Strict Standards: Only variables should be passed by reference in /homepages/36/d206324349/htdocs/site_org1G/config/ecran_securite.php on line 180
Matière et Révolution https://www.matierevolution.org/ Contribution au débat sur la philosophie dialectique du mode de formation et de transformation de la matière, de la vie, de l'homme et de la société Ce site est complémentaire de https://www.matierevolution.fr/ fr SPIP - www.spip.net Matière et Révolution https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L144xH69/siteon0-31714.jpg https://www.matierevolution.org/ 69 144 WSWS et la question de la Catalogne https://matierevolution.org/spip.php?article6648 https://matierevolution.org/spip.php?article6648 2019-10-21T22:05:00Z text/html fr Robert Paris Espagne España Fascisme La police espagnole attaque des manifestations de masse contre les peines de prison pour les nationalistes catalans Par Alejandro López et Alex Lantier 16 octobre 2019 Des manifestations ont éclaté dans toute la Catalogne lundi après que la Cour suprême d'Espagne a prononcé de lourdes peines de prison contre 12 nationalistes catalans faussement accusés dans le cadre du référendum sur l'indépendance catalan du 1er octobre 2017. Quelques minutes à peine après le verdict du lundi matin, des milliers (...) - <a href="https://matierevolution.org/spip.php?rubrique113" rel="directory">12 - QUOI DE NEUF DANS LES ORGANISATIONS REVOLUTIONNAIRES - WHAT'S NEW UPON REVOLUTIONNARY ORGANISATIONS</a> / <a href="https://matierevolution.org/spip.php?mot28" rel="tag">Espagne España</a>, <a href="https://matierevolution.org/spip.php?mot136" rel="tag">Fascisme</a> <div class='rss_texte'><h3 class="spip">La police espagnole attaque des manifestations de masse contre les peines de prison pour les nationalistes catalans </h3> <p>Par Alejandro López et Alex Lantier</p> <p>16 octobre 2019</p> <p>Des manifestations ont éclaté dans toute la Catalogne lundi après que la Cour suprême d'Espagne a prononcé de lourdes peines de prison contre 12 nationalistes catalans faussement accusés dans le cadre du référendum sur l'indépendance catalan du 1er octobre 2017.</p> <p>Quelques minutes à peine après le verdict du lundi matin, des milliers de manifestants sont descendus dans les rues pour exiger la libération des accusés, occupant des places publiques et bloquant les autoroutes dans les villes de la région. A Barcelone, la capitale régionale, ils ont fermé de grandes artères comme la Via Laietana et le Passeig de Gràcia. Selon les chiffres de la police, 25.000 personnes ont manifesté à Gérone, 8000 à Tarragone, 4000 à Sabadell et des milliers dans des dizaines de petites villes catalanes.</p> <p>En plus des autoroutes, les manifestants ont bloqué les lignes ferroviaires nationales RENFE et le métro de Barcelone.</p> <p>Des affrontements ont éclaté en début de soirée lorsque la police a attaqué des dizaines de milliers de personnes se rassemblant au centre-ville de Barcelone et marchant sur l'aéroport d'El Prat. En scandant « Faites comme Hong Kong », les manifestants ont tenté de bloquer et d'occuper les terminaux de l'aéroport. L'aéroport a été contraint d'annuler 108 vols lundi et 20 mardi en raison de perturbations du trafic et de l'occupation de ses installations. La police a violemment chargé les manifestants pour les empêcher d'occuper pleinement le terminal 1 de l'aéroport, et les manifestants ont accusé les forces de sécurité de tirer des balles en caoutchouc et de la mousse nocive. La journaliste française Elise Gazengel a été battue à plusieurs reprises par la police et a affiché des photos de ses contusions sur Twitter.</p> <p>Au total, 78 manifestants ont été hospitalisés, dont 38 qui étaient encore hospitalisés à la fin de la journée. Trois personnes ont été arrêtées.</p> <p>Ces condamnations sont le résultat illégitime d'un procès-spectacle qui fait partie de la poussée de la classe dirigeante pour créer le cadre juridique d'un État policier fasciste en Espagne. Le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) a expliqué ses différences de principe avec la perspective pro-capitaliste, sécessionniste et pro-Union européenne (UE) des partis nationalistes catalans. Cependant, il s'oppose et appelle tous les travailleurs à s'opposer aux peines de prison imposées aux accusés malgré l'incapacité de l'État à prouver les charges retenues contre eux.</p> <p>Ce sont les premiers prisonniers politiques détenus en Europe occidentale depuis la chute des dictatures fascistes au Portugal en 1974 et en Espagne en 1978. Leurs fausses accusations et leur emprisonnement ont de profondes implications pour la classe ouvrière, cible centrale de la répression policière en Espagne et dans le monde. Dès le mois de juin, la Cour suprême a démontré son caractère politiquement criminel en décidant que le généralissime Francisco Franco était devenu le chef d'État légitime de l'Espagne lorsqu'il a lancé le coup d'État fasciste contre la République en 1936 qui a déclenché la Guerre civile espagnole. Le gouvernement du Parti socialiste espagnol (PSOE) et l'alliance stalinienne-pabliste Unidas Podemos ont gardé un silence assourdissant sur cette décision. Cependant, elle donne au jugement rendu contre les prisonniers nationalistes catalans le caractère d'une légitimation rétroactive de la répression fasciste de la gauche par Franco.</p> <p>La Cour suprême a déclaré les accusés coupables de divers chefs de sédition, d'utilisation abusive des fonds publics et de désobéissance. Il a prononcé des peines totalisant plus de 100 ans de prison, y compris : * Treize ans de prison et d'inéligibilité électorale pour le dirigeant de l'ERC (Gauche républicaine de Catalogne), ancien vice-premier ministre catalan et parlementaire européen Oriol Junqueras, qui a été empêché de siéger au Parlement européen.</p> <p>* 12 ans de prison et d'inéligibilité électorale pour les anciens ministres régionaux Raül Romeva, Jordi Turull et Dolors Bassa ; 11,5 ans pour l'ancien président du Parlement catalan Carme Forcadell ; 10,5 ans pour les anciens ministres régionaux Joaquim Forn et Josep Rull ; 9 ans pour Jordi Sánchez et Jordi Cuixart, dirigeants des associations culturelles l'Assemblée nationale catalane et Òmnium.</p> <p>* Une amende draconienne de 200 euros par jour pendant 10 mois pour les anciens ministres régionaux Santi Vila, Meritxell Borràs et Carles Mundó, qui ne peuvent se présenter aux élections pendant 1 an et 8 mois.</p> <p>Tout le cadre du procès-spectacle organisé par la Cour suprême était illégitime. Le gouvernement du PSOE a invité le parti pro-Franco Vox récemment formé à aider l'État à poursuivre les accusés. Il a inculpé les accusés de rébellion, c'est-à-dire de « se soulever de manière violente et publique » contre l'autorité de l'Etat. En fait, ils ont soutenu un référendum pacifique et ont organisé des manifestations pacifiques. Il y a eu des violences à grande échelle, mais elles ont été organisées par le gouvernement de droite du Parti populaire (PP) à Madrid, et non par les partisans du référendum. Le gouvernement du PP a ordonné une répression policière brutale contre les électeurs pacifiques qui a fait plus de 1000 blessés et a été vu par des millions de personnes sur les réseaux sociaux à travers le monde.</p> <p>En fin de compte, le tribunal n'a pas été en mesure de déclarer les accusés coupables au chef d'accusation de rébellion, ce qui aurait pu les envoyer en prison pendant de nombreuses décennies. Au lieu de cela, il les a reconnus coupables du chef de sédition le moins important, à savoir « se lever publiquement et de manière turbulente » pour « empêcher par la force ou de manière illégale » l'application de la loi ou de l'autorité étatique. Le jugement séditieux lui-même a des implications draconiennes pour les droits démocratiques fondamentaux, en particulier le droit de grève et de protestation.</p> <p>La cour a argumenté qu'en soutenant, en aidant à organiser ou en plaidant en faveur du référendum, les défendeurs ont encouragé les électeurs à résister à la répression contre eux et étaient donc coupables de sédition. L'autre événement cité était une manifestation des 20 et 21 septembre organisée par Jordi Sánchez et Jordi Cuixart contre les raids de la Garde civile sur les bâtiments de l'État catalan visant à confisquer des documents et à empêcher le référendum sur l'indépendance. Lors de cette manifestation, deux véhicules de la Garde civile ont été vandalisés, un acte que Sánchez et Cuixart ont condamné après avoir appelé à des manifestations pacifiques.</p> <p>Ces décisions créent un mécanisme juridique bidon qui permet à l'État espagnol de condamner quiconque appelle à la sédition, même s'il s'agit d'une manifestation pacifique, et de l'emprisonner pour 15 ans. Le gouvernement n'a qu'à envoyer la police pour attaquer une manifestation, prétendre que les manifestants ont violemment résisté à l'agression, puis blâmer les organisateurs pour « sédition » parce qu'ils auraient incité à une opposition violente à l'État.</p> <p>Les travailleurs engagés dans des activités légales et protégées par la Constitution, telles que les grèves ou les manifestations contre les expulsions ou les descentes de police contre les migrants, sont maintenant en grand danger juridique.</p> <p>Les condamnations pour mauvaise utilisation des fonds publics sont tout aussi frauduleuses. Les procureurs n'ont fourni aucune preuve de dépenses du gouvernement catalan pour le référendum après le 6 septembre 2017, date à laquelle le parlement régional a adopté des lois pour le référendum (annulées par la suite par la Cour constitutionnelle). Néanmoins, plusieurs accusés ont été reconnus coupables de cette accusation.</p> <p>Le soutien unanime de l'UE et des grandes puissances de l'UE à l'action de la Cour suprême est un avertissement qu'il n'existe pas de section de la classe dirigeante européenne qui défende les droits démocratiques. Dans tous les pays, la bourgeoisie s'oriente vers l'imposition d'un État policier et développe des doctrines juridiques à l'instar de celles proposées par les nazis dans les années 1930. La porte-parole de la Commission européenne, Mina Andreeva, a simplement déclaré que la décision « est et reste une affaire intérieure pour l'Espagne, qui doit être résolue conformément à son ordre constitutionnel. »</p> <p>Berlin s'est fait l'écho de la position de l'UE, invoquant le « cadre » juridico-constitutionnel de l'Espagne pour exiger que la population accepte le verdict. Le ministère français des affaires étrangères a exprimé sa « confiance dans la capacité des autorités espagnoles à surmonter les tensions qui sont apparues en Catalogne ». Il a ajouté que la France « soutient l'unité territoriale et constitutionnelle de l'Espagne ».</p> <p>Les organisations corrompues et réactionnaires promues pendant des décennies par les capitalistes espagnols y compris la « gauche » ont toutes clairement exprimé leur soutien au pouvoir. Le Premier ministre par intérim et chef du PSOE Pedro Sánchez, qui a envoyé des milliers d'unités de la police et de la Garde civile pour réprimer les manifestations, l'a défendu en disant : « Personne n'est au-dessus des lois. Dans une démocratie comme l'Espagne, personne n'est jugé pour ses idées ou sa politique, mais pour un comportement criminel, comme le prévoit la loi. »</p> <p>Tout en critiquant légèrement le jugement, le chef de Podemos, Pablo Iglesias, a insisté pour dire que « chacun devra respecter la loi et accepter le verdict ». Il conclut avec complaisance : « Il est temps pour nous de retrousser nos manches et de reconstruire les ponts entre une société catalane divisée et... la société espagnole. »</p> <p>Le Premier ministre régional catalan Quim Torra a appelé à l'amnistie pour les douze dirigeants. Le responsable nationaliste catalan a déclaré qu'il chercherait à rencontrer le roi d'Espagne Felipe VI et le Premier ministre Sánchez, les personnes qui coordonnent la répression contre les nationalistes catalans. Il a toutefois refusé d'appeler à la désobéissance civile. Son ministre régional de l'Intérieur, Miquel Buch, dirige la répression de la police régionale catalane contre les manifestants.</p> <h3 class="spip">Avant la décision des procès-spectacles catalans <p>Les nationalistes catalans, les syndicats espagnols et la pseudo-gauche démobilisent l'opposition</p> </h3> <p>Par Alejandro López</p> <p>14 octobre 2019</p> <p>La Cour suprême d'Espagne va condamner lundi 12 politiciens nationalistes catalans pour leur rôle dans le référendum sur l'indépendance du 1er octobre 2017. Ces politiciens ont été accusés frauduleusement d'avoir organisé des manifestations dans le but de faire violemment sécession de l'Espagne. On s'attend à ce qu'ils soient condamnés à des années de prison.</p> <p>Une telle décision constituerait une escalade majeure dans l'atteinte aux droits démocratiques, y compris la liberté de pensée et de réunion, avec les conséquences les plus graves pour l'opposition sociale dans la classe ouvrière. Cela signifierait que les prisonniers politiques seraient à nouveau présents dans les prisons espagnoles - une situation jamais vue depuis la chute de la dictature fasciste sous le général Francisco Franco. Les groupes de défense des droits de l'homme ont dénoncé de « graves irrégularités » dans le procès ; la Fédération internationale des droits de l'homme a conclu qu'il « n'offrait pas les garanties minimales pour être qualifiée d'équitable ».</p> <p>Terrifié par d'éventuelles manifestations et grèves de masse, le gouvernement du Premier ministre espagnol par intérim, Pedro Sànchez, mobilise la police et prépare une répression de masse. Il déplace des unités anti-émeutes de la Garde civile en Catalogne. Il vise à renforcer les unités de la Garde civile déjà présentes en Catalogne avec 700 gardes civils supplémentaires et 800 agents de la Police nationale. En outre, Madrid a ordonné la mobilisation de 300 soldats du Grupo de Acción Rapido (Force d'action rapide), une unité déployée dans les zones de guerre et de conflit comme la Bosnie-Herzégovine, le Kosovo, l'Afghanistan, Haïti et le Liban.</p> <p>Mercredi, le général Pedro Garrido, chef de la Garde civile en Catalogne, a violé le code militaire interdisant aux troupes en uniforme de discuter publiquement de politique afin de menacer le public. Il a déclaré que les Gardes civils avaient montré leur « engagement envers l'Espagne » il y a deux ans, lorsqu'ils ont sauvagement battu des électeurs pacifiques lors du référendum d'indépendance catalan du 1er octobre 2017, faisant plus de 1000 blessés. Il a ajouté : « Chaque fois que ce sera nécessaire, nous recommencerons. »</p> <p>Sànchez a averti qu'il pouvait invoquer la loi sur la sécurité nationale et l'article 155 de la Constitution avant les élections du 11 novembre pour suspendre le gouvernement régional élu de la Catalogne. En cela, il a été directement aidé par l'alliance de partis Unidas Podemos, dont le chef Pablo Iglesias s'est engagé à soutenir l'application de l'article 155 de la Constitution. Le syndicat stalinien CCOO (Commissions ouvrières) et l'Union générale du travail (UGT) social-démocrate se sont opposés à toute action de grève contre les procès-spectacles catalans. Au lieu de cela, ils sont passés au-dessus d'eux en silence.</p> <p>Au milieu de cet assaut de la bourgeoisie et de l'élite politique espagnols, les nationalistes et les syndicats catalans font tout ce qu'ils peuvent pour démobiliser l'opposition à la décision de justice et la subordonner à leur perspective en faillite, pro-capitaliste et nationaliste.</p> <p>Les partis nationalistes catalans, la Gauche républicaine de Catalogne (ERC) et Ensemble pour la Catalogne (JxCat), dont les responsables, y compris l'ancien vice-premier ministre de l'ERC, Oriol Junqueras, sont parmi les accusés dans les procès, se préparent à réprimer avec violence les manifestations organisées pour leur propre défense. Le gouvernement régional sous leur contrôle a activé l'Opération Minerva, qui met toute la police anti-émeute régionale à sa disposition pour réprimer les manifestations. Le gouvernement catalan a également récemment réapprovisionné la police en gaz poivré.</p> <p>L'Assemblée nationale catalane-nationaliste catalane (ANC) et l'association Òmnium sont des groupes bourgeois liés à l'ERC et à JxCat par mille fils ; ils indiquent clairement qu'ils ne feront pas appel aux travailleurs de toute l'Espagne, parmi lesquels il existe une opposition profonde à la répression violente des Catalans. Un sondage a révélé qu'en dépit d'une propagande médiatique anti-catalane acharnée, les trois cinquièmes des Espagnols s'opposent à une confrontation entre Madrid et la population catalane.</p> <p>Néanmoins, l'ANC et l'Òmnium travaillent d'arrache-pied pour s'assurer que le jugement du procès-spectacle ne débouche que sur des protestations temporaires, spontanées et non coordonnées. Après des mois de silence et d'inactivité, le parti de l'Assemblée nationale catalane (ANC), dont l'ancien dirigeant Jordi Sànchez est en détention préventive depuis deux ans, a proposé une réponse ponctuelle « spontanée » au jugement, pour mettre soudain la Catalogne au point mort. Ils ont écrit sur Twitter : « Si vous êtes à la maison ou au travail, allez dans la rue et protestez ! Si vous êtes dans votre voiture, arrêtez et faites-vous entendre ! » L'ANC convoque des rassemblements à 20h ce jour-là à certains endroits.</p> <p>Ces actions se dérouleront en marge des Marches pour la liberté co-organisées avec l'association pro-séparatiste Òmnium, dont l'ancien dirigeant Jordi Cuixart est également en détention préventive. Prévues pour durer trois jours, elles débuteront à Berga, Vic, Girona, Tàrrega et Tarragone, et arriveront à Barcelone le vendredi midi.</p> <p>La dirigeante de l'ANC, Elisenda Paluzie, a également indiqué clairement que l'ANC a l'intention de dissiper les protestations et de tenir en laisse les actions des soi-disant Comités de défense de la République (CDR), liés au parti petits-bourgeois Candidats d'unité populaire (CUP). Sur Radio 4, Paluzie a parlé de la nécessité d'organiser des manifestations, mais s'est opposée à une action qui « durerait plus d'un mois ». Cela, dit-elle, « userait » le mouvement nationaliste. Elle s'est distanciée des actions de protestation des CDR comme les « barrages routiers ou le blocage des postes de péage. »</p> <p>Les minuscules syndicats nationalistes catalans, Intersindical-CSC et Intersindical Alternativa de Catalunya, avec moins de 8000 membres, ont appelé à une grève de 24 heures vendredi, pour mettre fin à la « répression politique en Catalogne ». Les syndicats ont avancé des revendications nationalistes, comme pour un salaire minimum de 1200 euros en Catalogne, ne faisant pas appel aux travailleurs en dehors de la région.</p> <p>Les différents satellites politiques de Podemos de pseudo-gauche et du parti nationaliste catalane</p> <p>CUP, pour leur part, ont soutenu ces appels. Le Courant révolutionnaire ouvrier, la section espagnole de la Fraction trotskyste moréniste - Quatrième Internationale et de la Gauche révolutionnaire, affiliée espagnole du Comité pour une Internationale ouvrière, ont félicité dans leurs déclarations les syndicats nationalistes d'avoir appelé ces grèves, et a appelé les forces nationalistes catalanes à intensifier leurs appels pour la séparation et la création d'une république catalane.</p> <p>L'incapacité des groupes petits-bourgeois, des syndicats et des nationalistes catalans à faire même un appel élémentaire aux travailleurs d'Espagne et à l'étranger, pour leur propre défense, souligne leur faillite politique. Ce sont des satellites à peine déguisés de l'élite dirigeante espagnole. La seule voie à suivre pour les travailleurs qui cherchent à monter une opposition politique à l'État policier espagnol est de s'organiser sur la base d'un programme socialiste indépendant de ces groupes en faillite.</p> <h3 class="spip">La grève générale paralyse la Catalogne avec plus d'un demi-million de manifestants à Barcelone</h3> <p>Par Alejandro López</p> <p>21 octobre 2019</p> <p>Vendredi, au cinquième jour de manifestations et d'émeutes après le jugement draconien qui a condamné neuf politiciens nationalistes catalans à des peines de neuf à treize ans de prison, des centaines de milliers de manifestants ont défilé à Barcelone et une grève générale a paralysé la Catalogne. De larges couches de jeunes et de travailleurs se sont mobilisés pour protester contre l'État policier qui émerge en Espagne et plus largement en Europe.</p> <p>Au cours de la matinée, cinq colonnes de milliers de manifestants, organisées par les associations l'Assemblée nationale catalane (ANC) et Omnium culturel sous le slogan « Marche pour la liberté », ont bloqué les autoroutes menant à Barcelone. Les colonnes ont commencé à Vic, Berga, Tàrrega, Girona et Tarragone et ont convergé vers Barcelone dans l'après-midi, où des dizaines de milliers d'autres personnes s'étaient rassemblées. Les manifestants portaient une banderole géante, en anglais : « Free Catalan Prisoners Now » (Libérez les prisonniers catalans maintenant)</p> <p>Sur l'autoroute AP7, à La Jonquera, près de la ville de Gérone, des manifestants ont bloqué la circulation sur les deux routes reliant l'Espagne et la France. Les manifestants ont également bloqué au moins 20 routes principales alors qu'ils marchaient vers Barcelone pour le rassemblement de masse avec les travailleurs et les étudiants en grève.</p> <p>La grande manifestation dans le centre de Barcelone a commencé à 17 h 00 et a impliqué plus d'un demi-million de manifestants, selon la police. Sous les banderoles des syndicats séparatistes Intersindical-CSC et Intersindical Alternativa, et sous le slogan « Vos droits et libertés, grève générale », des centaines de milliers de personnes ont défilé en scandant des mots d'ordre pour la liberté des prisonniers politiques, l'indépendance et contre le fascisme. Beaucoup portaient des drapeaux sécessionnistes. Plus de 50.000 personnes ont manifesté dans les autres grandes villes catalanes de Lleida et Girona. Les manifestations, cependant, n'ont pas été principalement motivées par des sentiments sécessionnistes. De larges couches de la population espagnole se rendent de plus en plus compte que la classe dirigeante est en train de passer rapidement à des formes autoritaires de gouvernement.</p> <p>La décision draconienne, plusieurs années après la fin du régime fasciste du général Francisco Franco, d'emprisonner des politiciens pour avoir organisé des manifestations pacifiques, se heurte à la combativité et à l'opposition croissantes des travailleurs et des jeunes. Le jugement rendu lundi est un verdict infâme et illégitime, qui crée un précédent pour interdire comme « sédition » toute forme de protestation contre l'État. Le jugement a été rendu par un tribunal qui est discrédité par ses récentes déclarations de soutien au dictateur fasciste Francisco Franco.</p> <p>Ces derniers jours, des dizaines de milliers de manifestants, en particulier des jeunes, ont été impliqués dans des affrontements avec la police. Comme le montrent beaucoup de vidéos, nombreux sont ceux qui scandent des insultes envers la police en espagnol, et non en catalan.</p> <p>La manifestation de masse à Barcelone a coïncidé avec une grève générale dans la région. La grève a paralysé la ville. Les lignes de métro, les dessertes régionales et les TGV ont tous été touchés, même si le gouvernement régional catalan a imposé des services minimaux réactionnaires d'entre 25 % et 50 % du niveau normal de travail.</p> <p>Dans le secteur de l'éducation, plus de 50 % des enseignants et 90 % du personnel universitaire se sont mis en grève. Les petits magasins ont également fermé - 72 %, selon les données initiales. Un tiers des fonctionnaires se sont mis en grève. Le port de Barcelone a également été touché par la grève des travailleurs portuaires contre la réforme du code de travail et pour la défense des droits démocratiques. Le ministère régional du travail a déclaré que la consommation d'électricité a baissé de 10,11 % par rapport à la veille, un niveau similaire à celui des mobilisations précédentes, comme la grève contre la réforme du code de travail de 2010 et la grève du 3 octobre 2017 après le référendum d'indépendance catalan.</p> <p>Le constructeur automobile SEAT, une unité de Volkswagen AG, qui produit 3500 voitures par jour, a arrêté la production dans son usine de Martorell, près de Barcelone du jeudi après-midi au samedi, par crainte que les manifestations ne perturbe la circulation. Iberia a annulé 12 vols vendredi entre Barcelone et Madrid en raison de la grève, tandis que Vueling a annulé 36 de ses vols réguliers. Dans certains cas, des grandes entreprises ont encouragé la grève. Le groupe de supermarchés et de stations-service Bon Preu a annoncé la fermeture de tous ses établissements mais a déclaré qu'il continuerait à payer ses employés.</p> <p>Bien que les syndicats séparatistes et le gouvernement régional catalan aient qualifié la grève de « succès », des pans importants de la classe ouvrière - en particulier des couches importantes de travailleurs industriels - n'ont pas participé. Pour les couches hispanophones de la classe ouvrière en Catalogne, le slogan de la création d'une mini-république capitaliste catalane, dirigée par des forces pro-Union européenne et pro-OTAN qui imposent depuis longtemps une austérité sociale aux travailleurs, est vu avec hostilité.</p> <p>De plus, les syndicats Commissions ouvrières (CC.OO) staliniennes et l'Union générale du travail (UGT) social-démocrate ont boycotté l'événement et ont refusé de déclencher toute grève ou action de solidarité.</p> <p>Le Parti socialiste espagnol (PSOE) au pouvoir et son allié, le parti Podemos stalinien-pabliste, cherchent désespérément à bloquer un mouvement plus large dans la classe ouvrière contre le gouvernement répressif et antidémocratique du PSOE de Pedro Sánchez. Podemos soutient ce gouvernement. Lundi, le chef de Podemos, Pablo Iglesias, a appelé les gens à « respecter la loi et à accepter le verdict ». Il a conclu avec suffisance : « Il est temps pour nous de retrousser nos manches et de travailler à reconstruire des ponts entre une société catalane divisée et [...] la société espagnole. »</p> <p>Mercredi, Iglesias a rencontré Sánchez pour préciser qu'il ne s'opposerait à aucune escalade policière en Catalogne et a même applaudi la coordination entre la police régionale catalane et espagnole pendant la répression.</p> <p>Vendredi, Iglesias a dénoncé l'affrontement des jeunes de Catalogne avec la police, qualifiant la violence de « catastrophe » qui « fait beaucoup de mal » aux chances de résolution pacifique du conflit. Ces derniers jours, plus de 100 manifestants ont été arrêtés et plus de 350 ont été blessés lors d'affrontements entre la police et les manifestants. L'État s'est servi des affrontements violents comme prétexte pour intensifier les mesures d'État policier. Jusqu'à présent, 10 manifestants ont été incarcérés sans libération sous caution. Dans quatre affaires, le juge a soutenu que les accusés tentaient « d'empêcher l'exécution du verdict final rendu par la Cour suprême. » Vendredi, le gouvernement a également activé l'unité des forces spéciales de la Guardia Civil paramilitaire, le Grupo de Reserva y Seguridad (Groupe de réserve et de sécurité), qui a été créée en 2006 par le gouvernement PSOE. Ce groupe, dont la mission déclarée est « le rétablissement de l'ordre public dans les grandes manifestations de masse », a joué un rôle tristement célèbre dans l'écrasement de la grève des mineurs en 2012 et dans l'attaque contre le référendum catalan de 2017.</p> <p>Le Tribunal national, issu du Tribunal d'ordre public créé par Franco pour punir les « crimes politiques », a également ordonné aux Gardes civils de fermer le site web et les médias sociaux de Tsunami Democràtic, l'organisation qui a coordonné les manifestations. Le groupe était derrière les tentatives d'occupation de l'aéroport de Barcelone. Le juge de la Cour nationale Manuel García Castellón a ordonné l'ouverture d'une enquête sur cette plate-forme en raison de preuves de terrorisme.</p> <p>Les forces fascistes cultivées par l'atmosphère de droite initiée par la classe dirigeante interviennent également pour la première fois. Jeudi soir, des voyous fascistes ont attaqué des manifestants alors qu'ils couraient vers Diagonal Avenue, où les gens s'étaient rassemblés. Certains d'entre eux étaient enveloppés de drapeaux fascistes espagnols, étaient armés de battes de baseball et criaient « Franco ! Franco ! » Un jeune de 23 ans a été sévèrement battu.</p> <p>S'exprimant depuis Bruxelles après une réunion du Conseil de l'Europe, le Premier ministre par intérim Pedro Sánchez a averti que « l'Etat de droit ne peut céder à l'exaltation » et a menacé que les responsables des « actes violents graves » seraient traités « le plus tôt possible ». Les partis de droite demandent à Sánchez de supprimer le Gouvernement régional catalan en invoquant l'article 155 de la Constitution. En octobre 2017, le Parti populaire PP) de droite, avec le soutien du PSOE, a invoqué cet article, a utilisé ce pouvoir pour suspendre le gouvernement régional catalan démocratiquement élu et imposé des élections en présence de milliers de forces de police envoyées par Madrid.</p> <p>Le leader du PP, Pablo Casado, a exigé que Sánchez agisse avec « urgence » en Catalogne contre les émeutes et a comparé la situation aux opérations de guérilla urbaine « kale borroka » au Pays Basque dans les années 1980 et 1990. Les actions les plus courantes à l'époque comprenaient des attaques contre les bureaux des partis politiques, des incendies de voitures, des attaques contre des logements, la destruction de distributeurs automatiques de billets, de bureaux de banque, de transports publics et des émeutes avec des cocktails Molotov.</p> <p>Madrid a un long passé de répression brutale par le biais de lois antiterroristes réactionnaires contre les séparatistes basques. Casado a effectivement appelé à l'utilisation des mêmes lois antiterroristes contre les manifestants catalans.</p> <p>Albert Rivera, leader du parti de droite Ciudadanos (Citoyens), a également exhorté Sánchez à invoquer l'article 155 pour suspendre le gouvernement régional élu et à envoyer davantage de forces de police. Il a déclaré que les protestations et la grève étaient un « sabotage général » du quotidien des Espagnols.</p> <h3 class="spip">Madrid déclenche la répression « antiterroriste » en Catalogne </h3> <p>Par Alejandro López</p> <p>27 septembre 2019</p> <p>Lundi, la Garde civile espagnole a déclenché une opération de police « antiterroriste » très médiatisée contre les militants nationalistes catalans baptisée « Opération Judes ». Ces arrestations surviennent alors que le verdict du procès à huis clos des nationalistes catalans devant la Cour suprême est attendu en octobre, et quelques jours avant le deuxième anniversaire du référendum d'indépendance catalan du 1er octobre 2017. Des manifestations de masse sont prévues. Le ministre espagnol de l'Intérieur par intérim, Fernando Grande-Marlaska, a ordonné mardi le déploiement de 200 policiers antiémeutes dans la région à la veille du deuxième anniversaire du référendum. Mercredi, le ministère a annoncé son intention d'y envoyer plus de 600 policiers.</p> <p>Au cours de cette rafle « antiterroriste », la Garde civile a déployé 500 policiers lourdement armés et une équipe de neutralisation des explosifs et munitions (TEDAX) pour arrêter neuf membres présumés des Comités de défense de la République (CDR) près de Barcelone, dans des villes comme Sabadell, Mollet del Vallès, Cerdanyola del Vallès, et Vicenç de Torelló. Les gardes civils ont fouillé 10 propriétés. Les neuf personnes arrêtées sont accusées de terrorisme, de possession d'explosifs et de rébellion par la Haute Cour, héritière du tristement célèbre Tribunal de l'ordre public sous la dictature fasciste de Francisco Franco.</p> <p>Le parquet les accuse d'avoir « un haut niveau de préparation dans des plans terroristes à des fins sécessionnistes ». Au cours de l'opération, selon une déclaration de la Garde civile, « du matériel informatique et de la documentation en abondance » ont été saisis, y compris « du matériel et des substances, considérés comme des précurseurs pour la préparation d'explosifs ».</p> <p>La déclaration affirme que l'opération était nécessaire, car les Gardes civils sont « certains » que « des actions allaient être perpétrées, profitant de la période comprise entre l'anniversaire du référendum illégal d'autodétermination du 1er octobre 2017 et l'annonce de la décision du tribunal ». L'opération était donc nécessaire « pour faire avorter le projet qui aurait pu causer des dommages irréparables en raison de l'état avancé des préparatifs ».</p> <p>L'affaire est sous scellés, mais des sources au sein de l'opération ont divulgué des informations à la presse antisécessionniste, qui a publié des reportages sensationnalistes de l'opération.</p> <p>Les CDR sont un réseau d'assemblées au niveau local et régional de Catalogne formé en 2017, d'abord pour défendre le référendum sur l'indépendance de la Catalogne, puis pour appeler à une République catalane. Ils se composent principalement de nationalistes catalans ruraux de classe moyenne liés à des partis politiques de toutes les allégeances – l'Ensemble pour la Catalogne de droite, la Gauche républicaine de Catalogne et les Candidatures de l'Unité Populaire de pseudo-gauche – ou des associations prosécessionnistes comme l'Assemblée nationale catalane et Òmnium culturel.</p> <p>La plupart de leurs actions ont consisté en des manifestations non violentes, des barrages routiers et en trafiquant des gares de péage dans toute la Catalogne, levant des barrières pour laisser passer les véhicules gratuitement. Les principaux partis et médias bourgeois espagnols ont cependant utilisé les CDR comme prétexte pour intensifier la répression d'État policier contre les nationalistes catalans. Ils ont également utilisé les CDR pour justifier les accusations frauduleuses portées contre les dirigeants catalans lors du simulacre de procès.</p> <p>Toute l'opération « antiterrorisme » sent la provocation policière visant à démobiliser l'opposition croissante aux atteintes aux droits démocratiques et à justifier la répression policière. Les déclarations des Gardes civils et du parquet ne fournissent aucune preuve qu'ils ont saisi des explosifs.</p> <p>Dans une vidéo, des Gardes civils lourdement armés font irruption dans un garage contenant une vieille voiture, des chaudrons, des poêles et un sac poubelle. À l'aide d'une cuillère, un agent remue le contenu de l'un des chaudrons – une décision étrange, étant donné que les Gardes prétendent que ces substances pourraient être des explosifs. Selon les témoignages officiels, il s'agissait d'une arrestation préventive. Les perquisitions ont été effectuées pour « localiser et, le cas échéant, saisir des preuves démontrant le niveau de préparatifs des actes de violence ». Fait significatif, il semble donc que la police cherchait des preuves que ses cibles pouvaient préparer des actes de violence, et n'agissait donc pas pour prévenir des actes de violence qui étaient en préparation.</p> <p>À l'intérieur d'une maison de Sabadell, les Gardes civils ont trouvé de l'acide sulfurique, de la paraffine, de la poudre d'aluminium et du nitrate d'ammonium. Ces trois dernières se retrouvent dans les feux d'artifice, utilisés régulièrement dans les fêtes de la région. Décrivant les « explosifs » allégués, les gardes civils déclarent que « des matières et substances abondantes ont été localisées qui sont considérées comme des précurseurs pour la fabrication d'explosifs, susceptibles (sous réserve de confirmation par des spécialistes) d'être utilisées pour la fabrication d'artefacts ».</p> <p>Le rapport d'enquête lui-même indiquait que ces substances pouvaient être utilisées pour fabriquer des bombes artisanales, « mais pas Goma 2 ». Goma 2 est un puissant explosif industriel qui a été régulièrement utilisé par le groupe terroriste basque ETA dans les années 1980 et 1990. Selon certaines informations, le sous-sol de la maison de Sabadell servait de dépôt pour le matériel pyrotechnique lors des célébrations locales qui se sont terminées le 9 septembre. Les Gardes civils ont également saisi une urne qui aurait été utilisée lors du référendum du 1er octobre.</p> <p>La réaction de Pedro Sánchez, premier ministre par intérim et chef du Parti socialiste espagnol (PSOE), fut encore plus remarquable. À l'Assemblée générale de l'ONU à New York, il a dit : « Je viens de l'apprendre par les médias. »</p> <p>Il est difficile de croire que Sánchez n'était pas au courant d'une descente majeure de la police sur une cellule terroriste présumée en Catalogne. Non seulement la Catalogne a été un centre de répression policière en Espagne, mais il n'y a pas eu d'activités terroristes de la part des nationalistes catalans depuis des décennies – depuis les activités de Terra Lluire (Terre libre) au début des années 1990. Même l'association de juges liée au PSOE a dénoncé l'opération. Ignacio González Vega, porte-parole du groupe des Juges pour la démocratie, a remis en cause la « franchise » du procureur général, qu'il a qualifiée d'inappropriée pour une première phase d'enquête. Vega a exprimé sa « surprise » devant la quantité d'informations divulguées au public dans le cadre d'une enquête sous scellés, en insistant sur le fait que la chose la plus importante était la présomption d'innocence des « suspects ».</p> <p>Cette opération antiterroriste est la dernière d'une longue série d'opérations qui n'ont finalement abouti à rien devant les tribunaux. En 2018, la Haute Cour a clos les procédures judiciaires engagées contre les anarchistes dans le cadre des opérations Piñata et Pandora, faute de preuves. Cela a fait suite à 33 arrestations, trois années d'enquête au cours desquelles des centaines de documents ont été analysés, des perquisitions ont été effectuées dans toute l'Espagne, des heures de conversations téléphoniques enregistrées, des comptes bancaires gelés, et après avoir emprisonné des accusés durant des mois.</p> <p>L'année dernière, la militante du CDR Tamara Carrasco a été arrêtée par la police espagnole. Adrià Carrasco, un autre militant du CDR, s'est échappé et s'est exilé en Belgique avant d'être arrêté. Tous deux étaient accusés de « rébellion » et de « terrorisme ». Actuellement, l'affaire est au point mort, après que la Haute Cour d'Espagne a exclu les accusations initiales de terrorisme et de rébellion. Les tribunaux catalans se disputent leur compétence pour mener l'enquête, mais Carrasco reste confinée à la ville catalane de Viladecan, une mesure limitant sa liberté de mouvement en dehors de la ville jusqu'à ce qu'un nouveau tribunal s'occupe de son affaire.</p> <h3 class="spip">Podemos soutient le projet de répression de Madrid contre la Catalogne </h3> <p>Par Alejandro Lopez</p> <p>25 septembre 2019</p> <p>Vendredi dernier, le secrétaire général du Podemos, Pablo Iglesias, a annoncé que son parti soutiendrait des mesures répressives contre la Catalogne s'il faisait partie d'un gouvernement dirigé par le Parti socialiste (PSOE). M. Iglesias a fait cette déclaration quelques jours avant la dissolution du parlement espagnol, après six mois d'impasse politique depuis les élections du 28 avril, et dans un contexte où des manifestations contre la répression de l'État en Catalogne sont attendues dans les prochaines semaines.</p> <p>S'adressant à la chaîne de télévision Antena 3, M. Iglesias a déclaré que si le Premier ministre par intérim et chef du PSOE Pedro Sánchez a invoqué l'article 155 de la Constitution pour dissoudre le gouvernement régional catalan élu et que Podemos était dans un gouvernement de coalition avec le PSOE, Podemos l'appuierait. « Je ne voudrais pas anticiper les événements », a-t-il dit, « mais de toute façon, nous nous conformerons à la loi et, si nous étions au gouvernement, nous appuierions la direction du PSOE. » Il a ajouté : « Bien sûr, la question catalane ne sera pas résolue par les seuls juges. »</p> <p>Il s'agit d'une approbation à peine voilée de la répression par les gouvernements du Parti populaire (PP) et du PSOE après la répression policière lors du référendum d'indépendance catalane du 1er octobre. Il révèle le caractère cynique et faux de ses critiques de l'invocation de l'article 155 en Catalogne par le gouvernement PP précédent, soutenu par le PSOE. En fait, Podemos soutient les préparatifs par la classe dirigeante pour une répression.</p> <p>En octobre 2017, le gouvernement PP soutenu par le PSOE à Madrid a approuvé le gouvernement direct en Catalogne après une violente répression policière lors du référendum d'indépendance catalan de 2017. L'article 155, qui n'avait jamais été utilisé auparavant, avait été qualifié d'« option nucléaire » contre les nationalistes catalans. L'article stipule que si un gouvernement régional « ne respecte pas les obligations de la Constitution ou d'autres lois qu'elle impose, ou agit d'une manière qui porte gravement atteinte aux intérêts de l'Espagne », le gouvernement espagnol peut diriger directement la région.</p> <p>Le gouvernement PP a utilisé cette mesure pour dissoudre de force le gouvernement élu catalan et convoquer des élections dans la région sous menace des bottes de milliers de policiers et de forces de sécurité. Les médias espagnols ont discuté ouvertement de l'utilisation du gouvernement directe de Madrid dans la région pour réduire la présence de la langue catalane dans les écoles, abolir la police de la région et suspendre la radio et la télévision publiques catalanes, accusées d'être des foyers du nationalisme catalan.</p> <p>Il s'en est suivi l'arrestation et la détention de dizaines de dirigeants, de fonctionnaires et de militants catalans, dont beaucoup n'avaient rien fait d'autre que d'aider à organiser des manifestations pacifiques. Près de deux ans plus tard, 12 d'entre eux sont toujours en détention provisoire, dans l'attente d'une sentence qui sera annoncée dans les prochaines semaines. On s'attend à ce que ces condamnations soient lourdes et déclenchent des manifestations de masse à Barcelone.</p> <p>Sous le PP, la bourgeoisie espagnole a déclenché une vague de chauvinisme réactionnaire espagnol sans précédent depuis le franquisme, et a encouragé la construction du parti néo-fasciste Vox. Depuis qu'une coalition parlementaire de Podemos et des nationalistes catalans a installé un gouvernement du PSOE en 2018, l'imposition « indéfinie » de l'article 155 est devenue l'appel de ralliement du PP, du parti Cuidadanos de droite et de Vox d'extrême droite. Cela signifierait la suspension indéfinie d'un gouvernement régional élu en Espagne. La semaine dernière, alors que les principaux partis parlementaires se reprochaient mutuellement de ne pas avoir formé de gouvernement, Sánchez s'en est pris à la Gauche républicaine de Catalogne, séparatiste, avertissant qu'il pouvait invoquer l'article 155 pour destituer le gouvernement régional catalan « si vous essayez de violer la Constitution. »</p> <p>L'opposition de Podemos à ces politiques réactionnaires a toujours été platonique, car le parti n'a pas tenté de mobiliser l'opposition large et croissante des travailleurs à la répression de l'État, préférant des critiques de pure forme contre le PP de droite, et appelant à des alliances avec le PSOE. En juillet dernier, Iglesias s'est même engagé à une « loyauté complète » envers le PSOE sur toutes les questions institutionnelles, y compris la politique étrangère et la question catalane. C'était un signe de soutien tacite à la répression étatique. Aujourd'hui, Iglesias s'oriente de plus en plus vers la droite dans le cadre d'un projet de répression policière des manifestations contre l'emprisonnement de politiciens nationalistes catalans, qui pourraient risquer jusqu'à 25 ans de prison. Les sondages montrent qu'en dépit de l'implacable propagande anticatalane dans les médias espagnols, seuls 32,6 % des Espagnols et 11 % des habitants de Catalogne soutiennent l'imposition de l'article 155, alors que de larges majorités préconisent la résolution des conflits par des négociations entre Madrid et Barcelone.</p> <p>Les déclarations d'Iglesias sont un avertissement à la classe ouvrière internationale : les forces de pseudo-gauche comme Podemos ou des personnalités comme le dirigeant du Parti travailliste au Royaume Uni Jeremy Corbyn ou Bernie Sanders aux États-Unis s'alignent sur des plans de répression de masse dans un contexte de montée de la lutte de classe et de protestation sociale en Espagne et dans le monde. Des grèves ont éclaté ces derniers mois en Espagne dans le secteur des transports, touchant les chemins de fer, le métro et les aéroports. Vendredi dernier, le personnel au sol d'Iberia a entamé une grève de quatre jours, obligeant la compagnie à annuler 206 vols. Samedi, des milliers de métallurgistes du Pays basque ont protesté dans les rues de Bilbao pour exiger des augmentations de salaire, la fin de l'externalisation des travailleurs dans les entreprises d'intérim et la parité salariale entre les femmes et les hommes sur le lieu de travail. Le même jour, les pilotes et le personnel de cabine de Ryanair ont renouvelé leur grève.</p> <p>Cette combativité croissante de la classe ouvrière coïncide avec les attentes de manifestations massives contre le jugement qui sera imposé aux 12 dirigeants catalans en détention provisoire. La police régionale catalane - sous le contrôle des nationalistes catalans - a récemment annoncé qu'elle préparait divers plans pour réprimer les manifestations contre le régime, embaucher davantage de policiers anti-émeute et acheter de nouveaux équipements anti-émeute. En même temps, ils stockent du gaz poivré, des clôtures métalliques et des projecteurs pour éblouir les manifestants. Le gaz poivré est un outil sans précédent dans l'arsenal de la police catalane, bien qu'il soit couramment utilisé par les polices française et allemande. Le bilan de Podemos montre que la lutte contre le retour à des formes autoritaires de gouvernement ne peut se poursuivre qu'en construisant une nouvelle direction révolutionnaire dans la classe ouvrière espagnole et internationale. Elle exige une rupture politique impitoyable avec les partis de style Podemos qui, s'appuyant sur les théories postmodernes et antimarxistes des « populistes de gauche », défendent les couches réactionnaires de la classe moyenne supérieure profondément intégrées à la machine d'État.</p> <p>Si la classe dirigeante a promu ces partis comme des organisations de « gauche », ils n'ont rien à voir avec la politique de gauche en termes d'orientation et de perspectives politiques. Les privilèges des bureaucrates syndicaux, des universitaires « de gauche » et des experts des médias qui constituent la base sociale de ces partis sont entièrement liés aux institutions par lesquelles la lutte de classe a été étranglée en Espagne et en Europe depuis les années 1970. Dans le contexte de l'effondrement du régime démocratique parlementaire mis en place après la transition du régime fasciste franquiste en 1978, ils virent brusquement vers la droite.</p> <p>Pour vaincre ce virage vers une politique fasciste et autoritaire, il faut mobiliser la classe ouvrière au niveau international dans une lutte contre tout l'establishment politique capitaliste, pour prendre le pouvoir et exproprier la classe capitaliste. Cela exige la construction d'une avant-garde trotskyste dans la classe ouvrière, c'est-à-dire des sections du Comité international de la Quatrième Internationale en Espagne et dans chaque pays.</p> <h3 class="spip">L'emprisonnement des nationalistes catalans : Madrid bâtit un État policier</h3> <p>Par Alexandre Lantier</p> <p>18 octobre 2019</p> <p>La condamnation lundi de plusieurs nationalistes catalans à une décennie en prison pour sédition, depuis laquelle Madrid menace la Catalogne d'un état d'urgence en réprimant de manifestations de masse, marque un pas majeur vers la dictature non seulement en Espagne mais à travers l'Europe. La sentence de lundi est un jugement illégitime et infâme, rendu par un cour qui s'est discréditée par ses déclarations récentes en faveur d'un régime fasciste.</p> <p>Les prévenus, dont l'ex-vice président catalan Oriol Junqueras, ont appelé à des manifestations pacifiques avant un référendum d'indépendance catalane pacifique le 1er octobre 2017. Les gendarmes espagnols ont violemment attaqué les électeurs devant les urnes. Il y a eu plus de 1.000 blessés, les électeurs opposant une résistance passive pacifique de masses aux forces de l'ordre.</p> <p>Sans vergogne, la cour a déclaré que ceci constituait non pas une violence illégitime de l'État contre la population, mais un soulèvement violent contre un État légitime, et que Junqueras et Cie étaient donc responsables de sédition pour l'avoir encouragé.</p> <p>Sur fond d'appels à une grève générale, une confrontation germe entre la classe ouvrière et l'État policier en construction en Espagne et à travers l'Europe.</p> <p>Après l'éruption de manifestations mardi soir à Barcelone contre le jugement, le premier ministre Pedro Sánchez (Parti socialiste espagnol, PSOE) a déclaré qu'il « n'écartait aucun scénario » pour y répondre. Il a rencontré les chefs de partis parlementaires espagnols. A la traîne du nouveau parti d'extrême-droite franquiste Vox, ces partis proposent diverses mesures : appliquer l'article 155 de la constitution afin de suspendre le gouvernement régional catalan élu, voire mobiliser l'armée.</p> <p>C'est une tâche élémentaire posée aux travailleurs en Espagne et au-delà d'exiger la libération des prisonniers politiques catalans, et de défendre les travailleurs et les jeunes en Catalogne contre les menace de répression militaire et d'un gouvernement autoritaire qui émanent de Madrid.</p> <p>Revendiquer la libération des nationalistes catalans emprisonnés n'implique aucun soutien pour leur programme régressif de diviser les travailleurs en Espagne en créant une république capitaliste indépendante en Catalogne, ou leur imposition de mesures d'austérité aux travailleurs catalans. La large méfiance du nationalisme catalan en Espagne, y compris par une majorité de Catalans, est légitime et politiquement justifiée. Mais ce jugement est une partie intégrante d'une campagne fascisante dont la principale cible est la classe ouvrière, en Espagne et internationalement.</p> <p>En rendant les électeurs responsables des violences en Catalogne plutôt que la police, la Cour suprême donne à l'État une arme pour détruire des droits démocratiques fondamentaux. Si elle parvenait à faire accepter son argument grotesque, la police n'aurait qu'à tabasser un travailleur sur un piquet de grève, ou un étudiant qui occuperait une université, pour ensuite les déclarer coupables d'une affrontement violent avec l'État et les enfermer longtemps en prison. Des droits constitutionnels de manifester comme de faire grève seraient lettre morte.</p> <p>L'emprisonnement des nationalistes catalans est indissociable de la campagne de l'élite dirigeante depuis le référendum catalan pour promouvoir Vox et le fascisme. Quand la Cour suprême préparait ce jugement en juin, elle a un temps bloqué l'exhumation du dictateur fasciste Francisco Franco ; elle a déclaré que c'était le « chef d'État du 1er octobre 1936 jusqu'à sa mort en novembre 1975. » Ainsi elle statuait que l'auto-proclamation par Franco qu'il était chef de l'État, le 1er octobre 1936 à Burgos quatre mois après son coup fasciste qui avait lancé la guerre civile espagnole, était légitime.</p> <p>La guerre civile espagnole a dévasté toute l'Espagne et abouti au massacre de 200.000 travailleurs et intellectuels de gauche et l'emprisonnement de 400.000 personnes dans des camps de concentration. Mais la Cour suprême a déclaré qu'il serait « extraordinairement nocif » à l'intérêt général s'il n'y avait pas une compréhension plus favorable de « don Francisco Franco. »</p> <p>Cette légitimation du franquisme intensifie inévitablement le conflit entre l'État espagnol et la Catalogne. Il faut rappeler qu'après la victoire franquiste et l'occupation nazie de la France en 1940, la Gestapo nazie a déporté le chef nationaliste catalan Lluis Companys de Paris en Espagne. Franco l'a fait fusiller.</p> <p>L'Union européenne (UE) et tous ses États membres sont complices des manœuvres réactionnaires de la bourgeoisie espagnole. Junqueras, élu au parlement européen depuis la prison, pouvait prétendre à l'immunité parlementaire. Mais que le tribunal européen de justice a organisé une audience pour établir si Junqueras jouissait de cette immunité, aucun État membre n'a présenté d'arguments. Tous ces États ont soutenu, tacitement, les tentatives de l'État espagnol de légitimer le fascisme et attaquer les droits démocratiques. Le jugement en Catalogne reflète la poussée internationale de la bourgeoisie d'étrangler les droits démocratiques et réprimer les manifestations à travers l'UE, sur fond d'une résurgence de grèves et d'opposition aux politiques de l'UE.</p> <p>Au Royaume-Uni, la police a arrêté plus de 1.600 manifestants écologiques à Londres, où elle a imposé une interdiction de manifester dans toute la ville.</p> <p>En France, où Macron le président haï a salué Philippe Pétain en lançant des arrestations en masse des « gilets jaunes » mobilisés contre les inégalités sociales, la police a fréquemment attaqué des manifestants pacifiques puis arrêté ceux qui essayaient de se défendre. Le cas de Christian Dettinger, l'ex-boxeur condamné à 30 mois de prison pour avoir frappé le bouclier d'un flic en protégeant une manifestante, est connu. Ceci suivait deux années d'état d'urgence en France pendant lesquelles les droits démocratiques étaient suspendus.</p> <p>En Allemagne, la montée de l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) néofasciste, devenue principal parti d'opposition malgré des manifestations de masse contre elle, est le signe le plus dangereux de la montée du néofascisme en Europe.</p> <p>Presque trois décennies après que la dissolution stalinienne de l'URSS a amené les intellectuels bourgeois à saluer « la Fin de l'Histoire », la mort du socialisme et le triomphe de la démocratie libérale, la classe dirigeante européenne retourne vers la dictature. Il faut souligner que la ré-émergence des tendances fascisantes de l'appareil d'État espagnol se développe sous l'égide du social-démocrate « libéral », Sánchez.</p> <p>Aucune lutte n'est possible, même pour défendre les droits les plus fondamentaux, dans le cadre des partis petit-bourgeois comme Podemos, l'alliance stalinienne et pabliste. Ce parti veille toujours à démobiliser et à étrangler l'opposition politique en Espagne à la campagne fascisante de Madrid contre la Catalogne depuis 2017. Il n'a organisé pas une seule manifestation de masse de ses cinq millions d'électeurs – tout comme les syndicats staliniens ou social-démocrates, qui ont refusé de faire grève par solidarité avec les travailleurs cibles de la répression en Catalogne.</p> <p>Podemos fait appel plutôt au PSOE pour former un gouvernement avec lui, alors que le PSOE dirige la répression en Catalogne. Le secrétaire général de Podemos Pablo Iglesias, qui a déclaré sa « fidélité entière » à Sánchez sur les affaires d'État cette année, a déclaré après le verdict catalan que, malgré son prétendu dégoût pour cette décision, « tout le monde devra respecter la loi et accepter ce verdict. »</p> <p>Lutter contre le tournant des classes dirigeantes vers la dictature et le fascisme nécessite de rompre avec ces partis en faillite et un tournant vers la classe ouvrière internationale.</p> <p>Les travailleurs en Catalogne en lutte pour défendre leurs droits sociaux et démocratiques doivent faire appel à leurs frères et sœurs de classe à travers l'Espagne et l'Europe, dans une lutte commune pour la transformation socialiste de la société et les États-unis socialistes d'Europe. C'est indissociable de la lutte pour construire des sections du Comité international de la IVe Internationale en Espagne et dans les pays autour du monde.</p> <h3 class="spip">Une scandale éclate sur la révélation de Público de la complicité de l'État dans l'attentat de Barcelone <p>Podemos et les nationalistes catalans couvrent les agences de renseignement espagnoles</p> </h3> <p>Par Alejandro López</p> <p>17 septembre 2019</p> <p>Depuis que le quotidien en ligne Público a révélé que les services de renseignements espagnols et européens ont suivi de près les auteurs de l'attentat terroriste d'août 2017 à Barcelone jusqu'au jour même où il a eu lieu, une âpre bataille se livre au sein des médias et de l'establishment politique espagnol. Le reportage de Público a fourni des preuves détaillées, fondées sur des documents internes, que l'État était au courant qu'il allait y avoir une attaque, qui a été menée par un informateur du service de renseignement espagnol. Pourtant, l'establishment au pouvoir s'unit pour dénoncer le rapport et ridiculiser l'idée qu'une conspiration officielle a eu lieu.</p> <p>En juillet, Público a publié un reportage en quatre parties après un an d'enquête sur les relations entre l'imam Abdelbaki Es-Satty, le chef de la cellule terroriste, et le Centre national de renseignement (CNI). Público a fondé son rapport sur les sources du CNI et ses rapports confidentiels sur Es-Satty et sa cellule, dont elle a publié des extraits sur son site. La documentation de Público le prouve en réfutant le compte rendu officiel selon lequel ces attaquants ont agi sans être détectés, surprenant les services de renseignements européens alors qu'ils préparaient l'attentat terroriste le plus meurtrier en Espagne depuis les attentats à la bombe perpétrés par Al-Qaïda à Madrid en 2004 :</p> <p>*Le CNI a recruté Es-Satty comme informateur au moins jusqu'en 2014, en utilisant un compte Gmail pour les communications entre Es-Satty et son gestionnaire CNI.</p> <p>*Les services de renseignement ont falsifié ses dossiers juridiques pour empêcher son expulsion après qu'il eut été reconnu coupable de trafic de drogue. Il a même reçu l'aide du CNI pour qu'il soit installé en tant qu'imam dans la petite ville catalane de Ripoll, alors qu'il était connu pour être radicalisé depuis longtemps, dès 2004, lorsqu'il a été associé aux attentats de Casablanca du 16 mai 2003.</p> <p>*Le CNI a effacé le dossier d'Es-Satty afin que la communauté musulmane de Ripoll ne soit pas au courant de son histoire, ce qui a également nui à la police régionale catalane qui a commencé à enquêter sur ces attentats.</p> <p>*Le CNI connaissait les mouvements de certains membres de la cellule en France, en Allemagne, en Belgique et en Suisse, et suivait les conversations téléphoniques entre eux. Es-Satty a eu des contacts avec des forces islamistes à travers l'Europe impliquées dans la guerre par procuration menée par l'OTAN contre la Syrie, y compris des cercles djihadistes en Belgique. La surveillance intense de sa cellule par le CNI a nécessité la collaboration des services de renseignement européens, dont les services de renseignement français, qui ont reconnu avoir espionné des membres de la cellule d'Es-Satty qui s'étaient rendus à Paris peu avant l'attentat de Barcelone.</p> <p>*Le CNI a consacré un niveau extraordinaire de ressources aux membres de la cellule, y compris ceux qui n'avaient pas de casier judiciaire jusqu'au jour des attentats. Le CNI, écrit Público, « écoutait et transcrivait toutes les conversations entre ces jeunes musulmans, qui n'étaient pas encore censés être liés à un complot djihadiste, en effectuant les contrôles de renseignement les plus exhaustifs possible, qui exigent des ressources matérielles et humaines considérables ». *Après l'attentat, des agents de la CNI impliqués dans le traitement d'Es-Satty ont été affectés dans un pays africain éloigné, et un autre a été « transféré dans la capitale d'un pays d'Amérique latine avec sa famille ».</p> <p>Le reportage de Público est politiquement dévastateur. Jusqu'à présent, aucun de ses détracteurs n'a tenté d'examiner ou de discréditer les documents sur lesquels il est fondé. Il fournit des preuves convaincantes que le gouvernement espagnol, qui cherchait publiquement un prétexte pour imposer la loi martiale avant la déclaration d'indépendance catalane d'octobre 2017, savait qu'une cellule terroriste existait à Barcelone, mais a décidé de ne pas agir pour la démanteler, au prix de centaines de victimes. Cela a d'immenses implications politiques.</p> <p>Le virage à des formes de gouvernement d'État policier et la légitimation officielle du fascisme en cours en Espagne et dans toute l'Europe sont fondés sur la criminalité d'État et des mensonges politiques. Après l'attaque de la cellule, le CNI a tenté de dissimuler les preuves de leur complicité. Et alors que la police espagnole attaquait brutalement les électeurs pacifiques lors du référendum catalan, la classe dirigeante espagnole virait radicalement vers la droite pour promouvoir le parti profasciste et nationaliste anti-nationalisme catalan Vox. Plus frappant encore, la Cour suprême espagnole a déclaré que Francisco Franco, chef du coup d'État de 1936 contre la république espagnole et fondateur d'une dictature fasciste de quatre décennies, était le chef d'État légitime du pays dès le lendemain de son coup d'État, qui a provoqué la guerre civile espagnole.</p> <p>Le contenu du reportage de Público s'est répandu sur les médias sociaux et a provoqué l'indignation de larges couches de la classe ouvrière. Las Ramblas, l'avenue du centre de Barcelone où les attaques se sont produites, était remplie d'autocollants disant « 17-A. Arrêtez le silence complice ». Mais l'élite dirigeante a oeuvré sans relâche pour minimiser, déformer et discréditer le reportage. Le gouvernement en exercice du Parti socialiste espagnol (PSOE) a affirmé éhontément que l'ancien directeur du CNI avait déjà fourni les explications nécessaires au Parlement. À la fin du mois dernier, le PSOE, le Parti populaire, les citoyens et Vox ont bloqué pour la deuxième fois les appels des partis nationalistes catalans à une enquête parlementaire sur les attaques de 2017.</p> <p>La réaction des forces politiques et médiatiques affiliées à Podemos a revêtu une importance particulière. Après avoir cherché pendant des mois à former un gouvernement de coalition avec le PSOE, qui cache le contexte de l'attentat de Barcelone, ses factions se sont unies en affirmant que ce reportage n'avait aucune importance.</p> <p>Un exemple typique est le quotidien en ligne eldiario.org, un site web libéral « de gauche » de premier plan. Après plusieurs jours de silence, son directeur Ignacio Escolar a dû répondre à des abonnés furieux qui l'accusaient de complicité dans une conspiration du silence. Sans tenter d'expliquer la longue surveillance étatique de la cellule de Barcelone révélée par Público, il a écrit avec suffisance qu'il n'est « pas rare que certains auteurs d'une attaque aient fait l'objet d'une enquête des forces de sécurité ou des services secrets. C'est ainsi que nombre d'autres attentats terroristes sont évités, même si ce n'est pas toujours le cas. »</p> <p>Les journalistes Antonio Maestre et Elisa Beni, deux personnalités qui apparaissent régulièrement à la télévision pour représenter les opinions de Podemos, ont également attaqué le reportage. Dans un échange sur Twitter avec Carlos Enrique Bayo, l'auteur du reportage de Público, Maestre l'accuse d'avoir publié des travaux de piratage basés sur des notes obtenues de sécessionnistes catalans « fanatiques ». Beni a défendu Maestre, qualifiant le rapportage de Público d'« absurdités » et d'« utilisation du terrorisme à des fins politiques ».</p> <p>Jaume Asens, porte-parole d'En Comú Podem, l'affilié catalan de Podemos, a affirmé que les lecteurs devraient éviter de « voir le complot » dans le reportage de Público.</p> <p>Gaspar Llamazares, ancien dirigeant de la Gauche unitaire stalinienne, a dénoncé toute personne soulevant des questions sur le rôle des services de renseignement espagnols : « Dans la majorité des plus grands attentats [terroristes] au monde, un informateur est apparu ou les [terroristes] ont été surveillés par les services de renseignement. Nulle part, sauf en Espagne, ils n'ont été accusés de complicité. »</p> <p>De même, les nationalistes catalans contribuent au camouflage exercé par l'État. Un mois après l'envoi d'une lettre symbolique appelant Madrid à mettre en place une commission d'enquête des attentats afin de sauver la face, et ainsi « mettre fin à l'inquiétude sociale », le gouvernement catalan est resté totalement silencieux.</p> <p>La petite bourgeoisie catalane a également attaqué Público. Natàlia Sànchez, du parti nationaliste catalan Candidatures de l'Unité populaire (CUP), a attaqué Bayo dans la commission du Parlement catalan sur les attaques de 2017. Elle a accusé Bayo, qui était venu de Madrid pour témoigner devant la commission, de « contribuer à créer un sentiment de paranoïa complotiste qui n'est pas utile pour les victimes ni pour le travail de cette commission ».</p> <p>Les enjeux vont beaucoup plus loin que le reportage de Bayo. Les nationalistes catalans et les sections de la classe moyenne aisée dans laquelle Podemos et ses affiliés sont enracinés, orientés vers le PSOE, l'État capitaliste espagnol et l'Union européenne, craignent ce qui pourrait arriver si les guerres impérialistes au Moyen-Orient et l'appareil étatique espagnol étaient entièrement discrédités. Ils s'adaptent à l'évolution rapide de la bourgeoisie vers des formes autoritaires et fascistes de gouvernement.</p> <p>Après que le reportage de Público a révélé que les services de renseignements d'État avaient été prévenus des attentats de Barcelone, le quotidien barcelonais La Vanguardia est intervenu pour attaquer Público. Contredisant directement des documents révélés par Público, il a fait valoir que ni le Centre national de renseignement (CNI) ni la police n'étaient au courant des déplacements des terroristes avant les attentats d'août 2017, et que les téléphones n'avaient jamais été mis sur écoute.</p> <p>Les quatre articles portent toutes les marques d'une opération de limitation des dégâts de la bourgeoisie catalane visant le reportage de Público, en collaboration avec le CNI et la machine d'État à Madrid. Les médias grand public et les politiciens s'en sont servis pour attaquer Público et l'auteur des reportages de Público, Carlos Enrique Bayo, et soutenir l'histoire officielle, qui devenait de moins en moins crédible, selon laquelle les agresseurs ont pris totalement par surprise les agences de renseignement européennes quand ils ont attaqué.</p> <p>Les quatre articles de La Vanguardia se basent sur un rapport divulgué à La Vanguardia par la police catalane, les Mossos d'Esquadra, et daté de plus d'un an après les attaques, le 11 octobre 2018. Selon le récit de La Vanguardia, les Mossos ont par la suite récupéré 13 numéros de téléphone utilisés par les terroristes le jour de l'attentat, leur permettant de reconstituer les événements. Il allègue que l'un des téléphones contenait des renseignements qui permettaient aux enquêteurs de retracer les actions antérieures des agresseurs. La Vanguardia affirme en outre que d'autres informations, y compris un voyage à Paris de deux des agresseurs, ont également été reconstituées après les événements en prenant en compte des reçus, des tickets de stationnement et de péage, et des relevés bancaires, avec l'aide des services de renseignement espagnols et français. Il affirme également que le fichier Es-Satty « n'a jamais disparu ni été supprimé des bases de données des forces de sécurité », ce qui semble contredire l'affirmation de Público selon laquelle le CNI aurait tenté de le supprimer, probablement pour cacher le fait bien établi qu'Es-Satty était un informateur du CNI. La Vanguardia affirme que la source de ces « spéculations » était les Mossos, qui ont rapporté par erreur le jour même des attentats qu'Es-Satty « n'a fait l'objet d'aucune arrestation par les forces de police ».</p> <p>Les articles de La Vanguardia sont en quelque sorte une diversion, dans la mesure où les divers documents qu'ils citent des Mossos n'affectent pas la crédibilité des documents du CNI sur lesquels Bayo a fondé le reportage de Público. Ceux-ci montrent clairement que le CNI surveillait intensivement la cellule terroriste, quel que soit le travail que les Mossos ont pu faire après l'attaque pour enquêter sur les mouvements des membres de la cellule. Bayo a qualifié l'article de La Vanguardia de « fuite de documents bien planifiée » et de « campagne pour discréditer » Público en général et son propre reportage en particulier.</p> <p>L'un des faits marquants est que le CNI connaissait les numéros des cartes SIM françaises que les membres de la cellule terroriste avaient achetées à Paris avec de fausses identités quelques jours avant les attentats de Barcelone.</p> <p>La Vanguardia et Público, utilisant des sources différentes, citent les mêmes numéros de téléphone attribués à deux des jeunes agresseurs. Bayo écrit : « Nous devons insister sur le fait que sans surveillance préalable, il est impossible de connaître deux noms de fausses identités entre les milliers de SIM prépayées qui sont acquises chaque jour à Paris, ni de relier ces deux numéros aux deux terroristes uniquement en raison de leur géolocalisation... ou de découvrir à quelle heure et où ils ont été activés. »</p> <p>La Vanguardia ne réfute jamais une autre preuve clé que Público a révélée. Le rapport du CNI divulgué par Público rapporte que l'un des agresseurs « coupe court à ses phrases pour ne pas révéler des détails spécifiques de ses activités ». Une telle déclaration révèle que les agresseurs étaient surveillés, et non que les détails de leurs déplacements ont été reconstitués à partir des relevés bancaires et des reçus des postes de péage.</p> <p>La Vanguardia affirme également que le CNI n'a pas supprimé le dossier d'Es-Satty ou que son dossier n'a jamais été caché à la police régionale catalane. La Vanguardia a fourni une longue explication en affirmant que les Mossos n'avaient pas consulté la base de données nationale des criminels, où ils auraient trouvé les antécédents d'Es-Satty, parce qu'ils avaient seulement regardé dans leurs archives catalanes locales, qui ne contenaient aucune référence à l'imam de Ripoll. C'est pourquoi, explique La Vanguardia, lorsque la police belge a interrogé les Mossos au sujet d'Es-Satty début de 2016, ils ont déclaré n'avoir aucune information préalable à son sujet.</p> <p>Público, cependant, montre que la dissimulation des condamnations d'Es-Satty a eu lieu deux ans plus tôt, avant l'attaque, quand il a essayé de devenir l'imam de Ripoll. La procédure normale aurait dû comporter une vérification des antécédents. Comme le dit Bayo, citant une source policière, « les imams avec ces casiers judiciaires sont une douzaine en Espagne, et nous surveillons chacun d'entre eux ». La source de Público faisait référence au fait qu'Es-Satty avait été condamné à deux peines de prison, dont une pour trafic de drogue, ainsi qu'à des antécédents de relations avec des djihadistes avant et pendant son emprisonnement. Cependant, la communauté musulmane de Ripoll a reçu un curriculum vitae propre pour Es-Satty, trafiqué par le CNI.</p> <p>Bayo montre également comment l'affirmation de La Vanguardia, fondée sur un rapport de la Garde civile, selon laquelle il aurait été radicalisé en prison, soulève la question de savoir pourquoi la police n'en a pas informé les autorités locales. Les Gardes civils et la police nationale disposaient de l'information, et la police nationale est même allée visiter la mosquée de Ripoll à deux reprises lorsque Es-Satty prêchait.</p> <p>De plus, si, comme l'affirme La Vanguardia, la base de données des Gardes civils a toujours eu « l'information et elle n'a jamais été effacée », cela soulève la question : s'ils connaissaient son passé et étaient allés le voir deux fois à Ripoll avant les attaques, pourquoi n'ont-ils pas averti les musulmans locaux du passé de leur prêcheur ? Comme le dit Bayo, « pour disculper le CNI, ils [La Vanguardia] font bien mal paraître les forces de sécurité de l'État ».</p> <p>Bayo conclut en citant ses sources du CNI, qui affirment que pour qu'Es-Satty soit devenu un imam à Ripoll, « il ne pouvait y avoir aucune trace de sa longue histoire de relations prouvées avec des groupes djihadistes. Par conséquent, le casier judiciaire était caché au cas où la communauté musulmane locale demanderait un bilan de son passé ». Cela ne veut pas dire que les casiers judiciaires et policiers aient été complètement éliminés, ce qui, selon Bayo et ses sources de renseignements, serait impossible, mais qu'ils l'ont caché à la police catalane à l'époque pour protéger Es-Satty, l'informateur du CNI. La Vanguardia n'aborde pas non plus sérieusement les faits qui ont fait l'objet de fuites et qui ont été analysés par Público, telle la manière dont le CNI a travaillé pour empêcher l'expulsion d'Es-Satty et l'a nommé imam à Ripoll. Le quotidien n'explique pas non plus comment il a pu se déplacer en Europe pour rencontrer des cellules djihadistes et endoctriner sa propre cellule, qui se déplaçait sans cesse d'un bout à l'autre de la Catalogne en accumulant un grand stock d'explosifs, tandis que Es-Satty prêchait à Ripoll des sermons djihadistes.</p> <p>Les lecteurs sont apparemment censés croire qu'en dépit d'une surveillance intense et de l'aveu même du CNI que Es-Satty était leur informateur, il a été capable de préparer les attentats sans être détecté du tout.</p> <p>La Vanguardia omet également d'autres preuves de la connaissance préalable de l'attaque par l'État : les services de renseignement français ont avoué avoir suivi les terroristes avant l'attentat, et une société de sécurité proche des services de renseignement américains avait envoyé à Madrid une « alerte rouge » concernant la cellule avant les attentats. En d'autres termes, au lieu d'analyser et d'établir de manière objective les événements qui ont conduit aux attentats, en traitant de tout ce que l'on sait des différentes forces impliquées dans les attentats, le journal a fait une présentation unilatérale qui camoufle les informations que détenait la CNI et sa complicité dans l'attentat.</p> <p>Le fait que le chef de la cellule terroriste de Barcelone Abdelbaki Es-Satty fût un informateur du Centre national de renseignement espagnol (CNI) et la révélation de Público selon laquelle le CNI a surveillé la cellule jusqu'aux attentats du 17 août 2017 sont un choc pour beaucoup de gens. La tempête de protestations sur les médias sociaux reflète la colère généralisée contre le comportement politiquement criminel de l'État espagnol. Comme on pouvait s'y attendre, de larges sections des médias ont rejeté ou minimisé le reportage et a dénoncé toutes les tentatives d'expliquer politiquement les révélations par la « théorie du complot ».</p> <p>Les questions posées aux travailleurs par la connaissance préalable par l'État des attentats terroristes islamistes en Europe ne peuvent être comprises dans un cadre national et anhistorique, comme une question de savoir s'il y a eu ou non une défaillance technique des agences d'espionnage. C'est le cadre de Carlos Enrique Bayo, auteur du rapport Público, qui souligne « l'inefficacité, la négligence et même l'imprudence évidente du CNI », mais qui n'explore pas la signification de ses propres révélations.</p> <p>Les intrigues réactionnaires du CNI avec la cellule Es-Satty et le virage de la classe dirigeante vers l'extrême droite posent des questions fondamentales de perspective historique et de classe. Ils soulignent le caractère prémédité de la politique violemment contre-révolutionnaire menée par l'aristocratie financière contre les travailleurs. Les attentats de Barcelone sont le produit de la guerre impérialiste qui a suivi les soulèvements révolutionnaires de la classe ouvrière contre les dictateurs soutenus par l'OTAN en Égypte et en Tunisie en 2011. Les puissances de l'OTAN, dont l'Espagne, ont armé des milices islamistes mandataires dans les guerres d'abord en Libye et, après la chute du régime libyen en août 2011, en Syrie. Les réseaux islamistes opéraient sous protection officielle dans toute l'Europe, recrutant des milliers de personnes pour combattre au Moyen-Orient.</p> <p>Au moment des attentats de Barcelone, les travailleurs étaient déjà de plus en plus en colère à propos de la poussée à la guerre, et les cercles dirigeants s'inquiétaient de plus en plus de la possibilité d'une éruption d'indignation populaire. Le gouvernement espagnol a organisé une « marche pour l'unité nationale » peu après l'attentat de Barcelone. Alors que 500.000 personnes se sont déplacées pour la marche, l'événement, contrairement aux intentions de Madrid, s'est transformé en une manifestation massive d'hostilité publique aux guerres impérialistes par procuration au Moyen-Orient.