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Les mystères d'Eugène Sue - Matière et Révolution
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Les mystères d’Eugène Sue

jeudi 9 juillet 2015

Mystères… de Eugène Sue

C’est en 1841 que Sue se convertit au socialisme. En fait, ce changement de position politique était déjà annoncé par certaines de ses œuvres : ainsi, L’Histoire de la marine française et Latréaumont attaquent la monarchie, et ont conduit les salons légitimistes à bouder l’écrivain. Désormais, l’auteur n’a plus le même succès dans les salons et peut se défaire des a priori de ce milieu ; surtout, il s’est petit à petit défait de ce cynisme qui marquait ses premières œuvres pour donner une tournure plus sociale à son pessimisme. Il n’empêche que, même dans les œuvres les plus marquées par les idéaux socialistes (comme Les Mystères du peuple), l’imaginaire de Sue reste marqué par un pessimisme fondamental qui met à mal son discours sur l’inéluctabilité du progrès social.

La première œuvre à exprimer ce virage idéologique de Sue sera certainement Les Mystères de Paris, même si on en trouvait déjà trace dans les romans sociaux antérieurs. La descente de Rodolphe de Gerolstein dans les bas-fonds de Paris a valeur de pacte de lecture : le voyage du personnage contraint en quelque sorte l’auteur à se plonger dans les abîmes de la société, et à en découvrir avec lui les horreurs et les injustices ; en retour, Rodolphe incarne l’ambition de l’auteur de nous guider de l’autre côté, dans cette part obscure de notre propre monde qui nous était restée jusqu’ici cachée. Le justicier Rodolphe incarne cette conception paternaliste du socialisme qui précédait la Révolution de 1848 : loin de vouloir changer le système, on voulait en soigner les maux par une bonne volonté qui n’est pas sans rappeler la charité chrétienne. Révéler au lecteur les travers de la société, c’était déjà l’engager sur la voie de la rédemption en l’invitant à éduquer le bon peuple. Il y aura toujours quelque chose de ce christianisme républicain dans l’œuvre tardive de Sue – y compris et surtout dans Les Mystères du peuple qui feront du Christ le premier des martyrs socialistes.

Si le discours de Sue est marqué par les idéologies de son époque, la forme qu’il privilégie, en accentuant et en repensant certaines visions de ses contemporains (celles de Balzac et de Soulié en particulier) est nouvelle, et va être à l’origine d’un véritable genre, celui des « mystères urbains ». A la suite de Sue, nombreux seront ceux qui voudront comme lui plonger dans la face obscure de la société à travers la métaphore de la ville. Chaque ville possèdera en effet son mystère : de Londres (The Mysteries of London de G. W. M. Reynolds et Les mystères de Londres de Paul Féval) à Marseille (Les Mystères de Marseille de Zola), en passant par Naples (Les mystères de Naples de Francesco Mastriani)… et même l’Inde (Les Mystères de la jungle noire d’Emilio Salgari). Cette influence s’explique par le succès exceptionnel de l’œuvre, qui est l’un des triomphes littéraires du siècle. Si Les mystères du peuple n’est pas le premier roman-feuilleton à avoir été publié, il est l’exemple le plus frappant du bouleversement qu’a entraîné ce mode de diffusion dans le monde de l’édition. Il vaudra à Sue une gloire sans commune avec la célébrité de salon qui était la sienne auparavant. Désormais, il devient une idole du peuple. Cela lui donnera une importance qui se traduira à terme par son élection comme député socialiste. Mais cela lui vaut également la haine des écrivains qui n’ont pas eu son succès – Balzac, Sainte-Beuve… Sue devient l’exemple de l’écrivain industriel, qui sacrifie le style et la subtilité du récit aux goûts du peuple. Il est pour beaucoup le signe d’un déclin inéluctable de la littérature, et entre sans le savoir dans un purgatoire littéraire qu’il ne quittera jamais vraiment.

