestine une voie de régularisation par le travail.
L’objection est fausse à quatre titres. D’abord, l’entrée « légale » dans le Golfe n’est pas l’inverse protecteur de l’entrée illégale en France : c’est l’autre forme du même rapport. Le visa de travail du Golfe n’est pas un simple titre de circulation, c’est un document qui porte le nom du kafīl, qui adosse juridiquement le travailleur à cet employeur unique, qui interdit le changement, qui fait du travailleur un être administrativement attaché dès le franchissement de la frontière. C’est la kafala explicite. Là où en France l’attachement est postérieur et conditionnel, dans le Golfe il est antérieur et inscrit. Mais l’attachement est le même. Ensuite, la « légalité d’entrée » dans le Golfe est, pour une fraction importante des trente millions de travailleurs concernés, une fiction juridique qui masque une situation matérielle de quasi-clandestinité — recrutements frauduleux des agences intermédiaires en Asie du Sud, contrats signés en arabe par des personnes qui ne comprennent pas la langue, confiscation systématique des passeports à l’arrivée, endettement préalable de plusieurs milliers de dollars envers les agences. De plus, en France, une part substantielle, historiquement documentée, des sans-papiers ne sont pas entrés clandestinement. Selon les données alors publiées par le ministère de l’Intérieur lui-même pour la période 1998-2002, « 90 % des étrangers en situation irrégulière étaient entrés sur le territoire français de façon légale, l’illégalité de leur situation n’intervenant qu’après l’expiration de leur droit au séjour, souvent après un refus de l’administration de le leur renouveler ou prolonger ». Ce chiffre précis date de plus de vingt ans et le ministère ne publie plus aujourd’hui de statistique équivalente — la proportion actuelle est inconnue, et il faut donc traiter cette donnée comme un repère historique, non comme une statistique vivante. Mais l’ordre de grandeur est confirmé par toutes les enquêtes qualitatives postérieures : une part substantielle des sans-papiers sont des overstayers, personnes entrées avec un visa régulier — touristique, étudiant, court séjour Schengen — qui ont dépassé sa durée de validité, ou personnes dont un titre antérieur n’a pas été renouvelé par la préfecture. Elles sont devenues illégales par une décision juridique française postérieure à leur entrée — c’est-à-dire que c’est la loi française qui a fabriqué leur illégalité. Enfin et c’est le point décisif, l’objection présuppose que l’illégalité est un fait naturel, antérieur, choisi par le migrant. Or l’illégalité n’est pas une nature : c’est une production juridique d’État. C’est la loi française qui définit les titres de séjour, les conditions d’octroi, les durées, les motifs de refus — c’est-à-dire qui définit et donc produit la catégorie « sans-papier ». Modifiez la loi, et des centaines de milliers de personnes « illégales » deviennent légales du jour au lendemain — c’est précisément ce qui s’est passé en 1981 avec la régularisation Mitterrand-Mauroy (131 360 titres délivrés sur 149 220 demandes selon les chiffres officiels du ministère de l’Intérieur), en 1997-1998 avec la régularisation Chevènement (environ 80 000 titres sur 117 000 demandes), et au compte-gouttes depuis 2012 avec la circulaire Valls. Aucune de ces personnes n’avait franchi de nouvelle frontière entre la veille et le lendemain ; c’est la définition juridique de leur statut qui avait été modifiée par décision politique. L’argument « elle est arrivée illégalement » est donc une pétition de principe : il prend pour donné ce qui est précisément l’objet du débat. La République française fabrique l’illégalité par sa législation et exploite ensuite cette illégalité qu’elle a fabriquée comme dispositif productif.
Deuxième objection — « En France, le sans-papier peut au moins changer de patron ». L’objection est plus subtile et elle est formulée par les défenseurs libéraux modérés du droit français des étrangers. Le sans-papier français, contrairement au travailleur sous kafala du Golfe, conserverait formellement la liberté de quitter son employeur pour un autre. Il ne serait donc pas juridiquement attaché à un patron unique.
Cette objection confond la liberté formelle et la liberté matérielle. Sur le papier, oui, rien n’interdit à la coiffeuse ivoirienne de quitter son patron pour un autre salon. Mais dans la matérialité du parcours de régularisation, ce départ a un coût qui le rend pratiquement impossible. La chaîne documentaire est rompue ; l’ancienneté est perdue ; la relation déclarative cesse ; les bulletins de salaire passés ne servent à rien si elle ne peut prouver une continuité avec un nouvel employeur déclarant ; et surtout, il faut trouver un nouveau patron qui accepte de déclarer une sans-papier — ce qui suppose à nouveau soit la bonne foi, soit le racket. Le changement de patron ne brise donc pas la chaîne : il la recommence depuis zéro, dans une condition aggravée par le temps écoulé. La « liberté formelle de changer d’employeur » est une liberté purement notionnelle ; matériellement, dans les conditions concrètes du parcours de régularisation, elle n’existe pas. C’est exactement la situation du travailleur du Golfe depuis les réformes partielles qui ont aboli au Qatar le No Objection Certificate en 2020 — Human Rights Watch confirme dans son rapport mondial 2025 que « les travailleurs continuent de peiner à changer d’emploi puisqu’ils sont en pratique tenus d’obtenir des lettres signées de leur employeur original ». Formellement il peut changer, mais les conditions matérielles du changement — confiscation du passeport, dette envers l’agence de recrutement, menace de représailles, perte du logement fourni par l’employeur — l’en empêchent en pratique. Dans les deux cas, c’est la dépendance matérielle qui constitue la kafala, pas l’attachement juridique abstrait. Et c’est précisément ce que l’analyse marxiste, à la différence de l’analyse juridique formelle, est capable de saisir.
Troisième objection — « Le système français fonctionne, beaucoup obtiennent leurs papiers ». Formulée cette fois par la gauche républicaine et par certaines fractions du syndicalisme institutionnel : la voie de régularisation par le travail existe ; elle fonctionne ; des personnes sont régularisées chaque année ; il faudrait améliorer le système, l’élargir, le rendre plus accessible, mais pas le qualifier de « kafala ».
L’objection s’effondre devant les chiffres officiels. Selon les données 2024 du ministère de l’Intérieur (DGEF), 31 250 personnes ont été régularisées au titre de l’admission exceptionnelle au séjour cette année-là — chiffre déjà en baisse de 10 % par rapport à 2023. Dans ce total, seulement 10 330 régularisations par le travail (en baisse de 10 % également). Pour une population sans-papiers présente sur le territoire estimée par le ministre de l’Intérieur lui-même entre 600 000 et 900 000 personnes (fourchette confirmée par Gérald Darmanin devant le Sénat en décembre 2023, puis par Laurent Nuñez en octobre 2025), cela représente un taux annuel de régularisation par le travail de l’ordre de 1,1 % à 1,7 % de la population concernée — sans tenir compte des entrées nouvelles. À ce rythme, la résorption complète prendrait, toutes choses égales par ailleurs, soixante à quatre-vingt-dix ans. Pis encore : depuis la circulaire Retailleau de janvier 2025, le rythme s’est encore ralenti — 11 012 titres AES délivrés entre janvier et septembre 2025 contre 19 001 sur la même période 2024, soit une baisse de 42 %, et seulement 666 titres délivrés au titre du nouveau dispositif “métiers en tension” sur neuf mois. Le « système qui fonctionne » est précisément ce que nous décrivons : un dispositif qui régularise au compte-gouttes une fraction symbolique de la population sans-papier, et qui, pour le reste, opère comme machine d’extorsion pendant la décennie ou plus que dure l’attente. La régularisation goutte-à-goutte n’est pas la solution au problème : c’est sa face acceptable, son alibi humanitaire, le lubrifiant idéologique qui permet au mécanisme de continuer à tourner. Elle est, en termes matériels, exactement ce que les régimes du Golfe pratiquent eux aussi à leur manière — quelques régularisations vitrines, quelques amnisties symboliques périodiques, des contrats convertis en résidences plus stables pour les « cas méritants », pendant que la mécanique générale demeure intacte.
Quatrième objection — « Vous procédez par analogie, ce n’est pas rigoureux ». Formulée par les universitaires, les sociologues du droit des étrangers, les juristes scrupuleux. Nous procéderions par analogie polémique entre deux systèmes juridiques très différents ; le mot kafala désignerait un dispositif juridique précis dont nous détournerions le sens pour le besoin de la démonstration.
L’objection a un mérite : elle nous oblige à préciser ce que nous faisons. Nous ne disons pas que la France et l’Arabie saoudite ont le même droit. Nous disons que deux architectures juridiques formellement différentes — une codifiée et explicite, l’autre combinatoire et dissimulée — produisent une même fonction matérielle : l’attachement administratif du travailleur étranger à un employeur unique qui détient la clé de son statut, avec pour effet la surexploitation rendue possible par cette dépendance. Ce que nous identifions, ce n’est pas une identité juridique mais une homologie fonctionnelle, et nous l’avons dit explicitement. Le détournement lexical que nous opérons — appliquer un mot connu pour désigner un dispositif explicite à un dispositif silencieux — est un acte politique délibéré, parce que c’est précisément ce que la République refuse : nommer ce qu’elle fait. Forger un concept neuf par dépaysement d’un mot existant est une opération classique de la critique sociale rigoureuse. Marx a forgé son concept de fétichisme de la marchandise en transposant le vocabulaire ethnographique des religions africaines aux rapports marchands européens — opération qu’aucun anthropologue n’aurait avalisée en termes de stricte équivalence, mais qui a permis de saisir une dimension du capitalisme que personne n’avait nommée jusque-là. C’est la même opération que nous menons. La rigueur n’interdit pas le déplacement lexical ; elle exige que ce déplacement soit explicité, conscient, et fondé sur une démonstration matérielle. Les trois conditions sont remplies.
Cinquième objection — « Très bien, mais que proposez-vous ? » Posée souvent en conclusion par les contradicteurs sincères. Faut-il fermer toute voie de régularisation par le travail ? Renvoyer tout le monde ? Ouvrir les frontières en grand ?
La solution est inscrite dans la formulation même du problème. Si la kafala dissimulée tient à la médiation patronale de l’accès au titre de séjour, alors la solution consiste à supprimer cette médiation. Ce qui signifie : régularisation immédiate, globale, inconditionnelle et permanente de tous les sans-papiers présents sur le territoire français et de leurs personnes à charge (conjoints, enfants, parents âgés, frères et sœurs en cas de dépendance économique avérée), par carte de résident de dix ans renouvelable de droit, ouvrant l’accès plein et entier à tous les droits sociaux, civils, syndicaux et politiques — c’est-à-dire la pleine citoyenneté politique au nom de la Constitution de l’An I (24 juin 1793), sans condition de nationalité française. Le titre de séjour cesse d’être conditionné à la production de fiches de paie, à l’ancienneté déclarée, à la bonne volonté patronale. L’employeur cesse d’être le médiateur administratif du séjour. La kafala dissimulée à la française est brisée dans son ressort principal. Cette mesure n’est pas un humanitarisme — c’est la mesure matériellement nécessaire pour rétablir la condition élémentaire de la double liberté du salarié au sens marxien, et pour réactiver la tradition révolutionnaire française la plus avancée sur la question de l’étranger qui travaille en France (voir développement en section IX). Ce n’est pas non plus une utopie : c’est précisément la mesure prise à plus petite échelle en 1981, en 1997-1998 et au compte-gouttes depuis 2012, à chaque fois sous la pression de mobilisations ouvrières. Nous la portons généralisée et liée à deux mesures inséparables : l’abrogation de la chaîne législative Pasqua-Debré-Sarkozy-Besson-Collomb-Darmanin, et le démantèlement du dispositif policier et administratif — OQTF, centres de rétention, expulsions. Ce n’est pas un humanisme. C’est une mesure programmatique de classe.
VI. Une forme capitaliste de contrainte extra-économique
Cette mécanique pose un problème théorique précis pour qui veut la lire en marxiste rigoureux. Dans le livre premier du Capital, Marx pose que le salarié est défini par une double liberté : libre de disposer de sa force de travail comme marchandise, et libéré, au sens négatif, des moyens de production qu’il ne possède pas. C’est cette double liberté qui distingue le salariat capitaliste des formes antérieures de servitude — servage, esclavage, corvée.
Or le sans-papier français de 2026 est amputé du premier sens de la liberté. S’il rompt avec son employeur, il rompt aussi la chaîne documentaire qui pourrait lui permettre, un jour, d’être régularisé : il perd son ancienneté, sa preuve de présence, sa relation déclarative, et il repart à zéro dans une condition aggravée par le temps. Ce n’est pas un retour pur au servage — il touche un salaire, il signe (ou pas) un contrat, il n’est pas juridiquement attaché à une terre. C’est une forme capitaliste moderne de contrainte extra-économique : le capital utilise l’État, le séjour, la préfecture et la menace d’expulsion pour fixer une fraction de la force de travail à un employeur unique, et il en tire les conditions d’extorsion de surtravail qu’il ne peut plus extraire des salariés titulaires. La kafala du Golfe et la kafala à la française ont en commun cette opération : la réintroduction, à l’intérieur du mode de production capitaliste, de moyens coercitifs extra-économiques que le salariat moderne avait précisément pour fonction historique d’abolir. Le sans-papier français en est l’expression contemporaine. Au plan pratique, il est la fraction de la classe ouvrière sur laquelle se concentre, dans la France de 2026, le taux de surexploitation maximal.
VII. L’organe métropolitain de l’impérialisme français
La fraction sans-papière du prolétariat français n’est pas tombée du ciel. Elle est, dans sa composition concrète — Afrique de l’Ouest, Sahel, Maghreb, Asie du Sud, Amérique latine —, le produit direct de la phase impérialiste du capitalisme français : zones où la France a fait la guerre, soutenu des régimes serviles, verrouillé monétairement les économies via la zone franc CFA, installé ses multinationales, et où elle se redéploie aujourd’hui en compensation de son recul sahélien vers l’Afrique anglophone.
La formule politique tient en une phrase. La France exploite deux fois la même force de travail : d’abord en désorganisant ses conditions d’existence dans les périphéries dominées, ensuite en la surexploitant dans la métropole sous menace administrative. La kafala à la française n’est pas, en ce sens, un dispositif extérieur au système impérialiste : elle en est l’organe métropolitain. Elle consomme, sous régime de surexploitation administrée, une fraction du prolétariat que l’impérialisme français a contribué, à l’extérieur, à arracher à ses conditions matérielles d’existence. C’est la même opération, en deux temps, sur la même force de travail.
C’est ce qui interdit à toute politique conséquente sur les sans-papiers de se contenter de la dénonciation de l’« exploitation » ou du « racisme d’État ». Le racisme d’État français est réel, et personne ici ne le minimise. Mais il n’est pas l’explication dernière du dispositif : il en est la forme idéologique, la peau politique, le langage de légitimation. La base matérielle, elle, reste la production d’une main-d’œuvre administrativement vulnérable et patronalement capturable — c’est-à-dire la kafala dissimulée à la française. La dénonciation du racisme est juste, mais elle nomme l’effet idéologique au lieu du rapport de production. On ne combat pas une idéologie en luttant contre elle dans son seul registre. On la combat en s’attaquant à la base matérielle qu’elle légitime — c’est-à-dire, ici, au dispositif d’État qui transforme l’employeur en kafīl. Faute de cette opération, l’antiracisme reste un humanisme moral ; il ne devient pas un programme. Et c’est précisément cette opération que les courants politiques français qui se réclament pourtant du marxisme — Révolution Permanente, NPA-R, courants décoloniaux institutionnels — refusent de mener, préférant la dénonciation morale du « racisme d’État » qui maintient le combat au niveau de la superstructure idéologique. Le marxisme rigoureux exige le mouvement inverse : reconnaître l’autonomie relative du racisme comme idéologie d’État, et en même temps aller à la base matérielle, nommer le rapport de production, et construire à partir de lui le programme transitoire qui en arrache les fondations.
VIII. L’histoire ouvrière des luttes des sans-papiers en France
Cette analyse n’est pas une déduction théorique abstraite. Elle s’appuie sur cinquante ans d’histoire ouvrière du prolétariat sans-papier français, qui a régulièrement, par la lutte directe — grèves, occupations, grèves de la faim, manifestations —, arraché à la République des concessions partielles. À chaque cycle, la régularisation a été conquise par les travailleurs eux-mêmes contre l’État, et jamais offerte spontanément. C’est cette histoire qu’il faut rappeler, parce qu’elle conditionne la stratégie présente.
Le cycle commence dans les années 1970, lorsque les ouvriers immigrés des foyers Sonacotra mènent une grève des loyers qui durera plusieurs années et imposera la reconnaissance de leurs droits collectifs. Il se prolonge en mai 1972 avec la grève de la faim de huit travailleurs tunisiens et marocains à Toulouse, puis avec celle de Lyon en 1973, qui obligent le gouvernement Messmer à publier une circulaire d’amnistie pour les travailleurs entrés irrégulièrement entre 1968 et 1972. Premier cycle, premier acquis.
1981 marque la première régularisation massive. Au lendemain de la victoire de François Mitterrand, le gouvernement Mauroy lance une opération exceptionnelle au titre de laquelle 149 220 demandes seront déposées et 131 360 titres délivrés — 88 % d’acceptation, principalement à des travailleurs tunisiens, marocains, portugais, algériens, turcs et africains subsahariens. C’est, à ce jour, la plus grande régularisation collective de l’histoire française. Et il faut noter ce que confirme l’étude du CEPII en 2024 : cette régularisation, loin d’avoir pesé sur l’économie française, a augmenté les salaires et l’emploi des travailleurs français peu diplômés des secteurs concernés — parce qu’en sortant les sans-papiers de leur dépendance, on a réduit la pression à la baisse sur les salaires dont ils étaient l’instrument. Démonstration empirique de notre thèse marxiste : la kafala dissimulée fonctionne comme arme contre l’ensemble du prolétariat, sans-papier ou pas.
1991-1992, en revanche, marque un échec. Le gouvernement Cresson lance une opération de régularisation au titre de la circulaire du 23 juillet 1991 : 49 123 demandes déposées, mais seulement 14 749 titres délivrés (30 % d’acceptation, contre 88 % en 1981). C’est le signal que la République a commencé à reprendre la main, à durcir les critères, à dissocier la régularisation de la simple présence-travail pour la subordonner à des critères discrétionnaires. Le pli est pris, qui ne cessera plus.