</p> <p>Le roi d'Espagne Felipe VI, le premier ministre Mariano Rajoy et d'autres hauts responsables présents à la marche ont été accueillis avec des huées, des klaxons et des cris de « Votre politique, nos morts ». Les travailleurs ont dénoncé les ventes d'armes espagnoles à des pays du Moyen-Orient comme l'Arabie saoudite, en criant : « Felipe, si tu veux la paix, tu ne fais pas de trafic d'armes. »</p> <p>Cette éruption de colère de la classe ouvrière après l'attentat terroriste de Barcelone montre que le reportage de Público ne se limite pas à des questions sur le travail de détective du CNI. La campagne brutale contre Público cette année dans les médias bourgeois – comme l'effusion massive de colère populaire juste après l'attaque et l'aveu tardif du CNI quelques mois plus tard, que Es-Satty était un agent du CNI – reflète l'état explosif des relations de classe. Après une décennie d'austérité imposée par l'Union européenne et d'inégalités sociales croissantes, les conflits de classes ont atteint des niveaux explosifs. L'éruption de grèves de masse au Portugal et en Pologne, les mouvements de masse appelant au renversement des dictatures militaires en Algérie et au Soudan, les manifestations des gilets jaunes en France et une vague mondiale de grèves et de protestations de Hong Kong aux enseignants américains en sont les premières manifestations. Les événements en Espagne montrent comment l'aristocratie financière, isolée et profondément impopulaire, évolue rapidement vers un régime fasciste et autoritaire. C'est dans ce cadre que s'est déroulée la réponse officielle aux attentats de Barcelone, et c'est sur cette base que la classe ouvrière doit formuler sa réponse. Le sang séchait encore dans les rues de Barcelone en août 2017 après l'attentat lorsque l'élite dirigeante a commencé à discuter ouvertement du déploiement de l'armée en Espagne. Les responsables du gouvernement de droite de Rajoy ont déclaré qu'ils envisageaient d'imposer la loi martiale. Cela aurait été la première fois que l'armée était déployée en Espagne depuis que le pays était dirigé par le régime fasciste de Francisco Franco, qui a pris le pouvoir pendant la Guerre civile espagnole de 1936-1939.</p> <p>Peu après, Madrid a déployé des milliers de paramilitaires de la Guardia Civil, qui ont agressé des électeurs pacifiques lors du référendum d'indépendance catalane d'octobre 2017, qui ont envoyé plus de 800 personnes à l'hôpital. Alors que le référendum était lui-même une manœuvre réactionnaire des partis nationalistes catalans pro-austérité pour détourner la colère sociale croissante dans des voies ethniques, il est devenu le point de mire d'une campagne plus large de la bourgeoisie pour mettre en place un régime d'extrême droite visant l'ensemble de la classe ouvrière.</p> <p>L'agitation anti-catalane hystérique de l'establishment politique et des médias s'est accompagnée de l'organisation de manifestations franquistes. Le gouvernement PP a suspendu le gouvernement catalan élu et a emprisonné une douzaine de politiciens nationalistes catalans pour des accusations frauduleuses. Ces politiciens ont ensuite été poursuivis par le nouveau gouvernement du Parti socialiste (PSOE), ce qui a permis au parti franquiste Vox d'aider à poursuivre les politiciens nationalistes catalans dans un procès spectacle qu'il a supervisé. L'atmosphère de droite alimentée par la classe dirigeante a permis à un parti ouvertement profasciste, Vox, d'être élu au parlement pour la première fois depuis la chute du régime franquiste en 1978. Quelques mois plus tard, la Cour suprême a statué que le coup d'État lancé par Franco et ses hommes de main en 1936 contre la République espagnole était légal. Il a explicitement soutenu que Franco, fondateur d'une dictature fasciste de quatre décennies, était le chef d'État légitime du pays dès le lendemain de son coup d'État, qui a provoqué la guerre civile espagnole. Après sa victoire dans la guerre civile, l'armée franquiste a perpétré le massacre de centaines de milliers d'ouvriers et de jeunes de gauche.</p> <p>Ce jugement s'inscrit dans un mouvement plus large de la classe capitaliste à travers l'Europe pour légitimer le fascisme. En Allemagne, les grands partis bourgeois couvrent des professeurs d'extrême droite comme Jörg Baberowski alors qu'ils blanchissent les crimes d'Hitler pour légitimer l'austérité et la remilitarisation de la politique étrangère allemande. En Italie, le ministre de l'Intérieur Matteo Salvini défend le dictateur fasciste Benito Mussolini. En France, le président Macron salue comme un grand soldat le leader du régime de Vichy collaborateur avec les nazis, le meurtrier de masse Philippe Pétain, tout en sévissant contre les manifestants gilets jaunes.</p> <p>Ce n'est que dans ce cadre d'atteintes violentes aux droits démocratiques et de légitimation du fascisme par l'aristocratie financière que les intrigues du CNI avec Es-Satty peuvent être correctement évaluées.</p> <p>Il n'y a aucune raison d'accepter les affirmations des défenseurs des agences d'espionnage dans les médias selon lesquelles les agents du CNI auraient tout au plus commis quelques erreurs dans un effort autrement sincère pour protéger la nation. Ils ont établi des liens avec des terroristes islamistes aux fins de la sanglante politique étrangère de l'OTAN. Après que ces réseaux eurent perpétré des attentats terroristes sanglants en Europe, l'appareil de sécurité espagnol a soutenu l'élite dirigeante en intensifiant les attaques contre les droits démocratiques.</p> <p>Cette analyse n'est pas fondée sur des spéculations, ou ce que les médias appellent des « théories du complot », concernant l'état d'esprit ou les motivations des agents du CNI. En effet, les motivations des espions qui ont travaillé avec Es-Satty sont inconnues et ont été masquées par l'État et les médias espagnols. Elle se fonde plutôt sur un examen objectif des événements de ces dernières années.</p> <p>Les affirmations des médias selon lesquelles les agences espagnoles d'espionnage agissent de bonne foi n'ont aucune crédibilité. Si l'État espagnol peut juridiquement légitimer le bilan des massacres fascistes de Franco, il n'est pas inconcevable que des éléments franquistes de l'État permettent qu'une attaque ait lieu, au coût relativement faible de quelques dizaines de vies, pour terroriser et désorienter la population et aider à imposer des politiques impopulaires et d'extrême droite. La crise de guerre et le virage de l'élite dirigeante vers un régime fasciste autoritaire présentent d'énormes tâches et défis pour la classe ouvrière. Les événements démasquent les propagandistes procapitalistes qui prétendaient que la dissolution de l'Union soviétique par le régime stalinien en 1991 a marqué la « fin de l'histoire » et le triomphe final de la démocratie capitaliste libérale. Non seulement les conditions objectives qui ont conduit à la Révolution russe – la guerre, la crise capitaliste et les luttes de classe internationales – existent toujours, mais l'aristocratie financière répond à la crise croissante en se tournant vers les types de crimes qu'elle a commis au XXe siècle. Depuis l'intérieur des bureaucraties d'États capitalistes supposés démocratiques, une poussée rapide vers la dictature se développe. La tâche qui incombe aux travailleurs politiquement avancés dans cette situation est un retour aux traditions révolutionnaires du XXe siècle représentées par la révolution d'Octobre et la lutte du mouvement trotskyste contre le stalinisme. Ces traditions ne sont aujourd'hui perpétuées que par le Comité international de la Quatrième Internationale.</p> <p>La voie à suivre pour les travailleurs et les jeunes qui s'opposent aux intrigues sanglantes des services de renseignement est une réorientation politique fondamentale. Cela signifie construire des organisations de lutte dans la classe ouvrière au niveau international contre le mouvement de guerre impérialiste et le changement rapide vers des formes autoritaires de gouvernement.</p> <h3 class="spip">Le gouvernement espagnol tombe sur fond de crise catalane</h3> <p>Par Alejandro López</p> <p>18 février 2019</p> <p>Vendredi, deux jours après que son budget a été rejeté par le Congrès, le Premier ministre espagnol du Parti socialiste (PSOE), Pedro Sánchez, a convoqué des élections législatives anticipées pour le 28 avril. Le gouvernement de Sanchez, le plus bref gouvernement depuis la transition du régime fasciste au régime démocratique parlementaire en 1978, est tombé en raison des poursuites engagées par l'État contre les prisonniers politiques catalans qui ont organisé ou soutenu le référendum sur l'indépendance du 1er octobre 2017. Ils risquent jusqu'à 25 ans de prison sur des fausses accusations d'avoir incité de la violence lors du référendum.</p> <p>Sánchez a critiqué les parlementaires nationalistes catalans qui ont voté contre son budget en guise de représailles pour son procès contre les prisonniers nationalistes catalans. « Lorsque certains partis bloquent la prise de décisions, il est nécessaire de convoquer de nouvelles élections », a-t-il déclaré. « Il y a des défaites parlementaires qui sont des victoires sociales », a-t-il ajouté, affirmant que les mesures soi-disant progressistes inscrites dans le budget et abandonnées par le PSOE signifiaient que « les citoyens ont vu ce que nous voulions pour le pays ».</p> <p>D'autres responsables du PSOE ont déclaré être heureux d'abandonner le budget pour mieux se concentrer sur les attaques contre les nationalistes catalans. « C'est dommage que le budget n'ait pas été approuvé, mais paradoxalement, grâce à cela, nous avons maintenant une ligne. La droite ne peut pas nous lancer à la figure l'accusation que nous entretenions des sympathies pour les séparatistes. Cela a été quelque chose qui nous a fait mal et qui a provoqué de l'incertitude dans certaines couches de notre électorat », a déclaré un maire PSOE de premier plan à El Pais.</p> <p>Le PSOE ouvre la porte à la campagne la plus à droite depuis 1978, au cours de laquelle l'imposition de l'austérité et d'un État policier va être poursuivie sous couvert de l'opposition au séparatisme catalan. Les élections de 2015 et 2016 ont donné lieu à des parlements sans majorités, les votes se partageant entre le PSOE, le Parti populaire de droite (PP), les Citoyens (C) et Podemos. Maintenant, alors que le PSOE dénonce les nationalistes catalans, le PP vise à réunir une étroite majorité de droite sur la base d'une coalition anti-catalane avec les Citoyens et le nouveau parti pro-fasciste VOX.</p> <p>Le chef de VOX, Santiago Abascal, a déclaré que « l'Espagne vivante », comme il appelle ses partisans, « a finalement vaincu une législature infâme ». Il a également dénoncé l'ancien gouvernement PP de Mariano Rajoy comme « incompétent et lâche », pour avoir échoué à réprimer plus violemment le référendum sur l'indépendance de la Catalogne. Ce commentaire d'Abascal, qui a défendu le bilan génocidaire de l'armée fasciste de Francisco Franco pendant la guerre civile espagnole, souligne que VOX parle au nom des factions de la bourgeoisie qui prépare une répression militaire de la population.</p> <p>Sous le mandat de Rajoy, Madrid envoya 16.000 policiers pour attaquer violemment les électeurs lors du référendum sur l'indépendance de la Catalogne, y compris les personnes âgées, faisant plus de 1000 blessés. Il a ensuite emprisonné des politiciens nationalistes catalans en attente d'un procès et dissous l'exécutif catalan élu, en utilisant l'article 155 de la Constitution de 1978 pour le remplacer par un exécutif nommé par Madrid. Au plus fort de la crise, le PP menaçait d'une intervention militaire directe en Catalogne. Néanmoins, Abascal critique ce bilan comme étant insuffisant.</p> <p>Le chef du PP, Pablo Casado, a qualifié son parti de « force tranquille et modérée », soulignant qu'il collaborerait avec Citoyens et VOX pour constituer une majorité. Citant le « pacte andalou » dans lequel les trois partis ont formé une alliance gouvernementale régionale en Andalousie, il a souligné que le PP ne créerait pas de « cordon sanitaire » le séparant de la position explicitement franquiste de VOX. « Les cordons sanitaires se retournent toujours contre ceux qui les construisent », a commenté Casado, ajoutant qu'il combattait le « Front populaire », c'est-à-dire le gouvernement qui fut renversé par le coup d'État et la guerre civile de Franco.</p> <p>Au cours des dernières semaines, Casado a également lancé un flot d'injures hystériques contre Sánchez, le traitant de « criminel », de « menteur compulsif », « illégitime », de « squatteur » et coupable de « haute trahison ».</p> <p>De même, le dirigeant du parti Citoyens, Albert Rivera, a exigé que « tous les candidats se positionnent » sur la question catalane. Il a ajouté que s'il était élu, il « promettrait de ne pas pardonner les conspirateurs du coup d'État », c'est-à-dire les dirigeants catalans poursuivis. Il a mise en garde contre un éventuel nouveau « gouvernement Frankenstein », avec le dirigeant de Podemos, Pablo Iglesias « en tant que vice-Premier ministre chargé de l'économie espagnole et où les séparatistes décideront de la manière dont mon pays devrait être gouverné. »</p> <p>Le principal danger dans cette situation est que la classe ouvrière n'est pas pleinement consciente de la menace de la mise en place d'un régime militaro-policier. L'Union européenne (UE) ne s'oppose pas à la légitimation du franquisme, et ce qui se fait passer pour une opposition au sein de l'establishment politique espagnol est soit de partisans ouverts de la droite, soit d'une indifférence politique.</p> <p>Mercredi, Sánchez a accusé Citoyens et le PP de ne pas avoir démontré la même « loyauté » envers le gouvernement qu'il avait lui-même manifestée à l'égard du gouvernement. conservateur précédent : « Le gouvernement du PP avait la loyauté institutionnelle des socialistes. Mais ils n'étaient pas loyaux, pas seulement envers nous, mais envers l'Espagne. […]Nous avons été prêts à faire des compromis avec ceux qui pensent différemment. Nous sommes pro-européens, progressistes, de gauche et aucun pays de l'OCDE n'a eu plus de femmes ministres que nous ».</p> <p>Au gouvernement, le PSOE était pratiquement impossible à distinguer du PP. Son programme fondamental consistait à renforcer l'austérité contre la classe ouvrière, à accélérer le militarisme au service des ambitions géostratégiques de l'Espagne et à stabiliser l'État après la crise de la tentative d'indépendance de la Catalogne.</p> <p>En ce qui concerne les droits démocratiques, il a poursuivi la répression du PP. Il a approuvé les « retours à chaud » de migrants sans papiers – les expulsions rapides qui contournent les lois sur l'immigration – aux frontières sud de Ceuta et Melilla, et a défendu la loi antidémocratique sur la Sécurité publique, mieux connue sous son surnom de « loi bâillon ». Au sujet du procès contre les indépendantistes catalans, le gouvernement Sánchez a ordonné aux avocats de l'État d'inculper les nationalistes emprisonnés pour sédition, passible d'une peine de 15 ans d'emprisonnement.</p> <p>Podemos a clairement fait savoir qu'il n'opposera aucune opposition sérieuse à la campagne de droite. Au contraire, il prétend frauduleusement que le gouvernement PSOE soutenu par Podemos a été un succès. Irene Montero, porte-parole parlementaire de Podemos, a déclaré que « les budgets les plus progressistes sur le plan social de l'histoire » étaient la principale réussite de ce gouvernement. Mais les projets d'augmentation du salaire minimum, la fin de la « loi bâillon » interdisant l'enregistrement vidéo de la répression policière des manifestations, et les subventions pour les chômeurs âgés – dont beaucoup étaient inclus dans le budget rejeté – ne verront pas le jour après le vote sur le budget de cette semaine.</p> <p>Elle a déclaré que Podemos et le PSOE avaient, « Au cours des huit derniers mois… agi pour réaliser des choses exigées que des millions de gens qui n'ont pas renoncé ». En fait, le vote pour le PSOE et Podemos s'est effondré lors des dernières élections organisées dans la plus populeuse région de l'Espagne qui est l'Andalousie, lorsque des centaines de milliers de personnes ont refusé de soutenir ces partis et ont préféré s'abstenir.</p> <p>Selon Montero, toutefois, Sánchez aurait commis la plus grave erreur de ne pas avoir intégré Podemos dans son gouvernement. Cela aurait produit un « gouvernement stable et solide avec lequel se présenter en Europe ». Elle a également attaqué les nationalistes catalans pour n'avoir pas soutenu le gouvernement du PSOE, affirmant avec cynisme que Sánchez était « le meilleur garant d'un dialogue honnête et sensé avec la Catalogne ».</p> <p>Interrogé sur d'éventuels accords à la sortie des urnes pour former un gouvernement, Montero a déclaré que Podemos « parlerait à tous les représentants légitimes des citoyens », ouvrant ainsi la porte à des alliances avec tous les partis.</p> <p>Rien ne démasque plus clairement l'attitude complaisante et indifférente de Podemos face aux dangers auxquels la classe ouvrière est confrontée, que l'annonce faite par Montero que son partenaire, Iglesias, resterait en congé de paternité pendant la campagne, dans laquelle il est le principal candidat de Podemos. Elle a affirmé que c'était une façon de montrer le « genre d'Espagne que nous voulons », un pays dans lequel les hommes et femmes partagent les tâches ménagères. En fait, cela souligne que Podemos est en grande partie indifférent à la tendance à la mise en place d'un État policier en Espagne, contre laquelle il n'a pas l'intention de se battre sérieusement.</p> <h3 class="spip">Les manifestations au Portugal et en Catalogne se heurtent à la répression policière alors que les grèves se multiplient </h3> <p>Par Paul Mitchell</p> <p>24 décembre 2018</p> <p>Des milliers de policiers ont été mobilisés au Portugal et en Catalogne pour réprimer de manifestations sur la péninsule ibérique.</p> <p>L'ampleur de la répression est dictée par les préoccupations croissantes dans les milieux dirigeants face à une vague de grèves et de mécontentement social.</p> <p>Comme l'année touche à sa fin, le gouvernement du Parti socialiste (PS) portugais, appuyée par le Bloc de gauche de pseudo-gauche (BE) et le Parti communiste portugais (PCP), est assailli par de nombreuses grèves contre les bas salaires et les mauvaises conditions de travail. Les salaires des travailleurs du secteur public sont gelés depuis 10 ans et les progressions de carrière arrêtées.</p> <p>Le ministre du Travail, José António Vieira da Silva, a reconnu que l'augmentation du nombre de grèves est due au fait que les gens « s'attendent désormais à une amélioration de leurs conditions de travail » après « une longue période de restrictions ». Vendredi, des manifestations relativement modestes, inspirées par le mouvement des Gilets jaunes en France, ont eu lieu dans les villes et villages à travers le pays, ce qui est une autre indication d'une recrudescence de la lutte de classe en dehors du contrôle de ces partis et des syndicats.</p> <p>Depuis l'arrivée au pouvoir du PS d'Antonio Costa en 2015, le nombre de grèves a doublé. Cette année a vu 173 préavis de grèves dans le secteur public, contre 85 en 2015. Près de 50 préavis de grève ont été émis pour la période de Noël et la nouvelle année.</p> <p>Depuis plus d'un an, le personnel infirmier est en grève et, depuis novembre, 5000 interventions chirurgicales ont été reportées ou annulées. En octobre, 2300 juges se sont mis en grève et des mouvements sociaux dans les bureaux de vente des billets du chemin de fer portugais ont perturbé le trafic ferroviaire. Des médecins et des employés de musées ont également organisé de grèves nationales au cours des derniers mois.</p> <p>Les dockers de Setúbal ont commencé leurs grèves le 5 novembre pour protester contre le manque de sécurité d'emploi pour les travailleurs intérimaires et à temps partiel et contre les heures supplémentaires imposées dans les ports de Lisbonne, Sines, Figueira da Foz, Leixões, Caniçal (Madère), Ponta Delgada et Praia da Vitória (aux Açores). Les exportations ont été touchées. Cette semaine, les travailleurs de la compagnie pétrolière publique Galp se sont mis en grève pendant cinq jours pour protester contre « l'offensive de l'employeur » contre les conventions collectives, contre les bas salaires et contre la baisse du supplément de salaire pour les heures supplémentaires.</p> <p>Les ouvriers des supermarchés et des grands magasins arrêtent le travail la veille de Noël pour protester contre « des salaires de misère ». Les employés du Trésor public ont appelé à une grève du 26 au 31 décembre pour exiger le dégel de leur progression de carrière. Les enseignants ont menacé de boycotter l'année scolaire 2019 pour la même raison. Des travailleurs de la Loterie nationale ont entamé une grève de la faim de deux semaines pour améliorer les conditions de travail. Les pompiers et les gardes-frontières envisagent également d'exprimer leur mécontentement.</p> <p>La plupart des grèves ont été déclenchées par le syndicat de la CGTP, dirigé par le PCP, agissant comme une soupape de sécurité dans des actions isolées pour empêcher un mouvement unifié menaçant le gouvernement PS.</p> <p>Le gouvernement Costa a été félicité par la troïka de l'Union européenne (UE), du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque centrale européenne (BCE) pour avoir pratiquement réduit à zéro le déficit budgétaire du Portugal. En réponse à la vague de grèves, Costa a déclaré que la reprise économique du pays ne signifiait pas toujours que « tout est possible pour tout le monde ».</p> <p>La principale réalisation du gouvernement Costa a été de rembourser par anticipation les 78 milliards d'euros octroyés au Portugal pour renflouer ses banques après la crise financière de 2008, tout en prétendant être « anti-austérité ». Cela est dû au fait qu'il a concédé quelques centaines de millions pour relever le salaire minimum à 600 euros par mois – toujours le plus bas d'Europe occidentale – augmenter certaines pensions de retraite de 10 euros par mois et engager une reprise des promotions dans les échelons du secteur public sur plusieurs années. La plupart des mesures d'austérité imposées depuis 2008 demeurent en place. Le parti BE de pseudo-gauche a voté presque à l'unanimité pour s'allier au PS lors de l'élection d'octobre prochain.</p> <p>La « reprise » de l'économie portugaise repose sur des taux d'intérêt bas, un assouplissement quantitatif, et une augmentation du tourisme et des investissements étrangers s'appuyant sur une main-d'œuvre intérimaire à bas salaire. La Banque du Portugal prévoit maintenant que l'économie ralentira chaque année pour atteindre environs 1,5 pour cent en 2021, soit environ la moitié du chiffre actuel, alors que la dette publique ne bougera toujours pas, à 125 pour cent du PIB.</p> <p>Parallèlement, le salaire moyen à Lisbonne est de 860 €, pas beaucoup plus que le minimum, avec une forte augmentation de l'emploi précaire, des coûts de logement et de menaces d'expulsion. Près de 20 pour cent des jeunes sont au chômage et des dizaines de milliers ont émigré.</p> <p>Pour endiguer la colère sociale grandissante, le gouvernement a trouvé un accord avec Facebook pour la fermeture du site Web des organisateurs des Gilets jaunes et a déployé massivement 20 000 agents des forces de l'ordre dans un pays qui compte une population de 10 millions d'habitants. Il a déclaré que seuls 25 points de rassemblement dans 17 villes du pays seraient autorisés, tandis que l'armée de l'air a annoncé la création de zones d'exclusion de six kilomètres autour des principaux aéroports.</p> <p>Sous le slogan Vamos Parar Portugal (qu'on paralyse le Portugal), les manifestations ont appelé à des augmentations beaucoup plus importantes du salaire minimum national et des retraites. Dans la capitale de l'Algarve, Faro, environ 100 personnes ont réclamé « Réduire le coût du carburant », « Augmenter le salaire minimum », « Réduire la TVA », « Abolir le péage autoroutier », « Non à la corruption » et « Mettre fin aux partenariats public-privé (PPP). »</p> <p>En réponse, Arménio Carlos, secrétaire général du syndicat CGTP et membre du comité central du Parti communiste portugais, a déclaré : « Au lieu d'exiger le progrès et la justice sociale, ils soutiennent des positions d'extrême droite visant à la régression sociétale et civilisationnelle » en faisant référence aux Gilets jaunes.</p> <p>« C'est une opération d'extrême droite », a déclaré Francisco Louçã, dirigeant du Parti socialiste révolutionnaire de 1978 à 1998, un parti pabliste, et fondateur du BE. « Ils utilisent les médias sociaux pour susciter une politisation agressive à base de termes d'extrême droite. »</p> <p>En Catalogne, le gouvernement espagnol du Premier ministre Pedro Sanchez du Parti socialiste, a également réagi par la répression policière contre des manifestants indépendantistes qui protestaient contre sa décision de tenir un conseil des ministres dans le centre de la capitale régionale, Barcelone. Neuf mille policiers supplémentaires ont été mobilisés pour attaquer des manifestants qui ont bloqué les routes de la région et se sont heurtés contre la police antiémeute à Barcelone. Au moins 12 manifestants ont été arrêtés et de nombreux autres blessés dans les affrontements au cours du rassemblement à Barcelone, a annoncé la police régionale de Mossos d'Esquadra. Trente policiers ont été blessés, a-t-elle ajouté. La police a employé des matraques et des boucliers et des parties de la ville ont été fermées par la police. Certains manifestants portaient des gilets jaunes en clin d'œil aux Gilets jaunes en France et le drapeau jaune de la Catalogne, avant une manifestation pour l'indépendance prévue le soir même. Ce jour-là, une grève déclenchée sur le réseau ferroviaire espagnol Renfe a entraîné l'annulation de 571 trains, soit environ 30 pour cent de ceux initialement prévus. La veille, les syndicats CCOO et UGT avaient conclu un accord avec les employeurs pour suspendre la grève, mais les grèves ont eu lieu sous le signe du syndicat anarcho-syndicaliste CGT.</p> <p>L'éruption de colère sociale et l'hostilité envers les partis et les syndicats existants est palpable dans toute l'Europe. Mais pour avancer, il faut le développement d'un axe de lutte indépendant unissant la classe ouvrière à travers le continent sur la base d'un programme socialiste et de la constitution de comités d'action, afin de jeter les bases dans la classe ouvrière d'une telle offensive unie en opposition à tous les gouvernements de l'Europe – qu'ils se disent de gauche, de droite ou du centre – et contre les tentatives de sabotage de ce mouvement par les syndicats pro-capitalistes et des partis de pseudo-gauches.</p> <h3 class="spip">La Catalogne secouée par une semaine de grèves contre l'austérité</h3> <p>Par Alejandro López</p> <p>4 décembre 2018</p> <p>Des centaines de milliers de travailleurs et d'étudiants ont participé à des manifestations et à des grèves en Catalogne réclamant l'annulation des réductions budgétaires imposées par les gouvernements nationalistes régionaux depuis le début de la crise financière de 2008.</p> <p>Le parti de pseudo-gauche Podemos est intervenu pour réprimer la résurgence de l'opposition après une décennie d'austérité visant à faire adopter un budget régional. En retour, les nationalistes catalans devront mettre fin à leur opposition au projet de budget 2019 du gouvernement du Parti socialiste (PSOE) à Madrid.</p> <p>Cette semaine, des médecins de premier recours travaillant pour l'Institut catalan de la santé, qui gère 80 % des centres de santé de la région, et les médecins des prestataires de soins de santé semi-privés se sont mis en grève pour la quatrième journée consécutive, appelé par Metges de Catalunya. (Médecins de Catalogne) et la Confederación General del Trabajo (CGT), organisation anarcho-syndicaliste. Ils protestent contre l'augmentation de la charge de travail avec la suppression de 1000 emplois de médecins depuis 2008, le manque de ressources, les réductions de salaire et demandent plus de temps pour traiter les patients. Selon les données fournies par le gouvernement régional, la grève a reçu un soutien de 70 %.</p> <p>Mercredi, des centaines de médecins ont manifesté devant le parlement régional, où des pompiers protestaient également contre des emplois précaires et des conditions de travail intolérables. Selon l'ombudsman catalan, les pompiers ont travaillé 460 000 heures supplémentaires l'année dernière et la région a besoin d'au moins 600 pompiers supplémentaires.</p> <p>Lorsque les deux groupes ont tenté d'entrer au Parlement, la police anti-émeute les a chargés. Ils ont répondu en scandant des slogans dirigés à la police : « Vous, vous, cela vous concerne aussi. » Les médecins ont crié : « Les pompiers seront toujours à nos côtés ». Le même jour, des étudiants universitaires se sont mis en grève pour réclamer une réduction de 30 % des droits d'inscription et une égalisation des frais entre les diplômes ordinaires et les diplômes de maîtrise. La grève a été soutenue dans toutes les grandes universités publiques, y compris l'Université autonome de Barcelone, l'Université Pompeu Fabra et l'Université de Barcelone.</p> <p>La CGT et la Coordination syndicale (Coordinadora Obrera Sindical-COS) ont appelé à une grève du personnel enseignant et de recherche dans toutes les universités publiques catalanes. Ils réclament l'amélioration des conditions de travail, l'augmentation des salaires et l'élimination des écarts de salaire entre le personnel enseignant et le personnel de recherche.</p> <p>Le personnel non enseignant dans les établissements scolaires a également déclenché une grève comprenant des assistants d'enseignement, du personnel parascolaire, du personnel de cuisine et le personnel de ménage sous le slogan « Sans nous, aucune école ne fonctionne, luttons contre la sous-traitance ».</p> <p>Jeudi à l'université, des enseignants du primaire et du secondaire et les élèves ont rejoint les médecins, les infirmières, les étudiants et les pompiers pour une journée de grève organisée par la CGT et deux syndicats plus petits, Ustec-Stes et Aspepc-Sps. Environ 8000 personnes ont manifesté dans la capitale catalane, où le porte-parole d'Ustec-Stes, Ramón Font, a critiqué l'allocation budgétaire de 5 milliards d'euros allouée à l'éducation par le gouvernement catalan, affirmant que 16 milliards d'euros sont nécessaires pour couvrir les besoins existants.</p> <p>Des fonctionnaires se sont joints à la manifestation en débrayant pendant deux heures pour exiger la restitution des salaires réduits en 2013 et 2014 dans le cadre de la campagne d'austérité des nationalistes catalans.</p> <p>Depuis des années, la bourgeoisie régionale prône sans relâche le nationalisme catalan afin d'enterrer les préoccupations socio-économiques des travailleurs et des jeunes, espagnols et catalans. Cela a eu un effet. Le soutien à une Catalogne indépendante ne représentait que 15 % au début de la crise économique de 2008, il s'élevait à environ 48 % en 2013-2014 et s'élève maintenant à environ 38 % selon les sondages.</p> <p>Cela a servi en tant que distraction de la grande austérité imposée par les nationalistes catalans et leurs homologues de Madrid. En 2014, Santi Vila, alors ministre de l'entreprise régionale catalane, a déclaré ouvertement : « Si ce pays n'avait pas avancé de discours fondé sur le nationalisme, comment aurait-il pu faire face à des ajustements de plus de 6 milliards d'euros ? »</p> <p>On estime qu'entre 2009 et 2015, les dépenses de santé ont été réduites de 31 %, la réduction la plus élevée des 19 régions d'Espagne, les dépenses sociales de 26 % et les dépenses d'éducation de 12 %. La Catalogne a été la région où les frais de scolarité ont augmenté le plus (environ 158 %), de sorte que le coût moyen d'un crédit universitaire est de 41,17 euros, contre une moyenne nationale de 17,70 euros.</p> <p>Quatre ans plus tard, le nombre croissant de manifestations et de grèves indique clairement que la classe ouvrière commence à se dégager des entraves politiques imposées collectivement par les nationalistes, les syndicats et les forces de pseudo-gauche. Le président de la région, Quim Torra, n'a pour ainsi dire rien dit sur les grèves et manifestations de cette semaine, affirmant qu'il « continuerait à travailler pour conclure les accords nécessaires au bien de nos citoyens ». Eduard Pujol, porte-parole d'Ensemble pour la Catalogne, a accusé les travailleurs publics d'exagérer leurs revendications : « Parfois, nous sommes distraits par des problèmes qui ne sont pas essentiels. Les listes d'attente de 85 jours [dans les hôpitaux] devraient être de 82… Nous nous battons pour des miettes. Nous devons parvenir à une véritable résolution du problème ». La « solution » de Pujol est de raviver le nationalisme en déclarant que la Catalogne devait échapper à « l'étranglement » de Madrid.</p> <p>Quant aux syndicats, ils ne ménagent aucun effort pour contenir la combativité croissante en limitant les grèves à une journée ou à des débrayages partiels ou en les remettent à plus tard afin d'éviter toute action commune avec d'autres couches de la classe ouvrière. Mercredi, une grève programmée de 250 000 travailleurs du secteur public régional dirigée par le CCOO dirigé par le Parti communiste et l'UGT allié au Parti socialiste (PSOE) a été réduite à un arrêt symbolique de deux heures et les actions supplémentaires reportées au 12 décembre.</p> <p>Les syndicats évitent également de lier les travailleurs de la région à leurs frères et sœurs en grève dans le reste de l'Espagne au cours des dernières semaines, notamment les travailleurs d'Amazon à Madrid, les postiers, les pilotes d'Iberia et les enseignants de la région basque. Même des sections de l'appareil d'État telles que les procureurs, les gardiens de prison et les juges ont été en grève.</p> <p>Comme d'autres pays d'Europe et du monde entier, l'Espagne entre dans une période de crise sociale et politique aiguë, caractérisée par la résurgence de la lutte des classes. Dans ce contexte, des forces de pseudo-gauche telles que Podemos interviennent pour secourir le capitalisme et maintenir la mainmise des partis bourgeois sur la classe ouvrière.</p> <p>À Madrid, Podemos tente de rallier les partis séparatistes du parlement espagnol au budget 2019 élaboré par le secrétaire général de Podemos, Pablo Iglesias, et le Premier ministre du PSOE, Pedro Sánchez. Les nationalistes catalans disposent de voix prépondérantes pour faire adopter le budget, mais ils ont jusqu'ici refusé après que les avocats de l'État eurent confirmé les accusations de sédition portées contre neuf dirigeants catalans pour leur rôle dans la déclaration d'indépendance de l'année dernière.</p> <p>À Barcelone, Catalunya en Comú Podem (CECP), soutenu par Podemos, s'entretient avec Torra sur le budget régional. Selon la plupart des témoignages, le CECP est le seul parti qui puisse permettre l'adoption du budget après que le petit parti séparatiste, de pseudo-gauche, le CUP, l'allié de Torra, eut retiré son soutien.</p> <p>Pour dissiper l'opposition populaire, le CECP propose que le budget régional prévoie une augmentation des dépenses sociales de 1,7 milliard d'euros. Selon le CECP, le seul moyen dont dispose le gouvernement catalan en faillite financière pour effectuer une telle dépense est de voter en faveur du budget national, qui prévoit une augmentation de l'investissement de 2,2 milliards d'euros en Catalogne.</p> <p>Dans le même temps, le chef du Parti populaire de droite, Pablo Casado, affirmant que « l'autonomie catalane est devenue incontrôlable », a demandé à Sánchez d'appliquer l'article 155 de la Constitution pour suspendre à nouveau le gouvernement régional et imposer le contrôle de Madrid « immédiatement, pour une période indéterminée ». Casado a déclaré : »Nous devons remettre de l'ordre en Catalogne. »</p> <h3 class="spip">Élection de crise en Catalogne <p>Non à la dictature et au séparatisme national ! Pour l'unité des travailleurs catalans et espagnols !</p> </h3> <p>Par Alex Lantier</p> <p>22 décembre 2017</p> <p>Cet article est la traduction d'une perspective publiée hier, le jeudi 21 décembre, jour des élections spéciales en Catalogne [note du traducteur].</p> <p>Aujourd'hui, les Catalans votent dans les élections régionales spéciales du 21 décembre (« 21D ») convoquées par le gouvernement central espagnol. Ces élections, tenues après la répression policière brutale du référendum d'indépendance catalan du 1er octobre et l'invocation subséquente par Madrid de l'article 155 de la Constitution espagnole pour suspendre le gouvernement élu de Catalogne, comportent des leçons politiques cruciales pour les travailleurs en Espagne et à l'échelle internationale.</p> <p>Ils sont confrontés à un effondrement universel des formes démocratiques de gouvernement, conséquence de la décomposition du capitalisme international. En organisant les élections 21D, le gouvernement minoritaire du Parti populaire (PP) du premier ministre espagnol Mariano Rajoy, soutenu par le Parti socialiste espagnol (PSOE), n'essaie pas d'établir ce que veut le peuple catalan. Au contraire, il vise à donner un vernis « démocratique » au développement de régimes d'État policier et à la réhabilitation des forces d'extrême droite à travers l'Union européenne.</p> <p>Les responsables du PP ont déclaré que si les électeurs de Catalogne élisaient un gouvernement auquel s'oppose Madrid, ce dernier invoquera à nouveau l'article 155 pour suspendre le gouvernement résultant. Ils donnent aux électeurs le « choix » d'élire le gouvernement qu'ils désirent, pourvu que ce soit celui que veut Madrid.</p> <p>Le PP et ses alliés essaient d'habituer la population à la détention de prisonniers politiques et à d'autres mesures arbitraires et dictatoriales. Malgré les protestations de masse à Barcelone, ils ont emprisonné les nationalistes catalans Jordi Cuixart et Jordi Sánchez pour avoir appelé à des manifestations pacifiques et ont menacé de retirer le matériel en langue catalane des écoles et de la télévision. Alors même que les campagnes électorales se poursuivent en Catalogne, le vice-premier ministre catalan déchu Oriol Junqueras reste en prison – un sort auquel le premier ministre catalan Carles Puigdemont, destitué, n'a échappé que par une fuite précipitée pour s'entretenir avec l'UE à Bruxelles. C'est sur cette base que le PP et ses alliés préparent de nouvelles attaques contre les travailleurs. Déjà, après s'être emparés des finances de la Catalogne, les responsables du PP ont menacé d'invoquer l'article 155 contre la municipalité de Madrid, alors même qu'ils l'intimident pour qu'elle impose des centaines de millions d'euros de plus de coupes dans les dépenses sociales exigées par l'UE. Le gouvernement du PP a soutenu les protestations pour l'unité espagnole marquées par le chant des hymnes fascistes, y compris Cara al Sol, et a publiquement discuté de l'imposition de l'état d'urgence. Cet effondrement des formes démocratiques de gouvernement n'est cependant pas le produit des conditions espagnoles, mais plutôt un phénomène européen et international, symbolisé par le soutien constant de l'UE à la répression exercée par Madrid.</p> <p>Le recours à la répression d'État, la réhabilitation du militarisme et la montée des forces d'extrême droite se propagent à travers l'Europe. En France, les principaux pouvoirs de la police instaurés par le gouvernement pendant l'état d'urgence de deux ans, et utilisé pour réprimer les manifestations contre la loi travail, ont maintenant été inscrits dans la loi. Et quatre ans après que Berlin a annoncé la remilitarisation de sa politique étrangère, un gouvernement d'extrême droite a pris le pouvoir en Autriche, et un parti d'extrême droite, l'Alternative pour l'Allemagne, a remporté des sièges au parlement allemand pour la première fois depuis la défaite des nazis dans la Seconde Guerre mondiale.</p> <p>Cette crise découle d'un effondrement international du capitalisme qui a mûri durant des décennies. Le quart de siècle écoulé depuis que la bureaucratie stalinienne a dissout l'Union soviétique, éliminant le principal contrepoids militaire à l'impérialisme, a été celui d'une escalade des guerres, de la répression policière et de l'austérité. En particulier depuis l'effondrement de Wall Street en 2008, la démocratie bourgeoise en Europe a commencé à se désintégrer, dans un contexte d'inégalités sociales croissantes et de tensions de classes et internationales.</p> <p>L'inégalité en Espagne illustre l'impact de cette crise sur les travailleurs en Europe. Près d'une décennie après krach de 2008, le taux de chômage en Espagne est toujours de 17 % (39 % pour les jeunes) et l'inégalité sociale est élevée. Les 10 % les plus riches détiennent maintenant 57 % de la richesse de l'Espagne ; les 50 % les plus pauvres seulement 7 % ; et les 20 % supérieurs des familles gagnent 761 fois plus que les 20 % les plus pauvres. L'individu le plus riche d'Europe, le milliardaire espagnol Armancio Ortega, pèse 77,9 milliards de dollars.</p> <p>La colère sociale et l'aliénation résultant de la politique officielle ont complètement miné la stabilité de l'élite dirigeante. Cette année, l'enquête « Génération Quoi ? » de l'UE a révélé que les deux tiers de la jeunesse espagnole et plus de la moitié de la jeunesse européenne se joindraient à un soulèvement de masse contre l'ordre existant. Cette crise ne peut pas être résolue en élisant l'un ou l'autre politicien capitaliste pour effectuer une politique différente, en acceptant le cadre de l'UE et du capitalisme. Il faut se tourner vers la classe ouvrière en Espagne, en Europe et internationalement. La seule réponse viable à l'évolution de l'UE vers un régime d'État policier est un tournant vers une lutte internationaliste et révolutionnaire pour le socialisme. L'opposition aux actions répressives de l'État espagnol n'implique aucun soutien aux politiques fondamentalement réactionnaires des partis séparatistes catalans : la gauche républicaine de Catalogne (ERC), Ensemble pour la Catalogne et leurs alliés petit-bourgeois tels que les Candidatures de l'unité populaire (CUP). Ils ont imposé des milliards d'euros de réductions budgétaires demandées par l'UE aux travailleurs de Catalogne. Une preuve irréfutable de leur rôle réactionnaire est leur soutien à l'UE, qui est un instrument pour imposer l'austérité et le renforcement du militarisme européen. Ils ont continué à accorder ce soutien même après que la Commission européenne a appuyé la répression de Rajoy en Catalogne.</p> <p>Dans la lutte de faction au sein de la classe dirigeante de la péninsule ibérique, il n'y a pas de factions progressistes. Les nationalistes catalans – comme les nationalistes écossais en Grande-Bretagne et la Ligue du Nord en Italie – avancent une stratégie égoïste basée sur le fait que la Catalogne est une région plus riche. Ils visent l'autonomie ou l'indépendance afin d'annuler leurs obligations financières à d'autres régions plus pauvres de l'Espagne, d'obtenir une plus grande part des profits tirés des travailleurs en Catalogne, et d'approfondir leurs liens avec les banques internationales.</p> <p>Le caractère prédateur de la position des nationalistes catalans vis-à-vis du reste de l'Espagne, qui dégoûte et met en colère de larges couches de la classe ouvrière espagnole, facilite la tâche de Rajoy et ses alliés d'attiser le nationalisme espagnol.</p> <p>Comme toute grande crise, la crise catalane révèle le rôle des partis petit-bourgeois tels que Podemos, dont la démagogie « de gauche » a été exposée. Loin de poursuivre une politique indépendante pour la classe ouvrière, Podemos cherche à manœuvrer entre les deux camps bourgeois. Sa section catalane, Catalogne en Commun (CeC), prétend être neutre dans le conflit entre le nationalisme catalan et espagnol et dit promouvoir plutôt la question sociale. Elle a proposé de soutenir un gouvernement de coalition entre la section catalane pro-article 155 du PSOE et l'ERC séparatiste.</p> <p>Podemos prétend que tout peut être réconcilié : le régionalisme et le nationalisme, l'article 155 et les droits démocratiques et, surtout, la classe capitaliste et les travailleurs. Il partage beaucoup de points communs avec son parti frère grec, Syriza (« Coalition de la gauche radicale »). Lui aussi s'était présenté comme une alternative démocratique opposée à l'austérité. Une fois élu en 2015, cependant, il a mis en œuvre l'austérité et maintenant réprime activement la classe ouvrière.</p> <p>La voie à suivre est une lutte pour unifier les travailleurs espagnols et catalans, tant contre les forces nationalistes espagnoles que catalanes, dans le cadre de l'unification de la classe ouvrière européenne dans la lutte contre l'UE et le capitalisme européen.</p> <p>La seule réponse viable – en Espagne comme dans tous les autres pays – est la réorientation de la classe ouvrière sur la base d'une perspective révolutionnaire, socialiste et internationaliste. Contre toutes les tentatives de dresser les travailleurs hispanophones et catalans les uns contre les autres, il est nécessaire de mettre en avant la lutte pour le pouvoir par la classe ouvrière, l'expropriation de l'aristocratie financière et la construction d'un État ouvrier en Espagne dans le cadre des États socialistes unis d'Europe.</p> <p>La lutte pour cette perspective nécessite la construction d'une nouvelle direction politique : des sections du Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) en Espagne et à travers l'Europe.</p> <h3 class="spip">Les travailleurs catalans et espagnols gravement menacés par la répression de Madrid</h3> <p>Par Paul Mitchell et Chris Marsden</p> <p>3 novembre 2017</p> <p>Les partis nationalistes catalans travaillent ouvertement avec le gouvernement du Parti populaire (PP) à Madrid en espérant obtenir des concessions de l'Union européenne. Ces actions ont pour résultat de permettre au régime espagnol de créer un précédent dangereux pour imposer sa volonté par décret policier-militaire, avec le soutien total de l'opposition, le Parti socialiste (PSOE).</p> <p>Vendredi dernier, le parlement régional de Catalogne a voté pour l'indépendance vis-à-vis de l'Espagne et pour le début d'un « processus constituant » afin de rédiger une nouvelle constitution pour une République catalane. Sur les 135 députés du parlement, 70 du Parti démocrate européen catalan (PDeCat), de la Gauche républicaine de Catalogne de la Candidature de l'unité populaire (CUP) de pseudo-gauche ont voté pour.</p> <p>Les politiciens nationalistes ont promis de résister à l'invocation de l'article 155 de la Constitution espagnole par le PP et de s'opposer aux tentatives du premier ministre espagnol Mariano Rajoy d'évincer le président catalan Carles Puigdemont et ses ministres régionaux, de dissoudre le parlement catalan et d'organiser des élections régionales anticipées.</p> <p>Au lieu de cela, les nationalistes ont accepté de participer aux élections anticipées du 21 décembre, un geste qui donnera un sceau de légitimité à la suspension par l'Espagne de l'autonomie et de la gouvernance de la région par décret.</p> <p>Puigdemont et d'autres ministres du gouvernement évincés ont fui en Belgique, ostensiblement pour échapper aux poursuites judiciaires. Mais alors qu'il était sur place, Puigdemont a réitéré ses appels à l'UE pour intervenir dans la crise de la sécession en négociant un accord entre son gouvernement déchu et Madrid. Comme monnaie d'échange, il a accepté l'appel de Rajoy à des élections anticipées, qu'il a qualifiées de « plébiscite démocratique ».</p> <p>Selon un journaliste de Radio Catalunya, Ernest Marcià, s'exprimant à la BBC, le soutien de Puigdemont aux élections a indiqué que des pourparlers secrets sont en cours entre Puigdemont et Rajoy, sous la médiation de l'UE. « À mon avis, dit Marcià, « il se passe quelque chose qu'on ignore, et probablement avec l'intervention de l'Europe... Pas publiquement, ils ne veulent rien admettre. Mais l'Espagne fait quelque chose qu'elle ne disait pas il y a quelques semaines et la Catalogne accepte l'autorité de l'Espagne, ce qui est également très étrange du point de vue sécessionniste. »</p> <p>Les actions de Puigdemont n'ont rien d'étrange. L'objectif des nationalistes catalans dès le début était d'attiser le soutien populaire au séparatisme, en partie en exploitant les griefs légitimes envers Madrid et les troubles sociaux engendrés par l'austérité. Mais cela se concentrait principalement sur un appel aux couches de la classe moyenne, sur la base de demandes que la Catalogne relativement prospère cesse de subventionner les régions les plus pauvres de l'Espagne.</p> <p>La Catalogne est la région la plus riche d'Espagne, représentant un cinquième du produit intérieur brut du pays. Le but des partis séparatistes est de créer un nouveau mini-État, ou du moins d'acquérir le degré d'indépendance nécessaire pour établir des relations directes avec les banques mondiales, les multinationales et l'UE. L'objectif est de consolider la Catalogne en tant que zone de libre-échange à faible taux d'imposition fondée sur l'exploitation accrue de la classe ouvrière. Leurs mobilisations dans la rue n'ont jamais été rien d'autre qu'une forme de levier pour négocier de plus grands pouvoirs de taxation et d'autres concessions de Madrid. Depuis des années, les partis nationalistes catalans imposent des mesures d'austérité brutales tout en envoyant la police régionale catalane écraser les grèves et les manifestations.</p> <p>Mais dès que l'Union européenne et ses gouvernements se sont engagés à soutenir la répression de Rajoy, ce n'était plus qu'une question de temps avant que les nationalistes catalans battent en retraite. Lundi, le PDeCAT et l'ERC ont affirmé qu'ils abandonnaient leur opposition aux élections du 21 décembre et ont annoncé qu'ils y présenteraient des candidats.</p> <p>Le porte-parole de l'ERC, Sergi Sabrià, tout en déclarant l'élection « illégitime » et « un piège », a ajouté que « néanmoins, nous n'avons pas peur des urnes ».</p> <p>L'Assemblée nationale catalane, dont le chef accusé de sédition reste en prison, a insisté sur le fait qu'elle « ne reconnaît que la République catalane » et a rejeté l'article 155, mais a déclaré d'un même souffle qu'elle convoquerait une réunion « avant le 3 novembre » pour décider d'une « stratégie commune » pour les élections du 21 décembre.</p> <p>La Candidature d'unité populaire, CUP, petite-bourgeoise, qui maintenait au pouvoir la coalition ERC-PDeCAT tout en agissant comme les promoteurs les plus intransigeants de la cause nationaliste bourgeoise et promouvant la crédibilité de gauche de cette coalition, a été encore plus explicite, cavalière et criminelle. « L'État espagnol nous a neutralisés par l'intimidation et la peur », s'est-elle plainte.</p> <p>« Ce qui s'est passé », a conclu le porte-parole de la CUP, Benet Salellas, c'est « qu'il y a eu un excès d'improvisation dans certaines actions ces derniers mois ». Il a ensuite réitéré son soutien à Puigdemont en le louant pour s'être concentré sur Bruxelles, ce qui supposément « internationalise la violation massive des droits de l'homme », et a fini par un appel pathétique à ce qu'il « approuve les premiers décrets républicains ».</p> <p>Le Conseil politique de la CUP organise une réunion le 4 novembre pour décider s'il faut soutenir les élections de Rajoy et s'inscrire avant la date limite du 7 novembre.</p> <p>Les sections de la classe ouvrière catalanophone qui ont soutenu les nationalistes ont tiré les premières conclusions de cette déroute. Les reportages indiquent que la plupart des travailleurs du secteur public, y compris les enseignants et les pompiers, ainsi que la police régionale, ont continué à travailler après avoir indiqué plus tôt leur soutien à une campagne de désobéissance civile. La bureaucratie syndicale est plus qu'heureuse de reculer, et l'Intersyndicale-CSC a déclaré lundi qu'elle annulait la menace d'une grève générale.</p> <p>La situation est extrêmement dangereuse.</p> <p>Les nationalistes ont d'abord défendu un programme qui semait la division et qui a contribué à créer un maximum de confusion - divisant les travailleurs catalans de ceux d'Espagne et divisant les catalanophones et les hispanophones de la région – au moment où il y avait une opposition universelle au programme d'austérité imposé par Madrid et Barcelone.</p> <p>Maintenant, après que le PP a profité de l'occasion pour mobiliser l'armée et la garde civile et imposer la gouvernance par décret, il propose ses services en tant que gendarme politique dans l'espoir de conclure un nouveau marché avec Madrid et Bruxelles.</p> <p>La tentative de Madrid et de l'UE d'imposer un régime dictatorial, sanctionné ou non par des élections imposées, doit être combattue par toute la classe ouvrière espagnole et catalane. On n'a fait que renforcer le gouvernement PP en lui permettant de mettre en œuvre des mesures répressives et antidémocratiques qui seront inévitablement employées contre les travailleurs dans toute l'Espagne. Mais une lutte implacable contre Madrid et ses partisans de l'UE ne peut être menée que si elle est totalement indépendante des partis bourgeois catalans et de leur programme réactionnaire de séparatisme national.</p> <p>Une réponse progressiste à la crise à laquelle est confrontée la classe ouvrière d'Espagne, quelle que soit sa langue, exige la fin de toutes les divisions nationales par l'adoption de la perspective de l'internationalisme socialiste. Contre une Espagne capitaliste et le projet de créer une Catalogne capitaliste, la classe ouvrière doit mener une lutte unifiée pour la formation de gouvernements ouvriers en Espagne et dans toute l'Europe dans le cadre de l'unification progressiste socialiste du continent.</p> <h3 class="spip">L'Espagne annule l'autonomie catalane, et prépare un régime militaire dirigé depuis Madrid</h3> <p>Par Alex Lantier</p> <p>24 octobre 2017</p> <p>Samedi, trois semaines après la répression brutale de la police lors du référendum sur l'indépendance catalane du 1ᵉʳ octobre, le Premier ministre espagnol Mariano Rajoy a officiellement annoncé l'invocation de l'article 155 de la Constitution espagnole pour priver le gouvernement régional catalan de ses pouvoirs. À sa place, Madrid va installer un gouvernement non élu à Barcelone soutenu par l'armée espagnole, la police paramilitaire Guardia Civil et d'autres unités de la police.</p> <p>La mise en œuvre de l'article 155 entraînera inévitablement le régime espagnol dans un affrontement violent avec de larges masses de la population catalane, où il y a une opposition profonde au passage de Madrid à la dictature. Alors que le Conseil des ministres de Rajoy mettait au point les mesures samedi, un demi-million de personnes ont défilé à Barcelone contre l'arrestation arbitraire par Madrid de deux politiciens nationalistes catalans, Jordi Sànchez de l'Assemblée nationale catalane (ANC) et Jordi Cuixart d'Omnium Cultural.</p> <p>Les mesures mises en place par le Conseil des ministres entraînent la suspension des formes démocratiques de gouvernement en Catalogne et la mise en place de ce qui est en tout points sauf dans son nom un gouvernement d'occupation militaire. Elles comprennent :</p> <p>* La destitution du Premier ministre catalan Carles Puigdemont et de tous les ministres régionaux catalans et leur remplacement par « des organes ou des autorités créés à cet effet ou désignés par le gouvernement [espagnol] ».</p> <p>* Le transfert de leur autorité pour appeler les élections régionales au gouvernement espagnol.</p> <p>* L'octroi des pleins pouvoirs à Madrid pour contrôler la police régionale catalane, les Mossos d'Esquadra, pour déployer la police ou des unités de Guardia civiles dans la région, et de prendre d'autres mesures de sécurité.</p> <p>* Attribuer le contrôle des pouvoirs « économiques, financiers, fiscaux et budgétaires » en Catalogne au Trésor espagnol.</p> <p>* La destitution du pouvoir parlementaire catalan pour nommer un gouvernement ou exercer un contrôle sur les autorités mises en place par Madrid en Catalogne.</p> <p>* Le transfert du contrôle des médias publics catalans à Madrid, qui les contrôlera afin de garantir « le respect des valeurs et des principes contenus dans la constitution espagnole ».</p> <p>Ces mesures doivent être approuvées à la fin de la semaine par le Sénat espagnol, où le Parti populaire (PP) de droite de Rajoy a la majorité absolue.</p> <p>La décision de Madrid de suspendre l'autonomie catalane marque un effondrement historique des formes démocratiques de gouvernement en Europe occidentale. Il y a 40 ans aujourd'hui, le politicien nationaliste catalan Josep Taradellas est rentré à Barcelone depuis son exil en France pour diriger le gouvernement catalan, alors que le régime fasciste installé par Francisco Franco pendant la guerre civile espagnole s'effondrait dans les luttes de masse de la classe ouvrière. L'octroi des droits linguistiques et de l'autonomie à la Catalogne a été considéré comme essentiel pour surmonter l'héritage fasciste de Franco, qui avait interdit l'usage public de la langue catalane.</p> <p>Maintenant, Madrid s'apprête, avec le soutien de l'Union européenne, à répudier les concessions en termes de droits sociaux et démocratiques de la période post-Franco. Lors du sommet européen de Bruxelles la semaine dernière, tenu après que Rajoy a promis d'invoquer l'article 155, les dirigeants européens, dont la chancelière allemande Angela Merkel, le Premier ministre britannique Theresa May et le président français Emmanuel Macron, ont tous explicitement approuvé l'attaque de Rajoy contre la Catalogne.</p> <p>Non seulement la Guardia Civil, mais aussi des unités de l'armée espagnole, y compris le régiment d'infanterie motorisée Arapiles en Catalogne, sont en cours de préparation à l'action.</p> <p>Un conflit explosif aux implications révolutionnaires se met en branle. L'imposition par Madrid d'une dictature non élue, après que le référendum du 1ᵉʳ octobre a abouti à un vote de 90 pour cent représentant plus de 2 millions de votants en faveur de l'indépendance catalane, provoquera une résistance de masse. Le PP, qui n'a reçu que 8 % des voix lors des dernières élections régionales en Catalogne, n'y a pratiquement aucun soutien ni aucune présence électorale. A Barcelone, La Vanguardia a mis en garde contre l'opposition profonde que la prise de pouvoir de Madrid va déclencher. Parmi les Catalans, il écrit : « nombreux sont ceux qui, sans être sécessionnistes, vont pleurer des larmes amères à l'effondrement imminent de l'autonomie obtenu en 1977. » Il a poursuivi : « La politique de la péninsule ibérique n'admet pas les nuances. Le message écrit dans le sable est le suivant : la Catalogne doit être punie. »</p> <p>Samedi, les bus et les trains étaient bondés alors que les gens venaient de toute la Catalogne à Barcelone pour la manifestation de 450 000 personnes contre l'emprisonnement de Sànchez et Cuixart. Puigdemont s'est joint à la manifestation, tout comme les représentants des principaux partis politiques, syndicats et associations de Catalogne. Les manifestants ont sifflé et hué les hélicoptères du Guardia Civil qui survolaient et ont scandé le slogan anti-Franco de la Guerre civile espagnole de 1936-39, « No Pasaran » (« Ils ne passeront pas »).</p> <p>Les travailleurs de la télévision et de la radio publique catalane indiquent clairement qu'ils n'ont pas l'intention d'obéir au diktat madrilène. Les travailleurs de TV3 ont publié une déclaration dénonçant l'article 155 comme une « attaque directe, indigne et impudente contre la liberté d'expression, d'information et de la presse et contre le professionnalisme des travailleurs ». Ils ont déclaré qu'ils resteraient fidèles au Parlement catalan « démocratiquement élu le 27 septembre 2015. »</p> <p>Le comité d'entreprise de Catalunya Ràdio a publié un communiqué intitulé « Sans médias publics, il n'y a pas de démocratie ». La déclaration s'est engagée à défier le PP. Il a averti que si le gouvernement central choisissait un nouveau directeur pour la station de radio, « nous n'aurons pas d'autre choix que de refuser de reconnaître son autorité ».</p> <p>Il est vital pour les travailleurs à travers l'Espagne et l'Europe de s'opposer aux plans de Madrid pour une répression plus sanglante en Catalogne. L'objectif politique de l'offensive préparée par Rajoy et l'UE contre les travailleurs et les masses de Catalogne est toujours plus clair : stabiliser une Europe en crise en terrorisant les travailleurs avec l'exemple d'une dictature policière-militaire sur toute une province. L'agression contre la Catalogne révèle le caractère de classe des vastes attaques contre les droits démocratiques lancées dans le monde depuis les attentats du 11 septembre 2001.</p> <p>Les tentatives des autorités américaines et européennes pour justifier le renforcement massif des unités de police, de l'espionnage électronique et des déploiements militaires domestiques comme l'état d'urgence français en faisant référence à une soi-disant « guerre contre le terrorisme » constituent une fraude politique. La cible principale, ce ne sont pas les islamistes liés à Al-Qaïda, dont beaucoup sont financés par des alliés de l'UE et des États-Unis dans des guerres de changement de régime en Syrie et ailleurs. En Catalogne, toutes les puissances de l'UE soutiennent l'utilisation de ces mesures par Madrid pour cibler une opposition politique pacifique parce qu'elles se préparent à faire de même.</p> <p>L'affirmation de Madrid, soutenue explicitement par l'UE, selon laquelle le pouvoir militaire serait la seule réponse possible au référendum sur l'indépendance de la Catalogne est un mensonge absurde, imprégné de l'hypocrisie impérialiste. L'Écosse a organisé un référendum sur l'indépendance de la Grande-Bretagne en 2014 et le Québec a tenu des référendums sur l'indépendance du Canada en 1980 et 1995. Ni Londres ni Ottawa n'ont défilé des dizaines de milliers d'unités paramilitaires et militaires pour assaillir des électeurs pacifiques ni d'employer la force pour prévenir des efforts sécessionnistes dans ces régions.</p> <p>D'autre part, les puissances impérialistes de l'OTAN invoquaient à plusieurs reprises leur devoir supposé sacré de défendre les mouvements sécessionnistes – au Kosovo en 1999 et à Benghazi, en Libye en 2011 – pour justifier des attaques contre des pays comme la Yougoslavie et la Libye.</p> <p>Il n'est pas difficile d'imaginer comment les partisans de l'impérialisme « humanitaire » comme le politicien vert Daniel Cohn-Bendit et Olivier Besancenot du Nouveau parti anticapitaliste auraient réagi si des vidéos avaient émergé en 2011 des forces de sécurité libyennes agressant des électeurs pacifiques et battant des femmes âgées, comme la Guardia civil a fait le 1ᵉʳ octobre. Dénonçant le dirigeant libyen le colonel Mouammar Kadhafi pour avoir attaqué « son propre peuple », ils auraient exigé que l'OTAN accélérer son calendrier pour bombarder la Libye et assassiner Kadhafi.</p> <p>Cohn-Bendit n'appelle pas, cependant, à bombarder Madrid ou à assassiner Rajoy. Il tient des réunions amicales avec Macron alors que Paris donne le feu vert à Rajoy pour lancer un assaut néo-franquiste sur la Catalogne tout en préparant un nouveau renforcement de l'État policier sous le couvert de la loi antiterroriste française.</p> <h3 class="spip">La pauvreté et l'inégalité à la hausse en Espagne à l'approche du vote sur l'indépendance </h3> <p>Par James Lerner</p> <p>30 septembre 2017</p> <p>L'aggravation de la crise sociale en Espagne est pratiquement ignorée à la veille du vote du 1er octobre sur l'indépendance catalane. Les chiffres officiels du gouvernement espagnol pour août montrent une augmentation majeure du chômage, signalant un ralentissement de la croissance économique et annonçant une croissance des inégalités sociales.</p> <p>Quelque 46.000 personnes ont rejoint les rangs des chômeurs en août, mettant fin à une période de six mois durant laquelle le chômage avait légèrement baissé. Le nombre de salariés qui ont contribué, par les impôts sur leur salaire, à la sécurité sociale a chuté de 179.000. Le taux de chômage en Espagne est de 17,8%, soit le deuxième plus élevé de l'Union européenne (UE) après la Grèce (22,5%). Le nombre de jeunes de moins de 25 ans sans travail est de 38,6% (contre 44,4% en Grèce).</p> <p>Le gouvernement du Parti populaire (PP) attribue l'augmentation du chômage aux facteurs saisonniers, à savoir la fin de la saison touristique.</p> <p>« Le mois d'août est un mois de transition où se terminent certaines activités d'été, alors que les secteurs qui ralentissent traditionnellement en été, comme la construction ou l'industrie, n'ont pas encore repris leurs activités », a déclaré Tomás Burgos, secrétaire d'État à la sécurité sociale.</p> <p>Cependant, l'augmentation du chômage a été la plus importante au mois d'août depuis 2008, la pire période du krach économique mondial. En outre, les chiffres officiels du chômage sont un reflet inexact de la situation réelle des travailleurs, car un nombre toujours plus important d'entre eux, en particulier les chômeurs de longue durée, quittent tout simplement le marché du travail et n'en cherchent plus.</p> <p>Un quart des chômeurs sont sans emploi depuis au moins quatre ans. Il faut aussi ajouter les gens qui ont migré à l'étranger à la recherche de travail, qui sont également retirés des statistiques officielles. Selon les chiffres d'inscription des consulats, près de 2,5 millions de travailleurs et de jeunes sont inscrits comme résidant hors de l'Espagne. Il y a des centaines de milliers d'autres qui ne s'inscrivent pas.</p> <p>En même temps, la redistribution massive de la richesse et des revenus vers le haut, vers certaines des plus grandes banques et fortunes privées d'Europe, s'intensifie depuis le krach financier de 2008 comme résultat direct de la contre-révolution sociale menée par les deux principaux partis de la bourgeoisie espagnole : le PP et le Parti socialiste (PSOE).</p> <p>Une étude basée sur une compilation de déclarations d'impôt montre que, en seulement quatre ans, entre 2011 et 2015, le nombre de riches – ceux qui possèdent au moins 700.000 € d'actifs – a augmenté de pas moins de 44%, soit de quelque 58.000 personnes. Environ 0,4% de la population possède désormais la moitié de la richesse en Espagne. Ils ont bénéficié du sauvetage bancaire, qui s'élève à 57 milliards d'euros, dont seulement quatre milliards ont été récupérés.</p> <p>Le résultat de cette attaque prolongée sur les salaires, les conditions de travail et les avantages sociaux est que la moitié des ménages en Espagne ont des revenus inférieurs au seuil de pauvreté officiel (8010 € pour les personnes vivant seules et 16.823 € pour ceux qui ont deux adultes et deux enfants) ou sont à risque de sombrer dans la pauvreté ou l'exclusion sociale. Le nombre de travailleurs et de jeunes dont le revenu est inférieur à 6000 € par an a augmenté de 1,4 million au cours des cinq dernières années pour atteindre 5,4 millions au total.</p> <p>Les compressions répétées et le resserrement des conditions d'éligibilité entre 2012 et 2015 pour l'allocation chômage et la protection sociale ont entraîné une baisse d'au moins 41% des dépenses totales et une réduction de 31% du nombre de chômeurs qui les reçoivent.</p> <p>Toujours plus de ménages n'ont presque aucune source de revenus en dehors des retraites des grands-parents. Ces familles dépendent de leurs parents âgés pour les repas, les garderies et autres formes d'aide.</p> <p>Le taux de chômage croissant de l'Espagne va de pair avec d'autres politiques de classe dirigeante en cours qui accentuent la misère et les inégalités en Espagne.</p> <p>L'une de ces politiques est l'utilisation de contrats temporaires pour maintenir un large bassin de travailleurs dans un état d'existence précaire, comme instruments jetables des employeurs. Par exemple, plus de 92% des contrats signés en août étaient temporaires. Pour un large éventail de la classe ouvrière, en particulier les jeunes, un contrat de travail permanent est devenu une rareté, presque semblable à gagner à la loterie.</p> <p>L'Espagne a le troisième taux d'emploi temporaire le plus élevé de tous les pays de l'OCDE, soit 26,1% de la main-d'œuvre, derrière seulement la Pologne et la Colombie. Pour ceux qui sont piégés dans le monde du travail temporaire, un contrat ne fournit pas de sécurité, car les termes du contrat ont été réduits à quelques mois, quelques semaines ou parfois quelques jours. Une conséquence de la « précarité » accrue du travail est l'augmentation de 8,4% par rapport à 2016 du nombre de travailleurs décédés dans les accidents du travail au premier semestre de cette année, soit 300 personnes.</p> <p>L'effet sur les enfants est dévastateur. L'UNICEF a récemment signalé que l'Espagne avait le troisième niveau de pauvreté infantile de l'ensemble de l'Europe, derrière la Roumanie et la Grèce. Environ 40% des enfants se trouvaient sous le seuil de pauvreté officiel en 2014, soit neuf points de plus qu'en 2008.</p> <p>La source de ce déclin calamiteux dans la position sociale de la classe ouvrière est l'effondrement de l'ordre économique et politique d'après-guerre, qui a entraîné la croissance du nationalisme et du séparatisme. En Espagne, le système bipartite s'est effondré et les demandes d'indépendance régionale ont augmenté, surtout en Catalogne. L'enjeu fondamental de ces développements est la mobilisation indépendante de la classe ouvrière en opposition aux élites dirigeantes en Espagne, en Catalogne et en Europe.</p> <p>La croissance du séparatisme, exprimée dans référendum de l'indépendance catalane du 1er octobre, est un développement rétrograde qui entrave la lutte cruciale pour unir la classe ouvrière en opposition à la contre-révolution sociale menée à la fois par l'Espagne et la Catalogne sous l'égide de l'UE.</p> <p>La lutte pour l'indépendance catalane est liée à une tentative des couches bourgeoises et de la classe moyenne supérieure pour exploiter leur position économique déjà privilégiée dans les régions les plus prospères d'Espagne. L'une de leurs principales plaintes est qu'ils ne veulent pas que les taxes y soient collectées pour subventionner les régions les plus pauvres d'Espagne.</p> <p>Le rôle des organisations de la pseudo-gauche telles que CUP est de détourner le mécontentement social, en particulier chez les jeunes, vers les canaux nationalistes, divisant ainsi la classe ouvrière espagnole contre elle-même, pour appuyer des factions rivales de la bourgeoisie.</p> <h3 class="spip">Le gouvernement espagnol attaque les droits démocratiques</h3> <p>Par Alejandro Lopez</p> <p>16 avril 2014</p> <p>Le gouvernement du Parti populaire (PP) espagnol intensifie ses attaques contre les droits démocratiques en réaction à la vive opposition à la catastrophe sociale engendrée par ses mesures d'austérité et à celles de son prédécesseur, le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE).</p> <p>D'après le Fonds monétaire international qui est complice dans l'imposition des mesures d'austérité, le gouffre entre riches et pauvres a augmenté plus vite en Espagne depuis la crise économique qui a éclaté en 2008 que dans n'importe quel autre pays d'Europe. Un rapport de l'organisation humanitaire Caritas montre que les 20 pour cent les plus riches de la société espagnole sont maintenant sept fois et demi plus riches que le cinquième le plus pauvre – l'écart le plus important d'Europe. Une étude du Crédit suisse a révélé que le nombre de millionnaires en Espagne a atteint 402.000 en 2012, une augmentation de 13 pour cent en seulement un an. En même temps, le chômage est à 25,6 pour cent et 56 pour cent parmi les jeunes. La résistance de la classe ouvrière contre l'appauvrissement a augmenté. D'après l'organisation des employeurs, la CEOE, durant les deux premiers mois de 2014 il y a eu 184 grèves soutenues par 56.693 travailleurs, entraînant la perte de 2.668.556 heures de travail, une augmentation de 5 pour cent par rapport à l'année passée. En tout en 2013, plus de 15 millions d'heures de travail ont été perdues suite à 1259 grèves où plus d'un demi-million de travailleurs furent impliqués. Le nombre de manifestations a augmenté fortement. D'après le ministère de l'Intérieur, il y a eu 36.000 manifestations en 2012 – le double du nombre de 2011 (18.442).</p> <p>Dans ces conditions, la classe dirigeante s'en remet ouvertement à des mesures autoritaires. Les travailleurs en grève et les manifestants sont traînés devant les tribunaux et les procureurs demandent des sanctions féroces.</p> <p>Huit travailleurs d'Airbus sont actuellement poursuivis pour des affrontements avec la police devant l'usine au cours de la grève générale de septembre 2010 contre les réformes du droit du travail du PSOE. Les procureurs demandent huit ans d'emprisonnement pour chacune des personnes impliquées, la peine la plus élevée jamais demandée pour des affaires similaires depuis la fin du régime fasciste en Espagne en 1978.</p> <p>À Madrid, 113 contrôleurs aériens (CTA) et huit responsables du syndicat USCA sont accusés de sédition et encourent jusqu'à six années de prison pour avoir participé à une grève sauvage en décembre 2010. Les CTA étaient en grève contre le décret du gouvernement du PSOE qui réduisait leurs salaires de 40 pour cent, augmentait les heures de travail et réduisait les périodes de repos. Le gouvernement du PSOE a réagi en déclarant un état d'alerte de 15 jours et en envoyant l'armée.</p> <p>La grève des CTA a montré que lorsque les syndicats ne parviennent pas à contenir, isoler et démoraliser la classe ouvrière par leurs manifestations symboliques d'un jour, l'État emploie la répression sans retenue. Encouragé par la trahison syndicale de cette grève et d'autres depuis, et par leur collaboration dans l'application des coupes et des réformes du travail, le gouvernement tente maintenant d'établir le contexte dans lequel les grèves seront entièrement illégales. La ministre du Travail et de l'Emploi, Fátima Bañez, lance des appels sur le « besoin d'une nouvelle loi sur les services minimums » pour toutes les grèves, qui viendrait neutraliser les mouvements de revendication comme c'est déjà le cas dans les « services essentiels » comme les transports publics, où 50 pour cent du service normal doivent être maintenus. Bañez a affirmé qu'une loi de ce genre devrait « être discutée naturellement et sérieusement par les représentants des travailleurs, des employeurs et du gouvernement ». Les syndicats vont sans doute se plier à ses demandes comme par le passé.</p> <p>Le gouvernement espagnol a également renforcé les forces de la répression, dont la police antiémeute impliquée dans le contrôle et la surveillance des manifestations. En 2013, le budget du matériel et des équipements antiémeute est passé de 173.670 euros en 2012 à 3,26 millions d'euros, et du financement supplémentaire est déjà promis. Un cadre juridique est mis en place pour rendre les manifestations illégales. Le 31 mars, une affaire judiciaire sans précédent a commencé contre 20 jeunes accusés de « crimes contre les institutions de l'État » pour avoir cerné le parlement catalan en juin 2011 au cours d'une tentative d'empêcher les députés d'entrer et de voter d'importantes coupes budgétaires.</p> <p>Les parties civiles dans cette affaire sont la Generalitat (l'exécutif régional catalan), le parlement régional catalan, et le syndicat fasciste Manos Limpias (Mains propres), qui demandent jusqu'à huit ans et demi de prison contre les accusés.</p> <p>Le fait que le parti catalan au pouvoir Convérgencia i Unió, qui mène actuellement une agitation séparatiste en faveur d'une Catalogne indépendante, demande des poursuites et s'allie avec les fascistes, montre le genre de mini-État qu'il cherche à créer en Catalogne : un cadre antiouvrier favorable aux affaires, où les manifestations seront écrasées et où ceux qui sont arrêtés seront condamnés à des années de prison.</p> <p>Les manifestations récentes des trois dernières semaines ont également subi la répression.</p> <p>Après l'énorme manifestation du 22 mars contre l'austérité dans la capitale espagnole, le délégué du gouvernement à Madrid a annoncé que les principaux organisateurs allaient être accusés des dégâts causés durant les troubles qui ont eu lieu à la fin. Le maire de Madrid Ana Botella a exigé l'interdiction des manifestations dans les « zones d'intérêt historique et artistique, les zones avec une présence touristique importante et les voies de transport stratégiques » de la ville, les restreignant de fait à la périphérie de la ville. Cette demande est appuyée par le ministre de l'Intérieur, Jorge Fernández Díaz, qui a déclaré qu'« aucun droit n'est absolu ».</p> <p>Durant la grève du 26 au 28 mars contre les coupes dans l'éducation, l'élimination des bourses étudiantes et l'augmentation des frais d'inscription, qui avait l'appui de plus de 2 millions d'étudiants, la police a pénétré dans l'enceinte des universités, ce qui rappelle son action sous l'ère Franco : d'après la loi espagnole la police ne peut pénétrer dans une université qu'avec la permission du recteur. Rien qu'à Madrid, 80 étudiants ont été arrêtés parce qu'ils occupaient leur faculté. Le 29 mars, une petite manifestation à Madrid pour l'abolition de la monarchie a été dispersée par des policiers antiémeute qui l'ont déclaré « illégale » parce qu'elle n'avait pas été annoncée aux autorités. Des journalistes connus pour leur critique de la conduite du gouvernement et de la police face aux manifestations ont été attaqués par la police et l'un d'entre eux a été arrêté.</p> <p>Le même jour, à Barcelone, 1400 policiers antiémeute ont été mobilisés contre une manifestation de 8000 personnes contre le projet de Loi citoyenne, qui limite le droit de manifester et impose de lourdes amendes et des peines de prison pour « désobéissance ».</p> <p>Les autorités espagnoles font preuve d'un mépris de toute critique de leurs méthodes, dont l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), qui a déclaré que « toute tentative d'intimider ou d'attaquer des journalistes est une violation claire du droit à des médias libres et ne peut être tolérée », après l'arrestation de quatre journalistes à Madrid.