Mais l’importance des Mystères de Paris, leur influence littéraire ne s’explique pas seulement par la faculté de l’auteur à jouer en virtuose des ficelles du feuilleton (et en particulier du caractère toujours en suspens d’une écriture qui obéit à cette forme particulière). Il a surtout su donner une densité nouvelle à cette existence du peuple (qui à l’époque désignait autant le prolétariat que la petite bourgeoisie et les artisans) que Balzac avait le premier explorée dans ses romans. Le coup de génie de Sue est d’avoir compris que la ville, dont Balzac avait fait déjà le sujet de bien des œuvres, pouvait figurer un équivalent moderne des châteaux fantastiques du roman gothique. Comme ces châteaux, la ville possède sa surface brillante, prestigieuse : c’est celle de la grande bourgeoisie, de la Noblesse et du clergé ; mais comme ceux-ci, elle possède ses oubliettes, ses culs de basse fosse, ses passages secrets et ses trappes. N’oublions pas que l’année précédente, en 1841, Ainsworth publiait Old Saint Paul’s, récit de la grande peste anglaise, dans lequel il décrivait une ville devenue tout entière un espace gothique se prêtant aux enlèvements, aux meurtres, aux supplices des corps et des âmes. Mais là où Ainsworth conservait l’ancienne cathédrale de Saint Paul comme métaphore de l’atmosphère gothique irradiant la ville en souffrance, Sue se défait des réflexes historico-merveilleux du vieux roman anglais pour les confronter à notre monde. Dès lors, il fait de la société même le refet de cette maladie de l’âme dont on a pu dire qu’elle était la préoccupation première de toute la littérature frénétique anglaise. Ce qui n’était qu’une vision fantasmatique, l’expression d’une oppression de l’âme reformulé dans le lointain historique, se matérialise désormais dans les structures et les mécanismes de la société. Dès lors, les traitements suggérés par Sue ont beau être angéliques et d’une bien naïve générosité, ils tirent leur efficacité de ce qu’ils n’expriment qu’indirectement, c’est-à-dire de l’idée que notre gestion de la société est le reflet de notre âme malade.

La vision de la ville que propose Sue, entre pathologie sociale et psyché torturée, a eu une influence littéraire qui dépasse largement les limites du strict « mystère urbain ». L’imaginaire de l’aventure sociale et de la plongée dans les bas-fonds a nourri les récits d’aventures sociales et d’aventures criminelles. Derrière les méfaits de Fantômas (Marcel Allain) ou du Mystérieux Docteur Cornélius (Gustave Le Rouge), derrière les aventures de Chéri Bibi (Gaston Leroux) ou d’Arsène Lupin (Maurice Leblanc), on trouve trace de l’imaginaire de la ville inventé par Eugène Sue, avec sa vision du monde en couches superposées, faisant correspondre un monde inversé à l’univers brillant de la surface, et rimer profondeur avec obscurité et pêché. Mais désormais, le discours social a reflué au profit de l’obsession pour le crime et les perversités ; et la descendance de ces œuvres sera à rechercher dans le roman policier.

Sue prolongera et renforcera le dispositif des Mystères de Paris dans une autre œuvre au succès retentissant, Le Juif errant. Le roman choisira de multiplier les protagonistes, de donner à la société la perspective de l’Histoire (puisque le conflit se prolonge sur des siècles) et du mythe (puisque le personnage mythique du Juif Errant symbolise l’oppression immuable du peuple au fil des siècles), d’expliciter une vision politique qui restait tâtonnante dans Les mystères de Paris, et d’étendre le conflit entre le peuple et les puissants (ici figurés par les Jésuites) au pays tout entier. Dans cette même période, il proposera plusieurs autres feuilletons, qui connaîtront un succès un peu moindre tout en restant très populaires : Martin l’enfant trouvé (1847) et Les sept péchés capitaux (à partir de 1847).

Les Mystères du peuple.