1996 est le moment du mouvement des Saint-Bernard. Le 18 mars, trois cents Africains, principalement ouest-africains, occupent l’église Saint-Ambroise dans le 11ᵉ arrondissement de Paris. Refoulés, ils s’installent à l’église Saint-Bernard dans le 18ᵉ. Dix d’entre eux entament une grève de la faim qui durera 39 jours. Le 23 août 1996 au petit matin, 1 500 policiers et gendarmes en tenue de combat enfoncent les portes de l’église à la hache et évacuent les sans-papiers. Le soir même, 15 000 personnes manifestent entre République et Nation. Les leaders du mouvement — Madjiguène Cissé, Ababacar Diop — entrent dans l’histoire ouvrière française. Cette défaite tactique sera politiquement une victoire stratégique : elle imposera, l’année suivante, l’ouverture par Lionel Jospin d’une nouvelle régularisation.
1997-1998, la régularisation Chevènement, lancée par la circulaire du 24 juin 1997. Au 30 septembre 1997, 117 000 demandes étaient enregistrées dans les préfectures. Au terme du processus, environ 80 000 régularisations seront accordées — soit un taux d’acceptation de 68 %, intermédiaire entre 1981 (88 %) et 1991 (30 %). Mais surtout, le dispositif fixe un précédent : la régularisation par le travail devient le canal principal, avec un examen au cas par cas qui transforme le dispositif en machine à filtrer. C’est, pour la République, l’occasion d’apprendre à concéder sans rien lâcher du contrôle.
2008-2010 marque le tournant décisif. Le 15 avril 2008, à l’initiative de la CGT et de l’association Droits Devant, une première vague de grèves de travailleurs sans-papiers démarre dans la restauration et les services parisiens. Le 12 octobre 2009, 1 400 travailleurs sans-papiers entament une grève, rejoints peu après par plusieurs milliers d’autres dans le nettoyage, la sécurité, la restauration, la construction, l’intérim. La CGT parle alors de la « grève la plus importante connue dans l’histoire sociale récente du pays de la part de salariés contraints à des situations de travail ultra-flexibles ». Onze syndicats et associations (CGT, CFDT, FSU, UNSA, Solidaires, LDH, Cimade, Autremonde, Femmes Égalité, RESF, Droits devant) se coordonnent. Le mouvement dure huit mois. Le 18 juin 2010, le gouvernement Fillon publie un texte dit « addendum » qui définit des critères objectifs de régularisation, valables quel que soit le département. Plus de 2 000 travailleurs voient leur situation administrative réglée. Cet addendum servira de base, deux ans plus tard, à la circulaire Valls du 28 novembre 2012. En d’autres termes, ce que la gauche socialiste de gouvernement présente comme sa propre œuvre humanitaire de 2012 n’est en réalité que la traduction réglementaire d’une grève ouvrière de huit mois menée sous gouvernement de droite. Précision essentielle, contre la mythologie socialiste de la régularisation.
2014 voit les grèves de Château-d’Eau commencer. En février, sept manucures sino-africaines occupent le 50 boulevard de Strasbourg, font tourner le salon, se paient sur les recettes, et obtiennent leur régularisation après trois mois — répétition à petite échelle de la méthode LIP 1973. En mai, dix-huit coiffeurs occupent le 57 du même boulevard, restent vingt-huit mois sur place, obtiennent en avril 2015 la régularisation des neuf derniers sans-papiers, gagnent les Prud’hommes en juin 2016, et obtiennent en février 2018, sur citation directe de la CGT, la condamnation du gérant Bamba par le tribunal correctionnel de Paris pour traite des êtres humains — première reconnaissance pénale en France de la traite dans le travail dans un cadre collectif.
2019 prolonge le cycle. À partir du 1ᵉʳ octobre, douze piquets de grève se mettent en place en Île-de-France, principalement dans les agences d’intérim du BTP du boulevard Magenta — exactement le même boulevard qui sert aujourd’hui de pôle aux ouvriers BTP du 10ᵉ arrondissement, à cinq cents mètres du salon Sabadou & Jade. Les grévistes obtiennent leurs CERFA et la régularisation par le travail. Le 65 boulevard de Strasbourg s’inscrit donc dans une géographie ouvrière précise, qui n’a pas bougé depuis quarante ans : c’est ce quadrilatère gare du Nord — gare de l’Est — Château-d’Eau — Bonne Nouvelle qui condense, à Paris, le maximum de la fraction sans-papière du prolétariat français, et c’est lui qui produit, cycliquement, depuis deux générations, les luttes les plus combatives.
2024 marque, à l’inverse, un net recul législatif. La loi du 26 janvier 2024 dite « loi Darmanin », sous l’effet conjoint de l’extrême droite parlementaire et du virage répressif de la majorité macroniste, durcit globalement les conditions de séjour, crée le titre précaire « métiers en tension » dénoncé par la CNCDH comme « cercle vicieux », élargit considérablement les motifs d’OQTF, et facilite l’éloignement des étrangers délinquants — y compris pour des infractions mineures. Le rapport CNCDH d’octobre 2024 parle de « recul inédit des droits fondamentaux ». La circulaire Retailleau de janvier 2025 enfonce le clou : entre janvier et septembre 2025, les régularisations AES chutent de 42 %, les régularisations par le travail de 54 %.
2026 est le moment du 65 boulevard de Strasbourg, mais aussi des grèves moins médiatisées des plateformes de livraison, des dossiers Vivalto Vie dans les Ehpad, des chantiers du Grand Paris Express. Le cycle ouvrier sans-papier continue. Il n’a jamais cessé. Et il n’a jamais eu d’autre moteur que les sans-papiers eux-mêmes, organisés ou aidés à s’organiser par les fractions militantes du mouvement ouvrier qui ont rompu avec la délégation à l’État.
Ce que cette histoire enseigne tient en trois propositions. Premièrement, les régularisations ne sont jamais offertes par la République : elles sont toutes, sans exception, arrachées par la lutte ouvrière. Deuxièmement, les concessions de la République sont toujours partielles et révocables : la circulaire Valls de 2012 a été détricotée par la circulaire Retailleau de 2025 ; l’addendum de 2010 a été démantelé par la loi Darmanin de 2024. Troisièmement, la mécanique de la kafala dissimulée se reconstitue immédiatement après chaque concession, parce que aucune lutte n’a jusqu’à présent attaqué directement le rapport de production lui-même — la médiation patronale du séjour. Ce qu’aucune régularisation n’a pu détruire, parce que aucune n’a été conçue pour le détruire.
C’est cette tâche, précisément, qui revient aux luttes présentes et à venir. Briser la kafala dissimulée, pas seulement obtenir des dérogations en son sein.
IX. Nommer pour attaquer
La condition matérielle des coiffeuses du 65 boulevard de Strasbourg, des ouvriers BTP du Grand Paris Express, des femmes de chambre de l’hôtellerie sous-traitée du nord parisien, des livreurs ubérisés, des ouvriers agricoles du Vaucluse, des aides-soignantes africaines et antillaises des Ehpad de banlieue parisienne n’est pas un défaut d’application des lois françaises : c’est leur application normale, dans les secteurs où la composition de la main-d’œuvre et la composition organique du capital rendent cette application particulièrement rentable. La République française fait fonctionner, sur son sol, dans ses secteurs à forte demande de surtravail, sa propre kafala. Le fait qu’elle n’ose pas l’écrire dans son code n’en fait pas une fiction — c’est l’aveu négatif qu’elle sait ce qu’elle fait, et qu’elle préfère ne pas le dire. Et c’est précisément parce qu’elle ne se dit pas que la nommer constitue un acte politique central.
Nous nommons donc : kafala dissimulée à la française.
Nous l’avancerons partout, dans nos articles, dans nos tracts, dans nos interventions militantes, et nous demanderons aux organisations qui se réclament du communisme révolutionnaire, du syndicalisme de classe ou de la solidarité internationaliste de faire le même choix lexical. Parce que tout vrai combat contre ce dispositif suppose qu’on cesse, d’abord, d’accepter le récit selon lequel il n’existe pas.
La revendication centrale n’est donc pas seulement « des papiers pour les exploités », mais la suppression du pouvoir patronal sur l’accès aux papiers — c’est-à-dire le passage de la kafala dissimulée à la citoyenneté de 1793.
Avant de formuler le programme, il faut distinguer théoriquement deux concepts que les politiques bourgeoises depuis deux siècles ont soigneusement confondus, et que nous tenons pour notre part distincts : citoyenneté et nationalité. La nationalité est un statut juridique qui rattache une personne à un État-nation par naissance ou par naturalisation — catégorie consolidée en Europe avec les États-nations bourgeois de la fin du XIXᵉ siècle, qui implique allégeance, passeport, conscription, et pour les originaires d’anciennes colonies, la mémoire matérielle du rapport d’oppression dont la nationalité française fut l’instrument pendant un siècle et demi. La citoyenneté est un statut politique qui désigne la pleine participation aux droits civils, politiques et sociaux d’une communauté politique. Elle peut, ou non, être conditionnée à la nationalité. Elle ne l’est pas dans la Constitution de l’An I (24 juin 1793) — apex démocratique jamais effectivement appliqué de la Révolution française —, qui pose en son article 4 que « tout étranger âgé de vingt et un ans accomplis, qui, domicilié en France depuis une année, y vit de son travail » est admis de plein droit à l’exercice des droits de citoyen français. Un an de domiciliation et de vie par son travail. Sans changer de nationalité. Sans naturalisation. Sans prêter allégeance. C’est de cette tradition révolutionnaire française que nous revendiquons explicitement la filiation, en marxistes-révolutionnaires assumant l’héritage de la Convention montagnarde et la formule léniniste de 1916 : « Le prolétariat n’a pas de patrie. Le prolétariat a une classe. »
Nous ne demandons donc pas que les sans-papiers présents en France deviennent français au sens administratif courant. La nationalité française est leur affaire individuelle, sur laquelle nous respectons leur droit absolu de décision. Nous demandons qu’ils soient pleinement citoyens politiques en France au nom du fait matériel objectif qu’ils vivent, travaillent, produisent et reproduisent socialement en France. La nationalité est leur affaire ; la citoyenneté politique doit être notre revendication commune comme classe ouvrière de France. Cette distinction est, programmatiquement, l’inversion exacte du dispositif kafala dissimulée à la française. La kafala dissimulée dit : « tu n’auras de droits politiques et sociaux que si tu peux prouver, par la fiche de paie patronale, ton mérite économique au capitalisme français ». La citoyenneté de 1793 dit l’inverse : « tu auras droits politiques et sociaux pleins parce que tu vis et tu travailles ici, point. La fiche de paie n’est pas ton certificat d’admission à la communauté politique. » De la kafala dissimulée à la citoyenneté de 1793 : c’est la trajectoire politique.
Le programme transitoire que nous portons à partir de ce diagnostic s’articule autour des revendications suivantes, qui ne sont ni humanitaires ni morales mais matériellement nécessaires à la rupture du dispositif :
— Régularisation immédiate, globale, inconditionnelle et permanente de tous les sans-papiers présents sur le territoire français et de leurs personnes à charge (conjoint·e·s, enfants, parents âgés vivant en France, frères et sœurs en cas de dépendance économique avérée), par carte de résident de dix ans renouvelable de droit, ouvrant l’accès plein et entier à tous les droits sociaux, civils, syndicaux et politiques — c’est-à-dire la pleine citoyenneté politique au nom de la Constitution de l’An I (24 juin 1793), sans condition de nationalité française, jusqu’au droit de vote et d’éligibilité à toutes les élections professionnelles, syndicales, locales, régionales, départementales et législatives ;
— Abrogation de la chaîne législative Pasqua-Debré-Sarkozy-Besson-Collomb-Darmanin sur l’entrée et le séjour des étrangers ; suppression du conditionnement de la régularisation à la production de fiches de paie patronales ;
— Suppression de la pénalisation du travailleur découvert sans titre ; transfert intégral de la responsabilité pénale sur l’employeur, avec impossibilité de transaction pénale et publicité obligatoire des condamnations dans les secteurs concernés ;
— Fermeture des centres de rétention administrative ; suppression de l’OQTF comme dispositif administratif ; abrogation du droit préfectoral discrétionnaire en matière de séjour ; transfert de l’instruction des dossiers à des commissions paritaires associant syndicats, associations et services publics ;
— Contrôle ouvrier sur l’embauche et la déclaration dans tous les secteurs identifiés comme zones de surexploitation systémique (coiffure-esthétique, BTP, restauration, nettoyage industriel, livraison plateformes, agriculture saisonnière, services à la personne, sécurité privée). Ce contrôle ouvrier ne doit pas rester un mot d’ordre abstrait : il se traduit concrètement en trois leviers matériels — (a) droit d’accès syndical inconditionnel aux lieux de travail et aux entreprises sous-traitantes ; (b) vérification collective et publique des registres d’embauche, des bulletins de paie et des fiches de poste par les organisations syndicales du secteur, élargies aux travailleurs non déclarés ; (c) commissions ouvrières de secteur, paritaires entre travailleurs déclarés, intérimaires, sous-traités, non déclarés et sans-papiers, dotées d’un pouvoir réel d’enquête et de signalement ;
— Construction, dans les confédérations syndicales, de fractions revendicatives spécifiques de la fraction sans-papière du prolétariat, avec représentation propre et autonomie d’expression ; reconnaissance du droit de grève et du droit syndical inconditionnels pour les travailleurs sans titre ;
— Abolition de la condition de nationalité pour l’accès à la fonction publique, aux droits sociaux complets, à l’éligibilité aux élections professionnelles et locales ;
— Liaison explicite des revendications sur les sans-papiers à la politique anti-impérialiste : démantèlement des opérations militaires françaises en Afrique et au Levant ; abrogation du franc CFA et des accords monétaires post-coloniaux ; expropriation sous contrôle ouvrier des grands groupes français structurant l’exploitation des anciennes zones dominées — à commencer par Bolloré, TotalEnergies, Orange, Vinci, Bouygues et CMA-CGM, figures centrales de l’implantation capitaliste française dans les ports, l’énergie, les télécommunications, le BTP et le fret maritime.
Ce bloc de revendications, pris ensemble, brise la kafala dissimulée à sa racine, parce qu’il enlève au patron français toutes les armes administratives dont il dispose contre le sans-papier. C’est un programme transitoire au sens strict que Trotsky lui donnait en 1938 : revendicatif (mesures concrètes immédiatement compréhensibles par les ouvriers concernés), antagonique (il ne peut pas être satisfait par le capital sans dommage pour lui), transitoire (sa satisfaction effective ouvre la perspective de l’expropriation et de l’organisation socialiste de la production).
Ce programme n’est ni le programme du « patron voyou » à condamner, ni celui du « racisme d’État » à dénoncer, ni celui de la « générosité républicaine » à étendre. C’est le programme de la rupture du rapport de production lui-même, qui maintient sous régime de surexploitation administrée une fraction de la classe ouvrière de France. C’est, à proprement parler, la politique communiste sur la question.
La question politique n’est plus de savoir si telle ou telle régularisation sera accordée par telle ou telle préfecture. La question politique est de savoir si la classe ouvrière de France, dans son ensemble et par ses fractions militantes les plus conscientes, saisira l’occasion historique que lui offrent les luttes successives des sans-papiers, depuis Sonacotra dans les années 1970 jusqu’au 65 boulevard de Strasbourg en 2026, pour nommer le dispositif que nous décrivons ici — kafala dissimulée à la française — et le briser dans son ressort principal, en portant comme conquête politique immédiate la carte de résident de dix ans pour tous les sans-papiers et leurs personnes à charge, et comme horizon stratégique la pleine citoyenneté politique au nom de la Constitution de l’An I (1793). Le moment historique est mûr. Les conditions matérielles sont réunies. Le concept est forgé. La doctrine s’élabore. La trajectoire est nommée : de la kafala dissimulée à la citoyenneté de 1793. Reste l’organisation politique de la classe pour la mener.
Sources et références
Sur la kafala du Golfe
Organisation internationale du travail (OIT), Dismantling the kafala system and introducing a minimum wage mark new era for Qatar labour market, communiqué du 30 août 2020 — ilo.org/resource/article/dismantling-kafala-system
Human Rights Watch, World Report 2025 — Saudi Arabia, janvier 2025 — hrw.org/world-report/2025/country-chapters/saudi-arabia
Human Rights Watch, ILO : Don’t Let Saudis Dismiss Workers’ Rights Complaint, 24 mars 2026 — hrw.org/news/2026/03/24
Human Rights Watch, UN Experts Sound Alarm Over Saudi Arabia’s Abusive Labor Governance System, mai 2026 — hrw.org/news/2026/05/19
Gulf Labour Markets and Migration Programme, Reforms without Rights : The GCC states’ blinkered view of labour reforms, Explanatory Note No. 2/2024, septembre 2024 — gulfmigration.grc.net
Human Rights Watch, Saudi Arabia : Protect Domestic Workers Rights, 16 juin 2025 — hrw.org/news/2025/06/16
Sur la kafala dissimulée à la française
Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), Avis sur la loi du 26 janvier 2024 pour contrôler l’immigration, améliorer l’intégration (A-2024-7), 26 septembre 2024 — cncdh.fr
Légifrance, Avis sur la loi du 26 janvier 2024 pour contrôler l’immigration, améliorer l’intégration (A-2024-7), version officielle publiée au JORF — legifrance.gouv.fr
Service-public.fr, fiche pratique sur l’admission exceptionnelle au séjour et le titre « métiers en tension » (L.435-1 et L.435-4 du CESEDA)
GISTI, dossier complet sur la loi du 26 janvier 2024 — gisti.org/loi2024
Ministère de l’Intérieur (DGEF), chiffres de l’immigration 2024, février 2025, reprise FranceInfo — franceinfo.fr
InfoMigrants, France : baisse de 42 % des régularisations depuis la circulaire Retailleau, 23 décembre 2025 — infomigrants.net
Estimations gouvernementales sur le nombre de sans-papiers en France : déclarations de Gérald Darmanin (Sénat, décembre 2023, « 600 000 à 900 000 ») et de Laurent Nuñez (Europe 1/CNews, 22 octobre 2025, « 700 000, fourchette 600 000-900 000 cohérente »)
Le Monde, dossiers sur la circulaire Retailleau et l’application du dispositif « métiers en tension »
Centre d’observation de la société, Combien de sans-papiers en France ? — observationsociete.fr
Sur les luttes ouvrières des sans-papiers en France
François Brun (GTM-CNRS), Régularisation sur fond de dérégulation, GISTI — gisti.org
Madjiguène Cissé, Parole de sans-papiers, La Dispute, 1999
1996-1997 : l’épopée des Saint-Bernard, Plein Droit (revue GISTI) n° 2014/2, juin 2014 — cairn.info
Au début était la grève. Les grèves du travail des sans-papiers : l’appropriation de routines conflictuelles, Revue européenne des migrations internationales — journals.openedition.org/remi
Les grèves des travailleurs et travailleuses sans papiers, de 2008-2010, Les Utopiques (revue Solidaires) — lesutopiques.org
La régularisation des travailleurs sans papiers : vingt ans de combats syndicaux, Le Droit Ouvrier, décembre 2022 — droit.cairn.info
Anthony Edo (CEPII), Régularisation exceptionnelle de 1981 : des retombées positives pour l’économie, La Lettre du CEPII n° 446, 2024 — cepii.fr
Question écrite n° 5911 à l’Assemblée nationale (chiffres officiels régularisations 1981 et 1991), 11ᵉ législature
CGT, Régularisation des travailleur-e-s « sans papiers » : respecter les engagements !, juin 2010 — cgt.fr
Cadre théorique marxiste
Karl Marx, Le Capital, Livre I, particulièrement chapitre VI sur l’achat et la vente de la force de travail (double liberté du salarié) et chapitre VIII sur la journée de travail
Karl Marx, lettre à Sigfrid Meyer et August Vogt du 9 avril 1870 (sur l’antagonisme anglais-irlandais comme expression idéologique de l’exploitation impérialiste)
Vladimir Ilitch Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1916, particulièrement le chapitre sur l’aristocratie ouvrière et le chauvinisme
Léon Trotsky, Programme de transition (Programme de la Quatrième Internationale), 1938
Articles connexes
65 boulevard de Strasbourg : la kafala dissimulée à la française et les treize qui l’ont brisée, article-action publié simultanément, mai 2026
PARTIE III — ANNEXES POLITIQUES
ANNEXE 1 — RECOMPOSITION IMPÉRIALISTE FRANÇAISE 2022-2026 : SAHEL, UKRAINE, NAIROBI
A1.A — Le repli accéléré du dispositif militaire français au Sahel (2020-2024)
La séquence d’expulsion de l’armée française du Sahel ouest-africain entre 2020 et 2024 est l’une des défaites stratégiques les plus structurantes de l’impérialisme français depuis la décolonisation des années 1960. Mali août 2020 : premier coup d’État militaire qui amorce la rupture, suivi du second en mai 2021, qui porte le colonel Assimi Goïta à la présidence de la transition et engage le retrait définitif de l’opération Barkhane. Burkina Faso janvier 2022 et septembre 2022 : double coup d’État qui aboutit au pouvoir du capitaine Ibrahim Traoré, rupture des accords de défense avec Paris, expulsion des troupes françaises. Niger juillet 2023 : coup d’État du général Abdourahamane Tiani, retrait des 1 500 soldats français stationnés à Niamey, fin de la base aérienne de Niamey. Tchad 2024 : fin de l’opération Tagaba, retrait progressif des derniers points d’appui français au Sahel, terminée à l’automne 2024.