</p> <p>La présidente de région du PP, Esperanza Aguirre, a attaquée l'OSCE en affirmant : « qui sont ces gens qui viennent en Espagne regarder notre police comme si c'était une république bananière ou une satrapie communiste […] la présence de ces gens est intolérable ». Une pratique de provocations policières délibérées émerge : la police charge les manifestations à 20h30, soit une demi-heure avant les grands journaux télévisés.</p> <h3 class="spip">La montée de l'agitation séparatiste en Europe </h3> <p>Par Chris Marsden</p> <p>1 novembre 2012</p> <p>Ces dernier mois, les exemples se sont multipliés où des partis prônant la création de petits Etats en Espagne, en Belgique, en Italie, en Ecosse et ailleurs en Europe ont gagné en soutien. L'augmentation du soutien pour de telles tendances a été attisée par les coupes sociales et les mesures d'austérité brutales qui sont imposées au nom des banques et des spéculateurs mondiaux par les gouvernements centraux sur ordre de la troïka, l'Union européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire International. Mais l'exploitation des griefs sociaux légitimes ne signifie pas que les bénéficiaires politiques représentent les intérêts de la grande masse qui est exploitée.</p> <p>Tous les partis qui défendent le séparatisme parlent pour les couches de la bourgeoisie et de la classe moyenne qui ont décidé que la prospérité relative de leurs régions leur permettra d'avoir une vie plus privilégiée – pour autant qu'elles demandent l'adhésion à l'Union européenne et qu'elles obéissent fidèlement aux ordres des banques et des grands groupes et mènent des attaques contre la classe ouvrière.</p> <p>Les mouvements séparatistes les plus influents sont tous apparus dans les régions les plus prospères de leur pays respectif. Tous appellent à mettre fin aux subventions accordées aux régions plus pauvres par le biais d'une taxation centrale et prônent un contrôle régional des ressources qui représentent de la valeur. Rien de cela n'est changé par les efforts assez transparents de se donner une image de gauche comme c'est le cas de certaines organisations nationalistes plus importantes et une multitude de tendances pseudo-gauches qui traînent dans leur sillage.</p> <p>En Espagne, les deux plus puissants mouvements se trouvent dans les régions basque et catalane. La première est une des régions les plus riches d'Espagne en termes de produit intérieur brut (PIB) par tête d'habitant et la deuxième la région la plus riche de toue l'Espagne. Le mois dernier, 1,5 million de Catalans ont défilé dans les rues de Barcelone pour réclamer un Etat séparé sous la bannière d'une « nouvelle nation en Europe. ». Le gouvernement régional a consciencieusement mis en oeuvre chaque demande d'austérité formulée au cours de ces deux dernières années mais se trouve néanmoins encore aux prises avec une dette de 44 milliards d'euros et une note de crédit reléguée à la catégorie spéculative.</p> <p>Artur Mas, le dirigeant du parti au pouvoir Convergència i Unió (Convergence et Union, CiU), réclame un référendum sur l'indépendance et qualifie la répartition des fardeaux au sein de l'Espagne d'« injuste et de déloyale ». Il parle ouvertement au nom des plus fortunés et compare la « fatigue » de la Catalogne aux plaintes de l'Allemagne, de la France et d'autres Etats importants comme quoi ils sont en train de subventionner les Etats plus pauvres d'Europe méridionale, tels que la Grèce, le Portugal et l'Espagne.</p> <p>Le rôle joué par Berlin et Paris pour imposer une austérité écrasante dans ces pays est ignoré parce que Mas veut adhérer à l'UE. Preuve qu'une Catalogne « indépendante » appliquera exactement les mêmes attaques contre les travailleurs que celles déjà imposées en tant que « région autonome. »</p> <p>En Belgique, le même message émane de l'Alliance néo-flamande (Nieuw-Vlaamse Alliantie, N-VA) qui est dirigée par Bart De Wever et qui a remporté les élections régionales au début d'octobre. Celle-ci se plaint que le Nord riche de langue néerlandaise subventionne le Sud pauvre du pays. De Wever, qui est devenu maire d'Anvers, a déclaré, « Les Flamands en ont assez d'être pris pour des vaches à lait. » Il a décrit la Belgique comme « une union de transferts » tributaire d'un « fédéralisme du chéquier. » Tout comme son homologue catalan, il poursuit un programme pro-UE.</p> <p>En Italie, la Lega Nord (Ligue du Nord) est une organisation ouvertement de droite qui s'oppose aux subventions octroyées au Sud moins prospère sous le slogan « Roma ladrona » (Rome la voleuse). Et les exigences du premier ministre italien, Mario Monti, en faveur de coupes dans les dépenses régionales ont aussi déclenché des protestations pour réclamer une république de Venise. Dans le Haut Adige (Tyrol du Sud), les séparatistes exigent que 90 pour cent des recettes fiscales perçues dans la province riche soient restituées à la région.</p> <p>Le Parti national écossais (Scottish National Party, SNP) dont le chef de file est Alex Salmond, un ancien conseil pour le secteur pétrolier auprès de la Royal Bank of Scotland, a obtenu un accord en vue de la tenue en 2014 d'un référendum sur l'indépendance. Le SNP prend depuis longtemps une pose de défenseur de mesures sociales restreintes contre les coupes du gouvernement central (celles de la coalition actuelle de conservateurs et de libéraux démocrates et, précédemment, celles du gouvernement travailliste). Mais son programme réel est de créer un endroit favorable pour le marché européen où les sociétés sont faiblement imposées et qui servira les intérêts de l'élite financière et ceux qui gravitent autour d'elle. Edimbourg est le deuxième centre financier du Royaume-Uni après la City de Londres et le quatrième en importance en Europe en termes d'actifs en capitaux. De 2000 à 2005, il a connu un taux de croissance supérieur à 30 pour cent. Il devance dans le classement, selon le Global Financial Index, le Qatar, Oslo, Glasgow, Dublin, Abou Dhabi, Bruxelles, Milan, Madrid et Moscou.</p> <p>Le SNP affirme que l'Ecosse arrive en cinquième position au sein de l'UE au niveau du PIB par habitant si l'on tient compte de la part économique de l'Ecosse dans l'espace aérien national, les eaux territoriales et les réserves de pétrole et de gaz du plateau continental de la mer du Nord, dont il dit qu'elles devraient être contrôlées par Edimbourg. Il insiste pour dire que l'Ecosse a été, chaque année depuis 1980, plus riche que le reste du Royaume-Uni.</p> <p>Les divers groupes pseudo-gauches cherchent à présenter ces mouvements comme progressistes parce que leur « rôle objectif » est de briser les Etats impérialistes et que ceci, d'une façon ou d'une autre à un moment futur mal défini, ouvrira la voie à un mouvement socialiste. Ils commettent là une fraude politique servant à dissimuler leur orientation vers la bourgeoisie et leur désir de participer à ce nouveau cycle de « création d'un Etat ».</p> <p>Tous ces mouvements mettent en avant une perspective allant contre les intérêts fondamentaux de la classe ouvrière. La croissance des mouvements séparatistes partout en Europe est un développement rétrograde qui contrecarre la lutte pour l'unité de la classe ouvrière contre la contre-révolution sociale menée sous les auspices de l'Union européenne.</p> <p>La perspective de ces mouvements mène immanquablement à une balkanisation de l'Europe et à sa transformation en asile d'aliénés constitué de mini-Etats se faisant concurrence. Ces enclaves capitalistes appliqueraient tous une politique qui leur serait dictée par la troïka, les banques et les grands groupes, entraînant une paupérisation de plus en plus horrible de la grande masse des travailleurs.</p> <p>Si ces mouvements ne sont pas défiés, ils monteront les travailleurs les uns contre les autres dans une course au nivellement des emplois, des salaires et des conditions de vie par le bas. Ou encore pire, comme l'a montré l'expérience de la Yougoslavie, le nationalisme et le séparatisme bourgeois attiseront un conflit fratricide aboutissant à la guerre.</p> <p>Trotsky a une fois décrit le système étatique de l'Europe comme semblable à des cages au sein d'une pauvre ménagerie de province. Il n'appartient pas à la classe ouvrière de construire des cages encore plus petites mais de libérer le continent de toutes ces divisions nationales archaïques et de construire une économie harmonieuse et planifiée fondée sur une production en fonction des besoins sociaux et non du profit privé.</p> <p>Ceci signifie mener une lutte irréconciliable contre l'UE et tous les gouvernements qui la composent – indépendamment de toutes les factions de la bourgeoisie et de leurs complices petits-bourgeois – pour la création de gouvernements ouvriers et d'Etats socialistes unis d'Europe.</p></div> Quantitative Easing, assouplissement monétaire, un joli nom pour soins palliatifs d'un capitalisme à l'agonie https://matierevolution.org/spip.php?article6622 https://matierevolution.org/spip.php?article6622 2019-10-20T22:05:00Z text/html fr Robert Paris Crise Crisis Capitalisme « Le capital ressent toute limite comme une entrave, et la surmonte idéalement, mais il ne l'a pas pour autant surmontée en réalité : comme chacune de ces limites est en opposition avec la démesure inhérente au capital, sa production se meut dans des contradictions constamment surmontées, mais tout aussi constamment recréées. Il y a plus. L'universalité à laquelle il tend inlassablement trouve des limites dans sa propre nature qui, à un certain niveau de son évolution, révèlent qu'il est en lui-même (...) - <a href="https://matierevolution.org/spip.php?rubrique84" rel="directory">5- L'économie mondiale en route vers une nouvelle crise systémique autrement dévastatrice que 1929</a> / <a href="https://matierevolution.org/spip.php?mot47" rel="tag">Crise Crisis</a>, <a href="https://matierevolution.org/spip.php?mot277" rel="tag">Capitalisme</a> <div class='rss_texte'><p>« Le capital ressent toute limite comme une entrave, et la surmonte idéalement, mais il ne l'a pas pour autant surmontée en réalité : comme chacune de ces limites est en opposition avec la démesure inhérente au capital, sa production se meut dans des contradictions constamment surmontées, mais tout aussi constamment recréées. Il y a plus. L'universalité à laquelle il tend inlassablement trouve des limites dans sa propre nature qui, à un certain niveau de son évolution, révèlent qu'il est en lui-même l'entrave la plus grande à cette tendance, et le poussent donc à sa propre abolition. »</p> <p>Marx, dans « Fondements de la critique de l'économie politique », chapitre du « Capital »</p> <p><span class='spip_document_13559 spip_documents spip_documents_center'> <img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH275/sterk8janfig1-c8217.jpg' width='500' height='275' alt="" style='height:275px;width:500px;' /></span><span class='spip_document_13558 spip_documents spip_documents_center'> <img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L300xH168/indexs-2-5be49.jpg' width='300' height='168' alt="" style='height:168px;width:300px;' /></span><span class='spip_document_13557 spip_documents spip_documents_center'> <img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH337/cd68496b328f51b79048ffd21c0abece-354c5.jpg' width='500' height='337' alt="" style='height:337px;width:500px;' /></span><span class='spip_document_13556 spip_documents spip_documents_center'> <img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH330/02-actif-fed-1-be485.jpg' width='500' height='330' alt="" style='height:330px;width:500px;' /></span><span class='spip_document_13555 spip_documents spip_documents_center'> <img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L350xH263/U-S-_Federal_Reserve_-_Treasury_and_Mortgage-Backed_Securities_Held-524a6.png' width='350' height='263' alt="" style='height:263px;width:350px;' /></span><span class='spip_document_13554 spip_documents spip_documents_center'> <img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH339/QE_fig1-8d24f.jpg' width='500' height='339' alt="" style='height:339px;width:500px;' /></span></p> <h3 class="spip">Le capitalisme peut-il être survivre en étant de plus en plus fondé sur de l'argent public issu de simples créations monétaire sans fondement réel ?</h3> <p>La quantité de capital peut-elle cesser d'être ancrée sur une quelconque réalité économique de manière durable ?!!!</p> <p>La création monétaire a-t-elle une limite ? La part de capitaux publics face au capital privé a-t-elle une limite ? Le faux capital sans accumulation de plus-value peut-il croitre sans arrêt ?</p> <p>Le poids des interventions centrales, institutionnelles et étatiques, dans l'économie mondiale grandit sans cesse et n'a pas cessé depuis l'intervention financière massive sur fonds publics de 2008 sans laquelle on ne parlerait même plus du capitalisme. Mais, avec des fonds étatiques de plus en plus massifs, n'ayant plus rien à voir avec de la création de richesses par la production, peut-on encore dire que le capitalisme se survit ou est-ce seulement son fantôme qui est encore là ?</p> <p>Ces interventions permanentes et massives signifient que la classe possédante elle-même ne peut plus jouer son rôle économique et qu'elle ne peut même plus jouer son rôle de possesseur privé des capitaux !! Quel bel aveu que désormais il va falloir en finir avec la propriété privée des moyens de production !!!</p> <p>Y a-t-il une limite à la création monétaire par les banques centrales ? A voir ce qui se passe au Japon, en Suisse, aux USA, en Europe et ailleurs, on pourrait croire que non ! On pourrait penser même que le capital d'Etat peut devenir très largement majoritaire par rapport au capital privé sans que personne n'en souffre. On pourrait même imaginer que tous les problèmes économiques et financiers peuvent être aisément réglés par un simple jeu d'écriture financière consistant, pour la banque centrale concernée, à lancer plus d'argent fictif sur les marchés !!!</p> <p>C'est en tout cas ce qu'ont fait massivement la BCE européenne, la banque centrale du Japon, la banque centrale américaine, la FED, ou la banque d'Angleterre et bien d'autres… Elles n'ont même pas eu besoin d'éditer du papier monnaie. Il leur a suffi de se doter des moyens d'intervenir sur les marchés, notamment par le biais de QE, « quantitative easing », ou moyens monétaire d' « assouplir » une situation des marchés financiers trop tendue à coups de création monétaire…</p> <p>Thomas Piketty écrit ainsi dans « Capital et Idéologie » :</p> <p>« Au milieu des années 2000, à la veille de la crise financière de 2007-2008, le bilan de la Federal Reserve (banque centrale des USA) représentait l'équivalent d'un peu plus de 5% du PIB des Etats-Unis, alors que celui de la BCE (banque centrale européenne) avoisinait les 10% du PIB de la zone euro. Il s'agissait principalement de prêts à court terme faits aux banques, souvent à l'horizon de quelques jours, ou tout au plus de quelques semaines… A la suite de la panique financière de septembre 2008, consécutive notamment à la mise en faillite de Lehman Brothers, la situation changea du tout au tout. Les principales banques de la planète se mirent à développer des opérations de création monétaire de plus en plus complexes, désignées par le nom énigmatique de « quantitative easing » (ou assouplissement quantitatif).</p> <p>Concrètement, ces opérations reviennent à faire des prêts au secteur bancaire sur des durées de plus en plus longues (trois mois, six mois, voire douze mois, et non plus quelques jours ou semaines) et à acheter des titres émis par les entreprises privées et les gouvernements à des horizons encore plus lointains (plusieurs années) et dans des proportions beaucoup plus massives qu'auparavant.</p> <p>La réaction la plus rapide fut celle de la Federal Reserve. En septembre-octobre 2008, la taille de son bilan passa de l'équivalent de 5% du PIB à 15% du PIB, soit une création monétaire équivalent à 10% du PIB des Etats-Unis en quelques semaines. Cet activisme s'est poursuivi au cours des années suivantes et ce bilan a atteint 25% du PIB fin 2014, avant de décliner légèrement depuis lors, tout en restant substantiellement plus élevé qu'avant la crise (20% du PIB fin 2018, contre 5% du PIB mi-septembre 2008)…. Le bilan de la BCE atteignait 40% du PIB de la zone euro à la fin de l'année 2018. Le bilan de la BCE était de 11 600 milliards d'euros fin 2018 contre 1 500 milliards d'euros début 2008, soit une création monétaire de 3 200 milliards d'euros en moins de dix ans…</p> <p>Il existe un assez large consensus pour considérer que cette intervention massive des banques centrales a permis d'éviter que la « grande récession » de 2008-2009 (suite à l'effondrement de 2007-2008), qui, avec une chute moyenne d'activité d'environ 5% aux Etats-Unis et en Europe, fut la plus importante de l'après-guerre dans les pays riches, ne se transforme en une « grande dépression » comparable à la crise des années 1930 (avec une chute d'activité de l'ordre de 20%-30% dans les principales économies entre 1929 et 1932). (…)</p> <p>A l'automne 2008, aucune autre institution n'aurait pu mobiliser aussi vite des ressources aussi importantes. En cas de panique financière, ou bien d'une guerre ou d'une catastrophe naturelle d'une gravité exceptionnelle, seule la création monétaire peut fournir à la puissance publique les moyens d'une intervention immédiate. (…)</p> <p>Dans l'absolu, rien n'empêcherait les banques centrales de décupler leur taille, voire davantage… D'un point de vue strictement technique, il serait possible pour la Fed ou la BCE de créer l'équivalent de 600% du PIB ou du revenu national en dollars et en euros et de tenter de racheter la totalité du capital privé des Etats-Unis ou de l'Europe de l'Ouest. (…)</p> <p>Sans aller jusque-là, il est tout à fait possible que le bilan des banques centrales continue de croître à l'avenir, en particulier en cas de nouvelle crise financière. Il faut notamment insister sur le fait que la financiarisation de l'économie a atteint des proportions phénoménales au cours des dernières décennies. En particulier, l'ampleur des détentions financières croisées entre entreprises et entre pays a progressé à des rythmes sensiblement plus rapides que la taille de l'économie réelle et du capital net.</p> <p>En zone euro, la totalité des actifs et passifs financiers détenus par les différents acteurs institutionnels (entreprises financières et non financières, ménages et gouvernement) a dépassé 1 100 % du PIB en 2018, contre à peine 300% dans les années 1970-1980. (…) D'une certaine façon, les banques centrales n'ont fait que s'adapter à la financiarisation rampante, et la hausse de la taille de leurs bilans leur a simplement permis de préserver une certaine capacité d'action sur les prix des actifs financiers, devenus eux-mêmes tentaculaires. Si les circonstances l'exigent, la BCE et la Fed pourraient être amenées à aller encore plus loin.</p> <p>On remarquera d'ailleurs que la Banque du Japon et la Banque nationale suisse viennent de dépasser fin 2018 les 100% du PIB en taille de bilan…</p> <p>Dans la situation actuelle, les taux d'intérêt de la dette publique sont proches de zéro, mais cela ne signifie pas que les rendements sont devenus nuls pour tout le monde. En pratique, ce sont surtout les patrimoines petits et moyens qui se retrouvent avec cette situation de rendement quasi nul (voire négatif) répercuté par les banques, alors que des portefeuilles plus élevés et mieux informés des mouvements de certains prix d'actifs (en partie entretenus par les banques centrales, et surtout par l'hypertrophie des bilans privés) parviennent toujours à faire des affaires intéressantes. (…) On continue à observer dans les dotations financières les plus importantes et les plus hautes fortunes des croissances de l'ordre de 6%-8% par an, en partie alimentés par des produits financiers sophistiqués inaccessibles aux portefeuilles moins importants. (…)</p> <p>La création monétaire de la BCE a représenté chaque année en moyenne près de 3% du PIB européen, c'est-à-dire trois fois plus que le budget total de l'Union Européenne. (…) Cette dérive est inquiétante et ne pourra durer très longtemps. Car, même s'il s'agit de questions financières qui sont réputées techniques et hors de portée de l'appropriation des citoyens, les montants sont tels qu'ils ont commencé à profondément affecter les perceptions de l'économie et de la finance. Fort naturellement, de nombreux citoyens se demandent pourquoi de telles sommes ont été créées pour venir en aide aux institutions financières, avec des effets peu probants sur le redémarrage de l'économie européenne, et pourquoi il serait impossible de mobiliser des ressources similaires pour venir en aide aux catégories populaires, développer les infrastructures publiques… »</p> <p>Malgré les limites du discours réformiste de Piketty, l'inquiétude perce chez lui pour un système qui semble, depuis 2008, parti sur la planète Mars par rapport aux comportements classiques du capitalisme et il perçoit qu'il y a quelque chose de pourri au royaume du grand Capital, quand le capital détenu par les institutions centrales peut augmenter dans de telles proportions de manière quasi arbitraire alors que la création de richesses réelles ne suit nullement, aggravant le fossé déjà créé par la financiarisation massive de toute l'économie !!!</p> <p>Quelques question méritent d'être examinées :</p> <h3 class="spip">Les banques centrales peuvent-elles émettre de la fausse monnaie sans limite ?</h3> <h3 class="spip">Le capital d'Etat peut-il devenir grandir follement et sans limite, sans menacer lui-même l'ensemble de l'économie ?</h3> <h3 class="spip">Que devient le capitalisme privé en cas de montée en masse des capitaux d'Etat ?</h3> <p>Aujourd'hui, 11 ans après la crise de 2008, on peut constater – et la bourgeoisie elle-même le constate – que les mesures étatiques prises, tel le « Quantitative Easing » (assouplissement quantitatif ou production massive de liquidités, de monnaie) et l'endettement généralisé, ne réussissent même pas à "relancer a minima l'économie" et qu'elle reste encore engluée dans les contradictions particulières telles qu'elles se sont exprimées avec 2008.</p> <p>Les « solutions » employées par le capitalisme mondial pour bloquer l'effondrement de 2007-2008 n'ont pas non plus réglé quoi que ce soit durablement et en particulier leur politique dite de « quantitative easing » consistant notamment à acheter des obligations pourries ou des billets de trésorerie émis imprudemment par les entreprises, à reprendre les actifs douteux de banque ou à les garantir.</p> <p>Depuis 2007-2008, le capitalisme n'est plus ce qu'il était. Les capitalistes ne se lancent plus dans des investissements privés productifs sans de solides interventions étatiques et des garanties sur fonds publiques. Les résultats de l'enquête mondiale menée par Legg Mason sur les comportements d'investissement (Global Investment Survey) montrent clairement l'impact de la crise financière de 2007/2008. Dans les 17 pays concernés par cette enquête, plus de la moitié (57 %) des investisseurs actuels affirment que leurs décisions d'investissement restent influencées par le krach boursier de 2007/2008 et la récession qui a suivi. Le Global Investment Survey de Legg Mason en 2017 montre clairement que la crise financière de 2007/2008 continue d'influencer le comportement des investisseurs et les discours rassurants sur la « sortie de crise » dix ans après n'y fait rien.</p> <p>En juin dernier, Draghi avait déclaré que la BCE préparait une nouvelle dose de relance, comprenant de nouvelles réductions de son taux directeur et un renouvellement de l'assouplissement quantitatif (QE) par le biais d'achats d'obligations d'État. Et il a continué à réclamer "une importante relance monétaire" après la dernière réunion du conseil des gouverneurs de la BCE, le 25 juillet. Plus récemment, Christine Lagarde, qui doit succéder à Draghi à la présidence de la BCE le 1er novembre, a déclaré la banque centrale " De même, Olli Rehn, gouverneur de la banque centrale de Finlande et membre du conseil des gouverneurs de la BCE, a appelé à une action « substantielle et suffisante ». Les marchés financiers attendent donc des mesures énergiques de la BCE lors de la prochaine réunion du conseil, le 12 septembre. Le risque est maintenant que les mesures de la BCE soient bien en deçà des attentes. Jens Weidmann, membre du Conseil des gouverneurs, président de la Bundesbank allemande, a déclaré que la zone euro n'avait pas besoin de relance monétaire. L'autre membre allemande du Conseil, Sabine Lautenschläger, a récemment déclaré que « c'est beaucoup trop tôt pour un énorme paquet ». Il n'ya aucun risque de déflation, a-t-elle ajouté, et n'a donc pas besoin de plus de QE. Klaas Knot, président de la banque centrale néerlandaise, partage cet avis. La BCE n'est pas une banque centrale normale. Il sert une confédération de pays - une Europe d'États-nations - et des intérêts contradictoires sont enracinés dans son processus décisionnel. Cela se traduit par des retards et des demi-mesures. Par exemple, la BCE a différé l'introduction du QE dont elle avait tant besoin pendant deux ans et demi avant de le faire enfin en janvier 2015. À ce moment-là, l'inflation dans la zone euro était tombée à environ 1% et, malgré les Le programme d'assouplissement quantitatif quadriennal de la BCE, qui a duré jusqu'en décembre 2018, maintient l'inflation à ce niveau bas.</p> <p>Tout en poursuivant le programme d'assouplissement quantitatif, la BCE a régulièrement prévu que l'inflation reviendrait à son objectif de « moins, mais proche de » 2%. Mais, les responsables politiques ayant constamment menacé de mettre fin au QE, les marchés ont déduit que la BCE n'était pas engagée dans une relance soutenue. Le taux de change euro-dollar a donc à peine bougé ; en fait, l'euro s'est apprécié par rapport à un panier de grandes devises. L'inflation dans la zone euro est devenue « désancrée » des décisions de politique monétaire. La BCE a ensuite déclaré sa victoire et retiré prématurément le QE au moment même où l'économie de la zone euro ralentissait. La confrontation des intérêts entre les États membres de la zone euro est simple. Jusqu'à récemment, l'inflation en Allemagne était d'environ 1,5% par an ; en France et en Italie, il a été plus proche de 0,6% (voir la figure 1). Lautenschläger a raison de dire que l'Allemagne n'est pas près de la déflation, mais un autre choc à la baisse pourrait pousser les économies française et italienne dans la région.</p> <p>Le taux d'intérêt réel (corrigé de l'inflation) en Allemagne est d'environ -1,5% ; en Italie, il était de 1-2%. Les mesures de relance « importantes et percutantes » préconisées par M. Rehn nécessiteront de pousser les taux d'intérêt profondément en territoire négatif en Italie et les autres pays du sud de la zone euro dont la croissance de la productivité est très lente. Même s'il était techniquement possible de pousser les taux d'intérêt profondément en territoire négatif, il existe des limites politiques à la portée d'un QE supplémentaire. Pour commencer, la BCE détient déjà environ 25% des obligations émises par les gouvernements de la zone euro. Les membres de la zone euro du nord hésiteront à acheter davantage d'obligations du gouvernement italien, craignant de partager les pertes si l'Italie venait à faire défaut. L'alternative consistant à canaliser davantage de crédits de la BCE vers les banques soutiendra, comme auparavant, les emprunteurs « zombies » italiens et espagnols qui ont du mal à rembourser leurs dettes.Et, à mesure que la population allemande vieillit, la rentabilité de l'épargne est devenue un enjeu économique et politique majeur - Les décideurs allemands sont une autre raison de s'opposer à une nouvelle réduction des taux d'intérêt.Mais le principal argument contre un nouvel assouplissement est sans doute son effet probable sur les banques de la zone euro. Lorsque la BCE réduit ses taux d'intérêt directeurs, les banques commerciales doivent réduire les taux qu'elles appliquent à leurs emprunts, mais la réduction de leurs taux de dépôt est beaucoup plus difficile. Par conséquent, les bénéfices des banques diminuent. Et la rentabilité des banques dans la zone euro est déjà extrêmement faible, car toute la région est surendettée. La contraction des bénéfices s'est intensifiée avec le ralentissement marqué de la croissance de la zone euro, certains pays étant désormais proches de la récession. Les ratios marché / valeur comptable des banques de la zone euro ont régulièrement diminué depuis début 2018 et se situent désormais entre 0,4 et 0,6, soit bien en deçà de ceux de leurs homologues américaines (cf. graphique 2). Les marchés affirment que les perspectives de rentabilité des banques de la zone euro sont très faibles et que leurs actifs peuvent valoir beaucoup moins que ce que les banques pensent. Ainsi, même une baisse modeste des taux d'intérêt induite par la BCE causera des dommages importants à leurs bilans. Et toute perception selon laquelle certains gouvernements pourraient avoir besoin de renflouer les banques de leur pays pourrait les faire basculer dans la redoutable « boucle du destin des banques souveraines ».</p> <p>La BCE a acheté plus de 2.000 milliards d'euros d'actifs au cours des deux dernières années. Ce programme d'achats, appelé assouplissement quantitatif (quantitative easing ou QE), doit s'achever à la fin de l'année. Mais les responsables de la zone euro ont décidé en juillet d'ajourner pour l'instant les discussions sur les prochaines étapes, entretenant ainsi volontairement le flou sur les décisions qu'ils pourraient prendre entre septembre et décembre.</p> <p>La BCE offre aux banques européennes des taux négatifs, c'est-à-dire de leur donner de l'argent en leur demandant de bien vouloir accepter de prêter aux entreprises, ce qui sous-entend que, sans ces prêts, elles ne le font pas et que toutes les aides précédentes des Etats et de la BCE aux banques européennes n'ont pas suffi à les pousser à investir leurs capitaux !!! Et tout cela alors que les prêts que font les banques européennes, eux ne sont pas à taux faibles, ni à taux zéro et encore moins à taux négatif ! Quelle meilleure démonstration que, spontanément et sans aide étatique ou institutionnelle, le grand capital refuse aujourd'hui de s'investir, quitte à scier lui-même la branche sur laquelle il a été si longtemps assis ?</p> <p>Il a ainsi fallu que la BCE propose aux banques européennes des taux d'intérêts négatifs (en somme fasse cadeau de millions d'euros aux banques) pour obtenir qu'elles s'engagent à aider les investissements éventuels de leurs clients, sans d'ailleurs de garantie exigées en ce sens !!!</p> <p>Un rapport « de réflexion et d'analyse » de la BCE de Francfort dans un document de 58 pages publié le 8 novembre 2017 annonce que se profile un très grave krach financier à l'horizon. Il prévient les financiers que les Etats ne disposeront pas des moyens d'intervenir comme ils l'avaient fait en 2008 et dans les années qui ont suivi. Il rappelle que les banques auront alors le droit de rétention de la totalité des comptes en banques des particuliers, de tous les comptes et de toutes les épargnes, sans en excepter une petite partie. La garantie d'une somme par les Etats sera alors un mensonge pieux, puisque les Etats n'auront même pas les moyens financiers de sauver banques, trusts, bourses et monnaies ! La directive européenne DRRB (directive sur le redressement et la résolution des banques) y autorisait déjà les banques européennes, et la loi Sapin 2 y autorise déjà très officiellement les banques françaises.</p> <p>Depuis 2011, la Banque centrale européenne a injecté plus de 4.000 milliards d'euros dans l'économie de la zone euro, sans toutefois faire repartir l'inflation.</p> <p>Où sont passés les milliards d'euros dépensés par la Banque centrale européenne ? Entre le programme de rachat d'actifs publics et privés, et les opérations de refinancement de long terme, ce sont près de 4.000 milliards d'euros qui ont été injectés en zone euro depuis 2011. Cela représente plus d'un tiers du PIB de la zone ! La BCE espérait ainsi atteindre l'objectif d'une inflation de 2 %... en vain. En fait, les milliards de la BCE se sont en partie égarés en route.</p> <p>Il faut bien se souvenir qu'en 2011, la BCE est contrainte d'intervenir car on craint un effondrement du crédit. En effet, avec la crise de la dette de la zone euro, les fonds monétaires américains se retirent et les banques de la zone - les françaises en tête - se retrouvent en manque criant de liquidités. De ce point de vue, l'intervention de la BCE démarrée en 2011 fut bénéfique : rapporté au PIB, le niveau d'endettement des entreprises non financières de la zone euro a été globalement maintenu depuis. En revanche, on ne constate pas de hausse de l'endettement - même récente - des entreprises. Il faut dire que sans l'appui de la politique budgétaire, corsetée par les plans d'austérité des Etats, la politique monétaire a révélé ses limites en Europe, contrairement aux Etats-Unis qui ont actionné tous les leviers pour relancer leur économie.</p> <p>En outre, la BCE n'a pas été aidée par les banques qui n'ont pas suivi le mouvement : une grande partie de leurs liquidités glanées auprès de la BCE ont été épargnées auprès… de cette même BCE ! C'est donc retour à l'envoyeur ! Les dépôts des banques de la zone euro à la BCE sont ainsi passés d'un peu plus de 300 milliards d'euros début 2011 à près de 2.000 milliards d'euros aujourd'hui ! Mais alors pourquoi ont-elles préféré stériliser leur cash plutôt que de le prêter à l'économie productive, comme c'est théoriquement leur rôle ? Pour respecter leur ratio de liquidité : le fameux LCR. Ce ratio demande aux banques de mettre en réserve suffisamment de dépôts pour résister à une crise de liquidité importante durant 30 jours.</p> <p>"Nous nous trouvons dans une situation où nous devrions abaisser encore plus le taux directeur [le coût pour emprunter de l'argent, NDLR], mais ce n'est plus possible", a expliqué Mario Draghi dans un entretien à l'hebdomadaire allemand Die Zeit, publié la semaine dernière. À zéro, les taux ne peuvent effectivement pas devenir négatifs. "À ce moment-là, nous devons avoir recours à des mesures non conventionnelles, c'est-à-dire modifier la taille et la composition du bilan de la BCE." Ce que les spécialistes appellent "quantitative easing" (QE). En clair, Mario Draghi fait marcher la planche à billets, en prenant de la dette publique en pension dans ses comptes en garantie.... La Banque centrale européenne fera "tout ce qu'il faut [whatever it takes] pour sauver l'euro", avait lancé le successeur de Jean-Claude Trichet devant des investisseurs anglo-saxons médusés, à Londres. Avant de présenter, début septembre, l'arme censée incarner cette promesse. En cas de demande d'un pays en difficulté, et sous de strictes conditions de réformes, la BCE rachèterait sa dette publique sur les marchés, pour un montant a priori illimité. Jamais déclenchée, l'arme n'en a pas moins fonctionné : les investisseurs ont été convaincus qu'aucun État ne ferait faillite puisque la BCE était prête à avaler une grande partie des obligations qu'il émettrait sur le marché en la rachetant aux investisseurs.</p> <p>D'ores et déjà, pourtant, les attentes des investisseurs apparaissent disproportionnées. "Nous craignons que l'impact économique déçoive", préviennent les économistes de la Société générale, dans une note du 16 janvier. Ils estiment même que le "quantitative easing est cinq fois moins efficace dans la zone euro qu'aux États-Unis". Normalement, la baisse des taux d'intérêt sur les dettes souveraines doit entraîner un report des investisseurs vers les actions, devenues beaucoup plus rentables. Mais les taux sont déjà au plus bas, particulièrement pour la dette des pays "coeur" de la zone euro. Ils ne peuvent donc pas tellement baisser davantage. Les "effets richesses" liés à une hypothétique hausse des marchés actions devraient de toute façon être limités par la faible détention d'actions en direct par les ménages ainsi que par un financement des entreprises très dépendant du crédit bancaire.</p> <p>Extrait de l'hebdomadaire Le Point</p> <p>Après avoir déjà sauvé la zone euro à de multiples reprises, puis abaissé le taux refi (taux de refinancement, principal taux directeur des banques centrales, NDLR) à 0% et engagé un Quantitative Easing (QE, programme de rachats d'actifs massifs - essentiellement des titres d'emprunts d'Etat de pays membres de la zone euro, NDLR) de 3.000 milliards d'euros, le patron de la Banque centrale européenne vient d'annoncer qu'il était prêt à aller encore plus loin dans l'assouplissement monétaire.</p> <p>A l'instar de la Banque du Japon depuis plus de vingt ans, la BCE se retrouve donc bloquée dans le tonneau des Danaïdes. Dans la mythologie grecque, les Danaïdes sont les cinquante filles du roi Danaos. Après avoir épousé leurs cousins, elles les tuent le soir des noces et sont ensuite condamnées aux enfers où elles devront remplir éternellement des jarres percées. De la même façon, après avoir tué la croissance forte dans les années 2000, la BCE n'a cessé de déverser pléthore de liquidités, mais pour de bien piètres résultats, en l'occurrence une croissance durablement molle. Et ce, au prix d'une “planche à billets” extrêmement coûteuse et dont on ne mesure pas encore les conséquences négatives de long terme.</p> <p>La “planche à billets” revient à créer de la monnaie ex-nihilo, c'est-à-dire sans création de richesse correspondante. En effet, en temps normal, pour pouvoir créer de la monnaie, la banque centrale d'un pays doit disposer de compensations à l'actif de son bilan, en l'occurrence de l'or, des réserves de changes et des titres (notamment des obligations d'Etat). C'est ce que l'on appelle les contreparties de la masse monétaire. De la sorte, il existe une correspondance entre la monnaie en circulation et la réalité économique du pays. Cela permet notamment d'éviter les dérapages inflationnistes. Bien différemment, lorsqu'une banque centrale actionne la “planche à billets”, cela signifie qu'elle crée de la monnaie sans contreparties préalables. Elle imprime des billets “sur la base de rien”.</p> <p>Mieux, avec cette “monnaie de singe”, la banque centrale monétise la dette publique, c'est-à-dire qu'elle finance directement le déficit public. Cette stratégie comporte donc un triple avantage. Primo, l'Etat “éponge” son déficit public gratuitement, donc sans faire appel aux investisseurs privés et / ou extérieurs. Secundo, comme l'Etat ne fait pas appel aux marchés d'obligations, les taux d'intérêt restent bas, ce qui permet de faciliter le financement de l'investissement privé et de la consommation des ménages. Tertio, de par cet excès artificiel de liquidités, la devise du pays concerné se déprécie, soutenant par là même les exportations et la croissance du pays en question. Le seul danger de cette stratégie est que la conséquence inévitable d'un excès de création monétaire est une inflation galopante. En effet, si la monnaie en circulation ne correspond pas à une création de richesse équivalente, la différence se traduit par davantage d'inflation : si les quantités ne s'ajustent pas, ce sont les prix qui le font. Certes, pour le moment, ces excès de liquidités n'ont pas suscité de forte augmentation des prix à la consommation. Bien au contraire. Le problème est que l'inflation s'est déplacée des prix à la consommation vers les prix des actifs. Autrement dit, les politiques monétaires excessivement accommodantes n'ont pas suscité d'hyperinflation mais ont alimenté des bulles financières de plus en plus extravagantes. Et plus les mois passent, plus ces dernières deviennent dangereuses. Ainsi, en dépit du ralentissement aggravé de l'activité aux Etats-Unis, en Chine, dans la zone euro et sur l'ensemble de la planète, les grands indices boursiers ont continué de progresser en toute tranquillité, obérant complètement que leur flambée commence vraiment à se déconnecter de la réalité économique mondiale. Parallèlement, dans une dizaine de pays européens, les Etats peuvent désormais emprunter à des taux négatifs. Autrement dit, les investisseurs acceptent de payer pour prêter leur agent à des Etats surendettés.</p> <p>Mario Draghi termine son mandat au bazooka. Le président de la Banque centrale européenne a annoncé jeudi 12 septembre un grand paquet de mesures de relance afin de soutenir une économie européenne en plein ralentissement. Comme attendu, il a baissé le taux d'intérêt de dépôt de – 0,4 % à – 0,5 %. Plus surprenant, alors que le conseil des gouverneurs de la BCE était divisé sur le sujet, il reprend aussi le fameux « quantitative easing » (QE), ce programme qui consiste à acheter des titres sur les marchés (essentiellement des obligations du Trésor). Il va même jusqu'à ne pas donner de date de fin du QE, affirmant que celui-ci continuera « tant que nécessaire ». De quoi offrir, au total, un « stimulus significatif », selon ses mots. M. Draghi ne cache pas son pessimisme quant à la conjoncture ;.. M. Draghi reconnaît que les taux d'intérêt négatifs présentent des « effets secondaires » négatifs. Le plus direct est le coût que cela représente pour les banques. Selon les calculs de la banque Jefferies, les banques européennes perdaient 7,1 milliards d'euros par an par ce biais, avant même la baisse du taux de dépôt à – 0,5 %.</p> <p>Les taux négatifs des banques centrales sont indispensables pour retarder le krach boursier mais sauver les bourses empêche d'aider l'économie qui s'écroule elle aussi du fait de la trop grande rentabilité des spéculations et cela fait aussi s'écrouler les banques car les épargnes ne rapportent plus ni la tenue des comptes des particuliers !!! Quand les Etats aident les banques, ils détruisent l'économie. Quand les Etats aident les bourses, ils détruisent les banques et l'économie. Si les bourses s'écroulent, les banques et l'économie le feront également. Le problème est insoluble. Le capitalisme est dans l'impasse.</p> <p>La Banque centrale européenne abaisse le taux d'intérêt sous zéro</p> <p>Par Stefan Steinberg</p> <p>La Banque centrale européenne (BCE) a abaissé l'un de ses taux d'intérêt en territoire négatif et a dévoilé un paquet de prêts de 400 milliards d'euros aux banques européennes pour faire face à la crise économique actuelle et à la menace de déflation.</p> <p>Lors de sa réunion de Francfort jeudi, la banque centrale a abaissé son principal taux débiteur à 0,15% par rapport à son creux historique de 0,25% et son taux de dépôt à un jour de zéro à moins 0,10%, devenant ainsi la plus grande banque centrale à avoir abaissé ses taux sous zéro .</p> <p>Cette décision témoigne du fait que près de six ans après l'effondrement de Lehman Brothers, l'économie mondiale reste plongée dans une crise profonde, pour laquelle les banques centrales du monde n'ont pas de solution sauf injecter des milliards de dollars dans les banques et les sociétés financières. Alors que des milliards de dollars sont distribués aux banques, les travailleurs de tout le continent se font dire qu'il n'y a « pas d'argent » pour payer les retraites, les programmes sociaux et les prestations de soins de santé.</p> <p>Lors d'une conférence de presse tenue à l'issue de la réunion, le président de la BCE, Mario Draghi, a précisé que les réductions de taux pourraient être suivies dans un proche avenir par des mesures supplémentaires, notamment des achats d'actifs supplémentaires similaires au programme d'assouplissement quantitatif (QE) de la Réserve fédérale.</p> <p>"Nous pensons que c'est un paquet important", a déclaré Draghi. « Sommes-nous finis ? La réponse est non. Si nécessaire, nous n'en avons pas encore terminé dans le cadre de notre mandat », ajoutant qu'un« programme élargi d'achat d'actifs est certainement l'un des »instruments dont dispose la Banque centrale.</p> <p>Mardi, la BCE a annoncé que l'inflation dans la zone euro était tombée à un taux de 0,5% en mai, contre 0,7% en avril, et bien en deçà de l'objectif de 2%. L'inflation devrait encore s'affaiblir pour atteindre 0,3% plus tard cette année, selon les prévisions de Citibank.</p> <p>La BCE a également revu à la baisse son estimation de croissance pour la zone euro cette année à 1%, contre 1,2% en mars.</p> <p>Sensibles aux perspectives d'un nouvel afflux de financement, les marchés boursiers européens ont réagi à la décision de la BCE par un rebond. Les actions européennes ont atteint un sommet en six ans et demi, entraînées par la hausse des valeurs bancaires, avant de reculer légèrement. Notant que le DAX allemand a atteint un record historique jeudi, le site Internet du Financial Times titrait : "Le DAX atteint les 10 000 comme le paquet de la BCE ravit."</p> <p>Aux États-Unis, l'indice S & P 500 a clôturé en hausse de 12 points, passant à 1 940, tandis que l'indice DOW Jones Industrial Average a enregistré une hausse de 98 points, à 16 836,11.</p> <p>Les modifications de taux de la BCE étaient demandées depuis un certain temps par le Fonds monétaire international et la presse financière. Dans ses Perspectives de l'économie mondiale, publiées début avril, le FMI a attiré l'attention sur ce que plusieurs économistes appellent maintenant la « nouvelle normalité » du capitalisme, à savoir les économies stagnantes ou déflationnistes à travers le monde. Le rapport du FMI a noté que les taux d'intérêt réels étaient en baisse depuis les années 1980 et étaient « maintenant en territoire légèrement négatif ».</p> <p>Dans le même temps, poursuit le rapport, la volonté des banques centrales de dégager des sommes massives d'argent bon marché n'a pas réussi à stimuler les investissements dans le secteur productif. Au lieu de cela, la période passée marquée par les "cicatrices" de la crise financière mondiale "a entraîné une baisse brutale et persistante de l'investissement dans les économies avancées".</p> <p>Le rapport a conclu qu'il était peu probable que les taux d'investissement « retrouvent leur niveau d'avant la crise dans de nombreuses économies avancées au cours des cinq prochaines années ».</p> <p>La sombre prévision du FMI a été confirmée par les chiffres récents publiés aux États-Unis et en Europe. L'activité économique de la zone euro, mesurée par l'indice des directeurs d'achat, est tombée à son plus bas niveau en six mois en mai. Parallèlement, le taux de chômage en Europe reste à son plus haut niveau historique et le chômage devrait augmenter au cours des prochains mois dans certaines grandes économies telles que l'Italie.</p> <p>Après deux années d'assouplissement quantitatif au cours desquelles la Réserve fédérale américaine a injecté des milliards de dollars dans les marchés, l'économie américaine est restée bouleversée et s'est effondrée à un taux annualisé de 1% au premier trimestre de 2014. Détaillants dans le pays ont manqué leurs estimations de gains par le montant le plus élevé en treize ans au premier trimestre.</p> <p>L'action de la BCE ne fera probablement qu'aggraver les tensions monétaires, les banques centrales poursuivant des objectifs contradictoires. La Réserve fédérale tente de mettre fin à son programme d'assouplissement quantitatif, tandis que le gouverneur de la Banque d'Angleterre, Mark Carney, le mois dernier, a mis en garde contre la surchauffe de l'économie britannique et la flambée des prix de l'immobilier. Les prix des maisons en Grande-Bretagne ont augmenté de plus de 11% l'an dernier, la plus forte augmentation depuis juin 2007. Carney devrait bientôt proposer des mesures pour limiter les emprunts hypothécaires afin de freiner la nouvelle bulle immobilière.</p> <p>Comme toutes les mesures prises par les banques centrales du monde depuis la crise, les dernières baisses de taux de la BCE ne feront rien pour stimuler une véritable croissance économique. Comme l'a montré jeudi le rallye boursier, la BCE ne servira plus qu'à alimenter de nouvelles perspectives spéculatives.</p></div> L'anti-voile qui sert à voiler les oppositions de classe https://matierevolution.org/spip.php?article6647 https://matierevolution.org/spip.php?article6647 2019-10-19T22:05:00Z text/html fr Robert Paris Et pas un mot sur le voile chrétien ?!!! L'anti-voile qui sert à voiler les oppositions de classe C'est Macron qui a lancé ses ministres, ses députés, ses hommes et femmes politiques d'En Marche officiellement dans une campagne raciste et ensuite il prétend se dédouaner en affirmant qu'il ne combat que la radicalisation et le terrorisme et rejette l'amalgame avec la religion musulmane dans son ensemble et défend le droit de chacun à sa religion ou absence de religion ! Pourtant, les déclarations de (...) - <a href="https://matierevolution.org/spip.php?rubrique150" rel="directory">16- EDITORIAUX DE "LA VOIX DES TRAVAILLEURS" - </a> <div class='rss_texte'><p>Et pas un mot sur le voile chrétien ?!!!</p> <p><span class='spip_document_13628 spip_documents spip_documents_center'> <img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH333/nun-b619b.jpg' width='500' height='333' alt="" style='height:333px;width:500px;' /></span></p> <h3 class="spip">L'anti-voile qui sert à voiler les oppositions de classe</h3> <p>C'est Macron qui a lancé ses ministres, ses députés, ses hommes et femmes politiques d'En Marche officiellement dans une campagne raciste et ensuite il prétend se dédouaner en affirmant qu'il ne combat que la radicalisation et le terrorisme et rejette l'amalgame avec la religion musulmane dans son ensemble et défend le droit de chacun à sa religion ou absence de religion ! Pourtant, les déclarations de Macron, de Philippe, de Lemaire, de Blanquer et bien d'autres sont très claires. Macron a parlé d' « hydre islamiste » à propos de l'attentat de la Préfecture de Police et il a désigné du doigt les immigrés, les musulmans, les femmes voilées de l'Islam, bien entendu pas les femmes voilées de la religion catholique qui existent pourtant ainsi que les cloitres de femmes catholiques voilées !!! Il a ainsi donné le coup d'envoi d'une campagne raciste en provoquant bien entendu les répliques et surenchères de la droite et de l'extrême droite. Et cela alors que de son aveu même la population ne parlait pas publiquement ni contre les immigrés, ni contre les musulmans ! Même l'extrême droite ne prenait pas ce thème comme cheval de bataille. Ce sont les déclarations de Macron lancées lors d'une réunion des dirigeants d'En Marche qui ont lancé cette campagne raciste. Et le voilà maintenant prétendant donner des leçons de morale, de bons comportements, de refus du racisme et de défense de la pure laïcité démocratique ! Pas gêné le président des hypocrites !!!</p> <p>Ce n'est pas la défense des libertés des femmes, ce n'est pas la défense de la laïcité, ce n'est pas la protection de la vie des migrants, ce n'est pas non une offensive des islamistes radicaux qui ont motivé les diverses attaques récentes contre les femmes voilées en France, contre les migrants. Non, ces attaques ont été lancées après une réunion de Macron avec les dirigeants de son parti et ce qui les motive, c'est le souci de Macron de se voir contesté essentiellement sur le terrain social par les plus démunis, gilets jaunes, salariés, chômeurs et retraites, et d'être sans cesse présenté comme le défenseur des seuls milliardaires. La réponse de Macron et de son parti consiste à organiser un autre front, en relançant les attaques racistes et en les cautionnant du haut du pouvoir d'Etat ! Cela a déjà permis de relancer les partis de droite et d'extrême droite à faire encore plus de surenchère raciste et le parti présidentiel d'en faire aussi par la plupart de ses ministres. A croire que le problème essentiel en France serait que des femmes soient voilées dans des sorties scolaires, le ministre de l'Education annonçant que c'est légal mais pas souhaitable ! Et ce n'est nullement sur ce seul terrain que le racisme est « en marche » !</p> <p>Sous prétexte d'antiterrorisme, depuis l'attentat de la préfecture de police dans lequel un policier chargé de lutte antiterroriste s'était converti à l'islam (pour pénétrer le milieu sans doute) et avait fait savoir qu'il était radicalisé prétendument pour mieux prendre contact avec les « radicalisés », Macron a lancé une campagne « contre hydre islamiste » ! En fait, il s'agit d'une campagne pour se donner une autre image que l'anti-démunis, l'anti-gilets jaunes, l'anti-chômeurs, l'anti-retraités, l'anti-urgences hospitalières et l'anti-salariés en se présentant comme le défenseur des « valeurs de la France ». Et, alors que la question des immigrés, des islamistes, du voile ne sont plus du tout dans l'actualité, eh bien Macron choisit sciemment de les y relancer, lui qui avait prétendu jusque là être le principal combattant contre les amalgames fascistes et notamment celui entre islam et terrorisme ou migrants et insécurité !</p> <p>Que les femmes du Maghreb, ou du monde musulman en général, veuillent se libérer de la soumission, c'est évident quand on voit les mobilisations au Soudan, en Algérie, en Inde et ailleurs et ceux qui sont du côté de leurs combat ne sont certainement les gouvernants occidentaux dont les représentants féminines, par exemple, ont toujours été se présenter en voile en Arabie saoudite, par exemple. Quant aux gouvernants occidentaux hommes, ils se sont toujours bien gardés de soutenir en quoi que ce soit les femmes qui combattent la dictature de ces pays. Ce n'est donc pas sur monde impérialiste occidental, qui se dit anti-musulman, qu'elles peuvent compter pour mener ce combat. Bien au contraire, ce soutien hypocrite sert surtout les musulmans opposés à la liberté des femmes. Ce ne sont pas les bombardements occidentaux des civils dans tous les pays de confession musulmane comme la Syrie, l'Irak, le Yémen, la Libye et autres Afghanistan qui démontreront aux peuples de confession musulmane que les gouvernants ou politiciens du monde occidental se préoccupent de la liberté des femmes. D'ailleurs, agresser dans la rue une femme voilée comme vient de le faire un politicien de droite ou les agresser toutes comme viennent de le faire publiquement les ministres Blanquer, Lemaire et Schiappa, cela ne permet pas de faire croire que ces gens-là interviennent pour libérer les femmes mais pour agresser et désigner du doigt les musulmans.</p> <p>La préoccupation politique qui leur est attribuée en agissant ainsi ne les crédite pas davantage : il s'agirait de couper l'herbe sous le pied des lepénistes en étant plus racistes qu'eux ! Cela n'a donc rien à voir avec la liberté de la femme musulmane qui se défend beaucoup mieux sans de tels défenseurs !! D'ailleurs, le sujet qui les a prétendument préoccupés et qui a été monté par le ministre Blanquer, c'est d'empêcher les femmes musulmanes d'accompagner leurs enfants en sortie scolaire ! On ne peut pas dire que ce soit la meilleure preuve qu'ils cherchent d'entraîner de leur côté les femmes musulmanes et de leur vanter les bienfaits d'une prétendue laïcité ! D'autant que les mêmes affirmaient que l'Etat doit se mobiliser pour la cathédrale Notre-Dame que pour les sans-logis !!!</p> <p>Comment peut-on prétendre qu'empêcher, comme Blanquer, les femmes musulmanes d'accompagner leurs enfants en sortie scolaire, c'est de la laïcité, c'est de la lutte contre le terrorisme et la radicalisation, c'est de la tolérance vis-à-vis des religions, ce n'est pas un parti p pris en faveur du catholicisme et du judaïsme contre l'islam ?</p> <p>Comment peut-on prétendre que l'attentat de la préfecture de police n'est pas la preuve que ce sont les policiers eux-mêmes qui manipulent des islamistes radicaux soi-disant retournés faisant de la soi-disant pénétration du milieu islamiste radical ? Comment peut-on affirment que cet exemple ne montre pas que c'est la politique des services de renseignements et des services spéciaux qui mettent en danger la population, comme dans les cas des affaires Merah et Coulibaly, là encore des affaires où on peut soupçonner que les criminels appartenaient à ces services ?</p> <p>Comment peut-on prétendre être le chef de file du combat antiraciste contre Le Pen et lancer soi-même, sans aide de Le Pen, une campagne raciste dans toute la France avec de multiples déclarations incendiaires dans tous les domaines de la société, dénonçant les migrants, les musulmans, les étrangers comme des profiteurs de l'AME, comme des illégaux, comme des dangers d'insécurité, comme des terroristes potentiels ?</p> <p>« L'administration seule et tous les services de l'Etat ne sauraient venir à bout de hydre islamiste. » déclarait Macron, appelant à la mobilisation générale contre… les musulmans sous prétexte de lutte antiterroriste. Il appelait clairement à la délation contre les musulmans : « Chacun doit repérer, à l'école, au travail, dans les lieux de culte, près de chez soi, les relâchements, les déviations, ces petits gestes qui signalent un éloignement avec les lois et les valeurs de la République. »</p> <p>Le ministre Blanquer a proposé un exemple de ce prétendu combat dans les cours de récréation, celui « des petits garçons qui refusent de tenir la main d'une petite fille. » Celui-là devrait être fiché S ?!!!</p> <p>Blanquer aimerait bien que son affaire démagogique de voile cache le caractère antisocial de sa réforme de l'école, par exemple, sa baisse de 50% des fonds sociaux des établissements scolaires, qui passeront en 2020 de 59 à 30,6 millions d'euros. Ce fond sert aux directeurs et proviseurs à aider les familles les plus démunies.</p> <p>On en est au point qu'une université, conseillée par un responsable du renseignement (eh oui, des responsables du renseignement pénètrent les universités et y mènent des actions occultes !) a pu se permettre de diffuser une fiche de dénonciation des étudiants musulmans considérant comme individus à risque terroriste un étudiant musulman qui aurait cessé de boire de l'alcool !!! Et cette fiche de cafardage horrible a reçu le feu vert de la direction de la faculté avant d'être retirée du fait du tollé légitimement suscité !</p> <p>Oui, c'est bel et bien une campagne raciste du gouvernement qui a été lancée à l'initiative de Macron !</p> <p>Comment peut-on la comprendre alors que Macron a toujours affirmé vouloir aider les migrants, refuser les attaques racistes, etc. ? Certains média plaident pour des manœuvres politiciennes de Macron pour retrouver du crédit électoral avant une échéance où Le Pen pourrait rafler des suffrages, mais cet argument est très peu crédible car rien ne peut être plus favorable au racisme et au fascisme que les dernières déclarations des racistes En Marche au pouvoir ! C'est la meilleure preuve pour ces derniers qu'ils ont bien raison !</p> <p>Quelle est donc la raison de cette campagne ? Eh bien, il s'agit de détourner l'attention du public des clivages sociaux plus grands que jamais dans le pays entre l'infime minorité de profiteurs favorisés à fond par le pouvoir et l'immense majorité de victimes du système. Ce fossé s'accroît sans cesse est bien obligé de reconnaître l'organisme de statistiques INSEE. En un an, c'est cinq cent mille personnes de plus en France qui sont en-dessous du seuil de pauvreté !!! Une réalité qui mérite bien d'être voilée par des campagnes démagogiques opposant prétendument République et islam. Toutes les mesures du gouvernement dans tous les domaines favorisent les riches et défavorisent les pauvres, qu'il s'agisse des impôts, des salaires, des fonctionnaires, du logement, de la santé, de l'éducation, etc. Il est clair, depuis le mouvement des Gilets jaunes, qu'une opposition permanente entre riches et pauvres, qui intervient sur le terrain de classe, dans la rue, dans les réunions, dans les manifestations, est la marque principale de la situation en France. C'est cela que Macron voudrait effacer en affirmant que le principal clivage passerait entre musulmans et non-musulmans, entre ceux qui veulent combattre violemment le terrorisme et les autres qui soi-disant le soutiennent ou le cautionnent ou s'inclinent devant lui.</p> <p>Macron n'est pas seul à mener de telles politiques visant à diviser la population d'un pays sur des critères bidon entièrement fabriqués et avec des affaires montées artificiellement. Partout dans le monde, les classes possédantes ont produit ce même type de situations avec une partie de la population remontée contre une autre partie. Aux Etats-Unis, on veut nous faire croire que la guerre civile fera bientôt rage entre pro et anti Trump. En Angleterre, c'est la même chose en tre pro et anti Brexit. En Espagne, c'est entre pro et anti Catalogne que l'on sème la haine. En Allemagne, en Italie et en France, c'est aussi entre pro et anti accueil des migrants. En Inde, les classes possédantes poussent les bouddhistes à s'attaquer aux musulmans…</p> <p>Les classes possédantes, si elles étaient seulement en face des exploités et des opprimés, pourraient du jour au lendemain être balayées par un soulèvement social de masses, se plaçant sur le terrain de classe, des démunis contre le profiteurs, comme on le voit au Soudan, en Algérie, en Equateur, en Irak, au Congo ou ailleurs. C'est pour cela qu'ils sèment partout la haine contre des races, des genres, des ethnies, des religions, des régions, qu'ils poussent la haine à l'extrême et se servent de ces violences suscitées sciemment pour justifier d'autres violences, celles des Etats, des armées, des bandes armées spéciales et secrètes comme de celles officielles.</p> <p>La raison de toutes ces campagnes ordurières contre les peuples est le fait que les classes possédantes sentent que le système capitaliste est en bout de course et qu'elles préparent l'avenir en suscitant les horreurs aux quatre coins du monde.</p> <p>Ne nous y trompons pas, non seulement les armées, les polices, les justices, les gouvernants des pays occidentaux ne luttent nullement contre le terrorisme et ils n'ont pas même pas soutenus les peuples qui étaient soulevés contre lui ou contre les dictatures ou pour la libération des femmes. Là où « nos armées » sont intervenues, elles l'ont fait en massacrant les peuples, pas en détruisant le terrorisme ni en libérant les femmes. Ce sont les peuples eux-mêmes et eux seuls qui peuvent vraiment en finir avec l'oppression des femmes et le terrorisme et ils ont commencé cette lutte comme on le voit au Soudan ou en Algérie et ils ne reçoivent aucun soutien des puissances occidentales ! Ce sont leurs dictateurs qui reçoivent ce soutien comme on le voit clairement pour la France en Afrique !</p> <p>Face à la montée des fascismes, des racismes, des divisions et violences de toutes sortes, il ne faut pas compter sur des prétendus pacifistes, démocrates ou antiracistes d'Etat, à la Macron ou Merkel. Les Etats, quels que soient la couleur des gouvernements, poussent à la roue dans les haines et les violences. Non, la seule manière de combattre cette montée de la haine, c'est de retirer le pouvoir à la classe capitaliste, et d'abord son pouvoir sur l'argent et les entreprises, ainsi que son pouvoir d'Etat, et de remettre les deux aux mains des peuples travailleurs. Désarmer les fascistes, c'est d'abord désarmer les capitalistes, leur enlever leurs armées, leurs polices, leurs justices et que les travailleurs collectivement organisés s'adjugent la totalité du pouvoir d'Etat.</p></div> La Voix des Travailleurs de Renault-Lardy https://matierevolution.org/spip.php?article6639 https://matierevolution.org/spip.php?article6639 2019-10-18T22:05:00Z text/html fr Robert Paris Renault Dernière soldes avant fermeture A Renault-Lardy, ça bouge, mais pas dans le bon sens ! Cette année les chambres froides, le PEMS, ont suivi le "pool", et on en oublie surement dans la sous-traitance. Mais, au moins, l'activité restait à Lardy, tandis que pour les bancs " mono", c'est la fermeture qui est programmée pour juillet, et des bancs moteur du L39d seraient en sursis… Mme Calvo, invitée au CSE de septembre, l'a confirmé, mais n'a pas annoncé de programmes de remplacement pour donner du (...) - <a href="https://matierevolution.org/spip.php?rubrique99" rel="directory">08- LUTTE DES CLASSES - CLASS STRUGGLE </a> / <a href="https://matierevolution.org/spip.php?mot225" rel="tag">Renault</a> <div class='rss_texte'><h3 class="spip">Dernière soldes avant fermeture</h3> <p> A Renault-Lardy, ça bouge, mais pas dans le bon sens ! Cette année les chambres froides, le PEMS, ont suivi le "pool", et on en oublie surement dans la sous-traitance. Mais, au moins, l'activité restait à Lardy, tandis que pour les bancs " mono", c'est la fermeture qui est programmée pour juillet, et des bancs moteur du L39d seraient en sursis… Mme Calvo, invitée au CSE de septembre, l'a confirmé, mais n'a pas annoncé de programmes de remplacement pour donner du boulot aux salariés de Lardy. Au contraire, c'est une baisse notable d'investissement sur le site, pour les années à venir, qui est au programme. Ghosn aurait-il vraiment pompé tout le pognon avant de se faire virer ?</p> <h3 class="spip">Chute de lampadaire </h3> <p> A l'entrée du parking pool, un lampadaire est tombé (suite à un choc) ce week-end. Dans l'urgence, il y a eu pose de rubalise et de cônes, mais, pour l'enlèvement, là pas de délai. Quant au remplacement, connaissant l'efficacité, rapidité légendaire de la DISG, la lumière n'est pas prête de réapparaitre.</p> <h3 class="spip">La crise !</h3> <p> Le temps de la crise est revenu. On bloque les dépenses. Seules les plus urgentes et inévitables pourront passer. Pour les autres, on nous dit d'attendre janvier ! Mais, comme en janvier tout le monde va se précipiter, on va nous demander d'étaler les dépenses, car ça fera trop d'un seul coup. Puis, vers la mi-année, on bloquera à nouveau, et on nous demandera de reporter à l'année d'après, et ainsi de suite... Pour finir, on nous dira : si vous avez pu vous en passer jusque là, c'est que vous n'en aviez pas besoin ! En somme, ils font comme pour les AGS…</p> <h3 class="spip">L'affaire du faux espionnage de Renault va être jugée</h3> <p> En 2011, on s'en souvient, Ghosn avait prétendu que des hauts responsables de Renault avaient transmis des données sensbles à la Chine. Il avait affirmé à la télévision qu'il avait des certitudes et puis… Puis tout le château de cartes s'était effondré : il n'y avait pas l'ombre d'une preuve. Mais la justice va-t-elle seulement entendre l'exécutant ou aussi le donneur d'ordre, c'est-à-dire Ghosn qui a mené cette sombre affaire. Le renvoyer en correctionnelle en France, voilà la manière, enfin trouvée, de l'extraire du Japon ?!!!</p> <h3 class="spip">Les caristes de Flins se sont fait entendre </h3> <p> Les surcharges de travail sont monnaie courante dans les usines à la faveur des suppressions de postes et c'est particulièrement le cas à Flins où, fin septembre, près de 3 000 voitures invendables du fait de défauts ou de pièces manquantes sont sorties des chaînes. Les caristes du secteur Tôlerie-Presses, contraints à un surtravail et à une charge particulièrement gênante en ont eu marre et se sont mis en grève. La direction a craint la contagion et cédé deux postes supplémentaires et un accommodement des conditions de travail. Exemple à suivre : nos grosses têtes craignent plus les coups de colère et leur extension qu'on ne le croit souvent.</p> <h3 class="spip">On ne va pas au travail pour y laisser la vie </h3> <p> Un incendie a eu lieu dans l'usine Renault-Sovab de Batilly. Un ouvrier travaillant en sous-traitance au troisième rang, sous-traitant de sous-traitant de sous-traitant, y a trouvé la mort. Sans que cela soit avéré, la direction l'accuse même d'être responsable de sa mort ! C'est un bâtiment de peinture plein de produits inflammables qui a pris feu et le patron accuse une faute de l'ouvrier dans son travail de découpe au plasma mais rien ne prouve que ce ne soit pas le défaut de sécurité dû à ses divers employeurs qui soit en cause. Pour la direction, les morts ont toujours tort et ils ont le mérite de ne pas pouvoir se défendre !</p> <h3 class="spip">Chômage partiel, arnaque totale</h3> <p> Les ouvriers de Renault-Cléon se voient imposer des mois de chômage partiel. La direction en profite pour ne pas les payer et prétend que c'est la faute des fournisseurs. C'est l'Etat qui signe le chômage partiel et le paie… partiellement !!! Tout est fait pour que les aléas de la production soient sur le dos des ouvriers et de l'argent public…</p> <h3 class="spip">Ils font fondre les emplois</h3> <p> Les deux « fonderies du Poitou » d'Ingrandes, ont été reprises après avoir été mises en redressement judiciaire. Bilan : 150 emplois fixes supprimés et des dizaines d'emplois précaires. Et voilà que le nouveau patron annonce que les commandes de Renault chutent et qu'il faut accepter du chômage partiel et des changements d'activité et de site ! Une fois de plus, il est clair que les patrons reçoivent le soutien des autorités d'Etat, préfet et autres, pour s'attaquer aux salariés et que le seul moyen d'y faire face serait d'unir les salariés des entreprises sous-traitantes et ceux de Renault dans une lutte commune.</p> <h3 class="spip"> Grève générale reconductible à General Motors</h3> <p> Depuis plus de deux semaines, cinquante mille travailleurs du trust automobile américain sont en grève massive et permanente et bloquent l'activité dans le trust automobile. Le syndicat UAW qui mène les négociations n'avait aucune envie de déclencher la grève mais s'y est trouvé contraint, s'étant dévoilé juste avant comme dirigé par des corrompus vendus au patron. Il refuse donc les propositions du patron pour ne pas laisser les travailleurs s'organiser eux-mêmes et poursuit cependant les négociations bidon.</p> <p> Les travailleurs sont en grève parce que le patron veut imposer que le nouveau contrat issu de ces négociations comprenne une augmentation du nombre de travailleurs intérimaires, une dégradation des conditions de travail, une baisse des salaires et une augmentation des contributions aux soins de santé. GM veut ainsi plus que tripler le pourcentage d'intérimaires et augmenter fortement les coûts des soins de santé – cela permettrait de réduire les coûts de main-d'œuvre de 5 $ l'heure, soit un demi-milliard de dollars par an. Le syndicat n'a pas réussi à empêcher la grève mais il est parvenu à éviter qu'elle s'étende à Chrysler-Fiat, ce que voulaient les salariés. En attendant, les salariés sont pris à la gorge par l'absence de paie mais les usines canadiennes du trust sont aussi bloquées et le patron perd cent millions de dollars par jour !</p> <h3 class="spip">Les capitalistes anticipent un effondrement de la production automobile…</h3> <p> Ford annonce la suppression de 12.000 emplois en Europe… Volkswagen supprime 7000 emplois…s'ajoutant aux 21.000 départs éjà prévus… General Motors supprime 14.000 emplois… Les trusts automobiles français se préparent, tout en le niant à supprimer massivement des emplois. A preuve les projets de fusion de Renault qui prévoient la suppression des doublons…A preuve, PSA supprime 2100 emplois… Chrysler supprime 1500 emplois à Windsor… Audi supprime 14 000 emplois… Etc, etc… Et la lutte d'ensemble, ce n'est pas les syndicats qui vont la lancer !!! En France, les attaques sur l'emploi dans l'Automobile commencent avec la fermeture d'une usine Michelin. Inutile de serrer les fesses sans bouger, en espérant que les coups passeront à côté. Il est encore temps de nous organiser de manière autonome et inter-entreprises, en particulier avec les salariés de PSA, pour défendre les emplois dans l'Automobile, l'industrie et dans toute la classe ouvrière.</p> <h3 class="spip">L'affaire Ghosn continue au Japon plus qu'en France</h3> <p> Ghosn est toujours poursuivi au Japon et il est aussi accusé, bien moins gravement, en France. Il est plus évident que jamais que ces poursuites, si elles ont mis en évidence les méthodes de gangsters de l'ancien PDG, visaient non pas à l'honnêteté des patrons des trusts (qui n'est pas plus requise au Japon qu'en France) mais la reprise par le Japon de ses trusts automobile Nissan et Mitsubishi que le trust français Renault était en train de siphonner par l'intervention de Ghosn. Ce n'est certainement pas la lutte du Bien contre le Mal, mais celle entre des grands requins mondiaux qui a cours actuellement, et d'autant plus que s'annonce une période de chute de l'activité industrielle de tous les trusts automobiles mondiaux, remettant en cause les anciens accords et menaçant les salariés. Ghosn est très loin d'être une innocente victime mais un prédateur vaincu à son propre jeu.</p> <h3 class="spip"> Le dieselgate en procès</h3> <p> Le scandale du diesel de Volkswagen passe en procès en Allemagne. Les autorités françaises sont bien moins pressées de relever les tricheries de Renault pour cacher les véritables performances de ses moteurs diesel qui ne sont pas plus aux normes et dont les vérifications sont tout aussi discutables. En tout cas, les poumons des habitants paient ici les profits de Renault comme ceux de Volkswagen et les soutiens de l'Etat ne visent pas à préserver les emplois dans l'Automobile. Les gouvernants s'apprêtent même au contraire à aider le trust à imposer des sacrifices drastiques aux salariés dès que l'effondrement serait à l'ordre du jour dans l'Automobile. Ne soyons pas solidaires de notre patron dans cette affaire car, de toutes manières, il ne sera pas solidaire de nous !</p></div> Chili 1970-1973 https://matierevolution.org/spip.php?article6545 https://matierevolution.org/spip.php?article6545 2019-10-17T22:00:00Z text/html fr Robert Paris Ouvriers Workers Fascisme Chili Chile « Nous sommes partisans de faire avancer le processus révolutionnaire dans les limites de l'actuel Etat de droit, ce qui ne nous empêche pas de l'améliorer progressivement. » Le sénateur Corvalan du Parti communiste chilien « Je l'ai dit, je le soutiens et je le réaffirme : le gouvernement populaire s'est engagé – et il faut tenir parole face au pays – à ce qu'il n'y ait pas d'autre force armée au Chili que celle des institutions, c'est-à-dire l'armée de terre, la marine, l'aviation et les forces de police. (...) - <a href="https://matierevolution.org/spip.php?rubrique76" rel="directory">1- 1 Cinq situations pré-révolutionnaires</a> / <a href="https://matierevolution.org/spip.php?mot49" rel="tag">Ouvriers Workers</a>, <a href="https://matierevolution.org/spip.php?mot136" rel="tag">Fascisme</a>, <a href="https://matierevolution.org/spip.php?mot144" rel="tag">Chili Chile</a> <div class='rss_texte'><p>« Nous sommes partisans de faire avancer le processus révolutionnaire dans les limites de l'actuel Etat de droit, ce qui ne nous empêche pas de l'améliorer progressivement. »</p> <p>Le sénateur Corvalan du Parti communiste chilien</p> <p>« Je l'ai dit, je le soutiens et je le réaffirme : le gouvernement populaire s'est engagé – et il faut tenir parole face au pays – à ce qu'il n'y ait pas d'autre force armée au Chili que celle des institutions, c'est-à-dire l'armée de terre, la marine, l'aviation et les forces de police. Le peuple n'a pas besoin d'un autre moyen de défense que son unité et son respect envers les Forces Armées de la Patrie. » Salvador Allende, président de l'Unité Populaire</p> <p>« Expliquer que le rapport de forces actuel peut permettre un développement stable, de longue durée et tranquille du processus révolutionnaire relève moins de l'ingénuité que d'une position réformiste et aventuriste (…) » Déclaration du Comité central du Parti socialiste chilien en mars 1972</p> <p>« Les réactionnaires (…) affirment que nous avons pour politique de remplacer l'armée de métier. Non messieurs ! Nous continuons et nous continuerons à défendre le caractère strictement professionnel de nos institutions militaires. » Corvalan, le dirigeant du PC, en juillet 1973, dans « El Siglo », l'organe du Parti Communiste</p> <p>« Le développement et la mise en œuvre d'une stratégie armée au cours du processus révolutionnaire était une chose très difficile. (…) Mais la voie pacifique dans le Chili de 1970-73 était, elle, impossible. » Carlos Altamirano, dirigeant du parti Socialiste</p> <p>Pendant trois ans, de 1970 à 1973, l'Unité Populaire dirigée par Salvador Allende a gouverné le Chili. Les partis de la gauche réformiste avaient prétendu transformer pacifiquement le Chili. Ils opposaient leur méthode à la révolution prolétarienne dite violente. Ce n'est pas leurs organisations qui faisaient peur à la bourgeoisie chilienne ou américaine. C'est le prolétariat chilien. Il se trouve que la montée révolutionnaire des opprimés du Chili a produit non seulement une montée des luttes et de l'organisation mais aussi une augmentation des voix électorales de la gauche. La crise sociale ne concernait pas seulement les travailleurs mais aussi la classe moyenne. C'était une des raisons qui faisait de la crise sociale une situation pré-révolutionnaire. La base même de la stabilité sociale était menacée. La méthode dite pacifique, réformiste, a employé tous ses moyens pour convaincre les travailleurs de compter sur l'Etat pour obtenir les changements auxquels ils aspiraient. Non seulement, les plus démunis ont été déçus par le gouvernement de gauche, non seulement, ils ont partiellement renoncé à obtenir par eux-mêmes ce qu'ils voulaient, mais en acceptant de laisser dire que le gouvernement bourgeois de gauche représentait leurs aspirations, ils n'ont pas pu gagner le soutien de la petite bourgeoisie en crise. La « méthode pacifique vers le socialisme » n'allait pas vers le socialisme, cherchait même à sauver le capitalisme au Chili de la révolution prolétarienne, mais, plus grave, elle allait mener au bain de sang orchestré sous l'égide de l'armée chilienne, de la grande bourgeoisie et des USA. L'Unité Populaire n'a pas pu empêcher l'aggravation des luttes de classe ni leur radicalisation des deux côtés, de celui de la bourgeoisie comme de celui du prolétariat. L'affrontement était inévitable. Cela n'avait rien de secret et pourtant les travailleurs n'y étaient nullement préparés. Parce que leurs organisations, fortes, nombreuses, puissantes à la fois de leur place dans l'Etat et de leur crédit dans le peuple travailleur et parmi les plus pauvres, avaient tout fait pour les désarmer politiquement. Ce n'est pas la présence d'un social-démocrate au discours faussement radical qui a rendu inévitable l'affrontement. C'est la montée révolutionnaire dans le prolétariat chilien que le réformisme n'a pu empêcher qui en est la cause. Le régime d'Allende, à partir du moment où il s'avérait incapable de calmer la classe ouvrière, ne pouvait qu'être éphémère. Même si la bourgeoisie savait que le PC, le PS ou Allende n'avaient rien de dangereux révolutionnaires, dans le cadre d'une montée sociale des opprimés, le simple fait de les laisser au pouvoir représentait un risque. Devant la montée des périls, les réformistes ne se sont pas rapprochés bien entendu des opprimés, mais au contraire des oppresseurs et de leurs défenseurs l'appareil d'Etat et les militaires. L'Unité populaire a donné des places au gouvernement aux généraux chiliens, les mêmes que l'on pouvait de plus en plus clairement soupçonner de préparer le coup d'Etat et le bain de sang, même si Allende affirmait officiellement le contraire. Tout ce que la spontanéité des masses était capable de produire au Chili, le prolétariat chilien l'a fait. Il a fondé des organisations de masse, il a développé ses organismes de défense, de ses intérêts matériels, politiques et mêmes militaires. La montée de l'organisation autonome, révolutionnaire, de classe, est évidente. Mais l'absence d'une organisation sans lien avec l'Union populaire et ses mensonges était elle aussi criante. Le MIR était parfaitement conscient des limites de l'U.P, mais, en dehors d'articles d'analyse dans des revues, il apparaissait comme un appui politique au gouvernement, même s'il menait localement des actions radicales qui le dérangeaient. Le MIR présentait le gouvernement de l'U.P, auquel il ne participait pas, comme une avancée pour la population. La réalité est inverse. La montée ouvrière et populaire, en croyant trouver un allié au pouvoir bourgeois, a été lourdement trompée. Elle y a perdu son élan révolutionnaire, ses objectifs, ses méthodes pour réaliser elle-même ses objectifs. En faisant de l'Etat bourgeois un horizon indépassable, le réformisme, même lorsqu'il se pare de mots très radicaux – Allende ne se disait-il pas marxiste - ne fait qu'enchaîner les travailleurs. Loin d'empêcher l'affrontement, ce fameux « pacifisme » n'a fait que permettre aux classes dirigeantes de lancer sans risque leurs forces armées. Aucun travail politique n'a été fait pour convaincre les exploités de s'adresser aux soldats et de tenter de les gagner ou de les neutraliser. En se refusant d'appuyer par avance les soldats qui auraient voulu désobéir, les organisations ouvrières se sont livrées à leurs bourreaux. C'est Allende lui-même qui a nommé chef d'Etat-major le chef de ces bourreaux. Eviter la révolution, tel est l'objectif du réformisme. Mais empêcher la contre-révolution n'est nullement son but. Le réformisme permet de dévoyer, de calmer, de tromper le camp des travailleurs, avant que la contre-révolution ne se charge de la frapper et de l'assassiner. Même si la contre-révolution assassine également les organisations réformistes, elle leur doit d'avoir en face d'elle un ennemi considérablement affaibli et désorienté.