Après la Révolution de 1848 et la victoire (momentanée) des idées républicaines, la situation d’Eugène Sue a changé. Certaines des idées généreuses qu’il défendait jusqu’alors ont triomphé, laissant augurer d’autres avancées politiques ou sociales. Pour participer à l’avancée des valeurs socialistes, Sue choisira de mener le combat sur plusieurs terrains à la fois. Sur le plan politique, il cherchera à se faire élire comme représentant du peuple, et deviendra député en 1850. Son activité sera cependant moins celle d’un orateur que celle d’un polémiste (comme lorsqu’il rédige la série du Républicain des campagnes ou Le Berger de Kravan) ; enfin, il se lance à partir de 1849, dans un vaste projet d’éducation et d’édification du peuple, Les Mystères du peuple, ultime mystère qui doit englober à la fois Les mystères de Paris et Le Juif errant (dont l’éditeur Robert Laffont vient de rééditer il y a peu la première partie dans la collection Bouquins).

L’ambition des Mystères du peuple paraît évidente dès l’énoncé du sous-titre, puisqu’il ‘agit de proposer l’Histoire d’une famille de prolétaires à travers les âges. Le récit débute à la veille de la principale guerre gauloise, conduite par Vercingétorix, contre l’invasion romaine, et se poursuit jusqu’au coup d’Etat de Napoléon III sans discontinuer. Au fil des épisodes, l’auteur narre, en leur donnant l’aspect d’un grand feuilleton populaire, quelques unes des pages d’Histoire de la France : l’invasion franque, les Croisades, le martyre albigeois, l’aventure de Jeanne d’Arc, la Saint Barthélemy, ou encore les grandes heures de la Révolution Française. Il évoque également la plupart des grands personnages, Vercingétorix, César, Charles Martel, Charlemagne, Etienne Marcel, Il se permet enfin un détour par la Palestine, où il évoque longuement les derniers jours d’un Christ devenu ainsi le principal Messie socialiste, et trahi par ceux qui incarneront l’église (à commencer par Saint Pierre). Chaque épisode du récit permet à l’auteur de reformuler la leçon de l’Histoire en un affrontement entre les classes (exploitants contre exploités, Noblesse et Clergé contre le peuple), entre les races (Romains et Francs contre les Gaulois) et entre les famille (les Plouernel et Neroweg maltraitant au fil des siècles les Lebrenn issus de la tribu de Karnak), dans une synthèse historique certes datée, mais qui prend son sens quand on la replace dans son contexte. Ainsi, la lutte des races, que Michel Foucault avait présentée comme une origine possible du national socialiste, doit en réalité être rattaché à la définition, fondamentale à l’époque, des symboles de la Nation : pour la Monarchie, la fondation de la France est à la fois franque et romaine : les Romains figurent l’origine mythique (avec Enée), les Francs, l’origine guerrière (avec les Mérovingiens, Charles Martel et Charlemagne), les Républicains vont leur opposer une origine plus ancienne, plébéienne cette fois, celle des Gaulois. C’est chez les frères Thierry que Sue va chercher son opposition. Mais il faut comprendre qu’elle prend sens comme symbole politique. De même, Sue prendra soin de redéfinir les grandes figures de l’Histoire selon leur valeur politique : Jules César est un pervers, Saint Pierre, un lâche, Charles Martel, un soudard, Hughes Capet un comploteur.

Le dispositif proposé par Sue permet ainsi de radicaliser le discours politique, mettant en évidence la nécessité de l’affrontement politique, déclinant les différentes formes possibles de l’aliénation (violence, avilissement du corps et de l’âme, servitude volontaire, abrutissement…), mais en leur donnant la forme d’autant de pages arrachées à ce vaste roman-feuilleton qu’est devenue l’Histoire : les corps suppliciés des vierges, les manipulations du clergé, les violences de la noblesse, les révoltes du peuple, sont autant de scènes romanesques qui empruntent aux imaginaires du roman noir et du roman-feuilleton : les souterrains, les cachots, les salles de tortures, les substitutions d’identité, les justiciers sont autant de figures du feuilleton qui donnent sa forme à l’Histoire.