Quatre années pour perdre quatre pays. L’opération Barkhane lancée en 2014 par François Hollande — 4 500 militaires, base de Gao, base de Niamey, base d’Abidjan, base de N’Djamena — qui se présentait comme la pointe avancée de la lutte antiterroriste française au Sahel, n’existe plus en 2024. La séquence de coups d’État pro-russes et la sortie collective des États sahéliens de la CEDEAO en janvier 2024 pour former l’Alliance des États du Sahel (AES) actent la déprise française sur sa zone d’influence post-coloniale historique. C’est la perte du cœur africain du dispositif impérialiste français, celui qui avait été reconstitué pendant la guerre froide autour du franc CFA, des conventions de défense bilatérales secrètes (« accords Foccart »), et de la chaîne des bases militaires permanentes en Afrique de l’Ouest et du Centre.
Cette déprise n’est pas une retraite stratégique volontaire. C’est une défaite politique imposée à l’État français par les classes populaires sahéliennes — défaite que la grande presse française n’a jamais qualifiée comme telle, préférant les formules ambiguës de « repositionnement » ou de « transformation du partenariat ». Le 22 mars 2024 à Abidjan, le ministre français des Armées Sébastien Lecornu annonçait pourtant ce que les faits avaient déjà imposé : la fin de la présence militaire permanente française en Afrique de l’Ouest, sauf à Djibouti.
A1.B — Le surengagement militaire et financier en Ukraine (2022-2026)
Pendant que l’armée française était expulsée du Sahel, l’État impérialiste français engageait simultanément un surengagement militaire et financier inédit dans la guerre russo-ukrainienne déclenchée le 24 février 2022. Successivement : livraisons de canons CAESAR (au moins 100 unités), de missiles SCALP, de chars légers AMX-10 RC, de missiles antichars Akeron, de défenses sol-air Crotale puis Aster, de drones, de munitions à guidage. Engagement budgétaire de plusieurs milliards d’euros en aide militaire directe à Kiev entre 2022 et 2026, complété par des prêts garantis et des contrats d’achat d’armement français par l’Ukraine financés par fonds européens. Discours présidentiel d’Emmanuel Macron en février 2024 et 2025 envisageant publiquement l’envoi de troupes occidentales en Ukraine — formulation reprise et amplifiée par les ministres français successifs.
Ce surengagement n’est pas du soutien démocratique. C’est la transformation accélérée du capitalisme français en économie de guerre. Dassault Aviation, Thales, MBDA, KNDS-Nexter, Safran, Naval Group : les principaux groupes d’armement français ont vu leurs carnets de commandes exploser à partir de 2022, leurs profits multipliés, leurs cours de Bourse atteindre des records historiques. La loi de programmation militaire 2024-2030 votée en juillet 2023 a entériné le doublement du budget de défense français entre 2017 et 2030, passant de 32 à 67 milliards d’euros annuels. Le ministère de l’Économie a ouvertement parlé d’« économie de guerre », formule reprise par Macron à l’Eurosatory en juin 2022.
Cette transformation a un coût social métropolitain. Le surcoût budgétaire de la défense — environ 35 milliards d’euros supplémentaires par an d’ici 2030 — est financé par des coupes dans les budgets sociaux (Pôle Emploi, allocations chômage, retraites, santé), par la fiscalité indirecte (TVA, taxes sur l’énergie), par l’inflation administrée. C’est la classe ouvrière de France et les fractions précarisées du prolétariat — sans-papier·e·s en premier lieu — qui paient matériellement la guerre que l’État français mène en Ukraine pour le compte du grand capital français de l’armement.
A1.C — Le pivot vers l’Afrique anglophone : Nairobi, mai 2026
Et il faut nommer la troisième pièce du dispositif de recomposition : le pivot accéléré vers l’Afrique anglophone, dont le sommet de Nairobi de mai 2026 est l’expression la plus visible. Emmanuel Macron s’est rendu au Kenya le 11 mai 2026 pour un sommet de trois jours avec William Ruto, le président kényan, suivi d’étapes au Nigeria et au Ghana. Discours sur les « nouveaux partenariats africains », signature d’accords industriels (TotalEnergies au Kenya, Bolloré-Vincent au Nigeria, Veolia, Bouygues, Alstom), ouverture de lignes de crédit AFD vers les pays anglophones d’Afrique de l’Est.
Cette opération est la traduction diplomatique-économique du repli sahélien : ce que la France perd à l’Ouest francophone, elle tente de le compenser à l’Est anglophone. Logique de transfert d’influence du domaine francophone post-colonial historique vers les pays anglophones que la France n’a jamais directement colonisés mais qui font partie du même bassin économique africain. Tentative d’élargissement de la sphère d’extraction du capitalisme français au-delà des zones où il a historiquement régné, dans un contexte où la concurrence chinoise, russe, turque et indienne s’accroît partout sur le continent.
Ce pivot a des effets directs sur la composition migratoire française. Les nationalités africaines présentes dans le collectif du 65 boulevard de Strasbourg — Côte d’Ivoire, Mali, Sénégal, Burkina Faso, Guinée, Niger, Nigéria, Cameroun — correspondent toutes à des zones où la France perd, recompose ou redéploie son influence. Les Maliens, Burkinabés et Nigériens des migrations récentes fuient des États où le franc CFA, les conventions de défense bilatérales et les opérations militaires françaises ont organisé pendant des décennies les conditions de désorganisation économique et sécuritaire qui les ont poussés au départ. Les Nigérians, présents au 65, sont issus de la zone-pivot du nouveau redéploiement français vers l’Afrique anglophone — la même zone où la France cherche à projeter ses groupes industriels (TotalEnergies, Bolloré). La trajectoire matérielle de la composition migratoire du collectif du 65 est l’effet direct des opérations impérialistes françaises au Sahel d’hier et en Afrique orientale d’aujourd’hui.
A1.D — La fraction sans-papière comme variable d’ajustement métropolitaine
L’articulation des trois dimensions — repli sahélien, surengagement ukrainien, pivot vers l’Afrique anglophone — produit un effet matériel qu’il faut nommer politiquement : la compensation métropolitaine du recul impérialiste extérieur passe par la surexploitation accélérée de la fraction sans-papière du prolétariat de France.
Le mécanisme matériel est triple. Premièrement, l’arrivée en France d’une vague migratoire issue précisément des zones où l’État français a fabriqué les conditions du départ — vague que la République accueille non pas comme prolongement matériel de sa politique étrangère (qu’il faudrait alors assumer politiquement), mais comme « pression migratoire » à contenir par des dispositifs préfectoraux et législatifs (loi Darmanin 2024, circulaire Retailleau 2025, suppression de l’AME, démantèlement des bidonvilles). Deuxièmement, la sélection préfectorale qui transforme cette vague en main-d’œuvre disponible pour les secteurs en tension de la métropole (BTP, hôtellerie, livraison, restauration, agriculture saisonnière, aide à la personne, sécurité privée, coiffure et esthétique africaines comme au 65). Sélection assurée par le dispositif kafala dissimulée à la française qui maintient la fraction sans-papière dans une condition d’asservissement administratif. Troisièmement, le pilotage CGT confédéral de cette sélection par le filtre du dépôt collectif des UD — fonction structurelle prise depuis 2008 et confirmée au 65 en 2026.
La fraction sans-papière du prolétariat de France n’est pas un “à-côté” du processus impérialiste français en recomposition. Elle en est la variable d’ajustement métropolitaine. Quand l’armée française perd le Sahel, le capitalisme français se rabat partiellement sur la surexploitation des travailleur·euse·s sahélien·ne·s à Paris. Quand l’État français double son budget militaire pour l’Ukraine, il finance ce surcoût en partie par les économies réalisées sur les conditions matérielles d’existence des sans-papier·e·s africain·e·s (restrictions AME, durcissement Retailleau, suppression des bourses, fermeture des hébergements d’urgence). Quand la France redéploie ses industriels vers Nairobi et Lagos, elle pré-organise déjà la prochaine vague migratoire qu’elle exploitera demain à Château d’Eau, à Aubervilliers, à Marseille.
A1.E — Le silence stratégique des cinq courants intervenus sur le 65
C’est précisément ce que aucun des cinq courants intervenus sur le dossier 65 n’a osé articuler publiquement — ni la CGT confédérale dans ses textes, ni Lutte Ouvrière, ni le NPA-Révolutionnaires, ni le NPA-Anticapitaliste, ni Révolution Permanente. La composition ouest-africaine du collectif a été factuellement mentionnée par certains des textes (notamment NPA-R 12 avril 2026, RP 31 mars 2026 qui mentionnent la composition par nationalités). Mais aucun n’a noué cette composition à la séquence impérialiste française 2020-2026 — Sahel-Ukraine-Nairobi. Aucun n’a écrit que les Maliens, Burkinabés, Nigériens du collectif du 65 viennent précisément des pays d’où l’armée française a été expulsée. Aucun n’a écrit que cette expulsion extérieure produit en miroir la surexploitation métropolitaine. Aucun n’a articulé politiquement la défaite militaire française au Sahel et la « victoire » CGT du 65 — alors que les deux séquences se déroulent strictement en parallèle, entre 2020 et 2026.
Ce silence n’est pas un oubli technique. Il s’inscrit dans la ligne sociale-chauvine documentée par ailleurs de ces cinq courants : silence sur l’expulsion de Barkhane, silence sur les livraisons d’armes françaises à l’Ukraine, silence sur le doublement du budget militaire, silence sur les profits records des groupes d’armement français, silence sur le pivot Nairobi, silence sur le démantèlement de l’AME. Les cinq courants se réclamant des intérêts des travailleurs ont, pendant toute la période 2020-2026, refusé d’articuler la lutte des sans-papier·e·s en France à la défaite politique de l’impérialisme français à l’extérieur — alors même que cette articulation est la condition matérielle de la victoire politique de la classe ouvrière sur la kafala dissimulée.
Cette absence d’articulation est la signature politique du social-chauvinisme contemporain. Elle reproduit, sous une forme actualisée, la même opération de séparation que la Deuxième Internationale a réalisée le 4 août 1914 — quand les social-démocrates allemands, français, britanniques et belges ont voté les crédits de guerre de leurs États respectifs au lieu de mobiliser leurs prolétariats contre la guerre impérialiste. C’est exactement ce que les directions confédérales et les courants centristes français font aujourd’hui : ils accompagnent les opérations militaires impérialistes françaises en Ukraine (ou s’en accommodent par leur silence), ils refusent de nommer l’impérialisme français comme adversaire principal de la classe ouvrière de France, et ils traitent simultanément les sans-papier·e·s africain·e·s comme des « victimes » à régulariser par voie préfectorale individuelle — sans jamais nommer le rapport impérialiste qui produit matériellement leur exode.
A1.F — Notre position : défaitisme révolutionnaire et liaison avec la fraction sans-papière
Notre position est tranchée. La défaite politique de l’impérialisme français en Afrique d’hier et en Ukraine d’aujourd’hui est une condition matérielle de l’émancipation de la classe ouvrière de France. Cette défaite, dans la tradition Lénine 1915 → Trotsky 1938 → Barta, c’est le défaitisme révolutionnaire : la position politique qui consiste à nommer SA propre bourgeoisie comme adversaire principal de la classe ouvrière de France, et à articuler la solidarité de classe internationale à la lutte contre l’État impérialiste métropolitain.
Cette position implique cinq mots d’ordre articulés. Premièrement : pour la défaite militaire française au Sahel, au Levant, en Ukraine — pas par chauvinisme inverse, mais parce que la victoire des opérations militaires françaises renforce structurellement le pouvoir politique du grand capital français sur la classe ouvrière de France. Deuxièmement : pour le démantèlement des opérations militaires françaises extérieures, pour l’expropriation sous contrôle ouvrier des grands groupes d’armement français (Dassault, Thales, KNDS-Nexter, Naval Group, Safran, MBDA). Troisièmement : pour l’expropriation des grands groupes français structurant l’extraction économique des zones dominées (TotalEnergies, Bolloré-Vincent, Orange, Bouygues, Vinci, CMA-CGM), avec priorité à ceux dont les profits viennent directement des zones d’origine des sans-papier·e·s présent·e·s en France. Quatrièmement : pour l’abrogation des accords monétaires post-coloniaux (franc CFA-eco), pour la dénonciation des conventions de défense bilatérales restantes (Djibouti, Sénégal, Côte d’Ivoire), pour la fin de la chaîne policière d’expulsion (OQTF, CRA) qui sert de contrepartie métropolitaine à la guerre extérieure. Cinquièmement : pour la régularisation globale inconditionnelle de tous les sans-papier·e·s présent·e·s sur le territoire français et de leurs personnes à charge, comme première mesure matérielle de rupture avec le dispositif kafala dissimulée.
Ces cinq mots d’ordre sont articulés. Aucun ne peut être porté isolément. Une politique de régularisation globale qui ne nommerait pas l’impérialisme français comme adversaire principal serait du tiers-mondisme philanthropique. Un défaitisme révolutionnaire qui ne porterait pas la régularisation globale serait du défaitisme abstrait sans contenu de classe. C’est l’articulation des deux qui constitue la position bolchevique-léniniste sur la fraction sans-papière du prolétariat de France, et qui doit structurer la fraction révolutionnaire à construire dans les Unions Locales syndicales et auprès des collectifs autonomes.
La défaite politique de l’impérialisme français en France et à l’extérieur, c’est la même séquence. Le 65 boulevard de Strasbourg et la base de Niamey expulsée, l’occupation du salon Sabadou & Jade et le retrait de Barkhane, la régularisation préfectorale conditionnelle de neuf coiffeuses africaines et le surengagement militaire en Ukraine — toutes ces séquences sont les expressions différentielles d’un seul rapport politique fondamental. Ce rapport, c’est celui entre la classe ouvrière de France — dont la fraction sans-papière fait partie intégrante — et l’État impérialiste français en recomposition stratégique. La politisation de ce rapport est la tâche programmatique centrale de la fraction bolchevique-léniniste à construire.
ANNEXE 2 — LA DOCTRINE BINET DE LA CGT CONFÉDÉRALE : SOCIAL-CHAUVINISME FRANÇAIS, DÉFENSE DE L’INDUSTRIE D’ARMEMENT, CONVERGENCE MATÉRIELLE AVEC LE RN
A2.A — La doctrine Binet est sociale-chauvine française
La direction confédérale CGT animée par Sophie Binet depuis le congrès de Clermont-Ferrand de mars-avril 2023 défend une position politique sur l’économie française qu’il faut nommer dans les termes léninistes précis : c’est une position social-chauvine française. Au sens strict que Lénine a forgé dans La Faillite de la IIᵉ Internationale en 1915 : « l’opportunisme achevé, des phrases socialistes pour couvrir une politique bourgeoise » — c’est-à-dire la défense des intérêts du grand capital national présentée comme défense des intérêts du prolétariat national.
La preuve documentaire en est la lettre adressée au Premier Ministre par Sophie Binet en mai 2026, qui martèle le possessif national à chaque ligne : « notre économie », « notre pays », « notre industrie », « relocaliser et décarboner notre industrie », « protéger notre économie », « la production en France d’un petit véhicule électrique bon marché ». Le « notre » n’est pas un tic rhétorique. C’est l’opérateur politique central de la lettre. Il identifie matériellement le prolétariat français au capital national français contre la concurrence étrangère — exactement ce que Lénine désignait comme la trahison social-chauvine de la Deuxième Internationale en août 1914 lorsque les social-démocrates allemands, français, britanniques et belges ont voté les crédits de guerre de « leur » bourgeoisie nationale au lieu de mobiliser leurs prolétariats contre la guerre interimpérialiste.
La forme a changé en 2026. Le contenu de classe est identique. La doctrine Binet ne défend pas le prolétariat français comme classe ouvrière internationale opposée au capital français ; elle défend le prolétariat français comme partie prenante d’un intérêt national français — notre économie, notre industrie — opposé aux concurrents impérialistes américains, chinois, allemands. Cette défense produit matériellement des effets précis : sur la guerre en Ukraine, sur la politique d’armement, sur la défense nationale, sur les conflits industriels transnationaux, sur la fraction sans-papière du prolétariat. Nous les examinons un à un dans cette annexe.