</p> <p>DOCUMENTS</p> <p>Alors que l'Unité populaire a cherché par une dernière manœuvre (intégrer les généraux au gouvernement) à sauver le pacte de tromperie liant la classe ouvrière à l'Etat bourgeois, alors qu'il devient évident que l'on va à l'affrontement final, le MIR, principale organisation d'extrême gauche chilienne, montre, malgré ses critiques, comment il a soutenu le gouvernement de l'Unité populaire d'Allende et contribué à semer des illusions sur la prétendue utilité d'un gouvernement de gauche :</p> <p>« Réponse aux attaques du secrétaire général du PC » ( paru en février 1973 – dans « Le Rebelle ») « Le pouvoir populaire autonome, indépendant et alternatif à l'Etat bourgeois n'est pas une fantasmagorie mais une réalité et une nécessité. Dans sa lettre à Carlos Altamirano, le secrétaire général du PC, Luis Corvalan, a écrit : « Mais force est de constater, comme on l'a déjà dit, que l'impérialisme et l'oligarchie des Jarpa et des Frei ne concentrent pas leurs feux sur le fantasmagorique pouvoir populaire indépendant du gouvernement dont parle le MIR et qui n'existe que dans les cervelles échauffées de ses dirigeants, mais bien sur le gouvernement du président Allende. » (…) Ce que veulent la grande bourgeoisie et l'impérialisme, c'est éviter que la classe ouvrière et les masses populaires avancent dans une indépendance de classe, vers la prise de pouvoir politique. C'est dans ce contexte que les classes réactionnaires et leurs partis se sont proposés d'empêcher le gouvernement actuel de mener une politique de véritable gouvernement des travailleurs qui susciterait, encouragerait et appuierait la mobilisation et la lutte indépendante des masses. C'est pourquoi, en octobre, la bourgeoisie a imposé la solution du cabinet Union Populaire – généraux afin précisément de placer le gouvernement sous la garde d'une institution qui est un « agent de l'Etat bourgeois », dans ce cas un « agent restaurateur ». C'est pourquoi aussi l'impérialisme et la bourgeoisie recherchent la chute du gouvernement (…) C'est précisément pour ces raisons que la mobilisation croissante des masses et leur structuration en organes de pouvoir, indépendants de l'Etat bourgeois et autonomes, est la seule solution réelle pour que la classe ouvrière et les masses populaires puissent affronter, avec des chances de succès, les forces de la réaction bourgeoise. La bourgeoisie l'a parfaitement bien compris, et c'est pourquoi elle mène la bataille pour subordonner à l'état bourgeois toute forme d'organisation de masse indépendante, toute forme de pouvoir de masse. Elle bénéficie, dans cette entreprise, du concours du réformisme, de l'appui de la direction du PC, qui refuse d'encourager le développement de formes de pouvoir populaire autonomes et contradictoires avec l'Etat bourgeois chilien. (…) En fait, la direction du PC est opposée au développement d'un pouvoir ouvrier et populaire alternatif et autonome parce qu'elle ne se propose pas, dans cette période, la prise du pouvoir politique par le prolétariat, la substitution révolutionnaire de l'Etat actuel mais, comme le dit le sénateur Corvalan, « Nous sommes partisans de faire avancer le processus révolutionnaire dans les limites de l'actuel Etat de droit, ce qui ne nous empêche pas de l'améliorer progressivement. » (…) Cela veut dire que la direction du PC se propose une longue période de luttes pour apporter, par l'action parlementaire, des réformes au système capitaliste, à l'Etat de droit bourgeois, et ainsi parvenir graduellement au socialisme. (…) Il faut dire clairement que la direction du PC veut une réforme du capitalisme et une démocratisation de l'actuel Etat bourgeois, mais qu'il ne veut, dans la période ou l'étape actuelle, ni la prise de pouvoir politique ni le socialisme. Et non pas parce que les conditions n'y sont pas. Marx et Lénine ont défini les périodes où le prolétariat pouvait se proposer la remise en question réelle du pouvoir de l'Etat : ce sont les périodes de crise de la société, de crise de la domination bourgeoise et de montée du mouvement de masse, période que nous vivons au Chili dans sa phase prérévolutionnaire. (…) Le pouvoir populaire indépendant est à ce point réel qu'il est l'une des principales préoccupations de la direction du PC et que les masses qui reconnaissent encore en lui un guide, et même les bases du parti, commencent à lui échapper en menant une politique contraire à sa ligne officielle. Jusqu'à la grève d'octobre, la direction du PC s'est opposée aux commandos et aux conseils municipaux de travailleurs. Mais octobre lui a montré qu'elle ne pouvait aller à contre-courant de la lutte des classes. Elle a alors décidé d'accepter formellement les commandos et les conseils, mais elle a tenté de leur ôter tout leur contenu prolétarien en essayant de les transformer en instrument de lutte corporative et de démocratisation de l'Etat bourgeois. Les commandos et les conseils, le développement du pouvoir alternatif et autonome, constituent des organes fondamentaux pour ouvrir le chemin de la révolution prolétarienne. « La véritable position du MIR vis-à-vis du gouvernement « Dans la lettre que nous avons déjà citée, le sénateur Corvalan déclare que « Le MIR discrédite totalement le gouvernement actuel. Alors que vous (le PS) et nous (le PC) estimons que le gouvernement œuvre en faveur de changements et veut ouvrir la voie au socialisme, le MIR soutient qu'il se propose la réaffirmation de l'ordre bourgeois. » Ce n'est pas la position exacte du MIR. Nous pensons que, jusqu'à la constitution du cabinet U.P-généraux, le gouvernement a été, de façon dominante, réformiste de gauche, qu'il a étendu les libertés démocratiques au Chili et qu'il a mis en pratique un projet limité de réformes en faveur de la classe ouvrière. En ce sens, nous lui reconnaissons une certaine valeur, ce qui ne veut pas dire que nous ayons été absolument d'accord avec sa pratique, ni avec sa politique de subordonner la lutte indépendante du prolétariat à la capacité d'action et aux limites politiques du gouvernement. Au contraire, nous accordons une valeur à un gouvernement de gauche dans la mesure où il représente réellement un instrument et un levier important dans la lutte de la classe ouvrière et des masses. C'est pourquoi nous critiquons la politique réformiste qui, par ses hésitations et son manque de confiance dans les masses, a conduit par la suite à rechercher la solution à la crise d'octobre dans l'incorporation de quelques représentants du corps des officiers des forces armées au cabinet. Cela a été le point de départ d'un processus graduel de réaffirmation de l'ordre bourgeois à l'intérieur du gouvernement et de l'appareil d'Etat. (…)</p> <p>« L'essence de la politique de la direction du PC est l'alliance des forces populaires avec la « bourgeoisie nationale » « (…) Devant l'échec de sa stratégie – dû à la crise de l'économie, et par conséquent à la crise de son modèle d'accumulation des forces qui se base sur des victoires économiques – la direction du PC propose donc aujourd'hui une nouvelle alliance des classes qui non seulement donne des garanties à la bourgeoisie, mais qui redéfinit l'alliance sociale , l'alliance de classes qui soutient le programme actuel de l'U.P, en donnant un rôle plus important à la bourgeoisie nationale. Selon José Caldemartoni, membre de la commission politique du PC, cette alliance exige une redéfinition des rapports entre la bourgeoisie nationale et le prolétariat, rapports qui, de lutte et d'opposition entre exploiteurs et exploités, doivent se transformer en « rapports de coopération entre capital et travail salarié ». (…) En fait, nous pensons que la direction cherche plutôt à convaincre le prolétariat de collaborer à la pleine restauration de la domination bourgeoise. On comprend ainsi parfaitement les récentes affirmations du secrétaire général du PC selon lesquelles « nous sommes partisans de faire avancer le processus révolutionnaire dans les limites de l'actuel Etat de droit, ce qui ne nous empêche pas de l'améliorer progressivement. » La direction du PC renonce donc à impulser la lutte anti-capitaliste et socialiste du prolétariat. Dans la période actuelle, elle ne se fixe pas pour objectif la conquête du pouvoir politique par la prolétariat, mais la réforme du capitalisme des monopoles, du latifundium et de la pénétration impérialiste dans « certains secteurs » de l'économie, ainsi que dans la démocratisation de l'Etat bourgeois, par des améliorations progressives qui s'introduiront dans l'édifice capitaliste et exploiteur de la société chilienne. Les raisons invoquées par la direction du PC pour mener cette politique se trouvent dans l'argument connu et fallacieux de sa conception du rapport des forces internes (fondamentalement électorales pour la direction du PC) ne permettrait pas de se fixer des objectifs socialistes dans un pays situé dans l'arrière-cour coloniale de l'impérialisme yankee. Mais la contradiction, le paradoxe, sont que la direction du PC ne propose pas de politique pour briser ce rapport de forces internes, sauf de gagner la « bataille de la production » et, à partir de la solution des problèmes économiques, de gagner les masses et de modifier ce rapport. (…) Comme la direction du PC a vu qu'elle ne pouvait pas gagner la bataille de la production dans une économie capitaliste sans le concours de la bourgeoisie, elle a décidé d'appeler la « bourgeoisie nationale » à son secours. (…) En réalité, le problème est autre. Au Chili, il n'y a jamais eu de début d'une quelconque transition du capitalisme au socialisme. Depuis le 4 septembre jusqu'à maintenant, il n'y a eu qu'une transition vers un capitalisme d'Etat, sous la domination d'un gouvernement réformiste de gauche. (…) Tout le secret de la révolution prolétarienne réside dans l'activité indépendante et autonome des masses. » Le Secrétariat national du Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR) Santiago, le 20 février 1973 Signalons que, malgré le radicalisme de certaines formules et la justesse de certaines appréciations concernant le PC (mais pas ses alliés réformistes comme le PS ou Allende), ce texte ne donne aucune perspective devant la situation : vers l'affrontement avec les forces armées</p> <p>Extraits de « Les causes de la défaite » de Miguel Enriquez, secrétaire général et principal dirigeant du MIR (interview pour le journal trotskyste français « Rouge » : « Le gouvernement de l'U.P était un gouvernement petit-bourgeois de gauche. Son axe était l'alliance du réformisme ouvrier avec le réformisme petit-bourgeois. Il mena pendant trois ans une politique réformiste caractérisée par sa soumission à l'ordre bourgeois et ses tentatives constantes de concrétiser un projet de collaboration de classes. Le réformisme n'a pas compris le caractère de la période pendant son gouvernement, ce qui l'a empêché de développer son projet de collaboration de classes avec succès. Le système de domination capitaliste était entré en crise. Le mouvement de masse, dont les mobilisations et l'activité avaient augmenté depuis 67, entra en ébullition avec l'arrivée de l'U.P au gouvernement. Pendant les trois dernière années, les masses multiplièrent leurs mobilisations et développèrent leur niveau d'organisation et de conscience au-delà de tout ce qu'on avait vu auparavant au Chili. En même temps, et en partie comme conséquence de ce qui précède, la crise interbourgeoise a continué à s'approfondir. C'est ce qui a égaré le réformisme. (…) Les deux fractions de la bourgeoisie avaient clairement avaient clairement saisi, et dès le début, que l'ascension du mouvement de masse, par son caractère, allait au-delà des timides réformes que l'U.P proposait et qu'elle menaçait le système de domination capitaliste lui-même. (…) L'accentuation et la polarisation de la lutte des classes a historiquement fermé toute possibilité de succès aux projets de collaboration de classes du réformisme. S'appuyant toujours sur cet illusoire projet de collaboration de classes et sur l'illusion d'avoir conquis le pouvoir, l'U.P mena une politique économique qui opérait essentiellement sur la consommation et non sur la propriété des moyens de production : redistribution drastique des revenus, donc augmentation de la consommation, en augmentant la production uniquement par l'utilisation maximum de la capacité de production existante, ce qui était atteint vers le milieu de 1972. L'U.P a aussi agi sur les moyens de production, mais de manière limitée : nationalisation des grandes mines de cuivre et des banques, projet de ne faire passer à l'aire de propriété sociale que 91 des grandes entreprises (dont le nombre total oscille entre 500 et 800), protégeant toutes les grandes entreprises de la construction et de la distribution. D'autre part, dans le domaine agricole, pendant l'année 71, l'U.P limita l'expropriation des fundos à un peu plus de mille, allant ensuite jusqu'à trois mille. Toutefois, l'expropriation ne touchait que les fundos de 80 hectares, les latifundistes avaient droit à une réserve de 80 hectares et pouvaient choisir les meilleures terres. C'est ainsi que l'U.P fut conduite à protéger explicitement les grandes entreprises agricoles, dont la surface est justement comprise entre 40 et 80 hectares (celles-ci produisaient en 73 près de 50% de toute la production agricole du Chili, leur nombre a augmenté de 4500 en 1970 à 9000 en 1973). Sur le terrain politique, son projet de collaboration de classes s'est exprimé non seulement dans sa subordination à l'institutionnalité bourgeoise, mais aussi dans la légitimation de cette dernière devant les masses, alors que la classe dominante, ayant la « légalité » de son côté, contrôlait de puissantes institutions de l'appareil d'Etat (pouvoir judiciaire, parlement, majorité du corps des officiers des forces armées, etc). A travers ces institutions, dans les faits, elle cogouvernait le Chili en soumettant le gouvernement à une constante hostilité (blocus parlementaire, accusations contre les ministres, procès contre les fonctionnaires du gouvernement, etc). Toutes ces concessions et vacillations n'étaient pas gratuites ni indifférentes pour le mouvement de masse, unique source réelle de force possible pour le gouvernement. Toutes ces concessions (la protection donnée aux grands entrepreneurs, les promesses de paiement de la dette extérieure aux Américains, la légitimation des hauts officiers des forces armées, etc) ont renforcé les classes dominantes, lesquelles, appuyées par le blocus financier américain, ont réussi à conserver entre leurs mains d'énormes marges de pouvoir et de richesses qu'elles n'ont pas hésité à lancer avec violence contre le gouvernement et contre la classe ouvrière et le peuple : sabotage de la production à partir d'entreprises qu'ils conservaient, accaparement, spéculation et marché noir, inflation, pressions militaires, etc. En plus, toutes ces concessions du réformisme ont conduit à léser et frapper des secteurs du peuple : protection donnée aux grands entrepreneurs industriels, agricoles, distributeurs, etc., qui barraient le chemin à la lutte des travailleurs, manque d'appui aux mobilisations directes des travailleurs, attaques contre ces dernières, incluant même des actions répressives ponctuelles, combat contre le travail politique au sein des forces armées. Tout cela à la fois fragmentait la gauche, divisait et confondait les travailleurs qui voyaient dans le gouvernement un instrument de leurs luttes. Sur le terrain politique, l'U.P développa la voie parlementaire, les tentatives avortées d'alliance avec le parti démocrate-chrétien et, à chaque fois que ces dernières échouaient, non seulement l'U.P se refusait à faire appel aux masses, mais en plus elle se réfugiait dans l'appareil d'Etat et de l'institutionnalité, en particulier celui du corps des hauts officiers réactionnaires des forces armées. Mais, perdu dans ses vacillations, le réformisme a dû reculer devant les pressions du mouvement de masse, sa large base populaire, et devant la force des mobilisations directes du peuple. Ce sont les masses qui ont occupé plus de 300 grandes entreprises et obligé le gouvernement à les prendre sous son contrôle. Ce sont elles qui ont fait irruption dans les forteresses de la bourgeoisie agraire par les prises de fundos entre 40 et 80 hectares, qui ont occupé de nombreuses entreprises de construction, des vignes et quelques centres de distribution. (….) Ainsi le gouvernement, soumis à l'ordre bourgeois et cherchant à sceller une alliance avec une fraction de la bourgeoisie, a fait toutes sortes de concessions aux institutions et à la classe dominante, en blessant les intérêts de la classe ouvrière et du peuple, ainsi désorientés. Pendant ce temps-là, les classes dominantes n'ont jamais perdu de vue le caractère révolutionnaire et anticapitaliste que prenait le mouvement des masses et elles ont ouvert les hostilités contre le gouvernement dès le début, malgré toutes les promesses et limitations des projets réformistes de celui-ci. (…) Tout cela s'est vu multiplié après l'échec de la tentative de coup d'Etat militaire du 29 juin 73 et la menace putschiste découlant de celui-ci. D'un côté, le gouvernement n'a pris aucune mesure contre les véritables conspirateurs, il n'a pas opéré de changements parmi les cadres de l'armée, se bornant à arrêter ceux qui étaient directement impliqués, etc. Le mouvement de masse, avec à sa tête la classe ouvrière, a atteint un formidable niveau de conscience et d'organisation : il occupa des centaines d'usines, il s'organisa en cordons industriels (semblables à des conseils ouvriers) et, en quelques endroits, en commandos communaux (où s'organisaient ouvriers, pobladores, étudiants et paysans), parvenant même à développer massivement des formes organiques et matérielles d'autodéfense. La classe dominante a utilisé une double tactique. D'un côté, elle a développé avec force son offensive (grève des camionneurs, attentats, accusations contre les ministres au parlement, blocage de la Contraloria, déclarations du président du sénat et de la chambre des députés, etc) et d'un autre côté elle a laissé faire un secteur du parti démocrate-chrétien qui ouvrait le dialogue avec le gouvernement en exigeant d'abord des concessions, ensuite le consensus, puis la capitulation et finalement la démission. Avec l'illusion de ce dialogue, le gouvernement commença la capitulation et scella ainsi son sort en ces semaines : il constitua un cabinet du dialogue, puis le cabinet civico-militaire et frappa les travailleurs, il rendit des dizaines d'usines conquises par les travailleurs. Il combattit le pouvoir populaire (commandos et cordons industriels), réalisa des opérations répressives ponctuelles pour faire évacuer des usines, réprima dans les rues les ouvriers de certains cordons industriels et pobladores, combattit furieusement la gauche révolutionnaire en l'accusant d'être subversive ; il permit et finalement donna sa caution à des dizaines de perquisitions militaires dans des usines à la recherche d'armes, dans quelques unes desquelles on tortura sauvagement des ouvriers et des paysans (Nentehue, Sumar, etc), il poursuivit pénalement les marins de la flotte qui préparaient des mesures d'autodéfense en cas de coup militaire, donnant ainsi sa caution aux tortures brutales auxquels ils furent soumis par les officiers de la marine et permettant la poursuite pénale et la persécution par la justice militaire de la marine des secrétaires généraux du PS et du MAPU. Avec cela, le gouvernement renforçait l'offensive de la classe dominante, de même que les officiers supérieurs réactionnaires ; il frustra, déconcerta et désarticula les secteurs de base de l'armée antiputschistes et divisa la gauche, ouvrant le chemin du putschisme. Voilà la responsabilité de la politique réformiste et c'est cela que certains tentent de cacher et d'obscurcir. »</p> <p>Les extraits qui suivent sont tirés de l'ouvrage « Les passions politiques au Chili durant l'Unité populaire (1970-1973) » de la sociologue Ingrid Seguel-Boccara, adepte des thèses de Bourdieu comme elle le signale abondamment dans ce texte et, en particulier, de celle selon laquelle le marxisme a tort de souligner l'importance de la lutte des classes comme clef de la compréhension des situations sociales et historiques. Cependant, les éléments de son récit qui suit vont à l'encontre de ses conclusions (citées ensuite). Ils montrent la montée inévitable (malgré tous les efforts de l'Unité populaire) d'une lutte de classe sans merci. Malgré le discours « marxiste » d'Allende, sa politique a toujours été l'alliance de classes, le soutien à l'Etat bourgeois et non son renversement. La nécessité de conserver l'influence sur des masses ouvrières et populaires de plus en plus révolutionnaires explique le caractère verbalement radical s'alliant à une politique de collaboration avec la Démocratie chrétienne, avec l'armée et la bourgeoisie chilienne. Pour Seguel-Boccara, l'échec chilien provient de la conception fausse du marxisme qui enferme dans un cadre classiste une réalité qui dépasserait ce cadre trop étriqué. Il faudrait réhabiliter l'individu, ses passions, ses utopies qui le sortiraient du cadre trop étroit de l'affrontement prolétariat/bourgeoisie. On a donc affaire à une adepte du courant actuel qui veut en finir avec la notion de lutte des classes menant à la révolution. Le texte a donc un double intérêt : l'étude de la réalité des affrontements de classe au Chili et l'étude du courant de pensée lié à Bourdieu et de sa capacité (ou non) à appréhender des situations où l'affrontement de classe prend un tour ouvert et violent. Pour Seguel-Boccara, l'échec de l'unité populaire est celui de la capacité de la conception marxiste de lutte de classes à appréhender le monde réel et les aspirations complexes des masses populaires. Il faut dire que le marxisme est représenté à ses yeux par le social-démocrate Allende et le Parti communiste stalinien ! Pour une sociologue comme Seguel-Boccara, diviser la société en peuple et exploiteurs est identique à la diviser en classes sociales ! Défendre les prérogatives de l'Etat bourgeois, c'est la même chose que le pouvoir aux travailleurs ! La conception lutte de classes ne reconnaît pas ce fameux « système dual » que Seguel-Boccara assimile au marxisme. Il exprimer que l'enjeu de la révolution est, au contraire, quelle classe déterminante (prolétariat ou bourgeoisie) pourra gagner les masses petites-bourgeoises pauvres, les plus nombreuses. Contrairement à l'idéologie de l'Unité populaire, le marxisme ne se propose nullement de construire une alliance avec la bourgeoisie nationale. Pourtant, ce gouvernement « de gauche » ne rompait pas avec la droite démocrate-chrétienne, avec l'armée, avec la hiérarchie religieuse, avec la grande bourgeoisie. Il cherchait, au contraire de toute conception révolutionnaire, de concilier les termes inconciliables. L'Unité populaire ne donnait pas le pouvoir « au peuple », contrairement à ce qu'elle prétendait. Seguel-Boccara affirme dans ce texte que : « Nous devons penser la société en termes de groupes, de communautés, de minorités, plutôt qu'en termes de classes et penser les relations selon une dichotomie plus ouverte entre éventuellement établis et marginaux, moins vague et moins générale que dominants et dominés. » Cet ouvrage est donc intéressant à la fois parce qu'il montre que, malgré un point de vue hostile à la lutte des classes, les faits historiques s'y conforment même si les aspirations des gens et leur conscience n'est pas aussi claire et parce qu'il démontre que cette conception est incapable d'interpréter les révolutions. C'est Seguel-Boccara elle-même qui conclue ainsi : « Et si P. Bourdieu a montré en une théorie synthétique la pertinence du va-et-vient des deux (marxisme et psychosociologie) à travers la construction du concept d'habitus, il n'en reste pas moins qu'il ne nous a pas fourni les éléments pour une analyse des périodes révolutionnaires, périodes durant lesquelles tout semble basculer et où les agents semblent livrés à eux-mêmes. »</p> <p>« Au Chili, en 1970, soit une année après le triomphe de la révolution cubaine, un président socialiste, Salvador Allende, animé d'un projet révolutionnaire, arrive au pouvoir par les voies démocratiques. Son intention était alors de mettre en œuvre une politique de transition pacifique vers le socialisme. Tout le pays est dans l'expectative. Dans l'ancien et dans le nouveau monde, on s'interroge sur l'avenir de cette révolution. Le terme même de révolution suscite des interrogations et des polémiques, qu'elles se situent sur le plan strictement politique ou plus spécifiquement scientifique. Peut-on concevoir, imaginer et comprendre une révolution légale ? (…) Ce gouvernement délimitait clairement l'espace social dual dans lequel le jeu allait se dérouler en désignant d'un côté l'allié – le peuple -, et de l'autre l'ennemi – la bourgeoisie – ainsi que le cadre général : la révolution. (…) On peut dire que ce gouvernement qui eut pour effet de rendre conscientes et évidentes les divisions et les haines, occasionna un traumatisme dans la société chilienne. (…) L'événement de 1907 qui aura pour nous valeur de première marque, et non des moindres puisqu'au sujet de celui-ci il serait plus adéquat de parler de rupture, c'est la grève des mineurs à l'Ecole Santa Maria de Iquique qui se solda par un massacre. Si nous avons porté un intérêt à cet événement, c'est parce que se situant dans la période de crise que connut le Chili au début du siècle (passage d'une économie rurale à une économie industrielle), il exprimait et illustrait le mieux cette recherche de nouveaux repères, de nouvelles identifications, de nouvel équilibre des agents sociaux en présence à une époque où naissait le mouvement ouvrier. Le mouvement ouvrier se constituant à partir de cette histoire répressive, le massacre de l'Ecole Santa Maria de Iquique devint, au moment de l'arrivée au pouvoir de l'U.P, le symbole de cette lutte et de cette répression systématique dans l'appropriation et la reconstruction d'une identité de lutte. En second lieu, la « toma » (l'occupation illégale) de la Victoria exprime quant à elle les nouvelles formes de revendication d'une population – les pobladores (les habitants des quartiers populaires) – qui demande à ce moment-là (en 1957) le droit à la parole et qui va se forger une identité de lutte particulière, donnant naissance à cette forme généralisée de revendication que constituèrent durant les années 1960-1970 les tomas de terrains. (…) On peut dire que l'esprit révolutionnaire qui va caractériser le Chili vers la fin des années soixante et aboutir à l'Unité Populaire commence à germer et à prendre forme au début du siècle, au moment où le Chili remet en cause ses anciennes structures et connaît un début d'industrialisation. De cette situation va naître une nouvelle population ouvrière qui, se trouvant au point de rupture d'une société qui n'est plus féodale et pas encore capitaliste, connaîtra une perte d'identité et de repères. (…) C'est en cela que le massacre de Santa Maria de Iquique nous intéresse (…) La cantate populaire de Santa Maria de Iquique, de Luis Advis qui sera présentée au public se reconnaissant et s'identifiant à cette lutte et ce massacre et cela moins d'un mois avant les élections présidentielles de septembre 1970 qui donnèrent la victoire à l'Unité populaire. (…) La grève d'Iquique se terminant par un massacre sans précédent dans l'histoire du Chili agira dans le sens d'une prise de conscience des ouvriers dans la nécessité de créer d'autres formes d'organisations, plus structurées, ouvrant ainsi la voie au syndicalisme moderne. Les sociétés de résistance, inspirées de l'anarchisme, se développent également au début du siècle dans les trois principales villes du Chili – Santiago, Valparaiso et Antofagasta. Leur opposition au Capital est catégorique et elles rejettent toute forme de lutte passant par une action politique légale, préconisant une action directe allant de la grève – non légale au début du siècle – au boycott et au sabotage. Elles cherchèrent le développement d'une conscience libertaire parmi les travailleurs, plus à partir d'un affrontement direct avec l'Etat bourgeois oppresseur qu'à travers des revendications partielles. L'action directe permettrait selon ses idéologues et grâce au moyen privilégié de la grève générale, d'aboutir à une révolution sociale. (…) Ces mouvements anarchistes participeront à la grève d'Iquique, réussissant à faire de ce processus, malgré les différences existantes, un mouvement massif et général dans toute la région du nord du pays. Les différents mouvements de protestation dans les mines de salpêtre se constituèrent principalement sur la base de revendications salariales et d'amélioration des conditions de travail (…) C'est dans le moment où la grève de la grève que l'ouvrier allait prendre conscience de la nouvelle ère dans laquelle lui et le patron était entrés, troublant les cadres de son expérience sociale structurée jusqu'alors autour du paternalisme. (…) Le Nord du Chili connaît, durant les premiers jours du mois de décembre 1907, une effervescence particulière. (…) Plus de trois cents ouvriers du chemin de fer salpêtrier se mettent en grève, réclamant l'accomplissement promis du réajustement de leurs salaires. (…) Plusieurs autres mouvements eurent lieu durant ces jours, comportant eux aussi comme demande principale la réévaluation des salaires. Parmi ces mouvements on peut noter celui, important, des travailleurs maritimes d'Iquique qui sollicitèrent une réévaluation à compter du 9 décembre, au même titre que les ouvriers du chemin de fer salpêtrier. N'obtenant pas gain de cause à la date qu'ils avaient fixée, ils se déclarèrent en grève le jour même. (…) L'aboutissement positif de nombreuses mobilisations fit en quelque sorte boule de neige. Le 10 décembre, c'est au tour des travailleurs du salpêtre de la pampa de se mettre en grève. La mine de San Lorenzo initiait ainsi le mouvement revendicatif des travailleurs du salpêtre. Le gérant de cette mine leur faisant part de son impossibilité à prendre une décision sans en référer d'abord au siège social d'Iquique, les ouvriers allaient alors commencer à parcourir les autres mines se situant dans la même zone. Ils réussirent à paralyser, en quatre ou cinq jours, presque tous les établissements miniers de la pampa. Le treize et le quatorze décembre, les ouvriers de la pampa s'étant regroupés à San Antonio, village le plus proche avant Iquique, et n'ayant toujours pas obtenu de réponse, décidèrent d'aller massivement à Iquique pour parlementer directement avec les responsables et les autorités locales. S'initiait alors une longue marche. (…) La ville d'Iquique, quasiment paralysée, est entre les mains des grévistes, certains commerces ferment par solidarité, d'autres par peur des pillages. (…) Le lundi 17, après avoir formulé leurs revendications aux patrons, les grévistes les adressent au Président de la République dans une lettre signée par des ouvriers du salpêtre, des commerçants, des ouvriers des chemins de fer salpêtriers et urbains et des ouvriers d'autres branches. (…) A partir du mercredi 18, une tension commence à régner dans la ville avec l'arrivée du vaisseau de guerre Esmeralda duquel débarquent 130 soldats, pour la plupart de la marine. (…) Le lendemain un autre bateau de guerre le Zenteno arrive au port d'Iquique avec à bord 330 hommes dont l'intendant Carlos Eastman, le général Roberto Silva Renard, chef militaire de cette zone et le colonel Simforoso Ledesma. Alors qu'une véritable structure militaire se met en place, d'autres mineurs venus de la pampa continuent d'arriver en grand nombre, ce qui fait que ce même jour on peut comptabiliser selon les sources de 10.000 à 15.000 pampinos dans la ville d'Iquique. (…) La grève prenait des allures de grève générale, la ville étant alors complètement paralysée, tous les transports (trains, tramways, charrettes) ainsi que le commerce à l'exception des banques, s'étaient arrêtés. (…) Le déploiement d'un véritable arsenal de guerre, comptabilisant en tout la veille de l'intervention de l'armée : trois bateaux de guerre, quatre régiments d'infanterie et un grand nombre de policiers, ne laissait pas supposer seulement l'intention du gouvernement de faire maintenir l'ordre durant la grève, mais aussi la possible intervention de l'armée en cas d'insoumission. (…) C'est ainsi et presque logiquement que cette grève – mot encore inconnu dans sa dimension actuelle du moins – se termina par un massacre. (…) Les ouvriers, quant à eux, s'ils se doutaient du non aboutissement de leurs revendications, n'avaient pas clairement conscience de la configuration que prendraient les événements. (…) Ce pacifisme des ouvriers n'empêcha cependant pas l'intervention des forces de l'ordre puisque le matin du 21 décembre, la ville se réveilla en Etat de siège. (…) Selon un témoin, plus de deux mille personnes seraient mortes cet après-midi-là, parmi elles des femmes et des enfants et des ouvriers. Les corps furent rapidement enterrés dans des fosses communes, les autorités publiant bien évidemment les chiffres inexacts. (…) La Victoria (…) représentait la première toma d'Amérique latine, autrement dit la première occupation illégale de terrain organisée. (…) Deux incendies successifs (…) se produisirent le 26 octobre 1957 et toucha près de 1100 personnes. (…) Dans la nuit du 29 au 30 octobre, soit quatre jours après l'incendie, les femmes sont prévenues que le grand jour est arrivé. (…) La Tercera, journal populaire, (…) estimait le nombre des occupants à plus de deux mille familles (…) Si, dans un premier temps la police tenta de déloger les gens avec plus ou moins de succès, le nombre d'occupants finit par l'en dissuader. (…) Ce fut alors la Victoire, nom que les habitants donnèrent, ce jour même, à un terrain qu'ils avaient gagné au prix d'une lutte qu'ils apprirent à mener et qui allait rester dans la mémoire de ces hommes et femmes, leur victoire. (…) La capacité d'organisation de ces habitants a rendu célèbre ce quartier où diverses organisations et associations sont nées de leur propre initiative dans le but de leur faciliter la vie. (…) Les élections présidentielles de 1964 obligèrent deux fois la droite à se redéfinir (…) obligeant la droite hégémonique jusque là à remettre en cause, pour la première fois depuis 1938 sa candidature. Jamais la peur du « spectre communiste » ne s'était révélée avec autant de force qu'après cette élection qui acquit une importance singulière dans l'histoire publique du Chili. (…) La droite retira sa candidature pour appuyer celle du démocrate chrétien E. Frei. (…) Le parti DC était présenté comme « l'unique alternative réelle au marxisme ». (…) La Phalange nationale, devenue la Démocratie chrétienne en 1957 – par la fusion des conservateurs, sociaux-chrétiens et phalangistes – (…) se caractérisa dès le début par son attachement à la religion catholique, son corporatisme, son nationalisme et son anticommunisme. (…) Le slogan de la Démocratie Chrétienne, « Révolution dans la liberté », lorsqu'elle entama sa campagne électorale pour les élections de 1964, correspondait en premier lieu à la volonté de changement exprimée par une grande majorité de la population chilienne. Elle répondait en second lieu au contexte international où la guerre du Vietnam et le triomphe de la révolution cubaine questionnaient la légitimité de l'intervention américaine, ouvrant par là de nouvelles perspectives d'émancipation dans le continent sud-américain. (…) La Démocratie chrétienne opposait la bonne à la mauvaise révolution. (…) Se définissant comme un anti-fidéiste, « la révolution dans la liberté » était présentée comme un défi lancé à celle de Castro. Elle prétendait transformer cette société injuste au travers d'une « troisième voie » dont E. Frei se faisait le porte-parole. (…) Avec 55,6% des voix, E. Frei obtenait le meilleur résultat qu'aucun président chilien n'ait jamais obtenu depuis 1931. Ce résultat était en effet significatif au Chili, si l'on considère qu'en raison du système présidentiel et du multipartisme, un parti n'obtenait que très rarement une majorité absolue, obligeant la plupart du temps le congrès à faire ratifier l'élection. (…) Salvador Allende, bien que vaincu, obtenait 38,6% des voix, soit dix points de plus qu'en 1958. (…) E. Frei, qui avait promis de donner des terres à 100.000 familles, n'accomplit en fait qu'un cinquième de ce à quoi il s'était engagé. Le projet de réforme agraire allait, avant d'aboutir, rencontrer une résistance tenace. La droite et les secteurs patronaux de manière générale s'opposèrent fermement à ce projet. (…) La DC n'ayant pu mettre en application la réforme agraire que trois ans après son arrivée au gouvernement, des problèmes se posèrent dans l'application concrète de ce projet dans les campagnes. (…) Cette situation correspondait en fait à la volonté de la DC de développer dans les campagnes une classe moyenne dynamique et vigoureuse au même titre que l'avait été la classe moyenne urbaine dont les démocrates chrétiens étaient issus. (…) En même temps que la Loi de Réforme Agraire, la DC fit voter la Loi de Syndicalisation Paysanne accordant aux paysans chiliens – après de longues années de lutte – la liberté syndicale et le droit de grève (…) Cette législation fut à l'origine d'une intense mobilisation paysanne. (…) De 22 syndicats en 1960, on passa à près de 500 à la fin du mandat de E. Frei. Ainsi, à la fin des années soixante, l'organisation syndicale de la paysannerie est une réalité qui s'étend à tout le pays, s'intégrant dans la lutte d'un mouvement populaire plus vaste. (…) Il se produisit au sein du processus de changement qu'était en train de vivre le pays, une transformation de l'attitude d'attente dans laquelle la population se trouvait au moment où E. Frei entama son mandat présidentiel. Cette attitude se convertit en une demande immédiate et pressante, provoquant une agitation sociale de moins en moins contrôlable. A partir de la fin de l'année 1967, une mobilisation revendicative des secteurs populaires les plus divers se fait jour. Paysans, ouvriers, sans logis, étudiants se mobilisent et demandent, en utilisant tous les moyens, y compris non légaux, à cette « révolution » de rendre ses promesses effectives (…) Les différents mouvements de grèves, de révoltes qui caractérisèrent la fin du mandat de la DC mettaient en question le projet réformiste et faisaient apparaître la révolution comme une solution tout à fait envisageable. Dans les campagnes, cette situation se traduisit par une division des paysans et par une dynamique qui allait se généraliser chez ceux qui n'avaient pas bénéficié de la réforme agraire : l'appropriation illégale des terres – « tomas ». D'un autre côté, les propriétaires se radicalisèrent, fermement décidés à ne pas se laisser faire. (…) La région du Sud du Chili sera ainsi le lieu de confrontations violentes entre paysans et propriétaire terriens qui employèrent tous les moyens pour parvenir à leurs fins : blocages des routes, menaces d'interruption des semailles, etc. Deux dirigeants syndicaux mourront lors de confrontations violentes. (…) On peut dire que la DC réussit à susciter l'éveil des masses paysannes en perdant le contrôle sur elles, en même temps qu'elle affermit les propriétaires terriens dans leurs positions. La droite et la gauche se radicalisant, on assistait à l'agrandissement du fossé déjà existant, conduisant ainsi vers ce que le vocabulaire marxiste nommait communément la « lutte des classes ». (…) Légale ou illégale, la grève devint un outil fondamental. L'année 1967 verra une augmentation considérable du nombre de grèves, cette année étant le point culminant des conflits pendant le gouvernement démocrate chrétien.</p> <p>Année Nombre de grèves Nombre de grévistes 1964 433 114 342 1965 792 234 189 1966 737 140 667 1967 2177 314 987 1968 913 203 360 1969 977 275 406 1970 1303 396 711</p> <p>L'atmosphère de violence qui régnait à la fin du mandat de E. Frei nuisait considérablement à le DC, incapable de maîtriser ces mouvements spontanés ou organisés. Cependant, l'utilisation de la violence par le gouvernement en réponse aux différentes revendications, lui fit perdre définitivement son prestige et mit en question son autorité. A quatre reprises, le gouvernement fit appel aux forces de police pour répondre à des revendications de mineurs, de familles sans logis ou mal logés, d'ouvriers et enfin d'étudiants. (…) Quasiment chaque gouvernement ayant précédé celui-ci avait à son actif au moins un fait de répression sociale s'étant soldé par la mort d'un ou plusieurs de ses participants. (…) Cependant, le contexte était différent. Tout d'abord, il s'agissait d'un gouvernement qui était arrivé au pouvoir soutenu par une grande majorité avec un projet pour le moins progressiste (…) Dès 1966, le gouvernement démocrate chrétien employa la violence pour régler des conflits sociaux. Cette année-là, la CUT avait appelé à la grève générale des mineurs, en solidarité avec les mineurs des mines El Teniente qui, après trois mois de grèves, n'avaient pas obtenu satisfaction. (…) Le gouvernement déclare cette grève de solidarité illégale (…) Une partie des mineurs des mines de El Salvador, se regroupe dans le local, refuse de reprendre le travail. (…) L'intervention de l'armée causera la mort de huit mineurs et fera de nombreux blessés. (…) Le 23 décembre 1967 eut lieu une grève générale convoquée par la CUT pour protester contre le projet du gouvernement de payer en bons une partie du réajustement des pensions et salaires. (…) Il y eut cinq morts et plus de cinquante blessés. (…) La répression qui suivit l'appropriation par des familles de terrains à Puerto Montt et qui se solda par neuf morts et plus de quarante blessés, hommes, femmes et enfants, eut une répercussion plus vaste, bouleversant la population dans son ensemble. Cet événement reste dans les mémoires comme le massacre de Puerto Montt et est associé à la DC et à Edmundo Pérez Zujovic, alors ministre de l'intérieur. Dans cette atmosphère de frustration des promesses de « la révolution dans la liberté », les habitants des quartiers populaires mal logés ou dépourvus de logement, s'organisent, souvent soutenus et organisés par des militants de gauche, et décident de rendre effectives les promesses non réalisées par le gouvernement. Les « tomas » de terrain prirent une telle proportion que 10% de la population de Santiago eut accès à des terrains par le biais de cette voie. (…) A Puerto Montt, ville située à plus de mille kilomètres au sud de Santiago, 70 familles de sans-logis s'installent le 9 mars 1969 sur des terrains laissés à l'abandon et situés à trois kilomètres du centre-ville. Le lendemain, un groupe de carabiniers lance, dans les baraquements où s'étaient réfugiées les familles, des bombes lacrymogènes afin d'obliger les occupants à quitter les lieux. Le feu est mis aux baraques et les familles contraintes par la force à abandonner les lieux. Un certain nombre d'entre elles se défendirent et firent face aux forces de l'ordre, armées de bâtons. Les habitants d'un bidonville voisin, ameutés par les cris et le feu, se joignirent aux familles. Les carabiniers ouvrirent alors le feu. Neuf personnes furent tuées, parmi lesquelles un nouveau-né qui mourut asphyxié, et une trentaine d'autres blessées. (…) Quatre jours après les événements eut lieu à Santiago une grande manifestation de protestation. (…) Le MAPU, cette aile gauche de la DC constituée en parti, allait s'unir aux partis de gauche dans la construction de ce que sera l'Unité Populaire. (…) Après les élections législatives de 1966, où la droite connut une baisse considérable, les Partis conservateur et Libéral fusionnèrent pour former le Parti National, intégrant les membres d'un petit parti, l'Alliance Nationale. La constitution de ce parti constitua la marque de la radicalisation de la droite. (…) »</p> <p>Aux élections législatives de mars 1969, la polarisation politique donne les résultats suivants :</p> <p> 1965 1969 Droite 12,5 20 Centre 58,8 43,7 Gauche 22,7 26,1</p> <p>« La gauche, qui s'était maintenue unie au sein du FRAP, vit une grande partie de ses forces se radicaliser : le dilemme principal se jouant alors entre voie pacifique et lutte armée. Le parti communiste était en fait le parti le plus modéré dans ses options quant aux moyens à employer. Il s'alignait sur le 20ème congrès de l'Union soviétique, qui considérait la voie pacifique vers une révolution socialiste comme la forme la plus probable de transition du capitalisme au socialisme. Le secrétaire général du parti, Luis Corvalan, avait fortement critiqué certaines fractions de gauche accusées d'inciter les masses à la violence, se référant en particulier aux tomas de terrains. (…) Le parti communiste est contre un passage direct au socialisme et pour une collaboration avec tous les secteurs progressistes de la société. (Luis Corvalan, « Les chemins de la liberté ») (…) En 1967, au 22ème congrès de Chillan, le parti socialiste proclame la légitimité de la voie armée comme unique voie vers la révolution socialiste : « La violence révolutionnaire est inévitable et légitime. Elle résulte du caractère répressif et armé d'un gouvernement de classe, elle constitue la seule voie conduisant à la prise du pouvoir politique et économique, à sa défense et à sa consolidation ultérieure. Ce n'est qu'en détruisant l'appareil bureaucratique et militaire de l'Etat bourgeois que l'on peut consolider la révolution socialiste. (…) Nous affirmons l'indépendance de classe du Front des travailleurs, considérant que la bourgeoisie nationale est l'alliée de l'impérialisme et, dans les faits, son instrument. » (…) Parallèlement naît, en 1963 à l'Université de Concepcion, le MIR. Ce Mouvement de la Gauche Révolutionnaire regroupe trotskystes, maoïstes, dissidents du PS et dans une moindre mesure anciens militants du PC. Il adopte des positions castristes et vise, à ses débuts, la constitution de foyers de guérillas. (…) Le MIR fit un travail constant au sein de la base en étant constamment sur le terrain dans tous les lieux de luttes et de révoltes populaires. (…) Malgré les décisions du congrès de Chillan, le PS restera fidèle à une tradition électoraliste, s'alignant sur les positions du PC. C'est la tendance de la « voie pacifique vers le socialisme », représentée par Salvador Allende, qui l'emportera sur celle de Carlos Altamirano, partisan de la voie armée directe. Six partis de gauche se regrouperont autour de ce qui sera l'Unité populaire dans le but de présenter un même programme et un même candidat aux élections présidentielles de 1970. En dehors du PS et du PC, étaient dans cette coalition les dissidents « rebelles » de la DC qui s'étaient regroupés autour du MAPU, le PR séparé de sa fraction droite et deux petits partis de centre-gauche, le Parti Social-Démocrate et l'Action Populaire Indépendante. Après de longues négociations, Salvador Allende sera désigné comme candidat de l'U.P. Il se présentait alors à une élection pour la quatrième fois. Le programme de l'Unité Populaire, adopté en décembre 1969 par tous les partis constituant l'U.P, propose une transformation profonde des structures économiques et sociales du capitalisme chilien. (…) Personne ne s'attendait à la victoire de la gauche, à commencer par la gauche elle-même. (…) La capitale et toutes les villes du pays connurent d'importantes manifestations spontanées de foule. (…) En dehors d'une simple victoire électorale, cette victoire représentait un triomphe d'une classe sur une autre. On peut dire que ce fut une lutte de classes qui se profila lors de ces élections. (…) Pour les plus démunis, (…) c'était une victoire des pauvres sur les riches. Si l'on s'en tient maintenant au langage populaire, c'était tout simplement celle des « pueblos » sur les « nomios ». (…) Le prolétariat contre la bourgeoisie, les pauvres contre les riches, le pueblo contre les nomios. La notion d'opposition, y compris et surtout après la victoire, avait toute sa pertinence. (…) Santiago vivra une nuit historique, entremêlée de chants, de danses, de rires et de pleurs témoignant de l'euphorie que cette victoire avait provoquée (…) A l'euphorie du peuple, s'opposait l'angoisse et la terreur que l'on pouvait percevoir dans les quartiers riches. (…) Dans ces quartiers où l'espace marquait fortement l'appartenance sociale, on percevait toute la dimension de cette victoire. Les notions d'opposition, de lutte et de confrontation avaient toute leur pertinence. (…) Ici, ce qui était clair, c'est que les « rotos » prenaient le pouvoir. (…) Roto désignait clairement et uniquement l'homme du peuple. (…) Cette crainte ou plutôt cette terreur se traduisit dans les faits, très rapidement, par une panique financière. La panique s'installa dans les milieux financiers, provoquant, immédiatement après l'élection, des fuites de capitaux. Le lundi 7 septembre, premier jour ouvrable après les élections, la Bourse n'ouvrit pas ses portes. La Banque Edwards – appartenant à une des principales fortunes chiliennes et possédant, entre autres, le célèbre journal El Mercurio – incita à la fuite des capitaux en autorisant les retraits de dépôts. (…) La victoire était historique mais faible numériquement. S. Allende arrivait, en effet, au pouvoir avec 1.075.616 voix (36,3%) contre 1.036.278 (34,9%) pour le deuxième, soit une différence de seulement 39.338 voix (1,4%).(…) Lorsqu'aucun des candidats n'a obtenu de majorité absolue, il appartient au Congrès National – Chambre des députés et Sénat réunis – de choisir, cinquante jours plus tard, soit le 24 octobre, entre les deux premières majorités relatives. (…) Le Congrès pouvait opter pour une décision exceptionnelle (choisir le second) en choisissant J. Alessandri plutôt que S. Allende. C'était d'autant plus plausible que la gauche était minoritaire au Parlement. Elle n'avait en effet que 90 députés et sénateurs sur 200. Il appartenait à la DC avec ses 75 parlementaires, contre 45 pour la droite (Parti National et Démocratie Radicale) d'arbitrer ces élections. (…) La DC décidera d'appuyer la candidature de S. Allende, à la condition d'entamer, au préalable, des négociations avec l'U.P sur la base d'un « Statut de Garanties Constitutionnelles ». (…) Parmi les garanties constitutionnelles exigées par la DC figuraient essentiellement la préservation de l'institutionnalité politique et juridique, (…) le maintien du système des trois pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire), le maintien du caractère professionnel des forces armées et enfin la liberté de l'Education (indépendance de l'Université et reconnaissance de l'enseignement privé) (…) Après quelques jours de discussion entre la DC et l'U.P, les deux parties arrivèrent à un accord. (…) Cet accord résultait d'une unanimité de ces deux tendances, alors majoritaires dans la société chilienne sur les points essentiels (…) »</p> <p>Une pause dans le texte. Les travailleurs pensaient avoir « pris le pouvoir » et c'est, en fait, « une tendance » de la bourgeoisie qui venait d'y accéder, tendance dite « de gauche » qui débutait par une décision fondamentale sur laquelle elle était parfaitement en accord avec la DC : l'Etat doit rester un Etat bourgeois. La victoire électorale ne signifie pas un changement radical dans l'appareil militaire, judiciaire, bureaucratique de l'Etat. C'est en accord profond sur ce point que se produisit l'accord entre la DC et l'U.P Il n'y a pas eu de chantage sur cette question par la DC contre l'U.P car la « gauche » n'était, à son sommet, qu'une « tendance » de la bourgeoisie. A partir de là, la gauche va mobiliser le peuple pour soutenir Allende et non pas pour combattre la bourgeoisie et l'Etat bourgeois. Redonnons la parole à Seguel-Boccara : « La gauche, au travers du plus grand syndicat, la CUT, menace de déclencher une grève générale si l'élection de S. Allende n'est pas reconnue par le parlement. C'est ainsi que le 13 septembre, Allende déclare lors d'un rassemblement dans le centre de la capitale : « Le peuple saura maintenant défendre sa victoire. (…) S'ils prétendent dans leur folie provoquer une situation que nous refusons, qu'ils sachent que le pays sera paralysé, qu'entreprises, industries, ateliers, écoles, culture des champs s'arrêteront : ce sera notre première manifestation de force. Qu'ils sachent que les ouvriers occuperont les usines et qu'ils sachent que les paysans occuperont les terres. (….) Qu'ils mesurent ce que représente un peuple discipliné et organisé. » D'un autre côté, l'extrême gauche, qui ne croyait pas à la voie pacifique vers le socialisme, s'exprimait maintenant en faveur de la défense de la victoire électorale de l'U.P. Le MIR mobilisait ses troupes en menaçant le pays d'une lutte armée : (…) « Comme nous l'avons dit en mai et en août, nous avons développé notre appareil militaire naissant, et nous l'avons mis au service d'une éventuelle victoire électorale de la gauche. C'est ce que nous avons fait en 1970, le 4 septembre, et ce que nous faisons actuellement… Nous soutenons que la majorité électorale de la gauche et un gouvernement d'Unité populaire sont un excellent point de départ en vue de la lutte directe pour la conquête du pouvoir par les travailleurs. » (Revue Punto Final du 29-9-1970) (…) Par ailleurs, se produisait un processus de légitimation de l'élection de S. Allende dans de nombreux secteurs de la société chilienne, en particulier au sein de l'Eglise qui eut une importance considérable dans ce processus. (…) En effet, le 18 septembre, jour de la fête nationale, qui célébrait comme chaque année l'indépendance du Chili, l'Eglise appela la population, lors du Te Deum traditionnel, à « ne pas se cantonner dans le passé et à ne pas craindre les changements » (allocution de Monseigneur Vicente Ahumada). D'un autre côté, l'Evêque de Puerto Montt appela lui aussi, publiquement, à respecter le triomphe de S. Allende. (…) D'autre part, un certain nombre d'associations, d'organisations, de clubs, centres, comités, syndicats ou corporations reconnurent la victoire de l'Unité populaire (…) L'armée eut enfin, et ce n'est pas négligeable, un rôle important (comme nous le verrons ultérieurement) à travers les déclarations du Commandant en chef des Forces Armées, le général R. Schneider. Ce dernier s'engagea, au nom de ce corps, à respecter et à faire respecter la décision constitutionnelle du Congrès et cela quelque soit le résultat. (…) De plus S. Allende était somme toute quelqu'un de conciliant et de diplomate qui était surtout la personne (…) à avoir défendu et à défendre fermement la voie pacifique vers le socialisme. (…) Il était d'autre part issu d'une famille aisée. Médecin de profession, il alliait ses interventions dans les milieux les plus défavorisés avec ses loisirs, qui étaient ceux d'une personne correspondant à son rang social. Ce qui veut dire qu'il fréquentait par exemple les plages d'Algarrobo, sur les côtes chiliennes, où il possédait une villa et où toute la haute bourgeoisie chilienne se retrouvait en famille durant les périodes estivales. (…) Allende venait de garantir constitutionnellement la préservation des droits les plus élémentaires de la démocratie chilienne. » (Là, je suis obligé de traduire qu'il s'agit des droits les plue élémentaires de la bourgeoisie chilienne, en particulier ses privilèges et sa mainmise sur l'Etat) « Le 19 octobre, J. Alessandri, qui représentait la droite, retira publiquement sa candidature devant le Congrès et reconnut en la personne de S. Allende le président légitime. (…) Cependant (…) toute la droite réunie était loin de l'admettre. (…) Cette situation de tension extrême créa les conditions pour que les positions les plus antagonistes de la société chilienne trouvent alors un terrain pour exprimer leurs radicales différences et pour se confronter dans l'action. (…) La situation de compromis politique concernant la ratification de l'élection au Congrès National de S. Allende, créa l'espace pour le surgissement d'une extrême droite, critiquant fortement l'attitude résignée et soumise de ces deux tendances (droite et centre). (…) Le 10 septembre, soit six jours après les élections, se créait le mouvement nationaliste Patria et Libertad. C'était un groupe armé d'extrême droite qui était dirigé par un avocat nommé Pablo Rodriguez G. Ce mouvement, qui débutera ses activités extrémistes quelques jours après l'élection de S. Allende sera présent durant toute la période du gouvernement d'U.P dans les exactions violentes contre ce dernier. (…) Le résultat du surgissement de l'extrême droite fut une multiplication des attentats durant les 50 jours qui suivirent l'élection de S. Allende, jusqu'à la ratification de cette élection par le Congrès national. (…) Le 6 octobre, le nombre d'explosions des premiers jours du mois d'octobre s'élevait à quatorze. (…) La complicité de la droite s'exprimera au travers de la justice. (…) Sur les neuf individus arrêtés et accusés des attentats terroristes commis durant les mois de septembre et octobre, sept seront relâchés. Le groupe d'extrême droite trouvait des sympathies à la Cour suprême, chez les carabiniers chargés du maintien de l'ordre, la police et l'armée. (…) Dès l'élection du 4 septembre, les USA laissèrent entrevoir leur résolution à l'égard de leur politique au Chili. (…) Le sous-secrétaire d'Etat, Henry Kissinger, fit la déclaration suivante le 15 septembre, soit quelques jours seulement après les élections : « L'élection d'Allende est grave pour les intérêts nord-américains au Chili et pour les intérêts de la sécurité des Etats-Unis. » (…) L'option proposée est alors l'étranglement économique. Les suggestions de E.J Gerrity, à la date du 29 septembre, sont les suivantes : les banques ne doivent pas renouveler les crédits ou doivent tarder à le faire, les compagnies doivent traîner avant d'envoyer de l'argent, de faire des livraisons, d'envoyer des pièces de rechange, les compagnies d'épargne et d'emprunt devraient fermer leurs portes, créant ainsi une plus grande tension. Il faut retirer toute aide technique et ne promettre aucune assistance technique dans l'avenir. Les compagnies capables de le faire doivent fermer leurs portes. » (…) Le 22 octobre, soit deux jours avant que le Congrès national ne se prononce, le Commandant en chef de l'armée, R. Schneider était victime d'un attentat par balle, au moment où il se dirigeait à son bureau au Ministère de la Défense. (…) Alors que la gauche s'apprêtait à fêter sa victoire, les informations annonçaient, le lendemain, le décès du général Schneider, mort des suites de ses blessures. (…) Le pays se trouve, au moment de la passation des pouvoirs, enfermé dans un processus inflationniste galopant. Les indicateurs économiques sont pour la plupart inquiétants : augmentation du chômage, déficit budgétaire, augmentation de la dette externe, paralysie partielle de la production, etc. (…) Le gouvernement d'U.P compensa, dans un premier temps, la hausse des prix de l'année précédente en augmentant les traitements et salaires de 35% (…) Le salaire minimum fut, quant à lui, relevé de 66% (…) Ces mesures furent accompagnées parallèlement d'un blocage partiel des prix. (…) S. Allende nomma dans son premier cabinet ministériel trois ouvriers. On peut dire que ce geste eut une répercussion importante. (…) La réforme agraire La terre était un problème national. En 1970, et ce malgré la réforme agraire entamée par le gouvernement E. Frei, la presque totalité de la terre était encore entre les mains de 5.000 grands propriétaires terriens, possédant des « fondos » d'une moyenne de 12.000 hectares. Le gouvernement de E. Frei n'ayant pas appliqué la réforme agraire de manière systématique comme il se l'était proposé, provoqua une révolte grandissante dans les campagnes. (….) S. Allende avait un programme prévoyant d'approfondir la réforme agraire, le projet étant la récupération totale de la terre, autrement dit d'en terminer avec le système traditionnel du latifundium. (…) (Plutôt que d'appliquer son propre programme) le gouvernement de l'U.P entreprit de se servir de la loi de Réforme agraire votée par le gouvernement précédent, celui de E. Frei. (…) Cette loi stipulait que l'ancien patron devait avoir un droit de réserve de 80 hectares maximum et un droit de préemption sur les meilleures terres. Les animaux, la machinerie et toute l'infrastructure n'étant pas, quant à elles, expropriables. (…) Cette loi supposait, d'un autre côté, la naissance de nouveaux petits propriétaires. (…) Cette situation contribua, d'autre part, à diviser la paysannerie qui voyait surgir en son sein de nouveaux patrons et, par conséquent, de nouveaux exploiteurs. Les nationalisations L'U.P avait défini, dans son programme, le processus de transformation de l'économie chilienne (….) : « La première mesure sera la nationalisation des richesses de base qui, comme les grandes mines de cuivre, fer, salpêtre et autres, sont aux mains de capitaux étrangers et des monopoles intérieurs. » (…) Ce projet (de nationalisation du cuivre détenu par deux entreprises nord-américaines) qui sera approuvée au Congrès à l'unanimité, le 11 juillet 1971, sera, cependant, sensiblement modifié par rapport au projet de départ, l'opposition lui donnant un tout autre contenu. (…) Les efforts de l'U.P pour maîtriser l'économie furent particulièrement axés vers la formation d'un secteur de propriété sociale de la production. Pour le gouvernement, la nationalisation des monopoles chiliens et du système financier était une étape indispensable pour sortir l'économie de sa stagnation et de lutter contre l'inflation. (…) Le 11 janvier 1971, le gouvernement créa une commission CUT-Gouvernement, avec l'objet d'étudier les formes de participation dans les entreprises de l'APS (secteur nationalisé) et APM (secteur mixte). (…) On peut parler de cogestion entre représentants de l'Etat, syndicats et travailleurs. (…) L'assemblée générale des travailleurs (…) avait comme rôle d'élire et de contrôler ses représentants au Conseil d'administration, de discuter les plans et la politique de production de l'entreprise proposés par le gouvernement (….) Agitation dans la province de Cautin : les Indiens en révolte Le mois de décembre 1970, soit un mois après l'installation du gouvernement au Palais Présidentiel de La Moneda, sera particulièrement dense dans les campagnes. Les tomas se produiront essentiellement dans la province de Cautin. (…) Il convient de préciser ici que la plus grande minorité indienne peuplant le Chili, les mapuches, sont en majorité concentrés dans la neuvième région du pays et, en particulier, dans cette province. (…) Après leur ultime défaite face aux armées chiliennes lors de la dite « pacification de l'Araucanie » (qui fut en réalité un massacre) les mapuches se trouvèrent relégués dans ces réductions, chaque famille ne possédant en moyenne que deux hectares. (…) Les Indiens furent dans les régions agricoles les principaux instigateurs des « tomas » de terrains agricoles. (…) Ces actions, en fait, débordaient le gouvernement d'U.P, ce dernier se trouvant la plupart du temps dans des situations très délicates. (…) S. Allende rejeta catégoriquement ces occupations illégales en réaffirmant sa volonté de voir la réforme agraire se réaliser dans le cadre de la loi. (…) La contradiction de ce gouvernement commença à apparaître. L'U.P se disait être un gouvernement du peuple, avec le pouvoir au peuple et était désireuse en même temps de respecter la légalité. (…) Dans la province de Cautin, dont la revendication principale était l'habitat, les tomas de fondos se transformèrent, en effet, très souvent en occupations de maisons et de terrains fiscaux. (…) Ces formes d'appropriation se généralisèrent dans tout le pays. (…) La capitale connut elle aussi une vague de tomas. (…) Le peuple se sentait propriétaire de tous les espaces. (…) Le peuple associait expropriation légale et gouvernement du peuple. C'est dans ces circonstances que la paysannerie, les ouvriers et les pobladores useront massivement de cette forme de revendication, non pas en tant que moyen de pression que comme étant considéré alors comme un droit. (…) Le secrétariat du Ministère de l'Habitation et de l'Urbanisme publiait le 1er décembre 1970, une déclaration « sur l'occupation illégale des habitations ». Le troisième point disait très clairement sa volonté de légiférer sur ces occupations illégales : « Dans le but d'empêcher la répétition d'occupations illégales, le gouvernement est en train de veiller à ce que soit approuvé par la législation un projet de loi, moyennant lequel seront sanctionnées avec des peines de travaux forcés les personnes participants à l'exécution de tels actes, que ce soit comme instigateur, collaborateur ou occupant. » Au mois de janvier, dans la ville de Talca, les tomas de terrain conduisirent l'intendant de cette province à intervenir avec forces de l'ordre afin d'éviter un affrontement armé entre propriétaires et paysans. Au mois de mars, les tomas continuent et s'étendent dans les villes de Concepcion, Parral et Linares amenant ainsi une généralisation du conflit. (…) On peut dire que les pressions des tomas agricoles ont forcé le gouvernement à accélérer le processus de réforme agraire dans la mesure où elles se conclurent, dans leur grande majorité, par l'expropriation effective des terrains. (…) En fait, le gouvernement fut débordé par l'organisation de la paysannerie qui, d'un côté exigeaient que la terre soit à ceux qui la travaillent, et de l'autre – en particulier, les paysans mapuche – exigeaient la récupération des terres dont ils avaient été spoliés. (…) Alors que dans les campagnes c'était les paysans qui s'imposaient sur les propriétaires terriens, dans les villes c'était les ouvriers qui décidaient et qui dictaient à leurs patrons le comportement qu'ils devaient avoir. Les ouvriers s'emparaient de leur lieu de travail lorsqu'un conflit se produisait, amenait de nouveaux sujets de conflits. (…) Le climat était différent. Les ouvriers avaient vraiment l'impression que l'entreprise leur appartenait. (…) Dans le but de répondre et de canaliser les problèmes dans les campagnes, S. Allende annonça le 21 décembre 1971 la création du Conseil National Paysan. (…) C'était une manière de faire participer tous les paysans, qu'ils soient organisés dans des syndicats, des coopératives, des associations diverses (…) Ces paysans devaient ainsi participer à l'élaboration des plans de développement et discuter directement avec les fonctionnaires des problèmes les concernant. (…) Il s'agissait pour l'U.P de maîtriser les conflits dans les campagnes (….) Il s'agissait également de protéger les couches paysannes moyennes propriétaires ayant entre 40 et 80 hectares, victimes des tomas de terrains et des débordements du cadre légal de la réforme agraire (…) S. Allende déclarait sur la Place de la Constitution le 21-12-1970 : « Pour pouvoir réaliser cette tâche (la réforme agraire), (…) le peuple doit comprendre (…) que c'est une tâche qui ne peut se réaliser que sur la base d'une grande conscience des masses populaires, de la volonté irrévocable d'un peuple à produire plus, à produire plus, à travailler plus et à se sacrifier plus si c'est nécessaire pour le Chili (….) Hier, je me suis rendu dans la province de Cautin où il règne une atmosphère extrêmement tendue. (…) J'y ai apporté la parole responsable d'un gouvernant du peuple, pour dire aux travailleurs de la terre, pour dire aux mapuche que, reconnaissant le bien-fondé de leur aspiration et de leur avidité pour la terre, j'exigeais de leur part de ne plus participer à l'occupation de propriétés agricoles, et de ne plus repousser les clôtures (…) Si nous exigeons du mapuche, de l'indigène et du travailleur de la terre de respecter la loi, nous l'exigerons implacablement de ceux qui ont, encore plus, l'obligation de la respecter en raison de leur culture et de leur éducation. » (…) Ce même discours paternaliste était employé lorsqu'Allende s'adressait aux pobladores ayant réalisé des tomas de terrains, revendiquant l'accès au logement promis par les gouvernements précédents et par l'U.P. En fait, S. Allende fut débordé par une population réclamant tout ce qui avait été promis de manière immédiate. (…) S. Allende leur déclarait : « Je me suis déplacé pour voir les poblaciones dans lesquelles vivent les travailleurs et je leur ai dit que, tout comme je ne vais pas permettre que quelqu'un vienne s'installer dans ma maison, je ne vais pas accepter non plus que les gens des quartiers marginaux aillent envahir les maisons des gens qui vivent tout comme moi dans le quartier riche (….) » (….) Les élections municipales du mois d'avril 1971 constituèrent la première épreuve de force politique pour l'U.P après les élections présidentielles de 1970. (…) L'U.P l'emportait avec 49,8% (…) Une des caractéristiques importantes de ces élections fut l'accentuation de la polarisation entre les deux extrêmes, le PN connaissant lui aussi un net progrès par rapport aux élections précédentes. Dès la première année, et ce malgré des résultats économiques positifs, on peut parler de radicalisation. Ce qui était considéré comme le centre – le PR et la DC - tendait sensiblement à disparaître. (…) Cette nouvelle configuration politique issue de ces élections entraîna inévitablement une perte du rôle stratégique du centre, dont la DC était le plus grand représentant. (…) A la fin de l'année 1971, on commença à parler pour la première fois de pénurie en biens de première nécessité. Ce problème s'aggrava à partir de cette date pour devenir un des traits majeurs du gouvernement d'U.P. L'inflation fut le premier indicateur économique de cette dégradation. Alors qu'elle était de 22,1% pour l'année 1971, elle passa brusquement à 45,9% en juillet 1972, pour finir à la fin de l'année à 163%. En août 1973, elle atteignit le chiffre impressionnant de 323,2%. L'inflation devint, avec celui de la pénurie, un problème insoluble pour le gouvernement et une obsession pour la population dans son ensemble qui en subissait les conséquences. (…) Les résultats négatifs de l'économie chilienne se répercutèrent sur la consommation. (…) La pénurie et le rationnement seront tous deux des problèmes qui, apparaissant au mois de juillet 1971, deviendront la préoccupation essentielle de tous les chiliens. (…) Ces problèmes furent d'autant plus traumatisants qu'ils apparurent durant les deux mois où l'hiver est le plus rigoureux au Chili : juillet-août. La population manque de biens de consommation de première nécessité. La viande dut alors être rationnée. (…) Le ministre de l'économie, tout en reconnaissant les erreurs du gouvernement, rappela que l'augmentation des salaires et du pouvoir d'achat avaient conduit la population à consommer beaucoup plus. Il appela les femmes présentes à s'organiser dans leur quartier pour lutter contre les problèmes de pénurie et les mit en garde contre les campagnes alarmistes de la droite. C'est à l'issue de cette rencontre, comme nous le verrons, que naîtront les JAP (Juntes d'Approvisionnement et de Contrôle des Prix), sources de conflits et cristallisateurs des haines et des rejets.