Le lien entre roman et Histoire va conduire Sue à intégrer progressivement certains de ses personnages d’autres romans à l’œuvre. Les Lebrenn sont ainsi les cousins des Gerolstein, et donc de Rodolphe, le héros des Mystères de Paris, ils en représentent ce qu’on appellerait aujourd’hui la sequel (ou l’analepse) ; quant aux Rennepont, la famille malheureuse du Juif Errant, leurs souffrances remontent aux guerres de Religions, et leur destin est également lié à celui des Lebrenn. De même, Rodin et les Jésuites sont également les protagonistes des Mystères du peuple. Sue tend à faire de sa nouvelle œuvre le fondement de ses principaux romans, expliquant et justifiant leurs discours, comme si la littérature était devenue l’alter ego de la réalité. Ainsi, les Mystères du peuple tentent non seulement de saisir l’Histoire tout entière, mais aussi l’ensemble de l’œuvre de l’auteur. Vision encyclopédique des mondes réels et romanesques, le projet aurait dû s’étendre à un espace plus vaste encore, puisque des Mystères du peuple Sue avait envisagé un temps de passer aux Mystères du monde, évoquant cette fois les souffrances des peuples exploités sur l’ensemble de la planète. La mort l’empêchera de mener son projet à bien.

Dernières années d’Eugène Sue.

Après le coup d’Etat de Napoléon III, Eugène Sue s’est exilé, en Belgique puis en Suisse, où il continue d’écrire Les Mystères du peuple. En parallèle, il publie d’autres récits, généralement moins politiques : Les enfants de l’amour, 1850, La bonne aventure, 1850-1851, Fernand Duplessis, 1851-1853, La famille Jouffroy, 1854, le cycle du Diable médecin, resté inachevé, ou encore Les fils de famille, 1856. Mais le succès n’est plus le même. Les mystères du peuple ont a subir un grand nombre de mesures visant à en rendre difficile la diffusion, puis il est tout bonnement interdit en 1857, dans un procès en censure resté célèbre. Les autres récits trouvent moins facilement de journaux et d’éditeurs pour en assurer la diffusion et la promotion. Enfin, le style de Sue est désormais dépassé : le ton moral et messianique qui était le sien laisse place à d’autres sortes de feuilletons, ceux, plus frivoles, de Ponson du Terrail et des aventures interminables de Rocambole (qui sont cependant influencées par Les Mystères de Paris), ou les romans de Paul Féval, ces deux écrivains pouvant être considérés comme les maîtres de la littérature populaire du second Empire.

Sue meurt en 1857, sans doute frappé par l’insuccès et la censure des Mystères du peuple qu’il avait considéré comme son grand œuvre.

Les mystères de Paris de Eugène Sue

Introduction

Tome I

Tome III

Tome IV

Tome V

L’oeuvre illustrée

Les mystères du peuple de Eugène Sue

Tome I

Tome II

Tome III

Tome IV

Tome V

Tome VI

Tome VII

Tome VIII

Tome IX

Les mystères du monde, suite des Mystères du peuple

La critique de Karl Marx

La famille Jouffroy Tome I

La famille Jouffroy Tome II

La famille Jouffroy Tome III

La famille Jouffroy Tome IV

Atar-Gull

La vigie de Koat-Ven – Tome I

La vigie de Koat-Ven – Tome II

La vigie de Koat-Ven – Tome III

La salamandre – tome I

La salamandre – tome II

Le complot des jésuites aussi intitulé le juif errant

La morne-au-diable

Les misères des enfants trouvés – tome I

Les misères des enfants trouvés – tome II

Les misères des enfants trouvés – tome III

Martin l’enfant trouvé ou les mémoires d’un valet de chambre

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