A2.B — La position Binet sur la guerre en Ukraine : alignement de fait sur Macron
La doctrine Binet sur la guerre en Ukraine n’est pas formulée par un communiqué confédéral autonome. Elle a été exprimée matériellement par l’appel de Sophie Binet à voter pour le Nouveau Front Populaire aux élections législatives de juin-juillet 2024. Le programme du NFP, signé par LFI, le PS, le PCF, EELV et plusieurs petites formations, stipulait explicitement, dans son volet politique étrangère, « livraison d’armes nécessaires » à l’Ukraine et « soutien inconditionnel » à l’effort de guerre ukrainien — c’est-à-dire l’engagement militaire et financier français aux côtés de l’OTAN dans le prolongement direct de la politique de Macron.
En appelant à voter pour ce programme, la direction confédérale CGT a politiquement validé l’engagement de l’État impérialiste français dans la guerre en Ukraine. Aucun communiqué confédéral postérieur n’a corrigé cette position. Aucun communiqué confédéral n’a appelé à la défaite militaire française. Aucun communiqué confédéral n’a revendiqué l’arrêt des livraisons d’armes à l’Ukraine. Aucun communiqué confédéral n’a appelé à la fraternisation des soldats français avec les classes ouvrières des pays en guerre. Aucun communiqué confédéral n’a porté la revendication d’expropriation des grands groupes d’armement français qui réalisent depuis 2022 des profits records sur la guerre.
Le silence confédéral sur ces cinq points n’est pas un oubli. Il exprime la cohérence de la position : la CGT confédérale accompagne la guerre que mène l’État impérialiste français en Ukraine, en présentant cet accompagnement comme conquête ouvrière (préservation des emplois industriels français, défense de l’industrie nationale, négociation de la place de la France dans le partage du fardeau atlantique de la guerre). C’est exactement ce que la Deuxième Internationale a fait le 4 août 1914 sous la signature de Léon Jouhaux pour la CGT française. La filiation est directe.
A2.C — La doctrine Binet sur l’industrie d’armement française
La position publique de Binet sur l’économie de guerre française se déploie en deux formules qu’il faut lire ensemble.
Première formule, 27 novembre 2025, conférence de presse confédérale CGT : « On ferme des lits d’hôpitaux pour construire des obus. » La formule dénonce la hausse de +6,7 milliards d’euros du budget militaire français inscrite au projet de loi de finances 2026, simultanément aux 7,1 milliards d’euros d’économies prévues sur les budgets de la santé. Sur son registre — la symétrie rhétorique entre dépenses militaires et coupes sociales — la formule est juste. Mais elle ne va pas au-delà du registre rhétorique.
Deuxième formule, mars 2025, émission Les 4 vérités sur France 2, sur les crédits militaires français : « On ne peut pas nous parler matin, midi et soir d’économie de guerre et laisser mourir notre industrie. » La critique ne porte plus sur l’économie de guerre elle-même mais sur la captation insuffisante par l’industrie d’armement française des budgets militaires. « Notre » industrie — la formule désigne ici l’industrie d’armement française face à ses concurrentes (américaine notamment). La doctrine Binet ne combat pas la militarisation de l’économie française ; elle revendique que cette militarisation profite aux Dassault, Thales, KNDS-Nexter, Naval Group, Safran, MBDA, Airbus Defence and Space — pas aux Lockheed Martin, Raytheon, General Dynamics, Northrop Grumman.
La position confédérale prise dans son ensemble n’a porté aucune revendication d’expropriation sous contrôle ouvrier de l’industrie d’armement française. Aucune intervention politique sur les contrats d’export d’armement français vers les États autoritaires (Arabie saoudite, Émirats, Égypte, Inde, Qatar). Aucune campagne contre les livraisons d’armes françaises à l’Ukraine. Aucune campagne contre le doublement du budget militaire entre 2017 et 2030 (LPM 2024-2030 votée en juillet 2023). Aucune campagne sur la conversion civile des sites d’armement français. Aucune mobilisation contre l’engagement militaire français en opérations extérieures. La formule du 27 novembre 2025 (« lits d’hôpitaux contre obus ») fonctionne comme alibi antimilitariste qui permet à la confédération de paraître critique de l’économie de guerre, tout en accompagnant matériellement par sa politique syndicale globale l’industrie d’armement française qu’elle revendique par ailleurs comme partie de « notre industrie » à défendre.
A2.D — Les fédérations CGT matériellement intégrées à l’industrie d’armement
La doctrine Binet n’est pas une déviation isolée. Elle s’appuie sur une réalité organisationnelle : plusieurs fédérations CGT importantes sont matériellement intégrées à l’industrie d’armement française et y trouvent leur intérêt corporatif immédiat.
La FTM-CGT (Fédération des Travailleurs de la Métallurgie) regroupe la majorité des salariés français de l’industrie d’armement. Elle prépare en novembre 2026 une mobilisation nationale annoncée comme « grève pour la défense de l’industrie ». Le cadrage actuel de cette mobilisation inclut les sites d’armement comme « industrie française à défendre » au même titre que les sites automobiles, sidérurgiques, ferroviaires. Aucune distinction politique n’est faite entre production civile et production militaire. Aucune revendication de conversion civile des sites d’armement.
La FNTE-CGT (Fédération Nationale des Travailleurs de l’État) couvre les 64 000 agents civils du ministère des Armées français : personnels administratifs, techniciens, ouvriers d’État des arsenaux, ingénieurs des essais, personnels des bases militaires. Cette fédération ne porte aucune position politique d’opposition aux opérations militaires françaises extérieures, aux livraisons d’armes à l’Ukraine, à l’engagement militaire au Moyen-Orient. Ligne strictement corporative : conditions de travail, rémunérations, statuts. La question politique du contenu matériel du travail — armer un État impérialiste en opérations extérieures — n’est jamais posée.
La CGT Airbus Helicopters Marignane, animée par Christian Bazzali (militant Lutte Ouvrière), est l’un des cas d’école les plus parlants. Le site produit le NH90 — hélicoptère militaire OTAN — équipement central des opérations extérieures françaises et alliées. La base aérienne d’Istres, à proximité, abrite les KC-135 (avions ravitailleurs nucléaires) et les Rafale stratégiques de la force de dissuasion française. Aucun communiqué de la CGT Airbus Helicopters Marignane n’a porté de revendication de contrôle ouvrier sur la production militaire du site, ni d’appel en direction des soldats de la base d’Istres. Lutte Ouvrière syndique par l’intermédiaire de Bazzali des travailleurs qui produisent matériellement des armements pour les opérations impérialistes françaises et de l’OTAN, et ne politise pas ce fait. Le silence pratique du courant qui se réclame le plus explicitement de la tradition Barta est, sur ce dossier, l’expression la plus parlante de la fonction sociale-chauvine que nous décrivons ici.
Renault Le Mans et Cléon — projet Chorus. Reconversion militaire directe d’un site automobile français vers la production de drones armables. Objectif annoncé : 600 drones par mois, investissement d’un milliard d’euros sur dix ans, démarrage juin 2026. Aucune mobilisation de la CGT Renault Le Mans ni de la CGT Renault Cléon contre cette reconversion. Aucun appel à refuser la production militaire. Aucun appel au contrôle ouvrier sur ce que les sites produiront. La reconversion militaire d’une partie de l’industrie automobile française se fait sans aucune contestation politique par les structures syndicales CGT directement concernées.
Forges de Tarbes (KNDS). Site historique de fabrication de douilles et de corps d’obus pour l’artillerie française. Arrêt de production du 27 février au 10 mars 2026 pour rupture d’approvisionnement en acier. La CGT locale aux Forges de Tarbes soutient publiquement la relance de la production d’obus, présentée comme question d’emplois français à préserver. Le contenu matériel de la production — les obus livrés à l’armée française pour les opérations extérieures et à l’Ukraine — ne fait l’objet d’aucune intervention politique de la CGT locale.
A2.E — La convergence matérielle CGT-RN sur la sidérurgie de défense : l’amendement 133
L’expression la plus matérielle de la doctrine social-chauvine française portée par la CGT confédérale est sa convergence objective avec le Rassemblement National sur la défense de la sidérurgie française orientée vers l’industrie d’armement.
Cette convergence est attestée par un acte parlementaire précis. L’amendement n° 133 déposé le 24 novembre 2025 à l’Assemblée nationale dans le cadre de la discussion du projet de loi de finances 2026, signé par Frédéric Jacobelli, Gisèle Lelouis, Sandrine Lottiaux et Hervé de Lépinau (groupe RN), revendique la nationalisation d’ArcelorMittal France. L’exposé des motifs de l’amendement est explicite : « L’acier demeure un matériau stratégique pour la souveraineté industrielle et militaire de la France […] la production d’armements, infrastructures, navires, blindés. » L’argument central de la nationalisation revendiquée par le RN est militaire : assurer la disponibilité matérielle de l’acier français pour la production d’armement français.
La CGT-FTM communique parallèlement en novembre 2025 sur la même base — la défense de la sidérurgie française au nom de la souveraineté industrielle nationale, avec la même argumentation sur le caractère stratégique de l’acier français. La CGT-FTM ne mentionne pas la finalité militaire de l’acier en termes critiques. Elle l’accepte comme paramètre structurant de la lutte pour le maintien des sites sidérurgiques.
La convergence matérielle entre la CGT-FTM et le RN sur la sidérurgie française orientée vers l’armement est donc objective et documentée. Les deux organisations défendent en novembre 2025 la nationalisation d’ArcelorMittal France, avec le même argument économique général (souveraineté industrielle française), dont la finalité militaire explicite chez le RN est silencieusement acceptée par la CGT-FTM.
Cette convergence n’est pas une coïncidence rhétorique. Elle est l’effet matériel objectif du social-chauvinisme commun aux deux organisations : défense du capital national français contre ses concurrentes impérialistes étrangères, défense de l’industrie de défense française comme pilier de la souveraineté nationale, identification des intérêts des salariés français à ceux du capital industriel français. La forme politique diffère — la CGT se présente comme syndicat de classe, le RN comme parti national patriote — mais la fonction politique objective est identique. C’est exactement ce que Lénine désignait en 1915 par la fonction politique objective des directions ouvrières social-chauvines : produire matériellement, par leurs pratiques politiques propres, les conditions de stabilité de l’État impérialiste de leur propre pays, indépendamment des intentions subjectives de leurs militants.
A2.F — Le patriotisme économique : la séquence Poissy-Kénitra-Tafraoui-Zaragoza-Le Mans
L’expression la plus visible du social-chauvinisme français de l’écosystème CGT-LO-NPA-R-RP-NPA-A en 2026 est la mobilisation sur le dossier Stellantis Poissy d’avril 2026.
Les faits matériels. Stellantis annonce en 2026 la fermeture progressive de son site français de Poissy (Yvelines). Simultanément, le groupe investit 1,2 milliard d’euros à Kénitra (Maroc) pour doubler la capacité de l’usine à 535 000 véhicules par an, créer 3 000 emplois, et y délocaliser la production de la Citroën C4 à partir de 2029. Stellantis investit aussi à Tafraoui (Algérie) — capacité de 90 000 unités par an d’ici 2026. Stellantis Zaragoza (Espagne) récupère la DS3 retirée de Poissy. Stellantis investit aux États-Unis 13 milliards de dollars sur 2025-2028. Italie : −31,7 % de production en 2024, Cassino −37 %. Pivot militaire parallèle à 250 km de Poissy : projet Chorus de Renault au Mans avec Cléon — drones armables, démarrage juin 2026, objectif 600 par mois, un milliard d’euros sur dix ans.
Les positions des courants se réclamant des intérêts du prolétariat français. Nathalie Arthaud écrit dans Lutte ouvrière le 20 avril 2026 : « Le droit à un salaire est un droit vital. » Trois jours plus tard, Jean-Pierre Mercier (LO, ex-CGT Stellantis) reprend mot pour mot le même registre à la tribune de Poissy. Le 23 avril, Révolution Permanente titre « la force des travailleurs, c’est la grève ». Le NPA-R, dans L’Anticapitaliste, publie l’analyse empirique la plus fine de la manœuvre patronale. Quatre courants, quatre styles. Aucun ne nomme Kénitra. Aucun ne nomme Tafraoui. Aucun ne nomme Zaragoza. Aucun ne nomme Cassino. Aucun ne nomme Le Mans-Cléon ni le projet Chorus. Aucun ne s’adresse aux ouvriers marocains, algériens, espagnols, italiens, allemands du même trust Stellantis.
Ce silence n’est pas un oubli. C’est la forme française contemporaine du patriotisme économique, habillée en radicalité syndicale. La défense des emplois à Poissy sans articulation transnationale devient, objectivement, la défense du droit des ouvriers français à être exploités par la bourgeoisie française. C’est exactement ce que la doctrine Binet de la CGT confédérale porte sur le plan stratégique d’ensemble : protéger « notre industrie », « notre économie », « notre pays », contre la délocalisation et la concurrence étrangère, au prix de l’isolement politique du prolétariat français de ses frères de classe internationaux.
A2.G — La base critique CGT et son isolement structurel
Une opposition syndicale interne existe au sein de la CGT, et elle doit être nommée — non pour la flatter, mais pour identifier les militants avec lesquels la fraction révolutionnaire à construire devra dialoguer politiquement.
La CGT-TEFP (Travail, Emploi, Formation Professionnelle) a publié en 2026 un tract intitulé « Non à l’impérialisme et à la course aux armements ! ». La CGT Sociétés d’Études Haute-Garonne a publié le 30 mars 2026 un communiqué intitulé « Non au tournant militariste ! » qui dénonce l’engagement français en Ukraine et la transformation de l’économie française en économie de guerre. Plusieurs syndicats CGT de l’éducation, de la santé, de la fonction publique ont à divers degrés exprimé des positions de défiance vis-à-vis de la doctrine confédérale.
Ces positions de base sont politiquement justes sur leur registre antimilitariste — mais elles restent insuffisantes sur deux points décisifs. Aucune ne porte explicitement la ligne de défaitisme révolutionnaire au sens léniniste : nommer l’État impérialiste français comme adversaire principal et appeler à sa défaite militaire dans la guerre en Ukraine. Et aucune n’articule la lutte contre l’industrie d’armement française à la lutte contre la kafala dissimulée et la surexploitation de la fraction sans-papière du prolétariat de France — c’est-à-dire à la dimension métropolitaine du même rapport impérialiste.
La fraction révolutionnaire à construire devra dialoguer politiquement avec ces militants de base CGT-TEFP, CGT Soc-Études, CGT éducation, CGT santé — non pour les rallier à un sigle, mais pour les aider à articuler doctrinalement leur antimilitarisme spontané à la position bolchevique-léniniste complète. Ce dialogue doit s’appuyer sur la filiation matérielle Monatte – Rosmer – Loriot – Péricat : les syndicalistes-révolutionnaires français qui ont rejoint le bolchevisme entre 1921 et 1922 sur la base d’un programme précis — contrôle ouvrier sur la production, comités d’usine, armement du prolétariat, renversement de leur propre impérialisme français. C’est cette filiation, plus que la référence abstraite à Lénine ou à Trotsky, qui parle aux militants CGT de base contemporains, parce qu’elle est inscrite dans leur histoire syndicale même.
A2.H — La doctrine Binet confrontée aux exigences du défaitisme révolutionnaire
Cinq questions politiques précises permettent de mesurer toute position publique sur l’État impérialiste de son propre pays — questions que Lénine a clarifiées entre 1915 et 1916 dans la séquence La Faillite de la IIᵉ Internationale (1915) et L’impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916) et que la tradition révolutionnaire française a portées de Monatte et Rosmer à Barta en passant par Loriot et Péricat.
Une organisation ouvrière nomme-t-elle SA propre bourgeoisie comme adversaire principal de la classe ouvrière de son pays ? Sur ce point la doctrine Binet nomme la « finance mondialisée », les « groupes étrangers », l’« ultralibéralisme américain ». Le possessif « notre » identifie le prolétariat français au capital national français — l’adversaire principal nommé n’est jamais la bourgeoisie française.
Appelle-t-elle à la défaite militaire de SON gouvernement dans la guerre impérialiste en cours ? Non, pas pour ce qui concerne la guerre en Ukraine ni les opérations extérieures françaises. L’appel à voter NFP 2024 a au contraire validé l’engagement militaire français aux côtés de l’OTAN.
Revendique-t-elle l’expropriation sous contrôle ouvrier de l’industrie d’armement de son propre pays ? Non. La doctrine Binet revendique au contraire la défense de « notre industrie » face à la concurrence américaine, et porte par ses fédérations métallurgiques la défense matérielle des sites d’armement français.
Appelle-t-elle à la constitution de comités de soldats ayant droit de refus d’ordre dans les opérations extérieures ? Non. Aucune intervention politique sur la composition des forces armées françaises ni sur les conditions matérielles d’existence des soldats français.
Lie-t-elle ces revendications à la perspective de la dictature du prolétariat et à l’Internationale révolutionnaire à reconstruire ? Non. Aucun horizon politique au-delà de la « République sociale » française réformée.
Sur les cinq points, la doctrine Binet répond négativement. C’est la position politique d’un courant social-chauvin français pur, au sens technique précis que Lénine a forgé en 1915-1916 pour caractériser les directions ouvrières intégrées à l’État impérialiste de leur pays — directions qui produisent matériellement, par leurs pratiques politiques propres et indépendamment des intentions subjectives de leurs militants, les conditions de stabilité du système qu’elles prétendent combattre. La forme a changé entre la CGT de Léon Jouhaux le 4 août 1914 et la CGT de Sophie Binet en 2026 ; le contenu de classe est identique.
A2.I — Notre position : fraction syndicale révolutionnaire, contrôle ouvrier sur l’armement, articulation avec la régularisation globale
Notre position est tranchée. La doctrine Binet ne peut pas être réformée par la voie unique des congrès confédéraux, parce qu’elle exprime un rapport de classe et non une position contingente. Elle peut seulement être combattue par la construction patiente d’une fraction révolutionnaire bolchevique-léniniste à l’intérieur des structures syndicales CGT-Solidaires-FSU-FO, dans la filiation matérielle des syndicalistes-révolutionnaires Monatte-Rosmer-Loriot-Péricat qui ont rejoint le bolchevisme en 1921-1922.
Cette fraction syndicale doit porter publiquement et sans ambiguïté cinq mots d’ordre articulés. Premièrement, défaitisme révolutionnaire pour la France en Ukraine, au Sahel, au Levant — sans le déguiser en « pacifisme » ni en « anti-OTAN » abstrait. Deuxièmement, expropriation sous contrôle ouvrier des grands groupes d’armement français (Dassault, Thales, KNDS-Nexter, Naval Group, Safran, MBDA, Airbus Defence) — pas pour optimiser leur production, mais pour l’arrêter et la reconvertir matériellement vers des productions utiles à la classe ouvrière. Troisièmement, contrôle ouvrier sur la production dans les sites d’armement (NH90 Marignane, obus Forges de Tarbes, drones Chorus Le Mans-Cléon, missiles MBDA, Rafale Mérignac, sous-marins Naval Group) — avec droit d’enquête, droit de veto sur les livraisons, droit de refus d’ordre. Quatrièmement, appel direct aux soldats français en opérations extérieures — comités de soldats, droit de refus d’ordre, fraternisation avec les classes ouvrières des pays attaqués. Cinquièmement et articulé matériellement aux quatre précédents : régularisation globale inconditionnelle de tous les sans-papier·e·s et de leurs personnes à charge, par carte de résident de dix ans, ouverte à la pleine citoyenneté politique au nom de la Constitution de l’An I (1793) — comme rupture matérielle avec le dispositif kafala dissimulée qui constitue le pendant métropolitain du social-chauvinisme français.