(…) Il est bien évident que ce ne sont pas les groupes des classes aisées et moyennes qui manquèrent le plus des produits essentiels que ceux des classes populaires. Mais le sentiment qu'en avait cette population (aisée) est très différent. (…) Le journal « La Tercera », exprimant les tendances centristes et qui s'était jusqu'alors maintenu dans l'expectative, publia dans son intégralité le discours du dirigeant du mouvement d'extrême droite Patria y libertad (…) La pénurie y est mise en avant pour montrer qu'il est dû au désordre et au chaos (…) et ce qui est proposé en face, se nomme « la libération du Chili » , envisagée comme « le rétablissement de l'ordre, de la discipline », au travers d' « un Etat intégrateur et autoritaire ». Toute cette rhétorique fascisante trouvera progressivement une légitimité dans ce contexte de désordre et de chaos. (…) Au mois d'août 1971, le PC lança la consigne des JAP. (…) Les agents et les délégués des JAP remplissaient une double fonction : utilitaire et répressive. D'un côté, ils veillaient à ce que dans le quartier où ils agissaient, les petits et moyens commerçants soient suffisamment approvisionnés en produits de première nécessité afin que le quartier dans son ensemble soit approvisionné et, d'un autre côté, ils devaient surveiller minutieusement les commerçants afin que les produits soient vendus aux prix en vigueur. » Interrompons un peu le récit de Seguel-Boccara pour un commentaire qu'elle se garde de faire. En somme, l'économie attaquée par les USA et le grand capital, s'effondre et les plus démunis en sont victimes. Le gouvernement répond au mécontentement et au désir des milieux populaires de s'organiser pour trouver une issue : il organise les travailleurs, les milieux populaires, les femmes en particulier, contre les commerçants et les milieux plutôt pauvres de la petite bourgeoisie ! Voilà ce que Seguel-Boccara appelle de la lutte des classes. Alors que l'U.P se débrouille pour détourner la volonté des classes populaires de s'attaquer aux véritables responsables de la misère (prix élevés et pénurie) : la grande bourgeoisie. En agissant ainsi, les dirigeants de la gauche gouvernementale permettaient non seulement à la grande bourgeoisie de ne pas être attaquée, mais ils leur permettaient de prendre la direction de la petite bourgeoisie contre les travailleurs. L'auteur continue à considérer que le gouvernement représente les travailleurs ou veut vraiment représenter la classe prolétarienne. (…) « Le mois de décembre 1971 mit en évidence, d'un côté, un virage de l'opposition qui décida de passer dès lors à l'offensive, et de l'autre un durcissement de la Démocratie Chrétienne qui, en se joignant à cette manifestation, marquait son premier pas de protestation contre le gouvernement d'Unité Populaire et son premier rapprochement direct et public avec la droite traditionnelle. (…) Le 14 octobre 1971, la DC présente au sénat un projet de réforme constitutionnelle visant à délimiter le secteur de l'APS (…) qui sera voté au mois de décembre 1971. Elle légiférait sur la notion de propriétés privées en visant à protéger les propriétaires. (…) A la fin du mois de décembre 1971, à l'occasion d'élections parlementaires complémentaires dans la province de Linares (…) un conflit éclata au sein de l'U.P à propos du « Manifeste de Linares » (…) auquel souscrivaient le comité politique régional, l'U.P de Linares, le MIR et le Conseil Provincial Paysan. (…) dans ce manifeste était critiquée la faiblesse de l'U.P Il considérait que le gouvernement était en train d'entamer un recul dans les processus révolutionnaires, permettant le renforcement des forces réactionnaires ou des nomios dans leur opposition. Extraits du Manifeste de Linares (19 décembre 1971) : « Aujourd'hui, au Chili, la lutte des classes a atteint un haut niveau d'affrontement. (…) L'attitude agressive de la droite et les succès qu'elle a obtenus sont dus, dans une grande mesure, à une série de faiblesses qui ont été mises en évidence sur le plan idéologique, politique, face à nos ennemis de classe. Les faiblesses n'ont pas eu pour effet de calmer ou de neutraliser les réactionnaires, bien au contraire, elles les encouragent… C'est pour toutes ces raisons que le Conseil Provincial Paysan de Linares, le Comité Politique Provincial de l'Unité Populaire et le comité régional du MIR lancent maintenant des mots d'ordre de lutte (…) : élimination immédiate du latifundio Expropriation des fundos à portes fermées (c'est-à-dire y compris bêtes, machines et installations) (…) Rabaisser de 80 à 40 hectares la limite d'expropriation des domaines La terre expropriée ne doit pas être payée (…) Non à la réserve du patron (…) Fin des conditions de vie misérables dans lesquelles se trouvent les paysans sans statut (…) Donner une impulsion aux centres de réforme agraire (…) Inexpropriabilité de toute terre de moins de 4O hectares (….) Donner une impulsion aux formes d'organisations coopératives (…) 10- Appui technique et crédit réel et permanent aux moyens et petits agriculteurs (…) 11- Impulser les Conseils Paysans, organismes du pouvoir ouvrier-paysan, élus démocratiquement par la base. (…) »</p> <p>« Le PC s'opposera vivement à ce manifeste en déclarant publiquement, en pleine campagne électorale, ne pas être d'accord avec le contenu de ce projet. Le PR se joindra au PC. Lors des élections du 16 janvier, l'U.P connut une nouvelle défaite électorale dans les trois provinces. (…) Suite à la défaite électorale dans les trois provinces, S ; Allende se réunira le 31 janvier 1972 avec tous ses ministres et tous les dirigeants politiques des partis composant l'U.P dans la commune de El Arroyan. (…) Le PC critiquait fortement l'extrême gauche, mettant en cause notamment les débordements causés par le MIR. (…) ce qui ressortit de cette réunion, c'est l'aspect publique des divisions au sein de l'U.P (…) Parmi les plus « durs », il y a les socialistes, le MAPU et la Gauche chrétienne, qui a eu jusqu'à présent d'importants contacts avec le MIR. De l'autre côté, il y a les partis les plus importants avec le Parti Communiste et le Parti de la Gauche Radicale, qui s'est depuis peu incorporé à l'U.P (…) Dans ce contexte révolutionnaire, la société dans son ensemble se radicalisait, opposant nomios et apelientos. On l'avait vu pour la DC et le PR qui, n'ayant plus de légitimité en tant que centre – le consensus n'étant plus la règle – avaient dû se scinder selon les lignes dures et modérée. Il en allait de même pour le PS où s'opposaient et se déchiraient dirigeants et militants entre les deux tendances déjà mentionnées. (…) Pour aller vite, il y avait une dichotomie entre révolution et réformisme. (…) Les différences entre ces deux lignes qui s'étaient exprimées publiquement et de manière verbale à la fin de l'année 1971 s'exprimèrent cette fois-ci le 12 mai 1972 par des actes violents dans les rues de la ville de Concepcion. L'intendant régional de cette ville – Vladimir Chavez, membre du PC – qui avait dans un premier temps autorisé pour le même jour trois manifestations politiques, décida finalement, afin d'empêcher des affrontements, de n'autoriser que celle de l'opposition. Malgré cette interdiction, le comité régional de l'Unité Populaire conjointement au comité régional du MIR – à l'exception du PC et du PR – décidèrent de réaliser la manifestation. Les conséquences furent un affrontement avec les forces de l'ordre qui tentèrent d'empêcher la manifestation se concluant par la mort d'un étudiant et de nombreux blessés. Une autre réunion avec tous les partis au sein de l'U.P fut alors organisée le 29 mai 1972, dans le but de régler les nouveaux conflits au sein du gouvernement. Lors de cette réunion, les membres de l'U.P discutèrent et tentèrent de se mettre d'accord sur la tactique à adopter. Là c'est la ligne défendue grosso modo par la PC et par la tendance conciliante dont le représentant était S. Allende, qui l'emporta sur la tendance la plus dure défendue par le MIR et par l'autre tendance au sein du PS représentée par C. Altamirano. L'idée était de consolider les acquis et de chercher un terrain d'entente, non pas avec toute l'opposition mais avec les tendances les plus progressistes au sein de la DC. (…) Il s'agissait de s'appuyer sur une légitimité parlementaire et d'éviter toute confrontation avec l'opposition qui ne se situerait pas sur le terrain légal. Pour cela certaines concessions étaient à faire, en particulier concernant les acquis de l'APS, où il était prévu que quelques entreprises réquisitionnées, se trouvant dans une situation juridique transitoire, retourneraient au secteur privé. (…) A la suite de la manifestation dans la ville de Concepcion, à laquelle le PC refusa de participer, un groupe dit « groupe de cinq » se constitua dans cette même ville. Il s'agissait de membres appartenant aux PR, PS, MAPU, JC et MIR, autrement dit aux partis les plus radicaux. Ils appelèrent à une Assemblée du Peuple prévue le 27 juillet 1972. C'était la deuxième tentative de la gauche révolutionnaire, après le « Manifeste de Linares », pour former conjointement avec le MIR et en parallèle avec la ligne adoptée par le gouvernement, un front révolutionnaire ayant pour but explicite une radicalisation du processus. Lors de cette assemblée, ce qui fut clairement proposé, c'était la dissolution du parlement pour être remplacé par une Assemblée du peuple comme seul organe législatif représentatif. (…) S. Allende, en tant que représentant du gouvernement, condamnera énergiquement, au travers d'une lettre adressée à tous les représentants de chaque parti de l'U.P les postulats de l'Assemblée du peuple (…) : « Dans la province de Concepcion, il s'est produit pour la deuxième fois en trois mois, un phénomène tendant à diviser qui porte atteinte à l'homogénéité du mouvement de l'Unité Populaire. Je n'hésite pas à le qualifier de processus déformant servant les ennemis de la cause révolutionnaire. » (…) Le 5 août 1972, un fort détachement de carabiniers et de policiers à la recherche, selon eux, de délinquants, fit irruption dans la poblacion nommée La Hermida causant la mort d'un homme et faisant de nombreux blessés. Il y eut plus d'une centaine d'arrestations. Cette poblacion était un campement de l'extrême gauche, et, devant l'aspect violent et répressif de l'intervention musclée, le MIR mit directement en cause le gouvernement (…) : « L'affaire de La Hermida n'a rien fait d'autre que de dévoiler la face la plus laide du réformisme, sa conséquence la plus sinistre : pour faire des réformes, il faut réprimer, pour freiner une révolution, il faut de la répression, pour empêcher le peuple des travailleurs, les sans-logis, de progresser, il faut tuer et torturer. » (conférence de presse du MIR le 11-08-1972) (…) Le mois d'août se caractérisa par une série de violences en chaîne dans tout le pays. (…) A plusieurs reprises, la droite ou des groupes d'extrême droite, en particulier Patria y Libertad, furent mis en cause par le gouvernement lors d'attentats ou d'affrontements s'étant conclus par mort d'homme. (…) Au mois d'août, le gouvernement mit en application sa nouvelle politique économique : le plan Millas, du nom du nouveau ministre de l'Economie. Afin de lutter contre les fluctuations excessives des prix et de contrôler les poussées inflationnistes désordonnées, le gouvernement procéda à une augmentation des prix dans le but de revenir à « des prix réalistes ». Il en résulta une légère baisse du pouvoir d'achat qui, ajoutée au problème de plus en plus grave de la pénurie alimentaire, renforça le mécontentement de la population, en particulier des couches moyennes. Celles-ci commencèrent à s'organiser contre le gouvernement. » Interrompons un peu la narration de Seguel-Boccara. La lutte des classes s'exacerbe malgré la prétention du gouvernement de la calmer. Elle ne fait que démontrer aux classes moyennes la faiblesse de la classe ouvrière, puisque le gouvernement censé représenter les travailleurs, recule. D'autre part, pour ne pas attaquer la grande bourgeoisie, le gouvernement désigne du doigt la petite bourgeoisie comme responsable prétendu de la misère. La petite bourgeoisie, perdant confiance dans la force du gouvernement et sa capacité à résoudre la crise, se mobilisa contre lui. Loin de chercher à gagner la petite bourgeoisie frappée par la crise, le gouvernement fit alors preuve de fausse fermeté, en répondant par la répression d'Etat. Loin de calmer la situation, loin de gagner les couches petites bourgeoises, comme le prétendaient le PC et Allende, cette politique jeta la petite bourgeoisie dans les bras de la réaction. La gauche ayant annoncé par avance qu'elle ne comptait pas sur la lutte des classes prolétarienne pour combattre la lutte des classes patronales, elle se retrouvait à devoir faire la démonstration que l'Etat bourgeois était parfaitement capable de servir à combattre la bourgeoisie, démonstration qui ne pouvait qu'amener cet Etat bourgeois à faire la démonstration inverse et même à se retourner contre se prétendus chefs.</p> <p>« Le gouvernement se trouva de cette manière attaqué sur l'autre front par les commerçants qui appelèrent à une grève générale pour le 21 août 1972. (…) Le gouvernement se voyant attaqué sur tous les fronts, répondit à cette grève avec une extrême fermeté. Tout d'abord, il opposa la Loi de Sécurité Intérieure à tous les dirigeants du mouvement. D'un autre côté, les inspecteurs de la Direction de l'Industrie et du Commerce forcèrent les serrures des magasins concernés. Enfin, le gouvernement intimida les commerçants étrangers mêlés à cette grève en les menaçant d'appliquer la loi sur les étrangers qui prévoyait l'interdiction de tout acte d'ingérence dans la politique intérieure. Ce geste symboliquement violent de la part du gouvernement et pour le moins inhabituel révélait son embarras et le malaise qui régnait au sein des membres composant l'U.P. (…) Les commerçants s'affrontèrent alors directement aux inspecteurs de la Direction de l'Industrie et de l'Economie (…) qui forcèrent les serrures sous la protection de la police (qui se défendit des manifestants à coups de lacrymogènes). (…) Après ces faits de violence, le gouvernement décréta le soir même l'Etat d'urgence pour toute la province de Santiago. Le lendemain, il était revenu sur un certain nombre de points – en particulier concernant les commerçants étrangers qui ne furent pas sanctionnés pour avoir participé à la grève et il s'était engagé à restituer les commerces qu'il avait réquisitionné aux commerçants (…) Le genre de manifestations de femmes des « casseroles vides » du mois de décembre 1971, qui n'avait alors concerné pour ainsi dire que les femmes d'un milieu économique aisé, se généralisa dans les couches moyennes qui sortirent elles aussi dans la rue pour protester, en tant que maîtresses de maison, contre le gouvernement. (…) Après les incidents à la suite de l'intervention du gouvernement concernant la grève du commerce, la DC appela à une manifestation pour le 30 août, afin de protester contre la néfaste politique économique ayant conduit à une augmentation des prix. (…) S'il est vrai que la DC se rapprochait de la droite, il reste qu'elle ne s'accordait pas (pas encore) avec elle sur le plan extralégal pour mettre fin au gouvernement d'U.P. Alors que la droite préparait un plan visant à détrôner par le biais de la force le gouvernement d'U.P, (…) la DC entendait se maintenir et mener la bataille politique dans le cadre légal des institutions. (…) Pour la droite, la solution, c'était l'intervention armée. L'armée, principale intéressée dans cette solution ne s'était pas encore prononcée. (…) A partir du mois d'octobre 1972, le conflit va connaître une toute autre configuration. Les différentes corporations, ou ce qu'on nomme au Chili « gremios » (entrepreneurs) (…) vont s'organiser et surtout s'unir pour lutter contre le gouvernement d'U.P. Cette union, qui n'était pas même envisageable quelques mois plus tôt, va s'effectuer à partir du conflit camionneurs-gouvernement. En plus de permettre l'union entre différents corps de métier, sur la base du rejet du gouvernement d'U.P, le conflit va obliger les différentes institutions s'étant jusqu'alors maintenues à l'écart, en particulier l'Armée, à se définir sur ce conflit politique. De cette manière, les divisions et les dissidences se déplaceront progressivement du cadre institutionnel au cadre illégal, conduisant au coup d'Etat du 11 septembre 1973. (…) Le premier octobre, dans la province d'Aysén, des propriétaires de sociétés de transport entamèrent une grève pour protester contre le projet dans cette région d'étatiser les entreprises de transport ainsi que pour protester contre le non respect des compromis concernant les pièces de rechange. Précisions ici que le transport des marchandises se fait dans tout le pays à travers des sociétés privées. (…) Une grève des transporteurs de la région centrale du Chili fut annoncée en solidarité avec les transporteurs d'Aysèn. Cette association regroupait plus de 30.000 membres qui possédaient environ 45.000 camions. Dans la plupart des cas, il s'agissait de petits et moyens entrepreneurs. (…) Le gouvernement adopta une attitude ferme, refusant catégoriquement tout compromis (…) Le 8 octobre à minuit, en raison de l'absence de toute réponse du gouvernement, une grève illimitée était entamée par les propriétaires de camions dans les provinces situées entre O'Higgins et Malleco. (…) Comme dans la grève du commerce, le gouvernement réagit avec une extrême brutalité. Tout d'abord, l'Etat d'urgence est déclaré dans dix provinces. Ensuite, se basant sur l'illégalité de la grève, le gouvernement procède à l'arrestation des principaux dirigeants de celle-ci en vertu de la Loi de Sécurité Intérieure de l'Etat ainsi qu'à la réquisition des camions. (…) Cette réaction eut l'effet d'un détonateur, facilitant l'extension du mouvement de grève et conduisant à une paralysie quasi-totale du pays. (…) les commerçants qui fermèrent leur commerce en guise de solidarité avec les camionneurs furent rapidement suivis par d'autres corporations qui elles aussi se déclarèrent en grève. Parmi elles, des petits industriels et artisans, des patrons de bus et de taxis, des employés bancaires, des professions libérales, des fédérations paysannes, des médecins, etc. (…) C'est précisément là que se créèrent les liens et les identifications entre les différents gremios et que se consolida un mouvement au départ très hétérogène. Les deux plus anciens corps de métiers, la SNA et la SOFOFA (organisations patronales), (…) la Chambre Nationale du Commerce, la Chambre Chilienne de la Construction, et la Société Nationale Minière, ce qui avait uni ces cinq grands groupes avec les autres corporations, en particulier les petits et moyens entrepreneurs, c'était uniquement la défense de la propriété privée des moyens de production et du commerce (…). La droite dans ce processus se renforça considérablement. Chaque jour, elle se radicalisait davantage et rencontrait une légitimité chaque fois plus importante. (…) On était loin de la terreur et de l'acceptation forcée dans laquelle la droite avait sombré après la victoire du 4 septembre 1970. (…) Sept jours après le début du conflit, se constituait sous la présidence du dirigeant des propriétaires des entreprises de transport, Léon Vilarin, récemment libéré, un groupe nommé « Commando National de Défense gremiale ». Son but était l'élaboration d'un document regroupant et unissant les demandes de toutes les organisations, corporations ou associations présentes dans le conflit. Ce document intitulé « Pliego de Chile » fut présenté le 21 octobre 1972. Il était une expression de ce qui se laissait entrevoir de l'union de ces gremios et qui allait être dénommé le « pouvoir gremial ». (…) Considérant la gravité de la crise, R. Tomic, représentant de la ligne progressiste au sein de la DC, dans la perspective de régler le conflit dans le cadre institutionnel, suggéra que l'armée soit l'arbitre de ce conflit. (…) De cette manière, le 2 novembre, trois militaires intégrèrent le gouvernement d'U.P. le général Carlos Prats qui, tout en conservant ses prérogatives de Chef des Armées, devint Ministre de l'Intérieur. L'amiral Ismaël Huerta prit la charge du Ministère des Transports et des Œuvres Publiques et le général Claudio Sepulveda eut, quant à lui, la responsabilité du Ministère des Mines. Tous les trois avaient à charge de rétablir l'ordre dans ce conflit et de garantir l'impartialité lors des prochaines élections parlementaires. (…) Dès le lendemain de l'entrée dans ses nouvelles fonctions de Ministre de l'Intérieur, le général C. Prats entama des discussions avec les dirigeants des gremios, visant à négocier la fin du conflit. (…) Le « Commando gremial », confiant dans le nouveau médiateur, annonça le 6 novembre la fin de la grève. L'Armée apparut ainsi, dans ce contexte conflictuel, comme un acteur consensuel. (…) En fait, l'U.P eut envers l'Armée, et ce dès le début, une politique conciliante, le maintien de la neutralité des Forces Armées étant pour S. Allende une condition sine qua non pour l'application de son programme. Dans ce sens l'U.P améliora considérablement le niveau de vie des militaires en élevant les salaires. De plus, en comparaison des gouvernements précédents, elle rehaussa de fait le statut de l'Armée en augmentant le budget de cette institution. (…) L'intégration des membres de l'Armée au sein du gouvernement (…) se fondait sur ce que l'on nommait l' »idéologie constitutionnaliste de l'armée ». (…) Les élections parlementaires du 4 mars 1973, comme il était prévisible, n'apportèrent pas de solution à la crise politique que vivait le pays. L'opposition était loin du résultat espéré car non seulement elle n'obtenait pas les deux tiers des voix mais elle perdait six députés et deux sénateurs au profit de l'U.P. L'U.P, pour sa part, tout en augmentant sa représentation au Congrès, restait une coalition minoritaire au Parlement avec ses 43,9%, en comparaison avec les 54,2% obtenus par l'opposition. (…) Ce furent les positions les plus radicales au sein de chaque tendance qui se virent renforcées. (…) L'opposition, voyant les solutions légales frustrées, commença à envisager plus sérieusement une solution extralégale. Le noyau dirigeant des gremios, quelques jours seulement après l'annonce des résultats, laissa entrevoir clairement cette nouvelle ligne. Le 13 mars 1973, le président de la Confédération de la Production et du Commerce, lors d'un discours radiodiffusé dans tout le pays, fit appel à tous les partis politiques d'opposition, à l'armée et au « pouvoir gremial » pour assumer un rôle décisif dans une nouvelle organisation politique et sociale : « La période des harangues politiques est terminée. Il est l'heure de rétablir la hiérarchie et la discipline. » La décision de la droite de sortir de la légalité provoqua un processus de mobilisation du côté des sympathisants de l'U.P qui commencèrent à s'organiser efficacement pour contrer les forces de l'opposition. Cette organisation se manifesta d'abord de manière défensive, notamment lors de la grève des camionneurs, où de nombreux groupes (ouvriers, jeunes, etc.) se portèrent volontaires pour organiser eux-mêmes le réapprovisionnement en marchandises. Ils purent contribuer de cette manière à alléger les conséquences d'une grève qui, touchant à la distribution et dans un pays de plus de 4000 km de long, où le principal des transports s'effectuait par voie routière, ne pouvait qu'être catastrophique. Après la grève d'octobre, cette mobilisation spontanée se matérialisa dans la constitution d'organisations nouvelles ayant des caractéristiques paramilitaires. Ouvriers, paysans et pobladores s'unirent et s'organisèrent pour défendre leurs usines, leurs terrains agricoles et leurs quartiers. Il s'agissait respectivement des « cordons industriels », des « commandos » paysans et des « commandos communaux ». Les cordons industriels étaient des organisations regroupant des ouvriers appartenant à une entreprise ou à une concentration industrielle déterminée. Elles naquirent au moment de la crise d'octobre, alors que les conflits étaient à leur point culminant. Ces organisations qui exprimèrent une nette radicalisation du mouvement ouvrier vinrent remplir le vide laissé par les syndicats, en particulier par la CUT qui, dirigée par le PC soucieux de maintenir une ligne consensuelle, ne répondait plus attentes et aux préoccupations des ouvriers. Elles constituèrent dans un premier temps des organisations non bureaucratisées et non hiérarchisées où la participation des ouvriers était directe. Critiquant fortement la bureaucratisation et l'éloignement des masses de la CUT, elles se situaient dans le secteur le plus radical de l'U.P et constituèrent, du moins jusqu'au soulèvement militaire du 29 juin 1973, un pouvoir ouvrier parallèle. Après juin 1973, ce pouvoir ouvrier répondant aux nouvelles nécessités d'organisations ouvrières devant être capables de s'opposer efficacement aux forces de l'opposition, la CUT tendit à formaliser et intégrer les cordons industriels au sein de la structure organisationnelle officielle du mouvement syndical.(…) Du côté de l'opposition, le thème central de protestation, après les élections, fut le projet de réforme de l'Education, l' « Edication Nationale Unifiée » (…) Ce projet prévoyait à terme la nationalisation du système scolaire en partie privé au Chili en vue, selon le gouvernement, d'une démocratisation de l'enseignement (…) remettant en cause de fait le pouvoir de l'Eglise dans l'enseignement. (…) L'Eglise, qui s'était jusqu'alors contentée de jouer un rôle plutôt conciliant dans les affaires politiques, se rallia ici à l'opposition dans le rejet du projet. Elle reprocha à l'U.P de porter atteintes aux valeurs chrétiennes fondamentales (…). Devant la mobilisation et les violences que suscita ce projet, (…) le gouvernement recula et il fut de plus confronté à la mort par balles d'un ouvrier appartenant au PC lors d'une manifestation de soutien au gouvernement. (…) Le 29 juin 1973, des troupes du régiment blindé n°2, Le Tancazo, attaquèrent le Ministère de la Défense et le Palais de la Moneda. (…) Le résultat de ce coup d'Etat frustré fut de 22 morts. ( …) La CUT appela les travailleurs à se concentrer sur leur lieu de travail afin d'être prêts à recevoir les consignes du gouvernement. Ce que démontra cette journée, c'était certes une mobilisation réussie au sein des usines, mais c'était aussi que le peuple n'était pas armé, il était très difficile d'espérer un affrontement égal en cas d'intervention armée réussie. Le parlement, s'opposant à la demande du gouvernement, refusa de décréter l'Etat de siège après cette journée du 29 juin. La majorité de l'opposition approuva par contre au parlement un projet laissant carte blanche à l'Armée pour appliquer la Loi de Contrôle des Armes. Cela lui permit d'intervenir dans les groupes d'extrême gauche, seuls mouvements de gauche alors armés. Le 16 juillet, le mouvement d'extrême droite Patria y Libertad déclara passer à l'offensive et à la clandestinité. Les attentats terroristes se multiplièrent. La situation se dégradait de jour en jour. Le 25 juillet 1973, les transporteurs routiers se déclarèrent à nouveau en grève dans tout le pays. Le 27 juillet le Chef de la Maison Militaire de S. Allende, le capitaine de vaisseau Arturo Araya est assassiné. (…) Le 21 août, 300 femmes parmi lesquelles se trouvaient des femmes de hauts gradés en service actif et en retraite se rendirent au domicile du commandant en chef des Armée C. Prats (…) dénonçant l'attitude conciliante du général C. Prats avec le gouvernement, qui, n'ayant plus aucune légitimité dans l'armée, proposa une nouvelle fois sa démission. Le président de la République l'accepta et nomma le général Augusto Pinocher, sous commandant en chef des Armées depuis le 10 août Il avait alors la confiance du président de la république. (…) Le 4 septembre 1973, trois ans après les élections présidentielles qui donnèrent la victoire à l'U.P, près d'un million de personnes manifestèrent leur appui au gouvernement. (…) Le matin du 11 septembre, la population chilienne se réveilla de bonne heure avec l'annonce d'un coup d'Etat militaire. (…) L'armée dans son ensemble était impliquée dans ce coup d'Etat : A. Pinochet (armée de terre), G. Leigh Gùzman (armée de l'air), J.T Merino (marine), J.R Mendoza (carabineirs). (…) La terreur allait à partir de ce jour régner durant sept ans sur le Chili. « </p> <p>La sociologue Seguel-Boccara pense connaître la cause de cet échec sanglant : le marxisme ! Elle écrit en conclusion de son ouvrage : « L'Unité Populaire a fondé sa tactique politique sur le concept de luttes de classes. Elle a dénoncé le système capitaliste sans réaliser qu'une telle dénonciation, lorsqu'elle était accompagnée d'une dynamique révolutionnaire, passait inévitablement pas une exacerbation des passions et pas forcément par une négation et par un rejet du système dans son ensemble. (…) C'est en réalité un problème inhérent à la théotie révolutionnaire marxiste qui dans son volontarisme politique projette la fin de l'exploitation sans réaliser qu'il ne met pas pour autant fin aux lieux objectifs et subjectifs qui la légitiment et d'où celle-ci s'exerce, autrement dit aux catégories mentales d'exploiteur et d'exploité, ainsi qu'aux mécanismes de domination qui sont à la racine de cette relation. (…) C'est tout autant une utopie pour l'ouvrier de s'imaginer dans le rôle du patron que d'imaginer une société sans classe et sans exploitation. Les projets diffèrent en ce que le premier correspond à une préoccupation individuelle alors que le deuxième répond à une préoccupation collective. Néanmoins le premier existe. Si on peut le nier et le dénoncer dans un cadre politico-idéologique partisan, il n'en va pas de même dans celui d'une analyse socio-historique. Ce que nous avons voulu montrer tout au long de ce travail, c'est qu'il n'est pas suffisant de parler des représentations communes,, il fauta aussi les prendre en compte et aussi les intégrer réellement à l'analyse sociologique. Il nous emble à ce propos que le concept d' »habitus » développé par P. Bourdieu et celui d' »économie morale de la multitude » employé par E.P Thomson redonnent toute son importance à la construction de la réalité par la multitude ou les masses. (…) Ce que nous appelons les « constructions utopiques des masses » sont une des composantes à prendre en considération lorsqu'on s'intéresse à la sociologie des révolutions. L' »utopie conservatrice » et l' »utopie révolutionnaire » doivent être toutes deux prises en compte pour comprendre aussi bien les résistances que les soumissions affectives qui associent et/ou se différencient lorsqu'est mise en question la préservation ou la transformation d'un système établi. Lorsque nous parlions d'utopie conservatrice dans le cas de l'ouvrier s'imaginant à la place du patron, nous entendions montrer l'importance de ce que l'on pourrait nommer l' »imagination sociale » comme élément reproducteur et producteur d'imaginaires conservateur et révolutionnaire. »</p> <p>Malheureusement, la sociologue Seguel-Boccara est contrainte, pour connaître l'imaginaire des ouvriers, d'interroger des dirigenats syndicalistes CFDT qui ont visité le Chili et qui trouvent que les ouvriers chiliens exagèrent, ne veulent plus travailler, s'absentent trop pour manifester, ne tiennent pas compte des nécessités économiques de l'entreprise, etc.. Seguel-Boccara affirme alors que l'opprimé devient le patron « L'insoumis, le révolté n'était plus l'ouvrier, mais le patron que l'on pouvait dénoncer, voire même renvoyer » (sic !) Dans une interview menée par Seguel-Boccara, un patron déclare : « A l'époque, j'avais un petit atelier de métallurgie, j'avais alors cinq employés. Du jour où Allende est arrivé au pouvoir, ils ont commencé à se prendre pour le patron. Ils arrivaient à l'heure qui leur plaisait. Ils ne venaient pas quand l'U.P organisait des manifestations ou des réunions et on n'avait pas intérêt à dire quelque chose, c'éatit eux qui commandaient, quoi c'était le monde à l'envers. » La sociologue, qui interview des patrons, ne donne pas la parole à des ouvriers d'usine. Pourtant, dans la situation révolutionnaire du Chili, la classe ouvrière est l'élément essentiel. Le radicalisme de la situation sociale et politique n'est pas à chercher dans le discours soi disant marxiste d'un S. Allende ou du PS ni même dans celui du MIR. Aucun d'entre eux n'est la source de la situation exceptionnelle que connaît le Chili, mais plutôt une conséquence plus ou moins déformée de cette radicalisation sociale. Déformée du côté d'Allende parce qu'il n'entend nullement renverser le système capitaliste mais seulement le réformer, qu'il ne s'appuie sur le mouvement ouvrier que pour imposer des réformes qu'il estime utiles au capital national chilien et non indispensable au renversement du capitalisme. Déformée du côté de la gauche chilienne parce qu'elle tente de surfer sur une révolution sans qu'aucune des ses fractions ne cherche réellement à dire crûment que le pire ennemi du prolétariat est le réformisme car il désarme politiquement, moralement et physiquement la classe ouvrière et est indispensable pour chloroformer les travailleurs en attendant que les fascistes et l'armée les assassinent. Cela n'a rien à voir avec les intentions ou la bonne volonté des participants, ni avec leurs « affects » réel ou supposés. Cela n'a rien à voir avec les envies réelles ou imaginaires (dans l'imagination de la sociologue) des ouvriers de devenir ou pas des patrons. Cela a surtout à voir avec l'imagination des travailleurs qui voient dans le Parti Communiste et dans Allende des amis des travailleurs alors qu'ils sont politiquement, en ce qui concerne les dirigeants et la politique défendue, des dangereux ennemis, les plus dangereux même dans la situation de crise révolutionnaire montante. Quant à la fraction d'extrême gauche de cette Unité Populaire, elle n'a pas réellement préparé la classe ouvrière à ses tâches. Rappelons une fois de plus comment le MIR résumait son action le 13-10-1970 dans la revue « Punto Final » : « Comme nous l'avions dit en mai et en août, nous avons développé notre appareil militaire naissant, et nous l'avons mis au service d'une éventuelle victoire électorale de la gauche. C'est ce que nous avons fait en 1970, le 4 septembre, et ce que nous faisons actuellement. Nous soutenons que la majorité électorale de la gauche et un gouvernement d'Unité Populaire sont un excellent point de départ en vue de la lutte directe pour al conquête du pouvoir par les travailleurs. » Non, le gouvernement bourgeois de gauche, même s'il est amené par la crise sociale à prendre des mesures radicales, est d'abord et avant tout le dernier moyen de la bourgeoisie pour empêcher les travailleurs de se donner les moyens d'aller vers la conquête du pouvoir. Il permet à la bourgeoisie d'avoir le temps de rassembler ses forces en vue de l'écrasement du prolétariat. Et, dans le temps qui sépare ce prolétariat de l'affrontement direct avec la bourgeoisie, ce gouvernement de gauche détourne les travailleurs de la conscience de l'affrontement inévitable avec l'Etat bourgeois. La nature de classe de l'Etat, un des éléments clefs du marxisme qui a sans doute échappé aux sociologues comme Seguel-Boccara et que Marx développe notamment à propos de la Commune de Paris de 1871, dans « La guerre civile en France », suppose que le prolétariat ne peut pas reprendre telle quelle la machine d'Etat et doit d'abord détruire l'Etat bourgeois avant de mettre en place le sien, l'Etat ouvrier, comme le soulignait Lénine dans « L'Etat et la révolution ». C'est l'un des points principaux et non le seul par lesquels le prétendu marxiste Allende ou les prétendus marxistes staliniens n'ont rien à voir avec la théorie communiste de Karl Marx.</p> <p>L'échec d'Allende est celui du réformisme. Et cela sur tous les plans. C'est l'idée que l'Etat est un organisme neutre entre les classes sociales. C'est l'idée que le pays arriéré et opprimé peut se libérer à l'échelle nationale de l'emprise impérialiste sans renverser l'impérialisme et le capitalisme à l'échelle mondiale. Cet échec n'est pas celui du marxisme, même si Allende s'en revendiquait. Seguel-Boccara a pris à la lettre l'affirmation « révolutionnaire » et « marxiste » d'Allende, tout en reconnaissant que les actes sont loin de ces paroles mais prétend que ce qui le limitait était essentiellement sa conception « lutte de classes » : « Si Allende avait compté sur une avant-garde révolutionnaire pour conscientiser et diriger le peuple, en aucun cas il n'avait prévu que le peuple puisse se conduire seul. (…) Allende parlait de conscience de classe sans tenir compte des différences fondamentales qui pouvaient exister par exemple entre un paysan et un ouvrier, ou encore entre un paysan mapuche et un paysan non mapuche, entre un mapuche vivant en communauté et un mapuche vivant en ville. »</p> <p>Seguel-Boccara écrit ainsi : « (…) C'est le problème posé, dans l'analyse marxiste traditionnelle, des conflits de la société en termes de classe. Celle-ci donna naissance à un problème d'interprétation auquel marxistes et non-marxistes furent confrontés, à savoir le problème de la conscience ou non-conscience des individus. Celle-ci reposait essentiellement sur l'analyse en classes où K. Marx après avoir défini le système capitaliste comme un système reposant sur l'extension de la plus-value, définissait l'idéologie comme une mystification des capitalistes visant à maintenir le système en place. Le « prolétariat », victime d'une fausse conscience, devait donc prendre conscience de cette aliénation qui lui masquait l'exploitation afin de s'en émanciper. (…) L'ethnométhodologie, l'analyse institutionnelle et de manière générale la psychosociologie se sont posées autant contre l'analyse marxiste ou structuraliste que ces dernières contre la nouvelle venue. L'ancienne évacuait l'homme ; l'autre le réintégrait en niant la société. Et si P. Bourdieu a montré en une théorie synthétique la pertinence du va-et-vient des deux à travers la construction du concept d'habitus, il n'en reste pas moins qu'il ne nous a pas fourni les éléments pour une analyse des périodes révolutionnaires, périodes durant lesquelles tout semble basculer et où les agents semblent livrés à eux-mêmes. Mais période durant laquelle l'histoire faite corps et choses apparaît dans toute sa netteté et violence (…) Nous pensons que les logiques de résistance ou d'adhésions au changement répondent aussi à ce genre de sentiments d'appartenance ou de marginalité. Ce qui importe, c'est tout autant la situation objective que le sentiments subjectif, autrement dit le sentiment d' »appartenir à », de « se sentir exclu de », les « nous », les « ils », autrement dit le processus qui conduit non plus les classes mais les groupes sociaux à agir d'une certaine manière et qui n'est pas forcément fonction de ce que l'on nomme communément et souvent confusément une « classe sociale ».</p> <p>La sociologie du type Seguel-Boccara ou Bourdieu est certainement intéressante dans ce qu'elle étudie certains mécanismes en relation entre l'individu et la collectivité, les exclusions, les sentiments, etc. Elle est absolument inopérante lorsque l'affrontement des classes sociales est porté à son point extrême, dans la montée révolutionnaire.</p> <p>Dès le début, l'ouvrage « Les passions politiques au Chili durant l'Unité populaire (1970-1973) » de la sociologue Ingrid Seguel-Boccara expose son point de vue en débutant son livre par une citation de Pierre Bourdieu dans « Leçon sur la leçon » : « On n'entre pas en sociologie sans déchirer les adhérences et les adhésions par lesquelles on tient d'ordinaire à des groupes, sans abjurer les croyances qui sont constitutives de l'appartenance et renier tout lien d'affiliation ou de filiation. Ainsi, le sociologue issu de ce qu'on appelle le peuple et parvenu à ce qu'on appelle l'élite ne peut accéder à la lucidité spéciale qui est associée à toute espèce de dépaysement social qu'à condition de dénoncer et la représentation populiste du peuple, qui ne trompe que ses auteurs, et la représentation élitiste des élites, bien faite pour tromper à la fois ceux qui en sont et ceux qui n'en sont pas. » En somme, pour Bourdieu, en s'exprimant en termes plus crus, pas de sociologie engagée dans la lutte des classes. C'est dans cette lignée que Seguel-Boccara écrit dans l'ouvrage précédemment cité : « Ce qui est questionné c'est tout ce que Pierre Bourdieu nomme « habitus » et qui rend compte des pratiques sociales et des relations entre les individus. (…) La confrontation qui eut lieu dans les trois années de gouvernement mit en conflit des sentiments ou ce que Pierre Ansart nomme « affects politiques », autrement dit des adhérences et des rejets, que l'on considère, par exemple, l'euphorie des classes populaires ou la terreur des classes aisées. A partir de là, l'objet du présent travail est d'analyser les représentations sociales au Chili durant ces trois années du gouvernement d'Unité populaire (1970-1973). Cette recherche trouve son origine dans un objectif de départ qui visait à rendre compte, à travers le vécu social des individus en présence, du climat politique afin de comprendre les différents conflits et tensions ayant conduit à un affrontement. (…) Nous nous sommes ainsi attelés à rechercher, à partir de la naissance du mouvement ouvrier, ce qui avait pu, dans la perception et la construction de la réalité sociale des différents groupes sociaux, préparer le terrain à un tel séisme social. (…) L'impossibilité d'utiliser la grille de lecture en classes vient du fait que celle-ci ne convient que dans une situation donnée. Les termes de « bourgeoisie » et « peuple » sont, qu'on le veuille ou non, associés à exploiteurs/exploités et/ou dominants/dominés (en tant que situation objective). Une fois le système modifié – comme c'est le cas lors d'une période révolutionnaire, du moins dans les intentions explicites – ces catégories ne sont plus utilisables, du moins pas de la même manière. On imagine mal, en effet, les termes de bourgeoisie et de peuple associés inversement et respectivement à exploités/exploiteurs et/ou dominés/dominants. La révolution socialiste, comme c'est le cas ici, se propose justement de mettre fin à l'exploitation et donc de détruire le schéma exploiteur/exploité. (…) En effet, comment interpréter les sentiments de groupes qui de dominants vont devenir non pas dominés objectivement (…) mais dominés subjectivement dans la mesure où cette transformation va forcément passer par un sentiment d'exclusion ou de mise à l'écart. (…) C'est pourquoi il nous paraît important de définir le niveau d'intégration et d'exclusion afin de mieux comprendre le niveau de résistance et d'acceptation lors d'une période révolutionnaire. (…) Comme nous le verrons au cours de ce travail, la notion de « peuple » ayant acquis une forte légitimité dans le débat politique et social, elle sera l'objet durant la période de l'U.P d'appropriations sémantiques diverses à travers des divers signifiés. (…) Il est certain que, tout comme le dit P. Bourdieu : « Porter à la conscience des mécanismes qui rendent la vie douloureuses, voire invivable, ce n'est pas les neutraliser. Porter au jour les contradictions, ce n'est pas les résoudre. Mais, pour si sceptiques que l'on puisse être sur l'efficacité sociale du message sociologique, on ne peut tenir pour nul l'effet qu'il peut exercer en permettant à ceux qui souffrent de découvrir la possibilité d'imputer leur souffrance à des causes sociales et se sentir ainsi disculpés (…) »</p> <p>On avait débuté par une citation de Bourdieu, selon laquelle le sociologue ne doit pas être engagé. Puis, il en vient à dire qu'il ne faut pas que la sociologie permette de changer la société. Enfin, il lui donne l'objectif de consoler les pauvres ! En passant, il a transformé l'exploité en exclus. On est passé d'une action d'une classe (l'exploitation) en un état dont il faut prendre passivement la mesure : l'exclusion…</p> <p>« Nous devons, écrit Seguel-Boccare, penser la société en termes de groupes, de communautés, de minorités, plutôt que de classes et penser les relations selon une dichotomie plus ouverte, entre éventuellement établis et marginaux, moins vague et moins générale qu'entre dominants et dominés. » Mis à part que l'opposition prétendue entre « établis et marginaux » n'a rien de « moins vague », elle a l'intérêt (ou le défaut, selon le point de vue où l'on se place) de ne pas s'attaquer aux « dominants », et de proposer comme interprétation objective une opposition au sein même des travailleurs, entre ceux qui sont les plus précaires et les autres.</p> <p>Seguel-Boccara récuse les classes sociales : « Lorsqu'on parle de classe moyenne, il est entendu que l'on se situe dans le cadre d'une analyse marxiste. Ce qui signifie qu'elle est définie en fonction de la place que les individus qui la constituent ont dans le processus de production. Or, si nous avons constamment tenté d'éviter l'usage de ce terme lorsque ceci était nécessaire et possible, c'est notamment en raison des limites étroites dans lesquelles aussitôt cette terminologie nous enfermait. Les individus ne se classent pas forcément en fonction de ces critères économiques. Ce qui veut dire qu'ils n'agissent pas non plus seulement en fonction de ces classements. »</p> <p>Quant au caractère de classe du pouvoir, Seguel-Boccara propose sa manière de l'évacuer : « Si l'on prétend faire la sociologie d'une révolution, on ne peut faire l'impasse sur les différents mécanismes d'exercice du pouvoir et sur ce que M. Foucault nomma « micropouvoirs ». Ses travaux ont sans doute le mieux montré, au travers de l'examen des mécanismes punitifs, les mécanismes de l'exercice du pouvoir. Ils conduisent bon gré mal gré à évincer ou en tout cas à éviter les écueils de la pensée en termes de classes. Le pouoir, ou plutôt les réseaux de pouvoir, dans la perspective de Foucault, conduisent à percevoir les luttes dans une perspective sérielle, où des liaisons horizontales entre les différents points de lutte sont plus aisément envisageables. C'est ce que M. Foucault nomme une « microphysique du pouvoir ». Nous devons penser la transversalité pour comprendre les alliances et les dissidences, et pas seulement durant les périodes révolutionnaires. C'est parce que l'U.P n'avait pas pris en considération la nature socio-historique même du peuple et des différents groupes le composant, dont elle se disait le porte-parole qu'elle se trouva, et ce dès les premiers mois, dépassée par ce même peuple. (…) L'homme du peuple, ou bas peuple, ce qu'il voulait c'était de devenir riche. Dans le contexte révolutionnaire, il fallait avant toute chose tuer l'image du riche, du nomio, avec tout ce que cela englobait. (…) Il fallait de même détruire le statut du patron qui lui donnait ce regard et cette attitude arrogante et hautaine. (…) Casser du nomio ou du riche, c'était ça le sentiment général. (…) La violence qui était en train de prendre le pas, laissait derrière, à chaque pas supplémentaire accompli par l'U.P, l'harmonie et le consensus régnant à la fin des années soixante sur la nécessité de recourir à un gouvernement révolutionnaire pour entamer les changements considérés alors comme nécessaires. »</p> <p>La philosophie de ces sociologues-là est effectivement très loin de s'engager aux côtés du prolétariat révolutionnaire, pas plus au Chili qu'ailleurs !</p> <p>« Le 11 septembre 1973, la junte militaire présidée par le général Pinochet renversait le gouvernement de gauche du président Salvador Allende et commençait l'une des plus sanglantes répressions que la gauche et la classe ouvrière aient eu à souffrir ces dernières années. L'un des membres de cette junte, le général d'aviation Augusto Leigh, expliquait froidement : « Nous agissons ainsi, car c'est préférable qu'il y ait 100.000 morts en trois jours, et non un million en trois ans, comme en Espagne. » La référence était claire. Et l'objectif parfaitement défini. L'un des premiers décrets de la junte fut d'ailleurs celui qui prononçait la dissolution de toutes les organisations de gauche ainsi que la dissolution des syndicats. (…) Il n'y eut pas les 100.000 morts en trois jours annoncés par Leigh, mais il y en eut tout de même 30.000 dans un pays de 10 millions d'habitants. A ces assassinats, il fallait ajouter ceux que l'on emprisonna dans les casernes, les commissariats, dans les stades, le plus souvent après qu'on les ait torturés. Le commandant du stade « Chile » à Santiago, qui regroupait de 5000 à 7000 prisonniers, s'adressait ainsi aux prisonniers : « Vous êtes des prisonniers de guerre. Vous n'êtes pas des Chiliens, mais des marxistes, des étrangers. Aussi sommes-nous décidés à vous tuer jusqu'au dernier. En ce qui me concerne, je le ferais avec grand plaisir, avec une joie particulière. Ne croyez pas que j'aurais des remords de conscience, si aucun de vous ne sort vivant de ce camp de prisonniers. » Oui, la junte avait frappé fort et vite. Elle frappait surtout les pauvres, les travailleurs, les paysans. Les ouvriers étaient les premiers visés, mais aussi les paysans, comme en témoigne ce récit publié dans le « Nouvel Observateur » qui montre que l'armée ne lésinait pas sur les moyens : « Trois mille soldats ont ratissé le secteur. Du haut des hélicoptères, ils ont tiré les paysans comme des lapins. L'aviation a fini le travail au napalm. Six jours après, c'était fini. Il y a eu des centaines de victimes. » (…) La bourgeoisie chilienne, grande, moyenne ou petite, faisait payer de cette manière la grande peur qu'elle avait eue devant la montée des grèves, devant les nationalisations, devant la réforme agraire, applaudissant aux débordements d'une soldatesque ivre de vengeance. Mais, derrière tout cela, il y avait un choix politique, un plan lucide des militaires et des milieux d'affaires. Ce choix, c'était celui de briser la classe ouvrière, en lui interdisant toute possibilité de s'organiser. Les généraux ne se contentaient pas d'interdire le Parti Socialiste, le Parti Communiste, le MAPU, le MIR ou la CUT (la centrale syndicale) : il ne leur suffisait d'emprisonner ou même d'assassiner les dirigeants, les militants politiques. Il leur fallait s'attaquer à l'ensemble de la classe ouvrière, éliminer les plus déterminés, intimider les autres. Aux assassinats, aux tortures, aux emprisonnements s'ajoutèrent des licenciements. Il y en eut 300.000 dans les douze premiers mois de la dictature. Un travailleur chilien sur dix. Il y eut une véritable mise en fiches de la classe ouvrière. Chaque employeur, chaque industriel ou commerçant devait envoyer une copie du certificat de travail de chacun de ses employés aux autorités militaires. Tout nouveau demandeur d'emploi devait remplir un questionnaire dans lequel il devait faire état de ses antécédents politiques. De fait, la junte mit en tutelle tout le pays. On expulsa de l'enseignement 40% des instituteurs et des professeurs de lycée, 20 à 30% des professeurs de l'enseignement supérieur. Cette dictature a créé les conditions d'une surexploitation de la classe ouvrière chilienne. En quelques années, le pouvoir d'achat des salariés a été réduit de 40%. Le taux du chômage a vite atteint 15 à 20%. Des dizaines de milliers de chômeurs ont été contraints de prendre des emplois dans des travaux d'utilité publique, sorte d'ateliers nationaux, où ils ne touchaient que le tiers du minimum vital. (…) La défaite du prolétariat chilien est survenue par les mêmes mécanismes fondamentaux que ceux qui ont abouti à la défaite du prolétariat italien en 1922, du prolétariat allemand en 1933 et du prolétariat espagnol en 1939. (…) Au milieu des années soixante, le démocrate-chrétien Eduardo Frei, en se présentant aux élections présidentielles de 1964, se déclara « prêt à rompre avec les forces traditionnelles » et à « passer dans le camp populaire ». « Il faut, disait-il, mettre l'accent sur le mot révolution, parce que, aujourd'hui, il n'est plus temps de recourir à l'évolution. » Tout cela ne l'empêchait d'ailleurs pas de recevoir, durant toute sa campagne, un million de dollars par mois des Etats-Unis. En 1964, Frei fut élu avec plus de 56% des voix. Le candidat de la gauche, Allende, en recueillit 39%. Frei faisait voter la loi de réforme agraire promise qui prévoyait l'expropriation des domaines au-dessus de 80 hectares. Dans les villes, et surtout dans les bidonvilles de leur périphérie, il favorisait la création de toutes sortes d'associations. Dans la classe ouvrière, mais aussi dans les campagnes, la libéralisation du droit syndical s'accompagnait d'un accroissement considérable du nombre de syndiqués. En 1967, le gouvernement Frei négociait avec les trusts américains du cuivre le rachat de 51% de leurs actifs. C'était la « chilénisation » du cuivre promise. Mais les limites de sa politique apparurent rapidement. La tentative de desserrer l'emprise américaine sur le cuivre aboutit au résultat inverse. L'Etat chilien accepta d'indemniser les trusts américains bien au-delà de la valeur de leurs biens. Et payer au prix fort tout cela, cela voulait dire pour l'Etat chilien s'endetter encore plus. L'inflation se développait. Le chômage grandissait. Et Frei se heurta à l'agitation des couches sociales qu'il avait tenté de séduire, ou au moins de calmer. Dans la classe ouvrière, les mouvements de grève se multiplièrent. Dès octobre et novembre 1965, les mines de cuivre étaient paralysées pendant plus d'un mois, malgré l'instauration de l'état d'urgence et l'arrestation des dirigeants syndicaux. En mars 1966, l'armée tirait sur les mineurs en grève à El Salvador, faisant dix morts et plus de 60 blessés. Le détachement militaire était commandé par un certain colonel Pinochet. L'agitation gagna aussi les bidonvilles. A Puerto Montt, dans le sud du pays, en 1969, l'intervention des carabiniers contre des sans-logis qui occupaient illégalement un terrain, fit sept morts. Dans la capitale même, à Santiago, à la fin du mandat de Frei, des sans-logis s'installaient sur des terrains promis à la spéculation immobilière. Dans les campagnes, l'impatience devant la lenteur de la réforme agraire se développait. Et en 1970, les occupations de grandes propriétés se comptaient par centaines. Même l'armée revendiquait. En octobre 1969, un régiment de blindés occupait sa caserne, à Tacna, et exigeait une augmentation des commandes d'armement et des soldes. C'est dans une situation de relative agitation populaire qu'eurent lieu les élections présidentielles de novembre 1970. Ce fut le candidat de l'Unité Populaire, Salvador Allende, qui arriva en tête. L'Unité Populaire s'était formée en 1969 de l'alliance du Parti Communiste, le parti le plus implanté dans la classe ouvrière, qui dirigeait la confédération syndicale unique, la CUT ; du Parti Socialiste qui avait déjà, à la fois une longue expérience de participation ministérielle et une phraséologie très révolutionnaire ; du Parti Radical – ou du moins ce qui restait de cet ancien parti des classes moyennes qui avait fondu au profit de la Démocratie Chrétienne. Et puis, il y avait aussi le MAPU, scission de gauche des démocrates chrétiens. Enfin, deux petits partis du centre. Le programme de l'Unité Populaire était radical dans le ton, dénonçant vigoureusement le pillage du pays, l'exploitation des masses populaires, stigmatisant le réformisme « incapable de résoudre les problèmes du peuple » et préconisant « les transformations révolutionnaires dont le pays avait besoin. » Mais, s'engageant à achever rapidement la réforme agraire de Frei, à nationaliser les mines de cuivre, ce programme restait pratiquement identique à celui de la Démocratie Chrétienne. Les quarante mesures à prendre allaient du contrôle des prix et de l'inflation à la distribution d'un demi-litre de lait par jour aux enfants, en passant par des augmentations de salaire, la médecine gratuite et des logements corrects. Les libertés démocratiques « devaient être étendues », une nouvelle constitution devait établir une assemblée du peuple unique comme organe suprême du pouvoir. Salvador Allende, représentant du Parti Socialiste, était un vieux routier du Parlement : né en 1908, Salvador Allende était issu d'une famille de tradition radicale et franc-maçonne. (…) Ministre de la Santé à 30 ans dans le gouvernement de Front Populaire en 1938, sénateur depuis 1945 et président du Sénat depuis 1968. (…) Le 24 octobre 1970, Allende était proclamé président par l'immense majorité du congrès : 153 voix contre 35% à Alessandri et 7 abstentions. C'est donc de la quasi-totalité de la classe politique qu'Allende tenait son pouvoir. (…) Le 5 novembre, Allende affirmait dans son discours inaugural : « C'est la victoire des travailleurs. » (…) Le gouvernement de l'Unité Populaire accéléra le rythme de la réforme agraire, mais il s'en tint aux cadres définis par Frei. En ce qui concerne les banques, l'industrie et le commerce, le gouvernement d'Unité Populaire, conformément à son programme, s'employa dès son arrivée au pouvoir à nationaliser les grandes entreprises étrangères ou chiliennes qui lui paraissaient décisives pour le contrôle de l'économie. Mais il s'agissait souvent de racheter les actions au prix fort. Il fit adopter par le Parlement la nationalisation des mines de cuivre. Aucun parti ne voulut voter contre, et la loi fut donc adoptée à l'unanimité, le 11 juillet 1971. Ce fut la seule loi nouvelle importante qu'Allende obtint du Parlement, où la majorité appartenait à l'opposition de la Démocratie Chrétienne et du Parti National. (…) Allende estima à 774 millions de dollars les bénéfices excessifs réalisés. Une fois ceux-ci déduits des indemnités dues par l'Etat chilien, il restait 310 millions de dollars dus par Kennecott au gouvernement chilien 68 millions de dollars dus par Anaconda. Toutefois, Allende reprenait les dettes à son compte : 700 millions de dollars. Cela n'empêcha pas les compagnies et le gouvernement des Etats-Unis de pousser les hauts cris. Dans toutes les entreprises nationalisées, dans APS (le secteur de la propriété sociale), le gouvernement instaura un système de participation des travailleurs à la gestion de l'entreprise. Car pour l'Unité Populaire, le gros problème, c'était d'augmenter la production. Dans les entreprises nationalisées, les cadences furent augmentées. Finalement, fin 1971, le gouvernement de l'Unité Populaire a placé sous son contrôle la quasi-totalité des ressources minières : cuivre, nitrate, charbon, ainsi que la sidérurgie. Il contrôlait également 90% du secteur financier et bancaire, 80% des exportations et 55% des importations. En 1971, la production intérieure augmenta de 8,5% alors qu'elle stagnait à la fin du gouvernement Frei. Sur le plan social, en dehors de l'attribution gratuite d'un demi-litre de lait quotidien à chaque enfant qui fut l'une des mesures les plus populaires, les salaires furent augmentés de 35% (correspondant à la hausse du coût de la vie en 1970) pour les employés, 70% pour les militaires et les fonctionnaires, 100% pour les ouvriers et les paysans. Près de 200.000 emplois furent créés en un an. Par ailleurs, les prix furent bloqués. L'augmentation des prix, qui atteignait 35% en 1970, tomba à 20%, et le chômage dans le grand Santiago passa de 8,3% fin 1970 à 3,8% fin 1971. Dès mars 1971, les résultats des élections municipales constituèrent un premier succès puisque l'Unité Populaire y recueillit la majorité absolue, 50,9% des voix exactement. Pourtant, Allende et l'Unité Populaire ne s'appuyèrent pas sur les premiers succès pour pousser leur avantage. Bien au contraire. L'Unité Populaire renonça à briser la résistance du Parlement en utilisant la voie du référendum pour opérer les nationalisations et la révision de la constitution. La promesse d'une assemblée unique et de la réforme des institutions fut abandonnée. Allende respecta sa promesse de ne pas toucher aux fonctionnaires d'une administration démocrate-chrétienne ou de droite qui lui était hostile. Il respecta également le pouvoir judiciaire. Après avoir signé un projet de loi destiné à mettre sur pied des tribunaux de quartiers et avoir demandé, fin janvier 1971, au Parlement d'en discuter d'urgence, il retira finalement début mars le projet, devant le tollé qu'il suscita de la part de la droite. Et alors que la Cour Suprême refusa début janvier la levée de l'immunité parlementaire d'un sénateur compromis dans le complot qui aboutit à l'assassinat du général Schneider. Allende (…) ordonna de faire effacer toutes les inscriptions murales hostiles à la Cour Suprême que les militants de gauche, indignés, dénonçaient avec vigueur. La police elle-même est restée intacte. Cela signifiait tout simplement que la police et la justice poursuivaient leur travail habituel, intervenant en défendant des propriétaires contre les paysans qui occupaient les terres ou les ouvriers qui occupaient leurs usines, expulsant, condamnant, incarcérant par dizaines les gens du peuple. C'est ainsi que le 22 octobre 1971, les bandes armées des propriétaires attaquèrent les paysans qui occupaient un de leurs domaines. Ils ouvrirent le feu, tuèrent un paysan, militant du MIR, une organisation d'extrême-gauche castriste, qui ne faisait pas partie de l'Unité Populaire, mais soutenait le gouvernement, ils en blessèrent d'autres et parvinrent à déloger les paysans. Lors des obsèques du paysan assassiné, le dirigeant du MIR, Miguel Enriquez raconta : « Trois carabiniers prêtèrent main forte aux propriétaires ; le gouverneur (…) fut appelé trois fois dans l'espoir qu'il s'entremettrait. Mais il n'en fit rien, il s'abstint, il ne bougea pas. Il accepta que les propriétaires tiraillent pendant trois heures contre les paysans (…) Un paysan a été assassiné, et le ministre de l'Intérieur, après avoir laissé faire des heures, en profita pour condamner les occupations des grands domaines par les paysans. » En ce qui concerne l'armée, le gouvernement de l'Unité Populaire fit tous ses efforts pour convaincre l'état-major que l'Unité Populaire ne lui voulait que du bien. Les achats de matériel militaire aux Etats-Unis passèrent de 3,2 millions de dollars en 1970 à 13,5 millions de dollars en 1972. C'est d'ailleurs bien le seul domaine où l'aide américaine ne fut pas réduite. Les officiers continuèrent à faire des stages auprès des instructeurs nord-américains, les manœuvres conjointes entre l'armée américaine et l'armée chilienne dans le cadre des pactes militaires furent maintenus, etc. On confia aux officiers supérieurs des postes de responsabilités dans les conseils d'administration de dizaines d'entreprises d'Etat, dans les mines, dans le complexe de l'acier, à la commission de l'énergie nucléaire, au conseil de la recherche et du développement scientifique, etc… Par contre, rien ne fut tenté pour s'adresser aux soldats ou aux sous-officiers. Au contraire, le ministère de la Défense, un radical, RIos Valdivia, affirma d'emblée la couleur : « je ne permettrai pas que les partis politiques s'introduisent dans les rangs des Forces Armées, quelles que soient les circonstances. » Le journal du MIR, « El Rebelde », fut saisi en septembre 1971 pour avoir réclamé des droits démocratiques pour les soldats. Promis dans le programme de l'Unité Populaire qui incluait le droit de vote pour les soldats et les sous-officiers, ils ne furent jamais octroyés. Seuls les officiers conservèrent le droit de voter. Sous prétexte que l'armée devait rester apolitique, les partis de l'Unité Populaire s'abstinrent de toute tentative d'organiser et de se rallier les soldats. Carlos Altamirano, le secrétaire général du Parti Socialiste, reconnaît d'ailleurs fort justement : « Socialement, l'apolitisme de l'armée est un phénomène à sens unique. Dans la mesure où il dresse une muraille face à toute influence idéologique de la gauche, il la livre sans contre-poids aux idées réactionnaires. » (…) Allende ne tarissait pas de flatteries à l'égard de l'armée : « Nous sommes fiers du rôle rempli par nos Forces Armées. La caractéristique majeure des Forces Armées du Chili a été l'obéissance au pouvoir civil, l'acceptation sans conteste de la volonté populaire exprimée aux élections, l'acceptation des lois du Chili, de la constitution chilienne. Et il est de ma volonté et de celle de l'Unité Populaire d'assurer le maintien de la conscience professionnelle des Forces Armées. » Il se défendit vigoureusement de la « calomnie qu'on a voulu propager » que le gouvernement tolérait la formation des groupes armés. « Je l'ai dit, je le soutiens et je le réaffirme : le gouvernement populaire s'est engagé – et il faut tenir parole face au pays – à ce qu'il n'y ait pas d'autre force armée au Chili que celle des institutions, c'est-à-dire l'armée de terre, la marine, l'aviation et les forces de police. Le peuple n'a pas besoin d'un autre moyen de défense que son unité et son respect envers les Forces Armées de la Patrie. » Dès le début, il est visible qu'Allende, non seulement tient à se montrer parfaitement respectueux des forces armées, mais compte sur elles pour maîtriser l'ordre et défendre son propre pouvoir. En juin 1971, à la suite de l'assassinat, par un petit groupe terroriste de l'ancien ministre de l'Intérieur démocrate chrétien, responsable de répression féroce sous le gouvernement Frei, il proclama à Santiago, pour la première fois, l'état d'urgence qui consistait à donner des pouvoirs de police exceptionnels aux militaires, car il craignait des troubles de la part de l'opposition. Le chef de la garnison de Santiago s'empressa de répondre de sa fidélité au gouvernement : « Président, l'armée répond du contrôle de la situation. Et vous pouvez être assuré de sa discipline. Le premier colonel qui bouge, je l'abats moi-même. » Ce général s'appelait Augusto Pinochet. Il est significatif que, dès le début, à la première difficulté, par peur d'affrontements sociaux qui n'existaient pas vraiment encore, Allende se soit empressé de recourir à l'état d'urgence, c'est-à-dire à se réfugier derrière l'autorité de l'armée, de faire d'elle l'unique sauveur possible. (…) Dès décembre 1971, la droite fit descendre ses troupes dans la rue, lors de la manifestation dite des « casseroles vides ». Une dizaine de milliers de femmes des beaux quartiers manifestèrent, leurs casseroles vides à la main, pour protester contre les difficultés d'approvisionnement qui n'étaient encore que mineures et ne les touchaient pas : elles pouvaient toujours recourir au marché noir. Les femmes étaient encadrées par les groupes de choc de « Patrie et Liberté », une organisation fasciste. Allende proclama à nouveau l'état d'urgence. Le gouvernement de l'Unité Populaire avait cherché à séduire les classes moyennes, mais il n'a pas fallu longtemps à celles-ci pour comprendre que (…) l'Unité Populaire était d'autant plus timorée, prudente et lâche dans ses actes qu'elle était révolutionnaire en paroles. (…) Force est de constater que l'Unité Populaire a davantage tenté de renforcer et de satisfaire une couche de paysans moyens que de satisfaire les plus pauvres. Le résultat, c'est que ceux-ci s'agitèrent, réclamèrent une réforme plus radicale, tandis que les paysans bénéficiaires de la réforme n'en étaient pas toujours reconnaissants à l'Unité Populaire et songeaient d'abord à leurs propres intérêts en se livrant au marché noir. (…) L'incapacité de l'Unité Populaire d'empêcher le développement du chaos économique était en fait une incapacité politique à se faire craindre des possédants, grands et petits. Elle ne voulut pas contraindre, sous menace d'expropriation, les capitalistes à investir, elle ne les empêcha pas de mettre leurs capitaux à l'abri à l'étranger, elle ne voulut pas se donner les moyens de juguler le marché noir. Il aurait fallu, pour mettre la bourgeoisie hors d'état de nuire, s'appuyer résolument sur la mobilisation des classes populaires. Allende ne voulait pas de cette guerre de classe. Il voulait effectuer certaines réformes dans le cadre du système, ce qui était impossible. Le simple fait d'avoir augmenté les salaires entraînait la paralysie de l'économie dont la structure n'était pas destinée à satisfaire les besoins des couches populaires. Et sans une action révolutionnaire, énergique contre les intérêts particuliers de la bourgeoisie, sans la prise en mains de l'ensemble de l'économie, Allende ne pouvait ni enrayer le chaos économique, ni empêcher les classes moyennes de se dresser de plus en plus résolument contre un gouvernement qui paraissait, lui, irrésolu et incapable. C'est dire que ce n'est pas la crise économique qui a perdu Allende mais bien sa politique qui refusait de s'appuyer sur la force de la classe ouvrière et des classes pauvres pour briser la résistance des possédants. Autant dire que la droite en profita à fond avec de plus en plus d'audace. (…) Dans l'armée, une nouvelle tentative de coup d'Etat fut déjouée en mars 1972, et on apprit qu'un officier considéré comme loyaliste, le général Canales, y était impliqué. Il fut muté, mais conserva son grade. C'est à cette période qu'Allende trouva bon de faire entrer un militaire dans son cabinet avec le portefeuille des Mines. Le comité central du Parti socialiste, en mars 1972, déclara : « Expliquer que le rapport de forces actuel peut permettre un développement stable, de longue durée et tranquille du processus révolutionnaire relève moins de l'ingénuité que d'une position réformiste et aventuriste (…) Si la révolution implique, à telle ou telle étape, un affrontement violent, la position correcte n'est pas de refuser la révolution au nom du moindre coût, mais d'aborder de façon organisée l'affrontement. » Le PS chilien était donc conscient de la situation. Cela ne le rend que plus coupable de n'avoir fait que des déclarations. (…) Le 12 mai, la droite appelait à une manifestation « pour la liberté » à Valparaiso. La CUT, le MIR, les partis de gauche locaux appelèrent cette fois à une contre-manifestation le jour même. Alors que la manifestation de droite fut autorisée, celle de gauche fut interdite. Le président lui-même intervint pour la décommander. En fait, elle eut tout de même lieu, et la police l'attaqua violemment. Un étudiant fut tué par balle et un pêcheur, militant du MAPU, poursuivi par la police dans un immeuble et jeté par une fenêtre, restera paralysé à vie. Il y eut une quarantaine de blessés. Dans ce contexte de difficultés économiques croissantes et de provocations incessantes de la droite, la population laborieuse se mobilisait de plus en plus et cherchait les moyens d'imposer sa volonté. Les grèves se multipliaient. Il y eut dix fois plus de grévistes dans l'industrie privée en mai 1972 qu'en mai 1971. Les occupations d'entreprises se multipliaient aussi, avec pour objectif que le gouvernement intervienne pour les placer dans le secteur public (l'APS) afin d'éviter des licenciements ou leur fermeture, y compris quand il s'agissait d'entreprises auxquelles le gouvernement n'avait pas l'intention de toucher. Et le gouvernement se laissait souvent forcer la main. C'est en juin 1972 que se forma le premier cordon industriel Cerillos-Maipu. Cerillos était le principal faubourg industriel de Santiago, comprenant deux cent cinquante usines et 46.000 ouvriers. El Maipa, une région agricole qui le jouxte. Les paysans occupèrent plus de cent cinquante domaines et réclamèrent la nationalisation de tous les domaines de la province de Santiago, furieux qu'ils étaient que quarante-quatre d'entre eux aient été arrêtés et condamnés par la justice pour avoir occupé un vaste domaine que le gouvernement prévoyait d'exproprier. Dans la zone industrielle, plusieurs conflits et grèves étaient en cours, et une manifestation unique des paysans et des ouvriers des faubourgs eut lieu devant le ministère de l'Intérieur. Les travailleurs se donnèrent une organisation réunissant les représentants des différentes usines, qui adopta un programme à la fois radical et concret pour faire face aux problèmes de l'heure. Dans ce programme, ils affirmaient « soutenir le gouvernement dans la mesure où il exprimait les luttes et la mobilisation des travailleurs. » Mais ils réclamaient l'expropriation de toutes les entreprises prévues dans le programme de l'Unité Populaire et de tous les patrons qui boycottaient l'économie ou qui ne remplissaient pas leurs engagements vis-à-vis des travailleurs ; le contrôle sur l'ensemble des entreprises, exercé par des conseils ouvriers élus et révocables par les travailleurs eux-mêmes ; des augmentations de salaire automatiques chaque fois que le coût de la vie augmente de 5%. Ils affirmaient qu'il fallait se débarrasser des bourgeois qui avaient trouvé refuge dans les tribunaux et au parlement. Ils demandaient la création d'un organisme national de la construction, des pauvres et des chômeurs ; enfin le remplacement du Parlement bourgeois par une Assemblée du peuple. Mais c'est précisément au moment où la mobilisation populaire se développait qu'Allende décida en juin 1972 de reculer, expliquant, tout comme le Parti communiste, que pour enrayer la crise il fallait une pause pour consolider l'alliance avec les classes moyennes. (…) Le gouvernement, remanié pour appliquer la pause, prit des décrets restituant aux patrons des entreprises occupées par les travailleurs et demanda aux carabiniers de les faire appliquer. L'accent fut mis plus que jamais sur la « bataille de la production ». (…) Le 5 août, sous prétexte de faire une perquisition pour rechercher quelqu'un dans un bidonville, celui de la Hermida, tenu par le MIR : « A six heures un quart du matin, arrivèrent au camp trente deux camionnettes des Renseignements, quatre bus du Groupe Mobile, deux blindés, deux camions de transports de chevaux et trois ambulances. Ils coupèrent l'électricité du secteur et avec une camionnette à hauts parleurs, ils nous appelaient à sortir dans la rue pour défendre le gouvernement populaire qui avait été renversé. Les pobladores commencèrent à sortir dans les rues sombres ; à ce moment, la police tirant des feux de bengale qui éclairaient quelque peu le secteur se mit à mitrailler les pobladores. Ils entraient dans les maisons, donnant des coups de pieds, criaient que les dirigeants devaient se rendre et continuaient de tirer. » En août, le gouvernement releva les prix (…) D'un jour à l'autre, les prix augmentèrent de 60%, 90%, 150%, voire plus. Cela suscita la panique, une extension du marché noir. Les boutiques étaient vides et les commerçants se mirent en grève. (…) « Le ministre de l'Economie, Carlos Matus, socialiste, annonça qu'on ferait valoir la loi de sûreté interne de l'Etat envers les commerçants qui n'auraient pas ouvert dans la demi-heure. (…) Les bandes de paramilitaires et d'extrême-droite de Patria y Libertad avaient pris la rue d'assaut et empêchaient les autorités d'agir. (…) Vers huit heures, (…) Allende était en réunion avec les chefs du commerce (…) en leur promettant de n'appliquer aucune sanction (…) Ceux de Patria y Libertad ont incendié des cars, ont entouré la maison du ministre du Travail, qu'ils ont frappé à coups de bâtons et injurié. (…) Et, comble de tout, ils ont tué deux paysans socialistes. Mais lundi, bien entendu, tous les interpellés étaient relâchés. » C'est dire à quel point les reculs du gouvernement, sa lâcheté, non seulement ne lui ralliait pas les classes moyennes, mais encourageait leurs violences. Un nouveau coup d'état était en préparation. Et, cette fois-ci le général Canales qui en tirait les ficelles fut effectivement mis à la retraite. (…) Le 4 septembre, anniversaire de la victoire d'Allende, se déroula une immense manifestation populaire de 800.000 à un million de personnes, mécontentes du gouvernement mais décidées à le soutenir contre la violence de la droite. Une pancarte significative : « Le gouvernement est une merde, mais c'est le mien et je le défend ». (…) Le 10 octobre, au cours d'une manifestation de près de 300.000 personnes, les dirigeants de la droite lancèrent un appel à « lutter par tous les moyens » contre le gouvernement accusé d'illégalité. Dès le lendemain, la corporation des transporteurs routiers décidé d'une grève illimitée. Les commerçants de détail, les médecins, les architectes, les avocats, les employés de banque, les propriétaires des moyens de transport en commun, bref toutes les associations professionnelles des classes moyennes leur emboîtèrent le pas. (…) Mais l'offensive de la droite et des classes possédantes suscita une profonde réaction des classes populaires. (…) Des comités d'autodéfense et de vigilance se mirent en place. Pour assurer toutes les tâches, des cordons industriels surgirent dans les principales banlieues industrielles de Santiago, formés de représentants de toutes les entreprises (…) Les travailleurs avaient pris des initiatives qui débordaient les consignes de la CUT et du gouvernement. (…) La classe ouvrière prenait conscience de sa force. (…) Le gouvernement avait, dès les premiers jours, proclamé une nouvelle fois l'état d'urgence. Le pouvoir civil était transféré aux militaires. Et Allende laissa passer une loi sur le contrôle des armes votée par la droite. Cette loi permettait aux militaires, sous le contrôle du sous-secrétaire à la Défense, d'aller, suite à une simple dénonciation, perquisitionner n'importe où et chez n'importe qui pour récupérer les armes détenues illégalement. (…) Dans la semaine qui suivit, la contre-offensive ouvrière l'emportait sur la grève patronale, et chaque jour qui passait renforçait la confiance de la classe ouvrière en elle-même. (…) Mais le gouvernement n'avait qu'une hâte : le retour au calme. Il s'agissait non pas de permettre à la classe ouvrière de pousser jusqu'au bout son avantage ; mais de mettre fin, le plus vite possible, à la mobilisation. Il se fit d'autant plus conciliant avec la droite. Il promit aux camionneurs qu'aucune sanction ne serait prise contre les grévistes, que les droits des petits et moyens bourgeois seraient garantis, et que des entreprises, occupées par les travailleurs, seraient rendues à leurs propriétaires. Enfin, en accord avec la Démocratie Chrétienne, il fit entrer, le 3 novembre, les trois principaux généraux au gouvernement, dont le général Prats, commandant en chef de l'armée, qui devint ministre de l'Intérieur. Ainsi, face à l'exacerbation de la lute de classe, Allende se servait de l'armée comme arbitre. Il fit également entrer au gouvernement le président et le secrétaire de la CUT. Le 6 novembre, la grève s'arrêta. Le Parti Communiste approuva la décision d'Allende. « El Siglo », le quotidien du PC écrivait : « Le peuple chilien a raison de faire une confiance totale aux Forces Armées de la patrie et à la conduite strictement professionnelle qui les distingue. » La tâche du nouveau cabinet était d'endiguer le mouvement populaire, de ramener l'ordre et d'accomplir la promesse faite par Allende de rendre les usines à leurs anciens propriétaires. (…) Depuis octobre, dans une centaine d'entreprises, les travailleurs réclamaient leur intégration au secteur nationalisé. Le nouveau gouvernement, lui, décida d'en rendre immédiatement une vingtaine à leurs propriétaires. Mais les travailleurs n'étaient pas prêts à rendre les usines. Menacés d'expulsion par les tribunaux, mais protégés par la solidarité de leur cordon industriel, ils se refusèrent à évacuer les entreprises, décidés à rester fermes jusqu'au bout. De leur côté, les propriétaires, encouragés par les promesses du gouvernement, s'adressaient aux tribunaux pour récupérer des usines qui étaient déjà placées sous le contrôle du gouvernement. En janvier 1973, Milas, le ministre des Finances (communiste) présenta un projet de loi prévoyant de rendre quarante-trois entreprises à leurs propriétaires, et, pour cent vingt trois autres entreprises, déjà sous le contrôle de l'Etat ou autogérées depuis octobre, la mise en place d'une commission qui déciderait et pourrait rendre aux patrons les entreprises considérées non stratégiques. Le plan Milas déclencha la colère des travailleurs et les 25 et 26 janvier, la zone du cordon de Cerillos-Maipu se hérissa de barricades symboliques. Milas dut retirer son projet de loi. En ce qui concerne les problèmes de ravitaillement, la population laborieuse, les JAP des quartiers pauvres (organisation de masse pour l'approvisionnement et contre les hausses de prix) réclamaient l'établissement de cartes de rationnement et le droit de continuer à distribuer eux-mêmes les denrées. Des magasins populaires avaient été organisés en octobre et avaient démontré leur efficacité. Le ministre de l'Economie, Fernando Flores, se déclara publiquement en faveur de la carte de rationnement. La réaction de la droite fut vigoureuse. Non seulement Flores dut faire marche arrière, mais Allende chargea le 21 janvier un militaire, le général Bachelet, assisté de quatre autres officiers supérieurs, de s'occuper de la distribution. La politique du gouvernement était de freiner le mouvement populaire. Les partis de gauche s'en rendaient compte, mais ne voulaient pas rompre leur solidarité avec lui. En fait, tous les partis, de la droite à l'extrême-gauche n'avaient qu'une seul souci : le résultat des législatives du mois de mars. Y compris le MIR qui soutint le PS dans ces élections. Le Parti National et la Démocratie Chrétienne avaient pour objectif d'obtenir la majorité des deux tiers au Parlement afin de pouvoir renverser Allende. Mais le 4 mars 1973, l'Unité Populaire obtint près de 44% des voix et doubla son nombre de représentants au Congrès. La droite avait perdu son pari. A partir de mars 1973, les événements se précipitent. Appelés au secours par la droite, utilisés par la gauche comme béquille à chaque crise, les militaires se convainquirent qu'eux seuls pouvaient sauver le pays du chaos, et plutôt que de le sauver « à la petite semaine », en s'évertuant sous les quolibets de la droite, à accomplir les basses besognes d'un gouvernement impuissant, autant le sauver une bonne fois pour toutes en tirant gloire et profits. C'est à cette époque que Pinochet et d'autres officiers généraux décidèrent de préparer le plan du coup d'Etat. (…) En fait, il était évident qu'un nouveau putsch se préparait et le gouvernement eut confirmation, fin mai, d'un projet de coup d'Etat pour le 27 juin. Face à cette nouvelle offensive des patrons, de la droite, aux attaques fascistes, les cordons industriels et les organisations populaires se mobilisent de nouveau pour combattre le marché noir, assurer le ravitaillement, mettre sur pied des groupes d'autodéfense. La classe ouvrière est prête à agir pour peu qu'on le lui demande. Mais les dirigeants des partis de gauche ne lui proposent rien. Allende avait résumé ainsi sa politique dans un message au Congrès en mai 1973 : « Le régime démocratique et la paix civile s'appuient l'un sur l'autre de manière réciproque et qui porte atteinte à l'un, porte atteinte à l'autre. » (…) le Parti communiste lança une campagne de pétitions « Non à la guerre civile ». Le Parti socialiste avait le verbe plus radical. Sepuvelda, l'un des dirigeants nationaux, expliquait (en mai 1973) : « Il faut d'abord établir clairement le caractère de cette guerre civile : c'est une guerre de classe. » (…) Que proposait-il ? « Tous les organes de masse (CUT, syndicats, cordons industriels, commandos ruraux, juntes de voisins, conseils paysans, front s patriotiques, jeunesse, femmes, etc…) doivent se maintenir en état d'alerte et de vigilance révolutionnaire et développer des initiatives qui viennent en aide à la défense du gouvernement, comme par exemple des forces organiques civiles qui collaborent avec la force publique dans le maintien de l'ordre et la défense du patrimoine national …. » (…) Cela signifie en clair, du verbiage très radical, pas de mesure concrète, on verra plus tard. Quant au MIR, son leader Miguel Enriquez s'exprimait ainsi : « Nous soutenons que la tâche fondamentale est d'accumuler une force suffisante à partir des masses pour pouvoir empêcher la guerre civile, ou pour la gagner, si par hasard elle est déclanchée par une décision de la réaction. On n'arrivera à cette accumulation de force qu'en dressant un programme révolutionnaire du peuple qui surgirait de la discussion au sein de la classe ouvrière et du peuple, et dans le développement et le renforcement des organes de masse. » Bref, de grandes généralités pseudo-révolutionnaires, alors que le danger est là, immédiat, concret et que la classe ouvrière n'a pas besoin de discussion sur un programme, mais de se préparer à affronter ce danger. (…) Dans la marine, tout un réseau de marins et de sous-officiers informaient depuis 1972, les dirigeants de l'Unité Populaire des plans de coups d'Etat et ils s'étaient préparés à prendre de vitesse les putschistes. Ils avaient un plan pour s'emparer des bateaux et se servir de la puissance de feu de la marine contre les unités putschistes. Ce réseau de marins rencontra des responsables des partis de gauche.Voici ce que Juan Cardenas, l'un des organisateurs de ce réseau de marins raconte : « Nous sommes allés, un camarade et moi, à une réunion à laquelle assistaient plusieurs dirigeants de l'Unité Populaire. Là, nous avons donné tous les renseignements concernant le coup d'Etat. (…) A ce moment-là, un membre de la commission politique du Parti Communiste nous discrédita d'emblée en disant que nous étions en train de monter l'état-major et le gouvernement l'un contre l'autre, que l'état-major était en train de travailler avec le gouvernement, de le suivre, et que pour cela c'était un état-major progressiste. (…) Auprès des camarades du MIR, nous avons suscité plus d'intérêt (….) mais là non plus, bien qu'ils nous aient écouté plus que les autres, nous n'avons pas obtenu ce que nous voulions. (…) J'en arrive au camarade Garreton (dirigeant du MAPU). Il nous demanda : « Et qu'est-ce que vous allez faire, vous ? » (…) « Eh bien, nous allons détruire toute l'infanterie de marine. » Quand je lui ai parlé comme ça, ce monsieur ne voulut pas en entendre plus, cela ne lui plaisait plus du tout. Il nous dit que cela ne pouvait se faire, que cela allait entacher le prestige de la gauche chilienne (….) Malgré tout cela, nous avons ensuite essayé du côté des socialistes. (…) Là, un compagnon nous dit que notre plan était bon mais que nous pourrions le mettre en pratique après que les militaires aient fait le coup d'Etat. » (…) Le plan des putschistes ayant été une nouvelle fois éventé, le général Prats procéda les 25 et 26 juin à l'arrestation de quelques généraux, le gouvernement proclama l'état d'urgence et le coup d'Etat dut être reporté. Mais le 29 juin, un régiment de blindés se souleva et attaqua le Palais présidentiel. La CUT appela immédiatement les travailleurs à occuper leurs usines. (…) Mais ce fut le général Prats qui prit la tête des troupes fidèles et obtint personnellement la reddition des mutins. Quelques coups de feu furent échangés. Il y eut tout de même une trentaine de morts, surtout parmi les civils accourus sans armes à la rescousse. Un vaste rassemblement eut lieu ensuite au Palais prédsidentiel où Allende fit acclamer l'armée loyale par la foule. (…) Comme en octobre 1972, mieux qu'en octobre, la mobilisation ouvrière répondit à la tentative de putsch. Plusieurs centaines d'entreprises furent ainsi occupées à Santiago. La résistance fut organisée par les cordons. Une coordination de tous les cordons de Santiago fut mise sur pied. La CUT se fit représenter dans tous les cordons – qu'elle reconnaissait pour la première fois - . Dans les campagnes, les paysans commencèrent à s'emparer des terres qui n'avaient pas été touchées par la réforme agraire. Partout, les travailleurs aspiraient à briser la puissance des classes possédantes en s'emparant des moyens de production. Partout, les travailleurs se préparaient à résister. Mais la préoccupation d'Allende était une nouvelle fois de tenter un rapprochement avec la Démocratie Chrétienne. Il chercha même à faire entrer des démocrates-chrétiens dans son gouvernement. La Démocratie Chrétienne s'y opposa. Il proposa un plan de redressement économique et, une nouvelle fois, Allende réclama que les travailleurs rendent les usines. Cette fois, il lui fallut plusieurs jours pour le faire admettre à la CUT. Mais, finalement, le 10 juillet, celle-ci céda. La démoralisation fut grande parmi les travailleurs. (…) Malgré le lâchage de la CUT, les travailleurs tiennent bon dans une centaine d'usines. Néanmoins, beaucoup commencent à se sentir trahis. (…) Les commandos de « Patrie et Liberté » (fasciste) recommencèrent des attentats. L'aide de camp d'Allende fut assassiné. Les actions terroristes, les sabotages se multipliaient dans tout le pays à un rythme qui s'accéléra au cours du mois d'août, jusqu'à atteindre une moyenne d'un attentat par heure ! Le nombre de morts se compta par dizaines. Parallèlement, utilisant la loi de contrôle des armes votée en octobre 1972, des détachements militaires perquisitionnaient partout, aux sièges des partis de gauche, des syndicats, dans les usines, les fermes, les écoles, les universités, les quartiers ouvriers. Partout sauf du côté des groupes fascistes. (…) Ces opérations étaient partie intégrante de la préparation du putsch. Elles permettaient d'intimider et en même temps de s'assurer que les travailleurs ne disposeraient pas d'armes, et de récupérer le peu d'armes qui traînaient. Enfin, c'était une espèce de répétition générale qui permettait de déceler les réticences à l'intérieur de l'armée elle-même. Début août, le réseau des marins anti-putschsites fut démantelé par les officiers de la marine. Des centaines d'hommes furent arrêtés à Valparaiso, à Talcahuano, une centaine gardés en prison par leurs officiers et sauvagement torturés. (…) Les putschistes agissaient déjà comme en pays conquis et ce sont les hommes loyaux au gouvernement qui étaient arrêtés, torturés, emprisonnés. Et cela se savait publiquement. Eh bien, Allende resta solidaire … de l'état-major ! Il laissa la justice militaire inculper les marins pour « manquement au devoir militaire », et il les présenta comme des gauchistes manipulés par l'extrême droite. (…) Le 9 août, Allende appela, à nouveau, les militaires au gouvernement. Les travailleurs furent surpris et désorientés. Mais cette fois, la présence des militaires-ministres n'arrêta pas l'agitation des classes moyennes. Le ministre des Transports, le général Ruiz, chef de l'armée de l'air, refusa d'ailleurs tout net d'intervenir contre les camionneurs. (…)</p> <p>Pendant les deux mois qui séparent le coup d'Etat manqué du 29 juin et le coup d'Etat réussi du 11 septembre, alors que l'armée se préparait quasi ouvertement à renverser le gouvernement et qu'il était manifeste qu'Allende avait choisi d'attendre l'inéluctable coup d'Etat sans rien tenter pour l'empêcher, que tentèrent les partis de l'Unité Populaire, quelle politique proposèrent-ils à leurs militants et à la classe ouvrière ? Corvalan, le dirigeant du PC, se défendait explicitement de vouloir armer les travailleurs. En juillet, il écrivait dans « El Siglo », l'organe du Parti Communiste : « Les réactionnaires (…) affirment que nous avons pour politique de remplacer l'armée de métier. Non messieurs ! Nous continuons et nous continuerons à défendre le caractère strictement professionnel de nos institutions militaires. » (…) Le Parti Socialiste comprenait fort bien que l'on allait à la catastrophe. Son leader Carlos Altamirano, s'affirmait partisan à la fois de l'armement des travailleurs et de l'appel à la désobéissance dans l'armée. Il pensait même que c'était la seule chance d'éviter le massacre. Il écrira plus tard, mais il en était déjà convaincu à l'époque : « Le développement et la mise en œuvre d'une stratégie armée au cours du processus révolutionnaire était une chose très difficile. (…) Mais la voie pacifique dans le Chili de 1970-73 était, elle, impossible. » Mais il ne fit rien, hormis des discours combatifs. Et plus tard, il justifiera le PS en disant : « Le PS fit ce qu'il put pour développer une stratégie qui assure l'autodéfense du processus révolutionnaire (…) Aller plus loin aurait mis en péril l'unité de la coalition gouvernementale et la stabilité du régime. » Quant au MIR, il a depuis des mois adapté sa politique à l'émergence de courants plus radicaux au sein de l'Unité Populaire et en particulier du PS, et il n'a de ce fait pas non plus proposé à la classe ouvrière une politique s'opposant clairement à la politique gouvernementale. (…) Le 24 août, le général Prats qui refusait d'entrer dans le jeu des putschistes démissionna du gouvernement et de son commandement en chef de l'armée, pour ne pas porter atteinte à l'unité de l'armée. Allende nomma le général Pinochet commandant en chef à la place de Prats. Pour renverser Allende, l'armée n'aurait même pas à s'insurger. Il lui suffirait d'obéir à son commandant en chef. De fait, fin août – début septembre, l'armée menait déjà des actions de grande ampleur contre le gouvernement populaire et s'assurait le contrôle de régions entières. (…) Le 5 septembre, six jours avant ke coup d'Etat, les cordons industriels envoient une lettre à Allende qui est un appel dramatique à agit tant qu'il est encore temps : (…) s'ils ne sont pas entendus « il n'y aura pas de guerre civile dans le pays, mais un massacre, froid, planifié, de la classe ouvrière la plus consciente et la mieux organisée de toute l'Amérique latine. » Leur lettre resta sans réponse. (…) Le 10, les unités de la marine quittent comme prévu le port de Valparaiso, pour des manœuvres avec la flotte américaine. Mais, dans la nuit du 10 au 11, la flotte chilienne regagne les ports après avoir jeté à la mer tous les marins et les officiers en désaccord avec le coup d'Etat. Le 11, peu après 6H30, Allende apprend que la marine s'est soulevée. (…) 1 8 heures, Allende, à la radio, annonce qu'il y a un soulèvement et appelle les travailleurs à se rendre à leurs postes de travail et à conserver « calme et sérénité » : « (…) Dans ces circonstances, j'ai la conviction que les soldats sauront remplir leur devoir. » (…) Entre 8H et 9H30, Allende s'adresse cinq fois à la population, mais jamais il ne l'appelle à combattre les Forces Armées. (…) Corvalan expliquera plus tard que : « Pour lutter contre les putschistes, il n'avait pas manqué de combattants. Il y avait une volonté de se battre. Mais une avant-garde responsable ne peut pas tenir compte de ce seul facteur. La vérité est que cette détermination à se battre était limitée par une impuissance réelle. » (….) Dans les banlieues ouvrières, dans les entreprises, les travailleurs étaient mobilisés, conformément aux plans que les comités de défense avaient mis au point, et ils attendaient les consignes et surtout les armes. (…) Mais jusqu'au bout, Allende a refusé de s'appuyer sur la mobilisation de la classe ouvrière pour détruire l'armée. (…) Et c'est en toute conscience qu'il a fait ce choix. Dès 1971, il affirmait : « Si certains croient qu'au Chili, un coup d'Etat de l'armée se réduirait, comme dans d'autres pays latino-américains, à un simple échange de la garde, à la Moneda, ils se trompent grossièrement. Chez nous, si l'armée sort de la légalité, c'est la guerre civile. C'est l'Indonésie. Croyez-vous que les ouvriers se laisseront enlever leurs industries ? Et les paysans leurs terres ? Il y aura cent mille morts, ce sera un bain de sang. » (…) Blanqui au siècle dernier, qui, lui, fut un chef révolutionnaire prolétarien (…) écrivait : « La réaction n'a fait que son métier en égorgeant la démocratie. Le crime aux traîtres que le peuple confiant avait accepté comme guides et qui ont livré le peuple à la réaction. (…) Traîtres seraient les gouvernements qui, élevés sur le pouvoir populaire, ne feraient pas opérer à l'instant même le désarmement général des gardes bourgeoises, l'armement et l'organisation en milice nationale de tous les ouvriers. » Extraits du CLT de LO de septembre 1985</p> <p>En guise de conclusion</p> <p>Il n'existe pas de meilleure démonstration que les événements du Chili pour prouver que le réformisme est incapable de se battre contre la bourgeoisie, qu'elle refuse toute action visant à renverser l'ordre social, qu'elle ne fait que désarmer la véritable force de transformation de la société, le prolétariat. Le réformisme n'est pas seulement irrésolu, contradictoire, passif, sans consistance. Il est aussi fondamentalement hostile à la révolution prolétarienne que la droite, ou que l'extrême droite. Ce n'est pas une question de personnalités, de pays, de traditions, de circonstances. C'est une question de choix de classe. La gauche réformiste n'est pas dans le camp du prolétariat communiste révolutionnaire. Elle s'accroche à une perspective « démocratique » qui suppose que la bourgeoisie et son Etat soient d'accord. C'est une utopie. Quant au pacifisme prétendu de cette gauche réformiste, elle n'est ferme qu'en direction des opprimés. Elle n'impose nullement le pacifisme aux classes oppresseuses et à leur appareil d'Etat. Elle désarme les travailleurs mais pas les militaires, les policiers, les forces paramilitaires et fascistes. Les militants de gauche, les militants réformistes politiques, syndicaux ou associatifs sont de bonne foi, ne veulent pas trahir leur classe, mais ils propagent une idéologie qui doit être combattue, qui piège les travailleurs. Plus ces réformistes sont radicaux en parole, plus ils sont un danger pour les masses populaires. Quand celles-ci se mobilisent, les classes dirigeantes ne s'illusionnent pas. Elles savent que la guerre civile est inévitable. Ce sont les travailleurs qui ne le savent pas, auxquelles on sert des faux discours de légalisme, de professionnalisme et de neutralité de l'armée, de traditions démocratiques du pays et autres balivernes « démocratiques ». La bourgeoisie n'a cure de respecter les élections, les lois, la démocratie, les traditions, les neutralités. Elle se sert généralement de tous ces pièges et, dès que cela lui est nécessaire, elle balaie tous ces mensonges et détruit violemment tous les droits démocratiques du prolétariat. On ne peut pas éviter les confrontations de classe. Quand la situation les impose, le pire est de se détourner devant ses responsabilités ou de renoncer à mettre en avant les perspectives révolutionnaires potentielles du prolétariat. Loin d'éviter ainsi la confrontation, on ne fait que faciliter la violence fasciste. Le respect des martyrs, chiliens et autres, ne consiste pas à s'incliner devant les tromperies qui ont mené à la mort ces militants, ces travailleurs. Au contraire, il est indispensable qu'ils ne soient pas morts pour rien, que les leçons de leur combat courageux et héroïque soient diffusés aux nouvelles générations qui ne manqueront pas, un jour ou l'autre, de reprendre le combat contre les exploiteurs. Il n'y a pas de tâche plus urgente que de diffuser ces leçons des luttes révolutionnaires du prolétariat ! Le Parti communiste, le MIR, le Parti Socialiste et Allende se sont, plus ou moins, revendiqués du marxisme. Pourtant, l'un des axes les plus marquants de Marx comme de Lénine est la nature de classe de l'Etat. Lénine a rappelé dans l'ouvrage fameux « L'Etat et la révolution » que l'Etat est au service de la classe dominante. Au service de quelle classe était l'Etat à l'époque où Allende gouvernait ? Poser la question, c'est déjà y répondre ! Et le terme de pouvoir populaire est là pour le cacher comme le terme de peuple camoufle des oppositions de classe. Il est remarquable que des « marxistes » expliquaient que l'appareil d'Etat est « neutre », « professionnel », « légaliste », ou encore « au service du peuple » ! Cela signifie qu'ils s'interdisaient de toucher au principal rempart des classes dirigeantes. Cela veut dire que ces hommes « de gauche » n'étaient pas des dirigeants du prolétariat. Et, dans ces circonstances de crise, l'opportunisme se transforme en trahison. Faire croire que le futur bourreau est un défenseur, c'est lier les mains du prisonnier avant que le bourreau le tue ! Et c'est le rôle que se sont attribués les dirigeants de la gauche. Il ne s'agit pas d'une erreur, d'un accident, d'une particularité locale. Partout dans le monde, quand la crise devient révolutionnaire, quand les camps en présence, que leurs dirigeants le veuillent ou pas, doivent s'affronter et que l'une des classes, prolétariat ou bourgeoisie, doit écraser l'autre, dans ce cas extrême, les réformistes ne sont JAMAIS dans la camp du prolétariat et TOUJOURS dans celui des exploiteurs. Il ne faut pas oublier cette leçon sous peine de payer une fois de plus par des centaines ou milliers de morts cette leçon essentielle. Les révolutionnaires ne sont pas des ennemis des travailleurs et des militants réformistes. Ils appartiennent à la même classe. Ils sont victimes des mêmes exploiteurs, et éventuellement des mêmes bourreaux. Mais ils ne défendent pas les mêmes perspectives et il ne sert à rien de le cacher. Réformer le capitalisme, lui chercher des « solutions », des « accords », des « compromis », des programmes de gouvernement bourgeois, des « solutions », c'est proposer l'entente du renard et du poulailler. Cette politique aura toujours les mêmes victimes. Ne pas en prévenir les travailleurs et les peuples, c'est se rendre complice des assassins. Se préparer à ces tromperies, c'est préparer la victoire du prolétariat. Il faut choisir. C'est aujourd'hui, bien avant que le problème de la révolution soit posé, qu'il faut former des militants révolutionnaires. Les programmes des organisations ont d'abord pour but la formation des militants. Les organisations qui ne visent pas au renversement de l'Etat bourgeois, au désarmement des forces de répression de la dictature de classe (même quand elle se camoufle derrière les élections, la légalité et la démocratie), nous préparent des lendemains du même type que celui du Chili en 1973, même si par ailleurs elles ont un discours radical ou même marxiste. Toutes les organisations qui, au nom du fait qu'il faut tenir compte de la situation, des reculs des masses, des reculs des organisations, des reculs de la conscience, pour modifier leur programme révolutionnaire et l'adapter, prétendument, à la situation, nous préparent, en cas de développement de crises sociales, à des trahisons du même type.</p> <p>En guise de leçon du passé qui aurait pu servir aux prolétaires chiliens</p> <p>Le toast de Londres (Blanqui, 1851)</p> <p>Quel écueil menace la révolution de demain ?</p> <p>L'écueil où s'est brisée celle d'hier : la déplorable popularité de bourgeois déguisés en tribuns. Ledru-Rollin, Louis Blanc, Crémieux, Lamartine, Garnier-Pagès, Dupont de l'Eure, Flocon, Albert, Arago, Marrast ! Liste funèbre ! Noms sinistres, écrits en caractères sanglants sur tous les pavés de l'Europe démocratique. C'est le gouvernement provisoire qui a tué la Révolution. C'est sur sa tête que doit retomber la responsabilité de tous les désastres, le sang de tant de milliers de victimes.</p> <p>La réaction n'a fait que son métier en égorgeant la démocratie. Le crime est aux traîtres que le peuple confiant avait acceptés pour guides et qui l'ont livré à la réaction. Misérable gouvernement ! Malgré les cris et les prières, il lance l'impôt des 45 centimes qui soulève les campagnes désespérées, il maintient les états-majors royalistes, la magistrature royaliste, les lois royalistes. Trahison !</p> <p>Il court sus aux ouvriers de Paris ; le 15 avril, il emprisonne ceux de Limoges, il mitraille ceux de Rouen le 27 ; il déchaîne tous leurs bourreaux, il berne et traque tous les sincères républicains. Trahison ! Trahison !</p> <p>A lui seul, le fardeau terrible de toutes les calamités qui ont presque anéanti la Révolution. Oh ! Ce sont là de grands coupables et entre tous les plus coupables, ceux en qui le peuple trompé par des phrases de tribun voyait son épée et son bouclier ; ceux qu'il proclamait avec enthousiasme, arbitres de son avenir. Malheur à nous, si, au jour du prochain triomphe populaire, l'indulgence oublieuse des masses laissait monter au pouvoir un de ces hommes qui ont forfait à leur mandat ! Une seconde fois, c'en serait fait de la Révolution. Que les travailleurs aient sans cesse devant les yeux cette liste de noms maudits ! Et si un seul apparaissait jamais dans un gouvernement sorti de l'insurrection, qu'ils crient tous, d'une voix : trahison !</p> <p>Discours, sermons, programmes ne seraient encore que piperies et mensonges ; les mêmes jongleurs ne reviendraient que pour exécuter le même tour, avec la même gibecière ; ils formeraient le premier anneau d'une chaîne nouvelle de réaction plus furieuse ! Sur eux, anathème, s'ils osaient jamais reparaître !</p> <p>Honte et pitié sur la foule imbécile qui retomberait encore dans leurs filets !</p> <p>Ce n'est pas assez que les escamoteurs de Février soient à jamais repoussés de l'Hôtel de Ville, il faut se prémunir contre de nouveaux traîtres. Traîtres seraient les gouvernements qui, élevés sur les pavois prolétaires, ne feraient pas opérer à l'instant même :</p> <p>1° - Le désarmement des gardes bourgeoises.</p> <p>2° - L'armement et l'organisation en milice nationale de tous les ouvriers.</p> <p>Sans doute, il est bien d'autres mesures indispensables, mais elles sortiraient naturellement de ce premier acte qui est la garantie préalable, l'unique gage de sécurité pour le peuple. Il ne doit pas rester un fusil aux mains de la bourgeoisie. Hors de là, point de salut.</p> <p>Les doctrines diverses qui se disputent aujourd'hui les sympathies des masses, pourront un jour réaliser leurs promesses d'amélioration et de bien-être, mais à la condition de ne pas abandonner la proie pour l'ombre. Les armes et l'organisation, voilà l'élément décisif de progrès, le moyen sérieux d'en finir avec la misère.</p> <p>Qui a du fer, a du pain.</p> <p>On se prosterne devant les baïonnettes, on balaye les cohues désarmées. La France hérissée de travailleurs en armes, c'est l'avènement du socialisme. En présence des prolétaires armés, obstacles, résistances, impossibilités, tout disparaîtra.</p> <p>Mais, pour les prolétaires qui se laissent amuser par des promenades ridicules dans les rues, par des plantations d'arbres de la liberté, par des phrases sonores d'avocat, il y aura de l'eau bénite d'abord, des injures ensuite, enfin de la mitraille, de la misère toujours.</p> <p>Que le peuple choisisse !"</p> <p>Auguste Blanqui</p></div> Claude Lévi-Strauss 1962 Histoire et dialectique https://matierevolution.org/spip.php?article6542 https://matierevolution.org/spip.php?article6542 2019-10-16T22:05:00Z text/html fr Robert Paris Dialectic - Dialectique Au cours de ce travail, je me suis permis, non sans arrière-pensée, d'emprunter un certain vocabulaire de Sartre. Je voulais amener le lecteur à faire face à un problème dont la discussion servira à présenter ma conclusion. Le problème est de savoir dans quelle mesure une pensée qui peut et sera à la fois anecdotique et géométrique peut encore être qualifiée de dialectique. L'esprit sauvage totalise. Il prétend en effet aller beaucoup plus loin dans cette direction que Sartre ne permet la raison (...) - <a href="https://matierevolution.org/spip.php?rubrique94" rel="directory">07- SOCIOLOGIE - SOCIOLOGY </a> / <a href="https://matierevolution.org/spip.php?mot60" rel="tag">Dialectic - Dialectique</a> <div class='rss_texte'><p>Au cours de ce travail, je me suis permis, non sans arrière-pensée, d'emprunter un certain vocabulaire de Sartre. Je voulais amener le lecteur à faire face à un problème dont la discussion servira à présenter ma conclusion. Le problème est de savoir dans quelle mesure une pensée qui peut et sera à la fois anecdotique et géométrique peut encore être qualifiée de dialectique. L'esprit sauvage totalise. Il prétend en effet aller beaucoup plus loin dans cette direction que Sartre ne permet la raison dialectique, car d'une part celle-ci laisse échapper la sérialité pure (et on vient de voir comment les systèmes de classification parviennent à l'intégrer) et, d'autre part, elle exclut la schématisation, dans laquelle ces mêmes systèmes atteignent leur fin. À mon avis, c'est dans ce refus intransigeant de la part de l'esprit sauvage de permettre à tout ce qui est humain (ou même vivant) de lui rester étranger, que se trouve le vrai principe de la raison dialectique. Mais mon idée de ce dernier est très différente de celle de Sartre.</p> <p>En lisant la Critique, il est difficile d'éviter de penser que Sartre oscille entre deux conceptions de la raison dialectique. Parfois, il oppose la raison dialectique et analytique en tant que vérité et erreur, sinon en tant que Dieu et le diable, alors que d'autres fois, ces deux types de raison sont apparemment complémentaires, des voies différentes conduisant aux mêmes vérités. La première conception discrédite non seulement les connaissances scientifiques et conduit même finalement à suggérer l'impossibilité d'une science de la biologie, mais implique également un curieux paradoxe ; Car l'œuvre intitulée Critique de la raison dialectique est le résultat de l'exercice par l'auteur de sa propre raison analytique : il définit, distingue, classe et oppose. Ce traité philosophique ne diffère en rien des ouvrages qu'il examine et avec lesquels il engage la discussion, ne serait-ce que pour les condamner. Il est difficile de voir comment la raison analytique pourrait être appliquée à la raison dialectique et prétendre la fonder si les deux sont définies par des caractéristiques mutuellement exclusives. La seconde conception est ouverte à une objection différente : si la raison dialectique et analytique aboutissent finalement aux mêmes résultats et si leurs vérités respectives se confondent en une seule vérité, on peut alors se demander de quelle manière elles s'opposent et en particulier sur : quels motifs le premier devrait être déclaré supérieur au second. Les efforts de Sartre semblent contradictoires dans un cas et superflus dans un autre.</p> <p>Comment expliquer et éviter le paradoxe ? Sartre attribue une réalité sui generis à la raison dialectique dans les deux hypothèses entre lesquelles il hésite. Il existe indépendamment de la raison analytique, comme antagoniste ou bien comme complément. Bien que, dans nos deux cas, Marx soit le point de départ de notre pensée, il me semble que l'orientation marxiste conduit à un point de vue différent, à savoir que l'opposition entre les deux types de raison est relative et non absolue. Cela correspond à une tension dans la pensée humaine qui peut persister indéfiniment de facto, mais qui n'a aucune base de jure. À mon avis, la raison dialectique est toujours constitutive : c'est le pont, toujours étendu et amélioré, que la raison analytique jette au-dessus d'un abîme ; il est incapable de voir l'autre rivage mais il sait qu'il est là, même s'il doit reculer constamment. Le terme de raison dialectique recouvre ainsi les efforts perpétuels que la raison analytique doit faire pour se réformer elle-même si elle aspire à rendre compte de la langue, de la société et de la pensée ; et à mon avis, la distinction entre les deux formes de raison ne repose que sur le vide temporaire qui sépare la raison analytique de la compréhension de la vie. Sartre appelle la raison analytique la raison au repos ; J'appelle la même raison dialectique quand il est éveillé à l'action, tendu par ses efforts pour se dépasser.</p> <p>Dans la terminologie de Sartre, je dois donc être défini comme matérialiste et esthète transcendantal. Je suis un matérialiste transcendantal parce que je ne considère pas la raison dialectique comme autre chose que la raison analytique sur laquelle serait fondée l'originalité absolue d'un ordre humain, mais comme quelque chose de plus dans la raison analytique : la condition nécessaire pour oser entreprendre le résolution de l'humain dans le non-humain. Et je compte comme un esthète puisque Sartre applique ce terme à quiconque prétend étudier les hommes comme s'ils étaient des fourmis. Mais à part le fait que cela me semble être l'attitude de tout scientifique agnostique, il n'y a rien de très compromettant, car les fourmis avec leurs tunnels artificiels, leur vie sociale et leurs messages chimiques présentent déjà une résistance suffisante aux entreprises de la raison analytique ... J'accepte donc la caractérisation de l'esthète dans la mesure où je crois que le but ultime des sciences humaines n'est pas de constituer, mais de dissoudre l'homme. La valeur prééminente de l'anthropologie réside dans le fait qu'elle représente la première étape d'une procédure impliquant d'autres personnes. L'analyse ethnographique tente d'arriver à des invariants allant au-delà de la diversité empirique des sociétés humaines ; et, comme le montre le présent ouvrage, on les trouve parfois aux endroits les plus imprévus. Rousseau prévoyait cela avec sa perspicacité habituelle : « Il faut regarder de près si on veut étudier les hommes ; mais pour étudier l'homme, il faut apprendre à regarder de loin ; il faut d'abord observer les différences pour découvrir les attributs ». Cependant, il ne suffirait pas de réabsorber certaines humanités en une humanité générale. Cette première entreprise ouvre la voie à d'autres que Rousseau n'aurait pas été aussi disposé à accepter et qui incombe aux sciences exactes de la nature : la réintégration de la culture dans la nature et enfin de la vie dans l'ensemble de ses conditions physico-chimiques. [1]</p> <p>Cependant, malgré le virage intentionnellement brutal donné à ma thèse, je ne suis pas aveugle au fait que le verbe 'dissoudre' n'implique en aucune manière (mais exclut même) la destruction des constituants du corps soumis à l'action d'un autre corps. La solution d'un solide dans un liquide modifie la disposition de ses molécules. C'est aussi souvent un moyen efficace de les classer afin de pouvoir les récupérer en cas de besoin et de mieux étudier leurs propriétés. Les réductions que j'envisage ne sont donc légitimes, voire possibles, que si deux conditions sont remplies. Premièrement, les phénomènes soumis à la réduction ne doivent pas s'appauvrir ; il faut être certain que tout ce qui contribue à leur richesse et à leur originalité distinctives a été rassemblé autour d'eux. Car il est inutile de prendre un marteau à moins de frapper le clou sur la tête.</p> <p>Deuxièmement, il faut être prêt à accepter, comme conséquence de chaque réduction, le renversement total de toute idée préconçue concernant le niveau, quel qu'il soit, que l'on cherche à atteindre. L'idée d'une certaine humanité générale à laquelle conduit la réduction ethnographique n'aura aucun rapport avec qui que ce soit qui aurait pu se former à l'avance. Et lorsque nous réussirons enfin à comprendre la vie en tant que fonction de la matière inerte, nous découvrirons que celle-ci a des propriétés très différentes de celles qui lui ont été attribuées auparavant. Les niveaux de réduction ne peuvent donc pas être classés comme supérieurs et inférieurs, car le niveau pris comme supérieur doit, par le biais de la réduction, communiquer de manière rétroactive une partie de sa richesse au niveau inférieur auquel il aura été assimilé. L'explication scientifique ne consiste pas à passer du complexe au simple, mais à remplacer une complexité moins intelligible par une autre plus complexe.</p> <p>Vu sous cet angle, mon moi n'est donc pas plus opposé aux autres que l'homme ne s'oppose au monde : les vérités apprises par l'homme sont « du monde » et sont donc importantes pour cette raison [2]. Cela explique pourquoi je considère l'anthropologie comme le principe de toute recherche, alors que pour Sartre, cela pose un problème sous la forme d'une contrainte à surmonter ou d'une résistance à réduire. Et en effet, que peut-on faire des peuples « sans histoire » quand on a défini l'homme en termes de dialectique et de dialectique en termes d'histoire ? Sartre semble parfois tenté de distinguer deux dialectiques : la « vraie » supposée être celle des sociétés historiques et une dialectique répétitive à court terme, qu'il accorde aux sociétés dites primitives tout en la plaçant très près la biologie. Cela met en péril tout son système, car le pont entre l'homme et la nature, qu'il a pris tant de peine à détruire, serait rétabli subrepticement par l'ethnographie, qui est indiscutablement une science humaine et se consacre à l'étude de ces sociétés. Alternativement, Sartre se résigne à mettre du côté de l'homme une humanité « rabougrie et déformée », non sans impliquer que sa place dans l'humanité ne lui appartient pas en elle-même et ne soit fonction que de son adoption par l'humanité historique : a commencé à intérioriser l'histoire de ces derniers dans le contexte colonial ou parce que, grâce à l'anthropologie même, l'humanité historique a donné la bénédiction de sens à une humanité originelle qui en était dépourvue. De toute façon, la richesse prodigieuse et la diversité des habitudes, des croyances et des coutumes sont autorisées à s'échapper ; et on oublie que chacune des dizaines, voire des centaines de milliers de sociétés qui ont coexisté dans le monde ou se sont succédées depuis la première apparition de l'homme, a prétendu qu'elle renferme l'essence même de tout le sens et de la dignité de la société humaine. est capable et, bien qu'il s'agisse d'une petite bande de nomades ou d'un hameau perdu au fin fond de la forêt, sa revendication repose à ses yeux sur une certitude morale comparable à celle que nous pouvons invoquer dans notre cas. Mais que ce soit dans leur cas ou dans le nôtre, il faut un peu d'égocentrisme et de naïveté pour croire que l'homme s'est réfugié dans l'un des modes historiques ou géographiques de son existence, alors que la vérité sur l'homme réside dans le système de son existence. différences et propriétés communes.</p> <p>Celui qui commence par se tremper dans les vérités d'introspection prétendument évidentes ne s'en dégage jamais. La connaissance des hommes semble parfois plus facile à ceux qui se laissent prendre au piège de leur identité personnelle. Mais ils ont ainsi fermé la porte à la connaissance de l'homme : des « aveux » écrits ou non formés constituent la base de toute recherche ethnographique. Sartre devient en fait le prisonnier de son Cogito : Descartes a permis d'atteindre l'universalité, mais conditionnellement à rester psychologique et individuel ; en sociologisant le Cogito, Sartre ne fait qu'échanger une prison contre une autre. Chaque groupe et chaque période de sujet se substitue maintenant à une conscience intemporelle. En outre, la vision de Sartre sur le monde et sur l'homme a l'étroitesse qui a traditionnellement été attribuée aux sociétés fermées. Son souci de faire la distinction entre primitif et civilisé à l'aide de contrastes gratuits reflète bien, sous une forme à peine plus subtile, l'opposition fondamentale qu'il postule entre moi et les autres. Il existe cependant peu de différences entre la manière dont cette opposition est formulée dans l'œuvre de Sartre et celle qu'aurait formulée un sauvage mélanésien, alors que l'analyse du pratico-inerte ravive tout simplement le langage de l'animisme [3].</p> <p>Descartes, qui voulait fonder une physique, a séparé l'homme de la société. Sartre, qui prétend fonder une anthropologie, sépare sa propre société des autres. Un Cogito - qui s'efforce d'être ingénu et brut - se replie dans l'individualisme et l'empirisme et se perd dans les impasses de la psychologie sociale. Car il est frappant de constater que les situations sur lesquelles Sartre s'appuie pour extraire les conditions formelles de la réalité sociale - grèves, matchs de boxe, matchs de football, files d'arrêt de bus - sont toutes des incidents secondaires de la vie en société ; et ils ne peuvent donc pas servir à dévoiler ses fondements.</p> <p>Cet axiomatique, si éloigné de l'anthropologue, est d'autant plus décevant qu'il se sent très proche de Sartre dès lors que celui-ci s'applique, avec un art incomparable, à saisir, dans son mouvement dialectique, une expérience sociale présente ou passée au sein de notre société. Culture. Sartre fait ensuite ce que chaque anthropologue essaie de faire dans le cas de cultures différentes : se mettre à la place des hommes qui y vivent, comprendre le principe et le schéma de leurs intentions, et percevoir une période ou une culture comme un ensemble important . À cet égard, nous pouvons souvent apprendre de lui, mais ce sont des leçons de nature pratique et non théorique. Il est possible que l'exigence de « totalisation » soit une grande nouveauté pour certains historiens, sociologues et psychologues. Les anthropologues le tiennent pour acquis depuis qu'ils l'ont appris de Malinowski. Mais les carences de Malinowski nous ont également appris que ce n'est pas là que se termine l'explication. Cela ne commence que lorsque nous avons réussi à constituer notre objet. Le rôle de la raison dialectique est de mettre les sciences humaines en possession d'une réalité dont elle est la seule à pouvoir fournir, mais le travail proprement scientifique consiste à décomposer puis à recomposer sur un autre plan. Avec tout le respect que je dois à la phénoménologie sartrienne, nous ne pouvons espérer y trouver qu'un point de départ, pas un point d'arrivée.</p> <p>De plus, la raison dialectique ne doit pas se laisser emporter par son propre élan, pas plus que la procédure conduisant à la compréhension d'une autre réalité ne lui attribue, outre ses propres caractéristiques dialectiques, celles qui relèvent de la procédure plutôt que de l'objet. : il ne découle pas du fait que toute connaissance des autres est dialectique, que les autres sont entièrement dialectiques à tous égards. En faisant de la raison analytique une anti-compréhension, Sartre en vient souvent à lui refuser toute réalité faisant partie intégrante de l'objet de la compréhension. Ce paralogisme est déjà apparent dans sa manière d'invoquer l'histoire, car il est difficile de savoir si c'est l'histoire que les hommes font inconsciemment, l'histoire des hommes faite consciemment par les historiens, l'interprétation que le philosophe fait de l'histoire des hommes ou son interprétation de l'histoire des historiens. La difficulté devient encore plus grande lorsque Sartre tente d'expliquer la vie et la pensée des membres actuels ou passés, non de sa propre société, mais de sociétés exotiques.</p> <p>Il pense, à juste titre, que cette tentative de compréhension n'a aucune chance de réussir si elle n'est pas dialectique ; et il conclut, à tort, que la relation entre la pensée autochtone et sa connaissance est celle d'un constitutif d'une dialectique constituée et qu'il répète ainsi, par un détour imprévu, toutes les illusions de théoriciens de la mentalité primitive . Il lui semble encore moins tolérable que pour Levy-Bruhl que le sauvage ait une "compréhension complexe" et soit capable d'analyse et de démonstration. Du natif d'Ambrym, rendu célèbre par le travail de Deacon, qui a pu montrer à l'agent de terrain le fonctionnement de ses règles matrimoniales et de son système de parenté par un diagramme dans le sable (une aptitude sans exception, car de nombreux cas similaires sont enregistrés dans Sartre dit : "Il va sans dire que cette construction n'est pas une pensée : c'est un travail manuel régi par une connaissance synthétique inexprimée". Certes, mais il faut dire la même chose d'un professeur de l'École polytechnique démontrant une preuve au tableau, car tout ethnographe capable de compréhension dialectique est intimement persuadé que la situation est exactement la même dans les deux cas. Il en résulterait donc que toute raison est dialectique, ce que je suis disposé à concéder, car la raison dialectique me semble comme une raison analytique en action ; mais alors la distinction entre les deux formes de raison qui sont à la base de l'entreprise de Sartre deviendrait inutile.</p> <p>Je dois maintenant avouer que je me suis appuyé involontairement et involontairement à ces idées erronées, en ayant paru trop souvent dans Les structures élémentaires de la parenté comme si je cherchais une genèse inconsciente de l'échange matrimonial. J'aurais dû faire plus de distinction entre l'échange tel qu'il s'exprime spontanément et avec force dans la praxis des groupes et les règles conscientes et délibérées selon lesquelles ces mêmes groupes - ou leurs philosophes - consacrent leur temps à le codifier et à le contrôler. Si l'enquête ethnographique des vingt dernières années a quelque chose à apprendre, c'est que ce dernier aspect est beaucoup plus important que ne le pensent généralement les observateurs, qui ont la même illusion que Sartre. Ainsi, comme le préconise Sartre, nous devons appliquer la raison dialectique à la connaissance de notre société et de celle d'autres sociétés. Mais il ne faut pas perdre de vue que la raison analytique occupe une place considérable dans chacune d'entre elles et que, telle qu'elle est, l'approche que nous adoptons doit également nous permettre de la redécouvrir là-bas.</p> <p>Mais même si elle n'était pas présente, la position de Sartre ne serait pas améliorée. Dans ce cas, les sociétés exotiques ne feraient que nous confronter, d'une manière plus générale que d'autres, à une téléologie inconsciente, qui, bien qu'historique, échappe complètement à l'histoire humaine : celle dont certains aspects sont révélés par la linguistique et la psychanalyse et qui repose. sur l'interaction des mécanismes biologiques (structure du cerveau, lésions, sécrétions internes) et psychologiques. C'est là, me semble-t-il, « l'os » (pour reprendre une phrase de Sartre) que sa critique ne parvient pas à briser, et qui plus est ne se soucie de rien, c'est l'accusation la plus grave que l'on puisse porter. Car le langage ne consiste pas dans la raison analytique des grammairiens à l'ancienne, ni dans la dialectique constituée par la linguistique structurale, ni dans la dialectique constitutive de la praxis individuelle à laquelle est confronté le pratico-inerte, puisque tous trois la supposent. La linguistique nous présente donc une entité dialectique et totalisante mais une conscience extérieure et inférieure (ou inférieure) à la volonté. Le langage, totalisation irréfléchissante, est la raison humaine qui a ses raisons et dont l'homme ne sait rien. Et s'il est objecté qu'il en est ainsi uniquement pour un sujet qui l'intériorise sur la base de la théorie linguistique, ma réponse est que cette sortie doit être refusée, car ce sujet est celui qui parle : pour la même lumière qui révèle la nature du langage lui révèle également qu'il en était ainsi quand il l'ignorait, car il se faisait déjà comprendre, et qu'il le restera demain sans qu'il s'en aperçoive, puisque son discours n'a jamais été et ne sera jamais le résultat d'une totalisation consciente des lois linguistiques. Mais si, en tant que sujet parlant, l'homme peut trouver son expérience apodictique dans une autre totalisation, il ne semble plus y avoir de raison pour laquelle, en tant que sujet vivant, il ne devrait pas avoir accès à la même expérience chez d'autres êtres, pas nécessairement humains, mais vivants.</p> <p>Cette méthode pourrait également revendiquer le nom de « progressive-régressive » ; En fait, ce que Sartre décrit comme tel est la méthode même que les anthropologues pratiquent depuis de nombreuses années. Mais Sartre le limite à son étape préliminaire. Pour notre méthode est progressive-régressive pas une fois mais deux fois. Dans un premier temps, nous observons la donnée d'expérience, nous l'analysons dans le présent, nous essayons de saisir ses antécédents historiques aussi loin que possible, et nous remettons tous ces faits à jour pour les incorporer dans une totalité significative. La deuxième étape, qui répète la première sur un autre plan et à un niveau différent, commence alors. Cette chose humaine intériorisée, que nous avons cherché à fournir avec toute sa richesse et son originalité, ne fixe que la distance que la raison analytique doit parcourir, le saut qu'elle doit faire, pour combler le fossé qui sépare la complexité toujours imprévue de ce nouvel objet et les moyens sa disposition. Il doit donc se transformer en raison dialectique, dans l'espoir qu'une fois flexible, élargi et renforcé, cet objet imprévu sera assimilé à d'autres objets par cette agence, cette nouvelle totalité s'intègrera dans d'autres totalités et ainsi la masse de ses conquêtes, la raison dialectique décrira d'autres horizons et d'autres objets. Nul doute que la procédure s'égarerait si elle n'était pas, à chaque étape et surtout quand elle semblait avoir suivi son cours, prête à revenir sur ses pas et à se replier sur elle-même pour conserver le contact avec cette totalité expérimentée qui sert à la fois comme fin et moyen. Ce retour sur lui-même est à mes yeux une vérification, plutôt que, comme le considère Sartre, une démonstration, car, à mon avis, un être conscient conscient de lui-même pose un problème pour lequel il ne fournit aucune solution. La découverte de la dialectique soumet la raison analytique à une exigence impérative : rendre compte également de la raison dialectique. Cette exigence permanente oblige sans relâche la raison analytique à étendre son programme et à transformer son axiomatique. Mais la raison dialectique ne peut expliquer ni pour elle-même ni pour la raison analytique.</p> <p>On objectera que cette expansion est illusoire puisqu'elle s'accompagne toujours d'une contraction du sens et que nous devrions abandonner la substance pour l'ombre, la clarté pour l'obscurité, le manifeste pour le conjectural, la vérité pour la science-fiction. Encore une fois, Sartre devrait montrer qu'il évite lui-même ce dilemme, inhérent à toute tentative d'explication. La vraie question n'est pas de savoir si notre effort pour comprendre implique un gain ou une perte de sens, mais si le sens que nous préservons a plus de valeur que celui que nous avons eu la sagesse de renoncer. À cet égard, Sartre ne semble avoir retenu que la moitié de la leçon combinée de Marx et de Freud. Ils nous ont appris que l'homme n'a de sens que s'il se considère lui-même comme significatif. Jusqu'ici je suis d'accord avec Sartre. Mais il faut ajouter que ce sens n'est jamais le bon : les superstructures sont des actes fautifs qui l'ont « socialement construit ». Par conséquent, il est vain d'aller à la conscience historique pour la signification la plus vraie. Ce que Sartre appelle « raison dialectique » n'est qu'une reconstruction, par ce qu'il appelle « raison analytique », de mouvements hypothétiques sur lesquels il est impossible de savoir - à moins de les exécuter sans les penser - s'ils entretiennent un rapport quelconque avec ce dont il parle. et qui, le cas échéant, pourraient être définis uniquement en termes de raison analytique. Nous aboutissons donc au paradoxe d'un système qui invoque le critère de la conscience historique pour distinguer le « primitif » du « civilisé » mais - contrairement à ce qu'il affirme - est lui-même anhistorique. Il n'offre pas une image concrète de l'histoire, mais un schéma abstrait des hommes qui composent l'histoire de telle sorte que celle-ci puisse se manifester dans l'évolution de leur vie en tant que totalité synchronique. Sa position par rapport à l'histoire est donc la même que celle des primitifs à l'éternel passé : dans le système de Sartre, l'histoire joue exactement le rôle d'un mythe.</p> <p>En effet, le problème soulevé par la Critique de la raison dialectique est réductible à la question : à quelles conditions le mythe de la Révolution française est-il possible ? Et je suis prêt à accorder que le Français contemporain doit croire en ce mythe pour jouer pleinement le rôle d'agent historique et que l'analyse de Sartre énonce admirablement l'ensemble des conditions de forme nécessaires à la réalisation de ce résultat. Mais il ne s'ensuit pas que son sens, juste parce qu'il est le plus riche (et donc le mieux adapté pour inspirer l'action pratique), devrait être le plus vrai. Ici la dialectique se retourne contre elle-même. Cette vérité est une question de contexte, et si nous nous plaçons en dehors de celle-ci - ce que l'homme de science est tenu de faire - ce qui est apparu comme une vérité expérimentée devient d'abord confus et finalement disparaît complètement. Les soi-disant hommes de gauche s'accrochent encore à une période de l'histoire contemporaine qui a donné la bénédiction d'une congruence entre impératifs pratiques et schémas d'interprétation. Peut-être que cet âge d'or de la conscience historique est déjà passé ; et que cette éventualité puisse en tout cas être envisagée prouve que nous n'avons ici qu'un contexte contingent comme le "centrage" fortuit d'un instrument optique lorsque son verre et son oculaire se déplacent les uns par rapport aux autres. Nous sommes toujours "en ligne de mire" en ce qui concerne la Révolution française, mais nous aurions dû être en relation avec la Fronde si nous avions vécu plus tôt. Les premiers vont rapidement cesser de donner une image cohérente sur laquelle notre action peut être modelée, tout comme le dernier l'a déjà fait. En lisant Retz, nous apprenons que la pensée est impuissante à extraire un schéma d'interprétation d'événements passés.</p> <p>À première vue, il ne fait aucun doute : d'un côté les privilégiés, de l'autre les humbles et les exploités ; comment pourrions-nous hésiter ? Nous sommes des frondeurs. Cependant, le peuple parisien était manœuvré par des maisons nobles, dont le seul but était de régler leurs propres affaires avec les pouvoirs en place, ainsi que par la moitié de la famille royale qui voulait en chasser l'autre. Et maintenant, nous ne sommes déjà que la moitié des Frondeurs. Quant à la Cour, qui s'est réfugiée à Saint-Germain, elle semble au début avoir été une faction de bons à rien végétant sur leurs privilèges et grossissant d'exactions et d'usure aux dépens de la collectivité. Mais non, il a tout de même une fonction puisqu'il conserve le pouvoir militaire ; il mena la lutte contre les étrangers, les Espagnols, que les frondeurs invitèrent sans hésiter à envahir le pays et à imposer leur volonté à ce même tribunal qui défendait la patrie. Cependant, les échelles basculent à nouveau : les Frondeurs et les Espagnols forment ensemble le parti de la paix. Le prince de Condé et la Cour ne cherchaient que des aventures guerrières. Nous sommes des pacifistes et redevenons Frondeurs. Mais néanmoins les exploits militaires de Mazarin et de la Cour n'ont-ils pas étendu la France à ses frontières actuelles, fondant ainsi l'État et la nation ? Sans eux, nous ne devrions pas être ce que nous sommes aujourd'hui. Nous sommes donc de nouveau de l'autre côté.</p> <p>Il suffit donc que l'histoire s'éloigne de nous dans le temps ou que nous nous en éloignions en pensée, pour qu'elle cesse d'être intériorisée et de perdre son intelligibilité, une intelligibilité fallacieuse attachée à une internalité temporaire. Je ne suggère cependant pas que l'homme puisse ou devrait se séparer de cette internalité. Ce n'est pas en son pouvoir de le faire et la sagesse consiste pour lui à se voir le vivre tout en sachant (mais dans un registre différent) que ce qu'il vit si profondément et intensément est un mythe - qui apparaîtra ainsi aux hommes du siècle à venir, et peut-être même à lui-même dans quelques années, et n'apparaîtra plus du tout aux hommes du futur millénaire. Tout sens relève d'un sens moindre, qui lui donne son sens le plus élevé, et si cette régression aboutit finalement à reconnaître "une loi contingente dont on ne peut dire que : c'est ainsi et non autrement" (Sartre), cette perspective est : pas alarmant pour ceux dont la pensée n'est pas tourmentée par la transcendance, même sous une forme latente. Car l'homme aura tout ce qu'il peut raisonnablement espérer si, à la seule condition de se plier à cette loi contingente, il parvient à déterminer sa conduite et à placer tout le reste dans le domaine de l'intelligible.</p> <p>Sartre n'est certainement pas le seul philosophe contemporain à avoir valorisé l'histoire au-dessus des autres sciences humaines et à en avoir une conception presque mystique. L'anthropologue respecte l'histoire, mais il ne lui attribue pas une valeur particulière. Il la conçoit comme une étude complémentaire à la sienne : l'une d'elles déploie l'éventail des sociétés humaines dans le temps, l'autre dans l'espace. Et la différence est encore moins grande qu'il n'y parait, l'historien s'efforçant de reconstruire le tableau des sociétés disparues tel qu'il était aux points qui correspondaient au présent, tandis que l'ethnographe s'efforce de reconstruire les stades historiques qui précédé leur forme existante.</p> <p>Cette symétrie entre histoire et anthropologie semble être rejetée par les philosophes qui nient implicitement ou explicitement que la distribution dans l'espace et la succession dans le temps offrent des perspectives équivalentes. A leurs yeux, un prestige particulier semble s'attacher à la dimension temporelle, comme si la diachronie devait établir une sorte d'intelligibilité non seulement supérieure à celle fournie par le synchronisme, mais surtout plus spécifiquement humaine.</p> <p>Il est facile d'expliquer, sinon de justifier, cette préférence. La diversité des formes sociales, que l'anthropologue saisit comme déployée dans l'espace, présente l'apparence d'un système discontinu. Or, grâce à la dimension temporelle, l'histoire semble nous restituer non pas des états séparés, mais le passage d'un état à un autre sous une forme continue. Et comme nous croyons que nous percevons la tendance de notre histoire personnelle comme un changement continu, la connaissance historique semble confirmer l'évidence du sens intérieur. L'histoire semble faire plus que nous décrire les êtres de l'extérieur ou, au mieux, nous donner des éclaircissements intermittents d'internalités, chacune d'elles le étant pour son propre compte tout en restant externes les unes aux autres : elle semble rétablir notre lien. , en dehors de nous, avec l'essence même du changement.</p> <p>Il y aurait beaucoup à dire sur cette supposée continuité totalisante du moi qui me semble être une illusion soutenue par les exigences de la vie sociale - et par conséquent un reflet de l'extérieur sur l'intérieur - plutôt que l'objet d'une expérience apodictique. Mais il n'est pas nécessaire de résoudre ce problème philosophique pour percevoir que la conception proposée de l'histoire ne correspond à aucune sorte de réalité. Les connaissances historiques étant considérées comme privilégiées, je me sens en droit (comme je ne le serais pas autrement) de faire valoir qu'il existe une double antinomie dans la notion même de fait historique. Car, par hypothèse, un fait historique est ce qui s'est réellement passé, mais où s'est-il passé ? Chaque épisode d'une révolution ou d'une guerre se résout en une multitude de mouvements psychiques individuels. Chacun de ces mouvements est la traduction du développement inconscient et ceux-ci se résolvent en phénomènes cérébraux, hormonaux ou nerveux, qui font eux-mêmes référence à l'ordre physique ou chimique. Par conséquent, les faits historiques ne sont pas plus donnés que les autres. C'est l'historien, ou l'agent de l'histoire, qui les constitue par abstraction et comme sous la menace d'une régression infinie.</p> <p>Ce qui est vrai de la constitution des faits historiques ne l'est pas moins de leur choix. De ce point de vue, l'historien et l'agent de l'histoire les choisissent, les séparent et les découpent, car une histoire véritablement totale les confronterait au chaos. Chaque recoin de l'espace recèle une multitude d'individus dont chacun totalise la tendance de l'histoire d'une manière qui ne peut être comparée aux autres ; pour chacun de ces individus, chaque instant est inépuisablement riche en incidents physiques et psychiques qui jouent tous un rôle dans sa totalisation. Même l'histoire qui se prétend universelle n'est encore que la juxtaposition de quelques histoires locales au sein desquelles (et entre lesquelles) il reste bien plus que ce qui est écrit. Et il serait vain d'espérer qu'en augmentant le nombre de collaborateurs et de en intensifiant la recherche, on obtiendrait un meilleur résultat. Dans la mesure où l'histoire aspire à donner un sens, elle est condamnée à sélectionner des régions, des périodes, des groupes d'hommes et des individus appartenant à ces groupes et à les faire ressortir, en tant que figures discontinues, contre une continuité à peine suffisante pour servir de toile de fond. Une histoire véritablement totale s'annulerait - son produit ne serait rien. Ce qui rend l'histoire possible, c'est qu'un sous-ensemble d'événements est trouvé, pour une période donnée, approximativement de la même signification pour un contingent d'individus qui n'ont pas nécessairement vécu les événements et peuvent même les examiner à plusieurs siècles de distance. L'histoire n'est donc jamais une histoire, mais une histoire pour. [4] Il est partiel au sens de partialité même lorsqu'il prétend ne pas l'être, car il reste inévitablement partiel - c'est-à-dire incomplet - et c'est en soi une forme de partialité. Quand on se propose d'écrire une histoire de la Révolution française, on sait (ou il faut savoir) qu'elle ne peut être, simultanément et sous le même titre, celle du jacobin et celle de l'aristocrate. Ex hypothesi, leurs totalisations respectives (dont chacune est anti-symétrique de l'autre) sont également vraies. Il faut donc choisir entre deux alternatives. On doit choisir comme principal soit un ou un troisième (car il y en a un nombre infini) et abandonner la tentative de trouver dans l'histoire une totalisation de l'ensemble des totalisations partielles ; ou bien il faut les reconnaître tous comme également réels : mais seulement pour découvrir que la Révolution française, telle qu'on la conçoit couramment, n'a jamais eu lieu.</p> <p>L'histoire n'échappe donc pas à l'obligation commune à toute connaissance de recourir à un code pour analyser son objet, même (et surtout) si une réalité continue lui est attribuée [5]. Les caractéristiques distinctives de la connaissance historique ne sont pas dues à l'absence de code, ce qui est illusoire, mais à sa nature particulière : le code consiste en une chronologie. Il n'y a pas d'histoire sans dates. Pour en être convaincu, il suffit d'examiner comment un élève réussit à apprendre l'histoire : il la réduit à un corps maigre, dont le squelette est formé de dates. Non sans raison, il y a eu une réaction contre cette méthode sèche, mais elle va souvent à l'extrême opposé. Les dates ne sont peut-être pas l'ensemble de l'histoire, ni ce qui est le plus intéressant, mais c'est sa condition sine qua non, car toute l'originalité et la nature distinctive de l'histoire résident dans l'appréhension de la relation entre l'avant et l'après, qui se dissoudrait forcément si ses termes pouvaient pas, du moins en principe, être daté.</p> <p>Or, ce codage chronologique cache une nature beaucoup plus complexe que ce que l'on suppose quand on considère les dates historiques comme une simple série linéaire. En premier lieu, une date indique un moment dans une succession : d2 est après d1 et avant d3. De ce point de vue, les dates ne remplissent que la fonction des nombres ordinaux. Mais chaque date est aussi un nombre cardinal et, en tant que tel, exprime une distance par rapport aux dates les plus proches. Nous utilisons un grand nombre de dates pour coder certaines périodes de l'histoire ; et moins pour les autres. Cette quantité variable de dates appliquées à des périodes de durée égale est un indicateur de ce que l'on pourrait appeler la pression de l'histoire : il existe des chronologies « chaudes » qui sont celles de périodes où, aux yeux de l'historien, de nombreux événements apparaissent comme des éléments différentiels ; d'autres, au contraire, où très peu ou rien ne s'est passé pour lui (bien que ce ne soit évidemment pas le cas des hommes qui les ont vécus). Troisièmement et le plus important, une date est un membre d'une classe. Ces classes de dates sont définissables par le caractère significatif que chaque date a dans la classe par rapport aux autres dates qui lui appartiennent également et par l'absence de ce caractère significatif par rapport aux dates appartenant à une classe différente. Ainsi, la date de 1685 appartient à une classe dont 1610, 1648 et 1715 sont également membres ; mais cela ne signifie rien par rapport à la classe composée des dates : 1er, 2e, 3e, 4e millénaire, ni par rapport à la classe de dates : 23 janvier, 17 août, 30 septembre, etc.</p> <p>Sur cette base, en quoi le code de l'historien serait-il composé ? Certainement pas en dates, car celles-ci ne sont pas récurrentes. Les changements de température peuvent être codés à l'aide de chiffres, car la lecture d'un chiffre sur le thermomètre évoque le retour d'une situation antérieure : chaque fois que je lis 0 ° C, je sais qu'il fait froid et que je porte ma couche la plus chaude. Mais une date historique, prise en elle-même, n'aurait aucun sens, car elle ne fait pas référence à elle-même : si je ne connais rien à l'histoire moderne, la date de 1643 ne me rend pas plus sage. Le code ne peut donc être constitué que de classes de dates, chaque date ayant un sens dans la mesure où elle se trouve dans des relations complexes de corrélation et d'opposition avec d'autres dates. Chaque classe est définie par une fréquence et dérive de ce que l'on pourrait appeler un corpus ou un domaine de l'histoire. La connaissance historique se déroule donc comme un sans fil à modulation de fréquence : comme un nerf, elle code une quantité continue - et donc symbolique - par des fréquences d'impulsions proportionnelles à ses variations. Quant à l'histoire elle-même, elle ne peut être représentée comme une série apériodique avec seulement un fragment dont nous sommes au courant. L'histoire est un ensemble discontinu composé de domaines de l'histoire, chacun d'eux étant défini par une fréquence caractéristique et par un codage différentiel avant et après. Il n'est pas plus possible de passer entre les dates qui composent les différents domaines que de le faire entre nombres naturels et irrationnels. Ou plus précisément : les dates appropriées à chaque classe sont irrationnelles par rapport à toutes celles des autres classes.</p> <p>Il est donc non seulement fallacieux mais contradictoire de concevoir le processus historique comme un développement continu, commençant avec une préhistoire codée en dizaines ou centaines de millénaires, puis passant à l'échelle des millénaires lorsqu'il atteint le 4ème ou 3ème millénaire, et se poursuivant comme une histoire. en siècles, au gré de chaque auteur, avec des tranches d'histoire annuelle dans le siècle, une histoire au jour dans l'année ou même une histoire horaire dans la journée. Toutes ces dates ne forment pas une série : elles appartiennent à des espèces différentes. Pour ne donner qu'un exemple, le codage que nous utilisons dans la préhistoire n'est pas préliminaire à celui que nous utilisons pour l'histoire moderne et contemporaine. Chaque code fait référence à un système de signification applicable, du moins en théorie, à la quasi-totalité de l'histoire humaine. Les événements significatifs pour un code ne le sont plus pour un autre. Codés dans le système de la préhistoire, les épisodes les plus célèbres de l'histoire moderne et contemporaine cessent d'être pertinents ; sauf peut-être (et là encore, nous n'en savons rien) certains aspects massifs de l'évolution démographique considérée à l'échelle mondiale, l'invention du moteur à vapeur, la découverte de l'électricité et de l'énergie nucléaire.</p> <p>Étant donné que le code général ne consiste pas en dates pouvant être ordonnées sous forme de séries linéaires, mais en classes de dates fournissant chacune un système de référence autonome, le caractère discontinu et classificatoire des connaissances historiques apparaît clairement. Il fonctionne au moyen d'une matrice rectangulaire,</p> <p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> <p>où chaque ligne représente des classes de dates, appelées horaires, journalières, annuelles, laïques, millénaires aux fins de la schématisation et qui, ensemble, constituent un ensemble discontinu. Dans un système de ce type, la prétendue continuité historique n'est assurée que par des contours frauduleux.</p> <p>En outre, bien que les lacunes internes de chaque classe ne puissent être comblées par le recours à d'autres classes, chaque classe dans son ensemble renvoie néanmoins toujours à une autre classe contenant le principe d'une intelligibilité à laquelle elle ne pourrait aspirer elle-même. L'histoire du XVIIe siècle est « annuelle », mais le XVIIe siècle, en tant que domaine de l'histoire, appartient à une autre classe, qui la code par rapport aux siècles précédents et suivants ; et ce domaine des temps modernes devient à son tour un élément d'une classe où il apparaît corrélé et opposé à d'autres « temps » : le moyen âge, l'antiquité, le temps présent, etc. Ces domaines correspondent à des histoires de pouvoirs de différentes époques.</p> <p>L'histoire biographique et anecdotique, tout en bas de l'échelle, est une histoire de faible puissance, qui n'est pas intelligible en elle-même et ne le devient seulement lorsqu'elle est transférée en bloc à une forme d'histoire d'une puissance plus élevée qu'elle-même ; et ce dernier est dans la même relation avec une classe au-dessus de lui. Ce serait cependant une erreur de penser que nous reconstituons progressivement une histoire totale à force de ces queues d'aronde. Car tout gain d'un côté est compensé par une perte de l'autre. L'histoire biographique et anecdotique est la moins explicative ; mais c'est le point d'information le plus riche, car il considère les individus dans leur particularité et détaille pour chacun d'eux les nuances de caractère, les rebondissements de leurs motivations, les phases de leurs délibérations. Ces informations sont schématisées, mises en arrière-plan et finalement supprimées au fur et à mesure que l'on passe à des histoires de « pouvoir » de plus en plus grand [6]. En conséquence, en fonction du niveau auquel il se situe, l'historien perd en information ce qu'il gagne en compréhension ou inversement, comme si la logique du concret voulait en rappeler la nature logique en modélisant un contour confus du théorème de Gödel l'argile de « devenir ». Le choix relatif de l'historien, en ce qui concerne chaque domaine de l'histoire qu'il abandonne, se limite toujours au choix entre l'histoire qui nous enseigne plus et explique moins, et l'histoire qui explique plus et enseigne moins. Le seul moyen d'éviter ce dilemme est de sortir de l'histoire : soit par le bas, si la recherche d'informations le mène de la considération de groupes à celle d'individus, puis à des motivations qui dépendent de leur histoire et de leur tempérament personnels, c'est-à-dire à un domaine infra-historique dans les domaines de la psychologie et de la physiologie ; ou par le haut, si le besoin de comprendre l'incite à replacer l'histoire dans la préhistoire et cette dernière dans l'évolution générale des êtres organisés, explicable elle-même en termes de biologie, de géologie et enfin de cosmologie.</p> <p>Il existe cependant un autre moyen d'éviter ce dilemme sans pour autant faire disparaître l'histoire. Il suffit de reconnaître que l'histoire est une méthode sans objet distinct qui lui correspond pour rejeter l'équivalence entre la notion d'histoire et la notion d'humanité que certains ont essayé de nous imposer dans le but inavoué de faire de l'historicité le dernier refuge d'un monde. humanisme transcendantal : comme si les hommes pouvaient retrouver l'illusion de la liberté sur le plan du « nous » simplement en abandonnant les « je » qui manquent trop manifestement de cohérence.</p> <p>En réalité, l'histoire n'est liée ni à l'homme ni à un objet particulier. Elle consiste entièrement en sa méthode, dont l'expérience s'avère indispensable pour cataloguer les éléments de toute structure, humaine ou non, dans leur intégralité. Il est donc loin d'être vrai que la recherche de l'intelligibilité se termine dans l'histoire comme si c'était son terminus. C'est plutôt l'histoire qui sert de point de départ à toute quête d'intelligibilité. Comme on dit de certaines carrières, l'histoire peut mener à tout, à condition d'en sortir.</p> <p>Cette autre chose à laquelle l'histoire conduit faute d'une sphère de référence propre montre que quelle que soit sa valeur (incontestable), la connaissance historique ne peut prétendre être opposée à d'autres formes de connaissance en tant que privilège suprême. Nous avons noté ci-dessus qu'il se trouve déjà enraciné dans l'esprit sauvage et nous pouvons maintenant voir pourquoi il ne se concrétise pas là-bas. Le trait caractéristique de l'esprit sauvage est son intemporalité ; son objet est de saisir le monde comme une totalité à la fois synchronique et diachronique et la connaissance qu'il en tire est semblable à celle offerte à une pièce par des miroirs fixés sur des murs opposés qui se reflètent (ainsi que des objets situés dans l'espace intermédiaire) bien que sans être strictement parallèle. Une multitude d'images se forment simultanément, aucune à la différence des autres, si bien qu'aucune ne fournit une connaissance partielle de la décoration et du mobilier, mais le groupe se caractérise par des propriétés invariantes exprimant une vérité. L'esprit sauvage approfondit ses connaissances à l'aide d'imagines mundi. Il construit des structures mentales qui facilitent la compréhension du monde dans la mesure où elles lui ressemblent. En ce sens, la pensée sauvage peut être définie comme une pensée analogique.</p> <p>Mais dans ce sens aussi, elle diffère de la pensée domestiquée, dont la connaissance historique constitue un aspect. Le souci de continuité qui inspire cette dernière est bien une manifestation, dans l'ordre temporel, d'une connaissance plus interstitielle et unifiante que discontinue et analogique : au lieu de multiplier des objets par des schémas promus au rôle d'objets supplémentaires, elle semble transcender discontinuité originale en liant des objets les uns aux autres. Mais c'est cette raison, qui se préoccupe uniquement de combler les lacunes et de dissoudre les différences, que l'on peut appeler à juste titre « analytique ». Par un paradoxe sur lequel on a récemment beaucoup insisté, pour la pensée moderne, « continuité, variabilité, relativité, déterminisme vont de pair ».</p> <p>Cette continuité analytique et abstraite s'opposera sans doute à celle de la praxis telle que la vivent des personnes concrètes. Mais cette dernière continuité ne semble pas moins dérivée que la précédente, car ce n'est que le mode conscient d'appréhension des processus psychologiques et physiologiques qui sont eux-mêmes discontinus. Je ne conteste pas que la raison se développe et se transforme sur le terrain : le mode de pensée de l'homme reflète ses relations avec le monde et avec les hommes. Mais pour que la praxis soit pensée vivante, il faut d'abord (dans un sens logique et non historique) que la pensée existe : c'est-à-dire que ses conditions initiales doivent être données sous la forme d'une structure objective de la psyché. et cerveau sans lequel il n'y aurait ni praxis ni pensée.</p> <p>Par conséquent, lorsque je décris la pensée sauvage comme un système de concepts incorporés dans des images, je ne me rapproche nullement des robinsonnades d'une dialectique constitutive : toute raison constitutive présuppose une raison constituée. Mais même si on laissait à Sartre la circularité qu'il invoque pour dissiper le "personnage suspect" attaché aux premières étapes de sa synthèse, il propose en réalité des "robinsonnades", cette fois sous la forme de descriptions de phénomènes, lorsqu'il prétend rétablir le sens de l'échange de mariage, le potlatch ou la démonstration des règles de mariage de sa tribu par un sauvage mélanésien. Sartre se réfère alors à une compréhension qui a sa place dans la praxis de leurs organisateurs, expression bizarre à laquelle aucune réalité ne correspond, à part peut-être la capacité que toute société étrangère présente à celui qui la regarde de l'extérieur, et qui le conduit à projeter les lacunes dans sa propre observation sous la forme d'attributs positifs. Deux exemples montreront ce que je veux dire.</p> <p>Aucun anthropologue ne peut être frappé par la manière habituelle de conceptualiser les rites d'initiation employés par les sociétés les plus diverses du monde. Que ce soit en Afrique, en Amérique, en Australie ou en Mélanésie, les rites suivent le même schéma : premièrement, les novices, pris de leurs parents, sont symboliquement "tués" et cachés dans la forêt ou dans la brousse, où ils sont mis à l'épreuve par Beyond ; après cela, ils "renaissent" en tant que membres de la société. Lorsqu'ils sont rendus à leurs parents naturels, ces derniers simulent donc toutes les phases d'une nouvelle naissance et entament une rééducation même dans les gestes élémentaires de l'alimentation ou de l'habillage. Il serait tentant d'interpréter cet ensemble de phénomènes comme une preuve qu'à ce stade, la pensée est entièrement ancrée dans la praxis. Mais c'est revivre, car c'est au contraire une praxis scientifique qui a, entre nous, vidé les notions de mort et de naissance de tout ce qui ne correspondait pas à de simples processus physiologiques et les a rendues impropres à une autre signification. Dans les sociétés où les rites d'initiation sont bien connus, naissance et mort fournissent le matériel nécessaire à une conceptualisation riche et variée, à condition que ces notions (comme tant d'autres) ne soient pas dépourvues de connaissances scientifiques orientées vers des rendements concrets - ce qui leur manque - partie majeure d'un sens qui transcende la distinction entre le réel et l'imaginaire : un sens complet dont nous ne pouvons plus guère maintenant que faire évoquer le fantôme dans le cadre réduit du langage figuré. Ce qui nous semble être ancré dans la praxis est la marque de pensée qui prend véritablement les mots qu'elle utilise au sérieux, alors que dans des circonstances comparables, nous ne « jouons » que sur des mots.