Ces cinq mots d’ordre sont articulés et indissociables. Aucun ne peut être porté isolément. La construction de la fraction syndicale révolutionnaire qui les portera ensemble est la tâche politique de l’heure. C’est cette construction que nous appelons, dans la continuité matérielle de la méthode Monatte-Rosmer-Loriot-Péricat-Barta, dans la filiation bolchevique-léniniste de la IVᵉ Internationale, et dans l’articulation programmatique avec la lutte des fractions sans-papières du prolétariat de France qui occupent depuis cinquante ans la pointe avancée de cette bataille.
ANNEXE 3 — PANAFRICANISME MILITANT FRANÇAIS ET LUTTE DE CLASSE EN FRANCE : LE SILENCE SUR LE 65 BOULEVARD DE STRASBOURG
A3.A — Le panafricanisme classique : un apport historique à distinguer du socialisme scientifique
Le panafricanisme comme courant politique a produit depuis le congrès de Manchester de 1945 une réflexion substantielle sur la critique du colonialisme européen, sur l’unité du continent africain, sur l’articulation entre émancipation nationale et émancipation sociale. Les figures fondatrices — W. E. B. Du Bois, Kwame Nkrumah, Amílcar Cabral, George Padmore — ont contribué à clarifier des questions politiques que la tradition marxiste européenne, marquée par l’eurocentrisme structurel de la Deuxième Internationale, n’avait pas su poser correctement.
Trois éclaircissements de ce courant méritent d’être nommés. Premièrement, l’analyse de la dimension psycho-politique du colonialisme — comment le colonialisme produit non seulement une exploitation économique, mais aussi une intériorisation de l’infériorité par les colonisés. Deuxièmement, l’analyse de la formation de la « bourgeoisie comprador » dans les pays post-coloniaux (Nkrumah, Néo-colonialisme, 1965) — fraction de classe qui prolonge les rapports de domination coloniale après l’indépendance formelle. Troisièmement, l’analyse de l’articulation entre lutte de libération nationale et lutte de classe que Cabral a théorisée comme « suicide de classe de la petite bourgeoisie révolutionnaire » dans Unité et lutte (1973).
Ces apports doivent être reconnus pour ce qu’ils sont. Mais il faut, dans le même mouvement, distinguer rigoureusement le panafricanisme comme courant politique du socialisme scientifique au sens marxiste, léniniste et trotskyste. Le panafricanisme classique reste, dans ses élaborations centrales, un courant nationaliste révolutionnaire ou tiers-mondiste anti-impérialiste, pas un courant de la tradition bolchevique-léniniste. Cette distinction n’est pas une dévalorisation. C’est l’identification des limites doctrinales du courant — limites qui produisent matériellement, comme nous le verrons dans les sections suivantes, des effets politiques précis sur la question des sans-papier·e·s africain·e·s en France métropolitaine.
A3.B — Fanon et Sankara : nationalisme petit-bourgeois, pas socialisme scientifique
Frantz Fanon et Thomas Sankara sont les deux figures les plus mobilisées en France contemporaine pour fonder une politique panafricaine de gauche. Il faut les caractériser politiquement avec précision, parce qu’ils sont systématiquement assimilés à la tradition révolutionnaire prolétarienne — ce qu’ils ne sont pas.
Frantz Fanon (1925-1961), médecin martiniquais engagé dans le FLN algérien, a produit dans Les Damnés de la Terre (1961) et Peau noire, masques blancs (1952) une analyse psycho-politique du colonialisme dont l’apport théorique sur la dimension subjective de la domination coloniale est réel. Sa critique de la « bourgeoisie nationale » post-coloniale africaine, dans le chapitre VI des Damnés de la Terre, anticipe l’analyse de la bourgeoisie comprador développée par Nkrumah en 1965. Mais Fanon ne s’inscrit pas dans la tradition du socialisme scientifique. Son cadre théorique central — la « violence anticoloniale » comme purification ontologique du colonisé — relève d’une anthropologie existentialiste marquée par sa formation phénoménologique, pas d’une analyse marxiste du rapport de production capitaliste comme matrice de l’oppression coloniale. Sa position politique pratique fut le soutien à une fraction nationaliste petit-bourgeoise — le FLN algérien — contre la métropole impérialiste française, sans articulation à une stratégie de classe ouvrière internationale.
Thomas Sankara (1949-1987), président du Burkina Faso de 1983 à son assassinat en 1987, a mené dans son court mandat des politiques réelles et courageuses : vaccination de masse, alphabétisation, redistribution des terres, refus du paiement de la dette coloniale, expulsion du FMI. Sa pratique politique mérite le respect que sa fin tragique impose — assassiné par Compaoré soutenu par la France de Mitterrand et la Côte d’Ivoire d’Houphouët-Boigny. Mais sa politique reste structurellement un nationalisme révolutionnaire petit-bourgeois de développement anti-impérialiste, pas une dictature du prolétariat construite par les comités ouvriers et paysans du Burkina sur le modèle bolchevique. Le Conseil national de la révolution (CNR) sankariste était une formation militaire d’État, pas un soviet ouvrier-paysan. La référence léninienne au pouvoir des soviets ne structure pas sa politique pratique. Il n’a pas appelé à la révolution prolétarienne mondiale, il a appelé à la libération nationale africaine.
Cette distinction tranchée n’enlève rien à la valeur politique des figures de Fanon et de Sankara dans la lutte anti-impérialiste de leur époque. Elle interdit seulement de les assimiler à la tradition marxiste révolutionnaire à laquelle se réfère le présent texte. Les figures historiques avec lesquelles nous nous inscrivons en filiation politique sur la question noire et coloniale sont autres : Toussaint Louverture (révolution esclave victorieuse à Saint-Domingue, étudiée par C.L.R. James dans Les Jacobins noirs, 1938), Malcolm X dans la dernière phase de sa vie (1964-1965, en convergence avec les marxistes-révolutionnaires américains du Socialist Workers Party trotskyste avant son assassinat), C.L.R. James lui-même (marxiste noir trinidadien, en discussion directe avec Trotsky en 1939 sur la question noire aux États-Unis), Fred Hampton (Black Panther marxiste-léniniste, animateur de la Rainbow Coalition à Chicago en 1969, assassiné à 21 ans par le FBI et la police le 4 décembre 1969). C’est dans cette filiation — pas dans celle de Fanon ni de Sankara — que s’inscrit la politique communiste sur la question noire et sur les fractions sans-papières africaines du prolétariat de France.
A3.C — Le panafricanisme militant français contemporain : Kemi Seba et Urgences Panafricanistes
Le courant panafricaniste militant le plus visible en France contemporaine est animé par Kemi Seba (Stellio Gilles Robert Capo Chichi, né en 1981) et son organisation Urgences Panafricanistes (fondée en 2011 au Sénégal après son installation à Dakar).
La trajectoire politique de Kemi Seba mérite d’être nommée dans sa continuité. Tribu Ka, fondée en 2004, est dissoute par les autorités françaises pour incitation à la haine raciale et antisémitisme. Mouvement des Damnés de l’Impérialisme (MDI) ensuite, New Black Panther Party brièvement, puis installation au Sénégal en 2011 et fondation d’Urgences Panafricanistes. Position publique actuelle : « Nous ne sommes pas anti-occidentaux, nous sommes pro-africains. » Critique anti-CFA, anti-Françafrique, anti-Barkhane. Convergence affichée avec les juntes militaires de l’Alliance des États du Sahel (Goïta au Mali, Traoré au Burkina Faso, Tchiani au Niger). Environ 300 000 abonnés sur les réseaux sociaux. Retrait de la nationalité française en juillet 2024. Arrestation à Paris en octobre 2024 par la DGSI.
La critique du chercheur Christophe Premat (université de Stockholm) publiée dans The Conversation est précise : Kemi Seba opère un « rejet total de l’Occident capitaliste qu’il considère comme un symbole de décadence spirituelle et morale ». La formule est révélatrice. Le rejet de l’Occident chez Kemi Seba ne s’appuie pas sur une analyse marxiste du rapport de production capitaliste — il s’appuie sur une critique idéaliste et morale qui dépeint l’Occident comme symbole de décadence spirituelle. Ce cadrage moral-spirituel autorise les convergences avec des forces politiques extra-européennes qui se présentent comme alternatives morales à la « décadence occidentale » — y compris des juntes militaires africaines pro-russes, y compris la Russie de Poutine elle-même, y compris des courants identitaires conservateurs.
Cette mouvance se distingue, mais ne rompt pas entièrement, d’autres organisations panafricaines militantes françaises plus modérées comme Tournons la Page (campagne contre les troisièmes mandats présidentiels et les régimes autoritaires africains, animée notamment par des militants chrétiens et laïcs, partenariats avec des ONG européennes), AfricaThon, les Brigades Anti-Négrophobie (Franco Lollia et al., centrées sur la lutte contre le racisme anti-noir en France), ou encore des collectifs d’étudiant·e·s afrodescendant·e·s dans les universités françaises. La diversité est réelle. Une critique marxiste qui amalgamerait l’ensemble de ces courants aux dérives identitaires de Kemi Seba serait politiquement inopérante.
Notons enfin que l’association Survie, fondée en 1984 par feu François-Xavier Verschave (mort en 2005), auteur de La Françafrique (1998) et de Noir silence (2000), n’est pas une organisation panafricaine et ne doit pas être confondue avec les courants précédents. Survie est une association française de critique politique et juridique de la politique africaine de l’État français, animée historiquement par des Français blancs engagés dans la dénonciation matérielle des réseaux de la Françafrique. Son apport documentaire (revue Billets d’Afrique depuis 1993, plaintes pénales contre les opérateurs économiques français en Afrique) constitue une ressource précieuse pour qui veut comprendre la mécanique matérielle du dispositif Françafrique. Mais Survie n’est ni un courant panafricain ni un courant marxiste révolutionnaire — c’est une association de défense des droits humains à perspective anti-impérialiste, dans la tradition des Lumières françaises critiquant leur propre République.
A3.D — La critique du franc CFA : un apport à intégrer dans le programme
Le franc CFA — Communauté Financière Africaine en Afrique de l’Ouest (UEMOA, 8 pays), Coopération Financière en Afrique Centrale (CEMAC, 6 pays) — est un dispositif monétaire institué en 1945 par la France coloniale et maintenu après les indépendances formelles des années 1960. Trois caractéristiques structurelles : parité fixe avec l’euro garantie par le Trésor français ; obligation pour les banques centrales africaines de déposer une fraction de leurs réserves de change dans des comptes d’opérations au Trésor français (65 % puis 50 % puis 20 %, supprimée formellement en 2019 pour l’UEMOA, négociée en 2023 pour la CEMAC) ; libre transférabilité unilatérale entre la zone CFA et la France, permettant l’exportation des profits des groupes français vers la métropole sans entrave de change.
La critique panafricaniste de ce dispositif — portée notamment par les économistes Demba Moussa Dembélé et Ndongo Samba Sylla — est politiquement substantielle et doit être reprise dans le programme révolutionnaire contre l’impérialisme français. Le franc CFA est un instrument matériel d’extraction de la richesse africaine par le capitalisme français — cela est documenté. Sa réforme formelle en 2019-2023 (passage à l’eco) n’a pas modifié les rapports de fond, parce que la parité fixe avec l’euro reste l’élément central, et parce que la garantie française du change continue de subordonner les politiques monétaires africaines aux intérêts macroéconomiques français.
Notre position sur le franc CFA est tranchée : abrogation immédiate de la parité fixe avec l’euro ; fin de la garantie française du change ; restitution intégrale des réserves africaines aux banques centrales africaines ; fin de la libre transférabilité unilatérale favorable aux groupes français. Ces mesures s’inscrivent dans notre revendication plus générale d’expropriation sous contrôle ouvrier des grands groupes français structurant l’exploitation des anciennes zones dominées — Bolloré, TotalEnergies, Orange, Vinci, Bouygues, CMA-CGM. Et nous reconnaissons explicitement l’apport panafricaniste sur le diagnostic du franc CFA, dont nous reprenons matériellement les analyses pour les articuler à un programme révolutionnaire en France métropolitaine.
A3.E — Le silence du panafricanisme militant français sur le 65 boulevard de Strasbourg
Voici le fait politique central que cette annexe doit nommer. Pendant les soixante-dix-huit jours d’occupation du salon Sabadou & Jade au 65 boulevard de Strasbourg par treize coiffeur·euse·s africain·e·s, du 3 mars au 19 mai 2026, aucune des organisations panafricaines militantes françaises n’a publié de communiqué de soutien, n’a déployé de banderole sur le piquet, n’a appelé à la solidarité publique avec la lutte. Aucune. Pas un texte d’Urgences Panafricanistes. Pas un appel des Brigades Anti-Négrophobie. Pas une intervention publique de Tournons la Page. Pas une mobilisation d’AfricaThon ou de tout autre collectif panafricain militant français de notoriété équivalente. Silence complet.
Ce silence n’est pas une coïncidence calendaire. Il est l’expression matérielle d’une rupture politique structurelle entre le panafricanisme militant français contemporain et la lutte de classe des fractions sans-papières africaines du prolétariat de France. Examinons pourquoi.
Le panafricanisme militant français contemporain a pour référent politique central le territoire africain : souveraineté géopolitique des États africains face à l’impérialisme occidental (franc CFA, bases militaires, accords inégaux), critique des gouvernements pro-occidentaux, soutien aux régimes ou aux mouvements qui se présentent comme alternatives à la domination française (juntes militaires AES, projets de monnaie commune africaine, alliances diplomatiques avec la Russie et la Chine). Sur ce terrain, ces organisations produisent du discours, des manifestations, des conférences, des publications, parfois des actions matérielles. Le 65 boulevard de Strasbourg n’est pas sur ce terrain. Le 65 est un dossier de lutte de classe sur le territoire métropolitain français — surexploitation salariale, racket patronal des fiches de paie, kafala dissimulée, régularisation administrative préfectorale, intervention syndicale CGT, judiciarisation pénale via l’article 225-4-1 du Code pénal et l’article L.425-1 du CESEDA, liquidation tribunal de commerce. Ce dossier mobilise des catégories politiques — rapport de production, force de travail, syndicalisation, occupation d’usine, contrôle ouvrier — qui ne sont pas celles du panafricanisme géopolitique.
L’absence du panafricanisme militant français sur le 65 dit donc une chose précise : ce courant ne traite pas la fraction sans-papière africaine du prolétariat de France comme un sujet politique propre, parce que cette fraction est, dans la grille panafricaine, dans la mauvaise géographie — sur le sol français au lieu d’être en Afrique. Les treize travailleur·euse·s du 65 ne sont, pour ces courants, qu’une portion individualisée de la diaspora africaine présente en France ; ils ne forment pas une catégorie politique distincte ; leur lutte ne s’inscrit pas dans le récit panafricain principal qui se déroule à Bamako, Ouagadougou, Niamey, Dakar, Abidjan, Yaoundé, Nairobi.
Et il faut ajouter une dimension supplémentaire. Les organisations panafricaines militantes françaises qui s’alignent sur les juntes AES (Goïta, Traoré, Tchiani) ne peuvent pas matériellement porter la régularisation globale inconditionnelle des sans-papier·e·s ouest-africain·e·s en France, parce que cette régularisation serait politiquement interprétée — par leurs alliés africains — comme une légitimation de la France comme destination migratoire pérenne pour les travailleur·euse·s africain·e·s. Or le récit panafricain souverainiste qui sous-tend leur position diplomatique repose précisément sur l’idée inverse : que les Africain·e·s doivent rester en Afrique, dans des États africains pleinement souverains, et que la migration vers la France relève de l’échec géopolitique des projets d’émancipation africaine. Le silence d’Urgences Panafricanistes sur le 65 n’est pas un oubli — c’est une conséquence cohérente de leur position diplomatique. Soutenir la régularisation globale en France contredirait leur récit principal.
A3.F — Les treize du 65 comme prolétaires de France : pas migrants, pas diaspora, pas victimes de traite
Notre position rompt avec ces deux glissements opposés — celui des appareils syndicaux-politiques français qui traitent les sans-papier·e·s comme « migrants » à régulariser au cas par cas par voie préfectorale, et celui du panafricanisme militant qui les traite comme diaspora dont la perspective politique réelle est ailleurs (souveraineté africaine, retour à terme dans des États africains pleinement émancipés).
Les treize travailleur·euse·s du 65 boulevard de Strasbourg sont des prolétaires de France. Elles et ils produisent quotidiennement de la valeur ajoutée par leur travail dans un salon de coiffure et d’esthétique du 10ᵉ arrondissement parisien. Elles et ils sont surexploité·e·s par un patron français-malien et par un dispositif d’État français. Elles et ils font partie intégrante de la classe ouvrière française. Leur lutte pour la régularisation est une lutte de classe au sens strict — pas une question identitaire, pas une question humanitaire, pas une question diasporique, pas une question géopolitique africaine.
Leur lutte s’inscrit dans la longue histoire des luttes ouvrières françaises depuis la Révolution française. La Constitution de l’An I (24 juin 1793) leur ouvrait déjà la pleine citoyenneté politique au titre du travail effectif et de la domiciliation, sans condition de nationalité française — c’est cette citoyenneté que nous revendiquons pour elles et eux, pas comme concession humanitaire, pas comme revendication panafricaine, mais comme reconnaissance politique de leur appartenance pleine et entière à la classe ouvrière de France. La nationalité française est leur affaire individuelle ; la citoyenneté politique est notre revendication commune comme classe ouvrière de France.
A3.G — Notre axe politique : défaite de l’impérialisme français à l’extérieur et en métropole
L’axe politique que nous portons articule trois dimensions inséparables : (1) la défaite politique de l’impérialisme français à l’extérieur — au Sahel, au Levant, en Ukraine — par le démantèlement de ses opérations militaires, l’abrogation du franc CFA, l’expropriation des grands groupes français structurant l’extraction post-coloniale ; (2) la défaite politique de l’impérialisme français en métropole — par la régularisation globale inconditionnelle de tous les sans-papier·e·s et de leurs personnes à charge, l’abrogation de la chaîne législative Pasqua-Debré-Sarkozy-Besson-Collomb-Darmanin, la fermeture des centres de rétention, la suppression des OQTF, l’expropriation sous contrôle ouvrier de l’industrie d’armement française ; (3) le rejet symétrique des forces qui se présentent comme alternatives à la France impérialiste mais qui sont elles-mêmes des forces d’oppression de classe et de répression politique — les juntes militaires AES, l’Africa Corps russe, les chefs de guerre, les groupes jihadistes, les régimes pro-occidentaux du Sénégal, de la Côte d’Ivoire, du Cameroun.
Pour reprendre une formule que nous portions déjà en mai 2026 : « Pour chasser la bourgeoisie françafricaine et les armées impérialistes — françaises, américaines, russes — et leurs hommes de main : juntes militaires, chefs de guerre, jihadistes. »
Cette articulation interdit deux glissements symétriquement opposés. Elle interdit la position cosmopolite-humanitaire qui défendrait les droits des sans-papier·e·s africain·e·s sans nommer l’impérialisme français comme producteur matériel de leur exode — position qui est, par ailleurs, celle de l’écosystème CGT-LO-NPA-R-NPA-A-RP analysée dans la Partie II de cette brochure. Elle interdit également la position panafricaniste-souverainiste qui critiquerait l’impérialisme français en Afrique sans articuler la lutte des sans-papier·e·s en France comme partie intégrante de cette critique, et qui laisserait la fraction sans-papière africaine du prolétariat de France isolée politiquement de l’ensemble de la classe ouvrière française. C’est l’articulation des deux fronts qui produit la position politique juste — défaite de l’impérialisme français à l’extérieur et en métropole, régularisation globale inconditionnelle, unification programmatique du prolétariat de France sans distinction de papiers, de nationalité ou de couleur.
C’est cette articulation que la fraction révolutionnaire à construire dans les Unions Locales syndicales et auprès des collectifs autonomes de travailleur·euse·s sans-papier·e·s doit porter — contre les directions confédérales qui occultent la dimension impérialiste française du dispositif, et contre les courants panafricanistes militants qui occultent la lutte de classe sur le sol français. La construction de cette fraction est la tâche politique de l’heure.
ANNEXE 4 — RACISME ET CLASSE EN FRANCE CONTEMPORAINE : NI NÉGATION RÉPUBLICAINE, NI STRUCTURE AUTONOME DÉCOLONIALE
A4.A — Le racisme en France : phénomène réel, instrument conjoncturel de classe, pas structure autonome
Notre position sur la question du racisme en France contemporaine doit se distinguer rigoureusement de deux positions opposées qui occupent l’essentiel du débat public — la négation républicaine-laïciste et l’érection décoloniale du racisme en structure autonome de la société française. Notre position n’est ni l’une ni l’autre. Elle se fonde sur trois distinctions précises qu’il faut nommer une à une.
Premièrement : il n’existe pas en France contemporaine de régime juridique racial formel. Ce point est politique et fondamental. L’Allemagne nazie a édicté les lois de Nuremberg en 1935 : c’était un droit positif raciste — interdiction des mariages mixtes, retrait de la citoyenneté allemande, dispositions d’extermination ultérieures. L’Afrique du Sud avait le Group Areas Act (1950), les Pass Laws, les Population Registration Acts : droit positif raciste organisé. Les États-Unis avaient les lois Jim Crow jusqu’en 1964-1968 : ségrégation raciale légale dans les transports, les écoles, le logement, le droit de vote. La France contemporaine, dans son droit positif, est universaliste. La Constitution interdit les distinctions de race (Article 1). Le Code du travail, le Code de la sécurité sociale, le droit de vote, l’accès aux minima sociaux s’appliquent sans distinction de race ou de religion. Un travailleur français noir ou arabe né en France a, en droit, exactement les mêmes droits qu’un travailleur français blanc. La principale différenciation statutaire dans la société française capitaliste contemporaine concerne les sans-papier·e·s, qui ne sont pas privé·e·s de droits parce que racialisé·e·s mais parce qu’ils ne disposent pas de titre légal de séjour — différenciation administrative qui touche aussi des sans-papier·e·s ukrainien·ne·s, géorgien·ne·s, brésilien·ne·s, philippin·e·s, et que la kafala dissimulée organise spécifiquement, comme nous l’avons démontré dans le texte théorique sur la kafala.
Deuxièmement : des discriminations matérielles racistes existent. Elles sont documentées empiriquement et doivent être nommées. Les contrôles policiers au faciès — l’Open Society Justice Initiative documentait dès 2009 sur les contrôles d’identité à la Gare du Nord des odds-ratios atteignant jusqu’à 15 pour les personnes perçues comme non-Blanches par rapport aux personnes perçues comme Blanches, à conditions vestimentaires et géographiques identiques. L’État français a d’ailleurs été condamné en novembre 2016 par la Cour de cassation pour pratique de contrôles d’identité discriminatoires — preuve que le droit positif français lui-même reconnaît ces contrôles comme illégaux. Les discriminations à l’embauche documentées par testing depuis vingt ans, dans le secteur privé comme dans certaines administrations. Les discriminations au logement, notamment dans le parc privé. L’orientation scolaire différentielle vers les filières professionnelles courtes pour les enfants des quartiers populaires racialisés. Ces faits existent. Ils sont produits matériellement par le rapport de production capitaliste français et son passé colonial. Ils ne sont pas une structure autonome — ils sont une dimension parmi d’autres de la fragmentation interne du prolétariat de France.
Troisièmement : le racisme idéologique fonctionne comme l’un des modes de fragmentation politique de la classe ouvrière, au même titre que d’autres modes de fragmentation que le capitalisme utilise simultanément — sexisme, instrumentalisation politique de la religion, opposition entre travailleur·euse·s du public et du privé, opposition entre actifs et chômeurs, opposition entre urbains et ruraux, opposition entre régions. Le racisme n’a pas un statut particulier de matrice structurante. Il est l’une des opérations idéologiques par lesquelles la bourgeoisie française divise les fractions ouvrières les unes contre les autres pour empêcher leur unification politique contre le capital. Cette caractérisation est centrale, parce qu’elle implique politiquement que la lutte contre le racisme s’inscrit comme dimension intégrante de la lutte de classe, sans constituer une lutte politique distincte ou première.
A4.B — La triple opération de la bourgeoisie française sur l’islam : stigmatisation par amalgame, laisser-faire matériel, glissement anti-islamophobie
L’État français n’est pas, contrairement à la thèse décoloniale, structurellement anti-islam. Si l’on examine matériellement le rapport de l’État français à l’islam comme religion, on constate l’inverse : l’État a lui-même institutionnalisé l’islam sur son territoire. En 2003, Nicolas Sarkozy ministre de l’Intérieur a créé le Conseil français du culte musulman (CFCM) comme instance officielle de représentation de l’islam en France. En 2022, Emmanuel Macron a tenté de le remplacer par le Forum de l’Islam de France (FORIF) — mais sur la même logique : institutionnaliser l’islam comme religion officielle encadrée par l’État. La République française finance la formation d’imams via des accords bilatéraux avec l’Algérie, le Maroc, la Turquie. Elle subventionne indirectement la construction de mosquées par les financements publics aux ONG culturelles. Elle reconnaît administrativement l’aumônerie musulmane dans les armées, les prisons, les hôpitaux. Un État qui institutionnalise une religion ne la combat pas — il l’encadre, ce qui est politiquement différent.
Ce que mène la bourgeoisie française vis-à-vis des fractions musulmanes du prolétariat n’est donc pas un combat contre l’islam comme religion. C’est une triple opération articulée dont chaque composante doit être nommée précisément.
Première composante : la stigmatisation politique des musulmans par amalgame avec l’islam radical. L’État français, la droite parlementaire, l’extrême droite, et l’écosystème médiatique Bolloré (CNews, Europe 1, Le Journal du Dimanche, Valeurs Actuelles) mènent depuis vingt ans une politique d’amalgame systématique entre « islam radical » et « musulmans en bloc » — tout en prétendant rituellement ne pas le mener. Emmanuel Macron lui-même dans son discours des Mureaux du 2 octobre 2020 sur le « séparatisme islamiste » : le contenu formel cible la radicalisation, le contenu matériel touche l’ensemble des pratiques courantes des fractions musulmanes du prolétariat français. La loi de 2004 (voile à l’école), la loi de 2010 (dissimulation du visage), la loi de 2021 « confortant le respect des principes de la République » sont présentées formellement comme outils contre la radicalisation ; leur application réelle touche en série les pratiques quotidiennes des fractions populaires musulmanes (port du voile par les mères accompagnatrices de sorties scolaires, fermetures de mosquées de quartier non-radicales, dissolutions arbitraires d’associations musulmanes). Cette stigmatisation politique fragmente le prolétariat français : elle dresse les fractions populaires non-musulmanes contre les fractions populaires musulmanes, sous prétexte de combat contre l’islamisme.
Deuxième composante : le laisser-faire matériel face à l’embrigadement religieux. Pendant que l’État stigmatise politiquement, il laisse prospérer matériellement l’islam politique organisé sur son territoire — qu’il soit radical ou non. Les réseaux salafistes financés par l’Arabie saoudite ont prospéré pendant des années avec une tolérance administrative documentée. Le frérisme financé par le Qatar et la Turquie s’est installé dans les fédérations musulmanes officielles avec l’aval implicite de l’État français. L’embrigadement de la jeunesse populaire musulmane par des réseaux religieux — radicaux comme non-radicaux — se déploie sans intervention politique réelle de l’État, qui se contente de mises en scène médiatiques périodiques. Et plus largement, l’État laisse l’islam politique organisé faire son travail idéologique d’encadrement communautaire des fractions populaires musulmanes — parce que cet encadrement religieux remplit pour le capital la fonction politique de désorganisation de la conscience de classe dans ces fractions, exactement comme nous l’avons théorisé en termes généraux pour toute religion politique organisée.
Troisième composante : le mouvement « anti-islamophobie » comme défense de l’islam-religion masquée en défense des musulmans. PIR, Paroles d’Honneur, Bouteldja, certaines composantes de l’écosystème LFI-NPA-A ont construit depuis le milieu des années 2000 un dispositif politique autour du terme « islamophobie » qui organise un glissement permanent entre deux registres distincts : la défense des musulmans comme personnes opprimées (registre légitime) et la défense de l’islam comme religion contre toute critique théorique ou politique (registre illégitime du point de vue marxiste). Le terme « islamophobie » est l’opérateur de ce glissement. Quand on critique le voile imposé aux fillettes mineures dans certains quartiers populaires, ou la séparation hommes/femmes dans les fêtes communautaires, ou les financements saoudo-qataris de mosquées politiquement orientées, ou les positions sexistes et homophobes de certains imams, on est immédiatement accusé d’« islamophobie » — c’est-à-dire, par glissement, de racisme anti-musulman. Ce dispositif sert objectivement deux fonctions opposées qui se nourrissent mutuellement : il protège l’islam politique organisé contre la critique matérialiste, et il alimente l’extrême droite qui retourne le piège pour fragmenter encore davantage le prolétariat.
Notre démonstration matérielle décisive est ailleurs, et elle démolit la thèse décoloniale du « racisme structurel » par les faits. La bourgeoisie française qui mène à l’intérieur la politique de stigmatisation des musulmans par amalgame arme matériellement à l’extérieur le même islam politique radical qu’elle prétend combattre chez elle. En Libye 2011, l’intervention française a contribué à libérer les arsenaux libyens vers les groupes jihadistes du Sahel, produisant matériellement la décennie de guerre malienne qui a suivi. En Syrie 2011-2024, la France a soutenu politiquement et militairement les groupes « rebelles » contre Assad, y compris des formations directement liées à Al-Qaïda (Front al-Nosra, devenu Hayat Tahrir al-Cham, désormais au pouvoir à Damas depuis décembre 2024). Au Sahel, l’opération Barkhane (2014-2022) a alterné phases de combat et phases de négociations tacites avec certaines factions jihadistes, comme l’ont documenté plusieurs journalistes spécialisés et anciens militaires français. Et surtout, l’État français est depuis vingt ans l’un des principaux fournisseurs d’armement des monarchies du Golfe — Arabie saoudite, Qatar, Émirats arabes unis — qui financent matériellement le wahhabisme mondial et le frérisme international, c’est-à-dire les matrices idéologiques globales de ce que la politique intérieure française appelle « l’islam radical ». La France a vendu pour des dizaines de milliards d’euros d’armement à l’Arabie saoudite depuis 2010, contribuant matériellement à la guerre du Yémen menée par Riyad et à l’export idéologique du wahhabisme dans toute la zone musulmane.
Cette contradiction est imparable politiquement. Si la bourgeoisie française était structurellement anti-musulmane — si le « racisme structurel » était une matrice idéologique autonome de l’État français — elle ne pourrait pas être en même temps l’État qui a institutionnalisé le CFCM en 2003, le principal partenaire d’armement des régimes wahhabites, et l’opérateur historique de la déstabilisation islamiste régionale dans le monde musulman. La cohérence de ces politiques apparemment contradictoires ne s’éclaire que par leur unité de classe : stigmatisation politique intérieure des musulmans en bloc + institutionnalisation officielle de l’islam-religion sous tutelle d’État + laisser-faire matériel face à l’islam politique organisé sur le sol français + armement matériel de l’islam radical à l’extérieur. Quatre opérations qui forment système et qui servent toutes les intérêts du grand capital français : la première fragmente le prolétariat français contre le capital français, la deuxième encadre administrativement les fractions musulmanes, la troisième désorganise la conscience de classe par le religieux, la quatrième extrait de la valeur et alimente l’export militaire vers les régimes pétroliers du Golfe. Le « racisme français » n’est pas une essence permanente — c’est un instrument conjoncturel de classe modulable au service du grand capital français.
C’est exactement ce que la grille décoloniale occulte. En érigeant le « racisme structurel » en matrice autonome de la société française, elle interdit de penser l’unité de classe entre ces quatre opérations. Elle produit une fiction politique d’un État raciste autonome qui n’existe pas matériellement — et qui justifie la séparation politique des « indigènes » du reste du prolétariat français.
A4.C — Les violences policières : instrument de classe avant d’être instrument racial
La police française n’est pas l’instrument d’un régime juridique racial. Elle est l’instrument de classe de la bourgeoisie française, frappant l’ensemble des fractions populaires en lutte contre la politique gouvernementale, dans des modalités différenciées selon les contextes politiques et sociologiques. Le centrage de la critique des violences policières sur la seule figure d’Adama Traoré — érigée par sa famille et l’écosystème politique qui l’a soutenue en symbole de la condition raciale française — masque la réalité matérielle plus large que les statistiques et les cas documentés démontrent.
Cas qu’il faut nommer ensemble : Zyed Benna et Bouna Traoré (deux adolescents de Clichy-sous-Bois électrocutés dans un transformateur EDF le 27 octobre 2005 en fuyant un contrôle policier — l’événement déclencheur des émeutes de 2005). Cédric Chouviat (livreur étranglé lors d’un contrôle policier à Paris le 5 janvier 2020, mort de manière similaire à George Floyd). Steve Maia Caniço (jeune homme blanc tombé dans la Loire et noyé après une charge policière à la Fête de la Musique de Nantes, 21 juin 2019). Rémi Fraisse (militant écologiste blanc tué par une grenade offensive de la gendarmerie lors d’une manifestation contre le barrage de Sivens, 26 octobre 2014). Jérôme Rodrigues et les centaines de Gilets Jaunes éborgnés, mutilés, dont les mains ont été arrachées par des grenades de désencerclement entre novembre 2018 et juillet 2020 — un bilan que Reporterre, Mediapart, Le Monde Diplomatique et plusieurs ONG (Amnesty, ACAT) ont documenté précisément.
Ces cas, pris ensemble, démontrent ce qu’il faut démontrer. La police française tue et mutile dans les banlieues racialisées populaires (Zyed-Bouna 2005). Elle étrangle dans les contrôles d’identité (Chouviat 2020). Elle charge violemment dans les fêtes populaires (Maia Caniço 2019). Elle tue les militants écologistes blancs avec ses grenades offensives (Fraisse 2014). Elle mutile en série les manifestants gilets jaunes — qui étaient majoritairement blancs et ruraux (2018-2020). La matrice de cette violence n’est pas raciale. Elle est de classe. La police frappe les fractions populaires qui menacent matériellement ou symboliquement l’ordre bourgeois, dans des modalités modulées selon les contextes — plus brutale au quotidien dans certaines banlieues racialisées, plus brutale ponctuellement dans les manifestations sociales, plus brutale toujours contre les militants politiques. Mais la matrice est toujours la même : protection du capital et de l’État capitaliste contre les classes populaires en mouvement.
A4.D — Les attaques de classe contemporaines ne ciblent pas la race
Le caractère non-racial de la politique de classe de la bourgeoisie française se confirme empiriquement par l’examen des principales attaques de classe contemporaines.
La réforme des retraites de 2023 (allongement de l’âge légal à 64 ans, 49.3, refus du référendum d’initiative partagée) ne ciblait pas les non-Blancs. Elle ciblait l’ensemble des salariés français — racialisés et non racialisés — et particulièrement les ouvriers et les femmes, dont les carrières incomplètes pénalisent davantage les retraites futures. Les conventions d’assurance-chômage de 2024-2025 (durcissement des conditions d’éligibilité, dégressivité, sanctions) ne ciblent pas les non-Blancs. Elles ciblent l’ensemble des chômeurs français, racialisés et non racialisés. Les fermetures de lits d’hôpitaux et les coupes dans les budgets de la santé ne ciblent pas les non-Blancs. Elles dégradent les conditions d’accès aux soins pour l’ensemble du prolétariat français, racialisé et non racialisé. Les suppressions de postes dans l’éducation nationale ne ciblent pas les enseignant·e·s non-Blanc·he·s. Elles touchent l’ensemble des enseignant·e·s, racialisé·e·s et non racialisé·e·s.
Le principe organisateur des attaques de classe contemporaines en France n’est pas la race. C’est la classe. La bourgeoisie française attaque la classe ouvrière française dans son ensemble pour maintenir le taux de profit, financer son réarmement, et soutenir sa recomposition impérialiste. Les fractions racialisées du prolétariat français subissent ces attaques avec une vulnérabilité matérielle supplémentaire — du fait des discriminations à l’embauche, de la surreprésentation dans les emplois précaires, de l’orientation scolaire différentielle. Mais cette vulnérabilité matérielle supplémentaire ne constitue pas une matrice politique séparée. Elle constitue une intensification de la condition de classe, pas une condition raciale autonome.
C’est précisément ce que la grille décoloniale occulte pour pouvoir constituer son sujet politique propre — les « indigènes » — séparé du « prolétariat blanc ». Si les attaques de classe ne ciblent pas la race, alors la résistance à ces attaques ne peut pas se construire sur des lignes raciales. Elle doit se construire sur des lignes de classe — qui incluent intégralement les fractions racialisées et non racialisées du prolétariat français comme un seul sujet politique articulé.