</p> <p>Les tabous sur les beaux-parents fournissent la matière pour un récit édifiant conduisant à la même conclusion par une voie différente. Les anthropologues ont trouvé l'interdiction fréquente de tout contact physique ou verbal entre affines proches si étrange qu'elles ont fait preuve d'ingéniosité pour multiplier les hypothèses explicatives, sans toujours veiller à ce qu'elles ne soient pas redondantes les unes des autres. Elkin, par exemple, explique la rareté du mariage avec le cousin patrilatère en Australie en invoquant la règle selon laquelle un homme doit éviter tout contact avec sa belle-mère, il sera donc sage de choisir ce dernier parmi les femmes entièrement en dehors de son groupe local. (auquel appartiennent les sœurs de son père). Le but même de la règle est censé être d'empêcher une mère et sa fille d'être rivales pour les affections du même homme ; enfin, le tabou est censé s'étendre par contamination à la grand-mère maternelle de la femme et à son mari. Il existe donc quatre interprétations concurrentes d'un même phénomène : fonction d'un type de mariage, résultat d'un calcul psychologique, protection contre les tendances instinctives et produit de l'association par contiguïté. Cependant, cela ne satisfait toujours pas Elkin, car, à son avis, le tabou du beau-père repose sur une cinquième explication : le beau-père est le créancier de l'homme à qui il a donné sa fille. le gendre se sent dans une position d'infériorité par rapport à lui.</p> <p>Je me contenterai de la dernière explication qui couvre parfaitement tous les cas considérés et rend les autres sans valeur en faisant ressortir leur naïveté. Mais pourquoi est-il si difficile de mettre ces usages à leur place ? La raison en est, je pense, que les usages de notre propre société qui pourraient être comparés à eux et pourraient fournir un repère pour les identifier, sont sous une forme dissociée entre nous, alors que, dans ces sociétés exotiques, ils apparaissent dans une société associée qui les rend méconnaissables pour nous.</p> <p>Nous connaissons le tabou des beaux-parents ou du moins son équivalent approximatif. De même, il nous est interdit de nous adresser aux grands de ce monde et de nous tenir à l'écart. Tout le protocole l'affirme : on ne parle pas d'abord à la reine d'Angleterre ou au président de la République française ; et nous adoptons la même réserve lorsque des circonstances imprévues créent des conditions de proximité plus étroite entre notre supérieur hiérarchique et nous-mêmes que la distance sociale entre nous le justifie. Or, dans la plupart des sociétés, la position d'épouse est accompagnée d'une supériorité sociale (et parfois aussi économique), celle d'épouse par l'infériorité et la dépendance. Cette inégalité entre les affines peut être exprimée objectivement dans les institutions sous forme de hiérarchie fluide ou stable, ou peut être exprimée subjectivement dans le système de relations interpersonnelles au moyen de privilèges et d'interdictions.</p> <p>Il n'y a donc rien de mystérieux dans ces usages que notre propre expérience nous permet de voir de l'intérieur. Nous ne sommes déconcertés que par leurs conditions constitutives, différentes dans chaque cas. Entre nous, ils sont nettement séparés des autres usages et liés à un contexte non ambigu. Dans les sociétés exotiques, les mêmes usages et le même contexte sont comme enracinés dans d'autres usages et dans un contexte différent : celui des liens familiaux, avec lesquels ils nous semblent incompatibles. Nous avons du mal à imaginer que, en privé, le gendre du président de la République française devrait le considérer comme le chef de l'Etat plutôt que comme son beau-père. Et bien que le mari de la reine d'Angleterre puisse se comporter comme le premier de ses sujets en public, il y a de bonnes raisons de penser qu'il est juste un mari quand ils sont seuls. C'est l'un ou l'autre. L'étrangeté superficielle du tabou sur les beaux-parents vient de ce qu'elle est à la fois.</p> <p>En conséquence, et comme nous l'avons déjà constaté dans le cas des opérations de compréhension, le système d'idées et d'attitudes n'est présenté ici qu'incarné. Considéré en lui-même, ce système n'a rien à envier à l'anthropologue. Mes relations avec le Président de la République sont entièrement constituées d'observances négatives, car, en l'absence d'autres liens, nos relations éventuelles sont entièrement définies par la règle selon laquelle je ne devrais pas parler sans qu'il m'invite à le faire et que Je devrais rester à une distance respectueuse de lui. Mais cette relation abstraite n'a besoin que d'être vêtue d'une relation concrète et des attitudes propres à chacun à accumuler, pour que je me trouve aussi gêné par ma famille qu'un aborigène australien. Ce qui nous apparaît comme une plus grande facilité sociale et une plus grande mobilité intellectuelle est donc dû au fait que nous préférons travailler avec des pièces détachées, voire avec « petit changement », alors que le natif est un collectionneur logique : il noue toujours les liens. , retournant sans cesse tous les aspects de la réalité, qu'ils soient physiques, sociaux ou mentaux. Nous trafiquons dans nos idées ; il les amasse. L'esprit sauvage met en pratique une philosophie du fini.</p> <p>C'est aussi la source du regain d'intérêt pour elle. Ce langage au vocabulaire limité, capable d'exprimer n'importe quel message par des combinaisons d'oppositions entre ses unités constitutives, cette logique de compréhension pour laquelle le contenu est indissociable de la forme, cette systématique de classes finies, cet univers composé de significations ne nous apparaît plus. comme témoins rétrospectifs d'une époque où : 'le ciel sur la terre marchaite et respirait dans un peuple de dieux', et que le paradis a respiré sur terre parmi une population de dieux] et que le poète n'évoque que dans le but de demander s'il est à regretter ou non. Ce temps nous est maintenant restauré, grâce à la découverte d'un univers d'informations où règnent les lois de la pensée sauvage : le paradis aussi, marcher sur la terre parmi une population d'émetteurs et de récepteurs dont les messages sont en cours de transmission. , constituent des objets du monde physique et peuvent être saisis de l'extérieur et de l'intérieur.</p> <p>L'idée que l'univers des primitives (ou supposées telles) est principalement constitué de messages n'est pas nouvelle. Mais jusqu'à récemment, une valeur négative a été attribuée à ce qui a été considéré à tort comme un caractère distinctif, comme si cette différence entre l'univers des primitifs et le nôtre contenait l'explication de leur infériorité mentale et technologique, alors qu'il s'agissait plutôt de sur un pied d'égalité avec les théoriciens modernes de la documentation. [7] Les sciences physiques ont dû découvrir qu'un univers sémantique possédait toutes les caractéristiques d'un objet à part pour qu'il soit reconnu que la manière dont les peuples primitifs conceptualisent leur monde n'est pas simplement cohérente mais celle qui est exigée dans le cas d'un objet. dont la structure élémentaire présente l'image d'une complexité discontinue.</p> <p>La fausse antinomie entre mentalité logique et prélogique a été surmontée en même temps. L'esprit sauvage est logique dans le même sens et de la même manière que le nôtre, bien que le nôtre ne le soit que lorsqu'il est appliqué à la connaissance d'un univers dans lequel il reconnaît simultanément des propriétés physiques et sémantiques. Ce malentendu une fois dissipé, il n'en reste pas moins vrai que, contrairement à l'opinion de Lévy-Bruhl, sa pensée procède par compréhension, et non par affectivité, à l'aide de distinctions et d'oppositions, et non par confusion et participation. Bien que le terme n'ait pas encore été utilisé, de nombreux textes de Durkheim et de Mauss montrent qu'ils ont compris que la pensée dite primitive est une forme de pensée quantifiée.</p> <p>On objectera qu'il reste une différence majeure entre la pensée des primitifs et la nôtre : la théorie de l'information concerne les messages authentiques, tandis que les primitifs confondent de simples manifestations du déterminisme physique des messages. Deux considérations, cependant, privent cet argument de tout poids. En premier lieu, la théorie de l'information a été généralisée et s'étend aux phénomènes ne possédant pas intrinsèquement le caractère de messages, notamment ceux de la biologie ; les illusions du totémisme ont eu au moins le mérite de mettre en lumière la place fondamentale appartenant aux phénomènes de cet ordre, dans l'économie interne des systèmes de classification. En traitant les propriétés sensibles des règnes animal et végétal comme s'ils étaient les éléments d'un message, et en découvrant des « signatures » - et ainsi des signes -, les hommes ont commis des erreurs d'identification : l'élément significatif n'a pas toujours été celui ils ont supposé. Mais, sans instruments perfectionnés qui leur auraient permis de le placer là où il se trouve le plus souvent, c'est au niveau microscopique - ils ont déjà discerné « comme à travers un verre sombre » des principes d'interprétation dont la valeur heuristique et conforme à la réalité nous ont été révélées que par le biais d'inventions très récentes : télécommunications, ordinateurs et microscopes électroniques.</p> <p>Surtout, pendant la période de leur transmission, quand ils ont une existence objective en dehors de la conscience des émetteurs et des récepteurs, les messages affichent des propriétés qu'ils ont en commun avec le monde physique. Ainsi, malgré leurs erreurs en ce qui concerne les phénomènes physiques (qui n'étaient pas absolus mais relatifs au niveau où ils les avaient saisis) et même s'ils les interprétaient comme s'il s'agissait de messages, les hommes étaient néanmoins en mesure de parvenir à certaines de leurs propriétés. Pour qu'une théorie de l'information puisse évoluer, il était sans aucun doute essentiel d'avoir découvert que l'univers de l'information faisait partie d'un aspect du monde naturel. Mais la validité du passage des lois de la nature à celles de l'information une fois démontrée, implique la validité du passage inverse - celui qui, depuis des millénaires, permet aux hommes d'approcher les lois de la nature à titre d'information.</p> <p>Certes, les propriétés auxquelles l'esprit sauvage a accès ne sont pas les mêmes que celles qui ont attiré l'attention des scientifiques. Le monde physique est abordé par des extrémités opposées dans les deux cas : l'un est suprêmement concret, l'autre extrêmement abstrait ; l'un procède de l'angle des qualités sensibles et l'autre de celui des propriétés formelles. Mais si, théoriquement du moins et à condition qu'aucun changement de perspective abrupte ne se produise, ces deux parcours pourraient avoir été voués à se rejoindre, cela explique qu'ils devraient avoir les deux, indépendamment l'un de l'autre dans le temps et dans l'espace, conduits à deux processus distincts mais également positifs. sciences : celle qui a fleuri à l'époque néolithique, dont la théorie de l'ordre sensible a fourni la base des arts de la civilisation (agriculture, élevage, poterie, tissage, conservation et préparation des aliments, etc.) et qui continue de pourvoir à nos besoins. besoins de base par ces moyens ; et l'autre, qui se situe d'emblée au niveau de l'intelligibilité et dont la science contemporaine est le fruit.</p> <p>Nous avons dû attendre jusqu'au milieu de ce siècle pour traverser de longs chemins séparés : ce qui arrive au monde physique par le détour de la communication, et celui que nous venons de connaître, arrive au monde de la communication par le détour du physique. L'ensemble du processus de la connaissance humaine revêt ainsi le caractère d'un système fermé. Et nous restons donc fidèles à l'inspiration de l'esprit sauvage quand nous reconnaissons que l'esprit scientifique sous sa forme la plus moderne aura, par une rencontre que lui-même aurait pu prévoir, avoir contribué à légitimer les principes de la pensée sauvage et à les rétablir. à sa juste place.</p> <p>16 octobre 1961 Notes</p> <p>1. L'opposition entre la nature et la culture à laquelle j'ai attaché une grande importance à une époque (1, ch. 1 et 2) semble maintenant revêtir une importance essentiellement méthodologique.</p> <p>2. Cela vaut même pour les vérités mathématiques dont un logicien contemporain dit cependant que « La pensée mathématique a pour caractéristique de ne pas transmettre la vérité sur le monde extérieur » (Heyting, p. 8-9). Mais la pensée mathématique reflète en tout cas le libre fonctionnement de l'esprit, c'est-à-dire l'activité des cellules du cortex cérébral, relativement émancipée de toute contrainte extérieure et ne respectant que ses propres lois. Comme le mental est aussi une chose, le fonctionnement de cette chose nous apprend quelque chose sur la nature des choses : même une réflexion pure est en dernière analyse une intériorisation du cosmos. Il illustre la structure de ce qui se trouve à l'extérieur sous une forme symbolique : « La logique et la logistique sont des sciences empiriques relevant de l'ethnographie plutôt que de la psychologie » (Beth, p. 151).</p> <p>3. C'est précisément parce que tous ces aspects de l'esprit sauvage peuvent être découverts dans la philosophie de Sartre que celui-ci n'est à mon avis pas habilité à porter un jugement sur lui : il est empêché de le faire par le seul fait de fournir son équivalent. Pour l'anthropologue, au contraire, cette philosophie (comme toutes les autres) constitue un document ethnographique de premier ordre dont l'étude est essentielle à la compréhension de la mythologie de notre époque.</p> <p>4. Ce sera tout à fait le commentaire des partisans de Sartre. Mais tout l'effort de ce dernier montre que, si la subjectivité de l'histoire pour moi peut faire place à l'objectivité de l'histoire pour nous, le « je » ne peut encore être converti en « nous » qu'en condamnant ce « nous » à n'étant plus qu'un "je" élevé au pouvoir de deux, lui-même hermétiquement isolé de l'autre "nous". Le prix ainsi payé pour l'illusion d'avoir vaincu l'antinomie insoluble (dans un tel système) entre moi et les autres consiste en l'attribution, par la conscience historique, de la fonction métaphysique de l'Autre aux Papous. En réduisant ce dernier à l'état de moyen, à peine suffisant pour son appétit philosophique, la raison historique s'abandonne à un cannibalisme intellectuel bien plus révoltant pour l'anthropologue qu'un véritable cannibalisme.</p> <p>5. Dans ce sens aussi, on peut parler d'antinomie de la connaissance historique : si elle prétend atteindre le continu, il est impossible d'être condamné à une régression infinie ; mais pour le rendre possible, les événements doivent être quantifiés et la temporalité cesse ensuite d'être la dimension privilégiée du savoir historique, car dès qu'il est quantifié, chaque événement peut, à toutes fins utiles, être traité comme s'il résultait d'un choix entre préexistants possibles.</p> <p>6. Chaque domaine de l'histoire est circonscrit par rapport à celui qui se trouve immédiatement en dessous de lui, inscrit par rapport à celui qui se trouve au-dessus de lui. Ainsi, chaque histoire de faible puissance d'un domaine inscrit est complémentaire de la puissante histoire du domaine circonscrit et est en contradiction avec l'histoire de faible puissance de ce même domaine (dans la mesure où il s'agit d'un domaine inscrit). Chaque histoire est ainsi accompagnée d'un nombre indéterminé d'anti-histoires, complémentaires les unes des autres : à une histoire de 1 re année correspond une anti-histoire de 2 e année, etc. Le progrès de la connaissance et la création de nouvelles sciences prennent place à travers la génération d'anti-histoires qui montrent qu'un certain ordre qui n'est possible que sur un plan cesse de l'être sur un autre. L'anti-histoire de la Révolution française envisagée par Gobineau est contradictoire sur le plan sur lequel la Révolution avait été pensée avant lui. Cela devient logiquement concevable (ce qui ne veut pas dire que cela est vrai) si on se met sur un nouveau plan, que Gobineau a d'ailleurs choisi maladroitement ; c'est-à-dire : si on passe d'une histoire de grade « annuel » ou « laïque » (qui est aussi politique, social et idéologique) à une histoire de grade « millénaire » ou « multi millénaire » (qui est aussi culturelle et anthropologique), procédé qui n'a pas été inventé par Gobineau et que l'on pourrait appeler : la "transformation" de Boulainvilliers.</p> <p>7. Le documentaliste ne rejette ni ne conteste le contenu des œuvres qu'il analyse afin de dériver les unités constitutives de son code ou de les adapter, soit en les combinant entre elles, soit, le cas échéant, en les décomposant en unités plus fines. Il traite ainsi les auteurs comme des dieux dont les révélations sont écrites, au lieu d'être inscrites dans des êtres et des choses, mais qui ont la même valeur sacrée, qui s'attache au caractère extrêmement significatif qui, pour des raisons méthodologiques ou ontologiques, est nécessaire par hypothèse. reconnaître en eux dans les deux cas.</p> <p><a href="http://www.marxists.org/reference/subject/philosophy/works/fr/levi-strauss.htm" class='spip_out' rel='external'>Read here</a></p></div> Des gènes homéotiques à l'apoptose, de l'architecte au sculpteur https://matierevolution.org/spip.php?article6444 https://matierevolution.org/spip.php?article6444 2019-10-15T22:05:00Z text/html fr Robert Paris On a longtemps cru qu'il fallait un très grand nombre de mutations élémentaires, lentement accumulées dans le capital génétique, pour obtenir une autre espèce, en particulier pour obtenir un nouveau plan d'organisation. Cependant on a trouvé que ce n'était pas seulement un caractère qui est concerné par un gène mais le plan d'organisation lui-même. Donc certains gènes permettent d'ordonnancer la confection d'un individu, étape par étape. Il s'agit là de la découverte des gènes homéotiques et de l'homéoboite. (...) - <a href="https://matierevolution.org/spip.php?rubrique31" rel="directory">Biologie : Rétroaction de la vie et de la mort</a> <div class='rss_texte'><p><span class='spip_document_12732 spip_documents spip_documents_center'> <img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH241/52eb7c63ac_50035101_gene-hox-homeotique-mouche-philip-wikimedia-domaine-public-e82d1.jpg' width='500' height='241' alt="" style='height:241px;width:500px;' /></span><span class='spip_document_12731 spip_documents spip_documents_center'> <img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH461/Bordas_p44_doc1_Repartition_genes_homeotiques-fc4bc.jpg' width='500' height='461' alt="" style='height:461px;width:500px;' /></span><span class='spip_document_12730 spip_documents spip_documents_center'> <img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L490xH718/gen_hom-4d3e7.gif' width='490' height='718' alt="" style='height:718px;width:490px;' /></span><span class='spip_document_12729 spip_documents spip_documents_center'> <img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH489/pic007-2dd9b.jpg' width='500' height='489' alt="" style='height:489px;width:500px;' /></span>On a longtemps cru qu'il fallait un très grand nombre de mutations élémentaires, lentement accumulées dans le capital génétique, pour obtenir une autre espèce, en particulier pour obtenir un nouveau plan d'organisation. Cependant on a trouvé que ce n'était pas seulement un caractère qui est concerné par un gène mais le plan d'organisation lui-même. Donc certains gènes permettent d'ordonnancer la confection d'un individu, étape par étape. Il s'agit là de la découverte des gènes homéotiques et de l'homéoboite. C'est un mode de fonctionnement qui règle le développement embryonnaire de l'individu et que l'on va retrouver d'abord chez la drosophile puis chez les insectes, enfin chez les mammifères. En effet, que ce soit chez la drosophile (avec les gènes HOM) ou chez la souris (avec les gènes HOX), on trouve une même base, l'homéoboite, qui doit provenir d'une origine commune. C'est au point que l'on a décidé de ne plus utiliser les termes différents Hom et Hox mais le même terme Hox pour désigner l'homéoboite. Un tel gène homéotique donne un ordre des opérations pour la fabrication d'un individu. Dans l'histoire des gènes du développement, tout a commencé en 1894. On a découvert des transformations homéotiques de la mouche drosophile. Le terme d'homéotique vient des mutants homéotiques que l'on a trouvé dans la mouche drosophile avec, par exemple, des pattes à la place des antennes. Homéotique signifie que ce sont des transformations d'une partie du corps à l'image d'une autre partie, d'où la notion d'homologie qui a donné le terme homéotique. Une drosophile mutante peut recevoir 4 ailes alors que normalement elle n'en possède que deux. On peut voir des antennes à la place des pattes, des yeux à la place des ailes. Cela ne se fait pas au hasard mais par homologie : par exemple on ne peut pas échanger des pattes poussant à la place d'antennes et non des ailes à la place des pattes. Des structures d'apparence très différentes peuvent s'échanger si elles interviennent au même niveau dans le développement de l'individu. Ce qui détermine le moment de formation de l'organe, ce sont les gènes du développement. Ce sont les gènes Hox, dits encore gènes architectes, qui permettent la réalisation du plan d'organisation et donnent au développement ses étapes, son sens. On retrouve les Hox non seulement chez la souris, la drosophile ou l'homme mais chez tous les pluricellulaires. Il y a correspondance entre chaque gène et une zone du corps. Ces gènes s'expriment successivement suivant leur place dans le cordon ADN correspondent non seulement à l'ordre des zones du corps mais aussi à l'ordre temporel de fabrication de ces zones. Il y a une durée d'expression de chaque gène. Il y a un début et une fin de l'intervention de chaque gène qui est déterminée par l'action d'un gène régulateur. Celui-ci peut activer ou inhiber le gène Hox. Il reste un problème à résoudre qui est une question d'auto-organisation des systèmes dissipatifs, étudiée comme telle par Alan Turing et Brian Goodwin. Les gènes Hox ne se contentent pas de fabriquer un membre ou un système comme le système urogénital, ils précisent dans quelle direction le membre ou l'organisme doit se développer. C'est Wolpert qui en a donné l'interprétation en développant une idée de Turing dont on a parlé précédemment. C'est un phénomène de disposition spatiale par rapport aux voisins proches, au sein d'un tissu en croissance. C'est ce que Wolpert appelle l'information de position. En effet, ce qui permet de fabriquer un individu c'est que les cellules ne se contentent pas de se multiplier ou de se diversifier : elles connaissent leur position au sein d'un tissu en croissance. Mais comment font-elles pour le savoir, pour organiser l'espace. Et comment les différents organes de l'individu se retrouvent bien à leur place par rapport à l'avant/arrière du corps et par rapport à la symétrie dos/face ? Ce sont les gènes Hox qui assignent une identité spatiale aux cellules embryonnaires le long des différents axes du corps. En coloriant ces zones par des couleurs, bleu, blanche ou rouge, Wolpert arrive à la fameuse image du drapeau français. La forme réalisée est un drapeau tricolore mais ce n'est pas tout à fait le drapeau national bien connu car celui des Hox est doué d'auto-régulation avec des effets de seuil. Au fur et à mesure de la différenciation cellulaire, les cellules vont savoir se grouper en fonction de leur type grâce à des messages inter-cellulaires et cette transformation est irréversible. Ce phénomène est non seulement spatial mais temporel. En fonction du temps passé à la réalisation de telle ou telle tâche du programme, la tâche suivante sera ou non enclenchée, avancée ou retardée. Donc les gènes Hox expriment un programme, non prévu d'avance, d'auto-organisation spatio-temporel suivant sur la manière dont le processus se réalise à chaque fois. Le fait qu'il en résulte un individu semblable ne provient pas d'un modèle tout fait imité mais du fait que les gènes Hox agissent dans l'ordre de leur position dans l'ADN. Les gènes Hox permettent de concevoir le mode de régulation du développement, c'est-à-dire le lien entre deux niveaux fondamentaux du vivant : le programme génétique et la morphologie des individus. De petites mutations sur les gènes Hox peuvent causer des modifications importantes des horloges du développement, entraînant des changements morphologiques radicaux. Il n'y a pas de liaison linéaire entre génétique et morphologie. Finalement les gènes Hox ne construisent pas eux-mêmes l'organisme mais donnent aux cellules les propriétés qui leur permettent de le construire. Les gènes du développement ne sont pas un simple programme duplicatif. Un gène va bien lancer la fabrication d'un oeil, mais ce gène est seulement un gène de pilotage de milliers d'autres gènes de structure. Le fonctionnement des gènes du développement est hiérarchisé et il l'est à trois degrés : d'abord les gènes de structure, puis les gènes architectes et enfin les gènes régulateurs supérieurs. Un gène régulateur pilote de milliers de gènes de structure. Les gènes architectes sont un petit nombre de gènes qui envoient des ordres à des gènes dits ouvriers et commandent ainsi aux diverses opérations visant à lancer des développements du corps, de la tête, des membres. Le pilotage, l'activation et l'arrêt des gènes architecte est réalisé par des gènes de régulation. En somme, il y a celui qui bâtit, celui qui donne le plan de la maison et répartit les tâches, et enfin celui qui ordonne d'agir ou d'arrêter le travail. Le mot clef du développement est donc celui d'organisation. C'est l'attribution de fonctions aux différents modules des gènes du développement qui change sous l'action des gènes régulateurs, les homéogènes. Certains gènes peuvent être activés ou inhibés, ce qui explique aussi qu'un même ADN de la cellule originelle de l'individu puisse servir à produire des cellules d'un grand nombre de types différents. François Jacob, dans sa conférence, déjà citée déclarait : « chez la mouche ont été mise en évidence les gènes qui assurent dans l'oeuf la mise en place des axes du futur embryon, puis qui découpent le corps de l'embryon en segments, puis ceux qui déterminent le destin et la forme de chacun de ces segments. A la stupéfaction générale, ces mêmes gènes ont été retrouvés chez tous les animaux examinés ; coup sur coup grenouille, ver, souris, homme. Qui eut dit, il y a encore quinze ans que les gènes qui mettent en place le plan d'un être humain sont les mêmes que ceux fonctionnant chez une mouche ou chez un ver ? » Gould écrit dans « Quand les poules auront des dents » : « Nous avons trois niveaux hiérarchiques de contrôle : les gènes de structure qui construisent les différentes parties de chaque segment, les gènes régulateurs homéotiques qui déclenchent la mise en service des batteries de gènes de structure, et les gènes régulateurs supérieurs qui déclenchent la mise en service des gènes homéotiques au moment et à l'endroit voulu. » Il n'y a pas de gène qui soit relié linéairement à un pied. On a greffé un gène de patte de souris chez un poulet, et c'est une patte de poulet qui a poussé. Le gène de patte dit seulement : « tu allonges un membre ». Ce n'est pas ce gène qui dit ce qui va pousser car il se contente de transmettre l'ordre et c'est avec le plan de la maison que cet ordre est interprété. Du coup le plan de l'oeil est, comme le plan d'une patte, le même pour tous ces animaux. La capacité des gènes de se définir temporellement fait d'eux des horloges du développement. Du coup, on ne distingue plus ce qu'on croyait être deux types de mutations : les mutations homéotiques et les mutations hétérochroniques, c'est-à-dire les altérations de la chronologie des horloges du développement. En termes plus simples, cela signifie que l'évolution des espèces serait une modification de rythme d'horloge. Le premier exemple, pr, est un travail très ancien, celui de D'Arcy Thompson en 1917, dans son ouvrage « Formes et croissance », où il indique notamment comment de simples modifications des vitesses du développement peuvent modifier la morphologie finale. Le deuxième exemple est l'étude de David Raup, sur la base des idées de D'Arcy Thompson, qui a montré qu'on peut transformer la coquille d'un escargot en palourde simplement en faisant varier trois paramètres C'est le lien entre les gènes architectes et les horloges du développement que nous allons examiner maintenant. Nous sommes en pleine actualité de la recherche puisque ce sont plusieurs découvertes très récentes. Ces découvertes changent fondamentalement la situation dans le débat sur la théorie de l'évolution, à mon avis en faveur de la thèse de Stephen Jay Gould et Jean Chaline. Ce sont trois découvertes fondamentales :</p> <p>premièrement on sait maintenant comment l'embryogenèse est pilotée par des gènes, appelés les gènes architectes. Leur fonctionnement est une véritable cybernétique fondée sur des rétroactions sur un mode hiérarchique. Cela ouvre la possibilité qu'une ou deux petites modifications sur un gène qui pilote des milliers de gènes entraînent un changement de toute la morphologie de l'être vivant.</p> <p>deuxièmement la découverte la plus étonnante est que les gènes et les protéines sont quasiment les mêmes pour un insecte et un mammifère. Ce qui change d'une espèce pluricellulaire à une autre, n'est pas tant les protéines ou les gènes, mais leur temps et leur vitesse d'action, leur organisation et leur rythmologie. Notamment les gènes architectes sont les mêmes pour tous ces êtres vivants. Ils sont seulement un peu bricolés par l'évolution et finissent par remplir des fonctions très diverses. Nous trouvons donc le hasard et le bricolage au sein de la génétique qu'on croyait être le domaine de l'ordre fixe. La génétique obéit à une rythmologie d'horloges capables d'interactions. Ce ne sont donc pas des horloges périodiques.</p> <p>troisièmement, il existe un mécanisme biochimique, permettant au milieu extérieur (en cas de changement climatique important et brutal, d'agression chimique ou par rayonnement) de provoquer chez l'être vivant un stress, qui inhibe le mécanisme de conservation de l'espèce. C'est la découverte des biologistes Rutherford et Lindquist concernant la mouche drosophile. Ces deux biologistes américaines viennent de montrer qu'un stress intense peut provoquer chez cet animal des mutations héréditaires. Ces mutations entraînent des anomalies impressionnantes concernant la morphologie de l'animal, par exemple la dimension des pattes ou des ailes ou la pilosité. Publiée en décembre 1998, leur étude montre qu'un effet de choc produit de nouvelles espèces. Un choc qui casse l'ordre puis produit un nouvel ordre, voilà qui fait penser au chaos déterministe. Ces deux chercheuses ont trouvé la cause de ces mutations de la mouche du vinaigre, la drosophile : un gène qui code une protéine appelée Hsp90. Comme l'indique le nom Hsp, « heat shock protein » c'est-à-dire protéine de choc thermique, cette protéine sert à protéger d'autres protéines des chocs thermiques extérieurs. Les chercheuses ont montré qu'en période de stress intense, la protection se relâche, favorisant des possibilités de biodiversité qui étaient inhibées jusque-là. En effet, Hsp90 aurait comme rôle, en temps normal, de s'assurer que les autres horloges ne sont pas décalées dans le temps. Du coup, il inhibe le potentiel de difformité que permet le fonctionnement des gènes et des protéines. Hsp agit de sorte que le développement mette de côté les petites modifications des protéines. Or les protéines qui sont ainsi protégées contre toute erreur de route sont justement celles liées à des processus de multiplication et de développement cellulaire. Avec la mutation du gène de protection puis celle de la protéine Hsp90, des mutations deviennent à nouveau possibles et peuvent se produire sans contrôle. Il n'y a plus qu'à imaginer qu'elles portent sur des cellules embryonnaires pour disposer pour la première fois d'un mécanisme génétique permettant de comprendre comment apparaît une nouvelle espèce. Les drosophiles mutantes qui sont parvenues à atteindre l'âge adulte ont été pour la plupart des nouvelles mouches viables. Non seulement la mutation est héréditaire mais elle se conserve en cas de croisement entre deux animaux ayant l'un Hsp mutant et l'autre un Hsp normal. Ce processus suggère que de nombreuses espèces pourraient acquérir de la nouveauté dans un environnement qui changerait brutalement, par exemple sur le plan climatique. C'est une interprétation intéressante des bouffées de variabilité que l'on a constaté sans les expliquer jusque là. On a constaté en effet que de nombreuses espèces subissent en même temps des variations. Les protéines chaperon, type Hsp, qui inhibent les variations des autres protéines et constituent un mécanisme de type homéostasie ont été trouvées également chez les mammifères, les végétaux et les insectes. Quant à la protéine Hsp90, elle est la même pour toutes sortes d'êtres vivants, de la levure aux mammifères. C'est donc une hypothèse très tentante. C'est même la première fois qu'un mécanisme moléculaire postule à expliquer, en un tout petit nombre de mutations, des changements visibles et héréditaires de la morphologie. Or, justement, une découverte a été faite au cours de l'année 1998 sur le mécanisme des mutations héréditaires : Chaline a étudié un poisson du Pacifique, près de la côte du Mexique, l'axolotl, dont l'évolution est inachevée et qui, normalement, reste à l'état larvaire, intermédiaire entre le poisson et l'animal terrestre. Il a démontré qu'un des produits biologiques d'un cycle de rétroaction, la thyroxine, est déterminant dans l'évolution de l'espèce avec une bifurcation, soit vers le poisson, soit vers l'animal terrestre. En effet, l'excès ou la carence de ce produit enclenche l'évolution de l'espèce. La concentration de ce produit biologique modifie l'équilibre rythmique des cycles de rétroaction biochimiques lesquels règlent la formation de l'animal. Or modifier l'un de ces cycles, c'est choisir une bifurcation dans un sens ou dans l'autre, soit vers le poisson soit vers l'animal terrestre. Et c'est enclencher un processus qui ne concerne pas que l'individu mais toute sa descendance car il met en jeu les gènes concernés. On dispose donc d'un exemple de retardement de l'horloge biologique et on sait comment il est relié à la génétique. On sait également qu'une action chimique permet d'intervenir sur le cycle qui commande cette horloge, en inoculant ce produit. De ces diverses recherches il découle :</p> <p>premièrement, que c'est au niveau de l'embryon qu'une espèce peut changer et que la comparaison des espèces ne doit pas partir des comparaisons d'adultes comme le faisait la phylogenèse, c'est-à-dire la recherche des lignées d'espèces (les phylums). Ce qui rapproche les différents animaux qui se succèdent dans l'évolution, et permet de concevoir le passage d'une forme à une autre, n'est pas l'état adulte mais embryonnaire. C'est un renversement complet de perspective dans la relation entre phylogenèse et ontogenèse (l'ontogenèse étant la succession des phases par lesquelles s'élabore un individu).</p> <p>deuxièmement, qu'un changement morphologique d'espèce peut tout à fait se produire brutalement, avec une ou deux modifications sur l'ADN et non des millions, comme le supposait le néo-darwinisme. Cela signifie que des espèces apparaissent brutalement et non sur des temps très longs comme le défend cette thèse. Il peut suffire d'un tout petit nombre de mutations sur des gênes, les gênes du développement, pour entraîner un changement dans l'horloge qui commande la fabrication embryonnaire de l'individu. <br /><img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L8xH11/puce-32883.gif' width='8' height='11' class='puce' alt="-" style='height:11px;width:8px;' /> troisièmement, ce sont des altérations du rythme et des vitesses du développement de l'individu qui changent d'une espèce à une autre. Cette propriété est due au type chaotique de ces horloges produites par l'auto-organisation de réactions biochimiques rétroactives.</p> <h3 class="spip"> <p>Qu'est-ce que les gènes architectes ?</p> </h3> <p>Responsables de la définition du plan du corps chez tous les métazoaires, les gènes Hox continuent d'exercer une formidable fascination tant par leur fonction d'architectes du développement que par leur rôle probablement moteur dans le changement des formes au cours de l'évolution . En 1975, Garcia-Bellido émit l'hypothèse, fondée uniquement sur des travaux de génétique formelle chez la drosophile, que les protéines Hox agissaient au sein d'un réseau hiérarchisé, en réponse à des gènes « activateurs » et en amont de gènes « réalisateurs », lesquels enga- geaient les cellules à se différencier et définissaient ainsi les traits propres à chaque unité métamérique. L'hypothèse a été largement validée par une somme de données moléculaires, notamment par la démonstration que les protéines Hox sont des facteurs de transcription et par l'identification d'environ quarante gènes cibles. Cependant, si quelques cibles codent pour des fonctions cellulaires de base, aucune ne cor- respond vraiment à une fonction qui engage directement la cellule dans une voie de différenciation. D'où l'idée que les décisions de différenciation cellulaire étaient prises plus tard dans le développement, à l'issue d'une cascade d'événements se poursuivant en aval des protéines Hox. Une publication récente de Lohman et al, qui met en relation contrôle homéotique et mort cellulaire par apoptose, éclaire cette question d'une lumière nouvelle. Dans chaque espèce, le processus apoptotique se déroule suivant un profil strictement invariant au cours du développement, ce qui permet d'éliminer les cellules produites en excès ou devenues obsolètes, de créer des discontinuités et de sculpter ainsi la forme des tissus et des organes. Si les mécanismes moléculaires ou cellulaires qui provoquent l'apoptose sont largement décryptés, l'établissement du programme apoptotique au cours du développement reste très mal connu. En recherchant des cibles des protéines Hox essentielles à la morphogenèse, Lohman et al. ont découvert qu'une petite déficience éliminant un module de quatre gènes codant pour des protéines proapoptotiques provoquait des phénotypes embryonnaires proches des phénotypes associés à la mutation amorphe de Deformed (Dfd), un gène Hox responsable de la spécification de segments de tête chez la drosophile. Poussant leurs analyses, ces auteurs ont démontré d'une part que reaper (rpr), le gène du module apoptotique dont l'expression varie au cours du développement, est une cible transcriptionnelle directe de Dfd, d'autre part, que Dfd, tout comme rpr, est essentiel au maintien de la frontière qui sépare les segments maxillaire et mandibulaire. La découverte est importante, à plus d'un titre. Du point de vue de l'apoptose, c'est la première démonstration que le phénomène de mort cellulaire programmée est directement orchestré par un gène architecte du développement. Du point de vue des gènes homéotiques, c'est la première fois qu'un rôle dans le contrôle de la segmentation leur est assigné. Dfd n'active rpr que dans quelques cellules de la partie antérieure, celles-là même qui constituent une frontière intersegmentaire apparue plus tôt dans le développement, et dont la mort sculpte le sillon morphologique qui séparera les lobes maxillaire et mandibulaire. Les fonctions de Dfd et de rpr sont essentielles au mécanisme puisque, dans des embryons mutants pour l'un ou l'autre de ces gènes, la frontière intersegmentaire apparaît précocement mais n'est pas maintenue et le sillon ne se forme pas. Un mécanisme similaire a lieu dans la partie postérieure de l'embryon, dont l'identité est déterminée par la protéine homéotique AbdominalB (AbdB) : l'induction localisée de rpr par AbdB provoque l'apoptose des cellules dont la mort est nécessaire pour que se matérialisent les frontières qui sépareront les segments abdominaux A6/A7 et A7/A8. Ainsi, Dfd et AbdB agissent non seulement pour définir, avec les autres protéines Hox, l'architecture générale et l'identité des différentes parties du corps mais aussi pour maintenir des frontières morphologiques entre segments, donc sculpter leurs formes. Chez la drosophile, le profil métamérique est défini précocement par l'activation localisée des voies de signalisation Wingless et Hedgehog et la création des frontières parasegmentaires. Si les protéines Hox n'interviennent pas à ce stade, les résultats de Lohman</p> <p>Gènes homéotiques et apoptose, d'architecte à sculpteur</p> <p>Jacques Pradel, Yacine Graba, Denise Aragnol</p> <h3 class="spip">Boucles de rétroaction en génétique</h3> <p>René Thomas, spécialiste en circuits de feedback de la génétique, analyse le rôle des boucles de rétroaction en génétique et leur importance dans le processus de différenciation cellulaire. Il débute par quelques considérations d'analyse mathématique qui montrent qu'il y a une analogie entre des boucles de rétroaction interactives et des systèmes d'équations différentielles chaotiques. Rappelons d'abord qu'on a une boucle de rétroaction à chaque fois que part d'un élément une série de réactions qui revient agir sur cet élément. La rétroaction peut être positive ou négative. Cela signifie que l'action en retour peut favoriser la production de cet élément ou au contraire la freiner ou la bloquer.</p> <p>Rappelons aussi que les équations différentielles sont celles qui relient les quantités et leur vitesse d'évolution ainsi que l'accélération de cette évolution. Les lois sont généralement des équations différentielles de ce type. Celles qui ont trois paramètres sont capables d'engendrer un attracteur chaotique. Cela signifie que les courbes sont feuilletées à l'extrême, chaque courbe se rapprochant infiniment de la suivante. Il en découle que la moindre variation d'un paramètre fait sauter d'une courbe à une autre. En découle aussi que la suite de l'histoire est changée par un tout petit changement. C'est ce que l'on appelle la sensibilité aux conditions initiales. On est en plein dans le chaos déterministe.</p> <p>Or René Thomas montre que les mêmes conditions qui font que des boucles de rétroaction à trois éléments engendrent des situations de type foyer-col font que l'équation différentielle correspondante mène à un attracteur chaotique. En dynamique, l'expression col signifie qu'une position stationnaire peut être trouvée et conservée un certain temps. Il peut y avoir un état stationnaire instable produit par des interactions entre des boucles de rétroactions lorsqu'il y a une dynamique chaotique. C'est un point très important.</p> <p>On en déduit que des lois non-linéaires des gènes qui rétroagissent peuvent produire des structures émergentes.</p> <p>Rappelons que les gènes sont effectivement rétroactifs et constituent avec les protéines des boucles positives ou négatives qui actionnent, inhibent, accélèrent ou ralentissent la production des protéines par les gènes. C'est ainsi que l'ADN qui, seul, est inactif devient la base de l'activité génétique du vivant.</p> <p>Le matériel génétique ne doit donc pas être conçu comme porteur à lui seul de la génétique qui est une structure d'auto-organisation des interactions. Chaque gène doit donc être perçu non comme un individu mais comme une boucle de rétroaction qui interagit avec d'autres boucles. Ces diverses boucles peuvent produire des structures stationnaires instables. Ce sont des réseaux de rétroactions couplés. C'est un ordre génétique. On conçoit ainsi que l'ordre génétique n'est pas programmé, inscrit d'avance mais construit par la dynamique des interaction entre boucles de rétroaction des gènes.</p> <p>L'espèce est conçue génétiquement comme un ordre émergent. Chaque individu construit lui-même cet ordre en explorant les possibilités de la génétique. C'est en interagissant que les boucles de rétroaction des gènes explorent leurs possibilités. Elles n'ont pas de réponse faite d'avance. C'est ce qui explique que la vie soit à la fois sujette à la variation et à la reproduction à l'identique, deux propriétés apparemment diamétralement opposées.</p> <h3 class="spip">Le hasard et la nécessité en biologie</h3> <p>Aujourd'hui, on sait agir sur les cellules embryonnaires comme sur les gènes du développement et cela nous en apprend énormément sur leur fonctionnement.</p> <p>On sait maintenant introduire des gènes d'un être vivant sur un autre être vivant. C'est le clonage. Les organismes génétiquement modifiés sont devenus un sujet presque banal. Avec le clonage et l'embryologie moléculaire, la science de l'évolution devient une science expérimentale. On peut en effet expérimenter des changements sur les gènes et savoir quelles modifications ils provoquent sur l'être vivant. Du coup la science de l'évolution n'est plus dépendante des seules comparaisons de fossiles. Faire parler les fossiles a toujours été à la fois passionnant et très frustrant, car ceux-ci sont souvent énigmatiques. Leur message est contradictoire et parfois contestable. Comment savoir si les fossiles reflètent, par leurs différences morphologiques, des différences aussi importantes chez diverses espèces ? Et bien entendu le passé fossilisé ne permet aucune expérimentation !</p> <p>En 1983, le clonage a permis un tournant décisif dans l'étude des gènes architectes, ceux qui pilotent le développement. On les a appelés des gènes architectes car ils sont porteurs du plan de construction de l'être vivant. On a pu expérimenter la manière dont agissent ces gènes du développement et, en particulier, leur mode hiérarchique de commande de la fabrication de chacun des segments du corps. Grâce au clonage, on est capable de modifier l'être vivant formé, de faire agir des gènes et de savoir comment ils interviennent dans l'ensemble du fonctionnement. Et on peut également examiner s'ils peuvent agir sur d'autres espèces. On n'en est plus seulement au décryptage du génome c'est-à-dire à décomposer chimiquement le gène mais à connaître sa place dans l'ensemble du fonctionnement, dans la cybernétique des gènes. On étudie comment une différence de mode d'organisation au stade du développement produit un individu d'une espèce différente.</p> <p>L'interprétation de l'évolution des espèces nécessite un autre phénomène, en plus de la sélection naturelle découverte par Darwin : c'est la capacité des systèmes chaotiques à l'auto-organisation, c'est-à-dire un déterminisme fondé sur des processus aléatoires. Le terme d'auto-organisation souligne qu'une structure a une capacité spontanée à apparaître. La vie est effectivement une question d'organisation spontanée des processus dynamiques du vivant et pas seulement de programme génétique préétabli comme on l'a cru jusqu'à très récemment. La clef de notre fonctionnement ne réside pas seulement dans le contenu chimique du génome mais dans les interactions des gènes entre eux. Ces interactions fonctionnent selon un mode d'organisation, les chaînes de réactions entre molécules établissant spontanément des relations. C'est ce mode d'organisation qui décide si un gène est actif ou inactif. En effet, les gènes, qui sont des portions d'ADN, n'agissent pas n'importe quand pour produire des protéines. Ils le font dans un certain ordre et à un certain moment qui leur est indiqué par d'autres gènes. De plus ils ne s'arrêtent pas non plus d'eux-mêmes. L'activation, tout comme l'arrêt, est due à ce que l'on appelle des rétroactions, c'est-à-dire que le produit de la réaction biochimique peut l'accélérer ou la freiner. Suivant les cas, on parlera de rétroaction positive ou négative. Le mécanisme peut être résumé ainsi : un gène produit une protéine et cette protéine, produite à une certaine concentration, entraîne une réaction laquelle rétroagit sur le gène de départ. L'activité d'un gène peut ainsi être multipliée ou, au contraire, bloquée.</p> <p>C'est cette suite d'actions et de réactions successives qui constitue le processus et l'organisation de la vie. C'est un véritable organigramme non linéaire avec des rétroactions, des boucles qui sont favorablement activées en fonction de l'activation des boucles voisines. N'est vivant que ce qui entre dans ces cycles sans fin. Aucune vie n'existe sans liaison avec d'autres êtres vivants, sans échange de messages moléculaires permanent. Ces rétroactions peuvent s'autoréguler, c'est-à-dire se coordonner entre elles. Elles peuvent mener à la formation de cycles presque réguliers. Ce sont des oscillateurs, des horloges produites par l'existence d'attracteurs. Mais ces attracteurs ne sont pas périodiques. Les cycles sont adaptatifs et interactifs. Des oscillateurs chimiques de type chaotique sont capables de se structurer, de se synchroniser. Dans ce cas l'ordre n'abolit jamais le désordre et ne mène pas à l'équilibre stable. Une telle structure est décrite par un nombre plus restreint de paramètres. Il obéit donc à une loi, tout en étant fondé sur le désordre et le hasard. Cet état spontanément structuré est capable de produire un nouvel ordre lorsqu'il est amené au delà d'un seuil critique.</p> <p>La biochimie des macromolécules est bien à la base du vivant, mais la composition chimique de l'ADN, des gènes ou des protéines n'en est pas le point essentiel. Ce qui compte, c'est le mode de fonctionnement, ce sont les relations entre gènes qui sont nécessaires pour que ces gènes s'expriment. Un gène peut en effet très bien être présent, mais silencieux. Il est inactif parce que d'autres cycles voisins ne sont pas encore entrés en activité et qu'ils sont nécessaires, pour lui donner le signal de démarrage. Je ne prends qu'un seul exemple : une maladie génétique qu'un individu a contracté à la naissance peut ne s'exprimer qu'à un certain âge. C'est dû au fait que l'expression du gène ne se réalise que lorsque d'autres cycles sont également activés, des cycles liés à l'horloge du vieillissement.</p> <p>La compréhension du rôle des gènes a donc été complètement révisée à la suite de recherches récentes. Il n'y a pas longtemps, on croyait que les gènes déterminent directement l'être vivant, chaque gène fixant à lui seul un caractère, un organe, et la composition chimique de l'ADN déterminant le type d'une cellule. Maintenant on sait que la diversification cellulaire n'est pas fondée sur un changement de l'ADN. Les nombreux types de cellules différentes que contient un être vivant ont le même ADN et ce qui les différencie c'est seulement l'ordre d'activation de l'ensemble des gènes. Il s'agit d'un véritable organigramme de réactions qui s'enchaînent.</p> <p>On croyait qu'il fallait des gènes différents pour produire des animaux de différentes espèces, qu'un singe était un singe parce qu'il avait des gènes de singe et un ours des gènes d'ours. Sur ce plan, le clonage a changé complètement notre point de vue. On s'est aperçu qu'un gène d'ours peut très bien fonctionner sur une fourmi et inversement. Si on inocule un gène qui commande la fabrication d'un oeil de mouche à une mouche drosophile, il lui pousse un oeil supplémentaire. Mais que se passe-t-il si on inocule un gène d'oeil de souris à cette mouche drosophile ? Le premier motif d'étonnement c'est que le gène de souris fonctionne très bien sur une mouche. Mais que va-t-il produire ? Est-ce un oeil de souris, un oeil de mouche ou une bizarrerie ? On pourrait se dire que cela devrait être un oeil de souris puisque le gène vient d'une souris ... En effet, on sait que la souris n'a pas du tout la même structure de l'oeil que la mouche. Eh bien non, c'est un oeil tout à fait normal de mouche qui va apparaître sur la drosophile ! Et l'inverse est vrai également : si on inocule à une grenouille un gène de fourmi, il poussera un oeil de plus et ce sera un oeil de grenouille. On a montré que la commande de fabrication d'un oeil en général est utilisable sur n'importe quel animal capable de faire fonctionner un oeil. On démontre ainsi que ce gène donne seulement l'ordre « fait pousser un oeil » et que cet ordre est commun aux diverses espèces vivantes, ou du moins interchangeable. Des gènes homéotiques, comme celui de l'oeil, sont ceux qui pilotent non seulement la formation d'un organe, mais tout le développement embryonnaire. Nous allons voir au cours de l'exposé que c'est justement sur les gènes homéotiques qu'ont été faites les découvertes récentes les plus révolutionnaires.</p> <p>C'est au stade embryonnaire que l'on va peut-être réussir à comprendre la capacité d'évolution de la vie. La phylogénie, c'est-à-dire l'étude des filiations et de la formation des grands groupes hiérarchisés et emboîtés : phylum, embranchement, classe, ordre, famille, genre, espèce, cette arborescence n'est plus séparable de l'ontogénie, c'est-à-dire de la formation d'un individu pilotée par la génétique du développement. En effet, au niveau de l'embryon, niveau où les diverses espèces sont les plus proches les unes des autres, on a peut-être trouvé pour la première fois un mécanisme génétique qui permettrait à la fois de trouver le point commun des espèces vivantes, des changements d'espèces et une interaction avec le milieu. La découverte de la structure du fonctionnement des gènes homéotiques, ces gènes qui déterminent le plan du corps lors de sa fabrication embryonnaire est une véritable révolution dans la compréhension de la génétique. Leur intervention détermine le rythme d'une série d'actions enchaînées qui est fondamentale puisqu'elle décide de l'ordre dans lequel sont fabriquées les différentes parties du corps dans l'embryon. Ces gènes contrôlent en particulier l'ordre de formation des différents segments de tous les êtres segmentés.</p> <p>Le processus est le même pour produire un oeil que pour fabriquer un thorax, une patte ou une antenne, c'est la hiérarchie d'interconnexion des gènes du développement qui intervient. Il y a trois niveaux : le gène qui donne l'ordre de produire l'organe, celui qui indique le plan de fabrication de l'organe, celui qui le fabrique. Et cette organisation est hiérarchique. Le gène régulateur décide qu'un oeil va être produit et sur quelle zone. Il commande un ensemble de gènes architectes qui donnent le plan de fabrication. Ceux-ci commandent une série de gènes ouvriers qui produisent l'organe.</p> <p>Ce mécanisme a des conséquences très importantes pour la compréhension de l'évolution. En particulier, il rend possible un changement génétique brutal, inconcevable jusque là. Avec deux ou trois variations sur des gènes de régulation qui contrôlent le fonctionnement de milliers de gènes de structure, on réalise une modification globale d'un être vivant, de son mode de vie et de sa morphologie. On pensait qu'il fallait des milliers de toutes petites mutations sur des gènes de structure pour produire un tel changement qui ne pouvait être effectif que sur des centaines de millions d'années. Cette recherche a également permis une découverte fondamentale : il y a une base commune à tous les gènes homéotiques, partie commune de l'ADN appelée l'homéoboite (homéobox en anglais, ou hox). L'homéoboite, trouvée notamment par le chercheur suisse Walter Ghering, est d'une importance considérable pour la génétique et l'évolution. C'est probablement une découverte aussi fondamentale que celle de la sélection naturelle par Darwin, de l'hérédité par Mendel, des mutations génétiques par Morgan et enfin de la molécule d'ADN par Crick et Watson. Elle permet de comprendre l'origine commune de tous les êtres vivants et leur capacité à passer d'une espèce à une autre. Elle explique aussi pourquoi des gènes d'une espèce peuvent agir sur d'autres espèces car elles agissent sur l'homéoboite.</p> <p>Les gènes qui pilotent le développement se sont révélés les mêmes pour tous les êtres pluricellulaires et leur relation avec les différents segments du corps sont également les mêmes. Chaque gène homéotique a ses homologues chez d'autres espèces, homologue ressemblant, ayant le même type d'action et capable d'être remplacé l'un par l'autre. Dans cette expérience, on remplace le gène eyeless de la mouche par le gène pax-6 de la souris et le résultat est le même : la production d'un oeil de mouche. Les gènes qui gouvernent la division cellulaire, appelés les synthagmes, se sont également avérés être presque les mêmes chez la levure et chez l'homme.</p> <p>Les protéines, elles aussi, ont assez peu de différences d'une espèce à une autre. On constate ainsi que des protéines régulatrices d'un être vivant peuvent fonctionner chez les autres êtres vivants.</p> <p>L'homéodomaine est la partie commune des protéines liées aux gènes homéotiques qui est probablement ce qui nous reste de l'origine commune des êtres vivants. La comparaison entre une protéine de mouche et une protéine de levure du boulanger permet une comparaison dans l'homéodomaine, cette partie commune aux protéines du développement. Le lien entre homéodomaine de l'ADN et l'homéoboite des protéines montre combien le fait de trouver des éléments génétiques communs dans le fonctionnement de la mouche et de la levure du boulanger, et même toute une zone commune qui pilote le développement, est extraordinaire. L'origine commune du vivant est désormais visible et se retrouve au niveau de toute la biologie moléculaire, des gènes comme des protéines.</p> <p>La biologie moléculaire n'a donc fait que rapprocher des espèces qui ont des différences morphologiques et comportementales considérables et de rappeler qu'elles appartiennent toutes à un seul et même phénomène qui n'est apparu qu'une fois : la vie. Tous les êtres vivants ont presque les mêmes protéines de structure qui se sont révélées, en plus, être les régulateurs de la multiplication cellulaire. La fameuse double hélice est une suite de bases A, G, C, T, reliant les deux brins de l'ADN et fondant un véritable alphabet dont les lettres sont formées de trois bases, soit un codon. Chaque codon permet de fabriquer un acide aminé spécifique. Par exemple le codon GCA correspond à l'acide aminé alanine. Cela signifie que les lettres et les mots de l'ADN sont transformés en lettres et en mots du langage des protéines. Cet échange d'information entre ADN et protéines, qui est le processus basique de la vie, est également le même pour tous les êtres vivants.</p> <p>Il en va de même pour les enzymes, molécules fondamentales pour la catalyse des réactions. L'enzyme triose phosphate isomerase fait le même travail chez l'homme et chez la bactérie E.coli et a des séquences de gènes à 46 % identique chez ces deux êtres vivants, distants en termes d'évolution de milliards d'années. L'histone est une protéine qui n'a changé que de 1% si on compare celle des vaches à celle de petits pois, soit en 1,2 milliards d'années d'évolution.</p> <p>Dans sa conférence inaugurale de l' « Université de tous les savoirs » organisée à l'occasion de l'entrée dans l'an 2000, François Jacob déclarait : « une surprise a été de découvrir à quel point les molécules sont conservées au cours de l'évolution. Pas seulement les protéines de structure comme les hémoglobines, pas seulement les enzymes comme la pepsine mais aussi les protéines de régulation qui dirigent par exemple le développement de l'embryon et déterminent la forme de l'animal. » Toutes les espèces vivantes, aussi apparemment diverses dans leur morphologie, leur fonctionnement et leur mode de vie, ont la même origine et ne sont que des produits de divers changements d'une même forme d'organisation de la matière, la vie. Toutes les structures biochimiques de base sont presque les mêmes pour les êtres vivants, tout juste bricolées différemment et ce qui est justement une modification du mode d'organisation. Comme le disait François Jacob dans sa conférence : « ce qui distingue un papillon d'un lion, une poule d'une mouche, c'est moins une différence dans les constituants chimiques que dans l'organisation et la distribution de ces constituants. Ce qui les rend différents c'est plus un changement dans le temps d'expression et dans la quantité relative des différents produits des gènes au cours du développement de l'embryon que les petites différences observées dans la structure de ces produits. »</p> <p>Puisque chimiquement les constituants de la génétique sont très proches d'une espèce à une autre et sont interchangeables, d'où vient donc la prodigieuse diversité morphologique et physiologique du vivant ? Si l'animal qui vole a des ailes, ce n'est pas parce qu'il a des gènes d'aile alors que nous aurions des gènes de patte. La raison en est simple : ces gènes sont les mêmes. Le caractère historique de la vie sera donc à chercher ailleurs, dans le type de dynamique du vivant. On va désormais chercher cette différenciation plutôt dans le fonctionnement des gènes entre eux que dans le déchiffrage du génome, et c'est là un changement considérable de perspective. Ce qui fait de nous un mammifère plutôt qu'un insecte ne serait pas tant des différences de matériel génétique que des différences de structuration, c'est-à-dire d'ordre des interconnexions des réactions biochimiques de ces gènes. Dans le processus vivant, il y a en effet une multitude de rétroactions des gènes entre eux. On appelle rétroaction, des réactions successives où les produits de la réaction relancent celle-ci ou, au contraire, la bloquent. C'est ce phénomène de boucle de rétroaction qui détermine à quel moment dans l'ensemble du processus le gène entrera en action, pendant combien de temps et quel gène il activera ou inhibera ensuite. Ce qui compte pour l'action du gène n'est pas seulement son contenu biochimique mais son expression, c'est-à-dire s'il est activé ou inhibé par la rétroaction d'autres gènes. Et c'est aussi quel gène il active ou inhibe lui aussi. Le gène ne peut plus être considéré isolément mais comme un élément d'une structure. C'est l'environnement qui dit à un gène quand il doit commencer à produire des protéines et quand il doit s'arrêter. Ce sont des rétroactions entre gènes, via les protéines, qui transmettent l'information. Les protéines ne sont pas simplement des produits passifs des gènes ; elles ont une capacité enzymatique, c'est-à-dire qu'elles sont indispensables à l'accélération de certaines réactions biochimiques précises.</p> <p>Les gènes n'agissent pas indépendamment, mais de concert avec des gènes maîtres ; on devrait dire des gènes chefs d'orchestre. Mais c'est un curieux concert puisqu'ils ne connaissent pas la symphonie. Ils n'ont pas la partition et même, on peut dire que celle-ci n'est pas écrite par avance. Chaque gène joue un bout musical mais c'est sur place qu'il apprend à quel moment il entre en action. C'est son voisin qui lui dit : « à toi de jouer ». Le moment n'est pas fixe et dépend du désordre des messages entre molécules. La signification de l'action du gène est elle-même définie par les autres gènes en action et pas par un gène seul. La manière de jouer n'est donc jamais entièrement identique et pourtant ça marche car cela s'ordonne par interaction. C'est au niveau de l'organisation des séries de réactions biochimiques, de leur ordre et de leur rythme, que l'on a été amenés à appeler horloge biochimique, que résiderait la différence essentielle entre les espèces. Et ce ne serait pas un ordre figé, une horloge périodique, mais un ordre émergent dont le cycle est produit à chaque fois par la synchronisation des rythmes issus des réactions biochimiques. C'est un ordre fondé sur le désordre parce que les manières qu'ont les molécules d'entrer en contact puis de se séparer sont multiples et aléatoires. C'est l'organisation collective spontanée des messages chimiques des cellules entre elles, aussi bien que des rétroactions des gènes entre eux, qui détermine le fonctionnement d'un être vivant. La fabrication d'un individu fonctionne selon le même type de cybernétique des relations biochimiques, mais réalisée au niveau de l'embryon. Elle détermine le type d'individu qui va être produit. Cela signifie que le contenu biochimique du même ADN permet de produire d'autres êtres vivants, à condition de changer la succession des gènes activés, la durée et le moment où ils sont stimulés. Il y a un organigramme des cycles d'interactions des gènes mais cette organisation n'est pas acquise définitivement : elle se construit à chaque fois spontanément sur la base de contacts moléculaires aléatoires. Si elle donne à peu près le même résultat à chaque fois, c'est que des processus sont là pour guider et contraindre ce hasard. Mais pourquoi parler de hasard dans le fonctionnement génétique ? Il semble pourtant que l'ADN ne doive rien au hasard et que, sauf erreur, il se copie identiquement dans le messager (l'ARNm) et détermine ainsi exactement le produit. Les gènes sont en effet alignés sur le filament d'ADN et leur action se produit dans l'ordre chronologique correspondant à l'ordre où ils se présentent sur le filament. En fait, le mécanisme est différent. Et d'abord, les gènes qui figurent sur le filament n'interviennent pas nécessairement car, pour être actifs, ils doivent être activés par d'autres gènes précédents. Ils ne décident pas eux-mêmes ni de leur mise en activité, ni de son intensité ni de son moment de déclenchement, ni de sa fin. D'autre part, les segments d'ADN ne sont pas en majorité des gènes, c'est-à-dire des producteurs de protéines. La plupart des segments de l'ADN ont d'autres rôles et notamment celui d'activer et de désactiver ces gènes. Cela est très important puisque sinon un gène ne commencerait pas à produire les protéines spécifiques qu'il est censé produire mais aussi qu'une fois activé, il ne s'arrêterait pas d'en produire. Ce sont les protéines produites par le gène ou d'autres gènes qui vont envoyer ces messages de DEBUT et de FIN au gène. Et, sans la rétroaction de ces protéines, l'ADN serait incapable d'orienter son propre fonctionnement. C'est comme un livre qui n'existerait que s'il est lu et qui s'écrirait au fur et à mesure qu'il est lu, en fonction du lecteur. Or quand on lit une page, on sait que l'œil ne se contente pas de suivre les mots ligne après ligne, mais saute puis revient d'avant en arrière. La lecture de l'ADN n'est pas non plus un phénomène linéaire. Les interactions des gènes passent par une cascade de réactions biochimiques fondées sur les protéines et qui se produisent en grande partie au hasard. Ce n'est pas un programme écrit mais un processus. C'est une histoire dans laquelle le chemin est toujours différent, même si des contraintes permettent que le résultat soit semblable le plus souvent. Il existe des processus servant à éliminer des produits inadéquats qui sont continuellement formés, et pas seulement de manière accidentelle. Cette similitude du résultat, c'est-à-dire de l'individu au sein de l'espèce, ne doit pas laisser croire qu'il s'agit d'un simple mécanisme de copie comme le laisse entendre le terme de reproduction. La vie n'est pas un mécanisme de photocopie. La diversité du processus par lequel a lieu la reproduction provient de la manière aléatoire dont les protéines se plient et se replient. En effet, la forme qu'elles prennent dans l'espace détermine les molécules auxquelles elles peuvent se lier. Cette thèse consiste donc à dire que la vie est un processus d'agitation qui n'est jamais stabilisé mais qui est fréquemment canalisé par des contraintes de fonctionnement.</p> <p>Le code génétique ne se comporte pas comme une partition musicale, comme un programme génétique qu'il suffit d'appliquer, du type programme informatique. Ou alors ce serait comme une partition avec des bifurcations possibles à chaque groupe de notes dans laquelle on pourrait d'un seul coup passer d'un morceau de Beethoven à du Ravel ou à du Bach ! En fait, contrairement à ce que l'on pensait, l'ADN n'est pas un pilote qui sait d'avance où il va, ni un chef d'orchestre qui décide au coup par coup. Il n'y a aucun pilotage finaliste c'est-à-dire aucune action en vue d'un but à atteindre fixé. C'est la succession des réactions au hasard qui s'auto-organise.</p> <p>Ce qui amène ce hasard à s'organiser de lui-même, c'est principalement la capacité spontanée des protéines à reconnaître spécifiquement les molécules sur lesquelles elles peuvent se fixer. La fixation est lâche, rapidement dénouée et la protéine peut ainsi changer très vite de contacts, de forme et d'orientation. Le lien est fondé sur la proximité de surface des molécules en trois dimensions.</p> <p>C'est également un contact volumique dans une zone bien précise (de type clef/serrure), qui permet à une enzyme de catalyser la réaction, c'est-à-dire d'en réguler la vitesse. Les différences de vitesse de réaction sont déterminantes car elles règlent l'ensemble de l'évolution temporelle. Le rôle enzymatique des protéines est donc déterminant. Les contacts entre protéines et gènes se font par des liaisons non-covalentes c'est-à-dire peu coûteuses en énergie, par rapport à des réactions chimiques classiques, dites covalentes parce qu'elles nécessitent la mise en commun d'électrons de la couche extérieure de l'atome ou électrons de valence.</p> <p>Les liaisons qui interviennent en biochimie sont lâches et capables de se dénouer à grande vitesse et facilement. Ce ballet des protéines permet au fonctionnement de la vie d'être efficace, précis et rapide. C'est de l'épigénétique plus que de la génétique, car la reconnaissance des formes et les contacts de surface sont plus importants que les substrats chimiques. C'est donc le fonctionnement génétique d'ensemble plus que la composition chimique des gènes, qui changerait d'une espèce à une autre.</p> <p>Du coup, le passage apparemment infranchissable entre les espèces ne le serait plus, puisque c'est presque à partir du même matériel biochimique que l'on passerait d'un animal à un autre. Il suffit qu'un phénomène brutal fasse sauter le verrou qui empêche la diversité de s'exprimer. Si l'évolution est un changement de l'ordre hiérarchique de l'action des gènes au moment de la fabrication de l'individu, il suffit d'un ou deux changements sur un gène régulateur du développement pour causer une modification morphologique radicale. En effet, un gène régulateur pilote une quantité d'autres gènes et du coup peut produire des modifications d'espèces. En temps normal, cette variation ne se produit pas car elle est inhibée par des protéines de protection. C'est seulement en cas de choc que ce garde-fou est levé, ouvrant la voie à de multiples variations possibles de l'expression des gènes. En somme, je suis en train de vous dire qu'un ou deux petits changements d'horloge de la fabrication d'un singe suffisent à produire un homme. C'est effectivement un choc pour nous qui nous croyons toujours si différents, si supérieurs bien sûr !</p> <p>L'apparente fixité de l'espèce ne serait qu'un gel des potentialités. La diversité qui existerait toujours au sein du matériel génétique serait seulement gelée momentanément et susceptible d'être réveillée par un réchauffement suffisamment brutal. Ce parallèle avec le processus de gel/réchauffement de l'eau, du passage de l'état solide à l'état liquide n'est pas fait par hasard car il s'agit là aussi d'un saut qualitatif. Une bouffée de biodiversité serait un processus du même type que le changement d'état de la matière inerte, un phénomène critique avec seuil et saut d'un état à un autre. On connaît bien ce type de situations dans lesquelles une petite perturbation peut entraîner un changement d'ordre et qui, pourtant, peuvent perdurer très longtemps pour peu que le processus maintienne les conditions juste en dessous de ce seuil critique.</p> <p>La dialectique hasard/nécessité du vivant serait du même type que la transformation gaz/liquide ou liquide/solide ou encore aimantation/désaimantation. Ce serait un phénomène du type transition désordre/ordre, ou chaos/antichaos pour reprendre le terme de Stuart Kauffman. Dans de tels phénomènes que l'on appelle critiques, une petite modification d'un facteur peut suffire à entraîner un saut brutal de l'évolution. Cela est dû au fait que lorsque l'on s'approche d'un seuil critique, toutes les échelles où se produit le phénomène interagissent et causent un saut qualitatif, une modification de structure à grande échelle. Cependant les structures de la vie se maintiennent malgré les fluctuations du milieu intérieur et extérieur. On a montré en effet que, dans les phénomènes critiques, la rapidité de la transmission de l'information est le critère de la conservation des structures. Une structure peut être durable si elle est capable de se transformer pour s'adapter à l'agitation de l'environnement. Cela explique que le fonctionnement obéisse fréquemment à des structures fractales qui sont très rapides en termes de communication de l'information. Je rappelle qu'une fractale est une structure qui existe à plusieurs échelles et qui est similaire aux divers niveaux où on la rencontre. On la trouve souvent dans la nature car c'est la structure qui réalise la plus grande surface dans un volume fixé. Cette remarque peut se généraliser en disant que c'est la structure qui permet de satisfaire une contrainte à une échelle, et le maximum de souplesse à une autre. La formation de telles structures est donc favorisée spontanément sans qu'il soit nécessaire d'en indiquer la commande et la forme par avance. Ces structures maintiennent leur forme globale jusqu'à ce que les fluctuations franchissent un seuil où le changement a lieu brutalement.</p> <p>L'auto-organisation signifie que le chaos est capable d'augmenter de niveau de structuration, en fondant des groupes et des associations ou des groupes de groupes et ainsi de suite et cela spontanément, c'est-à-dire sans action extérieure. Des processus au hasard s'ordonnent d'eux-mêmes, se hiérarchisent, constituent des organigrammes stables ou, du moins, durables. Des fonctions nouvelles, des organes nouveaux peuvent apparaître, des êtres vivants peuvent coopérer, s'associer, créer des co-évolutions, sans qu'il y ait besoin d'un donneur d'ordre ni d'une finalité qui pousse et oriente cette évolution. La coopération touche tous les niveaux du vivant depuis les coopérations entre espèces jusqu'aux coopérations entre cellules. Ainsi la formation de la cellule eucaryote avec un noyau cellulaire est issue de la coopération entre deux cellules, de même que la formation des mitochondries et des chloroplastes qui sont des organes spécialisés de la cellule ont été le produit de l'introduction d'êtres vivants au sein de celle-ci. Inversement, la spécialisation est également un mécanisme interne du vivant.</p> <p>C'est une vision très différente de celle qui était diffusée encore récemment. Le réductionnisme génétique précédent considérait que les gènes nous déterminent complètement, au point que certains courants poussant jusqu'au bout la thèse des néo-darwiniens, comme la sociobiologie, ont été jusqu'à chercher dans les gènes l'explication des phénomènes sociaux et y ont trouvé une justification du racisme ou de l'inégalité sociale. Ils se sont servis des notions de « lutte pour la vie » et de « maintien des plus aptes », de celle de progrès de l'évolution, pour expliquer que les plus pauvres sont les moins aptes et les racistes pour prétendre que l'homme noir serait plus proche du primate alors que l'homme blanc serait l'aboutissement de l'évolution ! A l'inverse, la théorie du chaos s'oppose à la notion de supériorité entre les étapes de l'évolution car elle contredit que l'évolution obéisse à un progrès. Elle souligne que la diversité existe de manière potentielle au sein du matériel génétique et montre l'importance des processus et de l'histoire par rapport à la seule composition chimique des molécules.</p> <p>Biologie du vivant : le figé crée la variété</p> <p>La manière dont on conçoit les modifications génétiques a considérablement changé. On croyait l'ADN fixé d'avance ce qui signifiait que l'individu était prédéterminé au sein d'une espèce, indépendamment du fonctionnement individuel de son développement embryonnaire. On sait maintenant que ce qui compte n'est pas seulement le contenu biochimique d'une portion de l'ADN, mais surtout le processus qui enclenche l'expression des gènes. L'ADN a un fonctionnement très souple, capable de nombreuses modifications. Ces souplesses proviennent à la fois de ces gènes qui peuvent être activés ou inhibés et aussi de bouts de l'ADN qui ne sont pas des gènes, mais sont introduits au sein du code génétique de manière répétitive et sont capables, en se déplaçant au sein du message, d'entraîner des variations possibles des ordres et des protéines produites, ce qui modifie la régularité et la fonctionnalité des gènes. Avec le même ADN, on peut avoir des changements radicaux si des segments du message ne sont activées que par moment ou sont inhibées. Cela change la vision des changements possibles car on ne croyait possibles et viables que de toutes petites mutations du capital génétique.