A4.E — Les théories décoloniales : diversité des courants à distinguer
Les théories décoloniales se sont structurées en France à partir des années 2000-2010 autour de plusieurs pôles qu’il faut distinguer rigoureusement.
Le Parti des Indigènes de la République (PIR), fondé en 2005 par Houria Bouteldja, Youssef Boussoumah, Sadri Khiari et plusieurs autres, est l’organisation politique la plus visible. Ses textes fondateurs (L’Appel des Indigènes de la République de 2005, le programme de 2007, les livres de Bouteldja Les Blancs, les Juifs et nous en 2016 et Beaufs et Barbares en 2023) érigent la France en « formation sociale impériale » dans laquelle la « race sociale » constituerait la catégorie politique première — bien avant la classe sociale. Le PIR a été dissous en 2020 ; le courant est repris par le média et organisation Paroles d’Honneur (2025-2026), Bouteldja en figure publique active.
Le courant universitaire décolonial (Norman Ajari, Françoise Vergès, Achille Mbembe dans une certaine mesure, plusieurs universitaires de Paris 8, Lyon 2, EHESS) prolonge les analyses de Walter Mignolo, Anibal Quijano, Enrique Dussel. Apport académique réel, distinct de la pratique politique du PIR.
Le courant afroféministe (Maboula Soumahoro, Mame-Fatou Niang, Rokhaya Diallo, Amandine Gay) articule critique du racisme et critique du patriarcat. Positions politiques diverses, qui ne se réduisent pas à la matrice PIR.
Notre critique politique cible centralement la grille théorique commune qui sous-tend l’ensemble de ces courants — l’érection de la « race sociale » en catégorie politique première séparée de la classe sociale — et ses incarnations politiques les plus structurées (PIR, Paroles d’Honneur, Bouteldja). Nous distinguons les apports académiques réels des dérives politiques pratiques. Et nous nommons les figures publiques organisées comme telles, pas les sympathisant·e·s individuel·le·s.
A4.F — Critique marxiste de la grille décoloniale : autonomisation et occultation
La critique marxiste centrale des théories décoloniales porte sur le glissement théorique qui transforme un fait empirique réel (l’existence de discriminations racistes et d’un fonds idéologique racialiste) en catégorie politique première séparée du rapport de production capitaliste.
Premièrement, occultation du rapport de production. Les discriminations racistes existent matériellement, mais dans le cadre du rapport de production capitaliste, qui est le rapport de classe fondamental qui structure l’ensemble de la société française. Les discriminations racistes n’ont pas une logique propre indépendante du capitalisme. Elles sont l’un des dispositifs spécifiques par lesquels le capitalisme français organise la fragmentation interne du prolétariat — fragmentation qui permet l’extraction différentielle de plus-value sur les fractions racialisées (notamment la fraction sans-papière africaine), et qui empêche l’unification politique de la classe ouvrière contre le capital. Une critique du racisme qui omet le rapport de production capitaliste qui le produit et qui en bénéficie ne peut pas produire de stratégie politique transformatrice — elle ne peut produire que des revendications dans le cadre du capitalisme : anti-discrimination, égalité formelle, représentation institutionnelle.
Deuxièmement, séparation politique des fractions du prolétariat. Dans la grille PIR, les Gilets Jaunes ruraux et les sans-papier·e·s africain·e·s urbain·e·s ne forment pas un même sujet politique : ce sont deux populations distinctes avec des intérêts potentiellement divergents. Cette séparation est politiquement désastreuse — elle empêche la constitution du sujet politique unifié, le peuple travailleur de France, qui peut seul renverser le rapport capitaliste qui exploite les un·e·s et les autres. La grille PIR rend impossible la stratégie d’unification qu’a portée la révolution prolétarienne depuis 1848.
Troisièmement, positions politiques pratiques incompatibles avec une politique de classe. Houria Bouteldja, dans Les Blancs, les Juifs et nous (2016) et Beaufs et Barbares (2023), a publié des passages problématiques sur la sexualité (l’homosexualité présentée comme « invention occidentale »), sur l’antisémitisme (distinctions problématiques reproduisant des figures classiques de l’antisémitisme moderne), sur les femmes (relativisation du patriarcat dans les sociétés colonisées au nom du conflit avec le patriarcat « blanc »). Ces positions ne sont pas des dérapages individuels — elles sont les conséquences cohérentes de la grille théorique : si la « race sociale » est première, toutes les autres dimensions de l’émancipation (féminisme, droits des minorités sexuelles, lutte contre l’antisémitisme) deviennent subordonnées.
A4.G — Bouteldja, le glissement « anti-islamophobe », et la religion comme camisole politique de classe
Depuis le milieu des années 2010, et de manière accentuée dans Beaufs et Barbares (2023), Bouteldja articule sa critique décoloniale à une défense de l’islam politique comme identité collective des « indigènes » en France. L’islam devient dans son discours non plus une religion individuelle dont la pratique relève de la liberté de conscience, mais un cadre politique d’identification collective des fractions racialisées du prolétariat français, opposé à la fois au « républicanisme blanc » et au « marxisme universaliste ».
Notre position se déploie selon quatre distinctions qu’il faut maintenir rigoureusement ensemble — et que le terme « islamophobie » est précisément construit politiquement pour faire glisser l’une dans l’autre.
Première distinction : les musulmans comme personnes. Nous défendons inconditionnellement les fractions musulmanes du prolétariat français contre toute politique de stigmatisation par amalgame. Quand l’État ferme arbitrairement des mosquées de quartier qui ne sont pas radicales, quand il dissout des associations musulmanes sans autre motif que le soupçon politique, quand l’écosystème Bolloré mène des campagnes systématiques contre les fractions populaires musulmanes du prolétariat, nous sommes du côté des musulmans persécutés contre l’État et les médias qui les persécutent. Sans hésitation. Sans condition. Parce que ce sont des prolétaires de France attaqués par la bourgeoisie française.
Deuxième distinction : l’islam comme religion individuelle. Nous défendons inconditionnellement la liberté de conscience — droit de prier, droit de jeûner, droit de porter le voile ou la kippa, droit de pratiquer sa religion sans persécution d’État ni stigmatisation médiatique. Comme nous le défendons pour les chrétiens, les juifs, les hindous, les bouddhistes, les animistes, les athées. Cette défense de la liberté de conscience individuelle est une conquête démocratique fondamentale, à maintenir contre toute loi anti-religieuse particulière qui cible une religion spécifique sous prétexte de combat contre sa radicalisation.
Troisième distinction : l’islam comme religion-objet de critique théorique. Comme toute religion. La critique marxiste de la religion s’applique à l’islam exactement comme elle s’applique au christianisme, au judaïsme, à l’hindouisme, au bouddhisme. Marx 1843 dans la Critique de la philosophie du droit de Hegel : « La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l’âme d’un monde sans cœur, comme elle est l’esprit d’une époque sans esprit. C’est l’opium du peuple. » Lénine 1905 dans Socialisme et religion : « La religion est l’opium du peuple. Cette sentence de Marx est la pierre angulaire de toute la conception marxiste sur la question religieuse. » Sans privilège épistémique pour l’islam, sans relativisme culturel qui le soustrairait à la critique générale, sans peur de l’accusation d’« islamophobie » qui voudrait isoler l’islam de l’examen théorique général. Le marxisme critique théoriquement toutes les religions selon les mêmes principes.
Quatrième distinction : l’islam politique organisé comme camisole de classe — à combattre comme nous combattons toute autre instrumentalisation politique organisée de la religion. Le christianisme politique (évangéliques américains alliés à Trump, Bolsonaro et les évangéliques brésiliens, catholicisme intégriste polonais et hongrois soutenant PiS et Fidesz). Le sionisme religieux qui transforme l’appartenance juive en cadre politique d’allégeance à l’État colonial israélien contre l’unification avec la classe ouvrière palestinienne. L’hindutva qui mobilise l’identité hindoue contre les classes ouvrières musulmanes et dalit en Inde. Le bouddhisme politique birman qui légitime la persécution des Rohingyas. Et dans les sociétés africaines, l’instrumentalisation politique des religions — wahhabisme financé par les monarchies du Golfe et armé par la France comme nous l’avons documenté plus haut, frérisme financé par le Qatar et la Turquie, pentecôtisme évangélique financé par les ONG américaines, religions traditionnelles politisées par des élites locales — qui désorganise les classes ouvrières et paysannes au profit des bourgeoisies nationales et de leurs alliés impérialistes étrangers.
Le combat contre l’islam politique organisé en France ne se fait pas par alliance avec l’État capitaliste français qui mène la stigmatisation politique des musulmans en bloc. Cette alliance, qui est celle d’une fraction du républicanisme laïciste (Valls, Onfray, certains syndicalistes-laïques), produit politiquement l’inverse de ce qu’elle prétend combattre : elle alimente la fragmentation du prolétariat français, elle renforce la posture victimaire que Bouteldja construit, et elle facilite objectivement le travail idéologique de l’islam politique organisé en lui fournissant le matériau de sa critique anti-républicaine. Le combat contre l’islam politique organisé se fait par construction politique autonome dans la classe ouvrière française — y compris auprès des fractions musulmanes du prolétariat — d’une critique matérialiste de l’instrumentalisation religieuse de leur situation de classe. Cette critique articule la défense des musulmans comme personnes contre la stigmatisation d’État (première et deuxième distinctions ci-dessus) à la critique théorique et politique de l’islam politique organisé comme camisole (troisième et quatrième distinctions).
Le terme « islamophobie » est précisément le dispositif politique construit pour empêcher cette articulation. Il fait glisser continuellement la critique légitime de la stigmatisation des musulmans (première distinction) dans la défense illégitime de l’islam-religion contre la critique théorique (troisième distinction) et dans la protection encore plus illégitime de l’islam politique organisé contre la critique matérialiste (quatrième distinction). Quand on critique le voile imposé aux fillettes mineures, ou les positions sexistes et homophobes de certains imams, ou les financements saoudo-qataris de mosquées politiquement orientées, on est immédiatement accusé d’« islamophobie » — comme si critiquer théoriquement une religion ou combattre une instrumentalisation politique organisée de la religion équivalait à attaquer racialement les musulmans en tant que personnes. Ce dispositif a deux fonctions politiques objectives opposées qui se nourrissent mutuellement : il protège l’islam politique organisé contre la critique matérialiste — c’est sa fonction première dans le dispositif Bouteldja-PIR-Paroles d’Honneur. Et il alimente l’extrême droite et la fraction Valls-Onfray, qui retournent le piège en désignant toute défense des musulmans-personnes comme « complicité avec l’islamisme » — ce qui fragmente encore davantage le prolétariat. La construction du terme « islamophobie » est donc politiquement défaillante des deux côtés.
La défense de l’islam politique par Bouteldja s’inscrit dans la série générale des religions politiques organisées comme camisole de classe. Ce n’est pas une particularité raciale ou culturelle musulmane. C’est l’expression française d’une opération politique générale d’instrumentalisation de la religion comme camisole — opération que la position marxiste révolutionnaire combat sous toutes ses formes, sans concession et sans confusion avec la défense de la liberté de conscience individuelle ou la défense des personnes religieuses contre les politiques d’État qui les ciblent. Et il faut ajouter une dimension matérielle décisive : la bourgeoisie française qui mène la politique de stigmatisation des musulmans par amalgame, ciblée par Bouteldja, arme matériellement le même islam politique radical à l’extérieur (monarchies wahhabites, jihadistes syriens, alliances tacites au Sahel). Cette contradiction matérielle interdit la lecture identitaire de Bouteldja — il n’y a pas un « État français raciste » qui combattrait l’islam comme tel ; il y a un capital français qui module conjoncturellement sa politique religieuse selon ses intérêts de classe.
A4.H — La récupération institutionnelle des théories décoloniales
Une dimension supplémentaire : la récupération institutionnelle de certaines variantes décoloniales par l’académie française, par une fraction de la gauche socialiste-EELV, par les grandes ONG humanitaires, par la communication publique de certaines municipalités.
Plusieurs départements universitaires français (Paris 8, EHESS, Sciences Po) ont institutionnalisé des chaires, séminaires et publications sur la « pensée décoloniale » à partir des années 2010-2015. Cette institutionnalisation a produit une professionnalisation académique de la « critique décoloniale » qui n’est plus rattachée à une lutte politique concrète mais à des carrières universitaires individuelles. La « décolonialité » est devenue un champ disciplinaire avec ses normes de publication, ses revues à comité de lecture, ses thèses, ses HDR. L’institutionnalisation académique a produit une dépolitisation effective du contenu critique, transformé en posture culturelle universitaire valorisable sur le marché du travail intellectuel.
Parallèlement, plusieurs municipalités socialistes-EELV (Lyon, Grenoble, Bordeaux, marginalement Paris) ont intégré des éléments de vocabulaire décolonial dans leur communication institutionnelle — politiques mémorielles, statues retirées ou contextualisées, festivals « afro », formations à la « non-discrimination » dans les services publics. Les discriminations matérielles restent en place — contrôles policiers différentiels, kafala dissimulée, écarts à l’embauche — pendant que les façades institutionnelles affichent leur engagement « décolonial ».
Cette récupération institutionnelle est l’aboutissement logique d’une grille théorique qui sépare la race de la classe. Une fois la critique du racisme dissociée du rapport de production capitaliste, elle devient compatible avec le maintien intégral du rapport de production — et donc cooptable par les institutions de gestion bourgeoise.
A4.I — Le silence des décoloniaux sur le 65 boulevard de Strasbourg
Pendant les soixante-dix-huit jours d’occupation du salon Sabadou & Jade au 65 boulevard de Strasbourg par treize coiffeur·euse·s africain·e·s, du 3 mars au 19 mai 2026, aucune organisation décoloniale, aucun universitaire décolonial public, aucune figure du PIR-Paroles d’Honneur, aucune représentante des pôles afroféministes n’a publié de communiqué de soutien substantiel, n’a appelé à la mobilisation, n’a porté la cause des treize dans le débat public. Quelques mentions sur réseaux sociaux. Aucune analyse politique consistante. Aucune campagne. Aucune intervention substantielle.
Cette absence est politiquement révélatrice. Une grève de 78 jours dont les protagonistes sont en majorité des femmes africaines surexploitées par un patron lui-même africain, dans le 10ᵉ arrondissement de Paris, avec qualification de traite des êtres humains et questions précises de racisme institutionnel, aurait pu être un objet d’analyse central pour les théories décoloniales. Le fait qu’elles ne s’en soient pas saisies dit quelque chose de leur capacité réelle à articuler la critique du racisme avec une lutte ouvrière concrète.
Cette difficulté n’est pas conjoncturelle. Elle exprime la limite structurelle d’une grille qui érige la « race sociale » en catégorie première. Cette grille produit des analyses culturelles substantielles, mais elle ne produit pas de stratégie politique articulée pour les luttes ouvrières concrètes — parce que ces luttes mettent matériellement en jeu le rapport de production capitaliste, c’est-à-dire précisément ce que la grille décoloniale tend à occulter. Le 65 boulevard de Strasbourg n’était pas, dans la grille décoloniale, un cas politique propre — il était un cas particulier qui croisait racisme et exploitation, sans matrice théorique pour articuler les deux en stratégie politique de classe. D’où le silence.
A4.J — Bagayoko : l’antiracisme politique creux à 8 km du 65
Le cas du maire LFI de Saint-Denis, Bally Bagayoko, élu en mars 2026, fournit l’illustration la plus matérielle de l’antiracisme politique autonome creux. Saint-Denis est à environ 8 kilomètres du 65 boulevard de Strasbourg. Pendant les 78 jours d’occupation du salon, c’est-à-dire pendant les premiers mois de son mandat, le maire de Saint-Denis n’a publié aucun communiqué de soutien aux 13 salarié·e·s sans-papier·e·s africain·e·s du salon Sabadou & Jade. Pas une présence sur le piquet. Pas un appel à la solidarité publique. Pas un mot dans les conseils municipaux.
En parallèle, le 4 avril 2026, Bagayoko organisait à Saint-Denis un rassemblement de plusieurs milliers de personnes contre les propos racistes le visant sur CNews — propos abjects et qui devaient être combattus. À ce rassemblement, Révolution Permanente (qui avait pourtant présenté Elsa Marcel contre Bagayoko aux municipales trois semaines plus tôt) appelait à participer, Lutte Ouvrière était présente sans formuler aucune critique politique de LFI ni de Bagayoko, l’écosystème syndical CGT-Solidaires s’y rendait. C’est, exactement comme l’a démontré Karob dans son article « Chassons le racisme ne peut signifier que chassons l’impérialisme, sauf pour LFI » (matierevolution.fr, 14 avril 2026), l’expression d’un grand parti politique de fait dans lequel LFI, le PCF, le PS, le NPA-A, le NPA-R, RP, LO, la CGT et Solidaires constituent les composantes d’une même famille politique — famille qui mobilise contre le racisme symbolique au plus haut niveau médiatique et qui laisse simultanément les sans-papier·e·s africain·e·s du 65 boulevard de Strasbourg dans le silence politique pendant 78 jours d’occupation.
Bagayoko revendique par ailleurs publiquement être issu de la noblesse malienne. Cette affirmation, qu’elle soit historiquement fondée ou rhétoriquement construite, éclaire politiquement la déconnexion entre son cadre d’identification politique et la condition matérielle des prolétaires sans-papier·e·s africain·e·s en France. Bagayoko s’identifie à une diaspora africaine élite, pas à la classe ouvrière sans-papière africaine de France — qui est pourtant sa voisine immédiate à Saint-Denis. Cette identification n’est pas individuelle : elle structure son cadre politique objectif. L’antiracisme politique de Bagayoko fonctionne comme légitimation symbolique de son intégration à l’État français — il combat le racisme dont il est personnellement victime sur CNews, et il laisse intact le dispositif kafala dissimulée qui produit la condition matérielle des prolétaires sans-papier·e·s africain·e·s à 8 km de sa mairie.
Cette opération est typique de la fonction politique de l’antiracisme autonome détaché de la lutte de classe : il génère du symbolique mobilisateur (rassemblements, déclarations médiatiques, victoires culturelles) sans modifier matériellement les rapports de production qui produisent en série les conditions d’exploitation racialisée. C’est précisément ce que Bolloré et CNews exploitent stratégiquement : la mise en scène du conflit racial qui désigne LFI comme épouvantail nécessaire au schéma macroniste à trois forces pour 2027, dans lequel l’antiracisme de gauche et le racisme de droite se nourrissent réciproquement, pendant que le grand capital français poursuit son économie de guerre, sa surexploitation des sans-papier·e·s, et son repli impérialiste recomposé.
A4.K — Notre position : combattre le racisme dans la lutte de classe, sous primauté de la classe
Notre position articule la critique du racisme à la lutte de classe sous trois propositions.
Premièrement : le racisme en France existe, il est documenté empiriquement, il doit être combattu politiquement par la classe ouvrière. Aucune dilution. Aucune relativisation. La lutte contre les discriminations racistes est partie intégrante du programme révolutionnaire — au même titre que la lutte contre le sexisme, contre l’instrumentalisation politique de la religion, contre les divisions par statuts professionnels que la bourgeoisie utilise pour fragmenter le prolétariat. Ce sont des dimensions articulées d’un même combat politique.
Deuxièmement : le racisme français n’est pas une structure autonome de l’État. Il est un instrument conjoncturel de classe utilisé par la bourgeoisie française pour fragmenter politiquement le prolétariat de France. La triple opération de stigmatisation politique intérieure des musulmans par amalgame, d’institutionnalisation officielle de l’islam-religion sous tutelle d’État (CFCM 2003, FORIF 2022), et d’armement matériel de l’islam radical à l’extérieur (Libye, Syrie, monarchies wahhabites) démontre empiriquement le caractère instrumental et non-structurel du « racisme français ». Combattre les discriminations racistes, c’est donc nécessairement combattre le capitalisme français qui les utilise. Réciproquement, combattre le capitalisme français, c’est nécessairement combattre les dispositifs racistes qu’il mobilise pour se reproduire. Les deux luttes sont une seule lutte.
Troisièmement : la fraction sans-papière africaine du prolétariat de France, les Gilets Jaunes blancs ruraux, les ouvriers d’usine syndiqués CGT, les précaires de l’ubérisation, les enseignant·e·s syndiqué·e·s FSU, les femmes de chambre des hôtels du nord parisien — constituent ensemble le peuple travailleur de France, qui est le sujet politique de la transformation révolutionnaire. Aucune fraction ne peut être politiquement isolée des autres par une catégorisation identitaire ou raciale qui empêcherait la convergence stratégique. La fraction sans-papière africaine est partie intégrante du prolétariat de France — pas une catégorie séparée « racialisée » à secourir, pas une diaspora à renvoyer en Afrique souveraine, pas un sujet politique distinct du « prolétariat blanc » au sens où Bouteldja le théorise. Cette unification programmatique est la condition matérielle de la victoire sur l’État impérialiste français.
Cette position rejette à la fois deux glissements opposés. Elle rejette la position universaliste-abstraite qui nierait l’existence des discriminations racistes au nom d’un « républicanisme » qui les protège en les rendant invisibles — position de la droite Macron, du RN, et d’une fraction du PS-Manuel Valls. Elle rejette également la position décoloniale-différentialiste qui érigerait la « race sociale » en catégorie politique première et séparerait les fractions racialisées du reste du prolétariat — position du PIR-Paroles d’Honneur-Bouteldja et de leurs satellites universitaires. C’est l’articulation entre lutte contre le racisme et lutte de classe — sous la primauté politique de la lutte de classe comme catégorie matricielle, mais sans aucune relativisation de la lutte contre les discriminations racistes comme dimension constitutive — qui produit la position bolchevique-léniniste juste pour la France contemporaine.
C’est cette position que la fraction révolutionnaire à construire dans les Unions Locales syndicales et auprès des collectifs autonomes doit porter — contre les directions confédérales qui occultent le racisme au nom d’un « républicanisme » faux, contre les courants décoloniaux qui occultent la lutte de classe au nom d’une « radicalité » faussement révolutionnaire, et contre la fonction politique d’élus comme Bagayoko qui mobilisent l’antiracisme symbolique tout en laissant intacts les dispositifs matériels d’exploitation qui frappent les prolétaires sans-papier·e·s africain·e·s à quelques kilomètres de leur mairie. La construction de cette position politique précise est la tâche politique de l’heure.
CONCLUSION —
Le 65 boulevard de Strasbourg n’est pas un fait divers militant. Soixante-dix-huit jours d’occupation du salon Sabadou & Jade par treize coiffeur·euse·s africain·e·s. Neuf régularisations conditionnées au titre de l’article L.425-1 du CESEDA — c’est-à-dire conditionnées à l’enquête de police sur la qualification de traite des êtres humains, à la coopération judiciaire active des salarié·e·s, et à la situation administrative individuelle de chacun·e. Une liquidation judiciaire qui efface la dette salariale en transférant la charge sur l’AGS. Une fête de victoire programmée le 28 mai 2026 au 85 rue Charlot. Et un silence total sur les autres salons de coiffure du même quartier, de la même filière, de la même condition. Ces faits matériels condensent ce que les quatre-vingt-huit pages de cette brochure ont démontré dans son ampleur historique.
Ce que le 65 démontre par condensation, c’est l’existence en France contemporaine d’un grand parti politique de fait — au sens premier du mot partie, celui de faire partie. La France insoumise, Révolution Permanente, le NPA-Révolutionnaires, le NPA-Anticapitaliste, Lutte Ouvrière, les directions confédérales de la CGT et de Solidaires, et plusieurs courants associatifs et universitaires qui se réclament de la radicalité, constituent dans les faits un seul et même grand parti politique. Pas une organisation unique dotée de statuts communs. Pas une carte de membre. Mais une famille politique articulée par une matrice de classe partagée — l’acceptation pratique du cadre impérialiste français, le silence convergent sur les sans-papier·e·s entre deux campagnes médiatiques de solidarité symbolique, l’absence absolue de mots d’ordre de défaitisme révolutionnaire, l’absence d’expropriation revendiquée de l’industrie d’armement française, l’absence d’appel direct aux soldats français en opérations extérieures. Cette famille politique a ses tensions internes, ses concurrences électorales, ses styles distincts. Mais elle a une matrice politique commune : la défense pratique du cadre national-impérialiste français habillée en radicalité syndicale ou en universalisme républicain.
La séquence impérialiste française dans laquelle s’inscrit le cas du 65 est claire, et nous l’avons documentée précisément en Annexe 1. Repli du dispositif militaire français au Sahel (Mali 2020, Burkina Faso 2022, Niger 2023, Tchad 2024) imposé par les classes populaires sahéliennes. Surengagement français en Ukraine (CAESAR, SCALP, AMX-10 RC, doublement du budget militaire entre 2017 et 2030 via la LPM 2024-2030). Pivot annoncé vers l’Afrique anglophone au sommet Africa Forward de Nairobi (10-12 mai 2026, 23 milliards d’euros d’investissements promis, accords CMA-CGM-Mombasa, TotalEnergies, Bolloré, Veolia, Bouygues, Alstom). Et en métropole, comme pendant matériel articulé : la kafala dissimulée à la française qui produit la fraction sans-papière comme variable d’ajustement permanente de l’économie de guerre française, le racket patronal organisé sur les fiches de paie, le pilotage syndical confédéral du tri préfectoral, et la judiciarisation finale qui clôt politiquement les dossiers individuels sans rien modifier de la matrice. Pour chasser la bourgeoisie françafricaine et les armées impérialistes — françaises, américaines, russes — et leurs hommes de main : juntes militaires, chefs de guerre, jihadistes.
Cinq mots d’ordre indissociables structurent notre programme d’action. Défaitisme révolutionnaire pour la France en Ukraine, au Sahel, au Levant. Expropriation sous contrôle ouvrier des grands groupes d’armement français — Dassault, Thales, KNDS-Nexter, Naval Group, Safran, MBDA, Airbus Defence — pour arrêter et reconvertir matériellement la production militaire vers des usages utiles à la classe ouvrière. Contrôle ouvrier effectif sur les sites d’armement existants — NH90 à Marignane, obus aux Forges de Tarbes, drones Chorus à Le Mans et Cléon, missiles MBDA, Rafale à Mérignac, sous-marins Naval Group — avec droit d’enquête sur les livraisons, droit de veto, droit de refus d’ordre. Appel direct aux soldats français en opérations extérieures, comités de soldats avec droit de refus d’ordre, fraternisation pratique avec les classes ouvrières des pays attaqués. Et articulé matériellement aux quatre précédents : régularisation globale inconditionnelle de tous les sans-papier·e·s et de leurs personnes à charge, par carte de résident de dix ans, ouverte à la pleine citoyenneté politique au nom de la Constitution de l’An I (24 juin 1793, article 4).
Sur ces cinq mots d’ordre articulés et indissociables, la fraction sans-papière du prolétariat de France ne peut compter sur aucun des quatre courants politiques qui prétendent porter sa cause. Pas sur le syndicalisme social-chauvin de la CGT confédérale, qui défend matériellement « notre industrie » française y compris dans sa composante d’armement et qui a accepté au 65 la sélection préfectorale individuelle au lieu de porter la régularisation globale. Pas sur l’extrême gauche — Lutte Ouvrière, NPA-Révolutionnaires, NPA-Anticapitaliste, Révolution Permanente — qui partage avec la CGT confédérale la même grille pratique sociale-chauvine, le même silence sur le défaitisme révolutionnaire, le même alignement transversal sur la défense des sites industriels français sans articulation transnationale, et qui s’est ralliée comme un bloc au rassemblement Bagayoko du 4 avril 2026 tout en abandonnant les sans-papier·e·s du 65 pendant 78 jours d’occupation. Pas sur le panafricanisme militant français contemporain, qui a pour référent politique le territoire africain (souveraineté géopolitique, anti-CFA, anti-Barkhane) et qui n’a publié aucun communiqué, déployé aucune banderole, organisé aucune solidarité sur le 65 pendant les 78 jours. Pas sur les théories décoloniales et leurs incarnations politiques organisées — PIR, Paroles d’Honneur, Bouteldja, courant universitaire, satellites afroféministes — qui érigent la « race sociale » en catégorie politique première séparée de la classe et qui sont restés tout aussi silencieux sur le 65, parce que leur grille théorique ne permet pas d’articuler la critique du racisme à la lutte de classe concrète. Aucun de ces quatre courants n’offre d’issue à la fraction sans-papière, ni à la fraction issue de l’immigration des anciennes colonies et des colonies restantes — DOM-TOM dont les populations sont juridiquement françaises mais matériellement traitées comme prolétariat surexploité de seconde zone par l’État central métropolitain.
La fraction sans-papière et la fraction issue de l’immigration coloniale et des DOM-TOM ne peuvent compter que sur la classe ouvrière autochtone — c’est-à-dire l’ensemble du prolétariat de France indistinctement, racialisé et non-racialisé — aux côtés de laquelle elles se trouvent matériellement, en pratique, dans la même condition de classe, sur les mêmes chantiers du BTP, dans les mêmes cuisines de restaurants, dans les mêmes équipes de nettoyage, dans les mêmes services hospitaliers, dans les mêmes ateliers, dans les mêmes salons de coiffure, dans les mêmes plateformes ubérisées de livraison. Cette unité matérielle existe objectivement dans le rapport de production. Elle est niée politiquement par les appareils dont nous avons documenté l’opération, par les médias Bolloré qui mettent en scène le conflit racial comme principe organisateur de la société française, par l’extrême droite qui mobilise l’identification nationale comme cadre politique de fragmentation du prolétariat, et par les décoloniaux qui mobilisent symétriquement l’identification raciale comme cadre alternatif. Mais cette unité matérielle subsiste, irréductible, dans la réalité quotidienne du rapport de production — et c’est elle qui rend politiquement possible la stratégie de classe que nous portons.
C’est précisément la fonction tactique du Front Unique du Peuple Travailleur (FUPT) que nous portons comme méthode : unifier politiquement le peuple travailleur dans ses organes de luttes existants ou à construire — fractions syndicales, comités de grève, assemblées d’occupation, collectifs autonomes de travailleur·euse·s sans-papier·e·s, comités Gilets Jaunes, comités d’usine — pour que ces organes de luttes deviennent matériellement des organes de contrôle ouvrier sur la production, la distribution, l’administration, puis des organes de gouvernement ouvrier, c’est-à-dire les organes par lesquels la dictature du prolétariat se substitue à l’État bourgeois et amorce la marche vers la société communiste sans classes ni État. Et cela autour d’un programme — programme d’action transitoire articulé qui pose les revendications matérielles dans leur escalade transformatrice, depuis les luttes immédiates jusqu’à la prise du pouvoir politique par la classe ouvrière. Le FUPT n’est pas une organisation politique. C’est la méthode tactique que nous portons pour la France contemporaine — la traduction matérielle de la méthode du front unique posée par l’Internationale Communiste dans ses premiers congrès (1921-1922), appliquée par Barta et l’Union Communiste dans l’industrie automobile française entre 1944 et 1947, articulée à l’analyse léniniste de la dictature du prolétariat (L’État et la Révolution, 1917) et à la stratégie trotskyste des revendications transitoires (Programme de transition, 1938). Cette méthode unifie dans les mêmes organes de luttes la fraction sans-papière, la fraction issue de l’immigration coloniale et des DOM-TOM, la fraction ouvrière non-racialisée des centres urbains et bassins industriels, la fraction rurale et péri-urbaine des Gilets Jaunes, la fraction des fonctions publiques en lutte contre les démantèlements successifs, et la fraction précaire de l’ubérisation et de la sous-traitance — dans une convergence stratégique articulée, pas dans une fusion abstraite ni dans une coexistence parallèle.
Cette méthode tactique nécessite aussi, et indissociablement, la construction d’une organisation politique distincte : une organisation bolchevique-léniniste pour la France, basée sur le socialisme scientifique, qui porte la méthode du FUPT comme outil tactique d’unification, élabore le programme d’action transitoire correspondant, forme les militants politiques capables de porter ce programme dans les organes de luttes existants, et assure la continuité historique de la tradition révolutionnaire entre les vagues conjoncturelles de mobilisation — c’est-à-dire sur la méthode théorique inaugurée par Marx et Engels dans les Manuscrits de 1844, le Manifeste du Parti communiste (1848), le Capital (1867-1883) ; développée par Lénine dans L’impérialisme, stade suprême du capitalisme (1916), L’État et la Révolution (1917), les thèses des premiers congrès de l’Internationale Communiste (1919-1922) ; et reprise par Trotsky dans la Révolution permanente (1929), le Programme de transition (1938), et les écrits ultérieurs de la IVᵉ Internationale. Le socialisme scientifique n’est pas une doctrine philosophique abstraite. C’est la méthode théorique précise par laquelle la classe ouvrière acquiert la conscience matérielle de sa situation historique et la stratégie politique de sa transformation révolutionnaire. C’est cette méthode que les courants social-chauvins, l’extrême gauche centriste, les panafricanistes et les décoloniaux ont en commun d’avoir abandonnée — chacun à sa manière, mais tous dans le même mouvement objectif de détachement de la classe ouvrière de France de la tradition révolutionnaire qui est la sienne en propre. C’est cette méthode que nous portons et que nous transmettons.
Notre filiation politique est précise. Pelloutier, Pouget, Griffuelhes et la CGT révolutionnaire pré-1914 (La Charte d’Amiens de 1906, Le Parti du travail de Pouget de 1905). Monatte, Rosmer, Loriot, Péricat et les syndicalistes-révolutionnaires français qui ont rejoint le bolchevisme entre 1921 et 1922 sur la base d’un programme précis — contrôle ouvrier sur la production, comités d’usine, armement du prolétariat, renversement de leur propre impérialisme français. L’Internationale Communiste dans ses premiers congrès et son application matérielle de la tactique du front unique. Barta et l’Union Communiste dans leur expérience pratique de fraction révolutionnaire à Renault Billancourt entre 1944 et 1947. Trotsky et la IVᵉ Internationale dans la transmission programmatique de cette méthode. Matière et Révolution (Robert Paris, Karob et leurs camarades) dans la continuation théorique contemporaine de cette tradition à laquelle nous nous rattachons explicitement. Cette filiation n’est pas un patrimoine sentimental. C’est notre héritage politique propre, distinct des courants centristes et social-chauvins contemporains, sur lequel nous construisons aujourd’hui.
La tâche politique de l’heure est claire. Construction patiente, doctrinalement rigoureuse, organisationnellement précise, de la fraction révolutionnaire dont la classe ouvrière de France a besoin. Dans les Unions Locales syndicales existantes — CGT, Solidaires, FSU, FO — où la fraction révolutionnaire doit s’organiser comme courant doctrinalement défini pour arracher ces structures à la ligne sociale-chauvine de leurs directions confédérales. Dans les collectifs autonomes de travailleur·euse·s sans-papier·e·s — où le travail politique consiste à articuler les luttes immédiates pour la régularisation aux mots d’ordre programmatiques d’ensemble. Dans les comités Gilets Jaunes encore actifs — où la base sociale rurale et péri-urbaine du soulèvement de 2018-2020 doit être politiquement unifiée à la base sociale racialisée des sans-papier·e·s urbain·e·s, contre la fragmentation entretenue par les appareils. Dans les quartiers populaires et les expériences d’auto-organisation contre les violences policières — où la critique de la grille décoloniale doit se faire par la pratique politique articulée, pas par la dénonciation abstraite. Pas une organisation à rejoindre. Un travail politique à mener collectivement, là où chacun·e se trouve, sur la base programmatique que cette brochure a posée.
Et la conclusion matérielle est là, au 85 rue Charlot, le 28 mai 2026. La fête de victoire CGT au sortir du 65 boulevard de Strasbourg se tient à l’adresse exacte de l’annexe Eugène Varlin de la Bourse du Travail — la même annexe où la CGT confédérale a expulsé par la force le Collectif des Sans-Papiers de la Vᵉ République Bling-Bling (CSP-75) le 24 juin 2009. Dix-sept ans plus tard, presque jour pour jour, la CGT confédérale célèbre une « victoire » obtenue par la sélection préfectorale individuelle de neuf sans-papier·e·s du 65, à l’adresse exacte où elle avait chassé les sans-papier·e·s organisé·e·s en assemblée autonome. Cette coïncidence n’est pas un hasard du calendrier. C’est la signature politique de l’opération du 65 — la CGT confédérale fête sa reprise en main sur les sans-papier·e·s exactement là où elle avait écrasé l’auto-organisation des sans-papier·e·s, dix-sept ans plus tôt. Le travail politique de demain ne part pas de la dénonciation morale de cette signature. Il part du constat matériel qu’elle constitue, et de la construction patiente de l’alternative ouvrière qui rendra impossible sa répétition dans dix-sept ans.
Voilà la brochure. Voilà la tâche. Voilà la filiation. À celles et ceux qui partagent ces analyses, à celles et ceux qui se reconnaissent dans cette filiation, à celles et ceux qui veulent porter cette tâche, nous tendons la main politiquement — pour construire ensemble la fraction révolutionnaire qui manque, dans les Unions Locales, les collectifs autonomes, les comités GJ, les quartiers populaires, sur la base programmatique du Front Unique du Peuple Travailleur et du socialisme scientifique.
Matière et Révolution — Gilets Jaunes Poitiers
24 mai 2026