</p> <p>Rappelons l'apport important du généticien François Jacob avec les premières découvertes sur le mode d'organisation des gènes entre eux par des rétroactions, avec la notion de gène régulateur (répresseur ou activateur). Il avance l'idée d'une cybernétique spontanée du matériel génétique et celle du bricolage de l'évolution opposée à celle, conventionnelle, du progrès évolutif par adaptation. C'est une véritable révolution conceptuelle qu'il a pressentie. Ces idées sont reprises aujourd'hui. Cette fois elles ne se fondent pas seulement sur des études en paléontologie, mais sur des découvertes très importantes en génétique, en particulier sur les cellules embryonnaires et sur le mode de fonctionnement des gènes du développement. C'est grâce aux travaux d'Edward Lewis, puis plus récemment de Walter Ghering que l'on a pu étudier le fonctionnement des gènes homéotiques, ces gènes qui pilotent le développement, c'est-à-dire la formation d'un organisme, de la première cellule à l'embryon, puis du foetus à l'être formé. Les changements d'espèces correspondants à des modifications du rythme des phases de croissance, ou hétérochromies, sont dus à des mutations sur ces gènes homéotiques. Une des découvertes fondamentales de ces chercheurs est celle des gènes de régulation, qui pilotent des milliers de gènes et contrôlent du coup tout le fonctionnement de l'être vivant. C'est un point fondamental pour la question de l'évolution, car ces gènes ne pilotent pas simplement un caractère ou un organe mais une quantité de caractères. Ils pilotent de manière organisée un grand nombre de gènes de structure. Un changement sur un gène de régulation peut entraîner une modification d'ensemble de l'être vivant. On peut parler là de révolution génétique, par opposition à la thèse de l'évolution génétique graduelle, selon laquelle les sauts à grande échelle seraient une somme de changements à petite échelle. Cela apporte de l'eau au moulin de la thèse de Gould selon laquelle, je le cite : « la spéciation se ferait en quelques centaines ou milliers d'années soit une microseconde en temps géologiques » (thèse qu'il expose notamment dans son ouvrage « Darwin ou les grandes énigmes de la vie »). Gould a ainsi dissocié l'évolution au sein de l'espèce fondée sur des micromutations et l'évolution passant d'une espèce à une autre qui est une macromutation appelée spéciation et qui est une discontinuité. La spéciation serait en effet fondée sur un saut du fonctionnement génétique concernant à la fois des centaines ou des milliers de gènes dont le fonctionnement serait perturbé par un ou deux remaniements des gènes de régulation. Il faut également citer un travail très récent, celui de Suzanne Rutherford et Susan Lindquist, qui a permis de comprendre comment le milieu pouvait entraîner des explosions de biodiversité. En effet, le même matériel génétique a de nombreuses potentialités, mais une seule est exprimée du fait que des protéines de protection empêchent cette diversité de s'exprimer. En cas de choc thermique, le stress agit sur ces protéines dites chaperon et la barrière est levée. Le milieu agit donc directement sur l'évolution, pour la favoriser, mais cette action ne va pas dans le sens d'une modification visant à répondre au changement du milieu ni d'une adaptation. Ce qui se réalise n'est pas une modification qui permet de mieux vivre dans le nouvel environnement mais une variation qui était déjà incluse dans les potentialités du matériel génétique. Le changement brutal n'a fait que les libérer. Ces deux chercheuses ont montré que, contrairement aux apparences, l'espèce est une forme régulière mais instable et susceptible d'importantes modifications brutales et pas seulement de toutes petites modifications insensibles. En somme, on en vient à l'idée que la diversité est en nous, même si elle est contrôlée. Elle ne s'exprime que dans des circonstances de crise provoquées par le stress et causées par une action brutale de l'environnement. Cela signifie que le même capital génétique permettrait de nombreuses variations qui ne se réalisent pas en temps normal et que seul un stress intense permet d'exprimer. C'est quand même assez rassurant de savoir que la grenouille ou la souris ou toute autre bête qui dort en nous ne devrait pas apparaître ! En ce qui concerne l'évolution, ce processus est très différent d'une variation régulière et continue. Les contraintes causeraient une certaine durabilité, sur des centaines de millions d'années et dans des circonstances particulières, la diversité exploserait en quelques centaines de milliers d'années, ce qui est relativement court.</p> <p>Fonctionnement hiérarchisé et non-linéaire des gènes</p> <p>Cherchons maintenant où sont les fractales du fonctionnement génétique. On a montré précédemment que les fractales permettent une régulation de la transmission d'énergie ou d'information. On les trouve donc dans les mécanismes d'homéostasie. L'homéostasie est le processus qui permet au corps d'être maintenu à un niveau à peu près stable, ou presque cyclique, en termes de température, de pression ou de concentration de produits chimiques. Elle se réalise par des régulations internes fondées sur une cybernétique des rétroactions et des synchronisations de rythmes, c'est-à-dire par des mécanismes chaotiques qui sont des boucles de rétroaction. Eh bien, pour les processus génétiques et moléculaires, il y a également une homéostasie c'est-à-dire un mécanisme de régulation qui contrôle les variations d'expression des gènes. Pour un gène, s'exprimer signifie synthétiser des protéines. Les gènes n'agissent pas tout le temps mais à un moment qui leur est indiqué par d'autres gènes qui les pilotent, des gènes qui les excitent ou les inhibent et aussi des gènes qui augmentent ou diminuent leur activité. Ce sont des horloges internes moléculaires. Par exemple, la sécrétion des hormones est pulsatile et rythmique. C'est une autorégulation de ces gènes par leur produit qui induit ses variations. L'interaction des protéines constitue un pacemaker, c'est-à-dire un batteur de rythme, avec alternance de chaos et d'un double rythme et avec la présence d'un attracteur étrange.</p> <p>L'image de la génétique qui en résulte est très différente de celle qui a dominé dans les débuts de la génétique moléculaire où le réductionnisme triomphait. Comme l'explique Stephen Jay Gould dans « Un hérisson dans la tempête » : « La découverte par Watson et Crick de la double hélice de l'ADN a été une incontestable révolution mais la conception linéaire qui en résulte selon laquelle l'ADN produit l'ARN qui produit les protéines dans une relation à sens unique a été détrônée par une nouvelle révolution de la génétique dans laquelle le génome n'est pas un ensemble inerte de perles enfilées à la suite les unes des autres. Le génome est au contraire fluide et mobile. Il ne cesse de se modifier qualitativement et quantitativement et comprend un grand nombre de systèmes hiérarchisés de régulation et de contrôle. Les gènes se composent d'éléments détachables et une nouvelle donne de leurs segments peut produire des combinaisons nouvelles. Certains gènes peuvent s'exciser eux-mêmes d'un chromosome et se porter à d'autres endroits du génome. Ce déplacement est appelé une transposition. Quand ces éléments transposables sont des gènes qui jouent un rôle régulateur qui active ou désactive un certain nombre de gènes voisins, leur déplacement vers d'autres zones peut avoir un effet déterminant sur le contrôle du développement et sur sa programmation dans le temps. » Nous en parlerons à propos des hétérochronies ou modification des régulations des horloges du développement. On conçoit aujourd'hui de multiples moyens pour modifier le message génétique que l'on croyait stable, les voies pour constituer une hybridation de l'ADN : le messager peut devenir le deuxième brin d'un ADN.</p> <p>C'est en 1950 que la généticienne Barbara Mac Clintock, a découvert les premiers éléments transposables du génome en étudiant les grains de maïs, mais sa découverte a été longtemps rejetée. Elle est aussi la première à avoir suggéré qu'il pouvait y avoir interaction entre le code génétique et le produit du code, c'est-à-dire les protéines, ce qui était complètement en contradiction avec le dogme dominant. Les gènes que les cellules utilisent pour ordonner la synthèse des protéines constituent moins de 20% de l'ADN. 98 % du génome est formé de séquences régulatrices et non codantes, c'est-à-dire qui ne sont pas des gènes et ne produisent pas de protéines. D'un point de vue néo-darwinien classique cette quantité de matériel génétique inutile ou inactif ne devrait pas exister. En fait, une partie des séquences restantes sert à activer ou inhiber ces gènes ; ce sont des gènes dits commutateurs qui permettent à d'autres gènes d'exprimer leur fonction. Contrairement à ce que l'on croyait, le reste du filament n'est pas constitué de séquences inutiles mais d'éléments qui donnent au code sa variabilité et sa fonctionnalité. Cela casse le dogme de l'immuabilité du génome. D'autre part, il y a une grande mobilité de l'ADN due à des séquences capables de changer de place : les transposons.</p> <p>La redondance dans l'ADN, avec de nombreuses séquences non codantes qui se répètent appelées des satellites, fournit la flexibilité nécessaire aux grands changements. Ces séquences peuvent facilement changer de position, elles sont transposables et représentent plus de 10% du génome. Leur rôle n'est pas tant dans leur message mais dans leur position. Le rapport entre ces éléments transposables, les introns, et le codage des protéines est le suivant : en changeant de place dans le code génétique elles modifient le message transposé sous forme de codons c'est-à-dire par groupe de trois bases. Les déplacements de parties transposables du message peuvent modifier la régulation des gènes ou entraîner des remaniements chromosomiques. Quel est le rapport entre cette souplesse due aux déplacements d'introns et la dynamique fractale ? Une étude réalisée en 1994 par Golberger et Hausdorff, montre le rôle des petits éléments transposables qui introduisent des fluctuations du type chaos fractal. Le graphique indique le déplacement d'un nucléotide au sein de l'ADN, déplacement dû au mouvement des introns. Comme on le constate, la macromolécule de la vie est bien une fractale avec auto-similarité à plusieurs échelles. De plus, contrairement là aussi à ce que l'on croyait, on a découvert l'existence de protéines qui interagissent avec les gènes homéotiques, c'est-à-dire directement sur l'ADN. Enfin une protéine peut avoir diverses fonctions suivant la manière dont le filament d'ADN est replié. Cela signifie que peu de protéines régulatrices, donc peu de gènes du développement, suffisent à réguler de nombreuses fonctions. Les mécanismes de régulation des gènes homéotiques interviennent dans les trois dimensions de l'espace. Expliquons l'importance de la forme des protéines, également en trois dimensions. En effet, les molécules auxquelles elles peuvent se lier pour jouer le rôle d'enzyme des réactions sont celles qui ont une forme volumique où la protéine s'emboîte exactement. Or, on constate que les protéines ont une surface fractale, propriété démontrée par Michelle Lewis et exposée dans un numéro du magazine américain « Science » datant de 1985. Ce phénomène est épigénétique c'est-à-dire en surface du génétique. Cela signifie que ce qui compte n'est pas seulement le contenu chimique des gènes mais la forme des macromolécules. On se trouve en présence d'une cascade d'interactions entre différenciation et forme : une différenciation entraîne une modification de la forme qui produit une nouvelle différenciation, etc... C'est un contrôle épigénétique du développement. Cette interaction avec influence de la forme est une régulation topo-biologique, comme le dit Edelman. On est très loin de l'idée de programmation du type ordinateur qui avait été utilisée pour représenter l'ADN. Un programme informatique est quelque chose de figé et qui n'évolue pas. Le processus est programmé parce qu'il agit sous la dépendance de gènes. Pourtant il est fondé sur un processus aléatoire à un niveau différent, celui des interactions cellulaires et moléculaires. Avec la diversification, le même ADN, le même programme génétique peut produire des cellules diverses suivant les messages reçus des autres cellules. Donc l'histoire suivie par les cellules n'est pas strictement déterminée par les gènes. Il s'agit d'un déterminisme fondé sur le hasard. La meilleure preuve que le processus n'est pas figé est la diversification cellulaire à partir du même bagage génétique. Différentes combinaisons des mêmes gènes fabriquent différentes sortes de cellules. Comment les cellules savent-elles de quel type elles doivent être suivant leur place dans le corps ? Comment le développement parvient-il à donner une boussole au processus de diversification cellulaire, à lui dire comment distinguer l'avant de l'arrière, la gauche de la droite, ou le haut du bas ? La mise en place des grands axes du corps (polarité avant/arrière, ventrale/dorsale, symétrie et asymétrie droite/gauche) est sous la dépendance de produits dont le mode d'intervention dans le développement se ferait selon les lois de diffusion oscillante, du même type que la réaction chimique de rétroaction appelée BZ. Cette diffusion possède des effets de seuil qui sont discrets, c'est-à-dire que c'est une succession de points sans continuité entre eux. On arrive là au modèle de Turing. Ce dernier, dans un article fondamental, démontrait en 1952 les bases chimiques de la morphogenèse. Quelques produits activateurs et inhibiteurs peuvent produire des différences de concentration dans l'espace. C'est un système de concentration/diffusion. Cette thèse fait intervenir des événements du type bifurcation au sein d'un système auto-organisé. Une diversification va se produire et s'organiser collectivement par zones. Ces structures spatiales sont appelées des structures de Turing. Ce modèle mathématique explique notamment les différentes sortes de motifs des pelages d'animaux. Les mécanismes dont nous venons de donner des exemples permettent de concevoir de quelle manière des réactions chimiques servent de régulateur à l'orientation des formes. La conception figée d'un programme génétique qui ne pouvait qu'être lu est abandonnée pour une conception dynamique de la relation entre le texte de l'ADN et les molécules qui en sont les lecteurs. Loin d'être figé, l'ADN a la capacité de se transformer et même de s'enrichir. Par exemple deux molécules d'ADN peuvent se conjuguer. La conjugaison est une fonction qui existe en permanence au sein du matériel génétique et peut être activée ou inhibée. Le rôle de l'ADN, en tant que programme, se trouve très relativisé au profit de l'épigénétique, impliquant des interactions moléculaires et tissulaires. Cela change l'histoire des tissus, entraîne l'apparition d'une forme, d'une morphogenèse en trois dimensions conçue comme brisure spontanée de symétrie. On appelle brisure de symétrie l'apparition d'une nouvelle dimension dans un phénomène. C'est par exemple le cas dans la segmentation du corps embryonnaire. C'est encore le cas lors de l'apparition des bras puis des doigts qui sont des brisures de symétrie. C'est ce qui explique comment dans la multiplication cellulaire apparemment identique dans toutes les directions, une orientation particulière est donnée à la forme.</p> <p>Gènes architectes et horloges du développement L'évolution, une altération des rythmes du vivant</p> <p>On a longtemps cru qu'il fallait un très grand nombre de mutations élémentaires, lentement accumulées dans le capital génétique, pour obtenir une autre espèce, en particulier pour obtenir un nouveau plan d'organisation. Cependant on a trouvé que ce n'était pas seulement un caractère qui est concerné par un gène mais le plan d'organisation lui-même. Donc certains gènes permettent d'ordonnancer la confection d'un individu, étape par étape. Il s'agit là de la découverte des gènes homéotiques et de l'homéoboite. C'est un mode de fonctionnement qui règle le développement embryonnaire de l'individu et que l'on va retrouver d'abord chez la drosophile puis chez les insectes, enfin chez les mammifères. En effet, que ce soit chez la drosophile (avec les gènes HOM) ou chez la souris (avec les gènes HOX), on trouve une même base, l'homéoboite, qui doit provenir d'une origine commune. C'est au point que l'on a décidé de ne plus utiliser les termes différents Hom et Hox mais le même terme Hox pour désigner l'homéoboite. Un tel gène homéotique donne un ordre des opérations pour la fabrication d'un individu. Dans l'histoire des gènes du développement, tout a commencé en 1894. On a découvert des transformations homéotiques de la mouche drosophile. Le terme d'homéotique vient des mutants homéotiques que l'on a trouvé dans la mouche drosophile avec, par exemple, des pattes à la place des antennes. Homéotique signifie que ce sont des transformations d'une partie du corps à l'image d'une autre partie, d'où la notion d'homologie qui a donné le terme homéotique. Une drosophile mutante peut recevoir 4 ailes alors que normalement elle n'en possède que deux. On peut voir des antennes à la place des pattes, des yeux à la place des ailes. Cela ne se fait pas au hasard mais par homologie : par exemple on ne peut pas échanger des pattes poussant à la place d'antennes et non des ailes à la place des pattes. Des structures d'apparence très différentes peuvent s'échanger si elles interviennent au même niveau dans le développement de l'individu. Ce qui détermine le moment de formation de l'organe, ce sont les gènes du développement. Ce sont les gènes Hox, dits encore gènes architectes, qui permettent la réalisation du plan d'organisation et donnent au développement ses étapes, son sens. On retrouve les Hox non seulement chez la souris, la drosophile ou l'homme mais chez tous les pluricellulaires. Il y a correspondance entre chaque gène et une zone du corps. Ces gènes s'expriment successivement suivant leur place dans le cordon ADN correspondent non seulement à l'ordre des zones du corps mais aussi à l'ordre temporel de fabrication de ces zones. Il y a une durée d'expression de chaque gène. Il y a un début et une fin de l'intervention de chaque gène qui est déterminée par l'action d'un gène régulateur. Celui-ci peut activer ou inhiber le gène Hox. Il reste un problème à résoudre qui est une question d'auto-organisation des systèmes dissipatifs, étudiée comme telle par Alan Turing et Brian Goodwin. Les gènes Hox ne se contentent pas de fabriquer un membre ou un système comme le système urogénital, ils précisent dans quelle direction le membre ou l'organisme doit se développer. C'est Wolpert qui en a donné l'interprétation en développant une idée de Turing dont on a parlé précédemment. C'est un phénomène de disposition spatiale par rapport aux voisins proches, au sein d'un tissu en croissance. C'est ce que Wolpert appelle l'information de position. En effet, ce qui permet de fabriquer un individu c'est que les cellules ne se contentent pas de se multiplier ou de se diversifier : elles connaissent leur position au sein d'un tissu en croissance. Mais comment font-elles pour le savoir, pour organiser l'espace. Et comment les différents organes de l'individu se retrouvent bien à leur place par rapport à l'avant/arrière du corps et par rapport à la symétrie dos/face ? Ce sont les gènes Hox qui assignent une identité spatiale aux cellules embryonnaires le long des différents axes du corps. En coloriant ces zones par des couleurs, bleu, blanche ou rouge, Wolpert arrive à la fameuse image du drapeau français. La forme réalisée est un drapeau tricolore mais ce n'est pas tout à fait le drapeau national bien connu car celui des Hox est doué d'auto-régulation avec des effets de seuil. Au fur et à mesure de la différenciation cellulaire, les cellules vont savoir se grouper en fonction de leur type grâce à des messages inter-cellulaires et cette transformation est irréversible. Ce phénomène est non seulement spatial mais temporel. En fonction du temps passé à la réalisation de telle ou telle tâche du programme, la tâche suivante sera ou non enclenchée, avancée ou retardée. Donc les gènes Hox expriment un programme, non prévu d'avance, d'auto-organisation spatio-temporel suivant sur la manière dont le processus se réalise à chaque fois. Le fait qu'il en résulte un individu semblable ne provient pas d'un modèle tout fait imité mais du fait que les gènes Hox agissent dans l'ordre de leur position dans l'ADN. Les gènes Hox permettent de concevoir le mode de régulation du développement, c'est-à-dire le lien entre deux niveaux fondamentaux du vivant : le programme génétique et la morphologie des individus. De petites mutations sur les gènes Hox peuvent causer des modifications importantes des horloges du développement, entraînant des changements morphologiques radicaux. Il n'y a pas de liaison linéaire entre génétique et morphologie. Finalement les gènes Hox ne construisent pas eux-mêmes l'organisme mais donnent aux cellules les propriétés qui leur permettent de le construire. Les gènes du développement ne sont pas un simple programme duplicatif. Un gène va bien lancer la fabrication d'un oeil, mais ce gène est seulement un gène de pilotage de milliers d'autres gènes de structure. Le fonctionnement des gènes du développement est hiérarchisé et il l'est à trois degrés : d'abord les gènes de structure, puis les gènes architectes et enfin les gènes régulateurs supérieurs. Un gène régulateur pilote de milliers de gènes de structure. Les gènes architectes sont un petit nombre de gènes qui envoient des ordres à des gènes dits ouvriers et commandent ainsi aux diverses opérations visant à lancer des développements du corps, de la tête, des membres. Le pilotage, l'activation et l'arrêt des gènes architecte est réalisé par des gènes de régulation. En somme, il y a celui qui bâtit, celui qui donne le plan de la maison et répartit les tâches, et enfin celui qui ordonne d'agir ou d'arrêter le travail. Le mot clef du développement est donc celui d'organisation. C'est l'attribution de fonctions aux différents modules des gènes du développement qui change sous l'action des gènes régulateurs, les homéogènes. Certains gènes peuvent être activés ou inhibés, ce qui explique aussi qu'un même ADN de la cellule originelle de l'individu puisse servir à produire des cellules d'un grand nombre de types différents. François Jacob, dans sa conférence, déjà citée déclarait : « chez la mouche ont été mise en évidence les gènes qui assurent dans l'oeuf la mise en place des axes du futur embryon, puis qui découpent le corps de l'embryon en segments, puis ceux qui déterminent le destin et la forme de chacun de ces segments. A la stupéfaction générale, ces mêmes gènes ont été retrouvés chez tous les animaux examinés ; coup sur coup grenouille, ver, souris, homme. Qui eut dit, il y a encore quinze ans que les gènes qui mettent en place le plan d'un être humain sont les mêmes que ceux fonctionnant chez une mouche ou chez un ver ? » Gould écrit dans « Quand les poules auront des dents » : « Nous avons trois niveaux hiérarchiques de contrôle : les gènes de structure qui construisent les différentes parties de chaque segment, les gènes régulateurs homéotiques qui déclenchent la mise en service des batteries de gènes de structure, et les gènes régulateurs supérieurs qui déclenchent la mise en service des gènes homéotiques au moment et à l'endroit voulu. » Il n'y a pas de gène qui soit relié linéairement à un pied. On a greffé un gène de patte de souris chez un poulet, et c'est une patte de poulet qui a poussé. Le gène de patte dit seulement : « tu allonges un membre ». Ce n'est pas ce gène qui dit ce qui va pousser car il se contente de transmettre l'ordre et c'est avec le plan de la maison que cet ordre est interprété. Du coup le plan de l'oeil est, comme le plan d'une patte, le même pour tous ces animaux. La capacité des gènes de se définir temporellement fait d'eux des horloges du développement. Du coup, on ne distingue plus ce qu'on croyait être deux types de mutations : les mutations homéotiques et les mutations hétérochroniques, c'est-à-dire les altérations de la chronologie des horloges du développement. En termes plus simples, cela signifie que l'évolution des espèces serait une modification de rythme d'horloge. Le premier exemple, pr, est un travail très ancien, celui de D'Arcy Thomson en 1917, dans son ouvrage « Formes et croissance », où il indique notamment comment de simples modifications des vitesses du développement peuvent modifier la morphologie finale. Le deuxième exemple est l'étude de David Raup, sur la base des idées de D'Arcy Thomson, qui a montré qu'on peut transformer la coquille d'un escargot en palourde simplement en faisant varier trois paramètres C'est le lien entre les gènes architectes et les horloges du développement que nous allons examiner maintenant. Nous sommes en pleine actualité de la recherche puisque ce sont plusieurs découvertes très récentes. Ces découvertes changent fondamentalement la situation dans le débat sur la théorie de l'évolution, à mon avis en faveur de la thèse de Stephen Jay Gould et Jean Chaline. Ce sont trois découvertes fondamentales :</p> <p><img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L8xH11/puce-32883.gif' width='8' height='11' class='puce' alt="-" style='height:11px;width:8px;' /> premièrement on sait maintenant comment l'embryogenèse est pilotée par des gènes, appelés les gènes architectes. Leur fonctionnement est une véritable cybernétique fondée sur des rétroactions sur un mode hiérarchique. Cela ouvre la possibilité qu'une ou deux petites modifications sur un gène qui pilote des milliers de gènes entraînent un changement de toute la morphologie de l'être vivant.</p> <p><img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L8xH11/puce-32883.gif' width='8' height='11' class='puce' alt="-" style='height:11px;width:8px;' /> deuxièmement la découverte la plus étonnante est que les gènes et les protéines sont quasiment les mêmes pour un insecte et un mammifère. Ce qui change d'une espèce pluricellulaire à une autre, n'est pas tant les protéines ou les gènes, mais leur temps et leur vitesse d'action, leur organisation et leur rythmologie. Notamment les gènes architectes sont les mêmes pour tous ces êtres vivants. Ils sont seulement un peu bricolés par l'évolution et finissent par remplir des fonctions très diverses. Nous trouvons donc le hasard et le bricolage au sein de la génétique qu'on croyait être le domaine de l'ordre fixe. La génétique obéit à une rythmologie d'horloges capables d'interactions. Ce ne sont donc pas des horloges périodiques.</p> <p><img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L8xH11/puce-32883.gif' width='8' height='11' class='puce' alt="-" style='height:11px;width:8px;' /> troisièmement, il existe un mécanisme biochimique, permettant au milieu extérieur (en cas de changement climatique important et brutal, d'agression chimique ou par rayonnement) de provoquer chez l'être vivant un stress, qui inhibe le mécanisme de conservation de l'espèce. C'est la découverte des biologistes Rutherford et Lindquist concernant la mouche drosophile. Ces deux biologistes américaines viennent de montrer qu'un stress intense peut provoquer chez cet animal des mutations héréditaires. Ces mutations entraînent des anomalies impressionnantes concernant la morphologie de l'animal, par exemple la dimension des pattes ou des ailes ou la pilosité. Publiée en décembre 1998, leur étude montre qu'un effet de choc produit de nouvelles espèces. Un choc qui casse l'ordre puis produit un nouvel ordre, voilà qui fait penser au chaos déterministe. Ces deux chercheuses ont trouvé la cause de ces mutations de la mouche du vinaigre, la drosophile : un gène qui code une protéine appelée Hsp90. Comme l'indique le nom Hsp, « heat shock protein » c'est-à-dire protéine de choc thermique, cette protéine sert à protéger d'autres protéines des chocs thermiques extérieurs. Les chercheuses ont montré qu'en période de stress intense, la protection se relâche, favorisant des possibilités de biodiversité qui étaient inhibées jusque-là. En effet, Hsp90 aurait comme rôle, en temps normal, de s'assurer que les autres horloges ne sont pas décalées dans le temps. Du coup, il inhibe le potentiel de difformité que permet le fonctionnement des gènes et des protéines. Hsp agit de sorte que le développement mette de côté les petites modifications des protéines. Or les protéines qui sont ainsi protégées contre toute erreur de route sont justement celles liées à des processus de multiplication et de développement cellulaire. Avec la mutation du gène de protection puis celle de la protéine Hsp90, des mutations deviennent à nouveau possibles et peuvent se produire sans contrôle. Il n'y a plus qu'à imaginer qu'elles portent sur des cellules embryonnaires pour disposer pour la première fois d'un mécanisme génétique permettant de comprendre comment apparaît une nouvelle espèce. Les drosophiles mutantes qui sont parvenues à atteindre l'âge adulte ont été pour la plupart des nouvelles mouches viables. Non seulement la mutation est héréditaire mais elle se conserve en cas de croisement entre deux animaux ayant l'un Hsp mutant et l'autre un Hsp normal. Ce processus suggère que de nombreuses espèces pourraient acquérir de la nouveauté dans un environnement qui changerait brutalement, par exemple sur le plan climatique. C'est une interprétation intéressante des bouffées de variabilité que l'on a constaté sans les expliquer jusque là. On a constaté en effet que de nombreuses espèces subissent en même temps des variations. Les protéines chaperon, type Hsp, qui inhibent les variations des autres protéines et constituent un mécanisme de type homéostasie ont été trouvées également chez les mammifères, les végétaux et les insectes. Quant à la protéine Hsp90, elle est la même pour toutes sortes d'êtres vivants, de la levure aux mammifères. C'est donc une hypothèse très tentante. C'est même la première fois qu'un mécanisme moléculaire postule à expliquer, en un tout petit nombre de mutations, des changements visibles et héréditaires de la morphologie. Or, justement, une découverte a été faite au cours de l'année 1998 sur le mécanisme des mutations héréditaires : Chaline a étudié un poisson du Pacifique, près de la côte du Mexique, l'axolotl, dont l'évolution est inachevée et qui, normalement, reste à l'état larvaire, intermédiaire entre le poisson et l'animal terrestre. Il a démontré qu'un des produits biologiques d'un cycle de rétroaction, la thyroxine, est déterminant dans l'évolution de l'espèce avec une bifurcation, soit vers le poisson, soit vers l'animal terrestre. En effet, l'excès ou la carence de ce produit enclenche l'évolution de l'espèce. La concentration de ce produit biologique modifie l'équilibre rythmique des cycles de rétroaction biochimiques lesquels règlent la formation de l'animal. Or modifier l'un de ces cycles, c'est choisir une bifurcation dans un sens ou dans l'autre, soit vers le poisson soit vers l'animal terrestre. Et c'est enclencher un processus qui ne concerne pas que l'individu mais toute sa descendance car il met en jeu les gènes concernés. On dispose donc d'un exemple de retardement de l'horloge biologique et on sait comment il est relié à la génétique. On sait également qu'une action chimique permet d'intervenir sur le cycle qui commande cette horloge, en inoculant ce produit. De ces diverses recherches il découle :</p> <p><img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L8xH11/puce-32883.gif' width='8' height='11' class='puce' alt="-" style='height:11px;width:8px;' /> premièrement, que c'est au niveau de l'embryon qu'une espèce peut changer et que la comparaison des espèces ne doit pas partir des comparaisons d'adultes comme le faisait la phylogenèse, c'est-à-dire la recherche des lignées d'espèces (les phylums). Ce qui rapproche les différents animaux qui se succèdent dans l'évolution, et permet de concevoir le passage d'une forme à une autre, n'est pas l'état adulte mais embryonnaire. C'est un renversement complet de perspective dans la relation entre phylogenèse et ontogenèse (l'ontogenèse étant la succession des phases par lesquelles s'élabore un individu).</p> <p><img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L8xH11/puce-32883.gif' width='8' height='11' class='puce' alt="-" style='height:11px;width:8px;' /> deuxièmement, qu'un changement morphologique d'espèce peut tout à fait se produire brutalement, avec une ou deux modifications sur l'ADN et non des millions, comme le supposait le néo-darwinisme. Cela signifie que des espèces apparaissent brutalement et non sur des temps très longs comme le défend cette thèse. Il peut suffire d'un tout petit nombre de mutations sur des gênes, les gênes du développement, pour entraîner un changement dans l'horloge qui commande la fabrication embryonnaire de l'individu. <br /><img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L8xH11/puce-32883.gif' width='8' height='11' class='puce' alt="-" style='height:11px;width:8px;' /> troisièmement, ce sont des altérations du rythme et des vitesses du développement de l'individu qui changent d'une espèce à une autre. Cette propriété est due au type chaotique de ces horloges produites par l'auto-organisation de réactions biochimiques rétroactives.</p> <p><a href="https://www.canal-u.tv/recherche/?q=g%C3%A8nes+hom%C3%A9otiques&submitProgramSearch=Ok&simpleform_submitted=searchbar-form&fromSimpleForm=1" class='spip_out' rel='external'>Des exposés sur les gènes homéotiques</a></p></div> Manif pour tous : la « défense de la famille » et de l'ordre patriarcal contre le femmes cache mal la défense de l'ordre social capitaliste https://matierevolution.org/spip.php?article6633 https://matierevolution.org/spip.php?article6633 2019-10-14T22:05:00Z text/html fr Robert Paris, Tiekoura Levi Hamed Femmes women Manif pour tous : la « défense de la famille » et de l'ordre patriarcal contre le femmes cache mal la défense de l'ordre social capitaliste La « manif pour tous », partie de la réaction contre le mariage homosexuel, prétend rebondir sous le prétexte de réaction anti-GPA et anti-PMA pour les femmes seules ou avec une compagne, mais sans compagnon. Il s'agit d'interdire aux femmes sans maris d'avoir des enfants et en particulier aux femmes homosexuelles. C'est donc un mouvement qui dénie les droits des (...) - <a href="https://matierevolution.org/spip.php?rubrique150" rel="directory">16- EDITORIAUX DE "LA VOIX DES TRAVAILLEURS" - </a> / <a href="https://matierevolution.org/spip.php?mot146" rel="tag">Femmes women</a> <div class='rss_texte'><p><span class='spip_document_13615 spip_documents spip_documents_center'> <img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH247/manif-antigolgota-789bd.jpg' width='500' height='247' alt="" style='height:247px;width:500px;' /></span><span class='spip_document_13616 spip_documents spip_documents_center'> <img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH286/0621365425889-b3528.jpg' width='500' height='286' alt="" style='height:286px;width:500px;' /></span><span class='spip_document_13617 spip_documents spip_documents_center'> <img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH342/486360-000_arp3410598-37393.jpg' width='500' height='342' alt="" style='height:342px;width:500px;' /></span><span class='spip_document_13618 spip_documents spip_documents_center'> <img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH282/bb893fee355d5164d44cd3575577-7701d.jpg' width='500' height='282' alt="" style='height:282px;width:500px;' /></span><span class='spip_document_13619 spip_documents spip_documents_center'> <img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH283/images3-persgroep-net-fe284.jpg' width='500' height='283' alt="" style='height:283px;width:500px;' /></span></p> <h3 class="spip"> Manif pour tous : la « défense de la famille » et de l'ordre patriarcal contre le femmes cache mal la défense de l'ordre social capitaliste</h3> <p>La « manif pour tous », partie de la réaction contre le mariage homosexuel, prétend rebondir sous le prétexte de réaction anti-GPA et anti-PMA pour les femmes seules ou avec une compagne, mais sans compagnon. Il s'agit d'interdire aux femmes sans maris d'avoir des enfants et en particulier aux femmes homosexuelles. C'est donc un mouvement qui dénie les droits des homosexuels mais aussi de toutes les femmes puisqu'il leur faut un homme pour avoir le droit à la procréation et même à l'existence.</p> <p>Le slogan de la manifestation, « Liberté, égalité, paternité », en dit long sur le caractère profondément patriarcal du mouvement. C'est un mouvement contre tous les droits des femmes puisqu'y militent aussi les anti-IVG, les anti-PMA, les anti dons de sperme et dons d'ovocyte comme anti congélation d'ovocytes, comme anti-ICSI, etc. Y sont aussi bien sûr les anti psychanalyse et toutes sortes de réactionnaires et de fascistes du « droit à la vie » qui prétend que les premiers mois de grossesses « la vie » serait déjà là pour interdire les avortements.</p> <p>« Marchons enfants » est un autre slogan de cette manifestation pour affirmer que les « droits de l'enfant » s'opposent aux droits des femmes. Et aussi, bien entendu, pour revendiquer les droits du père. Comme si une famille avec père et mère était une garantie pour l'enfant, comme si un enfant était moins bien traité par une femme seule ou par des femmes que par un mari violent qui bat sa femme ou un mari capable de violer son enfant !</p> <p>L'importance de l'inceste au sein de la question du harcèlement, du viol et des violences faites aux femmes et aux enfants, est d'autant plus considérable que c'est le plus difficile à combattre du fait des liens entre enfants et parents, du fait du cadre fermé, contraignant, autoritaire, psychologique et moral de la famille, mais surtout du fait qu'il est infiniment plus difficile à dénoncer publiquement.</p> <p>Prétendre que la PMA (procréation médicalement assistée) et la GPA (gestation pour autrui) seraient des revendications outrancières des femmes seules qui se refuseraient à vivre en couple, c'est mentir. Bien souvent, les femmes qui s'y résolvent n'ont pas trouvé d'autre solution, n'ayant pas trouvé le conjoint, ou étant trop âgées, par exemple (l'âge agit très rapidement pour empêcher la procréation). Les anti PMA refusent de savoir pourquoi les femmes utilisent ce moyen partiellement artificiel pour espérer avoir un enfant (et encore, c'est un espoir limité car il n'y a pas énormément de succès, du moins en France). Ils s'appuient sur le terme malencontreux de « bébé éprouvette » pour faire comme si les bébés nés de cette manière n'étaient pas comme les autres. Ils prétendent que l'enfant sans père sera défavorisé, sera mal dans sa peau, sera désigné du doigt et stressé, mais que dire des enfants de femmes abandonnées par leur conjoint, des enfants de femmes battues, des enfants de femmes violées par leur conjoint ? Les mêmes se sont attaqués à l'adoption avec les résultats que l'on sait : ils ont quasiment supprimé l'adoption sous prétexte de « défense des droits de l'enfant » et de « lutte contre la marchandisation de la vie ». La banque vaticane et le trésor de l'Eglise de France luttant contre la marchandisation, permettez-nous d'en rire !</p> <p> Mais il faut dire quelles sont les forces sociales qui le soutiennent et quels sont les dirigeants de ce mouvement qui se cachent ainsi derrière l'enfant et prétendent défendre « notre civilisation chrétienne occidentale », qui mènent un nouveau « combat identitaire », prétendant opposer la société aux « revendications excessives des femmes ». Ces réactionnaires sont souvent issus du milieu catholique militant qui, stimulé par les appels du pape contre les droits des femmes, prétend reprendre un rôle politique et social, s'investir dans toutes les institutions étatiques de la famille, de l'adoption, de la santé, etc.</p> <p>« La famille », voilà le grand mot lâché pour ces réactionnaires selon lesquelles elle n'est pas seulement le « cocon » pour l'enfant, mais le symbole et le pilier de l'ordre social et politique. Bien entendu, pour eux, qui dit famille dit père, mère et enfants. Au diable ceux qui ne se conforment pas à cette équation ! Rejetées les femmes qui n'ont pas pu ou pas voulu avoir d'enfants : dieu les a punies ! Rejetées les femmes seules ! Rejetées les femmes homosexuelles ! Rejetées les femmes libres ! C'est le pape lui-même qui le proclame : GPA, PMA, dons de spermes et d'ovocytes sont pour lui aussi diaboliques que l'homosexualité et le droit à l'avortement !</p> <p>L'oppression de classe se sert de la famille comme d'un moyen de défendre la stabilité sociale, la soumission sociale, l'oppression et l'exploitation. Ce sont les parents qui sont chargés d'imposer aux enfants la soumission à l'ordre social. Ce sont les parents qui sont considérés comme responsables si les enfants mineurs commettent des actes interdits par l'ordre social. C'est la famille qui justifie l'ordre social, qui fait des efforts pour que les enfants deviennent des adultes adaptés à l'ordre social, capables d'y réussir, d'en devenir des membres reconnus ou acceptés, capables de s'en accommoder ou d'y devenir des responsables. C'est la famille qui se charge de justifier tout ce qui choque les enfants dans la vie sociale.</p> <p>Une part considérable de la pédophilie, de la prostitution, des violences, des meurtres, des tortures se déroulent dans le cadre familial et grâce à lui et les liens familiaux servent alors pour imposer la soumission aux victimes, pour leur faire croire même que celle-ci est normale, pour les faire taire, pour aider à cacher ces crimes à l'extérieur.</p> <p>Mais ces papes et ces religieux catholiques réactionnaires, comment se permettent-ils de parler même des droits de l'enfant ?!!! En effet, ils continuent d'imposer à leur prêtres de ne pas se marier, de ne pas fonder une famille, de ne pas avoir d'enfants, et, du coup, d'avoir une femme clandestine, d'avoir des enfants non reconnus et clandestins, en les poussant ainsi à satisfaire leurs désirs en devenant pédophiles et en profitant des enfants qui sont confiés à leur enseignement religieux. Et ils continuent de couvrir ces crimes ! Dans le passé, dans de nombreux pays, les églises ont organisé massivement des enlèvements d'enfants et des adoptions pour de l'argent. Ces gens qui n'ont que la haine de la marchandisation de la vie à la bouche ont accumulé des fortunes, celles des églises nationales, celle de la papauté avec sa fameuse banque vaticane ! Pour l'hypocrisie, ce sont vraiment des rois et des prophètes ! Qu'ont-ils fait des enfants pendant les dictatures fascistes d'Espagne ou d'Argentine ?!!! Qu'ont-ils fait des enfants indigènes des pays colonisés ?!!! Comment se permettent-ils encore de nous donner des leçons de morale sur les droits de l'enfant, ces directeurs de conscience qui s'absolvent aussi facilement de tels crimes de masse ?</p> <p>Mais l'explication de ce mouvement ne tient pas seulement au fait que ces gens-là sont et ont toujours été réactionnaires… Il faut voir qu'avant une période annoncée de crise sociale mondiale, les classes possédantes tiennent particulièrement à ne pas se retrouver avec une seule opposition claire entre classes possédantes et classes exploitées : il leur faut de multiples divisions qui déboussolent les peuples, qui les affolent. Ils inventent toutes les oppositions violentes possibles.</p> <p>L'opposition des genres vient alors se rajouter à l'opposition des races, à l'opposition des ethnies, à l'opposition des religions, à l'opposition des régions du monde, à l'opposition des nations, à l'opposition des groupes politiques, à l'opposition des corporations, à l'opposition des « identités » et « civilisations ».</p> <p>Eh oui, la conception de « la famille », c'est un élément de la tradition, du mode de vie, de l'organisation sociale qui est présenté comme identitaire et qu'on fait entendre comme attaqué par une invasion de nouvelles mœurs, de nouvelles règles, de nouveaux comportements qui détruiraient, disent-ils, nos particularités, nos conceptions particulières. Et, bien entendu, ces gens-là estiment faire partie d'une « société blanche chrétienne occidentale » menacée par l'invasion aussi bien musulmane qu'anglo-saxonne !!!</p> <p>Et ils se prennent pour des croisés, ces « manifestants pour tous » !!! Ils ont belle allure ces curaillons et fachos qui affirment que la société française va périr à cause de quelques petites avancées dans l'aide à la procréation !!! On les a vus à l'œuvre en politique ces partisans de la croisade catholique contre la liberté des femmes : Fillon, le Primat des Gaules, les François-Xavier Bellamy, Gérard Larcher, Laurent Vauquier, Albéric Dumont, Xavier Breton, Jean-Frédéric Poisson, Christine Boutin, Monseigneur Pascal Gollnisch, Père Franck Zeuchner, Père Alexis Garnier et bien d'autres cul bénis fanatiques. On a bien vu comme ils se préoccupent du peuple ! On a bien vu comme leur politique est dictée par le souci des enfants ! On a bien vu comment ils font de la politique pour les classes possédantes et pas pour les peuples.</p> <p>Mais ce qu'il faut voir, c'est que les Hollande (avec le mariage pour tous) et les Macron (avec la PMA pour tous) agissent consciemment pour leur offrir un boulevard afin de diffuser leurs mensonges, pour qu'ils puissent faire semblant de défendre une culture, un mode de vie, des traditions. Parce que les uns et les autres ont un souci commun, qui est un souci principal des classes possédantes et qui n'a rien à voir avec les enfants ni avec la procréation assistée ou pas : c'est le risque social que fait peser l'effondrement à venir du système capitaliste.</p> <p>C'est dans cette optique que les classes possédantes ont urgemment besoin de trouver dans chaque pays des sources de divisions, d'oppositions violentes qui les détournent des oppositions sociales, des luttes de classe : opposition des genres en France mais aussi remontée de la haine des immigrés voulue et attisée par Macron, opposition entre pro et anti Brexit en Angleterre, opposition entre pro et anti Catalogne en Espagne, opposition entre pro et anti Trump et pro ou anti migrants mexicains, opposition entre pro et anti noirs aux USA, et on en passe…</p> <p>Partout dans le monde, de l'Irak à l'Equateur, de l'Algérie à la France et du Soudan à l'Europe de l'Est, c'est la lutte sociale qui monte et menace de se transformer en révolution sociale. C'est pour détourner cette perspective que les classes possédantes favorisent des courants fascistes, leur donnent des occasions de mobiliser, de tromper, de détourner la colère des peuples, de les lancer contre de faux ennemis, dans de fausses perspectives, en présentant de fausses alternatives.</p> <p>Pour faire face à cette politique de mensonges à grande échelle, il n'y a qu'un moyen : que les travailleurs s'organisent eux-mêmes, discutent et développent leur propre programme de classe comme ils avaient commencé à le faire avec les Gilets jaunes. Certes, les revendications des femmes sont justes comme le sont les revendications démocratiques des peuples soudanais ou algérien, mais toutes ces aspirations ne pourront trouver une issue sans l'action révolutionnaire des travailleurs auto-organisés et définissant eux-mêmes leurs objectifs politiques.</p> <p>Le capitalisme peut s'effondrer rapidement un jour ou l'autre mais cela ne suffira pas à permettre à la société humaine de se libérer des appareils étatiques et bourgeois qui dirigent le monde. Il faudra une action consciente sur des bases de classes. C'est aujourd'hui qu'elle se conçoit et se prépare, même si nous n'en avons pas toujours conscience.</p> <p>Le niveau de conscience des révoltés du Soudan, d'Algérie, d'Irak, du Congo, d'Equateur ou de France, comme du reste des opprimés d'ailleurs a étonné le monde. Mais ce n'est encore rien devant l'étonnement que produiront les exploités de la planète entière, placés devant la faillite économique générale, en remettant en question toutes les structures oppressives de l'exploitation capitaliste. Ce n'est pas les curés, les faux-culs et les culs bénis de toutes sortes ni leur famille patriarcal qui seront une barrière suffisante devant le tsunami social mondial !!!</p></div> Jean-Jacques Rousseau, souvent considéré comme un adepte de la liberté, n'a jamais été un défenseur de la libération des femmes https://matierevolution.org/spip.php?article6538 https://matierevolution.org/spip.php?article6538 2019-10-13T22:05:00Z text/html fr Robert Paris Femmes women « La femme est faite pour céder à l'homme et pour supporter même son injustice. » Jean-Jacques Rousseau dans "Emile" Jean-Jacques Rousseau, souvent considéré comme un adepte de la liberté, n'a jamais été un défenseur de la libération des femmes Rousseau précise : « Toute l'éducation des femmes doit être relative aux hommes. Leur plaire, leur être utiles, se faire aimer et honorer d'eux, les élever jeunes, les soigner grands, les conseiller, les consoler, leur rendre la vie agréable et douce : voilà les (...) - <a href="https://matierevolution.org/spip.php?rubrique101" rel="directory">11- CONTRE L'OPPRESSION DES FEMMES - AGAINST WOMEN'S OPPRESSION </a> / <a href="https://matierevolution.org/spip.php?mot146" rel="tag">Femmes women</a> <div class='rss_texte'><p>« La femme est faite pour céder à l'homme et pour supporter même son injustice. »</p> <p>Jean-Jacques Rousseau dans "Emile"</p> <p><span class='spip_document_13320 spip_documents spip_documents_center'> <img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L490xH288/5502f8f6c9d25-387b3.jpg' width='490' height='288' alt="" style='height:288px;width:490px;' /></span><span class='spip_document_13321 spip_documents spip_documents_center'> <img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH250/86-la-femme-observe-ec4bf.jpg' width='500' height='250' alt="" style='height:250px;width:500px;' /></span><span class='spip_document_13319 spip_documents spip_documents_center'> <img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH236/citation-il-n-y-a-de-bruyantes-que-les-folles-les-femmes-sages-ne-font-point-de-sensation-jean-jacques-rousseau-107531-8e1b7.jpg' width='500' height='236' alt="" style='height:236px;width:500px;' /></span><span class='spip_document_13318 spip_documents spip_documents_center'> <img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH330/37351-a-moins-quune-belle-femme-ne-73386.jpg' width='500' height='330' alt="" style='height:330px;width:500px;' /></span><span class='spip_document_13317 spip_documents spip_documents_center'> <img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH253/La_premiere_et_la_plus_importante_qualite_d_une_femme_est_la_-_Jean-Jacques_Rousseau-96791-289c6.jpg' width='500' height='253' alt="" style='height:253px;width:500px;' /></span><span class='spip_document_13316 spip_documents spip_documents_center'> <img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH257/84fe77a7665756c486ab15d613a5d56d-f129e.jpg' width='500' height='257' alt="" style='height:257px;width:500px;' /></span><span class='spip_document_13315 spip_documents spip_documents_center'> <img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH667/JeanJacques_Rousseau-5b33b481e90aa-89907.jpg' width='500' height='667' alt="" style='height:667px;width:500px;' /></span><span class='spip_document_13314 spip_documents spip_documents_center'> <img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH333/37621-souvenez-vous-que-si-votre-b4a82.jpg' width='500' height='333' alt="" style='height:333px;width:500px;' /></span><span class='spip_document_13313 spip_documents spip_documents_center'> <img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH253/La_femme_observe_et_l_homme_-_Jean-Jacques_Rousseau-10702-03ece.jpg' width='500' height='253' alt="" style='height:253px;width:500px;' /></span><span class='spip_document_13312 spip_documents spip_documents_center'> <img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH563/La-violence-de-la-femme-est-da-758x853-c2cb0.jpg' width='500' height='563' alt="" style='height:563px;width:500px;' /></span><span class='spip_document_13311 spip_documents spip_documents_center'> <img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH332/8018-les-femmes-ne-sont-pas-faites-pour-da7dc.jpg' width='500' height='332' alt="" style='height:332px;width:500px;' /></span><span class='spip_document_13308 spip_documents spip_documents_center'> <img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH286/citation-jean-jacques-rousseau-020456-78285.jpg' width='500' height='286' alt="" style='height:286px;width:500px;' /></span><span class='spip_document_13307 spip_documents spip_documents_center'> <img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L490xH288/5502f881bdae5-6d3cd.jpg' width='490' height='288' alt="" style='height:288px;width:490px;' /></span><span class='spip_document_13306 spip_documents spip_documents_center'> <img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L500xH500/citation-sq-41881-ae626.png' width='500' height='500' alt="" style='height:500px;width:500px;' /></span></p> <h3 class="spip">Jean-Jacques Rousseau, souvent considéré comme un adepte de la liberté, n'a jamais été un défenseur de la libération des femmes</h3> <p><span class='spip_document_13309 spip_documents spip_documents_center'> <img src='https://matierevolution.org/local/cache-vignettes/L441xH441/64887798_380922845881341_1707195651195188940_n-09108.jpg' width='441' height='441' alt="" style='height:441px;width:441px;' /></span></p> <p>Rousseau précise : « Toute l'éducation des femmes doit être relative aux hommes. Leur plaire, leur être utiles, se faire aimer et honorer d'eux, les élever jeunes, les soigner grands, les conseiller, les consoler, leur rendre la vie agréable et douce : voilà les devoirs des femmes dans tous les temps, et ce qu'on doit leur apprendre dès l'enfance. »</p> <p>Dans son "Emile" : « … Ce principe établi, il s'ensuit que la femme est faite spécialement pour plaire à l'homme ; si l'homme doit lui plaire à son tour, c'est d'une nécessité moins directe, son mérite est dans sa puissance, il plaît par cela seul qu'il est fort. Ce n'est pas ici la loi de l'amour, j'en conviens ; mais c'est celle de la nature, antérieure à l'amour-même... »</p> <p>Voici l'exemple que l'auteur nous donne à propos de Sophie :</p> <p> « … Il faut ma chère enfant, que je vous explique mes vues dans la conversation que nous eûmes tous trois avant-hier. Vous n'y avez peut-être aperçu qu'un art de ménager vos plaisirs pour les rendre durables. Ô Sophie ! Elle eut un autre objet plus digne de mes soins. En devenant votre Époux, Émile est devenu vôtre chef ; c'est à vous de m'obéir, ainsi l'a voulu la nature ; et c'est pour vous rendre autant d'autorité sur son cœur que son sexe lui en donne sur vôtre personne que je vous ai faite l'arbitre de ses plaisirs. Il vous en coûtera des privations pénibles mais vous régnerez sur lui si vous savez régner sur vous... »</p> <p>« ... Mais la femme à la fois honnête, aimable et sage, celle qui force les siens à la respecter, celle qui a de la réserve et de la modestie, celle en un mot, qui soutient l'amour par l'estime les envoie d'un signe au bout du monde, au combat, à la gloire, à la mort, où il lui plaît ; cet empire est beau, ça me semble, et vaut bien la peine d'être acheté... »</p> <p>Rousseau dans "Emile" :</p> <p>« Ce principe établi, il s'ensuit que la femme est faite spécialement pour plaire à l'homme. Si l'homme doit lui plaire à son tour, c'est d'une nécessité moins directe : son mérite est dans sa puissance ; il plaît par cela seul qu'il est fort. Ce n'est pas ici la loi de l'amour, j'en conviens ; mais c'est celle de la nature, antérieure à l'amour même.</p> <p>Si la femme est faite pour plaire et pour être subjuguée, elle doit se rendre agréable à l'homme au lieu de le provoquer ; sa violence à elle est dans ses charmes ; c'est par eux qu'elle doit le contraindre à trouver sa force et à en user. L'art le plus sûr d'animer cette force est de la rendre nécessaire par la résistance. Alors l'amour-propre se joint au désir, et l'un triomphe de la victoire que l'autre lui fait remporter. De là naissent l'attaque et la défense, l'audace d'un sexe et la timidité de l'autre, enfin la modestie et la honte dont la nature arma le faible pour asservir le fort.</p> <p>Qui est-ce qui peut penser qu'elle ait prescrit indifféremment les mêmes avances aux uns et aux autres, et que le premier à former des désirs doive être aussi le premier à les témoigner ? Quelle étrange dépravation de jugement ! L'entreprise ayant des conséquences si différentes pour les deux sexes, est-il naturel qu'ils aient la même audace à s'y livrer ? Comment ne voit-on pas qu'avec une si grande inégalité dans la mise commune, si la réserve n'imposait à l'un la modération que la nature impose à l'autre, il en résulterait bientôt la ruine de tous deux, et que le genre humain périrait par les moyens établis pour le conserver ? Avec la facilité qu'ont les femmes d'émouvoir les sens des hommes, et d'aller réveiller au fond de leurs cœurs les restes d'un tempérament presque éteint, s'il était quelque malheureux climat sur la terre où la philosophie eût introduit cet usage, surtout dans les pays chauds, où il naît plus de femmes que d'hommes, tyrannisés par elles, ils seraient enfin leurs victimes, et se verraient tous traîner à la mort sans qu'ils pussent jamais s'en défendre.</p> <p>Si les femelles des animaux n'ont pas la même honte, que s'ensuit-il ? Ont-elles, comme les femmes, les désirs illimités auxquels cette honte sert de frein ? Le désir ne vient pour elles qu'avec le besoin ; le besoin satisfait, le désir cesse ; elles ne repoussent plus le mâle par feinte [1], mais tout de bon : elles font tout le contraire de ce que faisait la fille d'Auguste ; elles ne reçoivent plus de passagers quand le navire a sa cargaison. Même quand elles sont libres, leurs temps de bonne volonté sont courts et bientôt passés ; l'instinct les pousse et l'instinct les arrête. Où sera le supplément de cet instinct négatif dans les femmes, quand vous leur aurez ôté la pudeur ? Attendre qu'elles ne se soucient plus des hommes, c'est attendre qu'ils ne soient plus bons à rien.</p> <p>L'Être suprême a voulu faire en tout honneur à l'espèce humaine : en donnant à l'homme des penchants sans mesure, il lui donne en même temps la loi qui les règle, afin qu'il soit libre et se commande à lui-même ; en le livrant à des passions immodérées, il joint à ces passions la raison pour les gouverner ; en livrant la femme à des désirs illimités, il joint à ces désirs la pudeur pour les contenir. Pour surcroît, il ajoute encore une récompense actuelle au bon usage de ses facultés, savoir le goût qu'on prend aux choses honnêtes lorsqu'on en fait la règle de ses actions. Tout cela vaut bien, ce me semble, l'instinct des bêtes.</p> <p>Soit donc que la femelle de l'homme partage ou non ses désirs et veuille ou non les satisfaire, elle le repousse et se défend toujours, mais non pas toujours avec la même force, ni par conséquent avec le même succès. Pour que l'attaquant soit victorieux, il faut que l'attaqué le permette ou l'ordonne ; car que de moyens adroits n'a-t-il pas pour forcer l'agresseur d'user de force ! Le plus libre et le plus doux de tous les actes n'admet point de violence réelle, la nature et la raison s'y opposent : la nature, en ce qu'elle a pourvu le plus faible d'autant de force qu'il en faut pour résister quand il lui plaît ; la raison, en ce qu'une violence réelle est non seulement le plus brutal de tous les actes, mais le plus contraire à sa fin, soit parce que l'homme déclare ainsi la guerre à sa compagne, et l'autorise à défendre sa personne et sa liberté aux dépens même de la vie de l'agresseur, soit parce que la femme seule est juge de l'état où elle se trouve, et qu'un enfant n'aurait point de père si tout homme en pouvait usurper les droits.</p> <p>Voici donc une troisième conséquence de la constitution des sexes, c'est que le plus fort soit le maître en apparence, et dépende en effet du plus faible ; et cela non par un frivole usage de galanterie, ni par une orgueilleuse générosité de protecteur, mais par une invariable loi de la nature, qui, donnant à la femme plus de facilité d'exciter les désirs qu'à l'homme de les satisfaire, fait dépendre celui-ci, malgré qu'il en ait, du bon plaisir de l'autre, et le contraint de chercher à son tour à lui plaire pour obtenir qu'elle consente à le laisser être le plus fort. Alors ce qu'il y a de plus doux pour l'homme dans sa victoire est de douter si c'est la faiblesse qui cède à la force, ou si c'est la volonté qui se rend ; et la ruse ordinaire de la femme est de laisser toujours ce doute entre elle et lui. L'esprit des femmes répond en ceci parfaitement à leur constitution : loin de rougir de leur faiblesse, elles en font gloire : leurs tendres muscles sont sans résistance : elles affectent de ne pouvoir soulever les plus légers fardeaux ; elles auraient honte d'être fortes. Pourquoi cela ? Ce n'est pas seulement pour paraître délicates, c'est par une précaution plus adroite ; elles se ménagent de loin des excuses et le droit d'être faibles au besoin. »</p> <p>Contrairement à Diderot, qui a pris des positions inverses, Rousseau, qui, au cours de sa vie, a sans cesse été soutenu par des femmes plus que par des hommes, a toujours estimé que c'étaient des êtres inférieurs et qui devaient le rester !!! Il est vrai que Diderot est plutôt l'exception que la règle, y compris au sein des « Lumières », mais son exemple démontre que, même à l'époque, c'était possible d'être favorable à la libération des femmes.</p> <p>« Comparez ce qu'on vient de lire à ces quelques propos de Diderot :</p> </h3> <h3 class="spip">Denis Diderot : </h3> <p>Diderot souligne : « Dans presque toutes les contrées la cruauté des lois civiles s'est réunie contre les femmes à la cruauté de nature. »</p> <p>« Réfutation d'Helvétius » :</p> <p>« Quelque avantage qu'on imagine à priver les femmes de la propriété de leur corps, pour en faire un effet public, c'est une espèce de tyrannie dont l'idée me révolte, une manière raffinée d'accroître leur servitude qui n'est déjà que trop grande. Qu'elles puissent dire à un capitaine, à un magistrat, à quelque autre citoyen illustre que ce soit : « Oui, vous êtes un grand homme, mais vous n'êtes pas mon fait. La patrie vous doit des honneurs, mais qu'elle ne s'acquitte pas à mes dépens. Je suis libre, dites-vous, et par le sacrifice de mon goût et de mes sens vous m'assujettissez à la fonction la plus vile de la dernière des esclaves. Nous avons des aversions qui nous sont propres et que vous ne connaissez ni ne pouvez connaître. Nous sommes au supplice, nous, dans des instants qui auraient à peine le plus léger désagrément pour vous. Vous disposez de vos organes comme il vous plaît ; les nôtres moins indulgents ne sont pas même toujours d'accord avec notre cœur, ils ont quelquefois leur choix séparé. Ne voulez-vous tenir entre vos bras qu'une femme que vous aimez, ou votre bonheur exige-t-il que vous en soyez aimé ? Vous suffit-il d'être heureux, et seriez-vous assez peu délicat pour négliger le bonheur d'une autre ? Quoi, parce que vous avez massacré les ennemis de l'État, il faut que nous nous déshabillions en votre présence, que votre œil curieux parcoure nos charmes, et que nous nous associions aux victimes, aux taureaux, aux génisses dont le sang teindra les autels des dieux, en action de grâces de votre victoire ! Il ne vous resterait plus qu'à nous défendre d'être passives comme elles. Si vous êtes un héros, ayez-en les sentiments : refusez-vous à une récompense que la patrie n'est pas en droit de vous accorder, et ne nous confondez pas avec le marbre insensible qui se prêtera sans se plaindre au ciseau du statuaire. Qu'on ordonne à l'artiste votre statue, mais qu'on ne m'ordonne pas d'être la mère de vos enfants. Qui vous a dit que mon choix n'était pas fait ? et pourquoi faut-il que le jour de votre triomphe soit marqué des larmes de deux malheureux ? L'enthousiasme de la patrie bouillonnait au fond de votre cœur, vous vous couvrîtes de vos armes et vous allâtes chercher notre ennemi. Attendez que le même enthousiasme me sollicite d'arracher moi-même mes vêtements et de courir au-devant de vos pas, mais ne m'en faites pas une loi. Lorsque vous marchâtes au combat, ce ne fut point à la loi, ce fut à votre cœur magnanime que vous obéîtes ; qu'il me soit permis d'obéir au mien. Ne vous lasserez-vous point de nous ordonner des vertus, comme si nous étions incapables d'en avoir de nous-mêmes ? Ne vous lasserez-vous point de nous faire des devoirs chimériques, où nous ne voyons que trop d'estime ou trop de mépris ? Trop de mépris, lorsque vous en usez avec nous comme la branche de laurier qui se laisse cueillir et plier sans murmure ; trop d'estime, si nous sommes la plus belle couronne que vous puissiez ambitionner. Vous ne contraindrez pas mon hommage, si vous pensez qu'il n'y a d'hommage flatteur que celui qui est libre. Mais je me tais et je rougis de parler au défenseur de mon pays, comme je parlerais à mon ravisseur. »</p> <p><a href="https://fr.wikisource.org/wiki/Sur_les_femmes" class='spip_out' rel='external'>« Sur les femmes »</a></p> <p>« Sur les femmes » :</p> <p>« Quand on écrit des femmes, il faut tremper sa plume dans l'arc-en-ciel et jeter sur sa ligne la poussière des ailes du papillon ; comme le petit chien du pèlerin, à chaque fois qu'on secoue la patte, il faut qu'il en tombe des perles… Dans presque toutes les contrées, la cruauté des lois civiles s'est réunie contre les femmes à la cruauté de la nature. Elles ont été traitées comme des enfants imbéciles. Nulle sorte de vexations que, chez les peuples policés, l'homme ne puisse exercer impunément contre la femme. La seule représaille qui dépende d'elle est suivie du trouble domestique, et punie d'un mépris plus ou moins marqué, selon que la nation a plus ou moins de mœurs. Nulle sorte de vexations que le sauvage n'exerce contre sa femme. La femme, malheureuse dans les villes, est plus malheureuse encore au fond des forêts… Quand les femmes ont du génie, je leur en crois l'empreinte plus originale qu'en nous. »</p> <p>« Fixez, avec le plus de justesse et d'impartialité que vous pourrez, les prérogatives de l'homme et de la femme ; mais n'oubliez pas que, faute de réflexion et de principes, rien ne pénètre jusqu'à une certaine profondeur de conviction dans l'entendement des femmes ; que les idées de justice, de vertu, de vice, de bonté, de méchanceté, nagent à la superficie de leur âme ; qu'elles ont conservé l'amour-propre et l'intérêt personnel avec toute l'énergie de nature ; et que, plus civilisées que nous en dehors, elles sont restées de vraies sauvages en dedans, toutes machiavélistes, du plus au moins. Le symbole des femmes en général est celle de l'Apocalypse, sur le front de laquelle il est écrit : MYSTERE. »</p> <p>« On a si fort négligé l'éducation des femmes chez tous les peuples policés, qu'il est surprenant qu'on en compte un aussi grand nombre d'illustres par leur érudition & leurs ouvrages. »</p> <p>Article « femme » de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert</p> <p><a href="https://books.google.fr/books?id=PVRgDwAAQBAJ&printsec=frontcover&dq=des+femmes+diderot&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwjS_q3ax4LjAhXl8OAKHZX_BbIQ6AEIKzAA#v=onepage&q=des%20femmes%20diderot&f=false" class='spip_out' rel='external'>« Sur les femmes »</a></p> <p>« Il est triste pour la pauvre Indienne de servir son mari comme une esclave, aux champs accablée de sueurs, et au logis privée de repos ; mais il est affreux de le voir, au bout de vingt ans, prendre une autre femme plus jeune, qui n'a point de jugement. Il s'attache à elle. Elle nous frappe, elle frappe nos enfants, elle nous commande, elle nous traite comme ses servantes ; et au moindre murmure qui nous échapperait, une branche d'arbre levée... Ah ! Père, comment veux-tu que nous supportions cet état ? Qu'a de mieux à faire une Indienne, que de soustraire son enfant à une servitude mille fois pire que la mort ? Plût à Dieu, Père, je te le répète, que ma mère m'eût assez aimée pour m'enterrer lorsque je naquis ! Mon cœur n'aurait pas tant à souffrir, ni mes yeux à pleurer ! »</p> <p>« Qu'est-ce alors qu'une femme ? Négligée de son époux, délaissée de ses enfants, nulle dans la société, la dévotion est son unique et dernière ressource. Dans presque toutes les contrées, la cruauté des lois civiles s'est réunie contre les femmes à la cruauté de la nature. Elles ont été traitées comme des enfants imbéciles. Nulle sorte de vexations que, chez les peuples policés, l'homme ne puisse exercer impunément contre la femme. La seule représaille qui dépende d'elle est suivie du trouble domestique, et punie d'un mépris plus ou moins marqué, selon que la nation a plus ou moins de mœurs. Nulle sorte de vexations que le sauvage n'exerce contre sa femme. La femme, malheureuse dans les villes, est plus malheureuse encore au fond des forêts. »</p> <p><a href="https://fr.wikisource.org/wiki/Sur_les_femmes" class='spip_out' rel='external'>Source : Denis Diderot, « Sur les femmes »</a></p></div> Qui préparera notre avenir et celui de nos enfants... à notre place ? https://matierevolution.org/spip.php?article6497 https://matierevolution.org/spip.php?article6497 2019-10-12T22:05:00Z text/html fr Robert Paris Qui préparera notre avenir et celui de nos enfants... à notre place ? Que peut-il se passer si, comme c'est le cas selon toute probabilité, la crise du système nullement réglée rebondit encore plus durement ? Pour y répondre, nos yeux sont tournés vers les pays qui connaissent la plus grave crise. En Europe, on trouve notamment l'Espagne, la Grèce ou l'Islande. Est-ce que les Etats et les classes dirigeantes y ont sauvé du désastre la population ? Est-ce qu'ils ont empêché que les travailleurs perdent (...) - <a href="https://matierevolution.org/spip.php?rubrique99" rel="directory">08- LUTTE DES CLASSES - CLASS STRUGGLE </a> <div class='rss_texte'><h3 class="spip">Qui préparera notre avenir et celui de nos enfants... à notre place ?</h3> <p>Que peut-il se passer si, comme c'est le cas selon toute probabilité, la crise du système nullement réglée rebondit encore plus durement ? Pour y répondre, nos yeux sont tournés vers les pays qui connaissent la plus grave crise. En Europe, on trouve notamment l'Espagne, la Grèce ou l'Islande. Est-ce que les Etats et les classes dirigeantes y ont sauvé du désastre la population ? Est-ce qu'ils ont empêché que les travailleurs perdent leur emploi, leur maison, leurs économies, leur droit à la santé et à la sécurité ? Pas du tout ! Elles n'en ont cure, qu'il s'agisse de l'Etat national ou de ses voisins. Quant aux banquiers et financiers du monde, ils veulent encore que les populations déjà frappées les remboursent !</p> <p>Pourtant les Etats ne sont pas inactifs : ils aident massivement les banquiers, les financiers et les capitalistes de tous les pays. Ils vident les caisses publiques au profit d'intérêts privés, ceux des très très riches. Pendant ce temps-là, ouvriers, employés, paysans, petits commerçants, jeunes, les populations sont jetées violemment à la rue, paupérisées. Voilà ce qui se passera en France aussi si la crise s'aggrave et nous commençons à le ressentir directement même si la situation de l'Islande ou de la Grèce est encore bien pire...</p> <p>Et ce n'est pas tout... Car les classes dirigeantes ont bien conscience qu'elles ne peuvent pas laisser le mécontentement social grimper sans tenter de le détourner d'une révolte contre leurs propres intérêts. Elles savent que les travailleurs les accusent d'être la cause de la crise et n'acceptent pas les sacrifices. Par delà la seule répression, les gouvernants et les classes dirigeantes cherchent des réponses politiques permettant d'enfermer la révolte sociale dans un cadre sans issue et sans danger... pour elles.</p> <p>Mais pas sans danger pour l'avenir de tous les peuples. Une fois de plus, les mêmes causes engendrant les mêmes effets, la crise du capitalisme entraîne avec elle son cortège macabre : montée des nationalismes, des fascismes, des dictature, des guerres et guerres mondiales...</p> <p>Et d'abord le nationalisme exacerbé, la xénophobie, le fascisme... Ces sentiments montent en Europe. La crise en est la cause mais elle n'agit pas seule. Elle aidée par tous les hommes politiques prétendant que l'issue est de défendre le pays alors qu'il s'agit d'une crise systémique mondiale. Cette démagogie de la droite et l'extrême droite est bien loin d'être dénoncée et combattue par les syndicats et partis de gauche. Au contraire, ces gens-là parlent toujours au nom d'un prétendu "intérêt du pays" qui, avec la crise mondiale, a moins de sens que jamais si ce n'est celui d'un piège sanglant pour l'avenir...</p> <p>Du côté des bourgeoisie européennes, l'unité de l'Europe n'est plus le discours le plus entendu. On ne parle que d'oppositions : entre la France et l'Allemagne, au rythme actuel, on en sera bientôt à parler d'"ennemi héréditaire" !... Les divergences de politique économique se rajoutent aux divergences de politiques monétaires et aux aléas différents de la crise dans chaque pays. Les mensonges des gouvernants visent à mettre les problèmes sur la faute des autres, pour blanchir la classe dirigeante et leur propre responsabilité. Et toutes les occasions sont bonnes pour cultiver le nationalisme. pourtant, cette plante vénéneuse s'était bel et bien révélée mortelle lors de la dernière crise mondiale. Hitler, ça ne vous rappelle rien ?</p> <p>Donc loin de montrer que l'Europe va protéger les travailleurs, qu'elle va faire jouer la solidarité avec les peuples les plus frappés, elle apparaît ainsi comme le point faible, prêt à se rompre en cas d'aggravation de la situation économique. Elle n'évite déjà à aucun pays de faire les frais de la crise du système. Comment le pourrait-elle ? Cette Europe qui n'était tournée que vers le profit des plus riches de ses patrons n'aura certainement aucun rôle à jouer pour éviter aux peuples européens de sombrer dans de nouveaux drames contrairement à ce que prétendaient tous les réformistes se présentant comme des humanistes européens... Si la crise s'aggrave, l'Europe volera certainement en éclats et les discours déjà enflammés par les hostilités des bourgeoisies européennes augurent mal des suites... La démagogie des politiciens saura faire le reste. Le nationalisme est déjà un dérivatif connu et efficace du mécontentement des couches moyennes et même dans la classe ouvrière. Défendre la France semble à bien des travailleurs un moyen sûr de défendre leurs emplois, leurs foyers, leur sécurité et celle de leurs enfants. Combien ceux qui croient cela se trompent ! Le nationalisme vise à mettre les couches populaires sous la coupe des véritables responsables de la crise et de ceux qui font payer aujourd'hui les classes laborieuses.</p> <p>On voit déjà monter à nouveau des barrière nationales, des hostilités contre les travailleurs étrangers, des agressions contre eux, des discours outrancièrement agressifs vis-à-vis de l'extérieur présenté comme source du danger. Pourtant, ce ne sont pas des travailleurs d'autres pays qui ont mis le monde dans l'état où il est mais le grand capital mondial, y compris celui du pays où vivent les travailleurs et que bien d'entre eux croient le leur, même s'il n'appartient bien sûr en réalité qu'aux possesseurs de capitaux. Défendre le pays, c'est plus que jamais défendre le capital, c'est-à-dire le vrai responsable du naufrage actuel...</p> <p>Les classes dirigeantes ont bien relevé les réactions populaires que ce soit en France, en Grèce ou en Islande. Dans ce dernier pays, la crise est plus grave qu'ailleurs et la population n'a plus du tout confiance dans le système ni dans ses défenseurs politiciens. La rue, où les travailleurs, les femmes, les enfants manifestent à coups de casseroles, a fait tomber le gouvernement de droite et elle en train de tenter de faire tomber celui de gauche, tout aussi bon défenseur des intérêts du capital... N'est-ce qpa cette gauche qui propose aux travailleurs islandais de rembourser les frais de la crise aux banquiers américains, anglais ou français ?! Alors, apparaît un nouveau discours pour détourner la colère populaire qui consiste à dire : isolons l'Islande, vivons sans le reste du monde qui est notre ennemi... Puisque les peuples se mobilisent contre les gouvernants et contre les financiers. C'est le discours de la démagogie nationaliste, un nouveau grand danger pour les peuples. Présenter la crise mondiale du système capitaliste comme une manœuvre contre un seul pays devrait sembler un mensonge ridicule mais la peur de l'avenir et la propagande de la bourgeoisie sèment ce type de mensonge ...</p> <p>Dès que les illusions sur la prétendue reprise seront tombées, ce type d'idées peut fleurir en France aussi. les scores de l'extrême droite le montrent. Et ce n'est ni la droite ni la gauche qui risquent de nous prémunir contre ces mensonges et ces pièges.</p> <p>Alors, comment ne pas se livrer à la peur de l'avenir en accusant le travailleur d'à côté, lui-même victime du système ? Comment préparer notre avenir et celui de nos enfants afin qu'il ne ressemble pas à celui qu'on t connu les classes ouvrière et les peuples à la fin des années trente ?</p> <p>Tout d'abord, ce n'est certainement pas en faisant confiance au discours du système du style : engagez-vous pour le système, travaillez pour votre entreprise, pour votre pays, étudiez puis donnez vous du mal au boulot, investissez-vous, devenez propriétaires, épargnez, etc, etc...</p> <p>Ce n'est pas ainsi que nous pouvons préparer notre avenir et celui des générations futures. Le capitalisme, nous n'allons pas le sauver en faisant quelques sacrifices ni en y croyant malgré tout ce que nous voyons aujourd'hui. Ce n'est pas la collaboration avec la classe dominante qui va nous sauver.</p> <p>Bien sûr, on se souvient tous qu'avec la chute du mur de Berlin, on nous a dit qu'il n'y avait plus d'autre avenir que le capitalisme. mais il n'a pas fallu attendre longtemps pour voir s'effondrer le mur de Wall Street. Alors, avant qu'il ne nous tombe dessus, il serait temps de revenir à la défense de nos intérêts de classe, en tant que travailleurs ; C'est là qu'est le seul avenir pour les travailleurs du monde et les peuples...</p> <p>A situation nouvelle, nouveau point de vue. Qui va assurer notre avenir et celui de nos enfants ? Certainement pas le système capitaliste ! Il est temps d'en tirer des conclusions indispensables... Si, cessant de faire confiance aux classes dirigeantes, les travailleurs décidaient eux-mêmes de l'avenir !</p> <p>« Préparez l'avenir avec soin parce que vous allez y passer le reste de votre vie », conseillait l'écrivain américain Mark Twain.</p></div>